‹ Le poignard de cristalChapitre 13 sur 26 · PRESSENTIMENTS · texte numérisé non relu

PRESSENTIMENTS

Cette molle sensibilité de la nature que nous avons tous puisée à la mamelle d'une mère, il l'éprouve maintenant.— Elle emplit ses yeux de larmes, il pleure comme ferait un enfant : la faiblesse du cerveau se trahit sans que sa douleur en soit cependant soulagée.

Byroh.

Le lendemain, vers le milieu du jour, le vieux Teo (s'il nous entendait l'appeler ainsi!) arriva chez Otbert d'un air passablement effaré. La veille, au soir, après avoir quitté notre héros, auprès duquel il était allé, comme on sait, remplir la commission de sa padroncina, à San Servolo, il avait, par mégarde, donné de l'éperon de sa gondole contre le travers d'une autre barque, et la glace du felze avait été brisée, à la grande frayeur d'une vieille marquise de terre ferme, venant nous ne savons d'où, pour se rendre où nous ne saurions dire. Le gondolier abordé ayant reconnu le vieux maladroit, l'avait dé-

nonce, et celui-ci Tenait d'être appelé devant la police, qui s'était montrée d'une sévérité que ne semblait pas suffisamment motiver le délit de la veille.

— Ah! signor mio! s'écria le bonhomme encore fort ému, ils m'ont reçu comme un chien qui sort de l'eau du canal... Madonna! Madonna! qu'est-ce que cela veut dire?

— Qu'y a-t-il donc? demanda Otbert, lequel, eu égard à la disposition d'esprit du jour, était, croyons-nous, plus importuné que satisfait de cette visite, dès qu'il ne s'agissait pas d'Adriana.

— Ce qu'il y a, padrone mio ! 11 y a que tous les Nicololti Tont le savoir ! Ah 1 quelle honte, che vergogna, pour le corps des Castellani!

— Honte et vergogne de quoi ?

— Ne l'ai-je pas dit? Ahî San Nicolo m'en veut, c'est sûr ! Otbert prit le parti de laisser le bonhomme s'expliquer sans

l'interroger davantage, sachant par expérience que c'était le meilleur moyen pour lui laisser dire tout ce qu'il avait sur le cœur.

— C'est vrai qu'il y a autant de la faute de l'autre que de la mienne, car je lui avais crié : Sa, eh!... sa, ehl...et comme il n'avait pas de fanal, et qu'il faisait assez noir, je ne me croyais pas si près... Mais San Nicolo m'en veut, depuis que le petit Girolamo, mon neveu, un Castellano qui promet, a gagné la bannière bleue à la dernière rcgata, avec une rame de famille que je lui ai prêtée...

Otbert pensait à autre chose.

— Comment oser passer devant le traguet San Vital à présent!... Ils vont me dire tant de sottises, tant d'horreurs, que je ne saurai où les mettre ! . . . Aborder un Nicolotto ! et en plein par le travers encore !... La glace en éclats!... Vlan 1 ... L'éperon dans le felze, comme une galère de Saint-Marc à une tartane turque I 11 faut avouer aussi que j'avais la berlue 1 La

Titille criait comme un pilotin qui a perdu sa rame... mais tout s'explique : San Nicolo me déteste !

— Que dit ta maîtresse? hasarda Otbert, cédant à ses préoccupations.

— Ce qu'elle dit î Ah ! signor mio... qu'est-ce qu'elle dirait si elle savait qu'un gondolier du palais Bastiglia a accroché un Nicolotto, et a été appelé à la police et traité du haut en bas comme un sbire des Dix qui aurait mal noyé son homme ! Le signor commissaire protège les bonnets noirs, les mangeurs de sepias l poursuivit le bonhomme, en faisant allusion à certain poisson des lagunes qui répand autour de lui cette couleur noire qui est l'attribut du Nicolotto. Et puis, ne m'a-t-il pas demandé pourquoi le signor apprenait à ramer? Nous retombons en plein temps des Dix, c'est sûr !— -Il n'apprend pas, illustrissimo signor commissario! ai-je dit adroitement; il se remet la main, et voilà tout; il y a longtemps que le signor Otbert manie l'aviron aussi bien que vous la parole, pour faire trembler un pauvre homme comme moi. . . — Corne l cet étranger sait ramer? Oîi donc a-t-ii appris cet art si difficile, si noble, si majeur... reprit le commissaire, en parlant comme il faut de notre belle profession . — Où il l'a appris? ai-je répliqué, sur les lacs de son pays, benedetto signor commissario, sur les lacs de son pays, dans les gondoles d'Inspruck, et dès sa plus tendre enfance ! 11 paraît que j'ai mal prononcé le nom du pays, car on a ri... Le signor commissario sait aussi bien que moi qu'on ne devient pas gondolier comme cela en quinze! jours, et que le fils de Gianjacopo, qui est aujourd'hui un des meilleurs avocats de la ville, et dont la république eût sûrement fait un fameux avvocato, a été obligé d'y renoncer, vu qu'il tombait à l'eau régulièrement vingt-cinq fois par vingt-quatre heures, et que son aviron lui tournait dans les mains comme une anguille de Malamocco... Madonna! Madonna i ramer comme rame le signor Otbert en quinze jours

de leçons I ai*je cru devoir ajouter adroitement, pour donner une bonne note au signor devant la police, autant Taudrait dire qu'il manie le pinceau comme le fameux Titien, sans avoir jamais appris ! Je sais d'ailleurs à qui je parle, et le signor, qui est certainement un excellent commissario, ne se dissimulera pas que peut-être, s'il avait cherché à être gondolier... — Bdstaî me cria alors le commissaire, comme s'il avait senti qu'en effet il n'aurait pas si aisément pris ma place derrière ma barque, tout cavalière qu'il est; où va le signor Otbert tous les soirs, déguisé en gondolier? me reprit-il d'un air piqué. Je compris bien qu'il était intérieurement vexé d'être obligé de s'avouer qu'on pouvait au besoin faire un commissario avec un castellano... ou même, à la rigueur, avec un Nicolotto, tandis que jamais...

— Enfin, que répondis-tu? interrompit Otbert, qui désirait savoir quelle part son nom avait eue dans cet interrogatoire suspect du gondolier de la contessina.

— Ne l'ai-je pas dit? Eh bien, padron mio, je n'ai rien répondu du tout : le gondolier vénitien est le tombeau des secrets, on sait cela dans tous les pays possibles. J'ai répondu que vous preniez l'air di quà e di là, et que vous ne heurtiez jamais de barque. Alors le commissaire m'a ajouté : Tu es bien heureux d'être en maison, car si tu étais un gondolier de traguet, je te planterais pour un mois à spasso, c'est-àdire à terre, comme un facchino de terre ferme. — J'ai demandé si c'était tout. — Non ! a dit un petit commis maigre, dont je ne voudrais pas, à sa mine, pour éponger ma gondole, il faut payer le dégât. — Combien ça fait-il, votre dégât? — Quatre ducats ! — Combien de temps pour payer ? - Rien du tout de temps, cria le petit commis, ça se paye comptant... — Pour pouvoir compter, il faut les ducats, et je n'ai pas un quattrino dans ma poche, à côté de ma pipe. — Alors, autant de jours de prison que de ewanxiger... Ainsi

donc, quatre ducats, c'est douze jours! que dit ce petit maigre, qui sans doute n'eût jamais été bon à faire -un simple rameur d'avant. Voyant ça, j'ai demandé deux heures pour trouver les fonds, et je me suis dit: Allons raconter la chose à mon ancien padron , ça l'amusera... et il verra que pour ce qui est de la discrétion, le gondolier vénitien, le Castellano surtout, est...

— Je te comprends, vieux sournois ! dit Otbert, en jetant un louis dans le chapeau à la livrée Bastiglia, que le bonhomme Timoteo tournait et retournait dans ses mains, tout en achevant son récit. — Va payer tes vitres brisées, ensuite tâche de te trouver le plus possible sur le chemin de ta maîtresse, pour voir si elle ne dira pas quelque chose...

— Per ubbidirla, carissimo mio buon Padroncin ! ma. . . corne far? Je suis du vestibule, moi, et non pas des antichambres... je ne peux voir la signorina que si elle me fait appeler... et pour ce qui est de rôder dans les étages sous quelque prétexte, je ne m'y fie pas trop... je pourrais rencontrer la mère au lieu de la fille, et je sens bien qu'elle n'est pas folle de me voir... L'affaire de la baignade n'est pas encore bien sèche dans son souvenir... mais si la padronina me veut, elle n'est pas gênée pour me faire appeler, ainsi le signor peut rester tranquille...

Otbert ne semblait pas des mieux disposés à suivre ce dernier conseil. Tourmenté par ses pressentiments, il rêvait vaguement à entreprendre quelque folle aventure pour arriver jusqu'à Morosine. Le gondolier parti, il eut besoin de relire plusieurs fois le billet de son amante pour reprendre la confiance que l'impatience lui faisait perdre. Dans l'après-midi, un agent de police vint demander à lui parler. Otbert était prié de passer au bureau des étrangers, pour affaire qui ne souffrait aucun retard; le jeune homme s'habilla et se rendit sur-le-champ à la police. 11 eut à répondre sur le caprice de

son déguisement de gondolier, sur le but de son séjour à Venise, et sur le temps qu'il y comptait passer encore. Toute convenable et polie que fût la forme de cette interrogation, Oibert comprit bien qu'il y avait contre lui quelque mauvais vouloir secretrrésultat d'une influence inconnue. On lui déclara que s'il désirait prolonger son séjdùr à Venise, il fallait qu'il se soumît à la loi, qui obligeait à fournir un répondant.

Otbert songea à qui s'adresser. Il ne connaissait personne. Il ne fallait pas penser au comte Bastiglia, et pour rien au monde il n'eût voulu s'adresser au marquis Durazzo. Il était encore le soir préoccupé de cet incident, en attendant l'heure bleue à sa fenêtre, lorsqu'il vit Timoteo descendre dans sa gondole, quitter le perron du palais Bastiglia, et se diriger vers le palazzino. C'était évidemment quelque message d'Adriana. Dans son impatience, le jeune homme descendit une partie de l'étage, au-devant du commissionnaire, et lui arracha presque des mains ce dont il était porteur. Ce message consistait tout simplement en une. vieille carte de visite, au dos de laquelle Adriana avait tracé à la hâte ce peu de mots, à peine lisibles pour tout autre qu'un amant :

Oibert, il faut partir.,, cette nuit même I Rmds-toi à Ferrare, et là attends mes nout>elles. Emporte cette cassette dont tu feras ce que je te dirai. — Tamo più che niai !

Timoteo avait déposé sur la table un coffret en vieux laque de chine rouge, garni en bronze doré, et d'un aspect riche et solide.

— Madonnal Madonna! qu'est-ce qui se passe pour la padroncina? dit le bonhomme, après avoir respectueusement posé la cassette devant Otbert. Sa femme de chambre m'a dit en toereconduisant, que la vieille comtesse restait des trois à quatre heures chez sa fille... Ça n'est pas naturel. Le comte luimême a des airs... 11 a été hier trois fois chez le gouverneur, et s'est enfermé ce matin, je ne sais combien de temps, avec

son avocat et le marquis Durazzo... On a tous ces jours-ci envoyé à la poste, par Beppino, des lettres grandes comme ça, ajouta le gondolier, en figurant entre ses mains la distance d'un pied. Tout ça pour Vienne! avec des cachets aussi larges qu'une écuelle per i risi et rouges comme un bonnet de Castellano»,. De plus, Teresina, la fille de chambre, m'a as* sure que notre jeune maîtresse avait eu une scène épouvantable avec sa mère, parce qu'elle s'était refusée à signer un papier que lui présentait la vieille... Ah! si je voulais parler!

— Parle donc, parle, vieux misérable! s'écria Otbert,en saisissant brusquement le bonhomme par le collet de sa livrée» Si tu ne me dis pas tout ce que tu sais, je te jette par cette fenêtre dans le canal!

— Madonna ! ne vous l'ai-je pas dit? Ah ! padron mio, là* chez»moi, vous saurez tout! Hais ne me trahissez pas, au moins!... Aïe! vous m'étranglez!

— Eh bien, parle vite! dit Otbert, revenu de ce fapide transport.

— Per ubbidirla l voilà que je dis tout... c'est encore Beppo... on l'appelle aussi Beppino... qui a entendu le vieux qui disait à la vieille : « Madame la comtesse , votre fille vous brouillera avec l'empereur d'Autriche! Durazzo avait bien raison lorsqu'il me répétait que son calme et son apparence de résignation n'étaient qu'un masque! > Voilà ce que je sais, padroncino! Pour en pouvoir dire davantage, je jure par le sacro bambino qu'il faudrait l'inventer!

— Mais que t'a dit la contessina en te remettant cette carte et cette boîte?...

— Ne vous l'ai-je pas répété? Eh bien, elle m'a fait venir dans la petite chambre de Teresina, sa soubrette, comme elle l'appelle... je ne sais pourquoi... ça voudra dire Teresina en français... alors j'ai pris la cassette et je suis venu...

— Mais/ canaille I qu'a dit la contessina? s'écria Otbert impatienté, en secouant de nouveau le bonhomme.

— Là ! là ! je croyais l'avoir dit ! reprit-il en se dégageant de l'étreinte d'Otbert. Elle m'a dit : Vieux Teo... (dans sa bouche ça ne me fait rien!...) vieux Teo, prends cette cassette et cette carte, et va-t'en sur-le-champ les porter à M. Erichsen... Tu lui diras...

Le bonhomme s'arrêta comme indécis.

— Mais quoi? reprit Otbert, vraiment furieux, et faisant vers la fenêtre ouverte un geste alarmant qui acheva de délier la langue du trop prudent Gastellano.

— Vous ne me trahirez pas, padron mio !... un gondolier vénitien...

Otbert saisit cette fois si vigoureusement le bonhomme par le collet et la cravate, que celui-ci se vit déjà soulevé pour faire le plongeon dans le canal... Apparemment que le jeune homme n'avait en ce moment nulle foi dans Y esprit des nerfs, et poussé à bout par l'inquiétude et l'impatience, il eût pu faire un mauvais parti au trop discret Timoteo, si, pour éviter un plus grand mal, celui-ci ne s'était décidé de commettre ce que, dans son comique raisonnement, il semblait croire une trahison.

