‹ Le poignard de cristalChapitre 14 sur 26 · LA JEUNE MÈRE · texte numérisé non relu

LA JEUNE MÈRE

Je crois' qu'il n'y a pas de lieu plus tendre que celai d'une femme avec la personne qui aime son enfant et qui en est aimée. . .

Et les semaines s'écoulaient sans que rien annonçât que les deux époux, toujours amants, dussent être troublés dans leur paisible retraite par quelque catastrophe venue de Venise ou de Vienne* Pour eux, les journées se suivaient et se ressemblaient. Le matin, tandis que la jeune femme s'occupait des soins du petit ménage, en collaboration avec le vieux Timoteo, Otbert allait faire une excursion sur les remparts de la charmante ville ducale, entrait dans quelque église, ou allait passer une heure ou deux à la bibliothèque, ou au musée où trône le gracieux et frais Gorrége. Cette solitude était régulièrement vouée aux préoccupations dont on sait que notre héros était dominé. Lorsqu'il rentrait, Adriana lui sautait au cou, trouvait toujours qu'il avait été bien longtemps, et s'asseyait auprès de la petite table, où étaient rangés bien en ordre les livres et les papiers de son ami. Tandis qu'Otbert écrivait quelques fragments, avec la secrète espérance de pouvoir se créer des ressources en littérature, la jeune femme lui brodait

des bonnets de velours, des pantoufles, des bourses en or, en perles, en soieries, si bien qu'en moins de trois mois, Otbert se vit brodé comme un Albanais. De temps en temps, elle suspendait le travail de son aiguille, regardait son mari écrire, et finissait par le taquiner en lui poussant le coude, en lui prenant sa plume, en agitant son papier, tout cela pour avoir un baiser, qu'elle lui rendait un moment plus tard, sans attendre un alinéa. Pendant que ses maîtres s'occupaient ainsi dans la petite pièce, flattée du nom de salon, le vieux Timoteo, qui avait une peur terrible de se rouiller les bras, comme il disait, et de désapprendre à ramer, s'exerçait à manier une grande gaule, ingénieusement engagée sur le bord de la fenêtre, et qu'il tirait et poussait, soulevait et tournait, en se penchant et se dressant alternativement, comme il eût fait d'un aviron sur le minot de la gondole. Le digne Gastellano, dans son orgueil pour son art, avait pris ce parti désespéré, en apprenant, après informations prises à son arrivée à Parme, que cette ville ne possédait pas la moindre gondole, étant, par sa condition géographique, complètement vouée aux voitures et aux chevaux, moyens locomotifs regardés avec un extrême mépris par le Vénitien Timoteo. Durant les premiers jours de leur arrivée à Parme, on s'était nécessairement beaucoup occupé des nouveaux venus, et certains cafés de la rue San Michèle avaient été témoins de suppositions, d'investigations et de supputations sans nombre. Mais, comme les époux ne se produisaient guère, et que, peu de jours après leur arrivée, l'archiduchesse Marie-Louise avait donné une fête champêtre dans son beau château de Golorao, on ne s'était plus préoccupé que de cette affaire, et nos amis avaient été oubliés. Lorsque, par hasard, on rencontrait Otbert seul, on n'y prenait plus garde, attendu qu'il était, comme on dit, passé à l'état chronique pour les flâneurs. Quant à Àdriana, elle sortait peu. Habituée au nonchalant porter de

la gondole et aux dalles unies de la Piazzetta, elle ne pouvait marcher sur le pavé tumultueux de Parme, qui ressemblait au lit à sec de la rivière la Parma. Pourtant, si d'aventure elle traversait quelque rue fréquentée, elle attrapait quelques œillades, hommage que les Parmesans étaient de trop bon goût, soit pour refuser à sa suprême beauté, soit pour multiplier, plus que ne le veulent les convenances, et Ton se disait tout simplement le soir : « J'ai rencontré la dogaresse ! » C'était ainsi qu'on l'appelait, par la seule raison qu'elle était imposante, et qu'on la savait de Venise.

Le soir, les deux époux faisaient une longue promenade hors de la ville. Otbert aimait à aller voir le coucher du soleil, si beau en cette saison brillante, et qui jetait de si pittoresques accidents de lumière dans la chaîne des Apennins. Tandis qu'Otbert regardait le ciel, Adriana regardait Otbert : c'était son ciel. Ils avaient ainsi presque retrouvé leur chère heure bleue de Venise !

