‹ Le poignard de cristal Jules LecomteChapitre 4 sur 16 · SON NOM · texte numérisé non relu

SON NOM

Il semble qu’en face de ce ma* gniflqoe diément , le corps doire prendre les forces do l’eaprit, et parcourir l'immensité dans un vol sublime I

Iiilerrogé par Olbert sur l’opporlunité de sa visite de restitution au palais Bastiglia, au milieu de ces préparaUrs de funérailles, le marquis Durazzo fut d'avis que rien ne l'empêchait. Il offrit même de prévenir la comtesse, ce que le jeune homme refusa, dans la crainte que la grande dame ne se retranchât à l'avance dans quelque parti pris à son égard .

Le üalmate avait assez longuement interrogé notre héros sur les particularités de son entrevue avec la jeune contessina, lors de la scène des Alpes; mais Otbert n'en avait dit que tout juste ce qu'il était naturel et convenable d'en raconter, sans toutefois avoir songé à remarquer l'insistance et la préoccupation avec lesquelles le marquis était, à plusieurs fois, revenu sur ce sujet. 11 rentra chez lui, décidé à se présenter dès le lendemain au palazzo Bastiglia-Morosini.

Otbert, dans l'objet de son voyage comme dans la démarche qu'il se disposait à faire, n'était entraîné par nulle idée extravagante, nul espoir présomptueux. En quittant Inspruck, il avait, sans calcul, obéi à son instinct, à son élan de poêle, attiré en Italie, dans une des villes les plus prestigieuses qui fussent, par son besoin de voir, de connaître, de recueillir de nouvelles émotions. Il est vrai qu’au fond de son âme, ' dans un repli qu'il n’avait guère tenté de dérouler aux yeux

de sa raison, résidait un vague pressentiment qui lui disait qu’il reverrait cette jeune fille qui lui était si rapidement et si bizaiTement apparue dans la montagne... Mais qu’espérait* il? Rien, assurément : tout au plus de recueillir un regard de ses beaux yeux, et de sa charmante bouche un mot nouveau, comme récompense bien autrement précieuse pour lui que cet or qu’on lui avait envoyé comme à un mercenaire. D’ailleurs, il lui eût été impossible de vivre avec l’idée que celte noble jeune fille le crût un homme à gai'der une somme pour un service rendu au péril de ses jours. Ce dernier motif seul eût, au besoin, suffi pour faire admettre la nécessité morale de ce voyage par tout homme animé de quelques-uns des sentiments d’honneur et d'enthousiasme qui enflammaient notre héros. Ceci est donc chose établie.

Maintenant, nous devons nous empresser d’ajouter que, du premier moment où, par ses interrogations à Timoteo, Otbert avait reconnu à quelle famille éminente il avait affaire, il s’était plus sérieusement décidé que jamais à ne pas prolonger son séjour à Venise au delà du temps nécessaire pour réaliser l’objet matériel de son voyage et visiter la curieuse ville. Sans doute il avait gémi en secret de voir l’inconnue une aussi grande dame; mais son amour-propre était aussitôt venu le consoler de la niine de nous ne saurions précisément dire quelles espérances non avouées à lui-même... Et en homme de cœur et de courage, il s’était plus résolûment que jamais raffermi dans son programme : la voir une fois, l'entendre encore... et retomner, s’il le fallait, rimer des odes à Francfort pour le Kundschafier, en mettant secrètement un nom à ces inspirations, trop longtemps adressées par l’étudiant à un être imaginaire et apocryphe.

C’est dans ces dispositions, qu’après avoir passé toute sa matinée dans la visite du palais ducal, Otbert se fit, vers trois heures, conduire par h; discret Timoteo à la demeure

des Bastigliii, ayant pris sur lui la" somme de la constesso.

11 débarqua ay perron, sonna et pénétra dans le vestibule. Le concierge vint à lui ;

— Que dé?ire le signore?

— Parler à madame la comtesse et à sa fille.

Le valet eut l’air fort étonné de cette prétention.

— Le signore est étranger, je suppose...

— Comme vous dites, répondit Otbert, que cet interrogatoire subalterne commençait déjà h impatienter.

Le concierge semblait irrésolu. Pour mettre fin à ces préliminaires, le jeune homme fit quelques pas vers l’escalier, que décoraient, ainsi que le vestibule, de grandes lanternes de galères de la x’épublique et des faisceaux de vieilles armes, provenant sans doute des équipements de gens d’armes des Morosini et des Bastiglia.

L’initiative qu’avait prise Otbeii mit fin aux hésitations du concierge, qui pensa qu’il était préférable de repoi ter sur les gens de la galerie supérieure la responsabilité de l’admission ou du renvoi. L’homme à la hallebarde tira donc un cordon de sonnette destinée à prévenir la valetaille d’en haut, et montra les degrés à l’étranger, en se décidant à le saluer.

