LA JOURNÉE DES DUPES
« Je ne sais pas quelles peuvent être les impres- « sions des gens chez qui l'on vient perquisitionner, {( lorsqu'ils ont quelque chose à cacher ou lors- (( qu'ils se sentent coupables. Je suppose que cela « doit être tout de même assez impressionnant de « voir son appartement envahi tout à coup par quatre « hommes robustes et silencieux, qui vont et « viennent dans toutes les pièces, ouvrent les ti- « roirs et les armoires, lisent vos lettres, jettent un « coup d'œil méfiant sur vos chemises et sur vos u bas et cherchent partout le secret. S'il en existe un « seul, comme on doit y penser I comme on doit se « sentir la nuque serrée, les tempes pâles et comme
LE GOMPLOT DES PANOPLIES. 5l
« on doit crier tout bas en croyant se taire :
(' N'allez pas làl » Cette atmosphère d'angoisse et
(' de dissimulation, souriante ou fébrile, selon les
'( caractères, ne doit pas longtemps tromper ceux
« qui cherchent; et je suis bien sûre qu'en moins de
« cinq minutes les policiers qui sont dans une mai-
« son doivent être fixés, s'ils ont le flair de leur
« métier de chasseur, sur la présence ou l'impor-
(( tance du p^ibier qu'ils poursuivent.
« Mais quand on n'a rien à se reprocher, quand
« on se sent le cœur aussi léger qu'une balle de
« verre, quand on se répète avec le petit Joad :
Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots,
« on éprouve, je vous l'avoue, des impressions variées et presque délicieuses, en voyant arriver la police chez soi, par un beau dimanche, et l'on (( assiste à la petite comédie imprévue avec autant d'intérêt et de détachement que si cela se passait (( au cinéma :
« Scène I. — L'heure du déjeuner dans une salle ({ à manger de famille ; la scène se passe dans un (( vieil appartement de la rive gauche, plein de pla- (' cards, de recoins et de cachettes.
0 Un petit garçon de deux ans et demi, aux che- (( veux frisés, aux yeux noirs de polémiste, tape de [' toutes ses forces avec sa cuiller dans son assiette :( vide et demande, avant d'avoir commencé le re- [( pas : « Que qu'y a avec ça, maman? )> Un autre x petit garçon de huit ans, tête ronde de chat et [. yeux d'ange, applaudit en voyant apparaître sur la :( table un poulet à la crème et aux salsifis. « A ce moment, coup de sonnette timide :
5a LE POIGNARD DANS LE DOS.
(( — Ce doit être le commissaire, dit le papa très (( calme.
({ Le petit garçon frisé, qui se croit à Guignol, (( et il n'a pas tort :
« — On lui donnera des coups de bâton.
« Rires. Chuchotements étouffés dans l'anti- (( chambre; la porte s'ouvre, on voit se profiler u quelques vigoureuses silhouettes masculines et pas (( mal de fortes bottines bien cirées,
« Ce sont eux. Il faut aller les recevoir, il ne faut ({ pas leur faire mauvais visage. A quoi bon î Les gens u qui viennent aujourd'hui ne sont que des agents (( d'exécution, ils ont reçu des ordres dont ils ne « sont pas responsables, ils sont peut-être ennuyés (( ou gênés de la besogne qu'on leur impose — qui « sait? — et, en tout cas, ils exécutent ces ordres (( avec beaucoup de politesse et même avec une ccr- (( taine discrétion.
