COUR DE JUSTICE ASSIGNATION A TÉMOIN
L'an mil neuf cent dix-huit, le huit juillet.
A la requête de M. le Procureur général près la Cour de justice lequel lait élection de domicile en son parquet, sis à Paris au Palais du Luxembourg, rue de Vaugirard, n*^ i5,
J'ai, Bernard Streletskie, huissier près le tribunal civil de la Seine, séant à Paris, y demeurant, 18, rue Montmartre, soussigné,
Donné assignation à M. Daudet, demeurant à Paris,
En son domicile, parlant ainsi qu'il est dit en l'original,
A comparaître en personne, le seize juillet mil neuf cent dix-huit a treize heures, à l'audience de la Cour
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de Justice séant au Palais du Luxembourg, i5, rue de A augirard à Paris,
Pour, après serment prêté, y faire sa déposition dans les formes prescrites par la loi, sur les faits dont il lui sera donné connaissance, et se référant à l'acte d'accusation dressé contre M. Malvy, ancien ministre de l'Intérieur.
Déclarant au susnommé qu'il sera indemnisé s'il le requiert et aussi que faute par lui de comparaître aux jour et heure indiqués il sera condamné à l'amende et aux frais qu'occasionneraient sa négligence et son refus d'obéir, et qu'il sera amené par la force publique, pour être entendu conformément aux articles 80, 354 et 355 du code d'instruction criminelle.
Je lui ai, en parlant comme dessus, laissé cette copie, sous enveloppe fermée portant suscription et cachet, conformément à la loi.
Coût : SOIXANTE-QUINZE ccntimes.
Streletsrie.
A ce moment, la situation militaire était la suivante : Le 27 mai, Ludendorff, poursuivant son projet d'offensive générale, avait débordé par surprise le Chemin des Dames et creusé la troisième poche, dite de la Marne, en direction de Château- Thierry et de Châlons, destinée, dans son esprit, à rejoindre la poche dite de Picardie du 21 mars. Il s'agissait, en fin de compte, d'une attaque convergente et de grande allure sur Paris. L'armée von Hutier recevait, dans l'accomplissement de cette conception, la tâche la plus difficile. Or, le 11 juin, à Courcelles et sur le plateau de Méry, le général Foch avait donné au général Mangin l'ordre d'attaquer, et cette attaque victorieuse surprenait une nouvelle offensive allemande en préparation, la
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bousculait, la décimait. Succès de première importance, reprise du fer magistrale, qui devait déclencher bientôt une série de victoires foudroyantes.
Le mardi i6 juillet, la Bertha boche tonnant à nouveau sur Paris, je me présentai, à l'heure dite, au Sénat. Je pris, au fond de la grande cour à gauche^ l'escalier imposant que j'avais monté tant de fois et me trouvai, dans un vaste salon du premier étage, en compagnie de tous les témoins à charge et à décharge, convoqués pour l'appel préli minaire de leurs noms.
J'eus une impression saisissante d'auteur dramatique à sa répétition générale, en voyant réunis, en chair et en os, les éléments humains d'une affaire que j'avais en somme déclenchée.
Yoici Viviani, avec sa face quadrangulaire, ses lèvres onctueuses d'animal fait pour parler, son allure de porteur d'eau endimanché. Il semble assez mal à son aise, désireux de n'être pas appelé chaque jour au Sénat par ses devoirs de témoin à décharge. Le bon juge qui fait l'appel, le papa Sénac, e-atre ses vastes favoris, lui donne du « monsieur le président » gros comme le bras. Je regarde avec curiosité ce spécimen du parlement de igi/i, chargé de toutes les erreurs, de toutes les faiblesses de l'avant-guerre, qui a un tempérament d'amoureux de collège, une voix chantante, et un moignon de caractère . caché dans un étui verbal. Gomme disait Bismarck de Jules Ferry, il m'apparaît très capable de tenir les rênes d'un grand désastre. Faut-il que la France soit solide pour avoir résisté à un pareil guide, à l'heure la plus tragique de son histoire! Il n'ajpas l'air d'un assassin, comme Malvy, mais l'œil, privé de compréhension, est tourné vers l'admiration de soi.
