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ment les Parisiens. La garde nancéenne qui soignait ma fenwiie, et qui avait l'habitude des diableries boches, n'eut pas une minute d'hésitation. Elle déclara : « Ça, c'est du canon... o
Du canon ! xMais l'ennemi était à cent vingt kilomètres et il était admis jusqu'alors que rexlrême portée des canons lourds de marine — les plus puissants connus — ne dépassait pas quatre-vingts, quatre-vingt-dix kilomètres. De sept heures et demie du matin à cinq heures de l'après-midi, les détonations continuèrent, ainsi que dans un roman de Wells, à l'ébahissement général et parmi les suppositions les plus fantastiques. Certains prétendaient que les Allemands tiraient du haut d'un zeppelin parvenu à quarante kilomètres de Paris, d'autres qu'ils envoyaient, par un procédé nouveau, des torpilles aériennes dans des parachutes. Le Temps de cinq heures dissipa tous les doutes en annonçant officiellement que l'ennemi bombardait Paris à l'aide d'une pièce à très longue portée î
Nous commencions à recueillir les fruits amers de trois ans de caillautisjne, de malvysme et de Bonnet Rouge, sous le couvert de ministres peureux, aveugles ou circonvenus, tels que MM. Yiviani, Ribot et Painlevé. C'est un immense bonheur qiîc ces alertes de diverses sortes, suites d'une mauvaise administralion de la guerre, se soient produites sous le cabinet Clemenceau, lequel avait gagné, en bouclant Caillaux, la confiance du pays. Je n'imagine pas sans effroi ces événements se produisant sous un ministère Painlevé, par exemple. Que serait-il arrivé et où en serions-nous aujourd'hui I
Notez que la population parisienne, dans son immense majorité, tint le coup avec fermeté, et
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même sans mauvaise humeur. Ceux qui avaient charge d'âmes envoyèrent femmes et enfants à la campagne, d'où un certain encombrement des gares pendant une semaine ou deux. Les mairies organisèrent l'exodé des petits nécessiteux, qu'il importait de soustraire à la fureur boche. Les autres firent le gros dos, ouvrirent ce parapluie moral qui rend indifférent aux torpilles et aux marmites, jusqu'au moment où elles vous tombent dessus ou sur un voisin très rapproché. Car j'ai fait cette remarque que les gens ne s'émeuvent réellement du bombardement que lorsqu'ils en ont vu et touché les effets immédiats. Chacun a confiance, au fond, dans sa petite étoile et pense que le patatras ne sera pas pour lui. C'est ce qui explique le stoïcisme stupéfiant de personnes des deux sexes qui reçoivent des pruneaux d'acier pendant le jour et des dragées explosives pendant la nuit, tout en vaquant — comme dit M. Prudhomme — à leurs diverses occupations.
La rue de Paris,' était, pendant cette période, bien curieuse à considérer. On entendait des propos inénarrables. Je vois encore la solide commère au large rire qui racontait, dans un tramw^ay, la chute d'un obus de Bertha — on baptisait ainsi, du nom de Bertha Krupp, le canon à longue portée — tout près d'elle : a Ce que j'ai eu les foies !... Y avait derrière moi un monsieur très chic, avec une fourrure. « Madame — qu'il me dit — vous êtes une brave, une vraie femme du peuple. Au moins vous n'avez pas quitté Paris, vous. » (Elle mimait l'air protecteur, important du monsieur.) — Et moi je pensais : « Si j'avais d'ia galette, mon vieux, ce que je f. ..ais le camp. »
Les Allemands sont de mauvais psychologues. Ils
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escomptaient un efïet de terreur. Ils recueillirent un effet de haine. Le cri général était : « Quand leur rendra-t-on la pareille? n A chaque coup de Bertha, même concert : a Ah les salauds ! » Il était sagement défendu de révéler les points de chute, mais les rumeurs vont vite dans une ville comme Paris et, dans les journaux, plus vite qu'ailleurs. De sorte que nous étions assez exactement renseignés. Les gosses imitaient le bruit des sirènes et les cris : « A la cave, k la cave, éteignez les lumières ! » Ma petite nièce, Odile, un ange blond et vif de trois ans, courait, sautait, battait des mains en répétant : « Chocolat, chocolat I » parce que, dans sa cave, on emportait pour elle une tasse de cacao, afin de combattre la fraîcheur meurtrière. J*ai une idée très nette là-dessus : la cave s'appelle, pour le jeune enfant, comme pour le vieillard, broncho-pneumonie et il faut soustraire la précieuse graine humaine aux coups de la race homicide et puéricide.
Soudain il arriva aux Boches ceci — qui paraîtra à tout croyant de fort mauvais présage — qu'ils bombardèrent une église de Paris, pleine de fidèles, le jour du Vendredi-Saint et à l'heure même du divin sacrifice de Notre Seigneur Jésus-Christ. Sacrilège voulu, prémédité — car rien ne les. forçait à tirer le canon ce jour-là, à cette heure-là et dans cette direction-là— et qui devait comporter, pour ses auteurs, un châtiment exemplaire. Je reproduis ici l'article que le surlendemain, dimanche de Pâques, je publiai à ce sujet, dans rAction Française, sous le titre : VAhomination.
