‹ Le poignard de cristalChapitre 17 sur 26 · LA RÉVÉLATION · texte numérisé non relu

LA RÉVÉLATION

Je ne tirerai jamais rien Je bon de ce maudit cerna», où, cependant, j'en suif sur, loge quelque chose qui n'est pas sans prix. C'est h destinée de la perle dans l'huître an fond de l'Océan. Combien, et des plus belles, qui ne seront jamais produites 4 la lumière !

Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Otbert entendit parler de son manuscrit. Adriana, qui voyait l'état d'agitation dans lequel était son époux, ne le laissait point descendre à Florence pour suivre les travaux du congrès. Le troisième jour, il ne mangea point. Otbert, on le sait, s'était caché de sa femme dans la conception de son œuvre insensée, de sorte que celle-ci, qui ne le quittait pas plus que son ombre, se trouvait dans une position d'autant plus pénible, qu'elle n'avait pas même la ressource d'offrir à son ami ces consolations banales, ces lieux communs auxquels ne croient ni ceux qui les disent ni ceux qui les entendent, mais qui font passer le temps, et servent à interrompre, dans son action douloureuse, le vautour de la pensée. Le soir du cinquième jour, les deux époux étaient allés dans leur petit jardin; Adriana tenait son enfant sur ses genoux et regardait anxieusement son mari, qui, durant tout le jour, s'était laissé conduire comme une machine et n'avait pas prononcé quatre paroles. En suivant la direction de ses regards, on eût dit qu'il accompagnait dans l'air la marche de quelques petits nuages, que le soleil, couché dans un grand appareil de pourpre et d'or, colorait encore dans les évolutions que leur faisait faire une brise naissante. Une voiture

montait lentement le long de la route neuve de Fiesole, sur les circuits de laquelle le jardinet planait complètement. Lorsque Otbert aperçut cette voiture, il ne la quitta plus des yeux. Quand elle eut disparu dans le coude supérieur du chemin, il se retourna à demi et se mit à fixer la porte d'entrée de l'habitation qui donnait sur le chemin même. Adriana, qui observait son mari avec des battements de cœur qu'elle s'efforçait de réprimer, lui saisit tout à coup la main :-

— Otbert!... qu'as-tu donc? Tu me fais peur !...

— Laisse-moi, répondit-il, nous allons tout savoir!

Et, malgré elle, la jeune femme se mit aussi à fixer la porte, s'étant rapprochée de son mari de telle façon, que le père, la mère et l'enfant ne faisaient qu'un groupe d'une composition singulière...

Le silence de la campagne était si grand, qu'on entendait l'équipage monter péniblement la route, et les pierres grinçant sous les roues et sous les sabots des chevaux. Le bruit approchait toujours... il y eut un moment où on sentit qu'il avait atteint le point où la route s'approchait le plus de la maisonnette... Franchissait-il? Non! il s'arrêta!

— Vois-tu? dit simplement Otbert.

Un moment après, on sonna à la barrière; Timoteo alla ouvrir, et le docteur Borili parut.

—• Eh bien? lui cria Otbert, comme si toute chose eût été convenue.

— Quoi, eh bien? fit celui-ci en saluant la jeune femme.

— Ne m'apprendrez-vous rien? reprit Otbert.

— Non... rien !... répondit Borili d'un air gêné, et jetant sur Adriana des regards détournés et inquiets. Je crois que Ton n'a fait encore aucun travail dans les secrétariats, ajoutat-il sans trop savoir la valeur précise de ce qu'il disait.

— Ah ! fit Otbert d'un air triste et moqueur à la fois, de cet air que dut avoir le bon Goldoni, lorsqu'il entendit dire que

les comédiens du roi refusaient son Bourru bienfaisant, qu'ils redemandèrent ensuite avec prière.

Le poète retomba dans son silence de tout le jour, les regards plongés dans l'immense perspective déroulée à ses pieds, et qui s'assombrissait d'instant en instant, à mesure que franchissait la brise qui secouait autour de lui le feuillage et le parfum des plantes. Dans son immobilité contemplative et sa mate pâleur, on eût dit la statue d'Isis, toute d'albâtre et d'ivoire.

-*- Je reviens à l'instant, dit Adriana, qui voulait mettre au berceau son enfant endormi sur son sein.