Voici Briand, vieilli, ridé, sous sa chevelure foisonnante de photographe mystique. Son œil noir et vif, qu'il tente perpétuellement d'éteindre avec la fumée de sa cigarette, rit et même poaffe comme celui d'un enfant qui fait une niche, quand il rencontre les favoris du papa Sénac. Il est moins solennel, mais beaucoup plus intelligent que Viviani et il porte les traces de l'usure d'assemblée, tel celui qui, pendant tant d'années, a dû répondre aux interpellateurs, appeler u cher ami » son pire ennemi, répéter ce qu'il ne sentait pas, dissimuler ce qu'il sentait, et qui en a assez de son rôle. Je l'ai vu là — je puis me tromper — comme un homme à lisière de franchise, las de la farce parlementaire, rompu aux réalités de la guerre et capable d'une détermination X, qui changerait toutes ses habitudes, Ohl pas la dictature,, ni même le consulat... certes non I Bien trop nonchalant pour cela. Mais un doux entêtement sur un point donné, dans les parages du patriotisme. C'est la grâce que je lui souhaite. Il doit s'apercevoir maintenant que Caillaux était un fantôme, qu'il suffisait de marcher dessus pour l'exorciser.
Je n'avais jamais vu Albert Thomas, Il est broussailleux, et ses lunettes font de son regard un miroitemenit indistinct. Assis de biais sur une table, plus malingre et étroit d'épaules que je ne l'imaginais, il avait un faux air de révolutionnaire russe en pénitence et tortillait ses doigts sans répit. Il a fréquenté dans ses temps difficiles — je veux dire ses temps de professorat — un milieu républicain, radical et protestant que j'ai moi-même beaucoup fréquenté, que Clemenceau a beaucoup fréquenté, un milieu de braves gens, mais puérile-
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ment sectaires et d'une étroitesse d'idées qui s'imaginait être émancipation. Thomas est issu du milieu Ménard-Dorian, comme Ignace est issu du milieu Lockroy. Quand on a atteint un certain âge à Paris, on retrouve partout sa jeunesse.
M. Ribot est voûté, voûté, comme un vieux paysan, cultivateur du chardon libéral, dont les ânes font historiquement leur régal. Il ressemble à une grande cédille, dont la boucle supérieure serait une touffe de cheveux argentés. Je retrouve et salue en lui le vide académique, le vide de la Revue des Deux Mondes^ des Débats Politiques et Littéraires, ce vide que mon père a peint immortellement dans llmmortel et qu'il m'a appris, dès mon tout jeune âge, à sentir vivement. Le libéral, le conservateur, le salonnard, trois têtes également creuses sous le même bonnet, trois types conventionnels du néant. Je revois le salon Buloz, — horresco referens! — cette haine des réalités, gastronomiques ou autres, qui voue au désastre, et à son frère l'ennui, tous les successeurs politiques d'Emile Ollivier et de M. de Tocqueville. Qu'un homme ait pu, pendant soixante ans, charrier dans sa tête tant d'idées fausses, cela rappelle le mot de Sclioll sur un bohème de ses amis : « Faut-il pourtant qu'il ait du linge sale, pour pouvoir en changer si souvent! » Le linge de M. Ribot est blanc et amidonné comme celui de Bertin aîné, mais sa conception des hommes et des choses est, depuis plus d'un demisiècle, au rebours du bon sens. 11 a prononcé le mot le plus épiquementfaux de toute la guerre : u Nous respecterons, après les hostilités, le libre développement économique du peuple allemand. » Il n'en est pas plus fier pour cela, et, comme c'est un bon
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et gentil vieillard, il passe, autour du cou de ses interlocuteurs, un long bras tendre et caressant. Je l'avais vu, un jour de grande séance à l'Institut, encercler ainsi Francis Charmes, « le marchand de marrons » , qui répandait une odeur de gruyère. Au Sénat, il enroulait Viviani, puis un officier, dont j'ignore le nom.