« Soixante-quinze morts — a parmi lesquels un (( grand nombre de femmes et d'enfants » — attestent « aujourd'hui, devant le Créateur, la férocité sacri-
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« lège du peuple allemand. Nul doute que les « gott-mit-uns » ne célèbrent cette date du Ven- « dredi- Saint ainsi qu'une victoire de leur canon à « longue portée. Ce carnage est la digue illustration « du télégramme de l'Empereur à Krupp. Quelque ({ infamie qu'accomplisse maintenant la race mauu dite, elle ne trouvera certainement pas mieux.
(( On sait l'artifice qu'emploient ces gens pour (( justifier le bombardement de Paris. Ils l'appellent : « le camp retranché de Paris ». C'est la même (( basse ruse qui fait enjoindre aux capitaines de (( gothas de viser « principalement » les établisseu ments industriels de la capitale, cela en pleine (( nuit et d'une hauteur de deux mille mètres 1 La « conscience civilisée, si toutefois elle ose prendre (( la parole, admettra difficilement que des femmes u et des enfants en prières constituent un groupe (( combattant et qu'une église soit une forteresse. (( Quant aux Germains, il faudrait les méconnaître, « pour ne pas admettre qu'ils vont se féliciter de (( cette réussite comme d'une compensation efficace « à l'échec actuel de leur ruée sur la Somme. Ils « n'ont pas atteint leurs objectifs, mais ils ont (( transpercé à nouveau le cœur de Jésus-Christ, (( dans le moment même de son immolation. Cela (( aussi est un résultat militaire,
(( Patience 1 On n'offense pas impunément le divin « et l'humain à la fois : on ne mélange pas impu- (( nément, dans la coupe de pierre sacrée, le sang « innocent de l'enfance au sang de l'Agneau ; on ne (( souffleté pas à nouveau impunément la sainte Face « par une hécatombe satanique. La portée du canon « monstre était si grande qu'il est allé frapper la « prière, en redéchirant, du haut en bas, le voile
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u du Temple. Mais s'il reste en Allemagne un u croyant qui ait gardé quelque chose ^d'humain, il « frémira à l'idé-e du châtiment réservé tôt ou tard u à un tel exploit : il regardera avec épouvante sa {( famille désignée à la Providence par les petites u mains déchiquetées ; il entendra venir, vers les u abîmes des répercussions entre ciel et terre, les (( ondes formidables d'un châtiment prochain.
u La colère de l'homme, quand elle est juste, est « quelque chose. Mais la plainte de l'enfant martyr (( devant le Tribunal Souverain est, à mon avis, u beaucoup plus terrible. Quiconque a tenu la main u brûlante d'un tout petit, agonisant sur son lit « d'hôpital, par la nuit douloureuse, me com- (( prendra. De cette extrême faiblesse qui va dispau raitre, il émane une pitié si forte qu'elle ébranle (( le courage le plus dur et fait éclater l'armure de (V l'âme. Cette pitié-là est surnaturelle et celui qui u la sent passer comprend qu'elle appartient au « trésor des forces irrésistibles et invisibles. Elle u s'en va fauchant dans les ténèbres les puissants, K les implacables et les orgueilleux. Elle leur rend (; carnage pour carnage et sur des plans fort im- (( prévus. La lourdeur germanique ne saurait comi'. prendre cela, qui est dans le frisson le plus i( humble comme dans la pensée la plus claire. Elle i( subira sans comprendre — voilà tout — la consé- :< quence immanquable et imminente de ce qu'elle ;< a déchaîné par ce dernier crime.
(( On n'ose toucher à certains deuils qui font ' chanceler la raison. Toutefois, aux malheureux ( parents qui pleurent aujourd'hui, jour de Pâques, ;( devant la fragile dépouille de la chair de kur X chair, un père peut assurer que les innocents ne
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« seront pas morts en vain. Autant et plus peut-être a que nos héroïques soldats, par une voix détournée (( — si l'on peut dire que ce circuit mystique soit (( un détour — ces enfants, massacrés devant l'autel, (( vont contribuer à la délivrance de la Patrie et à a la victoire, dans l'heure de la Résurrection. Ils (( sont des combattants à leur façon, munis d'armes (( infiniment plus puissantes et plus sûres que n'en u fabriqueront jamais les ateliers d'Essen. Ils solli- (' citent, ils exigent, ils obtiennent la ruine de l'em- (( pire odieux, formé par le mal bestial et la haine, a dont la défaite est indispensable à la libre respira- (( tion de l'univers. »
Le châtiment de cette invraisemblable infamie a commencé le i8 juillet 1918, mais l'accomplissement ne saurait en être autre que l'anéantissement de l'empire allemand et l'exécution du responsable de la guerre, de la dévastation et des massacres, Guillaume II. Le royaliste que je suis estime que ce misérable souverain doit payer ses crimes de sa vie.