Otbert n'ajouta pas un mot à son ami resté seul avec lui. Qui eût pu dire combien pesaient les soucis qui faisaient alors pencher cette tête blonde, sur laquelle le vent jouait et mêlait les cheveux, comme sans doute le vertige y brouillait intérieurement les pensées?

— Docteur! cria la jeune femme, venez donc voir mes lotus. Eh bien!... dites-moi à moi ce qui se passe!... Contezmoi tout ! ajouta-t-elle avec véhémence, lorsque Borili l'eut rejointe auprès des vases de fleurs posés sur la fenêtre.

— - J'ai eu la réponse du comité... dit le bon Parmesan.

— Mon Dieu! murmura la jeune femme.

— Je n'ose vous dire...

— Parlez, parlez! Je suis forte, moi; je dois tout entendre, oui, tout !

— Notre pauvre Otbert s'est égaré... je le crains... Les statuts du congrès ne permettent pas de laisser transpirer les réponses que l'on adresse aux auteurs des dépôts qui sont faits... mais cependant je crains de deviner...

— Mon Dieu... mon Dieu... Otbert en mourra!

— J'ai été chargé ce soir de lui remettre ce paquet, reprit Borili en retirant de sa poche un pli qui, par sa grosseur, semblait devoir contenir le manuscrit d'Otbert; que ferons-nous?

— Donnez ! s'écria impétueusement la jeune femme, qui s'empara du paquet fatal et courut le cacher dans le berceau de l'enfant endormi.

— Et maintenant, que lui dire? reprit le docteur.

— Rien!... non, rien! Laissez-iùoi tout faire... Venez! parlons d'autre chose... Tâchez de le distraire, bon docteur. Dieu aura pitié de moi, j'espère... il m'inspirera pour sauver notre bon Otbert!

Borili était désolé. C'était une de ces âmes sensibles, trop opprimées elles-mêmes dans l'étroite existence de petite Tille, où se débattait sa supériorité de penseur et de savant, pour ne pas s'apitoyer vivement devant les maux de la pensée. La vue d'Otbert lui faisait mal, et il ne souffrait pas moins en songeant à la malheureuse destinée qui attendait peut-être cette belle jeune femme, enveloppée pour lui d'un prestige mystérieux et touchant; car, sans rien savoir des secrets du jeune ménage, il avait compris avec le comte A*** que le passé du poète et de son amie n'était pas une vulgaire histoire d'amour.

Borili n'avait point dit à Adriana tout ce qu'il savait de la réponse du secrétariat, pour lequel l'examen de l'étrange manuscrit d'Otbert avait été une grave affaire. N'osant assumer la responsabilité d'un rejet dans une question aussi grave et aussi nouvelle que celle que soulevait le poète, on avait pris le parti de former une commission extraordinaire, composée de tous les hommes éminents dans les diverses sections du congrès. Cet ensemble de savants, appartenant à des nationalités diverses, avait tenté la lecture du manuscrit, excité en cela par un attrait tout particulier qui s'attache souvent aux plus formelles utopies, comme, par exemple, à celles de Thomas Morus et de Fourier.

Mais, malgré tout le bon vouloir qu'y mirent les membres de cette commission, il leur fut impossible de trouver, dans

ce factum, autre chose qu'un chaos de pensées, de temps en temps traversé par quelques éclairs supérieurs, mais trop fugitifs pour que leur lumière permît de saisir la chaîne inextricable des idées. Le manuscrit polyglotte d'Otbert était précédé d'un avant-propos, dans lequel ressortait, fort claire et fort nette, la persuasion où il était d'avoir accompli une œuvre d'une telle portée, qu'il ne pouvait la considérer lui-même que comme une révélation supérieure, pour laquelle Dieu avait daigné choisir son intelligence. Le pauvre poète avait sérieusement fait comme ce chanoine espagnol, qui, voulant bâtir la cathédrale de Séville, en résuma le plan par ces mots : « Élevons un monument qui fasse croire à la postérité que nous étions fous! »