Paul-Prudent Painlevé et moi sommes destinés à nous rencontrer toujours et partout. J'en suis heureux, car cet hurluberlu dangereux — que la fantaisie politique fit, pour notre dam, ministre de la Guerre au printemps de 19 17 — m'est un perpétuel sujet d'étude, un perpétuel objet d'amusement. Comme le papa Sénac faisait l'appel, mon nom précédait exactement celui de Painlevé — j'avais, s'il vous plaît, le numéro i et mon Paul-Prudent le numéro 2, — de sorte que nous répondîmes « présent » pjresqu'en même temps, comme deux élèves de la même classe à la rentrée scolaire. Ça nous rappelait Louis-le-Grand. Lui me jetait un œil en dessous, un œil méfiant de ministre briseur de l'offensive d'avril 191 7 à conspirateur de la panoplie. Il voulait m'avoir et il m'a raté. Il se figure que je lui en veux, Quelle erreur ! Il a fait monter le tirage de l'Action Française de cent mille à trois cent mille exemplaires. Il nous a fait une publicité que nous n'aurions pas eue pour un million. C'est un trésor que ce garçon -là. Je regrette seulement que son hideux aveuglement et sa fourberie aient coûté si cher à mon pays. C'est le seul point noir dans une camaraderie de bon aloi et qui durera autant que nous deux.
Il y avait encore là Hudelo, ancien préfet de police, grand, beau, solide, chauve, gaillard, le men-
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songe fait homme, un mensonge à la main largement tendue, à la voix chaudement cordiale, au regard ouvert et direct. Comme il y a des chafouins loyaux, il y a des géants hypocrites. Hudelo appartient à cette catégorie de Brobdignac. J'entends encore le procureur général Mérillon, excellent psychologue, lui crier, avec sa pointe d'accent méridional : u Monsieur Hudelo, je vous prie de ne pas jouer ici un rôle double, et de conformer votre langage en audience publique à votre déclaration devant la commission d'instruction. » Alas, alas pour Hudelo ! Tant que Malvy était ministre, et Caillaux prophète de Malvy, Hudelo avait cru que là étaient le soleil, les honneurs et l'avancement. Mais, quand tout croula, dans le palais de trahison, Hudelo s'aperçut qu'il s'était trompé, et chercha, un peu tard, à rattraper la confiance de Clemenceau, en lâchant Caillaux et Malvy, sans trop les charger néanmoins, pour le cas où Caillaux et Malvy remonteraient de l'égout au pouvoir. En démocratie, on ne sait jamais. D'où le a rôle double )) que cherchait à exorciser le bon et loyal procureur Mérillon.
Une note pittoresc^e était donnée par le sousordre de Leymarie, gnome gras et luisant, à masque glabre de cabotin, du nom de Chiappe. Balzac eût aimé ce nom-là et sa conformité au personnage. Chose étonnante, Chiappe ressemblait à Leymarie, comme l'aide du prestidigitateur, dans les musichalls, ressemble en général au prestidigitateur, comme le mitron, dans les féeries, ressemble au cuisinier en chef.
— Monsieur Chiappe.
— Présent!
— Lieutenant Bruyant.
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— Présenti
Le lieutenant Bruyant était précisément le lier soldat, délégué par lé Grand Quartier Généra], qui avait assisté à la confection méthodique des mutineries militaires dans la caverne de Malvy-Leyiriarie et qualifié la politique de ces messieurs, de « politique d'intelligence avec l'ennemi ». C'est un homme jeune, au visage énergique et fin, qui, dans le civil, s'occupait de finances et possédait bien, par conséquent, les manœuvres souterraines des Allemands. Je ne le connais pas, il ne me connaît pas, mais nos pensées se sont rencontrées, ainsi que nos observations, lui du dedans, moi du dehors.
