‹ Le poignard de cristal Jules LecomteChapitre 3 sur 16 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

Un bofflme qni n'a pas tu Venise, porte dans le monde artiste et intelligent la conscience de son infériorité.

Btbok.

Quelques jours plus tard, il traversait Vérone, se dirigeant sur Padoue, pour de là arranger son arrivée à Venise.

Nous disons arranger, parce que notre héros, après tant de beaux rêves sur les cités italiennes, n’entendait pas inaugurer à demi ses sensations. U avait résolu de jouir de ses

premières impressions en toute pompe et à grand spectacle. Pour obtenir ce poétique résultat, voici comment il s'y prit.

Tout Allemand qu'il fût, Otbert, sans pourtant croire aux déclamations élégiaques de la littérature des pessimistes alors en vogue, se figurait bien que Venise avait perdu quelque chose de sa physionomie matérielle des grands siècles. Sans ajouter foi aux Jérémies littéraires des Retues françaises et anglaises, qui ne parlent que de palais croulant presque sur les voyageurs, et des descendants du patriciat, affamés derrière les vieux tableaiu que la loi seule les empêche de vendre à l'étranger, Otbert se figurait bien que la glorieuse fille des doges avait au front quelques rides. 11 ne doutait pas que l’appareil, le tableau de la vie moderne fût une choquante disparate dans le cadre mauresque et byzantin sculpté aia époques les plus coquettes et les plus somptueuses de l’art. Sans doute le prosaïque profil d’un bourgeois de nos jours devait choquer tout œil poétique, sous les ai'cades des palais bâtis par Scamozzi ou par Sansovino. Aussi notre enthousiaste jeune homme, gourmet de sensations intelligentes et d’impressions vives, sybarite de l’wt en un mot, ne voulut-il pas se gâter étourdiment Venise. 11 y a des impressions dont on ne revient jamais; Otbert l’avait éprouvé quelques années auparavant, au sujet de VEuriarUhe de Weber, qu’il avait entendue pour la première fois mal assis, mal disposé, et exécutée (c’est le mot) d’une façon déplorable. Jamais, depuis cette première impression, la célèbre partition n’avait pu reconquérir son rang légitime dans l’opinion d’un homme vivement impressionnable, et le nom de l’Opéra était à jamais resté pour lui comme la mnémonique du supplice qu’elle lui avait fait endurer. Otbert se connaissait donc, et il avait résolu de bien éviter de compromettre Venise dans son cœur, où il lui avait sympathiquement préparé une place à part et charmante. Ce fut pour en arriver à ses fins que notre héros

n’accomplit que fort lentement le chemin qui, de la chulc des Alpes, le séparait de la rive Adriatique, sonbut étant d’attendre la pleine lune pour faire son entrée dans la cité dogalc.

Au joui’ dit, notre poète aiTiva à Padoue, dont il ne voulut pas même visiter un monument, dans la crainte de déflorer la virginité de son admiration toute prête. Il attendit le soir pour se rendre à Mesire, et le milieu de la nuit étant arrivé, lorsqu’il vit la lune bien rayonnante dans l’air pur et bleu d'une belle nuit printanière, il s’embarqua et traversa la lagune, recommandant à ses gondoliers de le conduire à la Piazzetta, en suivant tout le prolongement du grand canal.

Si notre voyageur s’était représenté Venise sous l’impression des pages lugubres que présente souvent son histoire, c’est sous l’aspect qu’elle offrit alors à ses yeux qu’il avait dû se l’imaginer. En effet, à cette heure, et éclairée de cette sorte, c’était bien la ville mystérieuse sur laquelle semblait planer encore la sombre influence du double et effrayant conseil des Dix et des inquisiteurs. La lune, qui escaladait le ciel au-dessus du Lido, répandait sa clarté nacrée dans Pair bleu et d’une raréfaction excessive. Pas un nuage au ciel; pas une gaze vaporeuse ne voilait les étoiles, qui y florissaicnt comme des roses de feu. L’horizon lui-même était inappréciable dans cette atmosphère lumineuse et si douce à la fois. L’eau avait la couleur du ciel ; tout, dans l’immensité déployée aux yeux du voyageur, était noyé, estompé, adouci dans cette délicieuse teinte d’un bleu lilas particulier aux nuits italiennes, lesquelles n’ont pas changé depuis l’époque où le poète du lac de Garde, l’amoureux Catulle, les dépeignait si bien.

Et au milieu de celte eau et de ce ciel aux tendres nuances, la cité silencieuse profliait vigoureusement sa masse noire, toute pleine des ombres que la lune trop basse encore sur le Lido n’avait point chassées. Cette agglomération d'édifices, étendus sur une longue ligne d’une male obscurité.

offrait, en se découpant sur l’eau et sur le ciel transparent et bleuâtre, un spectacle si bizarre, si neuf et si original, qu’il était de ceux dont on a coutume de dire qu’un peintre n’en oserait tenter la reproduction sur la toile, dans la crainte d’être accusé d’invraisemblance ou de rantasti(juc. Ce n’était pas précisément beau, mais c’était étrange ! Un poète romantique eût comparé celte longue ligne d’accidents inégaux, s’allant perdre au loin dans la lagune, à la mâchoire édentée d’un crocodile. Otbert, lui, trouva que cet amas de tours et de campaniles amincis par la nuit, ces angles saillants des toits, cjs coupoles, ces frontons et tous ces profils indéchiffrables, donnaient à cette ville bizarre l’aspect d’un cimetière cyclopécn, avec ses mausolées et ses obélisques. Les mâts des navires accidentés de voiles et de cordages ressemblaient à des cyprès funèbres. Otbert put se croire en face de quelque Palmyre maritime.

Mais sa gondole avançant toujours, les colonnes tumulaircs et les obélisques redevinrent des campaniles, les chapelles expiatoires des dômes puissants, et chaque tombeau un palais. La masse s’ébréchait en détail, le fantastique s’envolait, à mesure que l’œil se rendait mieux compte de l’incompris. Les vastes cheminées en trompe à canonnière, forma bizarre qu’on ne trouve guère qu’à Venise, poussant partout sur les toits, accidentaient de plus en plus, à chaque coup de rame, la ligne supérieure de la ville, où se dessinaient aussi, longs et fluets, quelques tuyaux de tôle ou de briques portant haut par les airs la fumée de quelques usines nouvelles. Cet industrialisme déplut a Otbert, qui fût assurément entré dans une sainte fureur poétique si, arrivant à Venise quebjues années plus tard, il eût trouvé, comme iis y sont aujourd’hui, un chemin de fer sur la lagune, un pont réunissant l'ilc de quatorze siècles à la terre ferme, et le gaz hydrogène sur la place Saint-Marc !