Ce dernier avait fait la connaissance d'un noble Parmesan qui possédait une assez bonne bibliothèque littéraire et scientifique. Il avait ainsi à sa disposition des livres sérieux pour ses études et des nouveautés pour amuser Adriana. Le comte A***, sachant les goûts de la jeune femme pour la musique» lui avait même fait porter un piano. Elle en jouait comme une fée; on sait qu'Otbert était passionné pour la mélodie, qu'il sentait profondément. Ils passaient encore ainsi des heures charmantes. Quelques mois s'écoulèrent donc sans que nul incident nouveau vînt retentir dans le petit ménage.

Mais Adriana allait devenir mère. Cette pensée était pour elle un bonheur durable et sans pareil. La joie que, de son côté, en ressentit Otbert, fut pourtant troublée par un surcroit d'inquiétude. 11 était dit que, pour cette âme noble, chaque rayon de bonheur aurait son ombre. Otbert, qui voyait le temps s'écouler sans permettre à son esprit de sortir du dé-

dale de pensées où le jetaient les embarras de l'avenir, devint de plus en plus sombre et rêveur, s'efforçant à grand'peine, en présence de son amie, pour cacher ses anxiétés. Rentrait-il, portant au front l'ombre de quelque méditation absorbante, l'aimable jeune femme lui sautait au cou, et son sourire était comme le soleil qui dissipe les sombres nuées. Mais, si l'amour et ses enivrements parvenaient souvent à faire oublier à l'époux ses préoccupations accoutumées, la réaction ensuite n'en était que plus vive , et à cette pensée d'une nouvelle vie mêlée à celle de sa bien-aimée, comme le Rhône aux eaux du Léman, il sentait augmenter son malheur, précisément par Fimpossibilité où il était de goûter, dans toute son ivresse, ce surcroît de félicité. Quelquefois, Adriana ne se sentant point en état de sortir, Otbert allait seul, le soir, assister au coucher du soleil. Mais si, par malheur, il s'oubliait à rêver hors de la ville, sans défiance contre le trouble que la solennité funèbre de certaines heures répandait dans son esprit, la nuit, il avait des songes pénibles ou de fatigantes insomnies, et souvent même le délire. Cet état, que nous croyons pouvoir appeler maladie, augmentait de jour en jour. Sans se rendre un compte bien clair de ce qui se passait dans l'esprit de son mari, Adriana, malgré les efforts de dissimulation de celui-ci, sentait, de son côté, accroître ses alarmes. Elle le faisait suivre par le vieux Timoteo, et elle savait qu'il se rendait dans les promenades les plus désertes, s'asseyant au hasard sur un pan de mur tombé, et restant des heures entières en contemplation devant un point de vue, où le bonhomme assurait qu'il n'y avait rien à voir. Plusieurs fois, le comte A*** rencontra l'étranger, inquiet, hagard, errant sans savoir où il était, ni où il allait, de même que Virgile nous peint Mélibée. Alors, il le ramenait au logis, comme un enfant sans volonté. Là, les instincts parlaient ; Adriana se mettait de suite au piano, car la musique faisait un bien

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extrême à cette âme impressionnable. Il y avait un air hongrois, qu'Otbert avait su tout enfant, et que Tûbingen lui avait dit être une des mélodies favorites de sa mère. Le sensible jeune homme ne l'entendait jamais sans que des larmes vinssent mouiller ses yeux. Adriana le jouait alors, et l'effet en était immanquable pour ramener le malade dans un ordre d'idées tendres. Ainsi, la vie d'Otbert se partageait en deux phases extrêmes, et peut-être également dangereuses : sa rêverie, ses solitudes, à l'égard desquelles on n'avait point de prétexte suffisant pour le sevrer, et ses tête-à-tête conjugaux, que l'amour passionné d' Adriana, s'exaltant peut-être chaque jour davantage, parles découvertes qu'elle faisait dans l'état de son époux, comblait des plus enivrantes voluptés. Cette double vie, d'une part ce songe d'une ombre, comme dit Pindare, et de l'autre la plus vive réalité sensuelle... tuait à la fois l'âme et le corps. Avec les fatales prédispositions qu'il avait reçues de la nature, et qui, plusieurs fois déjà, s'étaient, à différents degrés, manifestées en lui, Otbert entra dans une sphère de surexcitation funeste. Un soir, en retournant d'une longue course qu'il avait faite vers les montagnes apennines que surplombe Segalara, il donna à lire à Adriana, déjà fort souffrante de sa grossesse et qui ne sortait plus guère, un petit extrait d'un journal que lui avait prêté le comte A*** quelques jours auparavant. Adriana avait bien compris que ce journal préoccupait son mari, car il semblait le méditer sans cesse. Elle l'avait parcouru à la dérobée, mais n'avait pu deviner sur quel point l'intérêt d'Otbert s'était si particulièrement appliqué. Sur l'indication de celui-ci, elle lut ce qui suit : « D'après les calculs d'un philologue anglais, voici le rapport des parties élémentaires dont se compose la langue anglaise moderne : 6,621 mots latins, — 4,361 français, — 2,060 anglo-saxons, — 660 grecs, — 229 italiens, — i 1 7 allemands, — iii gaulois, — 83 espagnols, — • 81 danois — et 18 mots d'o-