Persuadés enfin que l'œuvre qu'on leur présentait n'était réellement que la fantasque rêverie d'une imagination exaltée, les membres de la commission d'examen chargèrent le docteur parmesan, qu'on savait en relation avec l'étranger, de la remise du manuscrit, qu'accompagnait une lettre, qui, par malheur, fut rédigée par un commis. On voit comment Borili s'acquitta de la pénible mission qu'il avait dû accepter, et dont Adriana, dans son cœur d'épouse toujours amante, s'empressa de prendre l'initiative et la responsabilité. Le docteur remonté dans l'équipage, que des instincts secrets avaient ait pressentir à Otbert comme lui apportant quelque nouvelle sérieuse,. . les époux restèrent seuls, Adriana revint dans le jardin rôder autour de son mari ; mais, le voyant toujours immobile, les yeux fixés vers quelque point indéterminé du paysage déjà obscur, elle rentra dans la maison. Alors elle prit le paquet de papiers caché dans le berceau, comme si la recherche du désespoir n'eût pu deviner que l'innocence protégeât ces feuilles fatales, et elle rompit le cachet rouge, de cette même main convulsive avec laquelle la jeune épouse 4e Jacopo Foscari dut ouvrir la sentence de mort 46 son mari*

C'était bien le manuscrit d'Otbert!... et une lettre y était jointe. La pauvre femme déploya la feuille et voulut lire, ne «apercevant pas, dans son trouble et dans sa douleur, que la chambre dans laquelle ne pénétraient que les dernières teintes du crépuscule, était à peine assez éclairée encore pour qu'on pût s'y guider. Elle se pencha sur la lettre ouverte entre ses mains tremblantes, et ne saisissant que la vague blancheur du papier : — Je ne peux pas ! dit-elle, mais c'est à dessein sans doute que Dieu trouble ma vue... Il ne permet pas que je lise cet arrêt terrible, qui confirme tant de terreurs...

Et ses mains fiévreuses froissèrent la lettre et la déchirèrent en mille pièces, comme si, par cette action convulsive, elle eût aussi anéanti la condamnation qui devait y être formulée...

Quant au manuscrit d'Otbert, il lui brûlait les doigts, comme ce parchemin couleur de sang que le diable présentait à signer aux âmes qui se vendaient à lui, dans les légendes du moyen âge. Elle le jeta loin d'elle et s'enfuit dans le jardin, où Otbert était assis toujours immobile en face de l'immense vallée de l'Arno, au milieu de laquelle Florence s'illuminait peu à peu comme un firmament terrestre. Le poète eût ressemblé à une statue, sans le tremblotement nerveux d'une de ses jambes, dont le pied était posé en équilibre sur le barreau d'une chaise rustique. Adriana s'assit sur cette chaise en face de son ami, comme pour lui masquer l'espace où sa vue et ses pensées se perdaient, et lui prenant les deux mains qu'elle réunit et pressa entre les siennes, elle plongea sur son pâle visage, dans les yeux duquel les teintes sanglantes de l'horizon jetaient un reflet fauve, ses regards brillants d'amour et de résolution.

— Otbert ! lui dit-elle, à quoi penses-tu donc, mon ami ? Est-ce que tu ne m'aimes plus ?... De tout le jour, tu ne m'as pas regardée!...

— Laisse ! laisse ! répondit d'une voix douce et triste le bon jeune homme, en se penchant de côté, comme pour voir au loin quelque spectacle, que la présence de sa femme lui masquait..

— C'est bien! dit-elle, en lâchant et repoussant les mains de son mari, comme on fait avec les enfants, je vois bien que tu ne m'aimes plus !

— Tues folle ! murmura le malheureux... tu vois bien que tout ça c'est pour toi !

— Je ne veux rien 1 répondit Adriana, je ne veux que ton amour, cher toi!... Tu m'offrirais un trône, que je préférerais cette petite retraite, où nous étions si heureux, il y a quelque temps...

— Un trône, dis-tu? Les rois et les reines meurent; nous, nous serons immortels ! Tu auras un blason bien plus beau que celui des Morosini, ma foi ! Le tien sera formé de tous ceux des nations que mon génie va réunir...

— Otbert!

— Mais, mon Dieu!... peut-être ne comprendront-ils pas?... Quelle heure est-il? Comme ils tardent !...