« Scène IL — Quelques heures plus tard, dans u le cabinet du conspirateur : tous les placards sont (( ouverts, tous les papiers sont en l'air ; on voit de (( tous côtés traîner des lettres qui commencent (( ainsi : u Monsieur, j'étais républicain, mais après ({ la magnifique campagne que vous menez depuis u trois ans contre les Boches de l'intérieur... » ou u encore : u Monsieur, puisque vous êtes le seul a qui pourchassiez les espions en France, je vous « signale... etc. » Les policiers attentifs ramassent (( tous ces cris de colère ou d'indignation française. u Ils en font des paquets, ils en mettent sous « scellés et en emportent de gros ballots, qui vont (( sans doute tout droit dans le cabinet du juge. Un « peu de désordre s'est glissé dans la maison : tous u les conspirateurs sont consignés à la chambre, y
<( compris le petit frisé et l'enfant à la tête de chat. (( Le premier s'occupe peu de la consigne et tue (( quelques Boches dans sa chambre, en faisant un (( grand tintamarre : le second verse quelques (( larmes, il comptait aller voir ses petites cou- (( sines... « Allons, lui dit sa mère, tu vas y aller « avec ta bonne, et si les policiers qui sont dans la (( rue te disent quelque chose, tu leur répondras que (( tu es le fils de la modiste... » L'enfant part en- (( chanté : quel bonheur de passer sous le nez des po- (( liciers et de braver un petit danger qui n'existe (( pas! C'est de plus en plus comme au cinéma.
« Scène III. — C'est le crépuscule : la nuit vient « vite en novembre, les policiers sont las; par acquit^ « de conscience, ils regardent encore dans tous les] (( meubles, mais on voit bien que c'est sans aucune (( conviction. Ils oubKent même d'ouvrir les cartons « à chapeaux et jettent des yeux rapides sur des ti- (( roirs remplis d'archives et de souvenirs de fa- (( mille. Les sentiments ont tourné avec les heures, « et la comédie, qui semblait presque joyeuse en plein (( midi, devient triste avec la cendre du soir. Quoi! (( se disent les faux conjurés, c'est chez les patriotes « que l'on envoie le commissaire! C'est chez eux que « l'on fait les perquisitions! C'est chez eux que (( l'on cherche à détourner les soupçons, alors que « tant de canailles ou de suspects se promènent en (( liberté avec des menaces à la bouche et des passées ports dans leurs poches! Gomment un pareil scan- <( dale sentimental est-il possible? Quel ensemble de (( circonstances tragiques a pu permettre dans notre « pays une pareille violation; non seulement de la (( justice, mais encore du bon sens? Par quels fous « sommes-nous donc menés?
(( Et comme les sentiments féminins sont plus « instables et plus violents que les autres, la femme « du conspirateur éprouve tout à coup un immense M regret, presque une douleur, de n'avoir pas eu la (( joie de tromper les trompeurs, la joie d'aller jus- « qu'au bout de leur infamie, la joie de se faire « arrêter pour la plus belle des causes, celle du salut « de la France. « Si j'avais voulu, pense- t-ell e, j'au- « rais pu cacher bien des secrets dans ce petit tiroir : u ils y ont à peine regardé. Quel délicat plaisir ce « serait maintenant de brûler tous ces noms imagi- « naires qu'ils cherchaient, de détruire en quelques (( minutes la trace matérielle de ce complot dont ils <( rêvaient. Oh! comme je voudrais que tout cela fut « vrail »
« Et devant le joli feu clair, qui brillait dans la (( cheminée du salon, la femme du conspirateur « entendit une voix qui lui disait : « Patience! « Toutes les heures sonnent, n
(( Pampille. »
Il n'est que juste d'ajouter ici que bien peu de femmes supporteraient, avec une aussi souriante sérénité les avatars et incidents d'une vie telle que la mienne. Jamais il ne m'est venu, du côté de Pampille, le moindre conseil de faiblesse ou de reculade. Jamais elle n'a marqué la moindre fatigue devant les duels, les procès, les menaces qui se sont succédé sans interruption, à partir de la fondation de notre quotidien. Sa confiance absolue dans le succès final de nos armes et de nos idées est bien connue de tous nos collaborateurs, et elle m'a plus d'une fois corroboré, sinon réconforté.
Le complot des panoplies. 55
Il y a ceci, je crois, qu'issus du même sang et deux fois cousins germains, nous sentons de même et pensons presque en même temps. C'est un cas de synchronisme conjugal qui nous permet de prendre, sans nous consulter, et à distance, par un accord tacite, les décisions nécessaires, au moment opportun...
