‹ Le poignard de cristal Jules LecomteChapitre 7 sur 16 · LE MARQUIS DURAZZO · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DURAZZO

• Fourbe et traîlrc comme ce roi

d'Ulslcr qui assassina les trois fils (l'Crna, dans l'iiistolrc d'Irlande. ‘

Nous entrerons dans le détail de quelques faits qui expliqueront au lecteur les motifs et la portée de certains petits incidents du passé, en même temps qu’ils éclaireront l’avenir de notre récit, au moment où les divers personnages qui le composent vont se trouver activement aux prises.

Le jour où Otbert déclara au vieux Bruschall qu’il était formellement décidé à effectuer le voyage de Venise, celui-ci, qui, comme tous les amis sérieux, pensait bien plus au bonheur à venir de son protégé qu’à ses jouissances présentes, crut, dans ce but, devoir écrire au marquis Durazzo la lettre suivante :

f « Monsieur le marquis,

» L’honorable souvenir que vous avez bien voulu conserver de moi, et dont j’aj eu plusieurs preuves depuis l’époque où

nous nous sommes quittés à voire rentrée en Italie, me donne la conGancc de vous adresser celte lettre, dans des circonstances dont , sans autre préambule , je vous offre l’explication.

» Un respectable ami, on mourant, m’a confié le soin de veiller sur son fils adoptif, un jeune homme de vingt-cinq ans. Doué d’une imagination ardente, d’un vif besoin d’émotions, et fait en tout pour ressentir ardemment l’amour et le faire éprouver, il se trouve momentanément dans une crise qui m’inspire les plus vives inquiétudes pour son bonheur, sa tranquillité, son avenir. Voici l’histoire en deux mots. 11 y a peu de temps, revenant ensemble d’une excursion alpestre, il nous arriva une de ces aventures romanesques que les dangers de route dans ces montagnes représentent trop souvent. Chevaux déviés du chemin, voilure prête à rouler dans l’abîme, dévouement de mon. jeune ami, une belle jeune fille qui s’évanouit presque dans ses bras... vous voyez de quoi il s’agit ! Otbert a, je crois, gardé dans son cœur le trait lancé par deux beaux yeux vénitiens , et malgré toutes mes exhortations, il part. C’est, je l’ai appris, une fille de très-haute famille; lui n'est qu’un honnête et enthousiaste jeune homme, un poète ; sa folie est sans avenir possible. Puisque je n’ai pu * l’empêcher de se rendre sur le lieu du péril, je dois au moins tenter de diminuer là-bas pour lui toute chance fatale. A cet effet, je vous le confie. 11 vous porte une lettre de recommandation officielle, et ignore celle-ci. J’ose compter sur vous, monsiem' le marquis, pour faire, dans cette périlleuse circonstance, ce que la prudence et aussi l’intérêt que provoque ce bon jeune homme chez ceux qui l’apprécient, vous inspireront. On pourrait, je crois, éviter qu’il rencontrât cette sirène adriatique, gagner du temps, lasser son attente... et une bonne lettre de moi ferait le reste. Aurais-je trop compté sur la continuation de votre bienveillance pour votre ancien pro-

fesscur, monsieur le marquis , en réclamant de tous ce ser- Tico? J’ose espérer le contraire, et je me dis, etc. »

Or, persévérons dans nos explications , en indiquant le motif du voyage, à Vienne, de la comtesse Bastiglia, lequel voyage, non moins que la lettre de Bruschall, devra jeter le jour nécessaire sur la position du marquis dalmate entre notre héros et la famille patricienne, en même temps que donner l’interprétation de son caractère par des faits, ce qui contribue à l’action d’un récit, tandis que des explications psychologiques le retardent.

Après la mort de son fils unique, du dernier des Morosini, et lorsqu’elle eut vu s’évanouir tout espoir de fécondité dans son second mariage, la fière patricienne conçut un autre rêve, c’était d’essayer de rétablir sa race par un de ces subterfuges héraldiques dont le souvenir s’efface à la troisième ou à la quatrième génération, et qui, conséquemment, reconstituent une maison sans solution de continuité apparente. Plus d’un précédent, dans les cours du Nord, s’offre pour démontrer qu’il n’est pas impossible d’annuler les conséquences détournées de la loi salique, si l’on peut rappeler le principe de celte loi dans la transmission des titres par les femmes. L'Allemagne, cette nation si profondément féodale, présente dans quelques cas l’investiture du titre inné, à l’individualité féminine : des jeunes personnes, des femmes célibataires y sont comtesses, baronnes de leur chef; leur couronne nobiliaire est à elles, comme leurs cheveux, et n’est point un don, comme l’anneau nuptial, une valeur de reflet protégée par les lois. Épouses, elles peuvent donner un nom, au lieu de le recevoir. Un prince Eickevald qui gouverna une des provinces illyriennes, au quinzième siècle, était né ainsi d’une mère non mariée, princesse de son chef, et qui, l’ayant reconnu, légitimé comme eût pu le faire un prince, lui donna im titre et un rang incontestés.

La comtesse Bastiglia voulait essayer de faire créer un pri-

LE POIflNAnD DE CRISTAL

vilëge de cette ^ortc en faveur de sa Allé, née d’un père et d’une mère Morosini.

Depuis deux ans environ, la vieille patricienne caressait cet espoir. Déjà’ elle avait envoyé le comte à Vienne, pour juger des chances que tijpuverait la réalisation de ce projet, qui pouvait faire jaillir une. branche florissante du tronc renversé de son arbre généalogique. Mais le comte, revenu seulement avec de vagues promesses, n’avait é\idemment point été homme à résoudre les diverses objections soulevées. La démarche personnelle coûtait à cette Aile des dogaresses ; mais convaincue qu’elle seule était... l’homme, allions-nous dire 1 à enlever les lettres d’entérinement, elle s’était eiiAn décidée à entreprendre le voyage de cour. Un orgueil avait terrassé l’autre. La vénitienne rancuneuse avait cédé à la Morosini sans postérité mâle !