— Là, là, là!... je dirai tout, ohimè! je ne m'étonne pas que ce poignet-là manie si bien l'aviron... Madonna!... où en étais-je donc? n'ai-je pas dit les paroles de la contessina? Eh bien, voilà la vérité; mon saint patron Timoteo me demanderait quoi, je ne pourrais pas dire autre chose... « Va porter cela à M. Robert, me dit la padroncina, en regardant autour d'elle s'il n'y avait pas quelque espion. Tu lui diras qu'il doit m'obéir comme à Dieu ! comme à Dieu !... a-t-elle répété... » Voilà tout! Le signore ne me trahira pas... je ne sais plus rien. J'ai pris la boîte, le petit billet , et je suis passé par un escalier de service, sur Tordre de ma maîtresse... Maintenant, je dois m'en retourner vite...

— C'est bien tout? demanda Otbert, tu ne sais rien autre ?. . . et les domestiques ne disent rien de plus sur ce qu'ils ont pu surprendre?

— Oh ! pour cela je vous le dirais tout du long, padron mio, car dès qu'on ne me le confie pas... la discrétion ne m'étrangle plus. Enfin, voilà mon ambassade faite... je m'en vais!

— Et si je te donne à mon tour une commission pour ta maîtresse, si je te charge de lui dire quelque chose, le lui répéteras-tu bien?

— Si le signore me le commande, il peut être sûr que ma maîtresse saura tout ce qu'il me dira...

— Si je t'enjoins de le lui dire, c'est bien pour que tu le répètes à la contesshta, vieux fou ! Retourne donc au palais, et dis à la signorina... ou plutôt, attends un moment...

Et, bien qu'Adriana lui eût plusieurs fois conseillé d'éviter de lui écrire, attendu qu'il lui était beaucoup plus difficile de recevoir une lettre que d'en expédier, Otbert crut pouvoir, vu la gravité de la circonstance, faire une exception aux lois de sa prudence habituelle. Il traça le billet suivant :

« Tu me dirais, Adriana, de m'aller jeter dans les profondeurs du canal Orfano, que j'irais sans hésiter. Tu me commandes de partir... je pars, sans demander pourquoi tu me dounes cet ordre terrible. Je ne pourrais t expliquer tout ce que j'ai ressenti hier et aujourd'hui de terreurs et de pressentiments, que ton billet vient de justifier ; mais il y a un plaisir amer à sentir qu'on va souffrir par le cœur , et je suis prêt... Je chéris tout ce qui me vient de toi, et j'aime mieux la douleur en t'aimant, que toute félicité possible où tu ne serais pas. Je pars cette nuit : j'attendrai à Ferrare ce qu'il te plaira de m'annoncer ; songe seulement qu'en te quittant, ma vie entre dans une longue nuit dont toi seule es l'aurore* Tu souffres bien, je le devine. Si ton amour pour moi en est cause, pardonne-le-moi! pardonne- moi de tant m'aimer !

Moi aussi je Tais souffrir; mais ma souffrance n'est rien, c'est la tienne qui m'épouvante ! Adieu donc, Adriana, adieu, puisque tu le veux. Je te verrai encore à Y heure bleue, n'est-ce pas? Je ne te dis pas que je t'aime, tu comprends que t'obéir ainsi, c'est prouver le plus suprême amour.

» P. S. J'emporte donc cette cassette. Tu sais que j'attends... mais attendre de toi, c'est espérer. »

Ces lignes tracées à la hâte, Otbert congédia le gondolier qui en était porteur. Le soir venu, il attendit qu'Adriana parût sur son balcon. Mais son espérance ne fut point réalisée. Vainement le ciel limpide et charmant ce jour-là teignit-il l'eau et l'air transparent de ses vapeurs azurées; vainement les douces pénombres enveloppèrent-elles les palais, les lointains, et toutes choses, comme une gaze diaphane... Morosine ne parut pas au balcon de la demeure patricienne sur laquelle Otbert fixait ardemment les yeux. L'heure bleue s'écoula tout entière sans qu'une lumière même passât derrière quelque fenêtre du palais, lequel semblait ce soir-là abandonné comme celui des Foscari. Alors les yeux du pauvre poète, toujours filés vers cette demeure, désormais confondue dans l'ombre de la nuit, se noyèrent de larmes involontaires. Il sentit des sanglots soulever sa poitrine, et il unit par pleurer comme un petit enfant abandonné, qui cherche vainement autour de lui un visage ami. L'horrible serpent du doute le mordit au cœur. Sa pensée sonda impitoyablement la profondeur de l'abîme où il s'était aventuré, et qu'il s'exagéra en ce moment autant qu'il se l'était précédemment dissimulé. Il osa se demander si ce n'en était pas l'ait de cet amour, trop ardent, trop follement heureux pendant ces jours si rapidement envolés, pour être autre chose qu'un météore, un rêve insensé, au réveil duquel il touchait... La nuit était sombre, l'air silencieux. Il douta s'il était ou non dans la réalité, s'il avait véritablement été l'amant de cette irritante et tropbelle jeune

fille, et si cette ombre qui cachait toute chose, enveloppait bien réellement son palais...

Alors il voulut relire chaque billet reçu d'elle, bien qu'il les sût par cœur. Rentré dans la conviction de la réalité des faits et de son apparent malheur, il se demanda ce qu'il deviendrait si Adriana l'abandonnait. Il pensa nécessairement à mourir. Mais ce qu'il fallait, c'était de mourir sous les yeux de la cruelle, et il en examina les moyens. — Que ferais-je à vivre? s'écria-t-il. Qui ai-je au monde qui tienne à moi? C'est horrible à se dire : Je ne laisserai pas ici-bas un cœur pour me pleurer ! Je n'ai pas de mère, moi... Celui qui a une mère ne se tue pas. La mienne m'a donné sa vie; son dernier souffle fut le premier qui m'anima... et son âme doit être en moi !... J'irai la rejoindre dans cette mort obscure... d'où elle me voit, peut-être, malheureux et désespéré... Oh! ma mère! ma tendre et sainte mère ! vous que je n'ai pas connue, et que j'aime ! Martyre des profonds mystères de la nature, vous qui n'avez pu voir le fruit né de vos fécondes entrailles déjà refroidies, implorez à l'avance le pardon de mon crime... Dieu vous entendra, car on me l'a dit, vous étiez vertueuse et croyante ! Priez pour celui qui, né sans le baptême de votre baiser, a grandi sans vos caresses! Si je meurs, soyez au seuil de cette vie pour me protéger et me conduire aux pieds du trône céleste où l'on implore... et que je m'en relève pardonné!

Le pauvre poète passa ainsi de longues heures à prier, espérer, redouter, mais soulagé pourtant, comme s'il eût été visité par l'ombre de sa mère. Otbert né, par le secours de la science, d'une femme expirée depuis quelques heures au milieu du mystérieux travail de la maternité , avait , dans son enfance, souvent imploré cette martyre, et se l'était représentée dans ses songes et dans ses extases de sensibilité ; il lui avait donné des trails, une expression de visage, une nuance de cheveux, et jusqu'à un vêtement... détail dont l'ensemble

formait une sorte de réalisation qu'il retrouvait dans ses prières, toujours la même, comme un tableau d'autel devant lequel on s'agenouille. Rien pourtant n'avait guidé l'enfant dans la composition de cette image formée dans son cœur. Mais lorsque Otbert eut quinze ans, le bon Tûbingen, en envoyant son fils adoptif à Francfort, lui remit un portrait, précieusement conservé jusque-là parmi ces trésors de la sentimentalité des vieillards, trésors, reliques qu'ils n'oublient point... mais qu'ils n'osent toucher, comme si c'étaient des douleurs à réveiller de leur sommeil : ce portrait était celui de la mère d'Otbert... et il offrait, trait pour trait, le visage que l'enfant s'était créé pour l'aimer ! C'était le môme regard, la même nuance de cheveux que celle de l'image magique peinte dans son imagination par l'admirable intuition de son amour filial ! tout, jusqu'à la coupe et la couleur des vêtements que portait la morte...

Otbert ayant tiré ce portrait du tiroir qu'il ouvrait chaque jour à ses heures les plus- recueillies, il le contempla et sentit peu à peu sécher les larmes de sa faiblesse et de son découragement. Il puisa bientôt dans ce retour vers les saintes et pures affections qui vibrent dans ce recoin du cœur que n'envahissent et ne profanent jamais les passions turbulentes, la force nécessaire pour lutter contre la douleur de son amour et les doutes qui s'étaient emparés de son âme subjuguée! IL procéda donc, avec une sorte de résignation, aux préparatifs de son départ, et au moment où les premières lueurs de l'aube matinale vinrent blanchir l'horizon, il quitta sa demeure, non sans regarder le plus longtemps possible le palais de la bienaimée, mais pourtant moins déchiré qu'il redoutait de l'être la veille : la prière l'avait sauvé.

Le matin même du départ d'Otbert par la route de Fusine, Bruschall arrivait à Venise par celle de Mestre.

L'EUT-ON prévu?

Partir avec toi, c'est rester; rester sans toi, c'est partir!

Chateaubriand, Paradis perdu.

Notre héros ne s'arrêta à Padoue que le temps nécessaire pour trouver une voiture ; la nuit suivante, il arriva à Ferrare.

Il descendit dans l'albergo principal, et dès qu'il fit jour, il se mit à courir la ville, dans le but bien arrêté de se distraire le plus possible, de s'étourdir, d'éviter de penser. Otbert se trouvait dans cette position étrange d'un homme qui ne sait ni ce qu'il va faire ni ce qu'il va devenir, dont le sort est enchaîné, par suite de son abnégation propre, aux volontés, aux désirs d'un être en but lui-même aux plus étranges traverses... Cette incertitude de son avenir, de chaque lendemain même, peut-on dire, qui eût été chose intolérable pour une foule de gens, n'était pas au contraire sans quelque charme bizarre pour celui que nous avons peint comme doué d'une organisation faite pour chercher et éprouver vivement les émotions, en même temps d'un esprit aventureux et d'une imagination ardente. Trompant sa raison par un subterfuge qui tendait à établir que nulle détermination, nulle initiative ne dépendait de lui , il résolut de se laisser aller à sa singulière destinée. — Elle me dit de croire en elle et d'attendre, se répétait-il pour excuser son inertie, croyons et attendons!

C'est par ces subtilités que le pauvre garçon essaya de se soustraire au désespoir qui avait un moment fait irruption dans son cœur, qu'il parvint aussi à endormir les remords dont le seul nom de son digne ami d'Inspruck était le texte.

U se mit donc à parcourir la ville de l'Arioste, des princes d'Esté et du Tasse. Il passa de longues heures dans les églises, devant les peintures du Guerchin, des Carraches, de Garofolo et de Mantegna; la première journée s'écoula ainsi. Le soir U y avait opéra, et Otbert entendit chanter la Teresa Tavoia, une des plus jolies cantatrices d'Italie, à laquelle il trouva ce noir et scintillant regard dont Adriana avait brûlé son cœur. Le lendemain il reprit ses courses. Il allait entreprendre la visite intérieure du fameux château des anciens ducs, majestueusement assis au milieu de la ville avec ses tours, ses créneaux, ses ponts et ses fossés, lorsqu'il apprit que cette ïéodale et féerique demeure ne conservait plus de traces du séjour de ses hôtes illustres, pas même le boudoir de Lucrèce Borgia! Toutes les belles peintures de Dosso-Dossi, si pompeusement célébrées par FArioste, avaient été effacées pour approprier les logements à la destination nouvelle de l'édifice, alors demeure officielle du cardinal-légat qui gouverne Ferrare au nom du pape. Ainsi que fit Michel-Ange, réfugié dans cette ville durant le siège de Florence, Otbert dédaigna donc de pénétrer dans l'édifice; il visita la maison qu'habitait l'Arioste, cet Homère italien... puis la prison de Torquato Tasso, le tendre et malheureux amant de la princesse Éléonore, qui mourut de l'ingratitude d'Alphonse, comme Racine des dédains de Louis XIV...

Une nouvelle journée se passa encore ainsi. Le soir du troisième jour, lequel fut employé à visiter des manuscrits précieux dans la bibliothèque en partie formée par le célèbre cardinal Bentivoglio, Otbert rentra chez lui sans se sentir tenté d'aller au théâtre, ne fût-ce que pour revoir dans les beaux yeux de la Ta vola comme le reflet de ceux de sa bienaimée. Il s'était plusieurs fois présenté à la poste sans rien trouver pour lui. Le découragement allait le reprendre... il avait usé durant ces trois jours toutes les forces qu'il avait pu

puiser dans la subtilité de ses raisonnements... Désormais sa passion allait plus despotiquement que jamais reconquérir en lui son empire. A minuit, il était encore appuyé sur son balcon, s'effrayant du nouveau désordre qui envahissait ses sensations et sa pensée...