Gaillaux, inculpé de haute trahison au mois de décembre 191 7, avait été arrêté peu de semaines après. Ses bandes — les mêmes que celles de Malvy et où brillaient notamment maints repris de justice — essayèrent une piteuse manifestation sur les boulevards et devant V Action Française. Elles furent copieusement huées et sifflées, si bien que la police n'eut presque pas à intervenir. On peut considérer que la mort d'Almereyda, son ami en même temps que celui de Malvy, et la disparition du Bonnet Ronge ont été, pour Gaillaux, une catastrophe. Elles le laissèrent démuni de ses plus redoutables champions, de ceux qui le reconnaissaient comme leur chef et l'imposaient, par le chantage, aux larves
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d'assemblées et de maroquins, aux Viviani, aux Painlevé, aux Ribot.
Ce (( tas d'hommes perdus de dettes et de crimes » — œre alieno vitiisque ohruti, je veux parier de ceux du Bonnet Rouge — composaient, autour du Katilina du a rapprochement francoallemand », une sorte de garde consulaire, payée soit par l'ennemi, soit par les agents et compatriotes de l'ennemi demeurés en France. Le lieutenant de cette garde, redoute pour son audace et son manque de scrupules — il se vantait, quand il était ivre, d'avoir tué l'agent Dufresne lors des manifestations en faveur de l'anarchiste catalan Ferrer — était Aimereyda.
L'atmosphère dans laquelle se déroulait l'enquête pour le procès de Malvy était ainsi une des plus dramatiques de toute la guerre. Par un contraste saisissant, l'immense majorité des Français et surtout des Parisiens, malgré les risques des bombardements et les mauvaises nouvelles militaires, ne cessa pas un instant de croire à la victoire, du moment que Clemenceau tenait les rênes et que la trahison avait son compte. J'ai entendu exprimer cette idée, non pas dix fois, mais mille fois, dans tous les endroits publics, comme dans les rares réunions privées et familiales qui subsistaient malgré les séparations et les départs. Alors qu'en février et mars 1916, au moment de la ruée allemande sur Verdun, des rumeurs défaitistes, issues de certains salons, de certaines banques, du ministère de l'Intérieur, et du Bonnet Rouge avaient commencé à attaquer, elles aussi, l'esprit national, il n'en fut pas de même en mars 19 18. L'explication de ce fait est très simple : ni Caillaux, ni Malvy, ni x\lme-
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reyda — chacun pour un motif différent — n'avaient plus la possibilité de nuire.
A l'armée même, la confiance, depuis la bataille de la Marne, en septembre igi/i, n'avait jamais été à si haut point. J'en recueillais chaque jour le témoignage de la bouche de tous nos amis, de tous grades, combattant en première ligne depuis le début. Ceci prouve la pauvreté de la thèse Caillaux- Malvy, qui est aussi la thèse Painlevé, d'après laquelle les mutineries du printemps de 1917 et la dépression morale tenaient à la durée de la guerre, aux fatigues et à l'absence des permissions. Ces prétendues c causes », si elles avaient réellement agi en mai 191 7, auraient du agir bien plus fortement encore en avril 1918, après un an de dares luttes et de pénibles combats en plus. Or, il est patent que les sacrifices imposés à ce moment-là, après deux offensives allemandes et deux poches creusées par l'ennemi, furent portés avec une espèce d'enthousiasme, avec la certitude du succès final. Pourquoi cela? Pour les mêmes raisons qui exaltaient à l'arrière le moral civil : a T'en fais pas, mon vieux, Gaillaux est bouclé et Malvy n'est plus là pour trahir. » Tel était le thème général des conversations entre poilus.
Circonstance fâcheuse, j'en conviens, pour les partisans politiques de Caillaux et de Malvy, en ce qu'elle détruisait leur unique et paradoxal argument : u Daudet a agi en défaitiste, quand il a dénoncé le défaitisme. Il n'y a pas de pire trahison que la dénonciation de la trahison, car elle répand la panique dans l'armée. » Non seulement l'ouverture de ce que j'ai appelé — à la grande colère de nos bolcheviks — « l'abcès dans le dos » n'a
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répandu aucune panique, ni à l'arrière, ni à l'avant, mais encore cette opération, indispensable au succès final, -a rendu cœur aux combattants, augmenté leur énergie, assis leur certitude de vaincre. Ce sentiment s'exprime avec éloquence dans les milliers de lettres que j'ai reçues, de tous les points du front, comme de toutes les parties du territoire, entre le h octobre 19 17 — jour de lecture à la tribune de nia lettre au Président de la République — et le 6 août 19 18, jour de la condamnation de Malvy par 1.1 Haute-Cour. Ce courrier formidable est comme un chœur de vivants et de morts — hélas! — où reviennent, sous mille formes émouvantes, et souvent déchirantes, la même résolution, la même assurance de l'emporter, maintenant que l'ennemi de l'intérieur est maté. 0 bon sens immortel de la France I