rigine arabe, lesquels sont tous plus ou moins modifiés, dont on a fait des dérivés, et auxquels on a fait subir une multitude de transformations uniformes au génie de la langue anglaise. En outre, quelques-unes des expressions et des tournures de cette langue ont été empruntées aux langues gothique, hébraïque, suédoise, portugaise, flamande, punique, égyptienne, persane, cimbrique, teutonique et chinoise. »

— Eh bien ? dit-elle, ne comprenant pas en quoi ces lignes avaient pu motiver les longues méditations de son ami.

— Eh bien, mon ange, répondit Otbert, il y a dans cette note l'élément de la plus grande et de la plus impérissable gloire pour un homme de génie... Sa fortune serait l'égale des plus favorisés de la terre... et il ne faut qu'une longue méditation peut-être pour toucher à cet immense résultat !

Adriana voyait luire dans les regards de son époux un feu étrange. Elle n'osa interroger encore.

— Gomment, à l'aide d'un mélange aussi bizarre, reprit Otbert, a-t-on pu réussir à former un tout aussi compacte, un idiome d'une originalité aussi positive, une langue douée d'une des plus belles littératures, enfin?

Adriana s'était levée et regardait Otbert avec une douloureuse anxiété. Pourtant, ce qu'il venait de dire était si sensé, si bien déduit du fait annoncé dans le journal, qu'elle se rassura un peu...

— Cest vrai! dit-elle. Mais en quoi ce fait te préoccupe- t-ii autant... mon ami? se hasarda-t-elle à ajouter.

— C'est que je me demande alors si, de la généralité des langues vivantes actuelles, on ne pourrait pas réussir à former une seule langue à l'usage de toute la terre, ou tout au moins de toutes les nations civilisées.

— Otbert!... à quoi vas-tu donc penser, mon ami? dit la jeune femme en prenant la main de son mari pour l'attirer vers elle.

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— Rien de plus simple! reprit-il. Le latin pour base... la moitié du monde sait le latin ; et puis chacun contribuant pour sou idiome national, ce serait bien vite fait! Ceux qui, comme nous, parlent plusieurs langues, l'allemand, le français, l'italien, se tireraienl bien facilement d'affaire dans cette fusion... alors, une seule littérature pour le monde! Comprends-tu cela, Adriana? Goëlhe et Shakspeare, Caldéron et Corneille, Camoëns et Dante, revêtissant leur génie d'une forme accessible à toutes les nations !... Tu pourrais lire les contes charmants des poètes arabes, ces amants passionnés des petites mains et des longs cheveux, qu'ils eussent chantés en toi... Je comprendrais Konfutzée, dont il a fallu (aire Confucius, et je goûterais le Conrad de Mickiewiez... Traduitore, traditore... qui traduit, trahit... Plus de traductions! Nous aurions une langue parlée et écrite, comme nous avons une musique générale... Ah! quelle gloire pour celui...

— Ce serait en effet bien beau, interrompit Adriana; mais, par malheur, c'est impossible!..* Allons! viens, cher, que je te joue ton petit air hongrois... Le comte A*** a fait sur le thème des variations charmantes que tu n'as pas encore entendues... Elles te plairont, viens 1

— Pas si impossible, murmura Olbert en se laissant machinalement entraîner au piano.