La chose n’avait pas précisément été tenue secrète dans Venise. Les propagateurs du projet furent quelques chefs de ' famille auxquels il avait bien fallu s’en ouvrir, avant que de commencer les démarches auprès de l’empereur. La vieille comtesse avait dû songer à s’assurer d’un époux qui consentît à se laisser ainsi, contre tout orgueil pati’icien et presque contre toute dignité d’homme, absorber par sa femme, qui voulût bien prendre son nom et son titre au lieu de lui donner les siens. La comtesse désirait, dans cette délicate situation, agir comme le fait la famille qui a un Als d’un beau nom à marier, et qui cherche parmi ses paii’s, — l’ordonnance impériale devant donner à la jeune comtesse l’équivalent de cette position supérieure. Donc c’était parmi les illustrations dû patriciat, parmi les seuls écussons couronnés du bonnet ducal, que la comtesse avait d’abord tenté de trouver celui qui, dans la littéralité complète du mot et de l'i- i mage, devait s’appeler le mari de la comtesse Morosini. Mais ayant frappé aux portes surmontées des plus belles armes>

l’aclivc mère échoua dans toutes ses propositions. Ni les Contarini qui ont eu huit doges, ni les Dandolo qui en ont eu quatre, ni les Michieli qui en ont eu trois, ni les Tiepolo qui en ont eu deux, ni bien d’autres familles enfin, appartenant à celte antique classification qu’on appelle électorale, ne voulurent consentir à voir un de Icui's fils abdiquer son nom en faveur d’un autre, ne l’emportant en gloire que sur quelques familles qui ne l’avouaient guère, et en ancienneté sur aucun. En effet, la comtesse, qui pesait tout, avait d’abord porté ses prétentions parmi ce petit nombre de familles qui passent pour remonter aux douze tribuns qui élurent le premier doge de la république, en l’an 697 de l’ère chrétienne... c’est-à-dire 733 ans avant la date de la monarchie française ! On voit qu’en fait de prétentions aristocratiques, la comtesse soutenait son caractère. Si elle avait cru à la validité des affirmations de certaines maisons, qui ne tendaient à rien moins Ht qu’à lier rinstoirc de leurs maisons avec celle de l’ancienne Rome, fondée il y a 2592 ans, c'est-à-dirc onze siècles cl demi avant que sortissent des eaux Venise et sa noblesse, sans nul doute, elle eût commencé par s’adresser à celles-là. Mais débuter ainsi, c’eût été tacitement reconnaître que ces familles l’emportaient en antiquité sur la sienne, qui, de môme que celles déjà nommées, était de l’an 697, et de plus, comptait quatre doges et une dogaresse couronnée en 1395 comme épouse de Marine Grimani. Faute donc de pouvoir se décider à reconnaître ces origines presque fabuleuses des Justiniani qui prétendaient descendre de Justinien, des Querini qui par- ' laient de Galba et enfin des Cornaro, qui voulaient fixer aux Cornéliens la date de leur race, la comtesse Bastiglia, ayant confondu ces familles parmi celles déjà nommées, c’est-à-dire d’une antiquité égale à celle des Morosini, s’était rabattue, dans son insuccès, sur une seconde classe nobiliaire, qui ne datait que des tribuns Padouans, sans avoir pris part à leur

élection. Déjà la comtesse croyait daigner, bien que ce fut là une antiquité raisonnable : une douzaine de siècles et plus. Mais, ni les Bembo, ni les Sagredo, ni les Dolfino, ni bien d’autres encore, ne voulurent, par une acceptation, avouer que le nom de Morosini valût mieux que le leur. C’est qu’en effet, au point de vue rigoureux de la noblesse, le temps écoulé depuis que se transmet un nom, fait plus pour son illustration, que la gloire personnelle de quelques hommes qui l’ont porté. Déboutée dans la plus vieille aristocratie, la comtesse infatigable essaya de nouvelles négociations auprès de ces familles que l’histoire classe au second rang, comme ne remontant que juste à la fondation du palriciat, ou à l’établissement du grand conseil. 11 s’agissait encore de plus de mille ans, c’était raisonnable. Mais il suffisait qu’on sût l’échec de la comtesse dans ses premières tentatives, poùr quç le même accueil lui fût réservé dans ces rangs nouveaux. Quant à l’autre classe de noblesse, *qui du^ son agrégation' au patriciat pour services rendus à l'État pendant les guifrres • de Chioggia, bien que plusi[àu4 de ses membres eussent eu leur doge, la comtesse ne songea point à s'adresser à cette catégorie.

Elle était désespérée au double point de vue du résultat manqué et de son échec personnel, comme Morosini, loi'squ’un vieil ami de la maison lui parla d’un faux-fuyant qui concilierait à la fois l’arrivée au but cherché, et la petite vengeance à tirer de plus d’une famille vénitienne, qui, tout en se refusant d’échanger son nom contre celui de la jeune comtesse, ne désirait pas moins très-vivement son alliance, dans les termes ordinaires. Les Bastiglia avaient plus de cinquante mille écus de rente en propriétés connues dans la Marche Trévisane, et des capitaux immenses placés dans l’État et dans les banques. La beauté d’Adriana n’ajoutait pas pou à l’ambition dont elle était le texte aux yeux de la jeunesse

f L'u-]itize(>by Googic

vénitienne, et sans les grands parents, intraitables en pareille afTaire, plus d'un beau jeune homme, s’il n'eût consulté que son cœur, — sans parler de sa pauvreté, — eût peut-être consenti à devenir le mari de la comtesse.

Cet état de choses, que la comtesse Basliglia connaissait ou devinait, lui fit, par dépit, prêter l’oreille aux insinuations de son vieil ami. Il s'agissait d’un candidat qui, pour être pris hors Venise, n’en portait pas moins un nom connu dans l’histoire vénitienne. Les ancêtres de celui-ci avaient rendu de grands services à la république au quinzième siècle, partictilièrement lors des guerres contre la Hongrie pour l’occupation de Scutari et d’autres places importantes des rives adriatiques. Des généraux de son nom s’étaient battus à la tête des armées vénitiennes dans les luttes contre Louis XII et le . ^apc Jules II, et la plupart de ses aïeux avaient gouverné pour Venise en Dalmatie et en Grèce. U avait un beau nom, celui d’4j|pe ville de la côte d’Albanie, qu’un des premiers de sa race avait sauvée d’un siège terrible entrepris par un prince de la maison d’Anjou. 11 s’agissait, en un mot, du marquis Durazzo, que le lecteur a entrevu déjà dans deux ou trois circonstances.

L’idée plut à la comtesse. Elle pensa qu’il serait d’un grand effet de donner ce nom de ville à engloutir au lion d’or qui brochait sur le champ du cynople de l’écu de Morosini, et que Faristocratie vénitienne en serait dépitée. A peine s’informal^lle des qualités du prétendant, ainsi que de sa fortune. S’il était pauvre comme tous les Dalmates, à de rares exceptions près, on le prenait au palais Bastiglia sans être obligé de lui fournir un grand état de maison, et on l éservâit tout pour le premier-né de la comtesse , pour le premier fruit de cette greffe : c’était la pensée de la vieille patricienne.

. On fît venir le marquis à Venise. Il se trouva être un homme d’environ trente ans, d’une beauté orientale, dont l’inamobilité des traits eût dérouté Lavater lui-même. Mais ce

Di. ■ '"1 b> LjOOgU

calme n'était que le résultat d’une impassible dissimulation, ainsi qu’on le verra plus tard. Son œil noir avait la plupart du temps une fi.vité qui inquiétait, comme l’immobilité du tigre. Si, dans de rares circonstances, il s’oubliait, presque aussitôt maître de lui, ou du moins des formules visibles de ses passions, le Dalmatc reprenait son impassibilité apparente, et il ressemblait alors à ce Romain dont le renard dévorait le ventre sous sa tunique, sans que son visage trahît la douleur. — Trop petit pour avoir une véritable noblesse dans la tournure, le marquis était peut-être en outre un peu gros pour constituer un élégant cavalier. Faute d’un revenu suffisant pour figurer, il s’était mis, depuis quelques années qu’il voyageait à la recherche d’une chamee d’avenir, à manger son capital.