Enfin, la gondole qui portait notre César et sa fortune entra dans la ville par ce large embranchement du grand canal qui prend le nom de Canaregio. Otbert se trouvait suivre une double ligne de maisons, parmi lesquelles les palais, à mesure que sa barque avançait, devenaient plus nombreux. Lorsqu'il déboucha dans le grand canal, ce Cor&o liquide, notre héros modéra l’ardeur de ses ■ gondoliers. Si Venise ne lui eût pas semblé belle alors, c’eût été la faute à elle et non à lui, car il avait trouvé pour la contempler la plus splendide, mise en scène. C’était une de ces nuits que les Chaldéens passaient dans les vastes plaines de l’Euphrate pour lire dans le ciel. Alors commença pour Otbert l’exposition de ce musée de palais, Sa gondole glissant lentement au milieu du canal, entre la partie qu’éclairait la pleine lune et celle qui restait noyée dans les pénombres transparentes, le fit assister au plus splendide panorama qui pût se dérouler devant regard d’artiste ou de poëte. A côté du palais sévère et renfrogné du style de Sanmicheli, l’architecte des bastions, se présentait l’œuvre de Longhena, sur laquelle s’épanouissent toutes les fantaisies coquettes de l’architecture rocaille et chicorée. C’était pour le voyageur un plaisir extrême que de fouiller l’ombre qui noyait sa droite pour saisir ces mille caprices des balcons, des galeries, des colonnades vaguement estompées à la façade de ces hauts palais, sur les degrés de marbre desquels chaque ondulation de sa gondole refoulait une petite vague. 11 franchit bientôt l’arche immense du pont de Rialto, et ce fut pour lui comme le portique d’un nouveau spectacle. Le canal, s’é- ||a'gissant et décrivant une nouvelle courbe, recevait sur ses ^u.x côtés à la fois la clarté de l’astre, qui tramait sur l’eau 'fin sillon éblouissant dans lequel la gondole avançait lentemaat, comme dans un chemin pailleté qui conduit aux prodiges! Et c’était toujours à droite et à gauche la succession grandiose de ces nobles et splendides demeures, qui ont pour

Digiilicc; b, "ringle

baptême les plus beaux noms inscrits au livre d’or. Ici, le palais Manin, celui de l’homme qui eut le triste honneur de clore la série des doges d'une république quatorze fois séculaire, anéantie par unerépüblique de la veille. A côté, l’humble maison où naquit André Dandolo ; plus loin, la demeure des Lorédans à l’architecture castillane comme leur nom. Et l’immense, l'austère palais.Grimani, aux degrés duquel le Bucentaure -vint chercher celle que Saint-Marc allait couronner dogarcsse ; et, plus loin, les trois édiGces qui portent au front comme un glorieux camée l’écu des Mocenigo. Puis enfin le monument mauresque et ogival qui fut la dcmcur-e de cet homme au nom duquel l’infortune a ajouté ime touchante . auréole de gloire : Francesco Foscari.

Mais la gondole a doublé l’angle du canal, et de nouveaux accidents de lumière donnent un attrait plus singulier à la succession de ces palais, que tous recommandent l’art ou l’histoire. Plus d’une fois Otbert pensa que c’était peut-être derrière une de ces colonnades élégailtes que reposait celle dont le séjour en ces lieux contribuait à lui représenter Venise si belle. Mais après s’être longtemps arrêté devant le palais Rezzonico et dix autres qui le suivent, craignant de fatiguer son admiration, il fit avancer plus rapidement sa gondole vers l’embouchure du Canalaizo, que signale pompeusement la magique église délia Sainte, cet édifice qui semble bâti expressément pour être vu la nuit, sous les projections mélancoliques d’un beau clair de lune. Ses trois coupoles, dont l’étain s’argente alors, la font ressembler à une mosquée du Caire : les petits clochetons évidés complètent la ressemblance, nuit effaçant quelques détails d’une ornementation qui révèl l’époque de la décadence artistique où ce temple fut terminé rien alors ne choque le goût du voyageur; tout, au contraire, charme sa vue. Mais Otbert avait hâte de descendre à la Piazzetta; eu dix coups de rame, l’éperon de fer brillant qui den-

LE POIGNARD DE CRISTAL ’ îî*

% telait l'avant 136 sa gondole aborda les degrés marmoréens. Certes, il aurait un caillou pour cœur cel® qui considérerait froidement, pour la première fbis, un si i^jestueux et si charmant spectacle ! Otbert, après avoir contemplé la lagune sur laquelle s'éparpille ^et archipel d'îles dont le Lido est la digue protectrice, s'avança le long du palais^ducal, dont les ^ piliers trapus supportçgî ccfte ravissante galerie trilobée à jour, où parut, il y a six siècles, le montra au peuple

la hache baignée du sang de MarmaFalfero. En face, la merveilleuse Higne de bâtiments de Sansovino, allant faiire le coude au pied du haut campanile de Saint-Marc, pour border de ses élégants portiques' un des côtés de la place célèbre qui fut le forum vénitien. Arrivé au centre de cette arène des passions républicaines d'autrefois, Otbert se trouva en face de la basilique Saint-Marc, enrichie par Dandolo de la dévastation de Sainte-Sophie la (^stantinopôlitaine. La tour de l’horloge épuisait les heures de la nuit : le jeune étranger était seulhu milieu de ce magique spectacle, dont la pompe, l'originalité et la poésie comblaient toute son attente. Otbert avait beaucoup espéré de cette impression solitaire et nocturne... Venise l'avait complètement réalisée. Ce n'était plus comme pour l’Euryanthe; ici, au contraire, tout concourait à rendre plus complète et plus vive la sensation qu'avait (perchée ce sybarite d'art et de poésie. w

L'immense et austère silence de cette ville avait pour Otbert un imprévu auquel il n'avait pas songé dans ce qu'il s'était ^ figuré de Venise. C'est que dans ^te vUle, sur laquelle planent tant de Souvenirs d'espionnages historiques et de terribles passions, il semble que le silence écoute... au lieu d'être le néant. L'architecture de tous ces palais en fait des nids • d'échos. Aujourd’hui encore, en plein dix-neuvième siècle, lorsque les Dix appartiennent à l’histoire, de même, que les plombs et les puits du palais ducal à la curiosité déçue du

voyageur, il est facile de vous sentir naitre un vague frisson de terreur, en eiltendant, la nuit, eri'ant par la ville endonnie, votre pas solit^rc répercuté dans la sonorité des oo^Uques...