Tout à coup, on frappe vigoureusement à la porte de l'al» bergo. Otbert sent dans sa poitrine le contre-coup du marteau de fer. Il se penche, et, malgré l'obscurité profonde, il distingue deux hommes debout devant le seuil. On leur ouvre. Otbert éprouve un trouble étrange... Sa chambre est située au second étage de l'albergo, au fond d'un long corridor. Il entrouvre sa porte, prête l'oreille, plonge les yeux dans la sombre prolongation du couloir. Qu'espère Otbert? Une lettre désormais indispensable pour lui rendre quelque élan de courage, car le sien est épuisé! Pourtant cinq minutes se sont écoulées, et rien n'apparaît, rien ne bouge... Il s'apprête à refermer sa porte, le cœur plus serré que jamais... lorsqu'au moment où ses yeux vont quitter l'obscurité, il croit apercevoir au loin le reflet, incertain encore, d'une lumière qui gravit l'escalier. Il ne se trompe point... les murs noirs se teignent de projections rougeâtres... Mais bientôt la lumière s'arrête... au premier étage sans doute... Une étrange anxiété suspend toute l'âme du poète dans ses regards : il retient son souffle comme s'il craignait de faire évanouir cette lumière qui est pour lui l'objet d'une singulière et folle espérance! Mais il ne s'abuse pas!... la clarté augmente, les parois des murailles se la renvoient, le faux marbre de l'escalier s'illumine ; à mesure que le flambeau monte, la lumière gagne un espace sur le plafond du long couloir... la tête d'un domestique de l'auberge apparaît ; puis, à mesure que celui-ci franchit les marches, c'est le buste, la main qui tient le flambeau, puis tout le corps, qui s'offrent au regard... derrière le valet apparaît une autre tête... puis enfin une autre encore, qui,

gravissant dans l'ombre formée par le corps de l'homme qui les précède, ne présentent qu'un ensemble méconnaissable... Mais les voilà tous dans le corridor! Us vont sans doute s'arrêter à Tune des portes qui s'ouvrent sur les chambres vacantes... Mais non ! ils avancent toujours! Il reste deux portes seulementà franchir... Otbert, retiré derrière la sienne à peine entre-bàillée, sentsoncœur battre à soulever sa poitrine. Il a le vertige : les voyageurs se sont enfin arrêtés devant une porte voisine de sa chambre; mais une personne a parlé... ce qu'elle a dit, Otbert ne le sait! Il entend résonner à ses oreilles abusées mille bruits fantastiques de cloches, de tambours, de sifflements, de même que ses yeux ne distinguent plus rien, fascinés qu'ils sont par une émotion si vive, qu'il est obligé de s'appuyer sur un meuble pour ne pas tomber !

— Per ubbidirla ! a répondu une voix bien connue à l'interrogation que l'oreille d'Otbert n'avait pu saisir, c'est ici, signor cavalière! ajouta Timoteo.

La porte d'Otbert était entr'ouverte... le domestique de f albergo entra :

— Ce sont deux messieurs qui vous demandent, dit-il.

— C'est bien, l'ami! Vous pouvez vous retirer.,, plus tard on vous appellera! reprit le digne Castellano.

Et aussitôt le valet sorti, les deux arrivants entrèrent. L'un, nous le connaissons déjà, portait un sac de voyage; l'autre... c'était un charmant cavalier, vêtu en étudiant... Otbert tombe dans les bras de Morosine !

— Àh! Madonna! Madonna! San Nicolo a donc cessé de m'en vouloir, puisque je vous vois enfin réunis! Et ayant déposé le sac qu'il portait, puis jeté sur les deux amants un regard attendri, le vieux Timoteo se retira discrètement, en passant le revers de sa main rude sur ses yeux, pour y essuyer une larme...

Restés seuls, ce fut entre Adriana et son amant une scène

d'ivresse que nous renonçons à décrire. Otbert n'osait croire à tant de bonheur, et s'imaginait être la proie de quelque songe délirant.

— Est-ce toi? est-ce bien toi ? répétait-il sans cesse.

— Doutais-lu donc de moi? s'écriait la jeune fille, en tenant dans ses mains la belle tête blonde de son amant qncorc étourdi de cette foudroyante émotion et par cette enivrante surprise.

— Douter de toi, non... mais de la femme!

— C'est bien moi... tiens! c'est bien moi ! répéta-t-elle en l'embrassant au hasard, sur les yeux, au iront, dans la chevelure.

Dans la nuit même, un moine qu'Adriana avait trouvé en route, sur le bateau le Francolino, et qu'elle avait à l'avance séduit par un riche présent, unit les deux amants, dans une chapelle d'un des quartiers les plus déserts de Ferrare. Le vieux Timoteo suppléa au déguisement masculin de sa jeune maîtresse, en tirant une simple toilette de femme du petit sac qu'il avait apporté, et qui ressemblait à ces noix enchantées d'où les fées font sortir, d'un coup de baguette, tout le trousseau d'une belle princesse !

Le lendemain, les deux époux, servis par l'incomparable gondolier, déjeunaient comme des amants. Le signor cavalière, ainsi que le bonhomme appelait la jeune comtesse, regardait Otbert avec cet œil d'amour, moitié langueur et moitié flamme, qui n'a peut-être été peint que par le. vieux Mantegna, lorsqu'il représente un saint qui, près d'expirer sur le bûcher, lève vers le ciel des yeux ravis, comme si c'était une joie de mourir! C'est qu'en effet, dans le martyre qu'avait courageusement subi Adriana, durant tous les jours précédents, Otbert seul était son ciel. Adriana, on l'a compris déjà, ardente personnification de la Vénitienne du moyen âge, était

uoe femme de sensation autant que le poète Otbert, cet impressionnable rêveur, était un homme de sentiments. Tonsdeux goûtaient donc l'ivresse de cette rencontre suivant la nature de leur organisation, si bien d'accord, du reste, pour ce point extrême : s'aimer ardemment. Mais la prudence imposait la nécessité de mettre un terme prochain à ces douces et folles causeries, à ces mille questions faites au cœur, et à ces extases d'amants qui se retrouvent après de grandes vicissitudes. Il fallait partir! Timoteo avait trouvé un équipage qui, vers le milieu du jour, fut prêt à emmener nos amoureux. Adriana avait décidé, en raison de ses réflexions particulières, qu'il fallait abandonner les routes principales, et gagner Mirandola, pour de là, traversant tout le duché de Modène, coucher le soir à Correggio, patrie du doux et gracieux Gorrége, et atteindre enfin Parme le lendemain.

A l'heure dite, ils partirent donc, accompagnés du fidèle gondolier, qui, pour la première fois de sa vie, se voyait en voiture, et qui, en fait de chevaux, n'avait jusque-là rien connu d'autre que les quatre coursiers d'airain apportés de l'hippodrome de Gonstantinople et placés sur le portail de la basilique Saint-Marc. Les surprises et les exclamations du bonhomme amusèrent d'abord les deux amants. Mais après le premier étourdissement,le premier délire de leur réunion, leur esprit fut peu à peu envahi par les sérieuses réflexions qui naissaient de la gravité des incidents connus de l'une, soupçonnés de l'autre :

— Madonna ! Madonna! quel est cet animal? s'écria Timoteo en apercevant un mouton qui sortait d'un hangar de la route. Il est habillé comme un chioggiote ! reprit-il, en faisant allusion à ce caban fourré que les pêcheurs de Chtôggia se jettent sur les épaules ; et cette cage qui roule derrière ces gros chevaux à cornes 1 Ahl Madonna! les drôles de choses qu'on rencontre sur la terre ferme !

Sans doute jusqu'à ce jour, le Castellano pur sang, qui n'avait jamais quitté ses lagunes, s'était imaginé que les côtelettes venaient sur les arbres et les biftecks en espaliers...

Les deux amants laissèrent bientôt leur compagnon de route à ses admirations et à ses surprises naïves, pour céder au besoin de parler de cboses bien autrement sérieuses. Adriana, répondant aux questions de son ami, reprit le récit des laits au jour où elle avait manqué le premier rendez-vous de l'heure bleue auprès de San Servolo, le soir même de l'abordage de Timoteo, qui avait valu à ce dernier la comparution de police que nous lui avons entendu raconter à lui-même chez notre héros, ainsi que l'amende qui ne lui coûta rien, et à laquelle même il nous semble qu'il gagna quelques êwanaigers.

— Durant la journée, raconta Morosine, ma mère me fît prier de passer chez elle. Mon beau-père se trouvait là. Voici, si je m'en souviens bien, ce qu'elle me dit : « Dans une première conversation que nous avons eue ensemble à mon arrivée de Vienne, je vous ai fait connaître, ma fille, quels projets j'avais... nous avions, dois-je plutôt dire, fondés sur vous, commença ma mère, se reprenant à cause de la présence du comte Bastiglia. Dans cette conversation, où je vous fis entrevoir la destinée brillante qui vous attendait, par suite des bontés de Sa Majesté l'empereur pour notre illustre nom, je vous parlai aussi de l'homme que j'av.... que nous avions choisi pour vous, et dont la naissance, la jeunesse, la beauté, tout enfin devait, en outre de notre détermination, vous faire un parti agréable. J'ai pu deviner dès ce moment que le futur comte Morosini avait déjà su toucher votre cœur, et satisfaite de voir cette inclination d'accord avec les nécessités de notre position sociale, je me suis dès ce moment occupée de tout faire pour précipiter le jour du dénoûment de mes heureux projets... ».

—Je laissais ma mère parler sans l'interrompre, dit Adriana, mais je me préparais en secret à la crise imminente qu'allait amener ce discours, et je m'affermissais dans mon courage, en faisant passer ma pensée par mon cœur. Apparemment que mon beau-père n'était pas venu de son propre mouvement pour assister à cette conversation décisive, car, en l'observant, je trouvai son attitude fort gênée, l'expression de son visage était tout inquiète, et souvent même il jetait sur moi des regards presque suppliants. Ma mère reprit : « Oui, ma fille, ma chère fille, j'ai mis toute ma sollicitude à activer les formalités et les démarches qui étaient indispensables pour la réussite de cette ^rave et heureuse affaire, et nous touchons enfin au moment si ardemment désiré par M. le comte et par moi, non moins que secrètement aussi par vous, Adriana... Et tout bientôt nous permettra d'espérer que le glorieux nom de Morosini ne périra pas...

» Le marquis Durazzo (car nous nous entendions déjà depuis longtemps... bien que sa modestie ait voulu tenter d'ébranler ma certitude)... celui que nous vous destinons et que tous aimez, a reçu toutes les pièces de famille nécessaires à son mariage ; les hommes de loi ont fini leurs travaux pour toutes les affaires de fortune... les documents sont en règle pour l'érection en comté de notre terre de Gamporeale, et Toici enfin la demande toute prête, par laquelle vous déclarez à Sa Majesté l'empereur quel est celui auquel vous voulez donner votre nom, le suppliant, comme il a daigné me le faire espérer de vive voix, de vouloir bien approuver ce choix, et de vous faire l'honneur de signer au contrat... »

— Pendant cette tirade, la gêne et l'inquiétude du comte s'étaient peu à peu converties en une sorte d'effroi, continua Adriana, assise côte à côte de son amant attentif, dans la petite calèche qui les emportait, avec Timpteo sur le siège. Mon beau-père regardait alternativement ma mère,- moi* et

la porte de la chambre par laquelle il désirait évidemment de s'enfuir... ayant sans doute depuis longtemps, soit par suite des appréhensions de Durazzo, soit en raison de ses propres observations, deviné que je ne justifiais point l'aveugle confiance que ma mère mettait en ma soumission à ses orgueilleux projets...

La comtesse avait déployé sur la table auprès de laquelle elle était assise, une large feuille de papier déjà écrite, et qui, sans doute, n'attendait plus que ma signature. Elle prit une plume et me la présenta... Ce fut alors seulement, je crois, que jusque-là préoccupée de son idée, elle s'aperçut que je n'avais encore rien dit... Me regardant fixenient, die reprit, en me tendant la plume :

— Eh bien, Adriana, à quoi pensez-vous donc?

Mon beau-père se leva, espérant de gagner la porte d'une façon inaperçue...

— Est-ce que vous ne m'entendez pas, mademoiselle ^ ajouta-t-elle en pâlissant.

— Je vous demande pardon, ma mère... je vous entends, répondis-je d'une voix résolue, mais en faisant tous mes efforts pour empreindre de respect l'accent des graves paroles que j'avais à prononcer... Ce n'est, je vous assure, pas ma faute, si vous ne m'avez pas mieux comprise 1$ première fois que vous m'avez parlé de vos projets... aujourd'hui il faut donc bien vous le déclarer clairement et sérieusement : je ne puis signer cette lettre à l'empereur... car je n'épouserai jamais qu'un homme de mon choix!

Mon beau-père profita de la muette stupéfaction où mes paroles plongèrent ma mère pour s'éclipser.

En entendant cette déclaration, faite d'un ton ferme et calme à la fois, la comtesse devint si pâle, que je me sentis vraiment tout émue à voir quel terrible effet lui devrait causer mon refus à réaliser ses plus chers désirs. En ce moment, j'oubliai

ma longue enfance sans caresses, j'oubliai l'égoïsme de la fière patricienne qui avait rêvé de sacrifier toute ma vie à ses spéculations ambitieuses... je ne vis plus que ma mère prête à se trouver mal d'émotion, d'indignation, de douleur réelle enfin, quels que fussent d'ailleurs les sentiments qui fissent naître cette douleur.

— Pardonnez-moi, ma mère ! m'écriai-je en me jetant à ses genoux, et en cherchant à presser et à embrasser ses mains, je n'aime pas le marquis... il m'est donc impossible de l'épouser.

— Suis-je bien éveillée?... se dit-elle, en jetant sur moi des regards dont l'éclat furieux m'épouvanta réellement... Est-ce ma fille... celle qui doit être l'esclave de ma volonté suprême, qui a osé prononcer de pareils mots?...

— Hélas ! oui... ma mère, dis-je en reprenant courage au sein même de ce péril, et sauvée de tout remords par ce péril même, c'est votre fille qui vous vénère, qui vous respecte... mais qui ne saurait sacrifier toute sa vie à l'erreur que vous alliez commettre, en croyant faire son bonheur! v

Alors, comme si elle eût enfin cessé de douter de la réalité de ce qu'elle entendait, elle se leva brusquement, et me repoussa avec une telle violence, que je tombai à la renverse, d'agenouillée que j'étais, et me frappai le crâne contre le marbre de la table où se trouvait la fatale lettre pour l'empereur. Je me blessai, et quelques gouttes de sang jaillirent sur la feuille, à l'endroit même où je devais signer...

Soit qu'aveuglée par la fureur, ma mère n'eût d'abord pas vu ma chute, soit qu'emportée par l'exaltation, elle ne voulût pas y prendre garde, toujours est-il qu'elle me laissa un moment à terre, et interpellant son mari, dont elle remarqua à peine la disparition, elle donna cours à tout ce que sa colère allumait de pensées furieuses dans son sein. Je m'étais relevée, et m'efforçant de maîtriser mon émotion, je m'assis, en prenant l'attitude résignée et impassible d'une victime

décidée à tout entendre sans nouvelle faiblesse. Je sentais mon sang couler tiède parmi mes cheveux jusque dans mon cou, et ma blessure, sans avoir de gravité, ne laissait pas que de me faire souffrir. ..