Tel était l’homme que la comtesse Bastiglia se fit présenter par son vieil ami, et qu’elle lança elle-même dans la plus haute société vénitienne, l’ayant fait précéder de la préface indispensable pour le poser suivant le relief nécessaire aux vues qu’elle avait sur lui. L’ami de la comtesse, qui probablement connaissait son candidat, avait répondu de lui... le moment venu, il accepterait tout.

Disons pour finir que, dès qu’il la vit, Durazzo devint passionnément épris- de la contessina, bien qu’alors il ne sût encore rien de précis sur la cause des bontés incessantes dont le comblait la vieille patricienne.

Il y avait un an environ que le marquis habitait Venise et se trouvait le familier privilégié du palais Bastiglia lorsqu’arriva l’incident du Stelvio. Il avait vaguement su que la comtesse avait été sauvée d’un très-grand péril par un montagnard; nqais comme au fond l’égoïsme et son peu d’affection réeUe pour celle qui le protégeait ne le rendaient sensible qu’à l’heureuse issue que l’accident avait eue dans son intérêt, il n’avait guère demandé d’explication. Depuis sa fréquentation

au palais, jaunais il ne lui était arrivé de se trouver seul avec la conlessina, et si celle-ci savait quelque chose des sentiments du marquis, c’est seulement qu’elle l’avait deviné.

Les choses étaient en cet état, lorsque le Dalmate reçut la première lettre de son ancien précepteur, l’ex-employé rentier d’inspruck. Cette lettre le ,fit rêver. 11 lui sembla reconnaître que les façons de la jeune fille avec lui avaient été plus réservées, plus contraintes encore, depuis le voyage d’Allemagne, qu’auparavant. C’était elle qui avait toujours pris soin de détourner la conversation, lorsqu’il s’agissait de l’incident des Alpes, et lorsqu’il avait été question d’envoyer une récompense au libérateur inspruckois, elle avait fait tous scs efforts pour décider sa mère à remplacer la somme d’argent par un bijou, et la simple ligne par une lettre dont elle avait même dressé le brouillon. Ces petits détails d’intérieur avaient été niaisement racontés au marquis par le comte, un des soirs que celui-ci ne savait que dire, ayant épuisé ses mûriers, et le Dâlmate les avait reçus la veille même du jour où lui arriva la lettre de son ancien précepteur.

Durazzo savait trop bien à quoi s’en tenir sur l’impassibilité apparente des visages pour s’y fier aisément. Il savait que les surfaces calmes des lacs ont leurs courants souterrains. La froide expression des yeux d’Adriana, dans tous ses rapports avec lui, pouvait cacher un feu intérieur; sa conduite dans l’affaire de la récompense à envoyer au prétendu montagnard, plus tard avoué un étudiant, pouvait trahir un secret. Cette beauté vénitienne, d’un type si caractérisé et si voluptueux, ne devait pas servir d’enveloppe à une langoureuse et insouciante fille du Nord ; — sous cette poitrine brune ne pouvait battre une âme blonde!...

Le romanesque de la scène que Bruschall ne décrivit pas plus dans sa lettre que celles qui en avaient été actrices ne l’avaient raconté, pouvait aussi avoir produit son impression

secrète sur cette organisation évidemment ardente, dont le sommeil seul expliquait l’inaction, 'Le marquis le savait : la contessina était loin d’être heureuse avec sa mère. La jeune fille portait toujours l’injuste peine de n’être point un j eune homme, et elle ne devait peut-être retrouver une mère dans l’orgueilleuse patricienne, que le jour où la race des Morosini serait renouvelée par elle. Sans confiance dans sa mère, sans sympathie pour l’homme insignifiant et terne qu’un calcul malheureux lui avait donné pour beau-père, Adriana vivait en elle-même, le marquis l’avait compris. Cette vie-là n’était supportable qu’avec un secret, une espérance, un souvenir au cœur. Une aussi forte nature, un type de ce caractère n’applique pas la masse de ses facultés au seul agencement des couleui's du tapis que la main brode : l’imagination brode aussi ses projets dans la solitude, recolore les souvenirs sur le canevas secret de l’àme comprimée, jusqu’à, ce qu’arrive le jour infaillible de quelque imminente explosion...

La contessina lisait beaucoup. EUe suivait avec zèle ce qu’on appelait alors la litlératnre des lacs : lord Byron, Scott, Goëthfe et leurs adeptes de l’école française. Durazzo avait souvent été désespéré de voir cette jeune fille, qu’il eût semblé plus logique de trouver folâtre, expansive, presque inconséquente même, aussi calme en apparence, aussi recueillie qu’elle l’était. C’était la morne attitude de l’esclave antique, qui amasse feuille à feuille le poison qui le délivrera un jour. La perspicacité inquiète et la finesse orientale du Dalmate lui révélaient que cette jeune fille se reposait dans un parti pris de patience, dans la résolution d’un caractère ferme qui attend l’heure où il pourra éclater et se révéler, avec d’autant plus de succès qu’il aura réussi à inspirer plus de confiance en sa longanimité. Or, comme le marquis n’avait pas le mot de cette belle énigme à la peau dorée, aux cheveux noirs et aux yeux profonds, il s’en désespérait souvent, parce qu’il

comprenait qu'avec une pareille femme, la partie était d'un gain fort problématique pour lui. Durazzo ne se trompait point : fille d’une mère ardente et opiniâtre, Adriana s’était aussi préparé des volontés qu’elle saurait produire, l’instant venu. Son profil, malgré la noble et sévère pureté de ses lignes, ne laissait pas que de rappeler vaguement ce trait distinctif de sa race, dont le rancuneux Timoteo prétendait que son père lui avait toujours recommandé de se défier. Chez la jeune comtesse pourtant, ce n’était que cette courbe judaïque de la Rebecca, tandis que chez la vieille Vénitienne, qui n’avait jamais été jolie, cette courbe s’exagérait jusqu’à rappeler plus nettement que ne l’eût peut-être voulu la majesté patricienne, les traits de ces sorcières qui, de leurs longs bras maigres, accommodent de si étranges ragoûts dans la chaudière de Macbeth. Un poëte byronien eût fait de la Morosine, Titania, la fée charmante, et de sa mère, la vieille fée de la Wisper!

Mais Adriana nous a entraînés dans un petit sentier qui nous écarte trop du but actuel ; revenons au grand (^emin de ces explications, où nous trouverons le marquis.