C’est qu’aux lieux où se tait le bruit humain,* nature a . ordinairement ses mille voix. Là elle^it jaser Jes oiseaux, ici chuchoter les4^uilles d’arbre. I^i^^enise il n’en est point ainsi. Si ce n’est de loin en Idirfpciî enroué d’un gondolier attardé, qui prévient kdftic d'une auffi barque au tournant de quelque canal, riçn n^^ent troublqr ce silence sépulcral de la ville endormie qui semble morte. ^Des chants du Tasse, tant cités par les poètes à imagination, il n’en faut plus parler ! Mais aussi ces façades de marbre poli, ces dalles, ces degrés sonores, s’emparent du plus insaisissable atome de bruit, comme le font de la moindre nouvelle les habitants désœuvrés d’une petitejille. 11 y a sur le Rhin, dans un endroit appelé Lurlcy, un écho qui répète sept fois, l’indiscrey ce qu’on lui confie : à Wenise, le vol d’un pigeon, hôte familier de ses toits, qui va du dôme au campanile, retentit comme celui d’un aigle. Si rm flâneur nocturne éternue sur la place Saint-Marc, toute la vide, si elle ne dormait pas, pourrait s’écrier : Ftlicilàl — Dieu vous bénisse ! Lorsque le jour parut, Otbert chercha une auberge.

, LE GONDOLIER TlSIOTEO.

N"cùt-on pas «lit qu'il avait pris pour point (l<! niiro Biiekin^'liam et ses' rnjtules iiveiitnrcs , comme Catilina Tul Imite par le jeune de Heu?

Notre voyageur transalpin avait souvent entendu dire que les gondoliers vénitiens étaient les gens les mieux instruits qui fussent sur le compte des familles patriciennes, mais que par contre, ils avaient conservé des temps funestes de la république, une tradition enracinée de prudence et de discrétion, qui ne permettait guère à un étranger, à un Allemand surtout, de pouvoir obtenir quelque coniidence qui dépassât la banalité des choses de notoriété publique. Quoi qu’il en pût être, Olbert résolut d’essayer s’il ne lui serait pas possible d’apprendre quelque chose sui’ l’intérieur de la famille à laquelle il avait à offrir sa restitution. 11 fit donc appeler un gondolier, dans l’intention de le garder quelques joui's à son service, afin d'essayer de mieux capter sa confiance, et d’en obtenir, à l’aide de sa générosité, une exception à ce qu’on disait de cette discrétion traditionnelle.

— Conduis-moi vers le palais Bastiglia ! dit Otb'ei’t au fils des lagunes. Le connais tu?

— Si je connais le palazzo Bastiglia ! exclama le gondolier d'un air presque formalisé, et qui donc pomiait le connaître mieux que moi? Est-ce que pendant quinze ans je n’ai pas amarré ma barque à ses poteaux de défense?... Ah! si je voulais palier I j’en sais long, signore, tel que vous me voyez I

— As-tu donc servi la comtesse ! s’écria Otbert, charmé de ce hasard.

— Comme vous dites, padron mio! et du temps de son premier mari, encore! un Morosini ! rien que ça... un illustrissime qui a eu plus de doges dans ses ancêtres, que moi je ne compte de prix de regata parmi les miens !

— C'est à merveille ! reprit Otbert. Écoute, mon brave, tu vas me conduire vers le palais Bastiglia, dont je suis curieux de voir l’extérieur seulement... puis tu me donneras sur cette famille quelques renseignements dont j'ai besoin... et pour que ta langue et tes bras manœuvrent ensemble, je te promets double paye!...

— Ma langue et mes bras ne sauraient trop faire pour un aussi généreux patron... pourvu qu'il ne demande rien que je ne puisse dire... Nous autres gondoliers vénitiens, nous savons bien des secrets de famille, mais ça meiul avec nous. Le barcarol est un tombeau pour les secrets !

— Je le sais, je le saisi... mais poiutant je voudrais avoir une idée de cette famille, des membres qui la composent, des vivants comme des morts, de ce qu’on dit en ville enfin...

— Je pourrais vous dire le tout comme à un véritable inquisiteur d’État, padron mio. La casa Bastiglia, la casa Morosini, c’est mon fort ! J’ai donné plus de centaines de coups - de rame pour elles, qu'il n'y a eu de pigeons à Saint-Marc depuis la fondation de ces innocentes bêtes... qui sont trèsdures, par parenthèse, car une fois...

— Tu pourrais donc m'expliquer, interrompit le jeune homme, la liaison de ce double nom de Bastiglia et de Morosini?

— Per ubbidirla, signor mio / 11 y avait autrefois sur une des places de l'intérieur de la ville un grandissime palazzo habité par le dernier descendant des Morosini, des guerriers si fameux, qu’ils ont été la perte des 'Turcs en Grèce, et qu'il

y a leur nom en latin, ou en je ne sais quoi qu’on ne peut pas lire, sur plus de je ne sais combien de tombeaux à l’église de San Giovanni e Paolo... des Morosini, enfin, padron mio, vous comprenez... ça veut tout dire. Ah! si je voulais parler!

— Et ce palais était celui du père de la comtesse? interrompit Otbert.

— De son mari, mon aimable patron! de son premier mari... per ubbidirlal

— Comment! La comtesse n’est-elle pas née Morosini? reprit le jeune honune en fouillant dans sa poche, pour trouver l’enveloppe dans laquelle la Vénitienne avait tracé ses noms, afin d’indiquer la source de l’envoi d’argent.

— Nata Morosini, maritata Morosini !... impossible d’être plus Morisini qu’elle! Oh! personne mieux que moi ne sait...

— En ce cas, explique-toi ! interrompit Otbert.

— Per vbbidirla... pour vous obéir, padron mio. Or donc, la comtesse Faustina était la fille unique de son père, de même quelle avait un cousin fils, unique du sien. Les deux vieux, les deux frères Morosini, n’ayant eu que ça d’enfants, pour rendre le nom plus solide à l'avenir, et réunir poui- son soutien les deux fortunes, décidèrent de marier le cousin et la cousine.. > A ce propos, j’ajouterai que j’en pourrais raconter long...

