L£S DEUX LETTRES
Au lieu de nous plaindre de ce que les roses oui des épines^ l'cllciiousnous de ce que le buisson d’opines a des roses.
Olbert sentit qu’il se perdait follement par toute prolongation de séjour à Venise. Les pensées qui s’étaient agitées en lui, le soir du Lido, ce qu’il avait éprouvé de fortes sensa-
lions en apercevant dans le caveau des Morosini un tombeau qui attendait la contessina, tout lui révéla qu'en secret son cœur avait bien plus sérieusement gardé l’image de la jeune patricienne, que ne voulait le reconnaître ou l'avouer sa raison. Otbert, le lendemain des funérailles du comte Alvisc, se sentant dans une crise de courage, résolut d’en profiter pour brûler ses vaisseaux. 11 prépara donc une lettre pour la corai tesse Bastiglia, renonçant ainsi à profiter des offres du marquis Durazzo pour arriver jusqu'à elle, et revoir sa fille. Voici ce que le jeune homme écrivait :
K Madame la comtesse,
» J'ai eu l'honneur de me présenter deux fois à votre palais, sans obtenir celui d’être reçu. Mon seul but était de faire entre vos mains la restitution d’une somme qui ne pouvait i cster entre les miennes. Si le hasard m’a rendu assez heureux pour vous servir en quelque chose, j’aime mieux penser que jo puis avoir la plus légère part que ce soit à votre reconnaissance, que d'abdiquer mes droits à pareil honneur, en gardant votre or.
» Ci-joint l'envoi que vous avez bien voulu me faire.
» Je reste à jamais,
» Madame la comtesse,
» De Votre Excellence,
» Le très-humble serviteur,
» Otbert Erichsen. »
11 laissa s'écouler encore un jour, afin que sa lettre ne tombât point au milieu des dernières préoccupations qu'avait dû laisser, au palais Bastiglia, la cérémonie funèbre, puis il envoya Timoteo remettre ce pli au valet particulier de la comtesse.
Lorsqu’il pensa que la somme et la missive devaient être entre les mains de la vieille patricienne^ il se sentit plus à Taise. Sa raison consolait son cœur. 11 résolut d’en finir le plus promptement possible avec la visite des monuments d'une ville où il pouvait ne jamais revenir, et de partir immédiatement après.
Partir pour où?
Olbert ne savait... il partirait, il y semblait décidé : c’est tout ce que nous pouvons dire. Le cœur désespéré donnait bien le conseil imprudent d’attendre à Venise la réponse d’une lettre écrite au vieux Bruschall, pour avoir son avis. — Mais la raison, qui n’était pas dupe de ce faux-fuyant sentimental, objecta logiquement qu’on pouvait se faire adresser cette réponse dans une autre ville d’Italie... Otbert ne savait auquel entendre; un fait imprévu vint redoubler scs perplexités.
11 apprit par son gondolier que la comtesse Bastiglia partait pour Vienne.
— C’est Beppo, son valet de chambre particulier, qui m’a appris cela tout à Theure, dit le vieux Timoteo. Ah ! si je voulais parler !
—Que dirais-tu? demanda Otbert troublé par cette nouvelle. Sais-tu le motif de ce voyage, et avec qui le fait la comtesse?
— Non... non, à la vérité, padron mio, je l’ignore... mais il ne tiendrait qu’à moi de le savoir !
— Et comment ferais-tu ?
— Parbleu !... et Beppo donc?
— Et que t’importe ce voyage? dit la raison à Otbert. Songe au tien... ne m’as-tu pas promis de partir? — Et le cœur, sans rien objecter à cette désespérante rigueur de son adversaire, murmurait : « Vdxi-elle aussi?»
Le lendemain, le discret Timoteo cherchait son camarade Beppo, afin de l’interroger ; mais lorsqu’il vint quérir son maître pour la promenade du soir :
Ci LE POIGNARD DE CRISTAL
— Eh bien, signer raie! la vieille comtesse est partie ! s’écria t-il.
— Pallie... parlic pour Vienne?
— Per ubbidirlal et afin que Beppo ne me dise pas ce qu’elle va y faire, elle l’a emmené I
— Et son mari?... et sa fille?
— Il paraît qu’ils sont allés jusqu’à Trieste la conduire... sans doute ils s’arrêteront ensuite dans leurs terres de Camporeale, du côté de Trévise. C’est leur habitude tous les printemps...