C'est le cas de fournir quelques précisions sur ces fam&ux dossiers qui ont fait couler tant d'encre et donné la venette à tant de gens suspects, notamment à Joseph Caillaux. Je les signalai au commissaire Pachot, qui en constitua un scellé à part, soumis en première ligne au juge Morand, lequel se garda d'y toucher, attendu qu'ils relevaient de deux autres instructions en cours et distinctes (affaire du chèque Duval, affaire Malvy).
J'ai écrit l'Avant-Guerre avec la collaboration anonyme de bons Français de tous les milieux, qu'effrayait la pénétration allemande financière, politique, commer'^iale et industrielle. Ce livre documentaire, et corroboré par les événements, a donné confiance à beaucoup de personnes. Il m'a fait des amis nombreux, même et surtout parmi les fonctionnaires. La guerre éclate. Malvy est installé à l'Intérieur, où il applique les idées de Caillaux, lequel poursuit, en pleine guerre, le rapprochement franco-allemand et la rupture avec l'Angleterre. Sauf un petit lot de types sans conscience, les M-aunoury, les Leymarie, les Hudelo, qui escomptent la victoire de Caillaux, les fonctionnaires, grands et petits, du Ministère de l'Intérieur et de la Préfecture de Police sont indignés, écœurés, résolus à enrayer une tentative criminelle qui serait, en cas de succès, la fin de la France. Ils frappent à plusieurs portes. On a
peur. On les éconduit. Ils se rappellent qu a l'Action Française on ne recule jamais devant une tâche indispensable au salut public. Bien que républicains et vivant de l'État républicain, ils n'hésitent pas à se confier à des royalistes, sur la discrétion absolue desquels ils savent pouvoir compter. Quand la maison brûle, n'est-ce pas, on ne se préoccupe point des opinions politiques ni religieuses des pompiers.
C'est ainsi, non autrement, que vinrent en ma possession, à la grande stupeur des Caillaumalvystes de la Préfecture de Police et de la Sûreté générale, les dossiers complets du Bonnet Rouge, — y compris les fiches signalétiqucs de Du val, de Marion, d'Almereyda et de Guilbeaux — le dossier Routier, le dossier Nordau, le dossier Landau-IIeftler et beaucoup d'autres, sans compter les ordres autographes d'Almereyda, en vue de l'élargissement des suspects. J'ai remis les seconds au capitaine Bou- , chardon, les premiers à la Haute-Cour comme c'était mon devoir. 11 n'est pas douteux que ces pièces aient jeté un jour éclatant sur l'affaire Malvy et sur Taffaire Leymarie et contribué à la double condamnation de l'ancien ministre et de son alter ego, avec les attendus écrasants qae j'ai cités au début.
En effet, ni Leymarie ni Malvy ne pouvaient arguer de leur ignorance vis-à-vis de a pelures » — c'est le terme consacré — où se trouvaient relatés, avec témoignages et enquêtes à l'appui, les méfaits et les crimes de leups protégés. Leurs services accusaient les coquins qu'ils comblaient de faveurs et de passe-droits. Des passeports, sous les noms fictifs ou empruntés de James Burkley et d'André
Le Faivre, de faux papiers avaient été délivrés, à Guilbeaux notamment, en pleine connaissance de cause. Duval avait pu, dans les mêmes conditions, se rendre en Suisse plusieurs fois, au soir même d'un comité secret à la Chambre, jusqu'en 191 7 ! Bref le ministre se trouvait accusé de complicité de trahison par ses propres subordonnés , sans aucun moyen de prétendre, pour sa défense, qu'il avait été dupé lui-même.