— Je comprends alors comment la comtesse procède du même nom auquel elle s’est alliée...

. — Per vbbidirla ! La comtesse Faustina eut à son tour deux enfants, un fils, l’héritier du nom des fameux doges, et une fille belle comme la madone de mon traguetto. Mais le bon Dieu ne fait pas plus attention aux Morosini qu’à d’autres; quand il s’agit de la mort, il laisse faucher la vieille où ça se trouve... C’est pour vous dire qu’il y aura dix ans à la prochaine Sagra del Redentore, le mari de la comtesse mou-

rut dans son château auprès de Trévise, comme un simple noble de terre ferme, et que, deux ans après, le jeune Alvise Morosini, le seul qui restait du nom de si fameux guerriers, chavira à son tour, ou éteignit son fanal, dirai-je, pour me faire mieux comprendre, durant un voyage en Allemagne...

— Comment? le jeune comte mourut aussi, veux-tu dire ? interrompit Olbert.

— Si, signor mio... Per ubbidirla! le dernier mâle de la famille, il conte Altise, est mort à vingt-deux ans, d’aucuns disent d’une chute de cheval, ce qui est bien possible, car les Vénitiens sont plus accoutumés aux gondoles qu’aux chevaux... d’autres aussi prétendent savoir qu’il s’est battu avec un ofticier... mais ça, on se le glisse à l’oreille. Quant à moi, si je voulais parler... mais jamais! jamais! vrai gondolier vé- «nitien dans Tàmei Donc, pour en revenir à notre jeune maître, povero conte I c’était un brave et beau jeune homme ! quelle mine superbe il vous avait, quand il manœuvrait son gondolino sur le grand canal! Il protégeait les Castellani^ et payait de la musique la nuit sous les balcons des belles voyageuses polonaises... Oh! c’était un vrai Morosini, et s’il avait vécu, et qu’il y eût encore des Turcs!...

— En ce cas, la comtesse Faustina est restée seule avec une fille?

— Avec la contessina...

— Ne me dis pas son nom ! interrompit vivement Otbert,

1 Les Nicolotti et les Ca&Ullani forment, on le sait, de longue date, deux factions rivales dans le corps des gondoliers vénitiens. Ces factions, qui aux beaux temps de la république , rivalisaient de force et d’adresse dans les régates et dans les jeux des réjouissances puliliques, subsistent encore de nos jours, et trouve. .t parfois occasion de produire leur savoir-faire traditionnel. Les NiculuHi portent le bonnet ou béret noir. — Les Castellani l’ont conservé rouge. Tout gondolier, même au service d'un palais, appartient à rune des deux factions rivales, presque ennemies.

qui eùl etc contrarié d’apprendre d’une aussi vulgaire façon comment s’appelait celle qu’il supposait bien être la jeune fille du mont Stelvio.

— Si vous savez son nom, padron mio, inutile alors de passer mon temps à vous le dire... d’ailleurs, je suis discret.

— C’est bien... tu ne l’appelleras jamais que la contessina, lorsque tu m’en parleras...

— Et c’est qu'elle l’est en effet, et d’une, furieuse force encore! car c’est sur elle seule que repose mainlenant tout l’avenir de la famille... Oh! je connais tout ça, moi!

— Mais la comtesse mère s’est remariée, n’est-ce pas?

— Per ubbidirla... pour vous obéir. Mais ça n’a pas réussi... je peux bien vous le dire, car tout Venise le sait, et pour cela je ne suis pas indiscret.

— Comment, ça n’a pas réussi... qu’entends-tu par là?

— Ça veut dire que la veuve Morosini, qui tenait à l’avenir de sa race, comme le gondolier tient à son felze, avait espéré, en se remariant, avoir un autre fils. Or, faute de trouver encore un Morosini à épouser (il n’y en avait plus d’authentiques.. ) elle s’était décidée à prendre le comte Bastiglia, un seigneur bien vu à la cour de Vienne, ce qui lui permettait d’espérer qu’on pourrait obtenir de faire reporter sur un nouveau mâle le nom maternel avec tout ce qui s’ensuit... Mais, comme je disais tout à l’heure, ça n’a pas réussi... Ohl le vieux Timoteo en sait long!

— Enfin, lu veux dire que le nouveau mariage a été stérile?

— Per ubbid... On dit même que c’est à cause de cela que le comte et la comtesse ne sont pas très-bien ensemble. Mais, tenez! padron mio, voilà le nouveau palais de la famille... La vieille comtesse n’a plus voulu remettre les pieds dans l’autre depuis la double moil de son mari et de son fils... Ah! quelle perte pour les Castellani, que la mort du comte Alvisc !

En ce moment, la gondole se trouvait presque en face d’un ample palais situé non loin de l’Académie des beaux-su-ls, ou musée de Venise. Olbert reconnut que c’était là qu’il s’était le plus longtemps arrêté la nuit précédente, et les battements de son cœur lui avaient dit, sans qu’il eût rien demandé aux rameurs, que cette demeure était celle de la belle jeune tille. Ce phénomène de l'intelligence et de l’àme n’étonna nullement l’adepte des théories mystiques, des pressentiments et de la seconde vue. Dès que le vieux Castellano avait dirigé le fer de sa gondole de ce côté du canal, tout en l’interrogeant et en l’écoutant, Otbert avait compris, deviné, senti, devonsnous plutôt dire, où il allait...

Aussitôt qu’on fut en face du palais, le jeune homme se retira à l’abri de ce petit dôme de drap noir qui, sous le nom de felze, forme la cabine de chaque gondole. Sûr de n’être pas reconnu, il put alors tout à son aise examiner cette demeure dont l’histoire des hôtes venait de lui être sommairement racontée. C’était un palais dans le style mauresque et ogival du splendide seizième siècle. Une double galerie à colonnettes tréflées, et garnie de balcons de marbre, en décorait la façade, dont l’ensemble offrait un aspect chevaleresque et élégant*. On y arrivait par un perron de marbre brocatelle, flanqué de deux rempardes garnies de vases de fleurs. Tout le balcon du premier grand étage {piano nobile) était également bordé de caisses et d’umes pleines d’arbustes, de plantes grimpantes et tombantes, qui s’enlaçaient aux colonnes, en mêlant leurs fleui's aux sculptures des chapiteaux, ou bien qui pendaient à travers les meneaux du balcon et descendaient en festons, comme une draperie, brodée de verdure et de fleurs, jetée là pour une fête. Des petits lions de marbre semblaient

* Ce palais a depuis changé de nom , c’est aujourd’hui le palazio Camlli.

en vedette sur l'angle des balcons dont chaque fenêtre était garnie. Un petit canal [canalelto) suivait la droite du palais, qui avait une autre entrée par terre sur le campo San-Fitale. Au-dessus de la porte d’eau, et à l’endroit même où l’on voit aujourd’hui resplendir le blason colorié d’une puissance étrangère, se trouvait alors le double écu sculpté en pierre des Morosini et des Bastiglia sous leur couronne comtale.