Olbert pensa sur-le-champ qu’il n’avait pas vu Trévise en venant d’inspruck ; et que, puisque la raison lui commandait la veille d’aller attendre la réponse du vieux Bruschall hors de Venise, il pourrait aller de ce côté.
— Grossier subterfuge, dit la raison.
— Mais rien ne prouve qu’elle aille là, objecta le cœur.
— Elle n’est pas à Venise... restes-y donc maintenant!
Otltert obéit à la sagesse, et se mit à coiu'ir les musées, les
églises, les palais, toutes les curiosités enün de l’art et de l’histoire vénitienne. 11 avait écrit à son vieil ami pour obtenir de lui un conseil sur l’emploi de son temps, et sur la détermination à prendre pour son avenir. Jl résista (la raison) aux vives tentations qu’il ( le cœur) éprouvait de retourner une fois encore au Lido, voir l’Adriatique sur laquelle scs pensées flottaient et s’envolaient si dangereusement pour lui. Otbert, il faut le dire, était quelque peu blessé des procédés de la comtesse Bastiglia à son égard. Après avoir refusé de le recevoir à son arrivée, elle n’avait pas même daigné se faire excuser, après avoir reçu la lettre par laquelle il lui avait exprimé de si nobles sentiments. Depuis le jour des funérailles, il avait négligé ou évité, — on ne saurait lequel dire, — de revoir le marquis Durazzo... En cela il obéissait au peu de sympathie que, sans savoir pourquoi, cet homme lui inspirait.
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• I E PÛIGNAUD DK GKISTAL 65
C'élail poul-êlrc là une chose déraisoimahlc et sans JiiütiT, mais il soupçonnait vaguement que ce personnage pouvait n’ètrc pas étranger aux dédains de la comtesse à son égard. — Pourquoi ce soupçon? — Otbert ne savait, 11 subissait l’impression, et il ne la raisonnait pas. On n’est point un disciple du mysticisme pour raisonner mathématiquement ses instincts et ses élans, car la prescience et la seconde vue sont des phé- ; nomènes de ce monde moral supérieur, qui laisse le plus souvent à l’horizon terrestre les efforts impuissants de la pénétration humaine...
Otbert avait calculé que la réponse de Bruschall devait ai*river le lendemain. Il était décidé à quitter Venise le soir même. La lettre arriva en effet, invitant le jeune homme à revenir à Inspnick, pour causer d’un projet conçu par le vieux bureaucrate. Pourtant notre héros ne partit pas le soir comme il l’avait dit... car dans la journée un domestiquede la famille Bastiglia vint de la part du comte, son maître, prier Otbert de vouloir bien passer au palais le lendemain...
Ce fut alors çnti-e les doux vouloirs contraires que subissait le pauvre jeune homme, une nouvelle lutte si doulom’euse, qu’il semble qu’au lieu d’Otbert, on pourrait un moment voir en lui Robert, le héros normand, aux prises entre les deux génies du bien et du mal : le bien rappelant à Inspruck, le mal retenant à Venise. Comme le lecteur devine à peu près le prétexte qu’allégua le cœur pour que notre héros se retidit à l’invitation du palais Bastiglia, il est bon d’exposer aussi sur quoi se fondait la raison dans sa résistance. De cette façon ou aura toutes les pièces du procès. Voici donc, à ce propos, la lettre qu’Olbert avait reçue de Bruschall quelques instants avant l’arrivée de l’appel contradictoire du comte Bastiglia :
« Mon jeune ami, je réponds, courrier par courrier, à votre lettre qui, à titre de vos nouvelles, et en raison des excellentes
dispositions qu’elle révèle, ne pouvait me causer plus de
plaisir.