Aussitôt après les perquisitions chez Maxime Real del Sarte — mutilé de la guerre, médaille militaire, croix de guerre; — chez Marias Plateau — rocher arraché, croix de guerre, citation magnifique; — chez Maurras, chez Dimier et chez moi, une note officielle annonça dans les journaux du soir que des documents « de la plus haute gravité avaient été saisis et que nous allions être inculpés pour le moins d'attentat contre la sûreté de l'jtLtat* ».
Néanmoins aucun de nous ne fut mis en état d'arrestation. Le commissaire aux délégations me signifia simplement l'ordre du président du Conseil, ministre de la Guerre, de ne pas quitter mon domicile jusqu'à nouvel avis. J'étais, contre tout droit, consigné à la chambre par le ménage GrefTulhe et Paul-Prudent Painlevé I
Cependant il n'était pas défendu à mes amis et confrères de me rendre visite. Ils ne s'en firent pas
I. Voici cette note, — évidemment dictée par Caillaux, — et qui doit être consei'\'ée pour Tégaiement de la postérité :
u Les perquisitions opérées dans la soirée d'hier ont permis de saisir plusieurs dépôts d'armes prohibées, constitués depuis le début de la guerre, en même temps que des documents de la plus haute gravité.
« Une instruction est ouverte pour manœuvres tendant à provoquer la guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres. »
faute. De six heures du soir à deux heures du matin, ce fut un défilé interminable de protestataires indignés ou stupéfaits, auxquels le communiqué gouvernemental du Temps et des Débats n'en imposait point, attendu que l'histoire de la panoplie et des quatre pistolets de la rue de Rome avait déjà fait le tour de Paris. Des inconnus montaient chez moi pour me serrer la main. Les chauffeurs et cochers applaudissaient, cornaient, faisaient claquer leurs fouets en signe de sympathie, en passant dans la rue. Le journal, bien que sabré, maltraité, retardé par la surcensure, avait décuplé son tirage. On se l'arrachait littéralement. Pendant vingt-quatre heures, notre courrier fut saisi, au mépris de la loi. Restitué le lendemain, il comprenait plusieurs centaines de lettres et de cartes postales d'acclamation et d'encouragement.
Mon petit Philippe (l'enfant à la tête de chat et aux yeux d'ange), effrayé d'abord par cet apparat de justice et l'arrivée de M. Pachot, commençait à déclarer, avec de grosses larmes au bord des paupières : « Tout cela finrra, pour Maurras et papa, par deux auréoles. » Parole qui enchanta tout le monde. Son cadet François (le polémiste aux yeux noirs), d'esprit plus positif — ce sera, je crois, le plus têtu de la famille — regrettait que le commissaire n'eût pas pe^rquisitionné dans, son armoire à jouets. En revanche, le jour suivant, la consigne étant levée et même, si je puis dire, painlevée, M. Pachot et son secrétaire vinrent avec moi explorer mon coffre au Crédit Lyonnais. Ils y découvrirent quelques billets de banque et bons de la Défense Nationale, moins nombreux que je l'eusse souhaité I Mais aucun plan de coup d'État, comme
dans le coffre-fort de Gaillaux à Florence. C'était le (( chou blanc » dans son horreur.
Pendant ce temps, Steeg, interrogé par des parlementaires de son bord sur le résultat de ces opérations judiciaires, levait les bras au ci3l et se livrait à une mimique indicpiant que c'était atroce, épouvantable, « ungeheuer « , comme disent les Boches, que cela dépassait et confondait l'imagination. Ernest- Charles, Renaudel, Téry, Victor Margueritte, Desrousseaux dit « Bracke », Mayéras, Poncet, Moutet, demandaient qu'on nous fusillât tout de suite, Maurras et moi, sans autre forme de procès; car notre non-arrestation, contrastant avec u la gravité exceptionnelle » des faits et des documents saisis, commençait à leur donner de sourdes inquiétudes. Si les Jésuites allaient nous tirer de là !