Lorsqu’il eut' examiné le palais, Otbert dit à son gondolier de passer outre, et bien que l’heure matinale n’eût guère dû lui faire craindre d’être reconnu, il ne sortit du felze et ne reprit sa conversation avec le gondolier que lorsqu’il eut dépassé le palais Yalmarana, au delà du traghetto ou traguet San-Vitale.

— Tu ne m’as pas encore appris ton nom, dit Otbert en s’appuyant sur la voûte du felze au balancement de la gondole.

— Je m’appelle Timoteo... mon saint patron était un évêque, .ce, qui fait qu’on peut me fêter le 24 janvier de chaque année, qtiand on y pense ! mais, à vrai dire, et ce que je n'aime guère, on ne m’appelle le plus souvent que Teo, par manière d’économie de temps sans doute...

•— Eh bien, mon brave Timoteo, achève-moi ton récit sur les Morosini, maintenant que j’ai vu leur demeure.

— Hélas! padron mio, comme je vous le disais donc, des Morosini, c’est fini! ça ne peut aller que de mâle en mâle, ces grands noms -là, et la dernière créature du pur sang est une fille... mais une brave fille pourtant que la contessina! Je l’ai vue grande comme le bambino de la madonna du traghetto, et on l’élevait sous mes yeux dans l’ancien palais, que déjà son frère Alvise nous trempait de fameuses chemises à ramer dans le canal délia Giudecca I Mais c’est ime justice à rendre à la petite Morosina : aussitôt qu’elle a été en âge de nous faire verser du vin, elle n’y a jamais manqué, quand elle nous

voyait rentrer au palais si mouillés , que nous avions plutôt l’air d’avoir navigué dessous que dessus la lagune!... Le petit comte a de bonne heure ressenti le noble goût des barques!... Et aller se tuer en dérapant d'un cheval... (si c’est de ça qu’il est mort...) s’il s’était noyé encore, passe!

Otbert interrompit ces singuliers regrets, en demandant au vieux Teo s’il y avait longtemps qu’il avait quitté le service de la famille et quelle était la raison de cette retraite.

— Ah ! padron mio ! s’écria-t-il, en suspendant pour un instant le mouvement cadencé de sa rame, j’aime mieux tomber à l’eau que d’y penser! la vieille comtesse, voyex-vous... je m’entends!... j’en sais plus que je n’en veux dire... et sur la coritessina aussi! Si la sérénissime république subsistait encore, la vieille eût pu pétitionner pour être du Cunseü des Dix!... c’est un caractère à ça! Ces petits nez crochus, disait mon père (qui avait servi à l’arscnsd sous l’amiral Emo, et qui se connaissait en patriciens), n’annoncent jamais rien de bon... vous comprenez bien, signor mio, qu’après ça je ne pouvais plus rester à son service.

— Comment, vieux fou, à cause de ce nez crochu?

— Non, non! n’ai -je pas dit la raison? Ah! j’ai le frisson rien que d’y penser ! C'est à cause de la baignade... mais chut I il faut être disci'et !

— Quelle baignade, vieux l(^ogriphe? finiras -tu enfin de t’expliquer avec ta discrétion? n’es-tu pas à mon service pour les bras et la langue?

• — Ne vous l’ai-je donc pas dit?... Ah! quel événement! Une Morosini dans l’eau! -la dernière fille de tant de fameux guerriers dans le canal, comme le vil caniche qui nage ordinairement auprès de mon aviron !... Ah! il y a des moments où je suis bien forcé d’en convenir, ce fut un rude quart d’heure! mais c’est égal, elle m’a puni durement, et j’ai perdu là une belle rente de verres de vin vicentin! mais, voyez-

VOUS, il y avait longtemps que la vieille comtesse m’en voulait... d’ailleurs elle ne m’appelait jamais autrement que Teo, je crois que c’est parce que je ne lui disais jamais Excellence...

— De sorte que, malgré tous tes bavardages, je ne puis pas savoir quel tort tu as eu envers ta maîtresse ?

— Je croyais l’avoir dit, padron mio ; excusez-moi, je croyais que vous le saviez... Eh bien donci c’était un soir, ou une nuit plutôt que j’étais allé avec un autre camarade attendre la comtesse mère au sortir du théâtre de la Fenice, reprit le bonhomme, en se remettant à ramer, il faisait noir comme dans un pot à goudron, et froid comme... je ne sais pas dire où, pour dire assez. Nous avions attendu deux heures au péristyle (je crois que c’est comme ça qu’on dit), et nous nous ennuyions comme des girouettes, mon camarade et moi. Bref, signor mio, voilà que le valet de pied arrive avec son fanal nous annoncer que vient la padrona. — Alerte ! crie-t-on; j’avais fermé les yeux pour les tenir chauds, et je crois qu’ils avaient abusé de ça pour s’endormii*... — La padrona 1 la padrona ! que répétait cette grosse cariatide de valet de pied ! je me lève tout engourdi et je me plante à mon poste : un pied dans la barque et l’autre sur la marche de l’escalier du théâtre, pour offrir mon épaule à la comtesse, en ma qualité de gondolier de l’avant. Mais je ne sais pas si la padrona n’avait pas aussi dormi au spectacle... car le fait est qu’elle n’était pas frès-solide. Elle descend l’escalier jusqu’à la dernière marche, parce que l’eau était basse comme tout... Voilà que je veux rapprocher la gondole, qui s’écartait un peu, en resserrant mes jambes... et que mon pied glisse sur le marbre où l’eau avait laissé des herbes endiablées... Je veux aussitôt reprendre mon équilibre... mais, sans le vouloir, j’écarte davantage ma gondole, et la padrona n’ayant plus de point d’appui, ni pour ses pieds ni pour ses mains , tombe droit dans l’eau!... Je vois encore sa toque à plumes

qui s’en va à droite , pendant que la èomtesse plongeait à gauche!... Heureusement le fanal éclairait la chose! elle en fut donc quitte pour être mouillée quelques pouces à peine plus haut ‘que la tête. Elle aurait dû me tenir compte de ce que je me jetai aussi dans l’eau, où peut-être, à vrai dire, avais-je glissé presque en même temps qu’elle... Bref, signor mio, on nous repêcha tous les deux, mais la comtesse dans un état un peu plus pitoyable que le mien... à cause des falbalas. C’était au mois de décembre... J’avoue qu’il y avait de quoi s’enrhumer !...