Otbert fut reçu au premier étage par une seconde et plus complète inquisition. — Le signore est-il attendu par madame la comtesse? — Le signore a-t-il déjà été présenté à Son Excellence? — Est-ce pour affaire particulière que le signore désire voir madame la comtesse? — Le signore veut-il bien dire son nom ? il suo riverito nome ?

Pour les gens fort au courant des relations habituelles de leurs maîtres, tout visage nouveau est un texte d’inquisition et presque de défiance. Il faut dire aussi que les incidents particuliers qui se passaient alors dans la vie domestique de la famille pouvaient motiver ce redoublement de formalités * d’antichambre.

•— Dites à madame la comtesse Basliglia et à madcnioit elle sa tille que la personne qui se .trouve ici est celle qui a été assez heureuse pour leur être utile à leur passage dans les Alpes, et que cette pereonne désire obtenir d’elles un moment d’entretien...

Deux valets s’en furent dans les appartements. En attendant leur retour, Otbert, dont le cœur battait un peu, se mit à examiner les vastes tableaux qui décoi'aient les miu s de la galerie, et les belles panoplies d’armes turques suspendues aux pilastres. L’aspect de cet intérieur avait quelque chose d’aristocratique et de grand, qui allait assez bien à ces beaux noms que portaient les maîtres. Ce ne pouvait être la demeure de parvenus, de gens sans aïeux, d’enrichis de la veille.

Mais l’attente se prolongeait. L’émotion qui s’était emparée du jeune homme, en se voyant dans ce palais et en songeant qu’il allait se trouver en face de la contessina et lui parler peut-être, se dissipa sous l’impatience de son amour-propre, choqué de toutes ces façons et de ces retards. 11 se passa ’ encore un temps appréciable... puis un des valets reparut enfin. En ce moment, par sa nouvelle disposition d'esprit, Otbert eût affronté sans trouble une impératrice. Gall eût retrouvé en cela la prédominance de l’organe développé de Vestime de soi.

— Son Excellence ne reçoit pas... dit le laquais, beaucoup moins poli cette fois qu’il ne l'avait été au moment des interrogations premières. Les gens restés dans la galet ie, et qui avaient examiné l’étranger avec une attention qui ne laissait pas que d’avoir contribué à convertir sa première émotion en fierté blessée, chuchotèrent entre eux.

— Et la comtesse ne vous a chargé de me rien dire ?

— Non ! répondit laconiquement le laquais.

Otbert sentit son visage s’enflammer. 11 eut envie de battre

l’homme à la livrée... mais il se maîtrisa, bien entendu, et

reprit :

— Dites à votre maîtresse que je me représenterai demain. Voici ma cartel... Et il partit.

— Ah ! signor mio, s'écria Timoteo en le revoyant, vous avez donc vu la vieille comtesse? Quel nez, hein! Mon vieux père m’avait bien dit de toujours me délier de ces figures-là ! Mais silence, Timoteo, mon vieux bonhomme... ce n’est pas une raison, parce que la vieille a mal agi envers toi, pour trahir tout ce que tu sais sur une famille illustre, après tout, et qui mérite des égards.

Otbert, absorbé dans ses réfiexions, ne songeait guère à mettre à l’épreuve la discrétion équivoque de son gondolier. S’étant retourné pour jeter un coup d’œil sur le palais d’où il sortait avec une disposition si différente de celle qu’il avait apportée en y entrant, il crut apercevoir une femme parmi les feuillages qui garnissaient le balcon de la galerie supérieure. Mais sa fierté blessée l’empêcha, quelque secret désir qu’il en éprouvât, de chercher à voir qui était cette personne qui semblait le regarder s’éloigner. 11 se lit conduire à l’ile San-Giorgio-Maggiore, et de là se mil à contempler Venise, jusqu’à la chute du jour.

Le lendemain, à la même heure que la première fois, Otbert se présenta de nouveau au palais Bastiglia. Le concierge lui déclara, sans même le laisser monter cette fois, que la comlpsse était sortie...

— J’avais pourtant fait dire à votre rndlresse que je me serais présenté aujourd’hui, dit Otbert.

— Il signore puà scritere, monsieur peut écrire, répondit le valet.

Le soir même, Otbert chercha le marquis Durazzo, pour lui raconter cette étrange issue de ses deux tentatives. Le

marquis eut, en écoutant ce récit, un vague sourire auquel le jeune homme ne prit pas garde.

— Vous avez refusé mon intermédiaire, dit le Dalmate. Si vous m'aviez laissé faire, à cette heure vous auriez probablement vu la comtesse!

— Dois-je faire une nouvelle tentative? demanda Otbert.

Comme vous voudrez ! dit le marquis.

Otbert comprit qu'il pouvait l'avoir blessé ; aussi reprit-il bientôt : "

— Eh bien, excusez-moi... j'avais voulu vous éviler une peine... mais maintenant je me remets entre vos mains... Faites que je voie ces dames ime fois, et je vous en aurai une vive reconnaissance !

— Vous tenez à voir la mère et la fille ? demanda finement Durazzo.

— Oui, répondit simplement Otbert.