Plusieurs fois, il revint encore sur cette affaire de langues; mais comme il lui fut aisé de reconnaître que non-seulement cela déplaisait à son amie, mais qu'elle ne manquait même jamais de détourner la conversation en cherchant quelques prétextés de distraction, il cessa d'en parler. La grossesse d' Adriana était plus pénible à mesure qu'elle avançait : il avait fallu renoncer aux promenades du soir, môme à l'heure bleue, moins bleue, du reste, à Parme qu'à Venise. Otbert n'en fit que de plus longues et plus solitaires excursions. 11 ne manquait jamais alors d'emporter avec lui un petit livre

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relié en basane rouge et doré sur tranche, dans lequel il lisait et méditait des heures entières. Sans doute qu'au logis il cachait soigneusement ce livre mystérieux, car Adriana ne le trouva que bien longtemps après l'époque dont nous parlons ici. Néanmoins, quel qu'en fût le motif, il s'opéra une certaine modification dans la manière d'être d'Otbert. 11 se mettait de lui-même au piano et jouait des valses et certaines études de Thalberg, particulièrement ses fameux nocturnes et son étude en la mineur, dont il raffolait. Il plaisantait le vieux Timoteo, il racontait à Adriana mille folies de ses souvenirs de Francfort. Auparavant, il avait l'air triste ; désormais, à ses heures, il n'était plus que méditatif. Adriana était bien heureuse ! Le comte A***, la seule personne qu'ils vissent quelquefois, ne semblait pas charmé de cette transition si brusque, et lui qui parfois se mettait à la recherche du jeune homme durant ses longues promenades par les lieux déserts, en causant sérieusement avec Otbert, l'avait souvent fixé avec inquiétude. Le comte avait un frère qui s'occupait de chimie et de botanique. Ce jeune homme habitait, au second étage de l'hôtel du comte A***, un petit appartement calme et studieux, tapissé de rayons chargés de bons et estimables livres amassés en famille. Otbert demanda la permission d'aller s'installer quelques heures chaque jour dans cette retraite. H finit par renoncer presque entièrement à ses promenades, passant tout le temps qu'il pouvait dérober à la vie conjugale dans la bibliothèque de ses complaisants amis. Là, il s'oubliait parfois dans de telles méditations, qu'on était obligé d'aller lui rappeler que son absence allait inquiéter sa jeune femme. 11 griffonnait un tas de papiers qu'en partant il cachait derrière les livres, comme un écolier qui fait des bonshommes au lieu décrire ses devoirs...

Et le temps, qui s'envolait toujours, amena enfin les couches d'Adriana. Elle mit au monde un charmant enfant, que le

comte A*** tint, avec la comtesse sa femme, sur les fonts baptismaux; mais la santé de la jeune mère s'était affaiblie, et un jeune médecin qu'on avait appelé dans les derniers temps pensa que le climat un peu variable de Parme n'était peut-être pas des plus propres, soit à rétablir la mère, soit à développer l'enfant. Ce médecin, une de ces intelligences que des nécessités matérielles contraignent de vivre à l'étroit dans les petites villes qui les ont vues naître, s'occupait, à l'époque où il donnait ses soins à la jeune femme, de préparer un curieux travail de phrénologie, qu'il comptait produire au prochain congrès scientifique italien que l'année courante réunissait à Florence. Le grand-duc de Toscane avait mis au concours deux prix de chacun deux mille francesconi (c'està-dire environ deux mille francs), pour la découverte ou le perfectionnement notable des choses les plus utiles à l'humanité. Tandis qu'un chimiste de Milan se disposait à présenter, pour l'obtention du prix, une nouvelle espèce de pomme de (erre de son invention, et qu'un physiologiste de Vérone disposait deux volumes sur l'étude partielle des mœurs de certains mollusques, le docteur Borili songeait à fournir un laborieux mémoire sur la possibilité de reconnaître les tendances passionnelles, intellectuelles et instinctives des enfants dès un âge assez tendre, de façon à pouvoir diriger les éducations dans lfes voies les plus profitables à eux et à la société en général. Cette grave étude phrénologique, appuyée sur une foule de faits cités à l'appui et d'expériences déjà concluantes, donnait à son ingénieux auteur les chances les plus positives de briller à ce concours, sur lequel se tiennent fixés tous les yeux de l'Europe scientifique et intelligente. Otbert et Borili causèrent longuement, du jour où les soins donnés à la femme eurent lié ensemble le mari et le médecin. A la suite de ces conversations, auxquelles les premières études d'Otbert lui permettaient de prendre une autre part et un autre intérêt

