LE CONGRÈS
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Salmigondi.
Le jour fut enfin fixé pour l'ouverture solennelle de la riunione degli scienziati ilalianù Florence prit un air de fête qui rappelait les ovations des beaux jours de son histoire. Ce fut presque une résurrection, comme l'est la regata actuelle pour Venise. On ne rencontrait partout qu'équipages élégants, emportant de belles dames coquettement parées et des personnages revêtus de brillants uniformes. La ville des fleurs, qui doit son nom à l'odorante moisson de ses jardins prodigues, était envahie de curieux, encombrant les hôtels, et mettant à contribution toutes les hospitalités particulières. Adriana, malgré les vives prières de son mari, n'avait pas voulu consentir à descendre à la ville, qu'elle connaissait à peine autrement que par ce qui lui en apparaissait du haut du petit jardin où elle allaitait son enfant.
Otbert s'était inscrit au congrès dans la section de techno-
logie. Il se mêla aux nombreux savants réunis au palais Rio cardi, asile de la célèbre académie de la Crusca, ce tribunal grammatical qui a censuré le Tasse, comme l'Académie française a censuré Corneille. Le congrès en masse, dans les rangs duquel brillaient les rubans multicolores de tous les ordres Chevaleresques de l'Europe, se rendit à l'église de Sania Croce, entendre en face des tombeaux illustres une messe présidée par les plus hautes autorités florentines ; de là, le cortège scientifique se dirigea vers le Palazzo Fecchio, ce sombre et célèbre édifice qu'Arnolfo di Lapo éleva pour la seigneurie et qu'habitèrent les Médicis. La grande salle, dite des cinq cents, et ainsi appelée sans doute parce qu'elle contient six mille personnes, salle qui fut si rapidement élevée, que Savonarola prétendit que les anges en avaient été les maçons, avait été disposée pour la séance d'inauguration solennelle, présidée par le grand-duc de Toscane en personne. Là, les savants, gli scienziati, entendirent le discours de circonstance, prononcé par le président général du congrès. Confiant dans l'issue que devait avoir pour lui sa participation aux travaux dont cette séance ouvrait la série, Otbert, indifférent aux phrases académiques, passa tout le temps que dura le discours à considérer les peintures dont le Vasari a recouvert les murs de cette salle, les statues de Michel-Ange et de Bandinelli, et surtout le singulier tableau de Jacques Ligozzi, qui représente la réunion des douze ambassadeurs florentins à la cour de Boniface VIII '. La séance d'inauguration terminée,
1 Les diverses puissances que la politique réunissait alors envoyèrent chacune un ambassadeur au pape Boniface VIII, pour le jubilé de 1300. Or, il se trouva que ces douze ambassadeurs étaient tous Florentins... Le pape, frappé d'une telle rencontre et de cette réunion de Florentins gouvernant l'univers, dit qu'ils étaient un cinquième Clément, La liste des États ou des princes dont ces Florentins étaient les ministres n'est pas moins extraordinaire que le fait lui-
il suivit les scienziati, qui accompagnèrent le grand-duc jusqu'au palais Pitti, parla galerie aérienne qui réunit les deux palais du pouvoir ancien et du pouvoir nouveau, en franchissant l'Arno. Puis, s'étant inscrit dans sa section, pour parler un des premiers, Otbert revint chez lui aussi tranquille, aussi sérieux, aussi sûr de lui-même, enfin, que s'il se fût appelé Brongniart ou Gay-Lussac, et qu'il n'eût eu qu'à lire un rapport sur la quantité de matière saccharine que peut contenir une botte de foin !
Le lendemain, chaque section du congrès ouvrit ses séances sous la direction de son président spécial. Dans la partie technologique, il y eut un professeur étranger, membre de diverses académies de province, lequel commença un discours sur une réforme orthographique tendant à faire écrire les mots comme on les prononce. Tandis qu'il parlait, des exemplaires imprimés de sa méthode circulaient dans l'assemblée, et offraient l'application de l'idée. Nous citerons, en passant, la première ligne de ce factum :
Mésieul La vie de l'om et anproi à mil fléo et à mil mo moro ki non pa acé de par dan les util travo de kiconc se ton os étud filantropic, etc.