Le jour où il reçut la lettre de Bruschall, il s’en fut voir la comtesse, et lui annonça qu’il se trouvait par hasard informé de l’arrivée prochaine de l’homme qui l’avait assistée dans le danger, lors du passage des Alpes. Ne voulant pas, sans nécessité, produire des insinuations qui, si elles étaient un jour connues de la jeune fiJle, la lui aliéneraient d’une façon inquiétante, il jugea plus prudent de ne parler que des prétentions probables de l’étranger à une plus forte récompense que celle qu’il avait reçue, et des réclamations que sans hul doute il se disposait à faire.

— Je le consignerai à ma porte! dit la comtesse. Il a reçu mille florins pour son coup de pistolet, la chasse a été bonne!... Je n’aime pas qu’on me taxe, et dans ce cas c’est

Digiii.^^6u by G.ooglr

LE POIGNARD DE CRISTAL <Jl

'en rappeler de ce cpie j’ai fait... ce qui impliquerait que j’ai mal fait. Si l’idée m’en était venue, j’aurais envoyé dix mille francs à ce jeune homme... J’ai dit trois, je ne sais pourquoi; mais c’est fait, et bien fait... S’il se présente, je donnerai des ordres...

Durazzo fut rassuré. Le surlendemain, Otbert vint chez lui. On sait avec quelle perfidie il l’accueillit, et lui conseilla une démarche dont le mauvais effet sur l’esprit do la com- . tesse prévenue devait surtout s’augmenter de son inopportunité, c’est-à-dire le moment des funérailles du comte Alvise. Le marquis s’était fait le raisonnement suivant : — Ce jeune homme est fier, sa démarche le prouve, et ce bon homme d’Inspruckme le dit, Deux ou trois tentatives infructueuses au palais Bastiglia le blesseront, il en reviendra à mon intermédiaire qu’il a d’abord refusé. Alors je lui offrirai de faire pour lui la restitution, et j’aviserai de donner aux yeux de la comtesse à cette démarche significative l’interprétation du dépit d’un exigeant ou d'un ambitieux déçu. Le mieux serait de faire garder la somme à ce blondin... j’essayerai; enfin je verrai à la lui faire donner aux pauvres, en promettant de le dire à la comtesse, ce dont je n’accomplirai que ce qu’il faudra. -Puis d’ailleurs elle part pour Vienne sous peu de jours, je renvoie l’étudiant à son protecteur, et notre belle sournoise, guérie des aventuriers, cherche un autre idéal dans Bürger ou dansUhland, en attendant que l’inflexible volonté de sa mère lui apprenne ce qui est décidé d’elle. Si je deviens jamais comte Morosini... je saurai quoi faire des poètes et des lunatiques qui viendront soupirer trop près de la comtesse !

Ces charmantes dispositions avortèrent, comme on sait, par suite de la détermination un moment énergique que voulut prendre Otbert, au reçu de la lettre de Bruschall, détermination qui, on l’a dit, consistait à renoncer d’user de l’offre que lui avait faite le marquis, de l’introduire au palais après ’

les fôtes, c’est-à-dire lorsque celui-ci savait que la comtesse quittait Venise. Cette crise de courage eut pour résultat la lettre de renvoi direct de la somme, lettre à laquelle, dans ses préoccupations domestiques, la comtesse ne prit pas garde, ou qu’elle ne vit pas, et qui, tombée dans les mains d’Adriana, qui la prévoyait sans doute, amena de la part du comte l’invitation évidemment dictée à cet homme sans volonté par celle qui, ne comprenant rien axix préventions de sa mère, avait eu à cœur de les réparer, ayant entre les mains la preuve éclatante de leur injustice. Elle ne laissa pas son beau-père tranquille qu’il n’eût fait appeler l’étranger, et bien que le comte n’éprouvât point un très-grand élan à s’aventurer dans une démarche qui était en opposition formelle avec ce qu'avait fait la comtesse, la lettre d’Otbert, lettre qui le montrait noble et désintéressé, fut l’arme à l’aide de laquelle la jeune fille triompha des pusillanimités du vieillard. On sait le reste, et l’on apprécie à présent, dans toute son étendue, le dépit que dut éprouver le marquis Durazzo, lorsqu’il trouva Otbert et Adriana en présence, dans le cabinet du comte. Sa rage secrète fut d’autant plus grande, que l’étonnementmanifesté par la jeune fille, en voyant qu’Olbertet le marquis se connaissaient, faisait craindre qu’elle ne se fît jour désormais dans le mystère des mauvais vouloirs que la vieille comtesse avait montrés à l’égard de celui qui les méritait si peu.

Ces divei’ses explications présentent, ou sousun nouveau jour, ou sous une lumière plus précise, nos divers personnages. Nous serons désormais plus à l’aise pour les faire agir, chacune de leurs actions étant plus facile à interpréter dans son but ou dans ses conséquences, et la phase où nous en sommes du récit étant plus nettement établie, puisqu’elle présente notre héroïne dans l’exacte position de cette jeune fille poursuivie par les deux bergers Idas et Arcon, dans l’églogue de Calpimnius imitant Théocrite !

l'aube de l’amour.

C'était biea la Ténus des premiers vers . de Lucrèce ; i voir sa danse libre et sans

ceinture, on n'eùl guère songé à appliquer à cette muse, ou |>lutôt & celte Hcuade entraînante, le vers d'Horace :

' JoBotoque Kjmpbis giatiia daoratts.

Eh bien donc... avouons-le de bonne grâce, oui, Adiiana... mais plutôt demandons à notre lectrice ce que la femme qui va aimer éprouve déjà ; et que son souvenir supplée à ce que nous voudrions dire I

L'amour, suivant nous, est pom- le cœur ce que le soleil est pour la nature. L'amour et le soleil ont lem* aube : l'indifférence, c'est la nuit du cœur.

11 est dans la marche du temps une heure indécise, où les épaisses ombres qu'on prétend être l'état normal du ciel se teignent à l'Orient de vagues reûets, si pâles encore, qu'on ne sait, comme Roméo devant quitter Juliette, comme Léandre aux bras de la tendre Héro, si c'est un météore qui passe, ou bien les lueurs avant-com'rières du jour.

De même il est dans la vie du cœur un moment où la longue paix de ses années premières est troublée par une vague inquiétude qu'on ne saurait définir...

Là toute la nuit n’est plus ombre ;

Là tout le cœur n'est plus silence...

Des projections lumineuses teignent l’ombi'e de la première;

Un nom vibre et retentit dans les échos du second...

Peu à peu l’aurore se développe et ses teintes charmantes s’enflamment, en chassant devant elles la nuit, qui semble résister... mais en vain !

De même l’aube amoureuse qui se lève sur le cœur en chasse le repos...

Et grandissant toujours, la lumière envahit le ciel, met l’azur où régnait l’ombre, comme pour préparer un champ digne de sa course, à l’astre qui va surgir.

Ainsi l’âme s’inonde d’une sensibilité inconnue ; des harpes longtemps muettes y frémissent... On voit déjà sur le monde se dérouler de splendides perspectives naguère cachées ;

De même le cœur entrevoit mille délices qu’il n’avait point soupçonnés...