» Ne laissez donc pas refroidir en vous une si bonne résolution! Si c’est une crise de dépit, la conséquence de quelque déception subie, utilisez cet éclair de raison pour regarder votre avenir, et venez vile me rejoindre, en vous félicitant de vous être résolument arraché vous-même à celte nouvelle folie ; car je vous dirai, comme la Vénitienne que vous savez, à J. J. Rousseau : Sludia la malemalica, Zanetlo, e lascia le donne ! »
» Othert, je vous connais bien, et c'est ce qui m'a désespéré, lorsque je vous ai vu partir. 11 y a en vous de grandes contradictions! Vos phrénologues de Heidelberg ne vous l’ontils pas dit? Les bases de votre caractère sont une fierté souvent irréfléchie, et que le bon Tübingen disait (|ue vous teniez de votre mèi’e^ H|e assez grande confiance ou estime en vousmême, un actif penchant pour l’inconnu, l’incompris, le merveilleux, et, enfin, une forte propension au sentiment, toutes choses qui vous ont fait poëte, sans vous donner la raison. Pardonnez cette franchise, qui me semble nécessaire pour vous ouvrir les yeux sur vous-même. Vous devez comprendre, mon jeune ami, qu’avec des facultés pareilles, vous êtes instinctivement attiré vers les hasards d’une vie aventureuse, sans cesse tourmentée de besoins d’émotions, que vous éprouvez la soif de vous distinguer hors des voies communes, de faire parler de vous enfin, et que votre présomption, passez-moi le mot, diminue à vos yeux les obstacles qui défendent les choses souvent fantasques, déraisonnables, absurdes, auxquelles vous osez aspirer. Le poëte, qui louche tout avec sa pensée et pour lequel le monde est souvent dans des mots sonores et harmonieux, ne songe pas toujours suffisamment au côté sérieux de la vie ; lorsqu’il se trouve face à face avec les obstacles matériels, il cherche à étabUr entre les choses et les idées une lutte
dont il sort infaüliblemcnl tout meurtri; et ne comprenant ‘souvent rien à sa défaite, il se prend à douter, désespérer, maudire!... Aussi, je le dis à regret, avec une organisation comme la vôtre, on est rarement heureux dans l’ensemble de la vie; on peut avoir quelques éclairs d’un bonheur fugitif, quelques moments d’une inénarrable volupté... mais on paye ces lueurs rapides d’une félicité dont la durée est impossible, par de longues et cruelles souffrances, par mille déceptions, d’autant plus pénibles, que l’amour-propre, qui a tant aidé notre imagination dans la fausse voie suivie, nous fait supposer sans cesse que nous sommes la victime des conjurations humaines, de la fatalité, tandis que nous ne le sommes que de nous-mêmes. Ce qu’il fallait pour être heureux, c’étaient des désirs modérés en rapport avec la sphère sociale où nous sommes venus, et alors tout triomphe, toute joie dépassant la limite raisonnable du désir eût été pour no^s utmme une petite part du ciel sur la terre. Mais pour avoir follement aspiré aux cieux, celte terre qui ne peut réaliser nos titaniques prétentions, nous devient un enfer. Nous nous brisons en retombant dans ces chutes extravagantes, et il est quelquefois bien tard, lorsque les leçons répétées de l’expérience (celte suite de sottises, a dit un homme d’esprit) nous apprennent enfin combien nus aspirations ambitieuses et nos désirs irréalisables nous ont fait perdre de paisible et vrai bonheur.
» Est-ce là l’avenir qui vous attend, Olbert? Non, j’espère, car vous vous défierez un peu de vous-même, dans cet âge où tout est nouveau pour vous : la société, les passions, la vie... Vous vous garderez bien surtout de vous abandonner à la pente qui vous entraînerait inévitablement dans le plus dangereux desabimes, c’est-à-dire l’amour! Défiez-vous à jamais de votre imagination et de votre cœur, car votre inexpérience et l’estime de vous-même vous déguiseront les dangers que vous serez entraîné à affronter, et vos belles qualités d’âme
et d’esprit finiront ainsi par causer votre perle irrémédiable.
» Revenez, mon jeune ami j je m'elTorcerai de diriger votre organisation si noble, qui peut vous faire accomplir de si belles choses sous les infiltrations de ma raison I Je mêlerai en secret quelqu’une de mes touffes grises à vos boucles blondes!... Venez! et s’il faut absolument que vous aimiez... nous verrons à vous trouver ici quelque cœur qui sache vous comprendre. J’ai conçu un projet qui peut réaliser pour vous un honorable et calme avenir. Venez! nous allons avoir, dit-on, une troupe d'opéra à Inspnick, le mois prochain. Qui donc raisonnerait bémols el bécarres dans la Gazette de l’Jnn, si ce n’était vous? On parle de VEurianthe... venez faire voire paix avec Weber. Je vous attends et vous aime.
