‹ Le poignard dans le dos; notes sur l'affaire MalvyChapitre 9 sur 55 · CHAPITRE VTÏ · texte numérisé non relu

CHAPITRE VTÏ

PENDANT l'enquête

A l'occasion de ma déposition, j'avais désigné deux cent vingt-deux témoins, civils et militaires^ j'avais indiqué aussi certaines commissions rogatoires. Il fallait le temps de citer ces témoins et de recueillir les résultats de ces commissions. Ce temps dépassa quelque peu le délai de qu'arante-huit heures que m'avait accordé, le k octobre, à la Chambre, l'inénarrable Paul-Prudent Painlevé, pour faire la preuve de mes accusations. A force de jongler avec l'infini, ce mathématicien a perdu le sens de la durée.

Bien entendu, les feuilles dévouées à Caillaux et Malvy prétendaient encore — mais plus mollement que naguère — qu'il n'y avait rien dans mes dossiers. Ce qui ne les empêchait pas de soutenir que je devais ^cre inculpé de rec^l de documents intéressant la sûreté de l'État. Cet illogisme m'a toujours charmé. Trois fois par semaine, pendant trois semaines, je portai consciencieusement au greffe de la Haute-Cour, au palais du Sénat, des noms de témoins avec les références concernant les points principaux de leurs témoignages. Pendant ce temps, la commission d'instruction procédait à sa besogne avec beaucoup de diligence, éliminant ce qui lui

PENDANT l'enquête. iSq

paraissait secondaire ou accessoire — et ce qui, dans bien des cas, ne me paraissait pas tel, — retenant ce qu'elle considérait comme essentiel,» ou plus particulièrement intéressant.

Car, au cours d'un grand procès comme le procès Malvy, il se produit, ainsi qu'au théâtre, ou dans la conversation des interférences bizarres, des inhibitions soudaines, des jeux d'ombre et de lumière tout à fait imprévus. J'étais en somme l'accusateur. J'avais mis l'affaire en mouvement. Je l'avais étudiée, scrutée, retournée, pendant un an, sous tous ses aspects. Je possédais ainsi certains repères et recoupements, auxquels j'attachais une grande importance, alors que d'autres me semblaient négligeables. Or, il arriva que la commission en jugea autrement que moi, — ce dont je ne lui fais pas grief, — négligea des pistes que je croyais sérieuses et inversement. J'eus beau insister sur l'assassinat d'Almereyda, par exemple, commis dans des circonstances si dramatiques, dissimulé aux médecins légistes, et dont le mystère doit pouvoir être percé, je sentis parfaitement que les commissaires attribuaient mon insistance à mon imagination de romancier. S'ils avaient, comme c'était leur droit, convoqué et interrogé le médecin Hayem, le détenu Bernard, les infirmiers présents à Fresnes au moment du crime, le directeur de la prison, confronté ces gens avec Malvy et Leymarie, avec l'avocat d'Almereyda, le perspicace maître Paul Morel, ils auraient peut-être déi)rouillé l'écheveau sanglant. Un aréopage de neuf membres, fort intelligents et rompus à la procédure est beaucoup plus impressionnant qu'un seul juge, assisté de son greffier. Quoi qu'il en soit, cette partie de mon accusation fut éliminée.

i4o LE POIGNARD DANS LE DOS.

Il en fut de même en ce qui concerne le témoignage de M. Chanron, victime de Malvy dans des circonstances abominables, jeté en prison à son retour en France, à la suite d'une lettre adressée de Hollande au ministre félon de l'Intérieur, dans laquelle il dénonçait, dès 191 5, les crimes de Bolo et les accointances de Gaillaux et de-Lipscher.