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que ne 1 eût pu faire un simple dilettante, celui-ci ne manquait jamais d'aller faire une longue séance dans la bibliothèque du jeune comte, et le mystérieux petit livre de basane rouge ne lui sortait plus des mains. Mais enfin arriva le moment où il fallut renoncer aux causeries du docteur et aux études secrètes chez ses autres amis, car le petit être qui, en doublant la vie d'Adriana, lui avait ravi une partie de sa santé, était déjà suffisamment fort pour supporter un voyage. 11 fut * donc décidé, sur la proposition d'Otbert, qu'on se dirigerait vers la Toscane, dont l'air devait être d'autant plus favorable au rétablissement de la mère et au développement de l'enfant, que le docteur s'était fait promettre qu'on habiterait sur quelque éminence. Au jour dit, la petite famille se sépara donc, avec de sincères regrets, des excellentes personnes qui l'avaient comblée de témoignages de leur sympathie, et, bien emballés, père, mère et enfant, dans une bonne petite voiture, les voyageurs quittèrent Parme, sous la conduite du majordome Tïmoteo, lequel avait daigné, dans les derniers temps, faire un apprentissage de cocher, quelque mépris que le fier gondolier Castellano eût pour les mors, les fouets et les brides, toutes choses qu'il ne consentit à toucher que lorsqu'il se fût bien convaincu qu'il était impossible de faire avancer une voiture à l'aide d'un aviron.

Sur les vives instances d'Otbert, Borili lui avait promis d'aller passer quelques jours auprès de lut, lorsque serait venue l'époque du congrès scientifique de Florence. Le comte A'", qui avait les goûts scientifiques et littéraires, promit de faire son possible pour être aussi du voyage; l'intérêt qu'ils avaient montré à Otbert lui rendit donc la séparation moins douloureuse, par l'espoir de revoir à Florence ces excellentes personnes.

La petite famille mit cinq ou six jours à franchir la distance qui sépare la capitale du duché de Parme de celle de là Tos*

cane. Chaque nuit on fit une étape; ainsi à Reggio, à Modène, à Bologne, et sur quelques points des Apennins. Timoteo, dans chaque ville nouvelle, espérait voir des gondoles, et, en désespoir de cause, il comptait beaucoup sur l'Arno. La caravane arriva donc à Florence sans trop de fatigue; la jeune mère, son bel enfant pendu au sein, comme la Vierge de l'Escurial, le chef-d'œuvre de Murillo.

La belle saison renaissait. Otbert se mit à parcourir les environs de Florence pour choisir sa résidence. Il tenait, dans un but secret qu'il ne nous est pas donné de pénétrer, d'habiter à portée de la ville. Cette considération, et d'autres encore, lui firent choisir Fiesole, petit pays situé sur une colline des plus pittoresques , à cinq ou six milles seulement de la porte San Nicolo.

Fiesole est en effet un des points les plus délicieux des environs de Florence, comme il est des plus célèbres de l'Italie. Ce fut le berceau de la Florence actuelle, et son antiquité est constatée par Polybe, Tite Live, Salluste et Hésiode même, fui a longuement parlé de Fesula. Les Étrusques y ont laissé des traces de leurs monuments, et en outre des fameuses colonnes de marbre cipolin qui supportent la nef reconstruite de la petite église San Alessandro, on voit, dans un champ voisin de la place, des débris de murailles cyclopéennes, des gradins et des antres destinés aux bêtes féroces, qui témoignent des grandes proportions du cirque antique, où croissent aujourd'hui, en toute liberté, les graminées et les plantes saxatiles.

La vue dont on jouit des hauteurs de cette ancienne ville, aujourd'hui simple bourg ou village, est merveilleuse d'étendue et de richesse. Tout le val d'Arno, la ville de Florence, les collines environnantes, et les innombrables villas éparpillées dans la campagne, s'y déroulent avec la variété d'aspects que le soleil répand aux diverses heures du matin, du jour,