— Teo! Teo! cria-t-elle aussilôt qu’elle se vit à flot, je te chasse!... tu iras en prison!... pour dix ans au Spielberg, misérable !... — Elle aurait pu m’offrir d’y aller pour cent ans, que j’aurais été incapable de dire non. La colère la réchauffait... Moi je pensais que c’était triste, et qu’il faisait hmnide. Enfin, on revint au palais. Le lendemain la comtesse était au lit entre quatre docteurs, et moi à spasso, c’est-à-dire en disponibilité, en promenade, après quinze ans de coups d’aviron sans reproche au service de l’illustre famille. J’aurais compris la vengeance de la comtesse, si ç’avait été son fils, un mâle délia com auquel l’accident fût arrivé... Mais à elle ! une fois changée de robe, qu’est-ce que ça pouvait lui faire ?

— Que veux-tu, mon vieux bonhomme, sans doute que ta maîtresse n’aimait pas les bains de lagune au mois de décembre ! Chacun son goût !

— Bah! si elle avait fait comme moi... trois ou quatre verres de vin à l’office, et se secouer un peu, c’était fini! Le fait est que de cette a£faire-là, j’ai perdu mon sort : mon père m’avait bien dit de me méfier des nez crochus ! mais j’en ai trop dit déjà...

— Sois bien persuadé qu’aucune sorte de nez ne se serait arrangé de ta baignade, qui un rien de plus, par ime saison

pareille, tournait en noyade, ou tout au moins en fluxion de poitrine... et alors, adieu la souche des Morosini!

— Bah! on n'avait plus besoin d'elle pour cela! ajouta le rancuneui Timoteo ; le lendemain de ma disgrâce, le comte Alvise me fit dire de ne pas trop me désespérer, et que si sa mère ne toussait pas trop, il tâcherait de la décider à me laisser rentrer au palais pour ramer dans une autre barque que la sienne. Mais la vieille ne voulut plus entendre parler de moi; elle se mit en fureur contre ses enfants, et leur demanda s’ils voulaient la voir finir comme les pratiques du canal Orfano... C’était tout bonnement me comparer à ces gondoliers sbires qui allaient noyer les condamnés des Dix là-bas où il était défendu de pêcher... Avec ça elle ne me nomma que Teo, et ivrogne de Teo!... Dieu sait pourtant l’eau que j’ai bue ce jour-là ! Enfin, signor mio, je fus à jamais banni du palais; mais pour me consoler, et me faire un sort, le jeune comte Alvise et sa sœur m’envoyèrent de quoi acheter une gondole afin de me mettre pour mon propre compte au traguet. Ce fut bien à eux, les dignes enfants ! car la vieille comtesse fit tant d’embarras de son petit désagrément du canal, que jamais je n’aurais trouvé une autre place dans une famille de Venise. 11 ne m’aurait resté qu'à m'aller faire gondolier à Paris ou à Vienne... Mais voyez-vous, j’aime mieux Venise, quoique les francs et les schellings valent plus que les swanzigers!

Une fois sur le chapitre de ses malheurs, le vieux Timoteo n’eût sans doute pas tari aisément, si Otbert, qui en savait assez à ce sujet, n'eût jugé à propos, en se faisant conduire dans la passe de la Giudecca, de ramener le bonhomme au complément des renseignements nécessaires sur la famille , Bastiglia. Il finit donc par savoir, malgré toute la discrétion du bonhomme, que la vieille comtesse passait à Venise pour une femme sévère et inflexible, autant que profondément

fière de son nom ; qu’elle vivait assez mal avec le comte son second mari, qui n’avait pas su répondre aux espérances que l’ambition aristocratique de la comtesse avait fondées sur lui. Quant à celui-ci, c’était, paraissait-il, un homme faible, terne, ni bon ni méchant : une machine en toute circonstance remontée par la femme, et rien de plus. Le comte Alvise était mort depuis huit ans environ; sa sœur, celle qui n’a encore été désignée que sous le titre de contessina, entrait, suivant le calcul de Timoteo, dans sa dix-neuvième ou sa vingtième année.

Comme malgré ses airs de réserve et de discrétion, le vieux gondolier ne semblait pas savoir grand’ chose de plus que ce qu’il avait dit à notre héros, celui-ci crut pouvoir se contenter de ces premiers renseignements. La promenade à la Giudecca terminée, Olbert se fit porter à la rive des Schiavoni ou des Esclavons, pour revoir au jour les monuments dont il avait, dui’ant la nuit précédente, reçu une si vive impression. Il fit marché avec Timoteo pour se l’attacher une semaine, et le congédia provisoirement jusqu’au soir.

On trouvera peut-être que le jeune Inspruckois avait tiré bien peu de parti de sa conversation avec Tancicn serviteur de la casa Bastiglia, relativement aux renseignements que, malgré toutes scs protestations de prudente discrétion, Otbert eût pu en obtenir sur le compte de celle qui était le but secret et réel de son voyage, mais les esprits délicats auraient compris cette réserve de l’estimable jeune homme. Après tout, ce qu’il avait fait dire au gondolier ne sortait guère du cercle de ces banalités assurément connues de toute la ville, et que nul autre n’eût fait difficulté de lui raconter. Mais il lui semblait que des questions plus particulières, adressées ainsi en plein air, à un valet mécontent, eussent été à la fois inconvenantes et imprudentes : inconvenantes, parce que le caractère, les habitudes, la vie d’une jeune personne de haut

l’ang et d’une belle âme ne devaient pas cire l’objet d’une conversation frivole, et livrés ainsi aux inlcrprétulions équivoques d’un homme grossier ; imprudentes, en ce que Timotco, absent depuis quelques années du palais, pouvait ne savoir que peu de chose, et inventer à plaisir pour se rendre utile ou intéressant. 11 eût aussi pu arriver que, tout en sachant parfaitement ce qu’il eût importé à Otbert d’apprendre, cet homme, qui avait souvent reçu des bienfaits de la contessina, eût assez de réserve pour ne pas Uvrer aussi légèrement à un étranger, à un inconnu arrivé de la veille, mille détails dont on ignorait quel usage on pourrait faire. Pour ne pas rester court, en ce dernier cas, Timoteo eût donc encore trompé le questionneur... Évidemment, mieux valait donc ne pas interroger du tout. Ainsi, de quelque manière que l’on considère la conduite tenue par Otbert, elle apparaît ou prudente ou convenable, et délicate surtout, si l’on songe qu’il était épris de la belle jeune fille du Stelvio.