M. Chanron écrivit au président Monis, au procureur Mérillon, demandant qu'on l'entendît. Il invoquait des témoignages sérieux. Il montrait à tout venant les preuves de ses dires. .Te parlai de son cas en audience publique. Rien n'y fit. La commission passa outre. Gomme son désir de faire la lumière complète était manifeste, je ne puis attribuer ces lapsus qu'à un phénomène analogue à l'amnésie, ou à l'oubli soudain d'une disposition importante par un officier commandant en chef, ou à la chute de l'essentiel au cours d'une discussion d'affaires, d'un raisonnement philosophique, d'une controverse de grammairiens. L'argot dit que celui qui agit ainsi « laisse tomber » la personne, ou le fait, ou l'idée en question. C'est Timage exacte de ces éclipses inattendues, fréquentes devant les tribunaux, grâce auxquelles un criminel notoire échappe parfois au châtiment, même avec des juges convaincus de sa culpabilité et décidés à le condamner.

L'inverse se produit. L'auteur dramatique, à la répétition générale de son œuvre, dissimulé dans sa baignoire, voit avec navrement choir dans l'inattention un effet sûr; mais tout à coup, — ô surprise heureuse ! — une tirade, un passage sur lesquels il ne comptait pas, déchaînent les rires et les applaudissements. Il y a beaucoup de jeu dans toutes les affaires

PENDANT L ENQUETE. l4i

OÙ interviennent la fragile attention et la changeante humeur des hommes.

Autre exemple d'un filon, à mon avis capital, et qui fut à peu près négligé par l'enquête : la possession indue par Malvy du dossier dit « des Roses — c'est-à-dire des Réponses — d'Agadir », dossier cambriolé chez Malvy, 28, avenue de l'Observatoire, pendant sa bamboche à Bordeaux et que Malvy chargea son fidèle Almereyda de recouvrer à tout prix. Maître Georges Desbons — dont la loyauté et le patriotisme républicain furent, en cette affaire, au-dessus de tout éloge — a^ait remis au capitaine Bouchardon une note manuscrite, dictée par Malvy à Almereyda, et énumérant les pièces cambriolées du dossier d'Agadir. C'était la preuve que Malvy employait Almereyda à sa police secrète personnelle. C'était la preuve du mensonge de Malvy, affirmant qu'il n'avait pas de relations, intimes ni particulières, avec le bandit du Bonnet Rouge. Ce pouvait être aussi la preuve, et matérielle, de la complicité allemande de Malvy et de Caillaux et de leur connivence criminelle. Cependant ce filon fut négligé et le procureur Mérillon, en audience publique, se contenta d'une réponse embarrassée de Malvy sur ce sujet, déclarant qu'il s'expliquerait plus tard sur le dossier « des Roses d'Agadir n. Ce que d'ailleurs il ne fit pas. Pourquoi cette négligence? Pour la raison exposée plus haut, qui est que le plus intègre, le plus habile et le plus délié des magistrats ne peut tenir ni suivre tous les fils d'une intrigue aussi compliquée que l'intrigue Caillaux- Malvy et que certains de ces fils glissent ou cassant entre ses doigts.

Je pense fp.i'iî eût mieux valu, à ce point de vue,

i42 LE POIGNARD DANS LE DOS.

que les diverses affaires de trahison — Bonnet Rouge ^ affaire Bolo, affaire Lenoir-Desouches, affaire Mal vy, affaire Leymarie, affaire Gaiilaux — fussent groupées en un procès monstre, conduit soit par la Haute- Cour, soit par le conseil de guerre, avec tous les moyens d'investigation nécessaires. Le gouvernement avait sous la main le magistrat capable de rechercher et de conj oindre les innombrables éléments d'une telle instruction : le capitaine Bouchardon, qui, je le répète, est, à tous points de vue, un grand citoyen. Il avait le commissaire idéal dans la personne soit du lieutenant Mornet, orateur d'argumentation incomparable, soit du commandant Montai. Sans compter le capitaine Mangin- Bocquet, M. Morand, le lieutenant Gazier, le lieutenant Jousselin, qui sont aussi des magistrats d'une haute valeur et d'une indépendance absolue, en même temps que d'un intransigeant patriotisme. Cette méthode conjonctive eût présenté l'avantage de synthétiser en quelque sorte la trame des intrigues allemand-es sous le couvert d'hommes et de femmes sans scrupules, politiciens, basochiers, financiers, policiers, escarpes, filles publiques, auxquels on eut pu associer — pour l'exemple — quelques gens du monde. Elle eût rendu plus malaisés, cette méthode, les mensonges et les faux fuyants des inculpés, en supprimant les cloisons étanches entre les inculpations.