» Votre vieil ami,
T) Brcschall. »
Nous devons dire que la lecture de cette lettre do l’honnète et franc vieillard, lequel, sous ses manières un peu brusques et primitives, cachait un cœur excellent, fit sur Otbert une impression assez vive. Il fut d’abord résolu à partir, et le soir même il commença ses préparatifs... et pourtant, chose étrange! il sentait, tout en s’eu occupant, qu’ils ne lui serviraient à rien. En effet, il était entraîné (Dieu sait par quoi!) à penser que c’était faire au comte Bastiglia une impolitesse -presque injurieuse, que de ne pas se rendre à son invitation. Peut-être la préoccupation de la triste cérémonie de famille, les apprêts du voyage à Vienne, et mille autres fort bonnes raisons domestiques qu’il n’avait pas appréciées, avaient-elles empêché la comtesse de le recevoir, et elle avait chargé son mari de suppléer à celte impossibilité... Quel danger pouvaitil y avoir pour lui à différer son départ d’un jour? (Et ici Otbert commença à modérer l’ardeur qu’il avait d’abord mise à faire les préparatifs de son départ.) Que pouvait avoir de
commun le tableau effrayant que le vieil employé lui faisait de la fausse direction de ses facultés avec une entrevue de politesse dans le cabinet du comte? (Otbert d’une raajn faisait la malle, et en retirait quelque objet de l’autre.) Pourtant, comme d’abord il avait décidé de partir, s’il écrivait une lettre d’excuse au comte, prétextant que le jour même, il quittait Venise? 11 se souciait peu, après tout, d’une entrevue avec ce vieux Bastiglia, dont on ne lui avait rien dit de bon, et qui croirait sans doute lui avoir fait un grand honneur, en échangeant avec lui quelques lieux communs sur Venise, quelques paroles de banale politesse (et ce disant, Otbert dépliait son meilleur habit, pour examiner dans quel état il était)... Bah! si je partais? (Et il cherchait des gants...) Si je rendais leur dédain à ces aristocrates? (Et il retirait du fond de la malle les rasoii's déjà emballés...) Allons, c’est décidé !...
— Vous partirez? disait une des dernières phrases de la lettre de Bruschall, restée ouverte sur la table, et sur laquelle passèrent les yeux d’Otbert.
— Oui... mais demain! pensa-t-il.
— Ne serait-ce pas alarmer votre discrétion, messer Timoteo, que de vous demander à quelle heure on peut se présenter chez le comte? demanda l’imprudent jeune homme au gondolier, qui continuait d’emballer les livres, faute de contreordre.
Cette question explique tout.
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▲DRIANA.
Belle comme It première* femme qui ail failli... Séduite une fois pour séduire toujours !
Le lendemain, vers deux heures, Oibert abordait avec la gondole du vieux Timoteo au perron de marbre du palais Bastiglia. Cette fois le concierge le conduisit chapeau bas à l'escalier, et tira avec fracas le cordon de la sonnette. En haut les valets se montrèrent d’une obséquiosité parfaite, et l’étranger fut immédiatement introduit dans un premier salon d’attente. Peu d’instants apres, un valet de chambre vint le prier de le suivre, et après lui avoir fait traverser deux ou trois autres salles somptueusement meublées, il l’introduisit dans une dernière pièce qui servait dè cabinet au comte.
Au moment où le domestique annonça, Olbert crut distinguer dans le cabinet le son d’une voix qui ne pouvait être celle du maître du logis. Mais presque immédiatement introduit, il trouva le comte Bastiglia seul... pourtant il crut voir que retombait, à peine une lourde portière de lampas rouge qui voilait sans doute une issue : les plis de l’étoffe oscillaient’ encore... Olbert semblait chercher à saisir dans l’air encore ébranlé les dernières vibrations de la voix qu’il avait cru entendre... lorsque le comte, se soulevant de son fauteuil, lui montra le siège que le domestique lui avançait.