— Chère ! chère bien-aimée ! s'écria Otbert, en pressant sur son cœur sa courageuse amie, c'est pour moi que tu as souffert ainsi.

— Je neveux point exagérer mon mérite ; si j'ai agi de cette sorte, c'était parce que je t'aime, parce que je ne pouvais songer d'être à un autre [qu'à toi; parce qu'enfin c'est mon bonheur de t'appartenir, et que tu m'appartiennes... Tu vois donc bien, mon Otbert, que toute ma conduite, au fond, repose sur l'égoïsme... Si je ne t'aimais pas, je n'aurais certainement pas agi comme je l'ai fait et je me serais probablement aussi peu occupée de ton amour que je le fais de celui que, malgré tout ce qui le rend méprisable à mes yeux, je devine que le marquis ressent pour moi; tu vois donc bien que ce n'est pas pour toi... mais seulement à cause dé toi, que j'ai souffert et déployé tout ce courage ! continua l'aimable femme, en cherchant, par un spirituel subterfuge, à diminuer aux yeux de son amant la grandeur de son sacrifice, afin de ne pas ajouter aux émotions qu'il subissait déjà, les alarmes de sa délicatesse, les scrupules de son honneur, seul sentiment que chez lui ne dominât point l'amour.

Elle reprit son récit :

— La crise de colère que ma mère avait subie en entendant de ma bouche une déclaration aussi inattendue touchait à sa fin, et je me défiai de l'attendrissement qui pouvait être, chez elle comme chez moi, la réaction des sentiments extrêmes qui venaient de se produire. Aussi, la voyant presque épuisée, et cherchant son siège, je me défiai de ses larmes, et l'amante l'emportant encore sur la fille, je m'empressai de lui dire ;

— Q nous est impossible à l'une et à l'autre, ma mère, de continuer pour le moment cet entretien... nous le reprendrons plus tard... lorsque l'émotion de cette scène sera dissipée... Pardonnes-moi le chagrin que je vous cause, mais vous-même finirez par reconnaître que ma vie entière ne pouvait être ainsi sacrifiée... Permettez donc que je me retire... que je tous envoie vos femmes... Cesoir, demain, nous reparlerons...

Et comme j'avais sonné, la femme de chambre de ma mère entra, et je sortis sans attendre de réponse, jetant un mou* choir sur mon cou, pour qu'on ne vît point le sang qui cou* lait de ma blessure.

Le soir, je crus jusqu'au dernier moment que je pourrais aller à notre rendez-vous, tant j'étais soutenue par l'exaltation et par mon désir. J'aurais souhaité de Rapprendre de vive voix ce qu'il était impossible de t' écrire... je n'aurais pas voulu non plus t'alarmer sans pouvoir moi-même t'oflrir un correctif aux choses, et je ne me fiais pas absolument à l'élo* quence du vieux Timoteo...

— Lequel, du reste, interrompit Otbert, par un singulier scrupule de discrétion qui lui prend de temps à autre, ne se décide qu'à toute extrémité à me rapporter même ce que tu lui dis pour moi.

— Pardonnons-lui son manque d'esprit en faveur de tout ce qu'il a de cœur ! reprit Adriana. Je te l'envoyai donc pour te prévenir de l'impossibilité où j'étais, ce soir-là, de quitter le palais ; tu comprends qu'une pareille scène entre une fille et sa mère ébranle et laisse des traces. D'ailleurs, bien qu'elle fût sans gravité, ma blessure ne me permettait guère de m'exposer à l'air du soir ; puis enfin ces premières raisons n'eussentelles pas existé, que je devais peut-être ce sacrifice aux convenances que me dictait ma conscience, fussé-je même 6Ûre de l'impunité, c'est-à-dire de n'être ni espionnée ni surprise. Plusieurs fois durant le reste du jour je fis prendre des nouvelles

de ma mère : elle était calme. Vers le soir, tandis qu'appuyée intérieurement contre ma fenêtre je regardais s'écouler l'heure bleue chérie en pensant à toi, mon beau-père demanda à me voir. Je le reçus, et nous causâmes de toute cette affaire. Malgré ce qu'il me dit du contraire, je compris bien qu'il était envoyé par ma mère, afin d'achever ma confession, ou plutôt pour en avoir les détails. Fort à mon aise avec lui, je ne cachai rien, laissant à sa volonté ou à sa prudence d'en rapporter la part qu'il voudrait à la comtesse. Je lui avouai que je t'aimais, que je détestais le marquis, et que si l'empereur devait faire un comte Morosini sur ma demande, ce ne pouvait être que toi...

— Adriana ! interrompit Otbert avec un profond accent de reproche et de tristesse.

— Va! je te comprends, mon ange! reprit la jeune fille, crois bien que je te connais et que je t'apprécie, et que, durant nos heureuses réunions de chaque soir, j'ai deviné tout ce que ta belle âme renferme de noblesse ! Mais pouvais-je détruire ainsi d'un mot l'édifice des rêves de ma mère, sans lui offrir au moins quelque moyen d'accommodement? D'ailleurs, je dis tout au comte Bastiglia; je lui déclarai que, du jour où je t'avais entrevu si beau, si courageux, au milieu des périls de cette aventure dans les Alpes, ton image était restée dans mon cœur. Une épreuve était venue, qui eût pu l'effacer en moi... ce fut l'envoi de cette somme... (pardon de le rappeler!) que te fit ma mère. Mais tu révélas alors tes sentiments comme déjà tu avais révélé ton courage, et je me sentis en grand chemin d'être subjuguée. Tu devines combien la conduite de ma mère, excitée, du reste, par une lâche jalousie de l'homme que quelques indices avaient éclairé, contribua à m'exalter... Ce que je croyais être un .sentiment de justice, un désir de réparer l'offense faite à une âme délicate à laquelle nous devions une obligation immense, était sans doute déjà de l'a-

mour. Le cœur a des mystères impénétrables ; il faut renoncer à les analyser, il n'y a qu'à subir! Tu sais ce que je fis pour l'attirer au palais : à dater de ce moment, je n'ai plus rien à t'apprendra. Le comte entendit tous ces aveux. Mais déjà il savait une partie des choses que je lui racontais, car tu te souviendras que ce fut à la suite de ce bal où nous dansâmes souvent ensemble, qu'il m'emmena à la campagne attendre le retour de ma mère. Je crois inutile de détailler le rôle que Durazzo joua dans toute cette intrigue d'ambition et d'oppression, puis-je dire. Le comte savait, de son côté, mieux encore que moi, à quoi s'en tenir. Sans avouer pourtant ni nos entrevues, ni nos intelligences ensemble, je dis ce q'uil fallait, moins pour peindre mon attachement envers toi, que pour démontrer jusqu'à quel point le mariage projeté était impossible.

Mon beau-père essaya de me faire quelques objections. Je compris combien le marquis avait réussi à s'emparer de cet esprit, dont les volontés et les opinions n'étaient que des reflets d'autrui. Je persistai dans ma détermination et mis, je l'avoue, un peu de coquetterie à essayer de me le rendre favorable, de quelque peu de poids que je susse être son crédit auprès de ma mère. Je lui dis que j'avais trop bonne opinion de son esprit pour n'être pas persuadée que depuis longtemps il savait ce qui se passait dans mon cœur, et qu'il avait certainement deviné que ce mariage ne s'accomplirait pas si facilement. C'était presque l'amener à s'avouer mon complice. Flatté de la tournure que je sus donner aux choses et du cas que je paraissais faire de sa perspicacité, il m'avoua avec une évidente satisfaction d'amour-propre qu'il avait bien prévu que les projets de la comtesse rencontreraient quelque difficulté, et il accepta le mérite d'une pénétration qui, au fond, n'était que l'œuvre des confidences du marquis, alarmé sur l'issue de ses espérances. En.me quittant, le comte emporta un petit air

satisfait qui, au lieu seulement de me faire sourire, m'eût donné quelque espoir dans l'abandon du projet en ce qui concernait Durazzo, si j'avais cru à ce député de ma mère quelque crédit sur son caractère et sur ses résolutions.

Le lendemain enfin, car il faut que tu saches tout, mon cher ange, ma mère elle-même vint chez moi. C'était inouï ! Depuis de longues années, elle n'avait mis le pied dans mon appartement, ne me voyant guère qu'aux heures de repas, ou le soir au salon, et lorsqu'elle avait à me parler, me faisant toujours appeler chez elle. Je prévis quelque changement d'évolution. En effet, elle débuta ainsi, lorsque je l'eus respectueusement fait asseoir :

— Je comprends, un peu tard peut-être, Adriana, que je m'étais trompée sur vous. Je vous croyais une ûlle respectueuse, soumise, s'en rapportant à la sagesse éclairée de ses parents du soin de son bonheur, et je vois aujourd'hui que vous ne songez qu'à me désespérer, en essayant d'opposer à mes vœux les plus chers votre inexpérience du monde et votre caprice... Pourtant, Adriana, reprit ma mère, d'un ton de voix plein d'insinuante douceur, je ne désespère pas encore de votre respect pour moi, de votre docilité et de la confiance que vous devez avoir dans ma sollicitude pour votre félicité...

— Vous faites bien, ma mère, de ne pas douter de mes sentiments pour vous...

— Non, ma chère fille, non, je n'en doute pas, et je viens causer tendrement avec vous de projets qui nous rendront tous heureux. Vous savez quel grand nom vous portez et quel malheur fut pour notre maison, que je puis dire illustre, la mort du comte Alvise, votre frère. L'empereur, dans sa bonté, veut bien remédier à ce fatal coup de la destinée : il vous fait une position unique ! une position qui peut vous rendre fière à l'égal des hauts dignitaires de sa cour; vous serez...

— Mais, ma mère, interrompis-je doucement, je n'aime pas le marquis...

— N'est-ce que cela? reprit-elle, en cherchant à sourire, eh bien, tous l'aimerez, ma chère fille! Le marquis Durazso est un joli homme; il est passionnément épris de vous, et consent, pour s'unir à vous, à renoncer à un nom que son ancienneté n'a pas laissé traverser sans gloire les derniers siècles de notre république. Vous serez heureuse, votre position personnelle deviendra, en raison des honneurs qui vous attendent, l'égale de celle de plusieurs de vos aïeules, dont deux, vous le savez, ont porté le corno des dogaresses, et deux autres...

— Je connais toute l'illustration de votre race, ma mère ! interrompis-je, pour empêcher la comtesse de se trop exalter à la récapitulation de ces souvenirs...

— Eh bien, alors, ma chère Adriana, montrez-vous digne de succéder à cette gloire ! Voyons ! faites la joie de votre vieille mère, ma belle enfant! car vous êtes belle! ajoutât-elle pour renforcer sans doute son éloquence de l'arme de la flatterie... Vous ferez grande sensation à la cour de Vienne, lorsque votre mari et vous, irez remercier l'empereur... Sa Majesté vous donnera la croix étoilée. Ah ! j'en serai folle de joie! Allons, ma chère fille, embrassez votre mère... Dites-lui qu'hier vous ne songiez pas à ce que vous disiez. . . que la sui> prise, l'inattendu de cette nouvelle. .. mais qu'enfin aujourd'hui vous avez compris que je ne cherche que votre bonheur... que tous savez enfin qu'en m'obéissant, vous faites aussi le mien... Allons, ma belle Adriana, embrassez-moi et soyez raisonnable! Vous savez bien que je n'ai plus que vous... que nous ne sommes plus que deux pauvres femmes sur la terre à porter notre nom...

Ma mère m'avait tendu la main ; je déposai sur cette main un respectueux baiser; faire plus m'eût semblé une coupable

fausseté, car .si, pour un moment, ma mère, par des expressions de tendresse auxquelles mon oreille n'était point habituée, avait pu m'émouvoir le cœur, ses derniers mots, en me rappelant le motif de cette expansion, m'avait plus que jamais raffermie. Croyant sans doute que j'étais ébranlée par le témoignage de son affection, elle voulut exploiter ce mouvement de sensibilité, et sortit de dessous sa mante la lettre à l'empereur, probablement repliée la veille sans que sa colère lui permît de l'examiner. Mais ayant ouvert la feuille pour me la présenter de nouveau à signer, elle vit sur l'emplacement même qui attendait mon nom, les gouttes de sang qui y étaient allées rejaillir la veille. — Qu'est-ce cela? s'écriat-elle avec une sorte d'effroi... — C'est mon sang, ma mère, répondis-je en ramassant et lui présentant la lettre échappée de ses mains. C'est Dieu qui a voulu marquer ainsi d'une réprobation providentielle cet acte fatal dressé pour mon malheur... — Mais ce sang, d'où vient-il? interrompit la comtesse, véritablement terrifiée. —D'une blessure que je me suis faite.., lorsque vous m'avez repoussée de vos genoux, ma mère... — Est-il possible? s'écria-t-elle, la mère faisant une nouvelle irruption dans les sentiments de la patricienne. Ah ! je suis toute honteuse... toute désolée, mon enfant, ajoutât-elle en me pressant dans ses bras et m'embrassant sur le front. Mais tu n'en veux pas à ta mère, Adriana, n'est-ce pas?... tu sais bien qu'elle t'aime et ne veut que le rendre heureuse... Non, non, tu ne m'en veux pas... et pour le prouver, lu consentiras enfin à ce que je demande... Nous irons à Vienne nous-mêmes demander audience à l'empereur... cela vaut mieux ! nous n'écrirons plus.,. Sa Majesté verra comme tues belle] Soignons cette blessure, mon enfant! Où est-elle?... Comment! j'ai pu être cause que ton sang a^coulé!... Ah! si tu me refusais à présent, je croirais que tu m'en veux... Mais non, nous partirons... nous irons nous-mêmes chercher ton

titre, moi, le comte et toi ! Tu verras Vienne, la superbe ville I tu seras la plus jolie Je t'assure, des cercles à la cour... Allons, soigne-toi, mon enfant, reste ici bien calme... dans trois jours nous partirons; je vais songer à tout... Adieu, adieu, mademoiselle la comtesse /... Que c'est rare d'être appelée ainsi ! Ce n'est pas là un titre comme celui que les flatteurs de la société donnent par politesse aux filles des comtes ; les filles ne sont rien, je te l'ai déjà dit. Mais toi, tu seras mademoiselle la comtesse I Nous traverserons ton comté de Camporeale, qui, plus tard, quand tu te marieras, donnera son nom à un de tes fils. Mais l'aîné, oh! l'ainé fera revivre notre nom illustre! nous rappellerons Francesco comme noire aïeul, qui dort dans le caveau de San Stefano. Quelle gloire, quel bonheur!... Allons! c'est convenu : dans trois jours nous partirons... Soigne- loi bien, Adriana, ma chère fille... ce soir nous nous reverrons. Adieu... adieu!...