Un autre jeune officier était venu du front à l'appel, la tête bandée à cause d'une récente blessure. Il avait reçu, des mains des commis de Sébastien Faure, des brochures antimilitaristes et il comptait en témoigner. Mais rappelé à son régiment parla grande contre-offensive de Foch (i8 juillet) il fut blessé à nouveau grièvement et le lieutenant D'Héricourt ne put donc rendre à la patrie le service d'arrière qu'il projetait. Ainsi voisinaient dans le grand salon, décoré de claires peintures représentant le jardin du Luxembourg, les camarades de Malvy, les amis de la France, et aussi ceux qui avaient mis en pratique le proverbe
Amieas Malvy, sed ni&gis arnica veritas.
Parmi «ux, ce grand et bon diable de Magiuot, engagé volontaire bien que député, blessé au feu, plein de patriotisme et de bravoure et qui n'avait pas hésité à me convoquer, afin d'avoir l'explication de l'Inexplicable. Je lui ai valu de Tembêtement. Je lui en fais ici toutes mes excuses. Mais c'était
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pour le bien de la France, et l'héroïque Meusicn qu'il est ne peut m'en vouloir.
L'appel termine, le papa Sénac nous fit savoir que nous ne serions pas convoqués avant trois jours vraisemblablement — même les premiers témoins — vu la lecture du rapport, du réquisitoire et l'interrogatoire de l'accusé, mais que nous devions demeurer à la disposition de la Haute-Cour. En fait, je ne commençai ma déposition que le vendredi 19 juillet à quatre heures de l'après-midi et je la terminai le lendemain samedi 20 à midi. Je demeurai ainsi au Palais du Sénat, en permanence, le mercredi matin, le mercredi soir, le jeudi matin, le jeudi soir et le vendredi matin de neuf heures à midi et de une heure à six heures. Témoin^ n** i, ainsi que je l'ai déjà dit, j'avais comme compagnon d'infortune Paul- Prudent Painlevé, témoin n° 2, et les divers fonctionnaires du ministère de l'Intérieur, MM. Moreau, Perrette, Dumas, Séjournant notamment, qui devaient déposer après Painlevé.
Représentez- vous deux vastes salons communiquants, aux parquets cirés et luisants, donnant, l'un sur le jardin de Luxembourg — d'où ne montait aucun cri d'enfant, à cause du canon boche à très longue portée — l'autre sur la bibliothèque. Dans l'antichambre, trois gardes de Paris ayant fait la guerre et décorés, deux ou trois huissier» du Sénat. Faisant la navette entre la salle des séances de la Haute-Cour et notre cage dorée, un très aimable huissier-audiencier en robe.
M. Auguste Moreau — qui fit en [somme pincer Duval et déclencha ainsi, en se cachant de Malvy, toute l'affaire du jBo/iwe/ Rouge — demeurait philosophiquement assis sur un canapé. Il a une physionomie
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fine, résolue et intelligente. C'est le type du fonctionnaire qui prend sa fonction au sérieux. Comme il entendait mal, ses collègues venaient, à tour de rôle, lui parler très fort à l'oreille : « Ça ne va pas vite... Nous en avons bien pour deux jours... », etc. Il souriait et lisait un journal, allait regarder à la fenêtre, revenait s'asseoir. Cependant mon vieux Painlevé et moi arpentions en sens contraire, de façon à ne pas nous entre-choquer, les deux salons permis à notre attente déambulatoire. Partis chacun d'un point opposé, nous nous rencontrions forcément une fois dans chaque trajet d'aller, une fois dans chaque trajet de retour. Induit au calcul par son aspect et son émanation mathématiques, je songeais que nous devions ainsi, à raison de deux rencontres par cinq minutes, soit de vingt-quatre rencontres par heure, soit de cent quatre-vingt-douze par jour (huit heures en moyenne) nous frôler, de corps et de visage, cinq cent soixante-seize fois en trois jours. Dans la réalité, ce chijffre ne fut pas atteint, parce que je m'assis et que Painlevé s'assit deux heures environ chaque journée, ce qui donne lieu à une soustraction ou défalcation de rencontres importante, que je vous laisse le soin de calculer.