Le comte Uberto Bastiglia, nobile venelo, chevalier de Malte et commandeur de l'ordre civil de Saints-Maurice-et- Lazare du Piémont, membre des académies scientifiques et . littéraires d’une foule de villes, et l’un des introducteurs ef ’
propagateurs les plus actirs de la culture du mûrier én Italie, était un homme d’environ cinquante-cinq ans. 11 avait un de , ces visages sans caractère, sans cspression, une de ces^ûgures qui en toutes circonstances vous ofl'rent un banal sourire. Ses cheveux, presque blancs, allaient d'une oreille à l'autre sur le derrière de la tète, comme sont taillés ceux des moines de la Fallombreuse, près Florence. Le crâne qu’ils laissaient à nu eût pu occuper Gall ou Spûrzheim. Ses yeux bleuâtres étaient de ceux qu’on appelle communément yeux de faïence;' son soui ire continuel avait creusé deux fortes rides sur diaque joue, et montraient d’étranges dents. Peu ou point de barbe, des oreilles plates et non roulées, le teint échaudé, voilà pour la tète. Grand et maigre, voilà en deux mots pour le corps. La toilette du comte était un choix de couleurs et de formes • trop jeunes pour son âge. 11 portait à la boutonnière une boucle d'or dans laquelle serpentait un ruban vert et noir, sur lequel se détachaient deux croix d'émail blanc, trop grandes pour être portées sur ce qu’on appelle l’habit bourgeois. Ses mains étaient chargées de bagues, plus que ne le , comporte la mode italienne chez les hommes.
Au moral, le comte Bastiglia se fera connaître. 11 peut suffire pour le moment de dire que c’était un de ces hommes absorbés par leur femme, et qu'on désigne si singulièrement en disant : Le mari de madame une telle. Bien des Vénitiens se surprirent même l'appelant : Jl marito délia contesta Bastiglia. On disait mieux et plus souvent : Le mari de la Moro^ni. C’était peindre deux personnes d'un seul trait!
— Ah! fit le grand seigneur, en traînant longtemps sur cette exclamation. C'est monsieur Erichsen !... c’est très bien, monsieur Erichsen I... je suis charmé de vous voir!
— Et moi, monsieur le comte, je suis honoré... dit Otbert,
. qui savait un peu et qui voyait déjà à qui il avait affaire.
— Madame la comtesse n'a pas pu vous voir... elle en était
désolée î Mille devoirs, mille occupations! Cette douloureuse cérémonie... vous comprenez! puis les préparatifs de ce voyage, un voyage qui l'occupait beaucoup... vraiment elle pensait souvent à vous! A chaque instant elle m'en parlait... elle était désolée... désolée... répétait le comte en s'abandonnant à cette exagération des formules presque moqueuses dont certains grands seigneurs d’un esprit médiocre usent envers leurs inférieurs, pour se montrer bons princes, comme on dit.
Ce ton déplut sur-le-champ au poëte.
— Monsieur le comte se moque!... dit-il avec dignité. Je n'avais aucun droit à préoccuper autant madame la comtesse ! 11 me suffit qu'elle ait pu exprimer une seule fois son regret, pour qu'avec l’honneur que je reçois aujourd'hui je sois consolé de n’avoir pu remettre entre ses mains...
— Ah! cet argent, n'est-ce pas? interrompit le patricien. Mais elle connaîtra la lettre que vous lui avez fait l'honneur de lui écrire! ajouta-t-il maladroitement; ce sont de nobles sentiments...
— Est-ce que madame la comtesse n'a pas su...
— Je ne pourrais le dire, vraiment... reprit le comte embarrassé, ces préparatifs... Si, pourtant, je crois me souvenir... si fait, si fait ! Elle a même beaucoup admiré le désintéressement de votre conduite, et c'est sa fille qui hier a pensé, à notre retour de Trieste, à vous faire prier de vouloir bien venir recevoir de vive voix tous nos remerciments... ceux' surtout de la comtesse, qui, je le répète, était désolée... Voyons, jeune homme, ne puis-je rien faire pour vous?
— Monsieur le comte, répondit Otbert, rien autre chose que de vouloir bien recevoir l'expression...
Et le jeune homme se levait pour prendre congé, lorsque le comte, passant brusquement et sans mesure de ses formules exagérées de langage à une familiarité aussi intempestive, repoussa assez brusquement Otbert dans son fauteuil !
— Un moment donc! dit-il; que diable, mon cher, vous n'ètespas si pressé, je pense!... Puis se tournant vers la portière placée presque en face d’Otbert :
— Adriana ! cria-t-il d’une petite voix de fausset.