11 fallait toute l'exaltation de ma mère, pour ne pas s'apercevoir que je n'avais pas prononcé un mot qui l'autorisât à croire que je me prêterais à ce nouveau plan. Elle avait, à la vérité, évité de reproduire le nom du marquis Durazzo, comme si elle avait tenté de me faire croire que, pour le moment, il ne s'agissait plus que de l'investiture de mon titre. Mais sa résolution n'avait certainement pas bronché. Après tout, peutêtre avait-elle cherché à s'étourdir elle-même, à se tromper. Je l'avoue, cher Otbert, que cette seconde entrevue avec ma mère me laissa rêveuse; sans avoir senti un seul moment s'ébranler mes résolutions, je n'étais pas précisément la même qu'une heure auparavant. Vois-tu, cher, on n'entend pas sans émotion la voix de sa mère vous dire des mots tendres, ni ses lèvres presser votre front... surtout lorsque de pareilles caresses sont si rares, si inconnues, pourrais-je presque dire ! Avec un peu plus d'adresse, en ce moment, ma mère eût peut-être réussi à obtenir de moi quelque concession. J'aurais

pu accepter ce voyage de Vienne, à condition que le marquis fût à'Jaraais mis hors de cause. Mais elle manqua d'habileté, parce que l'orgueil patricien dominait chez elle tout sentiment, toute pensée. Une heure après qu'elle m'eût quittée, le comte Bastiglia vint me trouver, et me féliciter sur le consentement que j'avais, disait-il, accordé à ce voyage. Ma mère donnait ses ordres pour partir sous trois jours. On allait écrire à Vienne pour annoncer notre arrivée. Gomme, ennuyée de toutes ces redites, je n'objectai point à mon beau-père que je n'avais nullement changé de résolution, ainsi que semblait le supposer ma mère, il eut la maladresse de me dire que si j'avais refusé de nouveau et formellement, la comtesse était décidée à demander à l'empereur un ordre claustral, c'est-à-dire une sorte de lettre de cachet pour me mettre dans un couvent jusqu'à ce que je cédasse; en entendant cette confidence, je pris sur-le-champ ma résolution. Le soir, je t'envoyai l'injonction de partir, en même temps que la cassette que voici, et qui contient diverses choses qui pourront nous être utiles plus tard...

— Adriana ! s'écria Otbert de l'accent spontané du reproche.

— Cette fois, mon aimé, je ne t'écoute plus. Ces biens sont à moi, et j'en puis disposer à mon gré. Je finis mon récit : je te fis donc partir* Cela était indispensable pour l'exécution de mon plan, et, d'ailleurs, ayant su par le vieux Timoteo les questions insidieuses qu'on lui avait faites sur ton compte à la police, je craignais quelques machinations du marquis, que je devais d'autant plus craindre, que je ne le voyais point figurer ouvertement dans tous ces incidents, où ses intérêts étaient pourtant en jeu. J'avais reçu ton billet trop tard pour te faire, de mon balcon, l'adieu demandé à l'heure chérie. Ce soir-là même, pour mieux cacher me3 projets, je suivis ma mère dans une réunion chez le delegato, au palais Corner. Mais comme le lendemain je sus que Ton poursuivait activement

Jes préparatifo du voyage de Vienne, je m'occupai aussi des miens pour un voyage tout différent. Je parvins à entretenir plusieurs fois le vieux Teo, et à m'assurer de son dévouement sans bornes. Il n'aime pas ma mère! comme tu sais, depuis qu'elle le renvoya une première fois du palais, après certaine catastrophe du canaletto de la Fenice. Tout cela me servit. Dans la journée du lendemain, mes préparatifo furent terminés, et le soir, à l'heure bleue, je me tins sur mon balcon , palpitante, heureuse, et bien résolue de conquérir à tout prix mon bonheur. Je préparai une lettre pour le comte, afin qu'il sût, par crainte pour lui-même, n'en apprendre à ma mère que peu à peu ce qu'il faudrait. Je le compromis malicieusement un peu dans cette lettre , en lui rappelant que depuis longtemps il savait ce qui se passait en moi... et cela, afin que l'orage maternel grondât un peu sur lui , en diminuant aux yeux de la comtesse des torts que je m'avouais devenir réels par ma fuite... Cette lettre faite, et m'étant arrangée de façon à ce qu'elle ne fût remise que le lendemain dans la matinée, j'attendis l'heure de mettre à exécution le plan fermement arrêté. Vers minuit, tout dormait au palais; revêtue de ce déguisement, je descendis par un escalier dérobé au canaletto qui prolonge la gauche de notre demeure, et je trouvai Timoleo qui m'attendait avec sa gondole. Nous partîmes sur» le-cbamp. Mon imagination, ou mon cœur plutôt, en invoquant sans cesse ton image, m'aida à triompher de l'émotion que répandit en moi ce moment décisif... Nous gagnâmes les parages du pont des Soupirs. Là, une grande barque attendait; nous y montâmes, faisant voile immédiatement pour Chioggia, car j'avais cru plus prudent de fuir par les lagunes que par le continent. En cinq heures, nous fûmes à Chioggia; là, je trouvai une péote qui nous emporta sur le Pô; j'arrivai hier dans l'après-midi à Francolioo, d'où une autre barque nous conduisit à Ferrare... et c'est pendant ce trajet que je

gagnai le moine qui vient de nous unir... Tu sais le reste! Me voilà ! je t'aime ! Laisse-moi les remords, mon égoïsme et ton amour les dissiperont bientôt!

On juge avec quelles effusions de reconnaissance , d'émotion, de tendresse enfin, Otbert entendit ce récit, plusieurs fois interrompu par les exclamations arrachées en lui par ces divers sentiments. Presque effrayé de la grave initiative que son amante avait prise, il l'interrogea sur les conséquences présumables de cette fuite , à laquelle il ne manquait que sa propre complicité pour en faire un pendant de celle de Bianca Gapello. Adriana rassura son ami sur ce que ces conséquences pourraient avoir de redoutable pour elle-même, et elle mit, il faut le dire, dans cette assurance, plus d'envie de lui épargner des inquiétudes que de véritable conviction. Le grand point était, selon elle, de se bien cacher pour quelques mois, de laisser, comme on dit, passer la bourrasque. Il eût été impossible de mettre plus de délicatesse et de grâce que n'en montra la noble et charmante jeune fille pour se faire pardonner par son amant l'immense sacrifice qu'elle venait d'accomplir en faveur de la passion qu'il lui avait inspirée. Ce fut en causant, en discutant même parfois de toutes ces choses, que les deux époux, et leur fidèle serviteur, arrivèrent à Parme, ce dernier ne discontinuant pas de s'exclamer chaque fois que se présentait à sa vue quelque objet ou quelque animal dont il n'était point question dans les lagunes.

Giulio. Lorsque je m'enivre de tes caresses, il me semble goûter de ces fruits fabuleux du Lotos, qui faisaient oublier tout : devoir, parents, patrie l

Giulia. Alors il ne manque qu'un verre d'eau du Lélhé, pour que le repas d'oubli soit complet.

Otbert trouva à Parme un petit appartement, à un des angles de la place du Dôme, au pied du curieux baptistère que le treizième siècle a laissé au centre de cette ancienne colonie romaine. Àdriana, habituée aux splendides appartements ornés de stuc et de fresques qui faisaient intérieurement du palais Bastiglia un des plus élégants de Venise, se vit, joyeusement pourtant, confinée dans quelques chambres d'un aspect et d'un ameublement assez peu patricien. Mais l'amour devait dorer tout cela de son fécond prestige, et lorsque notre belle protagoniste mit le pied dans ce logis, que son ami avait eu ses raisons pour choisir modeste, elle sauta comme une folle, en disant qu'elle aimait mieux cela que tous les me%~ zo-termine du monde. Les murs de la chambre à coucher, qui donnait sur une cour, étaient ornés de lithographies et de pitoyables gravures, destinées à remplacer pour elle les fresques du palais vénitien. Adriana, grimpée sur une chaise, en passa plaisamment la revue. C'étaient, pour la plupart, des portraits de grands hommes parmesans anciens et modernes. Quelques effroyables croûtes, représentant n'importe quoi, et le représentant fort mal, divertirent plus notre héroïne, que ne l'eussent peut-être charmée des peintures choi-

sies. Quant aux meubles de ce logis, le seul Timoteo en avait jusque-là tu de semblables. Malgré toute sa philosophie charmante et son volontaire renoncement au sybaritisme, Adriana fut obligée de prier son ami d'aviser à lui procurer un fauteuil confortable. En résumé, la prise de possession de ce petit logis se fit si gaiement et avec un tel parti pris de la part d' Adriana, qu'Otbert l'eût aimée davantage encore, s'il eût été possible, pour tant de grâce dans ses sacrifices et tant d'abnégation en tout.

Adriana, par nouveauté, par caprice ou par espièglerie, eût bien voulu continuer à porter l'habit d'étudiant, sous lequel elle avait quitté Venise et fait le chemin, on ne saurait dire combien elle était jolie ainsi, mais l'inconvénient de ce travestissement était de ne pas travestir : au premier coup d'oeil, on reconnaissait une femme dans le charmant cavalière. Adriana, si peu coquette dans sa parure comme femme, avait au contraire mis quelque recherche dans cette toilette mas* culine. Son large pantalon noir était parfaitement ajusté sur un brodequin d'une petitesse plus espagnole qu'italienne, et même plutôt créole, pourrait-on dire par-dessus tout, par l'idée de l'exiguïté du pied qu'il renfermait. Sa redingote dessinait trop imprudemment la taille et l'élégance du buste, pour une femme qui se déguise, et le pire encore sous ce rapport, c'était la coiffure» Adriana, on Ta dit ailleurs, avait les cheveux d'une profusion et d'une magnificence incroyables, comme la plupart des Vénitiennes. Les seules rivales possibles des filles des lagunes, pour cette parure naturelle, sont les Andalouses, lesquelles, ne sachant quoi faire de leurs cheveux, en donnent plus volontiers une tresse à leur amant, qu'un maravédis à un pauvre. Adriana, surprise au sortir du bain, comme Diane par Actéon, n'eût eu qu'à ôter son peigne et à secouer un peu la tète pour être vêtue, sans en être ré* duite à changer les curieux en cerfs. On comprend donc que

cette chevelure était encore un des inconvénients du dégui» aement, et qu'il avait fallu inventer une sorte de toque de velours en guise de coiffure, faute de pouvoir mettre un chapeau. Tout cela, du reste, avait déjà servi mainte fois à la jeune patricienne, à l'époque de ses excursions du soir dans les lagunes, et longtemps avant qu'Olbert n'eût donné un bat précis à ces excursions du soir.

Mais, installée dans une ville, Adriana se vit contrainte de refréner son caprice, et d'en revenir au costume de son sexe. Gomme elle n'avait rien emporté que le très-simple vêtement qu'elle avait mis pour se marier, ce fut Otbert qui alla acheter les étoffes, que la contessina entreprit bravement de façonner elle-même. On se rappelle le goût déterminé qu'elle avait pour le noir. Elle gâta la première robe, bien entendu; une seconde réussit mieux, mais eût pourtant laissé beaucoup encore à désirer, si elle ne se fût appliquée sur ce beau corps, auquel il eût suffi d'un sarreau et d'une ceinture. Bref, la première semaine se passa ainsi à s'installer dans ce bonheur, au milieu duquel Adriana, rieuse, espiègle, tendre et passionnée comme une grisette, s'efforçait peut-être de faire oublier à son amant la grandeur des sacrifices accomplis par elle. Quant à celui-ci, avec ce qu'on sait de lui, on comprendra qu'il fit plus d'une longue promenade solitaire, fouillant ses pensées, essayant de conjurer ses inquiétudes, et rentrant souvent au logis plus rêveur qu'il n'en était sorti...

Si, par la façon dont son rapprochement avec la jeune patricienne s'était opéré, Otbert n'avait rien à redouter des lois, il se sentait trop de délicatesse dans l'âme pour n'être pas inquiet sur d'autres points relatifs à l'avenir, si heureux qu'fi fût du présent. Tout en essayant de faire, comme son amante, assez bon marché du rang et des avantages qu'elle perdait, le jeune homme ne se pouvait dissimuler la responsabilité qui lui avait été en quelque sorte imposée, et, en

homme de cœur, il en pesait toute l'importance. Avec son amour et la nature de ses sentiments en général, il était toujours sûr de faire le bonheur moral de son amie, tant que celle-ci aimerait elle-même; mais, par malheur, la vie se compose d'autres éléments encore que les éléments moraux. C'est une terrible chose, mais la vie physique, vulgaire, prosaïque, animale enfin, a ses exigences. C'est elle qui a causé bien des suicides de mansardes, bien des asphyxies d'amour, conclusions touchantes dans ce qu'on appelle notre civilisation. Le temps où, suivant la pastorale de Théodule, les fraîches et hospitalières cabanes des bois s'ouvraient, tout approvisionnées, aux amants cherchant la solitude, est aussi loin de nous que celui où les Athéniens portaient religieusement la nourriture à leurs philosophes, occupés à rêver dans les jardins du Prytanée. De nos jours, et depuis quelque temps déjà, l'amour, aussi bien que la philosophie, ces deux passions qui portent au mépris des biens de la terre, ont absolument besoin de rentes pour subsister. Or donc, Otbert, qui ignorait et ne voulait même pas chercher à prévoir quelles conséquences la fuite d'Adriana entraînerait relativement à sa famille, songeait que c'était sur lui désormais que reposait la responsabilité de l'avenir maternel de celle qui avait renoncé à tant de biens pour l'amour de lui. Mais, on le sait, Otbert était loin d'être riche, et puisqu'il faut en arriver jusqu'à la mention des chiffres, dans cette partie d'un récit où l'argent doit jouer un si grand rôle, disons donc que le pauvre garçon ne possédait plus qu'environ la moitié du produit de la maisonnette d'Inspruck, c'est-à-dire une somme qu'eût croquée en quelques semaines une comtesse en plein dans son centre mondain. Bruscball était resté le cosignataire de ce reliquat de l'héritage du bon Tûbingen. Otbert pensa donc à écrire au digue et flegmatique bureaucrate, pour lui avouer les incidents survenus, et lui de-

mander le reste de sa petite fortune. Quant à s'en créer une nouvelle, c'était là une de ces préoccupations qui ne quittaient guère l'époux, même au sein des plus enivrantes douceurs de cette vie d'amour.