Je suis plus corpulent que Painlevé, néanmoins plus agile que lui. Il pe tonnait, les mains derrière le dos, le nez au sol, assez embarrassé de son personnage et songeant à tout ça : à la scie de cette affah^e Malvy, à la corvée imposée, au salon Greffulhe — où on le donne, aujourd'hui, paraît-il, à tous les diables cornnis et biscornus — à l'interruption de l'offensive d'avril 191 7, à la disgrâce du général Nivelle, à la disgrâce du général Mangin, à l'incarcération de l'ami Caillaux, à la condamnation
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de Leymaric, que sais-je encore?... Je me disais, de mon côté, qu'avec un écart de vingt centimètres, de sa part ou de la mienne, nous nous serions trouvés nez à nez, genoux contre genoux, exactement interfères, pareils à deux locomotives qui se heurtent sur le même rail. Cet accident ne se produisit pas.
Le jeudi après-midi, Painlevé, qui avait pris, je dois le dire, son mal et mon contact en patience avec beaucoup d'abnégation, commença à donner des signes d'inquiétude. Il y avait eu le matin, dans l'Humanité, un article de Renaudel ou d'un sous- Renaudel — bien qu'il soit difficile d'être au-dessous de Renaudel — me traitant une fois de plus de (( dément furieux » et de misérable capable de tout. Est-ce cet article, est-ce l'énervement du pied de grue, toujours est-il que Painlevé réclama l'huissier audiencier et expliqua à cet excellent homme qu'il en avait par-dessus la tête de faire ainsi le poireau ambulant sur un parquet de cinquante mètres. L'huissier-audiencier agita ses manches flottantes, expliqua qu'il allait s'informer, revint en souriant avec une réponse négative : défense de s'absenter avant l'audition. Paul-Prudent, navré, reprit sa promenade un instant interrompue, mais je remarquai, lors de mon passage à sa périhélie, qu'il ronchonnait sourdement.
Nous n'avions que fort peu de distractions; du mercredi au vendredi, il ne passa guère par nos salons d'attentd que deux sénateurs pressés, qui serrèrent vivement la dextre tendue de Painlevé — comme on donne deux sous à un pauvre — et trois ou quatre officiers en tenue, égarés, venus pour l'audience publique, stupéfaits de trouver là leur ancien ministre de la Guerre, transforma en contrôleur mobile des lames du parquet.
— Bonjour, monsieur le président. (Car on est président -du conseil, comme on est prêtre, in œternum. Ce titre n'est jamais périmé. Caillaux prétendais exiger du capitaine Bouchardon que celui-ci l'appelât a nionsieur le Président » à chaque phrase de l'interrogatoire.)
— Bonjour, capitaine, ou commandant, ou mon cher ami, répondait Painlevé, d'un air puni. Mais il indiquait, par sa mine sombre et son silence, qu'il ne désirait pas continuer la conversation, qu'il en avai^^gros sur le cœur. Ses interlocuteurs n'insistaient pas.
Or voilà que le vendredi après-midi — il faisait ce jour-là un temps superbe — une rumeur court soudain parmi les gardes de Paris et les huissiers. Je perçois ceci : « Mangin... vingt mille prisonniers... cent canons... En route vers Soissons... Quel bonheur ! » C'était la victoire, la grande victoire libératrice, la seconde Marne qui commençait! Entendant ces mois magiques et n'en croyant pas nos oreilles, nous nous rapprochons, Painlevé et moi, de M. Moreau et de ses collègues, dont l'un court aussitôt aux nouvelles. Pas d'erreur. C'est officiel, Foch a ordonné la contre-offensive et Mangin a culbuté l'ennemi sur le flanc droit. Paris est sauvé pour la deuxième fois. C'est un immense succès, chargé d'espérances et qui va, dit-on, être poursuivi, exploité à fond par le généralissime des armées alliées.