Ma fille, j’en suis sûr, ne sera pas fâchée de vous connaître!... Voyons! maintenant que vous restez, causons un peu! ' ••
Il ne fallut qu'un rapide instant pour changer toutes les dispositions d’Olbert. Jusque-là soutimu par le sentiment de sa dignité et le tact inné qu’il apportait dans ses rapports avec le monde, il n’avait considéré cette entrevue que comme une sorte de formalité accomplie par le comte pour payer une dette de convenance. Le ton, les façons de celui-ci, faisaient désirer à Otbei t d'abréger le plus possible une visite qu’il regrettait déjà d’avoir faite. Mais un mot... un mot inespéré, imprévu, on dirait presque redouté, venait de changer toutes les déterminations du faible jeune homme... En vain le souvenir de Bruschall lui passa-t-il rapidement dans les idées, comme un reproche... il chercha à s'étourdir. Déjà deux fois il avait cru voir s’agiter légèrement les plis du rideau de soie qui voilait la porte vers laquelle le comte s’était tourné pour appeler sa fille... Otbert se grisa de la situation, refoula toute objection de sa raison alarmée, et s’étant réinstallé dans le fauteuil :
• — Causons donc, dit-il, puisque vous le voulez, monsieur le comte!
— A la bonne heure ! reprit le patricien avec son paternel sourire; voyons! de quel pays ôtes-vous?
— De Seefeld, monsieur le comte... un village situé entre Munich et Inspruck, non loin des Alpes, que ma pensée, avant ce voyage, avait franchies bien souvent...
— Vous avez là votre famille?
- — Hélas! non... je n’ai pas... je n’ai plus de famille! Ma
mère est morte en me mettant au monde ; mon père l’avait précédée au tombeau ; j’ai été recueilli par un oncle qui m’a adopté, m’a fait instruire, et que j’ai perdu il y a peu de mois. . .
— Et... que faisaient vos parents? que faisait votre oncle? reprit le comte, en déguisant un bâillement qui témoignait de la parfaite indifférence qu'il apportait à cette conversation, qu’il n’avait fait naître que parce qu’il avait vaguement compris que ses premières façons n’aveûent pas réussi sur celui qu’en définitive il était de son devoir de bien accueillii*.
Otbert ne fut point dupe de cette comédie... mais comme . il pensait que peut-être ses réponses étaient entendues d’une autre personne moins gâtée par l’égoïsme du monde, et qui prouvait qu’elle y prenait intérêt, si elle cherchait à les entendre, il répondit comme il eût fait à cette persoime ellemême :
— Mon père était militaire... mon oncle médecin.
— Et vous, mon cher, que faites-vous ?
— J'ai étudié pour prendre le diplôme de docteur, répondit Otbert. Mais je n’ai nul goût pour cette profession. Je suis jeune ! j’ai le temps de mieux choisir.
— Très-bien, très-bien, jeune homme ! dit machinalement le comte, qui pensait probablement à autre chose, à ses mûriers, peut-être, dont la culture était la seule chose dans laquelle il eût montré quelque aptitude.
Il se fit un moment de silence. Le noble s'aperçut bientôt de sa distraction. 11 s’empressa de reprendre :
— Et vous restez quelque temps à Venise?
— Je ne sais encore... murmura Otbert les yeux sur la portière de lampas.
Le comte ne savait plus que dire. Si Otbert eût essayé de partir alors, il ne l’eût plus retenu. 11 croyait, par la familiarité de sa nouvelle altitude, et l’apparent intérêt de ses questions, avoir assez fait pour satisfaire le jeune homme... mais ^
■ celui-ci, maîtrisé par une puissance dont il ne cherchait môme pas à se rendre compte et qu’il voulait encore moins combattre, semblait décidé à ne pas bouger. Le comte savait trop son monde, tout médiocre qu’il fût, pour gâter tout l’effet , de sa seconde tactique, en prétextant quelque affaire pour donner congé... U songea de nouveau à la contessina. •
— Adriana! cria-t-il une seconde fois. Puis ayant en même temps sonné :
— Prévenez donc mademoiselle que voilà deux fois que je l’appelle ! dit-il au valet du ton d’un homme qui réclame du secours. '
Le valet disparut derrière la portière : un moment s’écoula pendant lequel le vieux patricien, décidé à être aimable jusqu’au bout, fit observer qu'il faisait beau temps, ce qu’Otbert reconnut sans difficulté, puis le valet reparut!
— La signora vitne subitàl dit-il.