Un soir que les deux amants rentraient d'une longue promenade, Adriana, qui lisait sur le front soucieux d'Otbert la trace de pensées sérieuses, entreprit, à force de prières et de chatteries, de lui faire confesser ce qu'il avait dans l'esprit. Celui-ci finit par avouer une partie de la vérité ; il parla du besoin de s'occuper, d'utiliser son temps et ses facultés. Adriana lui rit au nez, le traita d'enfant^ de fou, et appela Timoteo, le factotum du petit ménage.

— Monsieur l'intendant, dit-elle au bonhomme, allez chercher certaine petite cassette rouge qui se trouve dans le tiroir sans serrure de la commode boiteuse de notre chambre à coucher, et apportez-la ici avec les plus grands égards, si cela ne tous dérange pas !

— Perubbidirla!

La cassette apportée, et Timoteo renvoyé à la cuisine, Adriana prit à son bracelet de fer bronzé une petite clef, qu'elle introduisit dans la serrure du meuble de vieux laque chinois.

— Nous attendrons ici quelques mois, dans notre incognito, que le premier éclat de mon aventure soit passé, dit-elle, la main sur le coffret, sans l'ouvrir; puis, on avisera à savoir ce que pense ma mère. Si elle nous tient décidément rigueur, nous passerons quelques années à voyager dans les plus beaux pays de l'Europe; ensuite, lorsque nous serons las de ce genre de vie, nous avons ici une délicieuse villa qui s'abritera à notre gré, soit sous les orangers de Sorrente, soit sous les platanes de la Sicile... Que parles-tu donc d'utiliser ton temps, d'employer tes facultés !

En disant cela, la charmante femme ouvrit la cassette, et en sortit un à un divers objets.

m LE POIGNARD DE CRISTAL

— le n'aurais voulu pour rien au mondé me séparer d toutes ces choses, dit-elle en fouillant dans le coffret, ce son des souvenirs à la possession desquels je suis habituée, et qu ont pour moi une valeur inestimable, que je sens mieux qui je ne l'expliquerais. Ceci, par exemple, est un petit crucifr sculpté par Brustolon, fameux artiste vénitien, dont tu as vt les admirables fauteuils à l'Académie des Beaux- Arts; c'est I cet ivoire que je me confesse de toutes mes fautes en implo rant mon pardon. Voilà un drageoir en onyx qu'a longtempi porté mon excellent père. Ce cachet de malachite est un pré sent que me fit une amie, aujourd'hui mariée à un prince romain. Quant à cet émail, qui représente une petite madone dans sa gloire, mon pauvre frère Alvise l'acheta poui moi peu de jours avant son départ pour ce fatal voyage, lorsque nous visitions ensemble un magasin de curiosités à Venise!

La jeune fille continua à faire Ténumération de quelques autres objets précieux, soit pour la matière, soit pour le travail, ou par le souvenir qui s'y rattachait, puis elle en arriva à un étui de velours rouge, dont elle sortit à demi un poignard*

— Ceci, dit-elle, est à la fois une relique de famille et une curiosité. C'est un poignard en cristal, ajouta4-elle en retirant tout à fait l'arme singulière de son enveloppe. Durant les quatorzième et quinzième siècles de notre république, cegenre de poignard était fort en usage. C'est une arme terrible! un produit des fameuses manufactures de verre de nie Murano. Vois!... sa forme est étrange ! 11 est fondu d'un seul jet del cristal, vert comme une émeraude; la lame est courte, large ,| tranchante comme l'acier le mieux affilé. A l'endroit où' cette lame se joint à la garde, elle s'évide brusquement, etl perd une partie de sa solidité... C'est parce que la main qui frappe en pleine poitrine doit rendre la blessure infailliblement mortelle, en brisant l'outil dans la plaie... Obserre

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maintenant ce petit tube conservé en vide dans cette lame : il est rempli d'un poison subtil enfermé dans le verre à l'toitant de sa fonte, et qui, l'arme brisée, se mêle sur-le-champ va. esquilles du Terre, empoisonnant la blessure d'une manière si active et si irrémédiable, qu'il est sans exemple que h victime ait survécu quelques minutes : frappé, on tombe foudroyé!

Le poète frissonnait à ce récit; Adriana, en digne Vénitienne, tenait Fétrange poignard à pleines mains, et le branteait comme pour mieux faire comprendre l'effrayante ttplication qu'elle en donnait. Si pâle, avec son abondante chevelure noire, les épaules et les bras nus, elle ressemblait dors à ce portrait que nous fait Shéridan de la belle et singulière Sibylle de Knorr, fascinant avec les yeux les malheureux qui venaient alors irrésistiblement se livrer à elle !

— Gomment une jeune fille possède-t-elle une arme aussi terrible? dit Otbert, et comment surtout la mêle-t-elle à ses bijoux?

— Cest que cette arme n'est pas seulement une curiosité historique, répondit-elle, mais aussi un précieux souvenir de famille. Il est de tradition chez nous que ce même poignard fut porté par Francesco Morosini durant toutes ses luttes, ses guerres et ses assauts contre les Turcs : dans ses Mémoires particuliers, il dit qu'il était résolu de s'en frapper dans le cas où il fût tombé dans les mains des Ottomans. Un jour même, il paraît, continua la jeune fille, que cette pointe faillit pénétrer dans le sein du Pèloponésiaque, comme tu sais qu'on l'appelle, à cause de sa conquête du Péloponèse. Voici le fait : Le général avait cru devoir prendre sur lui de faire aux Orientaux la restitution de Candie. Ses ennemis dans le «énat profitèrent de ce fait pour le mander à leur barre et essayer de le dégrader de sa dignité de procurateur de Saint- Marc La sentence fût mise aux voix et faillit être prononcée, .t

En ce moment, le général tenait le poignard sons sa roi bien résolu de s'en frapper en plein sénat, si cette injui assemblée le flétrissait de son arrêt. Mais la majorité, faible qu'elle fût, sauva, sans s'en douter, la vie de ce] qui, peu d'années, plus tard, devait être doge. Voilà lliisto de ce poignard, et les raisons pour lesquelles je le gari Cette mort certaine qu'il recèle et qu'il peut donner, son co tact si froid à la main qui le presse, la matière étrange do il est fait, sa couleur, et surtout le rôle qu'il a joué il a deux siècles... tout enfin contribuer à frapper mon im gination, et j'aimerais mieux perdre ceci, dit Adriana < tirant du fond du coffret une longue boîte recouverte en eu mordoré, que ce poignard, qui ne semble pas, mon chi Otbert, exciter toutes tes sympathies...

— Qu'est-ce donc que cette dernière boîte? demanda ! jeune homme, en replaçant respectueusement le célèbre po gnard de cristal au fond du coffret.

— Ceci, cher Otbert, c'est notre voyage à travers l'Europe c'est notre villa de Sorrente ou de Païenne; c'est la tran quillité de notre avenir !

En parlant ainsi, elle ouvrit l'écrin, qui contenait une ma gniûque parure de diamants.

A cette vue, Otbert devint d'une pâleur livide.

— Adriana, qu'avez-vous fait! s'écria-t-il.

— Ces diamants sont mon bien, répondit-elle. Ils m'ont et légués, dans son testament, par ma grand'tante, qui fut ab besse de Sainte-Thérèse, à Goritz. Us sont donc ma très-direct et très-légitime propriété, et leur présence ici n'a rien d'alar mant. Ils résument enfin pour le moment toute notre for tune !

— Malheureuse enfant, tu me perds ! dit Otbert désespéré. Quelle arme cet écrin va fournir contre moi! Comme ce Durazzo va s'en emparer pour se venger de moi par contumace!

La jeune femme s'efforça de rassurer son mari sur ce trésor, dont la possession répugnait tant à sa délicatesse. Ce furent entre eux des combats qui eussent rappelé ceux de la Pia de Tolomei et de son amant, pour le rameau de corail, dont parle Dante, en souvenir de son voyage à Sienne. Otbert voulait que les diamants fussent renvoyés sur-le-champ au palais Bastiglia; Adriana prétendait que c'était une folie, une duperie et une imprudence. Chacun soutint son opinion de son mieux, sans pourtant que ce jour- là l'un des deux eût suffisamment cédé, ou parût assez convaincu, pour que la question de la conservation ou du renvoi fût résolue.

Le lendemain, Otbert se décida à écrire à Bruschall la lettre suivante :

« Mon digne ami, ne m'accusez pas, et pardonnez-moi! 11 y a dans la vie des circonstances extraordinaires, où la conduite de Fhomme lui semble si rigoureusement tracée par les événements, qu'il serait injuste de lui donner toute la responsabilité de ses conséquences. Je puis paraître ingrat envers vous... mais, croyez-moi, non, je ne le suis pas! Chaque jour je pense à vous, et chaque jour, le remords de ma conduite envers un si bon ami grandit et me rend plus malheureux. Oui, vous aviez raison de me le dire, le mieux que je pusse faire, étant décidé à céder aveuglément à la pente où m'entraînait l'amour, c'était de tout vous apprendre : bien et et mal, plaisir, espoir, déception. Je ne l'ai pas fait, je le regrette, et je viens essayer aujourd'hui de réparer ce tort envers vous et envers moi-même. Écoutez donc, mon vieil ami, le rapide récit des événements qui ont amené votre protégé à son étrange état de bonheur, et aussi de souffrance actuelle. Nul homme, je crois, ne s'est jamais trouvé en but à des contradictions si frappantes, qui placent le remords et les dévorantes inquiétudes au sein même d'une félicité si inespérée, si grande, que le ciel semblerait s'être entr'ouvert

sur moi, si ma conscience, ce vautour infatigable, ne me ronJ geait éternellement le cœur... c'est-à-dire le sanctuaire mêma de toute cette félicité. Écoutez donc, et plaignez-moi, tout heureux que je suis ! i

y> Vous savez quelle impression fit sur moi cette jeune fiila du Stelvio, et vous devinâtes, dans votre inquiète sollicitude, quelles conséquences pouvait avoir un rapprochement avec elle. Emporté par cette force supérieure qui maîtrise toute réflexion dans l'âge des effervescences, j'étouffai la voix de la raison, si bien évoquée par vous, et, dominé par je ne sais quelles folles espérances, subjugué par une inconcevable présomption peut-être, je partis pour Venise. Là, des incidents inattendus, et. qui semblaient donner gain de cause à ces espérances déraisonnables, non -seulement me mirent presque immédiatement en rapport avec la femme à laquelle j'avais eu l'audace de penser dans un rêve de poète, mais encore ces incidents me la firent-ils trouver dans la situation d'esprit la plus favorable à simplifier tout échange, tout commerce de nos pensées. Elle eut, à ses yeux et aux miens, des prétextes suffisants pour m'at tirer dans le palais de sa famille, et il ne me fallut que peu de temps pour comprendre que la vive impression qu'elle m'avait faite à son passage des Alpes, elle l'avait aussi emportée de moi. Tout cet échange de pensées, d'impressions, de sensations même, se fit entre nous avec une simplicité qui contribua à m'en dissimuler la gravité et l'importance. Elle ne me dit point qu'elle m'aimait, et il me fut inutile que je lui apprisse les sentiments de mon cœur : elle agit comme si elle avait tout dit et tout écouté. Ce fut, de part et d'autre, un sous-entendu formel et charmant, qui abrégea singulièrement entre nous la marche, à peu près uniforme, de tout amour. Il est d'usage que chaque jour amène son degré dans ces progrès que font deux cœurs, avant que de s'entendre avec une entière fran-

chise: la femme résiste dans ses aveux ; l'homme a d'abord parcouru toute sa part de chemin, puis il doit ensuite faire la moitié de celui qui le sépare encore de la femme, à laquelle certaines convenances défendent d'aller aussi vite que lui. Eh bien! rien de tout cela n'arriva entre nous; celle que j'aimais avait compris que le rang qui nous séparait, et d'autres considérations encore de sentiments qu'elle avait appréciés, me rendraient très-difficile la marche ordinaire des choses, et avec une grâce charmante, elle sut ingénieusement nous sauver, à moi les aveux progressifs, à elle la difficulté de les entendre et d'y répondre. Cette ineffable délicatesse de sa conduite, qui, du reste, lui épargnait peut-être les embarras résultant de quelques difficultés de sa position, ajouta à ma tendresse pour elle la plus vive reconnaissance, et ce dernier sentiment, que d'immenses sacrifices qu'elle m'a faits depuis ont singulièrement augmenté, forme aujourd'hui la base de ces remords, de ces inquiétudes que ma conscience alarmée, et peut-être un peu aussi mon amour-propre (je vous dis tout !), ont fait naître, et développent chaque jour en moi...