Je regardai Paul-Prudent, qui me regarda. Il lut dans mon œil : « Eh bien, c'est Mangin, Mangin que vous avez brimé, disgracié, à qui vous avez retiré son commandement, avec défense de séjourner à Paris et aux environs, Mangin l'Enfonceur qui,
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une fois de plus, nous donne la victoire, d II vit cela certainement, car il rougit. Je fus sur le point de m'avancer et de lui dire : u Vous avez été bien dégoûtant, bien crétin, bien complice de Gaillaux, Malvy et de la bande, mais votre vergogne présente me plaît et je vous enverrai du pinard, quand vous serez à la Santé. » Puis je réfléchis qu'il ne comprendrait pas, qu'il croirait à quelque faiblesse de ma part, et je m'abstins.
MM. Moreau, Perrette, Séjournant, illuminés par la bonne nouvelle, riaient et se félicitaient comme des enfants, ainsi que les gardes et les huissiers. La victoire illumine tout, réconcilie les adversaires, rapproche les patriotes, efface les querelles, jette sur les hontes et les tares son manteau d'or semé de flammes rouges. Ah mon Dieu, que nous étions contents! J'avais personnellement envie de chanter et de danser. Cinq minutes plus tard, le bruit courut que la Haute-Cour avait levé la séance, en signe d'allégresse nationale. Le fait est qu'il y eut suspension et que des sénateurs parurent, l3ourdonnant, radieux, bras dessus, bras dessous. J'entendis le président Monis qui donnait des chiffres à un collègue, en ajoutant avec enivrement : « Et l'on ne sait pas tout 1 Ce n'est qu'un début. »
Chacun saisissait le symbolique rapprochement de la justice enserrant Malvy et de la France refoulant l'ennemi. Les noms de Clemenceau, de Foch, de Mangin étaient sur toutes les lèvres. Songez donc ! Nous sortions du cauchemar sombre, qui pesait sur nous depuis le 21 mars 19 18 et plus loin, depuis avril, mai et juin 1917, ce qu'on pourrait appeler le trimestre Caillaux-Malvy, le trimestre de trahison. Le cercle de fer allemand, concentrique au cercle de
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défaitisme et de honte, qui se resserrait depuis tant de mois, était enfin brisé. La pairie respirait librement, Foch avait réalisé le prodige de passer, en deux jours, de la défensive contre l'attaque boche — qui devait être la suprême attaque avant Paris — à la contre-offensive victorieuse. La situation était retournée d'un seul coup.
— Monsieur Daudet, c'est maintenant votre tour.
Cet avertissement me réveilla du coup. Je tirai le rideau sur la nouvelle heureuse et ne voulus plus avoir présent à l'esprit que le crime et les criminels, causes, pour la France, de tant de maux. Quelques secondes après, je pénétrai dans la salle des séances, garnie jusqu'au faîte de physionomies curieuses, congestionnées pour la plupart à cause de la chaleur. Imaginez un fourmillement d'œufs rouges, quelquesuns pileux, les masculins, d'autres plus petits et d'un plus gracieux contour, les féminins. Le premier que je reconnus fut Lintilhac, avec lequel j'ai pris des bocks autrefois, au bar du Journal, en compagnie de Mendès, qui lui reconnaissait, quand il était ivre, des dons mystérieux de prescience et de divination littéraires. Le second fut Couyba, mon vieux (( Couyba passez à la porte » du cours d'histoire naturelle de l'autre Mangin, le botaniste. Tout en commençant ma déposition, que a-ous allez lire aux pages suivantes, je me remémorais la cour de Louis-le-Grand et les distributions de prix dans le grand amphithéâtre, bondé, comme celui-ci.