— Lève-toi, Otbert, reprit Adriana, dont les grands yeux s'humectaient de larmes, viens respirer les chèvrefeuilles... Tu sais combien, le soir, leurs émanations sont pénétrantes!

Le jeune homme se laissa entraîner. Il faisait nuit. Une ample gaze de nuages roux empêchait la clarté des étoiles de répandre dans l'air ces pénombres transparentes, dont jouissent presque toujours les lieux élevés. La pauvre femme ne savait où elle conduisait son mari ; les chèvrefeuilles étaient du côté opposé. Dans sa pensée, le faire lever, c'était comme s'il avait dû laisser son mal à la place quittée. Les arbustes leur barrèrent le passage dans l'obscurité; Otbert serra tout à coup la main qui l'entraînait sans but.

— S'ils allaient me le dérober ! s'écria-t-il. Quelle impru-

denee j'ai commise ! C'est an grand-duc seul que j'aurais dû confier un pareil dépôt...

— De quoi veux-tu parler, Otbert ?

— Du fruit de mes méditations, de ce trésor qui a reçu l'empreinte de l'inspiration...

— Ton manuscrit?... hasarda la jeune femme, à laquelle ce seul mot faisait peur.

— Les tablettes de la nouvelle Loi, plutôt ! Qu'en ont-ils fait? S'ils allaient s'enfuir! Me voler! me piller ma gloire!.. Mais j'en appellerais à l'univers entier, à Dieu même qui a fait descendre dans mon esprit cette lumière... Tu es témoin, Adriana ? C'est à moi ! c'est à moi 1... Ah! les misérables, ils se taisent !... Je suis sûr qu'ils m'ont volé !

Et à mesure qu'il parlait ainsi, le pauvre insensé s'exaltait davantage, Réchappant des mains de sa femme, et parcourant à grands pas l'allée au bout de laquelle brillait la fenêtre éclairée de la chambre où Timoteo avait porté la lumière. Adriana l'arrêta.

— Non, Otbert, calme-toi; on ne t'a rien pris, on te rendra ton œuvre...

— Quand? ie la veux à présent! sur4e~ehamp! s'éeria-t-il en se tournant vers l'Arno et faisant un geste de défi sur Florence. Je veux aller trouver le grand-duc et tout lui dire...

— Ah ! mon manuscrit! ajouta le pauvre poète en passant brusquement de la colère aux larmes et se rasseyant sur le siège qui se trouvait sur son chemin.

Par la nature de son organisation, Adriana eût pu rester forte et résolue devant l'exaltation, la fureur même de son mari. Mais en le voyant pleurer, les coudes sur ses genoux et la tête dans ses mains, dans l'attitude d'une vraie douleur, elle se sentit elle-même bouleversée. ••

— Non ! mon Otbert! ne te désespère pas, on va te rendre

ton œuvre... peut-être mèma esbelle déjà ici... Attends...

Et en deux bonds elle fut dans la chambre, ramassa le ma* misent resté à terre et l'apporta à son mari.

~ Ah i fit Otbert en se jetant sur les feuilles fatales, qu'il pressa centre son cœur. Puis il ne paria plus. Ces deux corps étaient là, Tua près de l'autre, silencieux, immobiles, offrant deux masses sombres, plus sombres que la nuit; l'âme d'Adriana poursuivant peut-être dans les espaces celle de son ami, envolée dans les sphères que Hilton fait garder par le fatal génie CEriusl

Ils restèrent ainsi longtemps.

— J'ai froid! finit par dire Otbert. Adriana, qui avait les épaules et les bras nus dans l'espèce de vêtement familier qu'elle s'était fait, et qui ressemblait au laticlave des Romaines, n'avait point jusque-là ressenti la brise, qui avait pourtant singulièrement augmenté depuis que la nuit s'était formée. Elle rentra avec Otbert. Une partie de la nuit s'écoula sans qu'ils songeassent au sommeil. Mais enfin la nature sembla réclamer ses droits ; Adriana entraîna son époux vers leur couche, après avoir donné ses soins maternels à l'enfant qui reposait près d'eux. Soit fatigue, soit influence atmosphérique, Adriana, bercée peut-être par les ronflements du vent dans les arbres de la montagne, finit par s'endormir. Quant a Otbert, il n'y songeait pas plus que Prométhée sur son rocher. Il avait au sein son vautour. Au dehors se formait un orage. Le vent ne grondait plus, il sifflait, Fatigué de son insomnie, Otbert dégagea doucement sa main qu'en Rendormant la jeuqe femme avait prise dans les siennes en la posant sur son sein, et ayant jeté sur lui quelques vêtements, il ouvrit la porte de la chambre et sortit; il alla s'asseoir sur le petit mur en «'appuyant eontre un des vases de marbre, où le vent effeuillait les malheureuses capucines cramponnées aux féroces plantes grasses qui les déchiraient pour prix de leurappu».