» J'ai parlé d'amour-propre , mon vieil ami , et je veux m'eipliquer. Cet amour-propre, qui fut un des agents actifs de ce voyage insensé, a peut-être porté depuis, en moi-même, la peine du talion. Vous l'aurez compris : nous en arrivâmes bientôt, Adriana et moi, à une complète intelligence. La première fois que nos lèvres parlèrent d'amour, il sembla qu'elles répétassent une chose cent fois convenue et dite déjà. Nous eûmes nos entrevues fixées , et rien ne manqua plus à ce bonheur inespéré. Pourtant, c'est au sein même de cette félicité inouïe que je sentis parfois poindre, murmurer en moi une vague souffrance, qui naissait évidemment de l'infériorité de ma position. Avouer que j'étais humilié de tout devoir à mon amante, ce serait trop dire... et pourtant, il m'ar~ rivait parfois d'éprouver une sorte de frissonnement à penser

à sa position si haute de patricienne, à songer qu'elle n pourrait me déclarer pour son amant devant cette mère qu rêvait pour elle un avenir, pour la réalisation duquel on étai allé recourir jusqu'à l'empereur. Toutes ces précautions di notre amour me semblaient donc humiliantes... non pas lors que j'y réfléchissais sérieusement, mais plutôt par les mur mures d'instincts vagues et indéterminés, se soulevant sou vent en moi, sans être toujours refoulés par ma raison. Li nom illustre qu'elle porte, une cérémonie imposante à la quelle je vis tout Venise prendre part, l'intervention de la per sonne impériale dans l'avenir de ce nom, qu'elle seule résu mait désormais... tout enfin m'écrasait, m'humiliait presque.. J'étais, ou peu s'en faut, à mes propres yeux, ce %er de tern amoureux d'une étoile, dont a parlé le poète!

» Je le répète, mon digne ami, de pareilles idées n'étaienl point le fruit de ma réflexion ou de l'examen froid et sérieui de ma situation, mais plutôt une sorte de mouvement ausa involontaire qu'immaîtrisable de mon for intérieur. C'était ï mon insu et malgré moi que ces murmures, ces bourdonnements, dirais-je, venaient, comme des insectes importuns^ bruire au milieu des fleurs de mon amour. Et cette déplorable disposition de mon esprit injuste me faisait parfois donner une importance pénible à des choses qui n'en méritaient aucune. Ainsi, je vous citerai quelques faits. Dans l'intérêl de nos futures entrevues (auxquelles mon amie s'était dé cidée à l'avance), elle m'écrivit dans un billet, qui ne portail littéralement que deux lignes, Rapprendre à ramer— et cela, sans autre explication. Mon cœur me disait que sans doute mon amie avait ses raisons pour me donner cet or* dre... mais, que voulez-vous, mon bon Bruschall? ce laconisme aux allures despotiques me blessa, quelques efforts que je fisse pour refouler cette absurde rébellion de mon stopide amour-propre. Et pourtant, c'était pour me préparer la

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plus douce et la plus précieuse des surprises, qu'elle m'avait écrit ainsi... car il s'agissait alors de nos premières entre- Tues hors du palais. En cherchant à me rendre compte de cet orgueilleux mouvement de mon instinct, peut-être eussé-je découvert que si Adriana s'était trouvée une femme de mon rang, je n'eusse pensé à rien autre qu'à obéir. Un dernier exemple encore, avant d'arriver à la conclusion douloureuse que je dois tirer de cet enchaînement de faits. Lorsque les événements survenus dans sa famille lui eurent fait prendre la plus grave des résolutions, Adriana, que je n'avais point vue depuis quelques jours, sans qu'elle m'eût instruit des causes de cette interruption à nos rendez- vous du soir, m'écrivit encore d'une façon des plus laconiques, et cette fois sur le dos d'une simple carte de visite, de partir durant la nuit même... Que vous dirai-je, mon bon ami? Chacune de ces manifestations, aujond desquelles il y avait cependant tant d'amour, était pour moi comme cette fleur des contes arabes, qui enivre d'une senteur voluptueuse, mais qui renferme un dard... H me semblait enfin que chacune de ces actions de mon amie portait cet exergue : La comtesse Adriana Momini, fille des doges, à Otbert, étudiant !

» Je partis... Trois jours après elle arrive me rejoindre à Ferrare, où j'attendais tout au plus une lettre d'explication sur tous les mystères de ses ordres et de sa conduite. Je ne vous parle plus de ce qui put encore me froisser au milieu de mon bonheur, dans cette brusque arrivée, sans un mot d'avertissement préalable. Je devins l'époux d'Adriana. Pour cet acte immense et solennel de notre vie, elle agit comme toujours : je ne sus rien qu'au moment de prendre cette heureuse, mais bien grave responsabilité. Tout mon enivrement, car, je ne saurais trop le dire, Adriana est divine pour moi dans mille autres actes de sa conduite; toute ma joie, dis-je, ne put m'empêcher de sentir passer dans mon esprit le sou-

venir de cette reine d'Ethiopie dont parle Tite Live, qui épousa un soldat étonné de cette fortune inouïe, afin d'éviter une alliance illustre, qui l'eût forcée à cesser la guerre. C'est ainsi que les immenses sacrifices que m'a faits cette femme adorable jettent sur ma reconnaissance l'ombre de mon amour-propre blessé, et qui l'est peut-être un peu, je veux tout dire, par la forme que ma bien-aimée, dans l'excellence de ses intentions, a donnée à quelques-uns de ses actes. Vous ai-je dit qu'en me faisant partir de Venise elle me donna à emporter ses diamants? Je n'ai appris la nature de cette scabreuse commission qu'hier même, lorsqu'elle me présenta ce trésor comme une des ressources de notre avenir. Comprenez-vous, mon vieil ami, que je tolère une situation semblable? Passer aux yeux de sa famille et de Venise entière pour avoir enlevé une femme (car on doit dire que je l'ai enlevée) avec ses diamants ! et recevoir ainsi d'elle tout mon avenir matériel en même temps que mon avenir moral! Allons donc ! les mânes de mon digne oncle, l'ombre veillative de ma tendre mère, en frémiraient ! C'a été hier entre nous, et ce matin encore, des discussions amicales, mais interminables. Néanmoins, bien qu'Adriana ne soit point persuadée, je renvoie ce soir l'écrin à sa famille. J'ai trouvé une occasion sûre par le moyen de l'administration. Une nuit de plus sous notre toit, et ces diamants se changeaient en autant de rochers amoncelés sur ma poitrine et donnaient le plus odieux cauchemar à mon sommeil...

» Mais, de grâce, mon digne et respectable ami, n'allez pas, dans ce que je vous ai jusqu'à présent tracé de ma position, prendre d'Adriana une opinion injuste ! Dominé par le besoin de vous bien exposer les initiations qui m'ont amené h l'état où en est aujourd'hui mon esprit, peut-être n'ai-je dit de cette adorable femme que ce qui pouvait justifier en quelque façon des souffrances que mon organisation impression-

nable et fière sans raison a mêlées à tant de félicité par ailleurs reçue d'elle. Je l'adore, et elle le mérite comme une divinité. Ce qu'elle a fait, et que votre âge doit condamner sévèrement, je le comprends, s'escorte des plus grands palliatifs, de mille circonstances atténuantes enfin. Vous voyez, mon vieil ami, que ma vanité ou mon aveuglement ne m'entraîne pas à tout justifier par le fait seul que je suis en cause. Tout ce qu'enfant et jeune fille elle a souffert de l'orgueil et de l'abandon maternel, est inénarrable ! On lui a fait détester ce rang, cette naissance, qui menaçaient de résumer sa vie en un long sacrifice à l'orgueil, à l'ambition du nom. Douée d'une de ces riches natures dont l'étude fait comprendre les mœurs passionnées et héroïques du moyen âge de sa nation, elle semble avoir dans les veines une infiltration de ce soleil d'Orient sous lequel s'est illustrée sa race. De bonne heure elle eut l'amour en elle, et n'attendait que l'élu pour l'en investir. Il suffisait qu'on lui apparût sous un aspect décidé, chevaleresque, prestigieux enfin, pour avoir de grandes chances de l'occuper. Le hasard me servit en ce sens. Depuis, l'espèce d'opposition que de mauvais vouloirs, et je puis aussi dire l'injustice, tentèrent autour d'elle contre moi, lui fit éprouver le besoin d'une protestation contre ceux desquels, par son organisation ardente, elle s'était depuis longtemps déjà séparée. Le marquis Durazzo, fou d'amour pour elle, et protégé par la vieille comtesse dans des projets de mariage singuliers, m'a peut-être plus aidé auprès d'Adriana, par ses jalousies et ses perfidies, que s'il m'eût été activement dévoué. Ce qu'on faisait par amour en ma faveur avait pour double attrait de s'accomplir aussi en haine contre lui. Je ne parle pas de la rébellion de la victime de l'orgueil, car il s'agit ici de fille et de mère, et, après tout, je sais qu'Adriana respecte la sienne. Enfin, que pourrais-je ajouter encore? La défendre formellement, ne serait-ce pas admettre la possibi-

lité de l'accusation? Ma conscience, éclairée sur le véritable état des choses, aussi bien que mon tendre amour pour elle, tout me dit qu'elle est la plus intéressante comme la plus adorable femme du monde. À vous, Bruschall, je ne parle pas de sa beauté, qui est irrésistible. J'en suis fou, vous le comprenez bien, et de cette folie-là, mon vieil ami ne me guérirait pas comme du fameux esprit des nerfs, pour lequel il s'est montré si impitoyable dans sa sollicitude pour moi. Mais, vous aviez raison, Bruschall, j'ai seulement changé de folie! Qu'y a-t-il au bout de celle-ci?.. . La raison? C'est impossible !

* Enfin, aujourd'hui, ma situation, heureuse et étrange sous plusieurs aspects, est aussi, sous d'autres, vraiment inquiétante. Je ne parle pas des risques personnels que je puis courir, bien que dans tout ce qui s'est accompli, durant cette fuite de Venise surtout, Adriana ait seule, et par délicatesse, j'en suis sûr, assumé sur elle toute la responsabilité. Je ne suis pas Bonaventuri, et elle n'est pas Bianca Capello. Au reste, je n'ai pas la lâcheté de redouter les persécutions, les poursuites, les haines que je pu isavoir encourues, et si la vieille comtesse obtient de l'empereur quelque moyen de vengeance, et que je n'en puisse éviter les effets, je suis prêt à tout, sans jamais croire payer trop cher l'immense félicité que m'a donnée cet amour, comme celle que j'y puise encore tous les jours. Pourvu qu'on ne m'accuse pas d'avoir spéculé sur le rang et la position spéciale de celle que j'ai aimée, c'est tout ce que je demande! Mais, vous l'avouerai-je? il y a en mol un funeste pressentiment, qui me dit que je suis d'avance voué au martyre. A rencontre de ceux qui souffrirent pour la foi, j'aurai ma force et ma consolation dans le souvenir, au lieu de les porter dans l'espérance. Durant ces longues promenades solitaires où m'entraîne le besoin de réfléchir à la situation présente et à l'avenir, il m'est parfois arrivé d'essayer de me de-

mander si, de six mois plus jeune, je voudrais repasser par les incidents accomplis, pour en accepter de nouveau les conséquences... et... je crois que la réponse, murmurée dans ma conscience, n'était pas celle qu'il eût été présumable d'attendre du bonheur dont je jouis par l'amour. C'est que je tremble à me voir panvre et inhabile devant l'exigeant avenir que me préparent ces événements, que je n'avais pas prémédités. Ma pauvre tête a des heures d'un cruel travail, mon bon Bruschall, et mon amie, qui, par son organisation ardente, est plus femme de sensations que de méditations, se rit de moi, et m'appelle poète. Elle me demande si elle est bien le texte de mes rêveries, et comme je lui réponds sincèrement que oui, elle prétend qu'elle préfère que je l'aime à sa façon, que de la chanter ainsi silencieusement en moi. Alors ses caresses me ramènent aux enivrements de ma félicité présente. Je dépose le poids de ces inquiétudes que je ne puis avouer, et je m'étourdis un jour encore, jusqu'à ce que la solitude, l'insomnie, ou quelques mots, innocemment prononcés par elle, me rendent toutes mes perplexités, les ombres noires de mon éclatant bonheur !

» J'en suis arrivé, le croiriez-vous, mon cher et digne ami, à ne plus entendre, sans une sorte de chagrin, de terreur... et j'oserai presque dire de dégoût, le nom patricien qu'elle porte, ainsi que toutes les allusions qui me rappellent qui elle est, ce qu'elle eût pu être, toute son écrasante supériorité sur moi, enfin! L'autre soir, lorsque nous visitâmes le contenu de ce coffret, dont elle m'a si étourdiment chargé, et que j'emportai aveuglément, sans savoir qu'il pouvait contenir ma honte, elle se trouva naturellement amenée à me faire quelques récits tout empreints des souvenirs de son rang, de ses aïeux... et chacun de ces mois semblait accumuler sur son front les étoiles d'une auréole imposante, de telle sorte que lorsqu'elle pressait mes mains, me tutoyait dans une phrase

tendre, ou me regardait d'une façon provoquante, il me semblait qu'elle daignait descendre ainsi jusqu'à moi. Alors je me sentais humilié, malgré tous les efforts de ma raison pour me représenter que la grandeur même des sacrifices que cette ^numération rappelait était un motif d'élévation à mes propres yeux, puisque j'étais l'élu de cette femme illustre. Mais' cette souffrance va m'envahissant chaque jour, et c'est avec effroi que je le constate, car mon amour-propre, une entente exagérée, peut-être, de ma dignité d'homme, n'avaient que faire à venir ajouter ces tortures inavouables aux inquiétudes que m'inspire l'avenir que je pourrai faire à celle qui m'a tout sacrifié, et qui m'aime aujourd'hui avec une déraison qui ne lui permet pas de juger sainement de ce qu'elle a fiait elle-même 1

» Mais, je le répète, Adriana se montre parfaite; c'est une femme à idolâtrer comme un fétiche. Nous sommes installés ici de la manière la plus modeste, avec un gondolier qui l'a vue tout enfant, et qu'elle a enlevé avec elle. C'est notre agent général. Elle s'est d'elle-même emparée de diverses occupations de ménage qui sont pour le moment un jeu, une diversion piquante pour elle, et que je désire bien ne pas voir se convertir en une nécessité. A la regarder ainsi, simplement vêtue, mettant en riant notre couvert pour le repas du soir, folâtre, enjouée, ne pouvant passer près de moi sans me jeter un baiser où elle peut, j'essaye de me faire illusion, et de ne voir en elle qu'une belle et humble jeune fille, née, comme moi, dans cette classe moyenne qui ne peut pas craindre d'avoir à reprocher un jour à l'amour l'abdication étourdie de son rang. Il y avait, dans celle de nos chambres que nous osons appeler le salon, un de ces plans de Venise entourés de vues et d'édifices, qu'on voit partout... Adriana le regardait souvent, elle m'y avait fait suivre plusieurs fois, du bout du doigt, la trace des canaletti qu'elle avait suivis la nuit de sa fuite; ce

cadre me faisait mal... J'ai trouvé un prétexte pour le faire disparaître.