Le président ayant facilement jugé, à l'attitude de l'assemblée, que ce discours n'avait pas le succès que s'était sans doute promis son ingénieux auteur, crut pouvoir l'interrompre, avec tous les égards que se doit à elle-même une réunion de gens supérieurs, et prétexter un des articles des statuts, qui imposait à tout orateur, qui ne parlait point sur un incident, de déposer préalablement, au bureau de sa section, une démême : c'était la France, l'Angleterre, le roi de Bohème, l'empereur d'Allemagne, la république de Raguse, le seigneur de Vérone, le roi de Naples, celui de Sicile, la république de Pise, le seigneur de Camérino, le grand maître de SaintrJean de Jérusalem, et... le grand kandeTartarie!
claration explicite de la matière qu'il désire traiter, ou le dépôt du mémoire ou du discours, si l'orateur ne devait pas improviser sur notes. L'article existait effectivement aux statuts du congrès, mais on ne l'appliquait guère, et il était là, de même que la férule accrochée à la chaire d'un maître d'école indulgent, comme pour rappeler que l'abus pouvait être réprimé. Le savant étranger se soumit d'assez bonne grâce, demandant que la parole lui fût promise pour un des jours suivants. On lui répondit que le secrétariat de sa section lui ferait savoir son tour d'audition, lorsque le comité aurait examiné s'il y avait lieu d'admettre le sujet qu'il avait traité. — J'emploierai ce temps à perfectionner encore mon œuvrs ! dit le savant. Otbert comprit que l'évocation qui venait d'être faite des statuts le frappait aussi. En sortant de la séance, désormais remplie par des travaux véritablement utiles et sérieux, il interrogea le secrétaire, qui lui indiqua la marche à suivre. Le jeune homme rentra chez lui, et annonça à Adriana, rongée d'une vague inquiétude, qu'il ne parlerait pas avant quelques jours, vu l'incident qu'il raconta, comptant faire le lendemain le dépôt préalable de son manuscrit. La jeune femme fut secrètement enchantée de cette détermination, qui lui sembla devoir sauver son mari de l'éclat d'une scène compromettante, dans le cas où, comme elle le craignait, sans avoir pu, malgré ses efforts, acquérir à cet égard une conviction, le travail d'Otbert n'eût pas toute la portée que lui attribuait l'exaltation et l'enthousiasme de celui-ci. Le soir, Boriii vint les voir. Il avait obtenu un grand succès dans un rapport à la section médicale et zoologique, et le président, dans une réponse improvisée, lui avait fait de tels éloges, tout l'auditoire avait paru si frappé de l'ingénieux travail qui lui était soumis, qu'il y avait toute probabilité à ce que le savant phrénologue obtint un des prix grands-ducaux. Le jeune docteur fit quelques instances nouvelles pour obtenir d'Otbertla
communication de son manuscrit; mais ce fut vainement. Adriana elle-même, qui, durant les absences de son mari, avait cherché le mystérieux palympseste, n'avait même pu réussir à le trouver. Otbert avait pris soin de l'enfermer dans le petit coffret de laque où étaient le poignard de cristal et les autres reliques d' Adriana ; la clef du meuble ne le quittait pas. Boriii partit de Fiesole, bien décidé à intervenir de son mieux auprès du congrès pour empêcher son ami de courir les chances d'interruption dont avait été l'objet le plaisant réformateur orthographique, dans le cas où, comme il le soupçonnait, l'œuvre d'Otbert n'eût été qu'une rêverie, le songe creux d'un homme qu'un immense travail de la pensée en souffrance a fatalement jeté dans une idée fixe, et qui, plein de sens et de présence d'esprit sur toute chose, déraisonne et délire lorsqu'il s'agit de son utopie !
La nuit suivante, Otbert ne put dormir. Adriana reposait une main étendue sur le berceau de son enfant ; il se leva, retira le manuscrit de sa cachette, passa dans une autre chambre, et se mit à feuilleter une à une ces pages singulières qui portaient l'empreinte de ce qu'il croyait son génie. Nous profiterons de cette circonstance pour donner enfin un coup d'oeil à cette œuvre inconnue par-dessus l'épaule de son auteur. Otbert, on le sait, s'était élancé d'un point de départ utopique peut-être, comme le serait, par exemple, le plan de la république de Platon, mais non pas absolument déraisonnable. En se heurtant contre les obstacles matériels que le poète trouva tout d'abord dans la mise en pratique de son idée, son imagination rebondit aussitôt vers le ciel. Ce qu'il ne pouvait accomplir en fait, il chercha à l'expliquer par des mots, comme font les mathématiciens de ce mouvement perpétuel dont il a déjà été parlé, se contentant d'exposer par des chiffres ce qui devrait être matérialisé par des rouages. Mais, pour Otbert, c'était la pente prévue. Il ne s'effraya de
rien, et s'aveuglant d'autant plus qu'il s'enthousiasmait davantage, il eût, croyons-nous, afin de poursuivre la solution théorique de son problème, accompagné volontiers Dante et Virgile à travers les sept cercles du rêve magique, ou Curtius même dans le gouffre infernal qui s'est refermé sur lui!