Le soir, il prit une autre gondole, afin de ne pas faire travailler la tête de Timoteo en suppositions inutiles et compromettantes, et après s’être fait promener sur différents points des lagunes, vers neuf heures, il désigna le palais Bastiglia. La lune n’était pas encore levée, et le canal était fort sombre. De loin en loin on voyait passer silencieusement une gondole de maître, avec son petit fanal allumé, dont le reflet glissait sur l’eau, brisé et divisé en mille étincelles par les coups d’aviron du gondolier. L’air était frais; Otbert, enveloppé dans son manteau, contemplait l’aspect général de cette nuit vénitienne, sombre et silencieuse. Vue ainsi, c’était bien la Venise des Dix... la cité de la vengeance secrète et de la terreiu-... La gondole arriva devant le palais désigné.

, Otbert fit arrêter. Alors un singulier spectacle frappa ses yeux. Toute la façade du palais était sombre; seulement deux fenêtres d’une salle basse flamboyaient. L’éclat de cette illu-

mination intérieure resplendissait à éblouir. Une fête, un bal eût semblé ainsi trop ardemment éclairé. Otbert demanda à son gondolier ce que cela signiflait; mais celui-ci était un Nicolotto d’un quartier éloigné, et il ignorait ce qui' se passait dans les palais du grand canal.

Une des fenêtres de cette salle était entr’ouverte. Otbert fit approcher sa gondole pour essayer de voir ; mais il ne put s’élever suffisamment, bien que dans les proportions générales du palais, ces fenêtres fussent celles d’une salle basse. Ne pouvant réussir à voir, il écouta. D’abord il n’entendit rien ; mais après quelques instants d’attention, il crut saisir, au milieu de ce grand silence nocturne, une faible voix qui s’élevait par moments et se taisait presque aussitôt. 11 était difficile de se rendre compte si c’était un chemt ou une conversation, car le bruit n’en arrivait au dehors que comme un murmure intermittent. Intrigué au dernier point, Otbert contemplait les ardentes projections de cette bizarre illumination sur l’eau du canal, lorsqu’une voix claire et impérieuse s’éleva de l’ombre, sans qu’on pût voir pei'sonne, et cria au gondolier de passer son chemin... Sans attendre que l'ordre lui en fût confirmé par celui qui l’employait, le gondolier fit rapidement tourner sa barque, l’éperon vers la Soluté, et se mit à ramer de toutes ses forces.

— Qui t’a dit de partir? s’écria Otbert vivement contrarié.

— Moi ! dit la voix s'élevant de l’ombre.

— Vous l’entendez, mon maître! murmura le gondolier évidemment effrayé et ramant coup sur coup.

On ne saurait préci^r pourquoi, mais le voyageur luimême se seutit sous le poids d’une certaine émotion... Cette nuit si épaisse, dans laquelle resplendissait uniquement l’illumination étrange... ce silence qu'avait seule troublé cette voix impérieuse, cette solitude dans laquelle n’intervenait qu’un personnage invisible... tout, dans cette atmosphère

lugubre et vénitienne, imprimait la terreur ! Otbert, évidem* ment supei-sti lieux, on le sait, ne revint de cette prenüère et involontaiie impression que lorsque déjà sa gondole, vigoureusement emportée par le rameur obéissant, se trouvait dix palais plus loin.

— Dans le temps passé, notre maître, cette curiosité-là nous aurait fait faire connaissance avec les Plombs du palais ducal ! dit le gondolier, lorsqu’il vit, en se retournant, que les flamboyantes ienêlres ne se montraient plus que dans un profil affaibli. Mais en ce moment, Otbert était en quelque sorte honteux de l'impression qu’il avait subie, et son amourpropre se révoltait de cette servile obéissance qu'il avait apportée à uu ordre singulier et abusif. De quel droit un inconnu, sorti on ne savait d'où, se permettait-il de lui intimer l’expression d’une volonlc en désaccord avec ce qu’il lui plaisait de faire ? N’élait-il pas libre de s’arrêter sur ce canal, devant n’importe quel palais? Que se passait-il donc de caché, de mystérieux dans celui-là, qu’on redoutât tellement l’investigation des passants?... Un moment le jeune homme eut envie de forcer son gondolier à retourner... Mais il songea que ce palais était celui qu’habitait une femme qui n’était pas précisément une étrangère ni une inconnue pour lui, et il se décida à rentrer à son hôtel, pour rêver plus à l’aise au bizarre et double incident de la soirée.

Le lendemain, Otbert pensa qu’il ne devait pas laisser s’écouler trop de temps avant que d’effectuer la remise de la somme que la comtesse Bastiglia lui avait adressée. Tarder trop, c’était donner à supposer qu'il avait accepté, et cette supposition lui semblait injurieuse. 11 lui était surtout insupportable de songer que la contessina connaissait cet envoi et cette apparence d’accepiation; il résolut donc de mettre fin le plus tôt possible à une position semblable.

Lorsque Otbert eut démontré l’inébranlable résolution

d’accomplir son voyage de Venise, le vieux Bruschall, ayant vainement usé toute sa logique à lutter contre sa détermination, s'était décidé à remettre au jeune homme une lettre de recommandation pour une de ses connaissances de la ville adriatique. Cette lettre était à l’adresse d'un certain marquis Uurazzo, un Dalmate dont Bmschall avait été pendant quelques années précepteur en Allemagne. Otbert, qui avait peut-être besoin d’être guidé dans ce qu’il avait résolu de faire, songea tout naturellement à celui auquel il était recommandé. 11 prit donc sa lettre et se fit conduire à la demeure du marquis.