» Enfin, mon vieil ami, avec la connaissance que vous avec de mon caractère, vous devez comprendre où j'en suis. J'aime éperdument, j'inspire un amour qui n'en est plus à des protestations, et... je suis presque malheureux! J'ai aussi une peur horrible que mes préoccupations ne me donnent une apparence telle, que mon Adriana puisse concevoir l'ombre de l'idée que ma passion pour elle n'est pas ce qu'elle a droit d'attendre... Bruschall, secourez-moi! Conseillez-moi; il faut que j'avise à ce double avenir, que je me prépare à de sérieuses luttes contre la fortune. Je sais bien qu'au fond de sa pensée, mon amie compte sur le pardon de sa mère (son beau-père est un être terne, qui ne compte pas dans la famille). Adriana se figure que, la première crise passée, on la rappellera, ou l'on viendra à elle, et que celui qu'elle a choisi pour époux sera accepté de cette femme altière; mais, outre que je n'y crois pas, je vous demande quelle équivoque position deviendrait la mienne, lorsque plus que jamais je pourrai être soupçonné, accusé d'avoir spéculé dans mon amour, d'avoir fait marcher de front mon ambition et ma passion pour elle, et d'avoir vu, dans la femme séduite, celle qui pouvait un jour, d'un homme obscur, faire un Morosini... Ah! mon vieil ami, c'est la roue d'Ixion, que ce cercle fatal que parcourt irrésistiblement ma pensée, de quel côté que je me retourne !

» 11 faut finir ce long récit de mon bonheur et de mes douleurs. Vous ne me refuserez pas vos conseils, et j'ose y compter, n faut que je me jette dans quelque étude qui assure notre avenir. Il vous reste quelque argent de la vente de ma maisonnette... Envoyez-le-moi, c'est ma seule richesse. Maintenant que vous connaissez les événements nouveaux de ma vie, maintenant que vous savez ce qui se passe en moi, vous

serez indulgent pour mon silence passé, car vous ne pourriez sans injustice me taxer d'ingratitude . Écrivez-moi donc bien vite une bonne longue lettre, mon digne ami, mon bon Bruschall, car j'en ai besoin. Vous savez qu'avec l'amour d'Adriana, je n'ai que vous seul au monde, et vous ne m'abandonnerez pas pour céder à la susceptibilité qu'aura pu irriter mon silence de Venise... Adieu! Je vais compter les jours qui s'écouleront jusqu'à celui où je pourrai recevoir votre réponse, impatiemment attendue. Adieu encore ! Votre affectionné,

» Otbert. »

Au jour fixé par son calcul, notre héros reçut en effet la réponse de Bruschall. Pour compléter la connaissance du passé et achever d'éclairer le présent, nous n'avons, croyonsnous, rien de mieux à faire que de la reproduire à la suite de la lettre qui l'a provoquée :

Inspruck

» Monsieur,

» Suivant votre demande, je vous adresse inclus un mandat à vue, de la somme de.... formant le complément du dépôt que vous m'aviez laissé en partant pour Venise. » Je désire que vos affaires tournent bien, et me dis » Votre serviteur,

» Bruschall. »

Voilà ce que contenait, au milieu d'une belle page blanche, ce qu'on appelle rigoureusement la lettre. Mais suivait un post-scriptum, commençant au haut de la seconde page, lequel était ainsi conçu :

« P. S. Je rouvre ma lettre pour vous manifester mon profond mécontentement de tout ce qui est arrivé, et dont je savais déjà une partie avant la réception de votre lettre, datée de Parme. Car, moi aussi, monsieur Otbert, j'ai été à Venise,

LE POIGNARD DE CRISTAL m

et je m'y trouYais lorsque l'héritière des Morosini a fait sa

» jD paraîtrait même que je suis arrivé dans cette ville le jour précis où vous l'aviez quittée... Donc, vous voyez que j'en savais long, malgré votre silence.

Le post-scriptum, ou paragraphe, était clos et signé de l'initiale du vieil Allemand, qui, d'abord, n'en avait probablement pas voulu écrire davantage; mais, sans doute, ses bons sentiments l'emportèrent peu à peu sur la résolution qu'il a^ait d'abord eue, de bouder son jeune ami, et tout en essayant toujours de se montrer courroucé et sévère, il avait, pour la troisième fois, repris la plume, bien que sa lettre ait dû, tout d'abord, être pliée et fermée, ce qui se comprenait à la difficulté éprouvée pour tracer certaines lignes dans les plis du papier. Voici donc ce qu'on lisait dans le second VosUscriptum :

«Du reste, je vous croyais en Sardaigne, en Sicile, à Malte, dans quelque île hors de portée enfin. A vous savoir si près, je tremble pour vous. Malheureux Otbert! dans quel abîme vous ont entraîné votre aveuglement et voire inexpérience! Avez-vous songé aux terribles conséquences de votre conduite, si l'empereur daigne s'en mêler? A la prière de la famille Morosini, il obtiendra aisément votre extradition des États italiens, voire mariage sera cassé, et vous irez rêver sur la félicité conjugale de contrebande dans quelque boudoir du Spielberg ou de Leybach, tandis que votre ex-femme fera des petits Morosini pour le compte d'un nouvel époux... Ah! Otbert, malheureux Otbert! qu'avez-vous fait?

» Inquiet de votre inexplicable silence, j'arrive donc à Venise au jour fixé, ainsi que vous l'avait annoncé une lettre, que vous aurez sûrement reçue. Je tombe, par hasard, dans l'hôtel où vous aviez logé; on m'indique votre nouvelle adresse,

je m'empresse de m'y rendre, et un gondolier qui tous avait servi m'apprend que, le matin même, tous étiez parti pour Fusine, tandis que moi, j'arrivais par Mestre !

» J'étais furieux. Quoi! pas une lettre, pas un mot! Était-ce le fils adoptif de mon vieux Tûbingen qui se conduisait ainsi? Avec cela que, pour me remettre en belle humeur, il commença à pleuvoir; je vous demande un peu à quoi sert de franchir les Alpes! Jolie ville, ma foi, que votre Venise, par la pluie ! Des rues plus étroites que le parapluie... et, quant à vos gondoles, graziel comme ils disent! Enfin, ce n'était rien encore : j'étais loin de m'attendre au second acte de l'affaire.

» Bref, ne sachant que penser, je crus n'avoir rien de mieux à faire que d'aller trouver le marquis Durazzo, auquel je vous avais recommandé, et qui devait sûrement pouvoir me donner de vos nouvelles. Le marquis me parut excessivement peu enchanté de vous, ce que je compris parfaitement lorsqu'il me confia que vous vous étiez monté la tête pour sa prétendue, et que vous l'aviez compromise par mille folies. Le marquis me raconta une foule de choses que vous saurez mieux que moi, et qu'il est inutile que je mentionne ici. Il me sembla un peu rassuré en apprenant votre brusque départ, qui cependant, à la réflexion, lui parut encore une chose équivoque. Je le revis le lendemain, il semblait remonté, ses affaires allaient bien au palais Bastigliâ; il paraît que la jeune personne avait consenti à un voyage de Vienne, en famille, pour conclure les affaires projetées par sa mère. Un jour se passa encore, et voilà que, le matin suivant, le marquis tombe dans ma chambre comme un obus, et m'apprend, tout effaré et hors de lui, que, durant la nuit, la charmante enfant s'est enfuie du palais maternel, laissant une lettre fort claire et fort nette, qui déclare qu'elle n'ira pas à Vienne, attendu qu'elle va.», où? quelque part, ou ailleurs? on n'en éait rien!

» — le voyais bien, moi, que ce départ de votre Otbert n'était pas naturel, dit enfin le marquis.

» — Où croyez-vous que soit allée la donzclle? demandai-je (c'était mon style).

» — Le rejoindre, parbleu ! s'écria- t-il furieux.

» — Ah çà... mais elle l'aime donc ? demandai-je.

» — Eh oui ! ... oui ! elle l'aime ! Ah ! quelle affaire !

» Je compris que dès l'abord le marquis ne m'avait pas tout dit, et j'entrevis qu'il jouait dans tout ceci un rôle assez singulier. Ce qui est certain toutefois, c'est qu'à part les arrière-pensées que j'ignorais, il était fou de la jeune comtesse; il me donna le spectacle du plus violent désespoir. Dans la journée, je le revis, il m'apprit que la mère avait eu une attaque de nerfs, à la suite de laquelle elle avait donné un soufflet à son mari, qui essayait de la soigner. 11 avait été décidé que l'on partirait le soir même pour une terre voisine de ^révise, afin de cacher autant que possible au public l'événement de la nuit, en faisant supposer que toute la famille était réunie à la campagne. Là, on attendrait, on aviserait. Le soir donc, le marquis me quitta; moi je passai encore deux jours à Venise, afin de juger de la tournure que prenaient les choses, et voyant que, par un hasard providentiel, rien n'avait transpiré, je suis revenu à Inspruck attendre qu'il vous plût de m'apprendre ce' que vous faisiez, et à quoi vous en étiez de votre escapade.

» Aujourd'hui, je suis au courant des choses ; vous voilà marié, c'est fort bien. Qu'allez- vous faire ? Vous n'en savez rien, ni moi non plus, le crois qu'il est un peu tard maintenant pour vous faire les récriminations et la morale voulues par les circonstances. J'en aurais long à dire t mais je ne dis rien. A quoi bon à présent? Je ressemblerais trop à ce pédant de la Fontaine, qui, au lieu de tendre la main à l'écolier tombé dans Veau, lui fait un sermon. Qu'il vous suffise de

savoir que je pourrais, à propos de récriminations bien méritées, parler pendant quatre heures, et écrire pendant douze. Ce qu'il tous faut à présent, ce sont des conseils, n'est-ce pas? Eh bien! je vous le déclare net, je ne sais guère que vous dire. Le mieux, sans contredit, serait que madame Morosina s'en retournât chez sa mère, en jurant que cela ne lui arrivera plus. Peutrêtre alors, avec du temps et de l'adresse surtout (elle doit en avoir), finirait-elle par faire comprendre à sa mère, la comtesse, que, tant qu'à prendre un mari, elle en a un, qu'il y a déjà bien des choses de faites, et qu'autant vous Morosiner qu'un autre. Le mieux de tout serait, assurément, que la signora se présentât à sa mère avec un gros garçon sur les bras. Tout cela vous regarde; si mon conseil vous semble bon, lorsque sera venu le moment de le mettre à exécution, prévenez-moi, je me rends à Venise, muni, s'il le faut, d'une lettre, qu'il faudra parbleu bien que vous écriviez à cette fière patricienne, et d'elle à moi, laissez faire ! • je n'ai pas peur des phrases! Quand elle aura fini de m'éblouir avec toutes ses cornes de doges et de dogaresses, il faudra parbleu bien qu'elle m'entende à mon tour, et je saurai lui prouver que mon jeune amiOtbert Erichsen vivant vaut mieux, pour l'avenir de sa race, que toutes ces momies d'aïeux, claquemurés dans leurs tombeanx.

» Si mon idée vous sourit, j'en serai charmé; quant à autre chose, je ne saurais que vous conseiller, mon pauvre Otbert. Vous avez fait de détestables études à Heidelberg, mon cher ami. Vous ne seriez pas bon à tuer proprement votre monde, et d'ailleurs il faut de temps en temps sauver quelqu'un. La poésie, le Kundschafter... hum! c'est peu nourrissant. Auriez-vous, par hasard, quelque moyen de vous faire médecin homœopathe? 11 vous suffirait, pour cela, de savoir reconnaître les symptômes pathologiques... et en avant les globules lilliputiens... Mais non, vous compromettriez Hah-

nemann et ses dogmes! Quant à V esprit des nerfs et aux incantations, il n'y a rien non plus à en tirer. Ma foi, je ne sais que vous dire ! Je vous envoie de l'argent pour vivre un an et plus, si madame ne se montre pas trop patricienne. D'ici là, vous réfléchirez, et moi aussi. Ah! mon pauvre Otbert ! où vous êtes-vous fourré, mon jeune ami ! Qu'est-ce donc que ce diable ou ce dieu qu'on appelle amour, et qui fait faire tant de sottises? J'en ai beaucoup entendu parler; mais, Dieu merci, je n'ai jamais eu l'occasion de faire sa connaissance, malgré l'épigramme de l'Anthologie grecque, traduite dans toutes les langues :

« Qui que tu sois, voici ton maître : » 11 l'est, le fut, ou le doit être!

» Quant à moi, il ne m'a jamais rien été du tout, et je suis porté à croire fermement que désormais mon âge parviendra à lui échapper. Aussi bien, je ne le regrette guère, car j'en ai entendu dire bien du mal. Je me souviens de toutes les folies que cet amour fit faire, il y a vingl-cinq ans, à deux ou trois étourneaux qui trouvaient des charmes à madame Bruschall, laquelle n'était effectivement pas mal, du reste, si j'en crois le dessus de ma tabatière.

» Mais tout ceci ne fait rien à l'affaire, et pour me résumer, je dirai que, quant à vous conseiller autrement que je l'ai fait, je ne saurais...

» Si vous ne vous décidez pas pour le parti du retour vers la superbe mère, votre femme armée d'un gros garçon, je crois peu prudent de songer à un établissement en Italie. Allez en France, où l'hospitalité est généreuse et nullement tracassière. Dites à l'Italie, comme Horace à sa maîtresse, dans certaine ode : Jntentata nites... etc.

» Et comptez toujours sur moi. Par malheur, je ne puis vous offrir les trésors qui compléteraient votre bonheur;

car tous savez que, pour reconquérir plus vite ma liberté entière, aussitôt veuf, j'ai renoncé à mon emploi, décidé à me contenter du plus modeste des patrimoines. Mais, au reste, démarches, tête et cœur, comptez toujours sur votre vieil ami, qui se dit aussi le très-humble serviteur de madame Erichsen. »

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