et surtout du soir, sur ces contrées florissantes. C'est le plus admirable séjour que puisse se choisir la méditation rêveuse. Là, on semble respirer la poésie avec l'air vif des monts toscans. A la pointe extrême de la montagne que Fiesole couronne, est un monastère de Franciscains, d'où Ton aperçoit la Yallombreuse. De la terrasse du couvent, les couchers du soleil sont enchanteurs. Les accidents de lumière, que la corn* position de cet immense paysage reçoit de la lutte du jour et de la nuit, ont une majesté qui élève l'âme et l'emporte dans des rêveries élyséennes. Boccace, il faut le dire, est resté bien au-dessous de l'ampleur grandiose de ces tableaux dans ce qu'il en a tracé aux premiers livres de son Ninfale Fiesolano, bien qu'il ait habité longtemps la villa Palmieri, qui, à mi-chemin de Florence à Fiesole, goûte déjà en grande partie les magiques perspectives qui se déroulent à l'œil du rêveur assis sur le petit mur de la terrasse du couvent, ou sur le bord de quelque sentier du flanc de la montagne. Otbert, tout à fait séduit par cette situation magique, résolut de s'y fixer. Il trouva à louer une maisonnette située sur la limite de la route neuve, presque à l'entrée du bourg, et dont la situation était conséquemment adniirable. Adriana s'y installa avec une joie d'enfant. 11 y avait un petit jardin, ombragé de quelques cyprès, aux teintes sombres desquels se mêlaient, en se festonnant de l'un à l'autre, des vignes qu'égayaient déjà les premières poussées. Les fleurs printanières souriaient dans les étroites plates-bandes de buis. Sur le petit mur à hauteur d'appui qui bordait le jardin du côté de la déclivité de la montagne, une velléité fastueuse avait distribué quelques vases de marbre, sans doute dérobés au luxe d'une villa des environs, et qui contenaient de ces monotones plantes grasses, au vert cendré et éternel, à l'épais feuillage armé de pointes et de piquants, mais qui commençaient à disparaître sous les feuilles en parasol d'éclatantes capucines déjà grandissantes.

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Au moment où Otbert avait loué cette modeste retraite, elle venait d'être brusquement abandonnée par une famille anglaise, que des affaires de famille avaient tout à coup rappelée dans sa patrie, de sorte que le petit ménage se trouvait jouir des améliorations de la maisonnette et du jardin, à regret abandonnés par ceux qui y avaient tout disposé pour en embellir la poétique solitude. Chaque jour devait voir grandir ou fleurir les plantes et les arbustes qu'une main intelligente avait disposés en ombre fraîche ou en masses odorantes. Le berceau arborescent s'étoilait déjà des brindilles de la bulgrane rose, en se couronnant de la verte chevelure des bromes stériles. Le long de la maison blanchie grimpaient, à l'aide d'un treillage vert, les touffes abondantes de cette petite rose de Hollande, si richement florescente en Italie, mêlée aux rameaux tortueux du chèvrefeuille, qui devaient bientôt porter sous la fenêtre d'Adriana un parfum qu'elle aimait. Bientôt la jeune mère sentit sa santé se raffermir dans toute sa richesse passée, et elle vit son cher enfant, charmant petit être, moitié fruit, moitié chair, comme dit le poète, prendre de vives couleurs dans cet air pur des montagnes. Elle passait de longues soirées dans ce petit jardin, qu'elle préférait aux somptueuses villas répandues sous ses yeux, et qui, mère et épouse heureuse qu'elle était, lui paraissait plus délicieux que ne l'eussent été pour elle la fameuse Tempe, voire même les Hespérides, ou les fameux jardins suspendus de Babylone. Elle arrosait elle-même ses fleurs, et guidait les poussées du scolopendre dont la verdure satinée se dessinait, comme les arabesques d'une mosaïque, sur le petit mur blanc où s'appuyait la rêverie d'Otbert. De là, ils contemplaient souvent tous deux la perspective splendide développée sous leurs yeux dans toute l'étendue du val d'Arno, au milieu des méandres duquel s'étalait Florence, dominée par ses tours guelfes et gibelines.