C'était vraiment une crise orageuse, augmentant d'instant en instant. Tout le val d'Arno était noir comme les jardins de Pluton. Le ciel, roux, cuivré, avait des reflets sanglants sur lesquels se découpaient les lignes sombres et onduleuses des collines au delà de Florence. Quant à la ville, on nela devinait que par quelques rouges lumières semées çà et là comme des rubis. C'est à peine si, en fouillant obstinément cette ombre opaque, on eût fini par saisir les vagues profils du beffroi du palais vieux et du campanile de Sainte-Marie-des- Fleurs. L'état de l'atmosphère offrait un aspect singulier, plus commun dans les îles caraïbes qu'au sein de la nature toscane. C'étaient tour à tour des intermittences de calme plat et de rafales qui tourbillonnaient jusqu'à la furie ; c'étaient aussi des alternatives de chaud et de froid à faire suer et frissonner. Ainsi, pendant quelques instants, l'air immobile brûlait Otbert, comme s'il lui eût jeté sur les épaules le manteau incendiaire de Nessus; on respirait des molécules ignées. Puis, un quart d'heure après, le vent chassait tout cet embrasement, secouait les plantes un moment languissantes, et, charriant dans l'air mille frissons, faisait pleurer et lamenter les arbres, qui ne se relevaient que pour retomber encore sous le fouet de la bourrasque, leur faisant souffrir une effroyable torture. Alors, les larges feuilles des platanes tourbillonnaient en l'air comme des essaims d'oiseaux effarés, et plus d'une fois Otbert crut sentir son front effleuré par l'aile de ce vespertilion qui, selon Scaliger, emporte irrésistiblement la pensée de celui qui le voit dans des régions effrayantes et fatales...

Et ces tourbillons, ces bourrasques s'en allaient ainsi de montagne en montagne et de colline en colline, réveillant leur Polyphème, pour lui faire pousser de lugubres gémissements par la voix de tous ces arbres tourmentés. Quand le calme brûlant renaissait autour d'Otbert, il entendait au loin toutes ces plaintes de la crête des monts, et il attendait avec

une sorte dimpatience fébrile que le vent revînt courber les arbustes, briser les fleurs, rafler les feuilles. Cette nature ténébreuse et ravagée lui plaisait. H croyait, comme le Cinimérien de la fable, voir une ville plongée dans des ombres éternelles. Ce désordre de la nature avait pour lui une sauvage et amère volupté : de loin en loin, de larges éclairs Réchappant en zigzag des sombres nuées illuminaient fantastiquement l'immense paysage et dessinaient le mince ruban d'argent de l'Arno traversant la ville des Médicis, sur laquelle ils jetaient d'étranges regards...

Dans un moment de calme, Otbert crut entendre prononcer son nom... Ce cri, car c'en était un, lui alla droit au cœur. Il sentit comme un choc électrique, un éclair d'intuition, d'amour et de raison : il écouta, son nom fut encore prononcé; alors, il courut à la chambre où reposait Adriana et qu'éclairait faiblement la petite lampe du berceau. Il s'approcha de la couche où reposait toujours la bien-aimée. A demi estompée dans cette douce lumière, elle était, dans son sommeil, d'une indescriptible beauté. Otbert se convainquit qu'elle dormait : il prit une des tresses dénouées de sa longue chevelure qui traînaient sur sa gorge nue et y déposa un baiser. — Otbert! murmura la jeune mère, brûle cette lettre... ne la lis pas... la gloire n'est rien... c'est l'amour qui est tout, cher toi l

—Que dis-tu? demanda Otbert, qui, oubliant que la jeune femme rêvait, faillit la réveiller en s'emparant brusquement d'une de ses mains étendue sur la place qu'il avait laissée vide, tandis que l'autre reposait sur le bord du berceau, d'où s'élevait le souffle d'oiseau du petit être rose endormi.

