M. MOREAU
M. Moreau est un ancien contrôleur général de la Sûreté. Encore jeune, il donne l'impression d'un homme énergique, droit et sûr. Ce fonctionnaire, aujourd'hui à la retraite, a toujours , déclare M. Mérillon, mérité la haute estime de ses chefs. Le témoin est alteiiit d'une surdité complète. II faut
écrire les questians qui lui sont posées et les faire passer sous ses yeux. Il lit avec attention, réfléchit quelques instants et répond avec une lucidité parfaite. M. Moreau expose avec le plus grand calme comment le ministre de l'Intérieur ou son cabinet ont souvent annulé les mesures que la Sûreté générale considérait comme indispensables. ïl confirme point par point et formellement ce que le rapport et les réquisitions ont appris sur les relations du ministre avec Sébastien Faure et Almereyda.
Le 23 août, j'ai transmis à la Sûreté générale la copie d'une lettre anonyme reçue par Léon Daudet. Dans cette lettre, l'auteur se disait nettement républicain, ne partageant nullement les idées de Léon Daudet. Mais il ajoutait : « La campagne que vous faites contre les Boches à l'intérieur est admirable ; je vous signale les gens du Bonnet Rouge comme ayant des relations en Suisse, à Bâle, à Genève avec le Banquier Marx, de Mannheim. Ne m'en croyez pas sur parole. Faites une enquête et vous verrez que c'est la vérité. )) Je fis faire des recherches de suite au service des passeports. J'ai constaté qu'effectivement des passeports avaient été délivrés à Almereyda pour l'Espagne et à Marion pour les États-Unis.
En présence de ces constatations, j'ai rédigé une note de service pour les commissaires spéciaux de la frontière suisse. Cette note était ainsi conçue :
(( Un nommé Almereyda, directeur du Bonnet Bouge, Marion et Duval me sont signalés comme ayant des intelligences en Suisse, à Bâle ou h Genève, avec le banquier Marx, de Mannheim. Si ces individus viennent à franchir la frontière, faites une surveillance, faites une fouille etvous m'adresserez le résultat de vos recherches. »
Le 9 septembre, ayant appris que Duval était à Berne, j'ai écrit moi-même au commissaire spécial de Bàle de faire une enquête sur le séjour de Duval à Berne. Il m'a
répondu le 20. L^ renseignement n'a pas grande importance.
Le 10 septembre, j'ai écrit aux commissaires spéciaux de la frontière d'Espagne, en leur disant de rechercher si on trouvait trace du passage d'Almereyda et deMarion en Espagne. Le i4, le commissaire spécial de Cerbère me dit qu'Almereyda et Marion étaient passés le 24 juin pour aller à Saint-Sébastien et étaient rentrés le 29.
Le iG septembre, j'ai répondu :
« Par votre note du il\, vous m'informez que les nommés Almereyda et Marion se sont rendus à Saint-Sébastien . Je vous prie de faire une enquête sur leurs agissements, la Sûreté générale ayant le plus grand intérêt à être fixée sur ce point. »
C'est la dernière partie de cette lettre qui a été lue à la trihune comme étant un télégramme adressé au commissaire spécial et comme étant le début de l'enquête.
Je dis l'exacte vérité. Tout ce que je dis peut être prouvé et archi-prouvé.
De septembre à mai, je n'ai plus donné ni reçu d'instructions. Le i5 mai, en exécution des instructions que j'ai données, Duval est fouillé à Bellegarde. On trouve le chèque. Compte rendu en arrive au cabinet du directeur de la Sûreté générale.
J'ai demandé au directeur ce qu'il fallait faire. (( Rien, m'a-t-il répondu, puisque l'autorité militaire est saisie. »
Voilà à peu près tout ce que je puis dire au sujet de la surveillance exercée sur Almereyda.
Malvy se débat contre ces accusations si précises avec un embarras manifeste et brandit toujours le même argument. « M. Moreau n'a pas parié des instructions que j'ai envoyées en Espagne pour faire des enquêtes à Saint-Sébastien sur le séjour d'Almereyda. J'ai dit que cela avait été fait en plein
a88 LE POIGNARD DANS LE DOS.
accord avec le directeur de la Sûreté générale, M. Richard. »
M. le Procureur général demande alors au témoin si le nombre des tracts envoyés au front lui a paru considérable.
M. Moreau estime qu'il y en a eu plusieurs milliers. Quant aux lettres de militaires, en ce qui concerne le tract de Sébastien Faure, il y en a eu quelques centaines. D'ailleurs, ajoute le témoin, elles nont pas été brûlées ou plutôt des copies, des photo- [fraphies en ont été conservées par mes anciens services.
Ce fut une sage mesure de prudence.
M. Mérillon demande ensuite à M. Moreau s'il sait ce que sont devenus, depuis leur remise au cabinet de M. Leymarie, les dossiers concernant le pacifisme.
Vers la mi-juin, déclare M. Moreau, M. Leymarie m'a donné l'ordre de les faire descendre lous à son cabinet. Je sais qu'un nouveau classement a été fait au cabinet du directeur, mais j'ignore de quelle manière. Ce que je sais par contre fort bien, cest quau mois d'octobre suivant j'ai appris par mon successeur quun grand nombre de pièces avaient disparu et que le dossier d'Almereyda, notamment, ne contenait plus que des coupures de presse. C'est pour cela que mon successeur a refusé de prendre possession de ce dossier.
A propos du « Nid Rouge )), organisation anarchiste et pacifiste de Lyon comptant des étrangers, M. Moreau déclare que M. Richard, directeur de la Sûreté générale, en a eu connaissance dès septembre 1916 et que l'expulsion des membres de cette association n'a eu lieu qnen mars 1917. De septembre à mars il y a eu une propagande et on n*a rien fait.
A propos du f( Livre Rouge », M. le Procureur général demande au témoin s'il savait qu'il était connu du ministre lui-même.
(( Oui, déclare M. Moreau, cela est absolument certain. »
M. le Sénateur Cornet demande alors au témoin s'il peut donner à la Cour des renseignements sur les fuites qui avaient lieu au ministère de l'Intérieur.
Je ne connais qu'une fuite, répond M. Moreau, c'est celle du document dont j'ai parlé tout à l'heure. Deux pièces ont été lues à la tribune; je ne connais pas d'autres pièces. Il n'y a jamais eu de fuite dans mon service et encore la fuite de ces deux pièces n'est-olle pas imputable à mes services.
M. Malvy essaye alors de mettre en cause ses successeurs au ministère.
M. Clemenceau, dit-il, j'en suis certain, a eu entre les mains lors de son interpellation le a Livre Rous:e » et d'autres documents, A la suite de cette interpellation il a demandé à M. Clemenceau de restituer ces documents à la Sûreté générale. M. Clemenceau a renvoyé ceux auxquels }>[. Moreau fait allusion. Quant aux autres il en faisait deux parts : les uns qu'il renvoyait pour être remis à leur place dans leurs dossiers et les autres qu'il gardait pour s'en servir lorsqu'il le jugerait bon. Il y avait donc d'autres fuites que celle des deux documents visés plus haut.
La déposition de M. Moreau est terminée, M. Perrette est introduit.