Celui-ci reçut d’abord assez froidement le recommandé. Mais lorsque ce dernier eut expliqué les faits sur lesquels il demandait un conseil et quelques éclaircissements, les façons du marquis Durazzo changèrent presque instantanément. 11 se dit fort lié dans la famille Bastiglia, et en position d’ouvrir les portes du palais à l’étranger, quel que fût le motif qui pût lui faire désirer d'y avoir accès. 11 confirma en partie tout ce que le gondolier avait appris à Otbert, et compléta ces renseignements sur certains points. Ainsi, pour cette fois, notre amoureux entendit parler assez longtemps de la jeune comtesse, dont le marquis dépeignit avec une certaine insistance le caractère fier et la morgue aristocratique. Otbert put en outre saisir, par les faits cités, quelques traits nouveaux du caractère de la vieille patricienne, que, suivant toute apparence, Timoteo, malgré son dépit contre elle, n’avait pas trop chargée. Quant au voyage -par delà les Alpes entrepris deux mois auparavant, par la comtesse et sa fille, voici l’explication qu'en donna 1e marquis, explication qui rendait naturelle l’étrange rencontre qu'Olbert avait faite du convoi, dans la montée du Stelvio.

En apprenant la mort de son fils unique (et l’on n’avait jamais bien connu dans le public la cause et les circonstances

de cette mort), la comtesse était presque devenue folle de douleur. Veuve depuis deux ans du patricien Morosini, dernier du nom, elle n’avait d’espoir que dans l’avenir de son ûls, pour relever cette glorieuse famille prête à s’éteindre. Cette mort déplorable ruinait toutes ses espérances. Dans son orgueil de patricienne de Venise, l’altière comtesse voyait avec désespoir le grand nom qu’elle portait destiné à ûnir, comme s’étaient déjà éteints, depuis un siècle, d’autres noms historiques du pays, parmi lesquels le sien était assurément des plus beaux. L’orgueil déçu donna à sa douleur des formules presque extravagantes. On la vit passer de longues heures agenouillée sur les dalles des églises, le front appuyé sur les tombeaux de ses aïeux, comme si elle demandait à leurs cendres illustres un remède contre cette fatale extinction de leur race. Â la fois passionnée et injuste, elle devint dure et inexplicable envers la charmante enfant qui lui restait, Comme si toute sa tendresse maternelle se fût ensevelie dans le linceul du fils mort. 11 semblait qu’elle en voulût à sa fille d'être une fille, et qu’elle voulût la punir de u’offrir qu'une fleur sur l’arbre héraldique dont la tige était rompue...

Quelques années se passèrent, après lesquelles le bruit sc répandit que celle qui était à la fois la fille, la veuve et la mère des derniei's Morosini allait se remarier. C’était sans doute une résolution prise comme une tentative de remède à l’infortune dont elle se trouvait accablée, espérance de son orgueil toujours ardent. On disait à Venise que l’empereur d'Autriche avait promis de reporter sur le fils qui pourrait naître de cette nouvelle alliance, le nom de ses aïeux maternels. La comtesse, peu de temps après, épousa en effet un patricien qui, sans avoir eu de doges de son nom, comptait cependant, durant les derniers siècles de la république, des procurateurs de Saint-Marc, des sénateurs, des inquisiteurs

LE l'OIGNAUD DE CRISTAL

d'Élat, et surtout un amiral sous les ordres de Francesco Morosini dit le Péloponénaque, lors de l’expédilion glorieuse que signala, en 168K, la conquête de la Morée, l'ancien Pcloponcsc. De plus, il y avait déjà eu alliance entre les deux familles au dix-huitième siècle, un Morosini (Gianjacopo) ayant épousé une Bastiglia, dont le dernier comte était arrière-petitneveu. C’était donc presque un Morosini, et à moins de porter héréditairement ce nom, il était difficile, comme naissance, alliance ou services publics, de s’cn approcher davantage. Le mariage eut lieu, mais ne réussit pas dans le sens espéré, ainsi que le vieux Timoteo l’avait déjà raconté à Otbert, dans son langage de traguetto. Les années s'écoulèrent, et avec elles tout espoir d’une greffe sur la branche épuisée. Le dépit, l’orgueil blessé, sa morgue aristocratique, tout contribua à combler le désespoir de la fière patricienne; elle resta malade pendant plusieurs années, et n’en continua que mieux à témoigner à sa Glle la plus blâmable indifférence, bieil que celle-ci, par l’àge, la beauté et des qualités charmantes, méritât toute tendresse, et fût déjà singulièrement remarquée dans le monde, où elle n’apparaissait, du reste, que fort rarement.

Ëu6n, la santé longtemps chancelante de l’altière comtesse sembla tout à coup comme galvanisée. Son mari, personnage insignifiant, auquel on s’était habitué à ne faire aucune attention, appoiia bientôt dans le monde des airs de préoccupation inhabituels ; il avait l’air de penser. On sut que le comte avait de fréquentes conversations avec les autorités, et que la comtesse avait eu plusieurs conférences avec le prélat, patriarche de Venise. A la suite de. toutes ces agitations insolites, elle partit, accompagnée du sa tille, d’une suite de domestiques assez nombreuse, et fut rejointe à Vérone par plusiuui's autres membres de la famille qui habitaient divers points du Lombai do-Vénitien.Un mois s’écoula, et la comtesse

rcpaioit avec cette petite cour de parents et de valets : clic rapportait, embaumé dans un triple cercueil de bois précieux, le corps de son fils, qu'elle était allée réclamer par delà les Alpes...

Du moment où elle avait été contrainte de renoncer à tout espoir de voir sa race continuée par 1a naissance d’un enfant mâle, la flère patricienne avait voulu qu’au moins le dernier du nom reposât dignement parmi ses aïeux. Elle avait fait en secret les démarches nécessaires auprès des autorités, et le prélat avait promis d’officier en personne le jour où la dépouille du jeune comte Alvise irait rejoindre, dans le caveau de l’église de San-Slefano, les illustres restes de Francesco Morosini. C’était au retour de cette funèbre expédition qu’Otbert et le vieux Bruschall, cet ennemi acharné de Vesprit des nerfs, avaient rencontré le convoi dans une situation où le courage du jeune homme avait probablement empêché la comtesse de rouler, avec le cercueil de son fils et la berline drapée de noir qui lui servait de corbillard, dams les profondeurs rocheuses du torrent de Fredolfo.

A la suite de ces explications, données par le marquis Durazzo, Otbert devina enfin la cause de la bizarre illumination qui l'avait tant intrigué la veille durant sa promenade nocturne sur le grand canal : c’était une chapelle ardente, dans laquelle reposait, en attendant le jour des grandes funérailles, le corps du dernier Morosini, auprès duquel un prêlre récitait jour et nuit les prières des trépassés... t . .

Page 1