Beaucoup de personnes se sont logiquement étonnées du fait que Malvy, s'étant envoyé luimême en Haute-Cour, soit demeuré en liberté jusqu'à sa comparution et indemne de toute perquisition. Il y a là, en effet, un privilège qui choque et qui tient sans doute au subterfuge, imité de G ri-

PENDANT L ENQUEÏR. l43

bouille, employé par rex-ministre de l'Intérieur. Mais ce truc de jurisprudence aurait-il dû, eu bonne justice, le soustraire aux mesures qui sont censées communes à tous les inculpés? Il est patent que Malvy ne s'est pas fait faute de communiquer avec d'anciens subordonnés, dont il redoutait les révélations : « Monsieur un tel, on me dit que vous me reprochez telle ou telle chose. Je suis prêt à m' expliquer loyalement avec vous. « Tout fonctionnaire n'a pas l'âme héroïque de M. Auguste Moreau. Malvy a eu le bras long. Il a conservé des amis influents. On voit l'avantage qu'un homme habile peut tirer de sa liberté. Le protecteur d'Almereyda et bailleur de fonds du Bonnet Rouge ne s'est certes pas fait faute d'en user largement.

Cependant, peu de semaines après ma déposition devant la commission d'instruction de la Haute- Cour, la situation militaire de l'Entente et la situation tout court de Paris s'aggravèrent singulièrement. L'événement prouva qu'il était temps, et même grand temps, qu'une main énergique prît la direction de nos affaires et réalisât cette unité du haut commandement interalliés, faute de laquelle nous étions voués aux pires déboires.

Cela commença par des raids corsés d'avions ennemis sur la capitale. Un nouveau type allemand d'aéro bombardier, le « gotha », lançait de grosses torpilles, quelquefois conjuguées, sur Paris et la banlieue, en utilisant la nuit et les premiers souffles du printemps. Je me rappelle surtout l'attaque impressionnante du II au 12 mars 1918, parce que ma femme mit au monde, ce soir-là, une petite fille qui faillit bien naître à la cave. Il s'en fallut d'une trentaine de minutes. L'arrosage ennemi était sérieux et

l'»i LE POIGNARD DANS LE DOS.

on doit admirer le sang-froid, vraiment spontané, des Parisiens et surtout des Parisiennes de toutes conditions, qui s'habituèrent, sans rechigner ni se plaindre, à ces alertes fréquemment renouvelées et à cette forme moderne de tonnerre boche.

Le journaliste à transformations, Téry dans t Œuvre, le député Mayéras dans une autre feuille caillaumalvyste, déclarèrent aussitôt qu'à aucun prix il ne fallait rendre la pareille aux Allemands et que le bon renom de la France exigeait qu'elle laissât massacrer femmes et enfants par les avions boches à l'arrière, sans riposter. Tel est l'effet ordinaire de la peur sur les âmes molles et putrescibles, qu'elles se soumettent aussitôt à la volonté, à la brutalité, à la sauvagerie de qui leur fait peur. Je me méfie des poussées d'esprit évangélique chez les anticléricaux et les hommes d'affaires. L'avis du public était au contraire, et conformément au bons sens, qu'un copieux martelage des villes du Rhin, aussitôt qu'il serait possible, calmerait beaucoup l'ardeur allemande à bombarder Paris. Il y avait l'exemple de Londres, épargnée presque totalement par les barbares, depuis que les aviateurs britanniques arrosaient en plein jour Carlsruhe, Francfort et Mannheim. Poignez le boche, il vous oindra.

Quelques jours après ce raid, eut lieu l'explosion de l'usine de grenades de la Courneuve, qui ébranla les nerfs des personnes sensibles. Le 21 mars se produisait la première des grandes offensives de Ludendoiff sur le front occidental, dirigée contre l'armée britannique et qui devait creuser la poche de Picardie. Le surlendemain, des éclatements bizarres — d'un son diiiérent de celui des torpilles —se succédant de vingt en vingt minutes, surprenaient désagréable-

Page 1