D’un côté le soleil se lève ;

De l’autre enûn apparait l’amour !

Âdriana en était donc alors à l’aube de cette délicieuse transformation de son être. Inquiète et charmée à la fois, elle interrogeait son cœur. Repoussé des tendresses maternelles, inactif jusque-là, ce cœur avait amassé des forces ardentes qui n’attendaient que l’élu pom*l’en envelopper...

Le marquis avait donc deviné juste ! A l’égoïsme patricien de sa tnère, la jeune fille s’était promis d’opposer l’inflexibilité de son parti pris. L’altière comtesse avait inoculé à sa fille une fermeté qui, dans cette circonstance, devait lutter contre la sienne propre. Après une enfance écoulée sans caresses maternelles, au sein d’une famille uniquement occupée de celui qui devait transmettre à l’avenir l’orgueil du nom, après une adolescence et une première jeunesse sans joie, sans sollicitude, et abreuvée de larmes secrètes, Adriana, lorsqu’elle fut en âge de comprendre la raison de cet abandon injuste, jura d’obtenir un jour du sort un dédommagement à toutes les souffrances et les dédains dont on avait meurtri son jeune cœur. Cédant aux élans de cette nature ardente qui couvait

Digilized by Cooglc

mystérieusement dans son sein, elle s’était dit : Celui que j’aimerai me vengera de ceux qui ne m'ont point aimée !

Fermement décidée à choisir elle-même son bonheur, elle put désormais souffrir sans se plaindre. Comme autrefois Hélène méditant son voyage avec le royal berger de l’Ida, elle avait conçu une charmante odyssée d’amour avec le bienairaé de son cœur, sans égard pour les combinaisons ambitieuses de sa mère. Celle qui avait laissé son enfance sans càresses et sans sourires, ne disposerait point de son avenir de femme, au profit des spéculations de son orgueil. Ni exhortations, ni-prières, ni larmes même, ne devaient ébranler la résolution de cette ülle résolue. Si l’époux que des calculs aristocratiques désignaient lui plaisait, par hasard, tant mieux pour sa mère ! Mais si son amour choisissait en dehors de ces calculs, Adriana avait hrévocablement arrêté d’opposer son égoïsme de cœur à l’égoïsme du patriciat. Cela Juré, elle attendait !

C’est parce que pareille détermination avait été de bonne heure arrêtée dans cette charmante tête, rendue précoce par la souffrance et le travail d’idées de l’isolement, qu’Adriana put offrir au monde cet impassible visage que Durazzo, dans les alarmes et les inquiétudes de sa passion, avait deviné n’être qu’un masque.

Si, pour compléter ce petit examen d’ensemble, nous passons de l’état moral à l’état physique de la contessina Adriana, nous croirons avoir offert au lecteur les explications suffisantes pour lui faire mieux apprécier la conduite de celle que nous pouvons presque appeler notre héroïne, quafiûcation à laquelle ses droits vont augmenter de page en page.

Notre héroïne donc (les Italiens ont en place de ce mot classique et usé celui de protagonista, c’est-à-dire personnage principal), notre protagonista, dirons-nous en parlant d’une Italienne, avait alors vingt ans. Elle était dans tout

Digilized by Googl

l’harmonieux développement de sa riche natureetde sa beauté. La vie bouillonnait en elle comme dans une nouvelle Éve, comme la sève printanière dans le sein du bouton, qu’un nouveau jour de soleil suffira pour rendre fleur... car l’imprudente mère ignorait le secret de nuits passées sur un balcon, pour fuir la dévorante solitude de sa couche. L’innocence d’Adriana n’était pas l’innocence de la Marguerite de Goëthe... son imagination et sa forte nature ne lui avaient guère laissé que celle des nymphes de l’cglogue latine, avant leur entrée dans les bois virgiliens. Ce qu’elle n’avait pu apprendre, elle l’avait deviné ; ce qu’elle n’avait point éprouvé, elle l’avait compris. Cétaiintalieiine de race, comme au temps passionné des Catarina Cornaro et des Bianca Ca|iello, et non la Vénitienne actuelle du beau monde, que rien ne distingue dans son type des femmes du Nord que l’Angleterre, la France, la Pologne et la Russie envoient par delà les monts .‘^'Adriana, vraie fille de l’Adriatique, portait dans ses veines l’inoculation des ardeurs sulaires de sa patrie, comme la créole, cette voluptueuse image de la précocité physique.

Ceux des lecteurs qui tiennent formellement à savoir de quelle nuance les gens dont on les entretient ont les yeiix et les cheveux, ne dédaignent ordinairement pas non plus d’apprendre la couleur favorite des vêtements portés par la femme à laquelle on tente de les intéresser. Or donc, pour en finir avec ces renseignements, plus ou moins importants dans l’espèce, nous dirons aussi comment Adriana s’habillait.

Chose singulière, et qui n’est pas sans exemple parmi quelques esprits de femmes à part, la jeune patricienne, depuis l’âge où elle avait pu elle-même disposer du choix de ses toilettes, s’était formellement vouée au noir, comme règle générale, et au blanc pour les exceptions, c’est-à-dire les bals, les réceptions, les circonstances d'étiquettes enfin. L’hiver, du velours; l’été, des soieries, tout cela du plus noir : c’était

un parti pris, si rigoureusement suivi, que les Vénitiens l’avaient surnommée la Dame noire... Qui sait! peut-être un peu aussi par allusion au ton brun doré des épaules sur les- - quelles tombaient de si beaux cheveux non moins noirs que les vêtements !

Notre brune Morosine avait horreur des bijoux, ne tolérait guère les dentelles, et ne connaissant pas de fleur noire, souffrait à peine quelques bouts de rubans dans sa toilette. Hors son linge et sa robe de velours ou de soie, suivant la saison, elle ne portait donc jamais rien de ces atours dont raffolent les femmes et dont se dépitent les maris aux jours d’échéance. Une chose qu’il nous faut dire , bien qu’elle entre dans des détails très-intimes et qu’on pourra se demander comment nous le savons, c’est que... (plus d’une lectrice en séchera de dépit, excepté vous, madame...) c’est, disons-nous, que la belle Adriana ne portait point de corset : une agrafe à la robe et tout était à sa place, fièrement, inflexiblement; et les grâces de sa taille ïi’y gagnaient pas peu en souplesse, en lascive morbideaa, comme on dit dans sa langue qu’ici Ton ne saurait traduire. Donc, c’est entendu, chaque fois qu’elle est nommée , qui lit désormais , voit la jeune patricienne chaussée d’un bas de soie noire et d’un petit soulier dont nous ne chercherons pas à préciser l’étoffe, vêtue de son ample robe, toujours noire, dont le velours durant Thiver monte jusqu’au cou et descend jusqu’aux poignets, tandis que l’étoffe, plus légère dès que vient la belle saison , remonte aussi haut que possible au-dessus du coude , et descend si bas , au corsage , qu’en nous abstenant de dire précisément jusqu’où, nous Tavons déterminé. Pourtant, empressons-nous d’ajouter que rarement, dans ce dernier cas, elle se trouvait hors de sa chambre sans aucune espèce de petit brouillard de point de Malines, noir nécessairement, et qui, étendu, replié, roulé, suivant Toccurrcnce, flotlait toujours sur son cou, ondulait

(l’une (îpaule à l’autre, sans cesse tracassé, tiraillé, tourmenté par des mains soigneuses à remédier aux indiscrétions de la robe.