Il attendit. Adriana murmura deux ou trois mots encore, soupira, et retomba dans le profond silence d'un sommeil pesant. Otbert voulut sortir; il avait la poitrine et le front embrasés, il lui fallait de l'air, et le vent sifflait et râlait en

m LE POIGNARD DE CRISTAL

ce moment. 11 quitta le bord de la couche, caressant son amie d'un dernier regard. En traversant la chambre pour regagner la porte, il vit à terre des débris de papier... et mû par on ne saurait préciser quel instinct fatal, il se baissa et en ramassa plusieurs. S'étant approché de la petite lampe, il essaya de lire... mais les fragments étaient déchirés si étroits, qu'il n'y trouva que des syllabes isolées. Il allait passer outre, lorsqu'un débris un peu plus grand que les autres tomba sous ses yeux; il le prit, et y lut ces mots faisant partie d'une phrase lacérée : Non ha senso... N'y comprenant pas davantage, il rejeta encore ce fragment et sortit.

Otbert se promena longtemps dans le jardin tête nue et éprouvant une sorte de volupté à se sentir baigné de ces effluves parfumées que le vent arrachait aux plantes en les mêlant dans ses tourbillons. Lorsque la bourrasque, capricieuse dans ses intermittences, augmentait, il s'arrêtait pour la recevoir en plein visage, et écoutant comme si les plaintes des arbres martyrisés eussent dû avoir un sens, comme ai cette torture devait leur arracher un aveu. Et malgré lui, en cherchant des impressions physiques, ces mots lus un moment auparavant : Non ha senso, lui revenaient à la mémoire et finirent par l'obséder. Il les vit bientôt comme tracés en lettres de feu dans les sombres profondeurs du paysage, et il lui sembla que ces lettres obstinées venaient, comme des fers chauds, lui brûler le front pour pénétrer dans son intelligence... puis peu & peu se multipliant, se divisant, se fécondant elles-mêmes, les lettres fantastiques éclatèrent partout : en l'air sur le ciel glauque, en bas dans le val obscur, sautillantes comme des oiseaux sur le feuillage des arbres voisini, et s'assemblant en syllabes sonores dans le mugissement du vent, qui répétait aux oreilles épouvantées du poète : Non ha senso / en même temps que ses yeux faseinés le lisaient partout... même dans l'intérieur de ses prunelles, lorsque, pour

LE POIGNARD DI CRISTAL Wl

échapper à cette fantasmagorie acharnée, il esiayait de fermer les yeux...

Tout à coup, Otbert pousse un grand cri t un effort désespéré de sa raison lui a enfin permis de saisir la portée de celte étrange parole... Il y a un moment, dans son sommeil agité, Adriana lui a parlé d'une lettre qu'il fallait détruire... son manuscrit lui a été rapporté, plus de doute! C'est le congrès, e'eet l'élite des savants européens qui se prononce ainsi. . . Son œuvre lui a été renvoyée avec cette condamnation terrible, que révèle ce membre de phrase i Non ha senso. Son rêve de gloire et de fortune, l'inspiration de son génie, son manuscrit enfin, ce confident de ses longues et confiantes méditations et de révélations qu'il croyait divines, n'a pas de sens, non ha senso !

En ce moment, il sembla à Otbert que son crâne se fendait, que toute sa cervelle s'élançait en jet, et que ses pensées s'échappaient tumultueusement hors de sa tête, comme les feuilles raflées de le branche par la bourrasque... 11 crut entendre autour de lui, dans le craquement des arbres, mille ricanements moqueurs, et l'éternel Non ha senso répété par les oiseaux, par les insectes, par chaque feuille tourbillonnant dans l'air, avec un bruit ironique !

—-Mon Dieu! mon Dieu! s'écria le pauvre Jeune homme, en pressant sa tête entre ses deux mains, dans le plus suprême paroxysme du désespoir, mon Dieu! ayez pitié d'elle! épargnez-moi pour elle... épargnez-la pour notre enfant... Ah! je deviens fou... je deviens fou !