Un insta.nt de silence s’écoula, solennel pour Otbert comme ces entrées de reines dans les tragédies lyriques. Puis enfin la portière de soie, de nouveau soulevée, laissa paraître la dernière Morosini...
C’était, il est temps de le dire, une jeune fille qui résumait dans la littéralité la plus complète ce qu’on entend, dans les idées du nord, par une beauté italienne. Cheveux noirs, yeux noirs, peau brune, lèvres d’un rose ardent : une de ces femmes peut-être destinées à faire peu d’impression sur certains hommes... mais aussi, qui rendent la majorité passionnée jusqu’au délire. Elle étmt de taille plus que moyenne, et d’un embonpoint qui conciliait la gracieuse volupté des formes avec l’élégance et la pureté des lignes. Ses traits rappelaient cette Jéphora à’Overbeck rencontrée par Moïse. C’était enfin, pour ne parler ici que de l’ensemble, une physionomie pleine de caractère et d’expression, à côté de laquelle ressortait plus ^ vivement l’insignifiante banalité des traits du comte. En son-
géant à son origine guerrière, on se représentait volontiers cette tête casquée comme celle d’une amazone, ou portant sur son front brun, comme l'avait fait une de ses aïeules, le como de drap d’or et de pourpre des dogaresses. Le nom singidier que cotte ûlle de l'Adriatique en avait reçu la couronnait à merveille, et l'on n'eût su quel autre nom lui donner...
La jeune comtesse était vêtue d'une ample robe de moiré noir, dont les plis bruissaicnt autour d’elle, comme le frôlement que font entendre les flots de sa marraine azurée. Ses cheveux, roulés autour de sa tête, avaient cette ondulation de racine qu'on trouve dans beaucoup de statues antiques, et particulièrement dans la Niobé. Avec tous ces dehors imposants et sérieux, elle était, en résumé, au plus suprême degré, ce que les Italiens appellent simpatica, qualité charmante qu’on ne saurait traduire précisément par sympathique.
Elle s’avança vers son beau-père, lui disant de cette voix dont Otbert se souvenait comme autrefois, dans une circonstance analogue, Lusignan se souvint de celle de Catherine Cornai'o, la reine de Chypre :
— Me voici, monsieur le comte !
— Vous avez désiré voir le sauveur de votre mère, Adriana. . . je vous le présente...
— Eu nous séparant dans les Alpes, ma reconnaissance vous avait crié ; Au revoir, monsieur! dit la fille; je suis heureuse que ce que ma mère n'a pu faire ait été accompli par nous...
Otbert, que cette affabilité sûda à remettre de son premier trouble, s'était levé pour saluer; il répondit en balbutiant un peu :
— Je suis trop payé aujourd'hui du service que tout autre à ma place eût, comme moi, rendu à votre maison, mademoiselle... car au prix de votre souvenir on exposerait bien plus sérieusement sa vie...
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La contessina avait fait signe au jeune homme de se rasseoir. Quant à elle, appuyée sui’ le dos d'un fauteuil, elle y avait familièrement pris la pose un peu coquette de la Polymnie du Louvre.
— Il est orphelin, dit le comte, en jouant avec un journal.
— Sans lui, peut-être le serais-je aussi, dit la jeune fille en jetant à Otbert un de ces regards qu'on sent arriver à leur but comme uq projectile.
Le comte déploya son journal.
— Ah ! des nouvelles d'Espagne ! dit-U en se renversant dans son fauteuil, et croisant les jambes, comme pour prendre l'attitude d’un grand politique.
Adriana tourna le siège sur le dos duquel elle s'appuyait, et s'assit.
— Vous restez quelque temps à Venise? dcmanda-t-ellc en jouant avec la grosse torsade qui lui servait de ceinture.
— Plusieurs raisons m’en éloignent, répondit Otbert en essayant de se mettre à son aise dans celle conversation inespérée; mais d'autres aussi m’y retiennent...
— Aimez Venise, dit-elle, j’aurai bonne opinion de vous.
— Mais, ne l'avez-vous pas déjà? reprit le jeune homme, en cherchant à oublier tout le sérieux de la situation par des demi-plaisanteries, de ces presque banalités qui conduisent parfois à autre chose.