Ce n'était pas la bonne volonté de nous faire arrêter qui manquait à Painlevé et à ses amis Greffulhe. Malheureusement pour eux, ils se heurtèrent au refus, poli mais ferme, de tous les magistrats civils ou militaires auxquels l'étcnnant Paul-Prudent s'adressa. Le pittoresque de l'aventure nous l'aurait fait regretter un peu, à Maurras et à moi, n'étaient les circonstances de guerre et l'excitation des esprits. Bientôt une seconde note, beaucoup moins corsée de ton que la première, apprit aux populations, ironiques et sceptiques, que le parquet militaire se dessaisissait de l'affaire au bénéfice de la magistrature civile. Du même coup Steeg, rasséréné, affirmait à tous ses camarades ahuris que la gravité du complot était bien moindre qu'on ne Pavait cru tout d'abord. Les Greffulhe et Painlevé commençaient à descendre dans leurs petits souliers et se faisaient bénins, bénins. En quarante-huit heures, les choses avaient changé
6o LE POIGNARD DANS LE DOS.
d'aspect à un point tel que, le train continuant, je voyais le moment où nous recevrions les excuses publiques du Cabinet. Manifestement, les actions de Caillaux baissaient au Conseil des ministres ; des républicains raisonnables et patriotes avaient commencé à montrer les dents. La chute du cabinet Painlevé — dans laquelle fut entraîné cet homme de A^aleur qu'est Raoul Péret — fut la conséquence de cet amasfantastique d'insanités et de scandaleuses incohérences.
Le juge d'instruction commis, M. Morand, homme d'une haute droiture et d'une prompte sagacité, avait immédiatement compris Tétendue de la gaffe gouvernementale. Il n'en laissa, bien entendu, rien paraître, mais son interrogatoire, très complet, remit tout de suite les choses au point. Il y eut un incident comique. Je fus filé, de chez moi au Palais de Justice, par deux argousins, dont l'un se cacha comme je franchissais le seuil de la porte de la Sainte- Chapelle. Je courus après l'autre et lui manifestai mon mécontentement. Il me répondit : <( Excusezmoi, monsieur, je suis tout neuf dans le métier et je reconnais que je m'en tire bien mal. » Ce mot épique me désarma. Le juge me promit que cette surveillance « imbécile » allait cesser. Le fait est que la filature ne se renouvela plus.
Cinq jours plus tard, dès le 3 novembre, M. Morand, édifié, nous faisait restituer tous nos papiers. Ceux de Maurras remplissaient trois énormes sacs. Les miens — c'est-à-dire tous les dossiers des plus récentes affaires de trahison — tenaient dans une douzaine de grosses chemises de toile. Nous étions là, dans le corridor de l'instruction, Dimier, Maurras, Marins, Maxime et moi, chacun de nous auprès de son commissaire de police, lequel, ayant procédé
à la saisie, devait assister à la remise. Tout le monde se mordait les lèvres pour ne pas avoir le fou rire. Comme je prenais congé de M. Morand, il me répliqua : {( Monsieur Daudet, on doit toujours dire adieu et non au revoir à son juge. )) Ce fut le mot de la fin. Nous sortions du Palais de Justice; la nuit, qui vient tôt en cette saison, était tombée. Des ' rédacteurs de journaux illustrés nous photographièrent au magnésium. J'ai l'air, sur ces photos, d'un gros hibou qui clignote entre des monceaux de papiers, cependant que Maxime et Marius font l'effet de spectres bouffis.
Le 6 novembre fut rendu le « non-lieu loyal >) que notre cher Capus réclamait, dès la première heure, dans le FUjaro. Qui dut faire un nez, ce lut Caillaux. Force fut à ses journaux d'enregistrer, de méchante humeur, la conclusion négative du coup monté par le patron, Malvy, et le sieur France, en collaboration avec leur valet Painlevé.
Dans l'intervalle, le Syndicat de la Presse parisienne avait publié la note suivante :
Le Comité du Syndicat de la Presse parisienne constate que les procédés employés à l'égard des rédacteurs de l'Action Française et des personnes impliquées dans un prétendu complot contre la sûreté de l'État, constituent des violations caractérisées de la liberté individuelle.