Durazzo avait fort à se plaindre de ces pointes de fichu, si impitoyablement ramenées en croix, dès qu’on l’annonçait de l’antichambre, et ne laissant à son imagination dépitée que la ressource de juger des idéalités du ciel à travers les gazes nuageuses. Finissons cet inventaire en rappelant que de corset, il n’y avait pas l’ombre, que ni mains, ni poignets, ni oreilles, ni cou ne connaissaient les bagues, les anneaux, les bracelets, ni les colliers, ces charmants gri-gri des Hottentotes et des petites-maîtresses de la Cafrerie, et que sa coiffure n’était jamais que tresses, bandeaux ou enroulements, soit comme la reine Berthe, selon Mœris, soit enCn comme les statues du Bas-Empire. Les ondulations naturelles de la chevelure d’Adriana suffisaient pour donner toute la grâce imaginable à ces sévères dispositions, desquelles eût raffolé Van- Dyck, et tortillaient dans sa nuque mille petits cheveux indisciplinés, dont les derniers, si fins et si clair-semés qu’ils fussent, descendaient peut-être un peu bas, entre les régions où les ailes croissent aux anges, pour conserver leur nom... Aussi bien la lèvre supérieure d’Adiiana , interrogée à cet égard, n’eût- elle pas été de son côté sans avoir quelque petite chose à répondre... mais si peu que c’était charmant!... Finissons-en, et pour dernier trait, disons que jamais le fer de Merlini, le coiffeur vénitien à la mode, n’avait, de son étreinte chaleureuse, pressé boucle de la jeune fille, bien différente en cela de quelques beautés qui passent la moitié de leur vie à s’ingénier dans leur tète pour se parer de ce qu’elles ont dessus, et qui, si elles le pouvaient, mettraient volontiers leurs cils en papillotes !

Tout cela dit, maintenant aux faits,

Otbert s’était décidé à attendre une seconde visite au

Digilized by Cooglc

palais Bastiglia, avant que de... partir? dira-t-on... non!... devons-nous avouer : avant que de répondre au digne Bruschall, qui, connaissant l’amour, pour en avoir entendu parler et avoir lu Théocrite et Ovide, n'était pas sans inquiétudes sur les conséquences du fatal passage des monts. Bruschall savait toutes les folies, les extravagances et les hardiesses auxquelles se laissent emporter les amoureux ; non pas, nous le répétons, que le digne bureaucrate eût jamais été en butte à des élans pareils, mais bien parce que son expérience s’était formée à voir tout ce qui fut entrepris et accompli par trois ou quatre Inspruckois, l’un après l’autre démesurément épris de sa femme, trente ans auparavant, et qui avaient plus d’une fois escaladé son balcon durant des nuits sans lune.

Qu’cût-il donc pensé, craint et redouté, le prudent Germain, si le jour où, d’après son calcul, il devait voir arriver Otberl à Inspruck, il eût pu, muni pour un moment du miraculeux anneau de Gygès, se trouver transporté à Venise, et reconnaître son protégé, appuyé sur le balcon de marbre du palais Bastiglia, au milieu des douces pénombres d’une soirée italienne, au sein d’une atmosphère chargée d’enivrantes émanations floréales, causant avec une belle jeune fille, qu’à son profil de camée antique découpé en noir sur le cadre éclairé de la fenêtre, il n’eût pas manqué de reconnaître sur-le-champ pour la demoiselle aux syncopes du Stelvio?...

Les choses en étaient pourtant à ce point I Notre héros n’ayant pu résister au désir de donner suite à l’avis qui lui avait été communiqué de la part d’Adriana, au sujet des réceptions du palais, s’y était rendu le jeudi suivant. Il y avait au salon quelques hommes, et Otbert avait été présenté comme un docteur allemand. A vrai dire, celui-ci crut remaiquer un peu de gêne dans les manières du comte, qui ne l’appela plus son cher, et qui, revenant au contraire à son

ancienne tactique, se confondit en politesses fort cérémonieuses, lui parlant de l’honneur qu’Otbert lui faisait en lui rendant visite de nouveau. Otbert prit de ces façons ce qu'il en devait prendre, et songea pour la première fois que cet homme si honoré ne lui avait ni apporté ni même envoyé sa carte, après leur première entrevue. Cette pensée répandait un peu de gêne dans l’attitude du jeune homme, car dans le monde il est tacitement convenu que celui qui, présenté ou recommandé, fait une première visite, ne peut rigoureusement se considérer comme autorisé à en faire de nouvelles, qu’autant que la première lui aura été rendue , c’est-à-dire que la personne visitée tient compte de la recommandation, fait cas de la présentation et est disposée à donner suite à l’une ou à l’autre. Or, le comte Bastiglia n’ayant pas fait de démarche en ce sens auprès d’Otbert, durant les trois jours qui s’étaient écoulés depuis la première entrevue, celui-ci , s’il eût été plus formaliste que désireux de revoir Adriana, ne se fût pas ainsi présenté de nouveau. Ces choses auxquelles notre héros n’avait point pensé jusque-là, faute d’une pratique suffisante du grand monde, lui apparurent clairement dès qu’il vit l’attitude compassée du vieux patricien. Otbert auquel celui-ci était venu offrir une place dans un wisht qui se formait, l’entendit dire à la jeune comtesse , un moment après :

— Est-ce qu’il part bientôt, monsieur... comment donc?.,, monsieur Erichsen ?

— Je suppose bien que si vous me faites cette question , c’est par crainte, et non par désir... répondit froidement Adriana, qui avait l’habitude d’user de son franc parler avec son beau-père.

— Oh ! sans doute! sans doute !... fit le comte en rompant là.

La jeune fille vint sur-le-champ droit à leur hôte, dont l’avaient tenue écartée jusque-là ses petits devoir de maîtresse

de salon par intérim. Le wisht se trouvait formé entre le comte et trois autres amateurs vénètes. Un groupe rassemblé sur un divan était en pleine discussion sur les mérites d’une chanteuse de la Fenice. Otbert, un peu par contenance, sans doute, feuilletait un album, lorsque Adriana lui dit :

— Venez voir, monsieur Erichsen, les reflets de la lune sur les coupoles de l’égliSe de la Sainte I

Otbgi’t suivit la jeune fille sur le balcon du salon. Nous croyons qu’il n’y avait pas de lune... Mais c’était une de ces nuits printanières qu’on pourrait appeler un clair d’étoiles. En eflet, l’air offrait une transparence presque égale à celle que donne la lune, moins les rayons. Celte belle nuit bleue avait un mystère qui faisait rêver. De moment en moment, on voyait glisser sur le canal une sombre gondole avec sou petit fanal où scintillait une lumière rouge. Tout élait calme, profondeur, silence ; dans la sonorité de cette ville de marbre, où tout monument est un nid d’échos, on eût entendu de bien loin le bruit d’un baiser!