On pense bien qu'Adriana nourrissait elle-même son enfant. Elle mettait parfois une telle frénésie dans les caresses qu'elle prodiguait à ce cher fruit de ses amours, qu'il était à craindre que, comme Pélias, le charmant petit être n'étouffât sous les baisers. Il dormait sur son sein, et ses cris étaient amortis dans des chansons délirantes. Voir ainsi cette mère, son enfant dans les bras, eût ravi. Raphaël ne rencontra assurément rien de plus beau, lorsque, s'arrêtant un soir dans la campagne de Rome, il trouva ce groupe qui lui servit à peindre la fameuse Madone à la chaise du palais Pitti. Depuis qu'elle vivait loin du monde, et tout occupée de ses devoirs de mère, Adriana avait parfois des négligences de toilette qui eussent jeté chez un indiscret de bien irritantes rêveries, mais qui ajoutaient certainement une irritante séduction à cette beauté toute vénitienne, qu'elle avait entièrement reconquise, après quelques semaines de séjour dans l'air vif et pur de Fiesole. Son abondante et noire chevelure, dont elle avait, du reste, un soin extrême, comme de la plus belle parure de la femme, recevait toujours quelque brise qui en soulevait les bandeaux, lorsque ce n'était pas quelque branche d'arbuste qui en détachait une tresse, tombant alors sur son épaule, comme dans la suprême Vénus de Titien à la tribune. Cette vie active de mère, de nourrice, de jardinière et de surintendante du ménage, donnait au teint, d'un ton si particulier* de la brune fille adriatique, un coloris d'une fraîcheur, pour la désignation duquel nous ne reculerons pas devant la classique comparaison du bouton de rose prêt à s'épanouir. Certaines coquilles de l'Inde, qui se teignent du sang de leur hôte expiré, offriraient seules l'idée de l'enroulement délicat et purpurin de sa petite oreille, créée si charmante, sans doute, pour entendre murmurer les plus doux mots d'amour. Son œil noir, autrefois plus pétillant peut-être aux étincelles de son âme ardente et embrasée d'amour, s'était peu à peu

noyé dans une langueur voluptueuse, veloutée, qui, à demi voilée sous la paupière, acquérait une expression irritante à rendre fou. Jadis, le regard de la jeune fille brûlait; celui de la jeune femme énervait l'âme, en y jetant le désir. Les belles lignes de ses épaules et l'élégance de ses bras, ceux sans doute qui manquent à la Vénus de Milo, et par-dessus'tout, enfin, les négligences de son corsage, justifiées par la solitude où elle vivait et ses saintes fonctions de nourrice, tout enfin contribuait à rendre alors Adriana plus éclatante, plus irrésistiblement belle qu'elle ne l'avait jamais été. C'est que le bonheur donne une sorte de beauté aux êtres qui en semblent dépourvus, et pour une femme déjà belle, le bonheur, c'est le rayonnement du soleil sur le diamant. C'est pourquoi Adriana, doublement fortunée comme épouse et comme mère, éclatait vraiment de beauté. Parfois, jetant sur sa noble et charmante tête un de ces grands chapeaux de paille, si fort à la mode dans les classes inférieures à Florence, elle allait elle-même au marché de Fiesole, diriger les emplettes de l'ex-gondolier, déchu à la dignité de cordon-bleu. Nous ne saurions dire si la jeune femme avait lu Homère, qui rapporte qu'autrefois les princesses ne dédaignaient pas de laver elles-mêmes leur linge... mais, toute patricienne qu'elle fût (et elle n'y songeait plus guère !), elle trouvait un plaisir enfantin à se mêler aux paysans, à marchander leurs fruits, leurs poulets, et elle éprouvait un vif plaisir d'intelligence à entendre ces gens vulgaires s'exprimer dans le plus pur toscan, langage presque inconnu même des salons de plus d'une grande ville italienne, où règne un abominable patois local ou la langue française plus ou moins écorchée. Dans ses escapades de bonne ménagère, accomplies tandis que son mari recouvrait d'étranges caractères d'innombrables feuilles de papier, Adriana, si elle y avait tenu, eût récolté les expressions d'un genre d'hommage sincère dû à cette sorte de magnétisme extatique

que répand autour d'elle la beauté. Les paysans se rangeaient afin de la laisser passer, comme ils eussent fait pour le dais de leurs processions, et bien souvent, lorsqu'elle demandait le prix de quelque chose, le marchand campagnard, comme fasciné, au lieu de répondre son chiffre, se contentait de murmurer en la regardant : « Ça sera ce que voudra la comtesse ! » Dans les idées de ces braves gens, la beauté physique de l'étrangère entraînait immanquablement l'idée de sa supériorité sociale, et, n'était l'extrême simplicité de la mise, ils l'eussent peut-être même appelée Majesté. Dans tous les cas, Adriana, tout insouciante qu'elle fût sur des avantages dont le seul mérite, à ses yeux, était de lui valoir l'amour de celui qu'elle idolâtrait, Adriana, disons-nous, ne laissa pas quelquefois que d'être plus flattée de ce singulier hommage d'un pauvre marchand d'œufs ou de fraises, qu'elle ne l'avait souvent été des compliments ou des exclamations les plus choisies de langage qu'elle avait souvent entendues autour d'elle au bal. Enfin, Timoteo prétendait que sa maîtresse pouvait aller au marché sans argent, et rien qu'avec sa figure!... — Ah! signora! s'écriait le bonhomme, la commode rente que vous avez làl