Il proteste avec énergie contre les mesures arbitraires telles que les arrêts de rigueur, qu aucune loi n'autorise, la saisie des papiers personnels, la prise de possession de correspondances privées, sans aucune relation avec les présomptions qui ont motivé l'ouverture d'une instruction judiciaire.
6a LE POIGNARD DANS LE DOS.
Enfin le samedi lo novembre on pouvait lire dans V Action Française :
Monseigneur le duc d'Orléans vient d'adresser à notre Directeur, Léon Daudet, la dépêche suivante :
Sunninghill 82 i88 i65 8 12 heures 19.
Mon cher Daudet, Nous connaissions tous, moi le premier, votre patriotisme et savions que, tant que l'ennemi menacerait notre chère patrie, vous et vos amis consacreriez uniquement votre ardeur combative à sa défense.
Il vous manquait pourtant une sanction officielle, vous l'avez maintenant. Je vous félicite donc, vous et vos amis ^ d'avoir eu l'occasion de démontrer à tous que notre seul but est le salut de la Finance, et d'en avoir si bienprofité. Continuez donc fièrement la belle tâche que vous avez entreprise si courageusement. Mes vœux vous accompagnent.
Votre affectionné^
Duc d'Orléans.
L'épilogue de cette tragi-comédie eut lieu quelques jours plus tard au ministère de la Guerre, rue Saint- Dominique, dans le cabinet de Painlevé. Partant pour l'Italie, où venait de se produite l'accident dit de Gaporetto, — conséquence des menées allemandes à l'arrière des armées combattantes, — Painlevé avait convoqué les directeurs de journaux, je ne sais trop dans quelle intention. Il y avait là Charles Humbert, énorme, silencieux, déjà fort embêté, Henry Slmond, Léon Bailby, Arthur Meyer, Ernest Judet, Gustave Téry, et une vingtaine d'autres confrères.
J'avais, en arrivant, mon plan bien arrêté. A peine Paul-Prudent, debout près de son bureau, avait-il ouvert la bouche pour nous expliquer son
LE COMPLOT DEg PANOPLIES. 63
caractère, que je l'apostrophai poliment, mais nettement, et lui reprochai la succession d'infamies commises à notre endroit, et à l'instigation de Gailîaux, depuis le [\ octobre. Je ne sais combien de temps dura ce petit topo. Ce qui est certain, c'est que le Président du Conseil, sans nier les faits, patents et scandaleux, se contenta de me répondre ; « Je ne savais pas, monsieur Daudet... Ce n'est pas de ma faute, monsieur Daudet... Je le regrette beaucoup, monsieur Daudet. » Tout en parlant, avec véhémence, — car j'en avais gros sur le cœur et le danger couru par le pays, du fait du clan Caillaux-Malvy, me brûlait l'âme, — je distinguais Meyer, qui se grattait le nez, Judet boudeur et renfrogné comme chaque fois qu'il n'est pas question de lui, le Téry debout sur ses pattes de derrière, le groin en avant, comme s'il voyait déjà le charcutier. Le conciliant Bailby me tirait par ma manclie : « C'est bien, c'est suffisant, ça a porté... » Mais j'allai jusqu'au bout de mon rouleau, affirmant à Painlevé qu'un jour prochain Caillaux serait arrêté — je ne pensais pas si bien dire — et que nos soldats seraient vengés. Quand j'eus achevé ce monologue, qui rappelait par endroits la fameuse tirade des portraits d'Hernani, avec cette différence que mes tableaux étaient vivants, la séance parut terminée, aux yeux du ministre luimême. Il bredouilla quelques mots que personne n'écouta plus et, suivant sa coutume après un schampoing, me serra vigoureusement la main. Un peu plus et il m'embrassait.
J'avais chaud, la nuit était gla<;ée, j'attrapai un rhume carabiné. Mais c'était tout de même mon pauvre Paul-Prudent qui avait pris quelque chose pour le sien.