~ Ces jours-ci, ce sera peut-être difficile, reprit le marquis; vous savez que c’est après-demain qu'ont lieu les funérailles du dernier Morosini... Laissons passer ces tristes cérémonies, ensuite tout mon crédit au palais sera h votre disposition.

— Eh bien, attendons! dit Otbert.

Le lendemain, notre héros alla passer une partie de la journée au Lido, cette île trop vantée des poètes qui ne l'ont pas vue, et qui n'est au fond qu'un rempart contre la haute mer pour les lagunes, ou un observatoire d’où Venise se développe sous un de ses plus beaux aspects. Otbert, qui, d'après ce qu’il avait lu, s'était attendu à trouver là des promenades ombreuses, des bois de citronniers et des villas élégantes, fut tout étonné de se voir débarqué sur une dune sablonneuse, par -ci par-là recouverte d’herbes salines, de mousses fauves, et de loin en loin découpée par quelques haies de broussailles à peine arborescentes. Au reste, d'un côté on voyait la mer

perdue dans un horizon immense, l'Adriatique aux flots bleus, aux vapeul's lilas, sur laquelle se détachait de place en place ou l’aile blanche d’un oiseau rapproché, ou la voile d’un bateau éloigné, dorée par le soleil. La vue de celte mer ti’ansporta Otbert : il se mit à courir sur la plage de sable comme un véritable enfant. C’était la première fois qu’il jouissait de ce grave et charmant spectacle ; en fait d’immensité, il ne connaissait encore que ses montagnes et le ciel où, comme d'audacieux oiseaux, il avait lâché tant de folles pensées.

Il resta là longtemps. Ses yeux ne pouvaient se rassasier de ce magique tableau. Otbert avait toujours trouvé une grande volupté à égarer ses regards dans l’étendue. S’il contemplait une chaîne de montagnes, c’était toujours vers la partie où les plans s’éloignaient, se perdaient dans la vapeur des lointains indécis, que revenait plus volontiers son attention. L’âme s’en allait alors sur le regard, comme à la découverte de mondes nouveaux, au delà des dernières lignes profilées dans le ciel... L'aspect de la mer, sans autre limite au loin que celle que met à la puissance de notre vue la débilité humaine, dut nécessairement le ravir, l'aiToler.

Après avoir longtemps erré dams les méandres de l’eau sur la plage, Otbert flnit par s’asseoir sur un rocher. Sans doute, s’il eût fallu parler, il lui eût été bien difflcile de donner une forme à ce qui se passait en lui. 11 ne pensait pas : il sentait. Le jour qui finissait mourait comme la dorade, ce splendide poisson adriatique, auquel chaque convulsion communique une nuance nouvelle. Tige et fleur séparées, le corps du poëte était là, immobile, tandis que son âme planait dans les rêves. Préciser ces rêves, eût été vouloir saisir le parfum d’une fleur avec la main. On ne saurait dire comment, après la rêverie, après la poursuite du vague indéfini, naissent et s’enchaînent les pensées. Celles d’Otbert se remplirent bientôt de l’image d’une femme qu’il ne devait revoir qu’une fois. Cette mer.

dout les flots déroulés devant lui se teignaient peu à peu sous un azur plus sombre, lui rappelait le haut rang social de cette patricienne, à laquelle il avait un moment osé rêver. Ces lames avaient porté les flottes que commandaient ses ancêtres et qui les rapportèrent si souvent vainqueurs et couverts de gloire : plus d’un Morosini avait jeté dans cette onde l’anneau allégorique de son hymen dogal avec l’Adriatique. En ce moment, Otbert regretta de ne pas savoir le nom de cette illustre jeune fille, et sa fantaisie chercha à en créer un. 11 le fallait d’une euphonie éclatante et douce, rare surtout, car nulle femme ne pouvait se nommer comme elle, qui était une exception parmi les patriciennes, comme parmi les beautés. Otbert cherchait, rêvait; le vent du soir se lévait sur les flots, et lui apportait leiu* murmure. On eût dit que cette mer, qui avait ouvert son sein au sillage des galères triomphantes du Péloponésiaque, voulait conseiller le poète : la brise et les vagues essayaient des syllabes... Otbert écoutait!

— Ondes bleues qu’a souvent rougies le sang des Morosini ! s’écria le jeune homme, vent parfumé de la Grèce qui fis flotter la pourpre léonienne de leurs étendards, noble mer Adriatique ! je comprends quel harmonieux baptême vous murmurez à mon oreille I... Adria! Adbiana! voilà le nom que ces flots lui donnent ! Adriana ! c’est sous ces syllabes symboliques que mes vers oseront à l’avenir la nommer... Adriana, douce et charmante femme!... Adriatique, mer pure et azurée ! toutes deux je vais vous perdre, après vous avoir vues une fois!... une seule et douloureuse fois!...

Et la voix de l’orphelin s’éteignit dans les larmes.

Timateo cherchait son maître : il était temps de songer à retourner à Venise.

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