Quant à Otbert, quelles que fussent les idées, les préoccupations nouvelles qui absorbassent désormais une partie notable de son temps, il était amoureux de sa femme jusqu'à l'exaltation. Le changement évident qui s'était opéré en lui depuis quelques mois avait eu pour conséquence première de le débarrasser de ces lancinantes inquiétudes d'avenir dont la délicatesse et son honneur lui faisaient un insupportable martyre, en même temps que son amour-propre souffrait aux sacrifices dont son amie lui avait imposé l'acceptation. La grâce charmante et presque enfantine avec laquelle l'aimable femme avait couru au-devant des nécessités de sa position nouvelle dut diminuer les remords qu'éprouvait le poète en songeant

au rang supérieur, à la richesse et aux destinées auxquelles son amie avait renoncé pour lui. Restait donc seulement la question d'avenir... D'où vient que celle-ci, dont il se montra d'abord si préoccupé jusqu'à en assombrir même tout son bonheur amoureux, avait-elle presque brusquement fait place à une étrange confiance dans une fortune inconnue? D'où était née cette sécurité nouvelle, qui rendait Otbert indifférent au prochain épuisement de la petite somme que Bruschall lui avait expédiée comme reliquat de ses ressources? Se croyaitil à la veille de réaliser la longue et décevante chimère de la pierre philosophale? N'avait-il, le mbment venu, qu'à plonger la main dans des coffres-forts mystérieux, pour en extraire de quoi répondre à la satisfaction, non pas seulement des besoins rigoureux d'une triple existence, mais encore aux caprices d'un luxe exorbitant, dont il parlait parfois vaguement et d'un air singulièrement persuadé, comme on peut le faire à propos d'une immuable échéance ? — Encore quelques mois de patience, ô ma reine ! disait-il parfois à la jeune mère, lorsque le soir ils s'enivraient de leur chère heure bleue dans leur jardinet odorant, en face des merveilleuses profondeurs du paysage étendu sous leurs yeux; encore quelque temps de féconde méditation... et mon nom te fera glorieuse comme tu es déjà illustre par celui de tes aïeux! Ce nom vivra à travers les siècles, mieux encore que celui des conquérants avec leur auréole sanglante! L'humanité entière le redira à toute heure et par des millions de bouches, car chaque pensée que tout être civilisé voudra émettre sera comme un hommage rendit à ma gloire, et tu seras aussi bénie, ô mon doux ange, car c'est par toi que mon génie aura tiré des limbes du néant cette inspiration sublime, qui va me créer roi des idées!

Et lorsqu'il parlait ainsi, Otbert plongeait dans les profondeurs nocturnes des regards que l'extrême dilatement de l'iris rendait presque lumineux... on eût dit qu'il pénétrait ainsi

dans les antres de vérités sublimes et cachées pour y lire... Adriana, à laquelle il arriva deux ou trois fois d'entendre son ami tenir des discours semblables, sentait un vague effroi comprimer son cœur.

— Que dis-tu donc, Otbert? murmurait-elle, en lui prenant doucement la tête qu'elle ramenait sur son sein, comme elle eût fait de celle de son cher enfant alors endormi. A quoi tas-tu rêver? Que me manque- t-il donc pour être heureuse? Je jouis d'une félicité que nul songe, nul désir n'eût été assez téméraire pour concevoir... Va! cher toi! ajoutait-elle, en traduisant de cette façon charmante le caro ti de son langage natal, je ne souhaite pas plus de richesse; et pour la gloire, il suffira que tu puisses dire, dans quelques vers inspirés, combien nous nous sommes aimés!

Puis elle l'entraînait au berceau de son enfant, lui donnant à embrasser ses petits membres roses :

— Tiens,. Otbert! vois si tu n'es pas ingrat, de ne songer qu'à l'avenir ! ajoutait-elle émue et délirante en l'attirant doucement. Est-ce que le présent ne vaut pas mieux que toutes les gloires du monde? Viens me dire que tu m'aimes mieux que la gloire, ajoutait-elle, en brûlant son front pâle sous ses ardents baisers

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