— Si fait! si fait! dit-elle; mais je l'aurai meilleure encore. Je sais que vous êtes brave, que vous êtes loyal et délicat... Je voudrais vous voir sensible, amoureux des arts... A propos! reprit-elle d'un ton plus léger, et comme pour annuler en partie ce qu'il y avait eu de profondément senti dans certaines inflexions de voix données à ses premières paroles, savez-vous que c'était fort mal à vous de partir sans faire une nouvelle tentative pour nous voir?
— Mademoiselle... je n'osais... Un faible service ne suffit
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■pas pour rapprocher les distances qui séparent des patriciennes illustres d’un pauvre jeune homme comme moi... Deux fois votre porte m’avait été fermée; n’ayant nul droit à me la faire ouvrir, j’avais dû...
— Partir en me croyant ingrate! allons, c’est mal. Pour humilier votre fierté, monsieur l’étudiant... ou monsieur le docteur (Otbert pensa aux oscillations de la portière de soie), vous reviendrez nous voir, car vous ne quittez pas si vite ma chère Venise. Si vous ne l’appréciez pas comme elle doit l’être, je vous en indiquerai les beautés...
— Mademoiselle... je sais votre nom...
— Flattez Venise, si vous pouvez, monsieur le poète, répondit malignement la jeune fille.
11 y avait si loin de cette familiai ité simple et obligeante d’Adi'iana, à celle qu’un moment auparavant avait voulu affecter le comte, qu'Otbert se sentait subjugué et fier à la fois. 11 osait à peine la regarder, car pour lui c’était déjà trop de l'entendre...
Le vieux comte lisait son journal; Adriana reprit, mais cette fois avec mélancolie :
— Vous êtes seul... vous n’avez pas même une sœur pour vous sourire ?
— Personnel dit Otbert; à ce qui me rnanque, je devine ce que c’est qu’une mère, une sœur, une amie...
— Plus tard vous me direz vos chagrins, reprit-elle. Mais déjà je vous connais mieux que vous ne pouvez penser... Ne soyez pas étonné I Si je m’expliquais, vous verriez que la chose est toute simple... Plus tard! plus tard! ajouta la jeune fille d’un ton amical et mystérieux , en faisant un petit geste familier.
— Décidément, ces Barcelonais ont le diable au corps! s’écria le vieux comte, en jetant son journal comme un homme qui a une opinion.
En ce moment le domestique ouvrit la porte du salon d’entre'e.
— Le marquis Durazzo! annonça-t-il.
Otbert avait en ce moment les yeux fixés sur le beau visage de la jeune patricienne. Il y vit se refléter clairement un vif sentiment de contrariété ; il saisit même comme l’élan d'un mouvement de fuite, que comprima l’entrée du Dalmate dans le cabinet du comte.
— Eh! bonjour donc, cher marquis! depuis le départ de madame la comtesse, on ne vous voit plus !
— C’est que j’ai perdu en elle ma protectrice! répondit le marquis en jetant sur la contessina un regard singulier. Puis,' s’étant retourné vers la jeune fille pour la saluer, il aperçut Otbert, lequel, à cette entrée inattendue, avait reculé son fauteuil.
— Ah ! monsieur Erichsen ! dit le Dalmate en voulant sourire, je ne m’attendais pas au plaisir de vous rencontrer ici ! Que devenez-vous donc?
— Vous le voyez, monsieur, répondit Othert, pour rendre au marquis sa familiarité.
— Ces messieurs se connaissent donc ! demanda la contes^ sina étonnée.
— • J’ai eu l’honneur d’apporter une lettre de recommandation à monsieur le marquis, reprit Otbert.
— C’est vrai! c’est parbleu vrai ! Je me rappelle à présent, dit le comte; c’est vous qui aviez parlé de monsieur à la comtesse...
— Permettez, messieurs, dit la jeune patricienne. Elle se leva, salua et sortit, glissant son regard sur le poète surpris de ce dénoûment.
Otbert, n’ayant nulle envie de faire la conversation du marquis Durazzo, se leva presque aussitôt pour prendre congé.
\ — Nous aurons l’honneur de vous revoir, monsieur? dit cé-
rémonieusement le comlc à son cher de quelques instants auparavant...
Otbert répondit par quelques banalités de circonstance et partit.
Comme il traversait le vestibule, la femme de chambre qui lui avait demandé son nom sur le Stelvio, quelques mois auparavant, courut apres lui et lui dit :
— On reçoit les jeudis et les dimanches au palais, monsieur... ma maîtresse vous le fait dire...