En arrivant sur le balcon, Otbert et Adriana ressentirent, presque instantanément dans leur âme, les influences de cette belle nuit, comme leur corps en reçut l’ombre. Us restèrent d’abord longtemps sans parler. Ce fut une volupté douce, une rêverie pleine de charmes, qui noyait leur cœur et confondait leur pensée. C’était bien là ce dolce sentire du poète d’Arqua, situation si délicieuse qu’on tremble qu’un mot ne vienne tout gâter, comme le fait la pierre qui tombe sur la surface du lac calme, miroir du ciel. Leur âme aussi reflétait le ciel, et pas un nuage alors ne se mêlait à l’azur de leurs sensations. C’était la première fois que la jeune tille se sentait sous la puissance d’une aussi douce rêverie, et Olbert n’avait jamais subi de si enivrante extase, si ce n’est dans quelques rares contemplations de poète inspiré. Us ne se regardaient pas, mais ils se savaient là, et c’était assez... Pourtant la jeune

ülle s’arracha la première à ce dangereux silence, plus dangereux cent fois que les discours les plus insinuants de lèvres qui retiennent le mot amour et le laissent respirer. Des sensations pareilles disent tout au cœur...

— Que regardez-vous donc ainsi dans le ciel? murmura Morosine, pour ne pas détruire complètement par ses premières paroles l’harmonie de leurs pensées.

— J’y lisais votre nom, mademoiselle, répondit tout simplement et tout hardiment Otbert.

— Je croyais que c’était notre mer Adriatique qui murmurait mon nom, dit-elle; mais le lire au ciel!...

— La mer, en ce moment, vous nomme, c’est vrai! ses petites lames m’ont appris ce nom, un soir qu’au Lido je cherchais à me le créer... Mais le voici également écrit là-haut... voyez !

Et, disant cela, Otbert montrait à la jeune ülle certaines combinaisons d’étoiles, à l’aide desquelles il avait en effet pu construire les premières lettres de ce nom dilaté dans son cœur.

— Vous le voyez ! dit-il, le voici tracé en clous d’or sur cette voûte céleste... en ce moment, non-seulement les flots de l’Adriatique murmurent votre nom à la plage, mais aussi la surface unie de l’eau le reflète... on peut donc l'y lire et l'y entendre...

— Le ciel est comme nos vieux palimpsestes du palais ducal, dit Adriana en souriant, on y trouve tout ce qu’on veut... les étoiles se prêtent à toute fantaisie alphabétique !

Otbert pensa nécessairement qu’elle en avait deux dans les prunelles, mais ne le dit pas, de peur de paraître banal ou exagéré ; il donna une autre forme à son idée et reprit :

— Si les étoiles sont les yeux par lesquels le jour regarde dans notre nuit, vos yeux sont le reflet de ces regards du ciel.. . (Hum! quel style ! pensa le rédacteur du Kundschafïer.)

— Dites tout hardiment que j’ai deux .étoiles en place

d'ycuï! répondit Adriana en riant; alors mes paupières seront les nuages qui, de temps en temps, les voilent; quand je pleure, il pleuvra... et mon sourire sera le soleil !

— Je savais que l’esprit sacrifiait tout... répondit Otbert; mais, au moins, je croyais qu'il restait égoïste !

11 y eut un silence. Cette fois le jeune homme regardait sur l’eau. Une gondole passait sous le balcon. Adriana cassa une branche d’un chèvrefeuille qui courait dans les colonncttes , et la jeta adroitement à la tête du gondoher :

— Chante ! lui cria-t-clle.

Le gondolier regarda en haut, vit le couple encadré dans la croisée lumineuse du salon, et, prenant bien la chose, il entonna le chant populaire si connu :

Ah t ti voglio bm assai...

Mais il fut brusquement interrompu par la personne qu’il portait, et bien que la gondole eût alors dépassé le palais, on sembla se raviser, la barque retourna, aborda au perron, et y déposa quelqu’un... — Un'importun ! ne put s’empêcher de dire Adriana, qui songea qu’il lui faudrait aller servir le thé, faire les honneurs...

^ — Que de fois, reprit-elle, en voyant ces mystérieuses gondoles closes et silencieuses, glisser ainsi sur la lagune, ou disparaître dans les petits canaux, j’aurais voulu savoir qui elles contenaient!

Un jour, j’ai vu ainsi passer la vôtre, dit la jeune fille. N’avez-vous pas à votre service le vieux Timoteo ?

— En effet... je passe quelquefois ici. Le vieux triton regrette le palais, et aime à le revoir...

— J’avais pensé à le faire reprendre, car maintenant ma mère a oublié sa colère contre lui... mais puisque vous l’avez.*.

— 11 n’en est pas moins à votre disposition... dit Otbert;

j’en trouverai un autre. Il vous est fort attaché et fort reconnaissant, je ne dois pas vous priver de scs services...

— Nous en reparlerons!... Voyons, maintenant que nous nous connaissons, diles-moi ce qu’il vous semble de la conduite de ma mère à votre égard...

Otbcrt, mis à son aise, raconta tout ce qu’il put dire de ses

• pensées, et aussi un peu de ses sensations aux premiers jours de son arrivée à Venise. 11 put dans ses explications, souvent excitées par la contessina, laisser percer des pensées d’un ordre qu’il lui eût été difficile de produire en dehors de l’explication demandée. Cette matière fit en outre naître entre eux une foule d’incidents de conversation , qui laissèrent éclater des mots ardemment recueillis, si timidement prononcés qu’ils fassent, ou si adroitement mêlés qu’ils passassent dans le courant des explications ou des objections. Adriana en était à demander à Otbert s’il avait pensé la voir, lorsque le comte-le fit prier de passer au palais pour la première fois... mais le jeune homme, qui allait tout franchement parler des soupçons que lui avaient inspirés les agitations de la portière de soie, en fut empêché par l’apparition d’un domestique dans l’embrasure de la fenêtre.

— Monsieur le comte prie mademoiselle de vouloir bien offrir le thé... dit celui-ci.

Adriana se retourna avec dépit et jeta un flamboyant regard dans le salon :

* — Ah! cette gondole! dit-elle. Puis elle rentra.

Otbert, resté seul, chercha à son tour quel était le fatal personnage qui était venu lui ravir la phase la plus significative peut-être de cette soirée inespérée : c’était le marquis Durazzo.