Puis mon regard tomba sur Malvy, que je voyais, pour la première fois, en chair et en os. Les cheveux rejetés en arrière, tels qu'après un schampoing soigné, les lèvres gonflées, l'œil brillant, le ministre d'Almereyda était noir, vous m'entendez.
t68 le poignard dans le dos.
d'un noir animal, comme si on Lui eût injecté de l'encre par les carotides. Je sentais que la fureur l'animait à mon aspect. Il songeait ; u Ah! si je te tenais dans un coin! » Mais c'était moi qui le tenais. Mon ancien condisciple Guillain était assis derrière lui, comme le soigneur dans les combats de boxe. A ses côtés, maître Bourdillon, un aimable grandpère, dodu et chenu, qui semblait ennuyé de la corvée, comme s'il avait été désigné d'office. A peine avais-je recommencé h. parler d'Almereyda, que Malvy, n'en pouvant plus, s'esbignait pendant quelques minutes, le temps de digérer sa haine, puis revenait s'asseoir, dégingandé. A un autre moment, comme j'évoquais la mort du bandit, étranglé dans la prison de Fresnes, le visage de l'accusé se contracta dans un rictus d'hyène en chaleur. La vraie nature, ardente et sombre, sournoise et sauvage, de l'amant de Nelly Béryl m'était apparue en un éclair. Yivrais-je cent ans que je n'oubherai pas ce retroussis de la moustache drue vers le nez, le blanc des incisives sous le bourrelet labial. Je songeais : (( Quel bizarre système vaso-moteur et comme il eût intéressé Vulpian et Gharcot! » Car Malvy peut devenir aussi blanc comme un drap, quand il sent venir l'attaque directe.
Parfois, sous mon fouet, il se tournait, dans une altitude parlementaire, vers le président Dubost, tendait les bras, semblait dire : « Je vous en prie, faites taire cet énergumène! » Il oubliait qu'il était devant la Justice et se croyait parmi ses camarades de la Chambre, au cours d'une interpellation. Mais le président Dubost ne semblait pas d'humeur à obéir aux injonctions de l'ancien ministre. Pas une fois il ne m'interrompit. Le banc des témoins étai
disposé de telle sorte que je lui tournais le dos, ainsi qu'aux magistrats, ce qui fît que, vers le milieu de ma déposition, je me libéra f ..q cette bande de velours rouge et de ce petit escabeau, pour reprendre la liberté de mes mouvements. Je parlais haut, de façon à être entendu de tous les points de cette salle dont l'acoustique semble assez mauvaise, mais sans aucun effet oratoire, ni estrambord, qui eût semblé déplaoé. Painlevé est le seul à ignorer qu'un témoin ne peut lire aucune pièce à la barre. Il me fallait citer, de mémoire, des noms et des dates, enchaîner les faits correctement. J'essayai de m'en tirer de mon mieux.
Je suis sensible aux atmosphères. Quand je commençai, la moitié environ des sénateurs- juges m'était hostile, s'attendait à écouter un cagot royaliste et fanatique, un avale-tout-cru, un chouan effervescent. La seconde moitié était indifférente, mais me guettait aux bons endroits. J'avais, à ma droite, une sympathie chaude dans la personne du cher Dominique Delahaye, frère de Jules Delahaye, aussi bon, vaillant et perspicace que lui. Dans la première travée de fauteuils se tenaient assis les membres de la commission d'instruction, MM. Monis, Pérès, Ratier, de Las Cases, etc. tls m'étaient chers comme des souvenirs déjà reculés. C'est un peu bête de s'attacher si vite à des personnes qui n'ont en somme qu'un rôle passager dans votre existence. C'est l'histoire des émotions en commun.
Malvy, quand on allègue contre lui un fait précis, a un système bien simple, classique chez les criminels, mais qui prend toujours : la dénégation. Il se dresse alors, comme un serpent brun, et siffle : « Je le nie formellement,... ou absolument,... ou
complètement, monsieur le président. » Puis il se rassied et renverse en arrière son torse long et maigre, en croisant les bras. Un peu plus, il aurait nié avoir connu Almereyda. Sa mimique d'ailleurs m'importait peu et ne me gênait nullement. J'étais résolu à parler avec une entière et tranquille liberté. Je m'attendais, vu les passions politiques déchaînées, à des interruptions de sénateurs amis de Malvy, qui ne se produisirent pas. Cette première séance dura jusqu'à six heures et demie du soir environ. Elle continua le lendemain à neuf heures. J'avais déjà pris mes habitudes, je savais que je pouvais compter sur le verre d'eau, que me tendait obligeamment un aimable huissier. Certaines ondes de sympathie commençaient à me venir des sénateurs, convaincus enfin que je n'avais fait que remplir mon devoir de Français, en dénonçant le ministre félon du Bonnet Rouge, son maître Caillaux, et leur invraisemblable séquelle d'espions, de maîtres chanteurs, de souteneurs, d'exhibitionnistes et d'assassins.