Son manuscrit était donc presque semblable à celui d'Hébronius, que le père Alexis lit avec les yeux clairvoyants de la foi dans Spiridion. Ayant à exprimer des idées que son exaltation allait poursuivre jusque dans les zones extravagantes du mysticisme, Otbert, au souvenir peut-être d'Homère qui employait tous les dialectes, comme Bossuet tous les idiomes, s'était servi des diverses langues qu'il savait, lorsque la pensée lui semblait devoir revêtir telle forme plutôt que telle autre. Bien plus! dans divers cas, il avait appelé à son aide les nombres, de même que dans le livre de Moïse, et n'avait même point reculé devant la création de quelques mots nouveaux qui, comme échantillons de l'œuvre projetée, servaient en même temps de vêtement à certaines idées inexprimables avec les ressources actuelles de la philologie. C'était donc, on le devine, un étrange manuscrit, et non moins étrange que sa forme était sans doute son esprit. Otbert y débutait par cette proposition : que tout homme porte en lui, dans les replis les plus intimes de son être, la tradition innée d'une langue dont se rapprochait sans doute celle qu'on parlait au temps de Jacob, et qui est, toute proportion gardée, entre l'essence divine de l'homme et l'abjection de la bête, ce que sont pour celle ci les cris, les murmures, les roucoulements, tous les symptômes sonores enfin qui trahissent leurs désirs, leurs besoins, leurs passions. Cette langue innée, qui est comme l'instrument mis entre nos mains en même temps que la musique intérieure ou la pensée, est la seule qui puisse rendre, dans leur entier, nos plus subtiles sensations. Elle renfernie des noms, des qualités, des épithètes que n'offre
aucune autre langue. Pour la parler, il suffit de penser, et les mots se dégagent du sein de l'homme, sans travail, sans recherche, sans erreur. Chacun de ces mots, d'une richesse inouïe, contient en lui l'expression des propriétés et la valeur des choses dont on parle. Les noms qu'elle donne aux gens résument leur nature. Ses caractères doivent s'allier à des nombres, qui sont comme l'illumination d'un sens complémentaire dans les profondeurs duquel il aide à pénétrer. En cela, Otbert était d'accord avec les systèmes numériques des temps primitifs, ces nombres sacrés dont les prophètes se servaient dans leurs combinaisons fatidiques, et Daniel entre autres, dans son ère mystique de soixante-dix semaines, sans parler des systèmes de Pythagore et de Platon, ce dernier ayant dit : « L'âme est immortelle, elle a un principe arithmétique, de même que le corps un principe géométrique. »
Ainsi, Otbert, en joignant les nombres aux mots, en augmentait la force, tout en se soumettant à cette grande loi de la nature, qui impose à toute chose l'ordre, la symétrie et la connexion. 11 avait tenté de prouver, dans une forme singulière, l'existence perdue de cette langue originelle de l'homme déchu, puissante à traduire les sensations de l'être intérieur, comme à peindre avec l'éclat du pinceau celles du monde extérieur ou matériel. Par quels moyens cette pauvre tête exaltée allait-elle tenter de donner une forme palpable à son rêve? C'est ce dont l'explication se pressent assez pour que nous croyions pouvoir en franchir l'exposé. Ayant abandonné , faute de trouver en lui les moyens d'exécution, l'idée primitive de la fusion des langues du Nord, du centre et de l'Orient, en trois idiomes synthétiques, bientôt jetés eux-mêmes au creuset d'une opération linguistique, dont le précipité devait former la langue unitaire, il s'est envolé sur les ailes de l'imagination dans les zones dangereuses où il s'était déjà perdu une fois.
C'est la déraisonnable et, le plus souvent, inintelligible exposition de ces idées, de ces projets, de ces rêveries plutôt, que le pauvre Otbert avait tracée dans ce manuscrit, bizarre même dans sa forme figurée ; telle est l'œuvre sur laquelle il avait, dans sa fatale monomanie, dans l'aberration exaltée de ses idées en travail, fondé, nous ne dirons pas l'espoir, mais bien la certitude de son avenir, de sa fortune et de sa gloire ! C'était en se sentant emporté dans ce courant d'idées d'un ordre extravagant, qu'il avait vu se dissiper peu à peu ses nobles inquiétudes au milieu de la grave responsabilité que lui avait imposée l'action décidée d'Adriana. C'est ainsi que, souffrant par un sentiment de dignité, peut-être exagéré, des sacrifices sociaux que lui avait faits son amante, il avait rêvé pour elle un rang plus illustre cent fois que celui des Laure et des Béatrix du moyen âge, car son nom devait être plus impérissable encore que celui de Pétrarque et d'Alighieri. Son immense amour pour Adriana, et son vif désir delà voir placée plus baut même qu'elle n'eût été, si elle n'avait point abdiqué son rang, lui avaient fait accomplir des rêves que sa pente naturelle à l'exaltation cérébrale avait fini par lui faire croire réalisables, et delà, cette œuvre fatale, oùrilluminisme n'était que la folie tombée dans une tête soumise par fierté et par délicatesse à tous les lancinants vertiges du désespoir et de l'impuissance matérielle pour en sortir !
Et le lendemain, Otbert porta son manuscrit au secrétariat du comité de sa section, pensant qu'il n'avait plus qu'un jour ou deux à attendre pour être proclamé immortel t