— Ah ! cet homme ! encore cet homme ! se dit Otbert, qui, par délicatesse avait évité de parler du marquis dans les explications qu’il venait de donner à la jeune fille.

Il resta sur le balcon à essayer de récapituler tout ce qui venait d’être dit, dans cette soirée printanière. Il redemanda

à chaque brindille des chèvrefeuilles les phrases dont voulait s'assurer sa mémoire, et à chaque fleur souvent balancée jusqu’aux lèvres de la belle jeune fille, tandis qu’elle parlait, les mots les plus doux dont son cœür respirait le souvenir comme un parfum. Puis enfin, il pensa qu’il fallait partir, et s’il avait pu, transporté par des ailes d’aigle, s’envoler de ce balcon, sans franchir le salon où l’attendaient lés froides formules de l’étiquette, il eût été le plus heureux des hommes... ou des oiseaux, comme on voudra dire. Mais, faute d’être ainsi transfiguré, Otbert, réduit à la misérable condition de franchir à son départ des escaliers mondains (chose bien décevante, en vérité, pour un homme qui vient d’escalader le ciel et de lire dans les étoiles!), notre héros donc se décida, comprenant qu’Adriana ne reparaîtrait plus sur le balcon, à rentrer au salon, d’où par bonheur il put s’esquiver d la française, comme on dit en Italie, c’est-à-dire sans prendre congé. Pourtant, en partant il essuya deux regards : l’un fut comme une flèche amoureuse décochée par le bel arc noir des sourcils de la jeune patricienne... l’autre, la projection sanglante d’un œil enflammé de rage, dardée sur lui par le marquis. A l’un, Otbert ouvrit son cœur ; à l’autre il opposa le bouclier de son dédain.

Quelques jours après on annonça un bal chez une grande dame russe, qui passait l’hiver à Venise. On parlait beaucoup de ce bal, qui devait être fort brillant, et pour lequel il avait été fait des invitations nombreuses. La veille, Otbert se promenant sur la Piazzetta vers le coucher du soleil , aperçut la jeune cqrntesse Morosini, accompagnée d’une vieille soubrette. 11 brûlait du désir de l’approcher, mais n’osait. Celleci le sauva de ses hésitations par un petit signe. Il l’accosta. Au reste, c’est une mode vénitienne ; les dames sont ainsi escortées de leurs connaissances lorsqu’elles font leurs rares apparitions sur la place Saint-Marc ou sur la Riva.

lor.

— 11 faut que vous veniez à ce bal demain, dit Morosine.

— Cela pourra pourtant souffrir quelque difflcuité, répondit en riant le jeune homme, car je ne suis pas invité, et je ne connais même ni la comtesse Antolka ni personne qui l’approche.

— Vous vous trompez... je dirai au comte Bastiglia que vous désirez voir une réunion de la société vénitienne, et il vous fera envoyer une invitation... d'ailleurs, il faut bien que vous y veniez, puisque vous m'invitez pour deux valses...

— Et aussi pour le cotillon? ajouta plaisamment Otbert.

— C’est vrai... pour le cotillon aussi ! reprit en souriant la belle fille des doges.

Le lendemain, Otbert reçut pour le bal une invitation à laquelle était jointe la carte de visite du vieux comte. Tout était donc au mieux à ses yeuxl Mais le jeune homme ignorait que cette invitation et l’envoi de cette carte avaient été la cause d’un débat assez soutenu entre la contessina et son beaupère. 11 y avait là dedans du Durazzo, lequel, le lendemain de la scène du balcon, avait passé une grande heure tête à tête avec le comte dans son cabinet. Le vieux patricien objectait à sa belle-Qlle la crainte de déplaii'e à la comtesse sa femme absente, en faisant ces prévenances et cet accueil à un étranger sans nom, et qu’on ne pouvait aussi légèrement, en échange du prix qu’il avait refusé pour le service rendu, admettre ainsi dans l’intérieur de la famille. 11 était évident que ces exagérations étaient venues au vieux comte par les soins du marquis , armé des terreurs que la comtesse inspirait à son insignifiant époux. Quoi qu’il en fût, celui-ci demanda l’invitation de bal, et envoya sa carte. C’était le titre nécessaire à Otbert pour se représenter aux réceptions suivantes du palais; il fut heureux de voir ainsi toute chose régularisée. Le soir, il se rendit au bal.

Suivant son habitude, la comtesse Adriana y parut entière-

ment vêtue de blanc. Elle portait sur- du moiré une robe de point d’Angleterre d’un prix fou : une simple épingle de verroterie de Murano ressortait dans ses tresses noires, qui, soyeuses et pesantes, s’enroulaient autour de sa tête comme celle de cette vierge un peu mondaine qu’on voit dans VJtinonciation de Paul Yéronèse, au musée vénitien. Getle parure, à la simplicité de laquelle suppléait l’éclatante beauté de la jeune patricienne, était complétée par un bouquet venu de Florence. C’était pour Venise, la ville sans fleurs, un luxe égal à celui des diamants et des perles dont étaient parées bien des épaules maigres.

Otbert eut ses deux \alses. Beaucoup de personnes se demandèrent quel était ce beau jeune homme qui valsait si bien. Chacun inventa sa réponse. La grande dame qui donnait le bal répondit aux questions qu’on lui fit, que le comte Bastiglia le lui avait présenté.

Dans le monde, Adriana remplaçait le petit brouillard de tulle noir qui, au palais, manœuvrait d’habitude si coquettement sur ses épaules, par une écharpe qu’elle laissa glisser sur le siège où Otbert vint chercher sa danseuse, pour s’élancer avec elle dans le tourbillon qu’entraînaient les plus électrisantes valses de Strauss le Viennois. Comment notre amoureux ne devint-il pas fou? On ne sait ! L’esprit des nerfs le soutint sans doute, et l’empêcha, ivre qu’il était, à tenir dans ses bras une pareille femme, de tomber avec elle et de l’entraîner dans les abîmes fantastiques où s’était engouffrée sa raison. De loin en loin, le marquis Durazzo lui apparaissait comme une ombre, comme un génie fatal traversant son ivresse, comme un corbeau sinistre, ou un nuage mal fait souillant son ciel. Vint l’heure du cotillon, ce dernier soupir des bals. Valsant, dansant, causant, se reposant côte à côte, usant enfin de tous les privilèges de ce genre de plaisir, dans ses figures capricieuses et variées, les deux partenaires se li-

is

Êf

Digiti.:ecl by Gou>^le

vrèrent si naturellement au bonheur de la fête, que l'attention se concentra plus d’une fois sur eux.

Le lendemain, tout Venise parlait d'un étranger qui avait dansé quatre fois, d'autres dirent six, d'autres dix... avec la jeune comtesse Morosini, et auquel on supposait qu’elle avait donné son bouquet en montant dans sa gondole...

Dans la nuit même, le marqujs Durazzo partait pour Vienne, après avoir passé deux heures en conférence dans le cabinet du comte Bastiglia.

Page 1