Aux questions précises du procureur Mérillon, je répondis avec précision. J'avais demandé le huis clos, afin d'apporter à la Haute-Cour certains renseignements techniques auxquels je ne pourrai faire aucune allusion avant la fin des hostilités. Ce premier huis clos me fut accordé. Il se passa bien. Quelques jours après, ma déposition étant achevée, deuxième huis clos, nécessité celui-là par une confrontation avec le colonel -Goubet et Painlevé. Celleci ne tourna pasàma confusion, comme l'espéraient déjà quelques adversaires trop pressés, notamment Marcel Sembat, que je ne savais pas si fanatique. Mais je n'en voudrai jamais à Sembat. Il a trop
d'esprit et je le plains trop de vivre dans la compagnie de Bracke et de Renaudel. C'est la Finette chez les butors. Il sait bien au fond que je ne suis pas le conservateur haineux, le courtisan de salons riches, l'écrivain mondain et furibard que chargent d'iniquités ses absurdes copains. J'aime trop mon plaisir et mon repos pour fréquenter les salons. La souffrance d'autrui m'est intolérable quand je ne puis la soulager. Enfin je porte aux pauvres bougres de toute opinion et de toute détresse la même amitié spontanée que leur portait mon brave homme de père, et Sembat, au fond, doit s'en douter.
J'ajoute, pour être complet, que je dus, comme on le verra, répondre publiquement et pertinem ment — ces deux adverbes joints... — à quelques questions saugrenues des sénateurs Bepmale et Debierre sur l'origine de mes dossiers. Ces messieurs, collés sous bande, n'insistèrent pas.
Bien entendu, au cours de ma déposition, des deux huis clos, de ma confrontation, j'omis un certain nombre de points importants et de ripostes faciles. C'est inévitable. Il en est de ces oublis comme des fautes qu'on se remémore, avec navrement, aux sorties du concours général ou du concours pour l'internat des hôpitaux. D'autres passages auraient dû être traités plus à fond, présentés autrement. L'accusé a, sur le témoin, l'avantage d'avoir devant lui ses dossiers ouverts, de pouvoir les compulser. S'il oublie quelque chose d'essentiel, ses avocats ?ont là pour le lui rappeler. Notez que je n'envie pas le sort deMalvy, il n'en est pas de plus abject. Mais le fait est que sa défense fut, sur certains points, d'une rare mollesse, sur d'autres complètement inexistante, au résumé piteuse et vague... « Je le nie
formellement... Je ne l'ai jamais vu... Je ne sai pas de quoi il s'agit... J'oppose ma dénégation absolue, monsieur le président. »
Silencieuse et déserte pendant les séances, la grande cour du Sénat reprenait toute son animation au sortir de celles-ci. Je retrouvais mon collaborateur Leroy-Fournier — un des meilleurs journalistes de ce temps et qui connaît son Paris politique sur le bout du doigt, — Maurice Talmeyr, chargé de portraiturer la Haute-Cour dans l'Action Française — il s'en acquitta magistralement, comme à son habitude, — des confrères de toutes opinions. Ils m'assurèrent que l'impression était satisfaisante et que Malvy, malgré une campagne acharnée faite en sa faveur, serait certainement condamné.
A l'horizon passaient, la mine lasse, les caillautisteset les malvystes. Je vois encore Téry, directeur de l Œuvre — qui jadis fulminait contre « le régime abject )) et aujourd'hui malvynait avec fureur, — remontant lourdement dans sa limousine, qu'il remplissait toute de son lard perfide et sournois, puis mettant tristement ses doigts dans son nez. Il n'y décrochera pas l'estime de ses pairs.