La secousse avait été trop forte : le malheureux tomba à terre, foudroyé dans un profond évanouissement.

Au même instant, Adriana, presque nue, apparut au seuil de la maison : le cri désespéré d'Otbert l'avait éveillée. Son premier geste instinctif, en se dressant brusquement sur sa couche, avait été de plonger les yeux dans le berceau de son

enfant... Rassurée dans l'objet de cette premier terreur à ses entrailles, elle cherche autour d'elle : son mari a disparu.., la place est froide dans le lit... Alors, elle se lève éperdue, court au hasard dans ce jardin obscur, déchirant ses petits pieds nus aux branches brisées par la bourrasque.

— Otbertl mon Otbert! cria-t-elle.

Alors, un éclair immense embrase la nue, et lui montre son époux étendu à terre, terrassé par l'effrayante vérité, qui; comme une dernière lueur de raison, est venue lui montrei les profonds abîmes où s'était engloutie son intelligence!

l'enfant.

Une des plus tristes pensées qui poissent assaillir l'homme seul, isolé, c'est qu'il vieillit, sans qu'un être, né de lui, grandisse à ses cotés, formé par une expérience chèrement acquise, pour lui fermer les yeux.

Et bientôt la dernière descendante de l'illustre maison Morosini, de Venise, se vit seule, sans un ami, sans une connaissance même, dans le pays (Borili avait dû retourner à Parme où le réclamaient ses clients), dans une pauvre maisonnette de la montagne, entre un enfant au berceau et... un insensé!

Otbert ne parlait plus. Il passait de longues heures assis à l'ombre d'un platane, tout près du petit mur d'appui, et là, les yeux fixés sur Florence ou sur quelque point des collines environnantes, il semblait absorbé par l'étude des jeux de la lumière solaire et des ombres, dans les innombrables accidents du vaste paysage, au centre duquel bruissait une ville,

tombeau de ses rêves, sépulcre de ses espérances irréalisables ! Le seul tremblement nerveux d'une de ses jambes appuyée sur un autre siège, ou contre le mur qui servait de rampe à cette partie du jardin faisant terrasse, contrastait avec la complète immobilité de tout le reste de sa personne.

Les fatales prédispositions qu'Otbert avait déjà démontrées, dans certaines circonstances de sa vie que nous connaissons, avaient enfin éclaté de nouveau, par la mise en action des passions ou des sentiments par lesquels il était le plus irritable. Mais Tétat inflammatoire qui produit la Me, étant sujet aux mêmes incidents que celui de toute autre partie du corps, le mal d'Otbert eut ses intermittences, ses exacerbalions comme ses rémissions. Les heures les plus pénibles pour lui étaient le matin; puis, le mal, l'exaltation se calmait à mesure que le soleil montait. Le soir, au crépuscule, et comme par une réserve providentielle, à cette phase transitoire, que les amants de Venise avaient appelée l'heure bleue, le pauvre poëte redevenait amant, éprouvait comme une vague et pénible révélation de son état, aimait à caresser son enfant, et pleurait souvent dans les bras de son amie, sur la terrible infortune qui était venue les frapper. Ses affections présentaient alors des idiosyncrasies singulières : par exemple, il entretenait Adriana de la mère qu'il n'avait pas connue, et en parlait avec attendrissement et comme de souvenir ; mais si quelque idée le ramenait à la cause immédiate de sa folie, il paraissait convaincu que l'envie et la méchanceté avaient seules étouffé son œuvre, et comme si le congrès florentin eût été un tribunal suprême, l'idée ne lui venait pas de rappeler du jugement qui condamnait sou génie à l'impuissance présomptueuse. 11 se plaignait doucement, sans aigreur, d'une façon triste et touchante de cette condamnation, et comme ces condamnés qui persistent dans l'affirmation de leur innocence, toujours il revenait, parfois même assez longuement,

sur l'excellence de l'œuvre méconnue... c'était à peu près la seule heure où il parlât de son propre mouvement, du moins, sans y être excité. Pendant le reste du jour, soit qu'il restât absorbé dans la méditation du livre des Arméniens, qu'il avait été tout à fait impossible à Adriana de lui arracher, soit qu'il s'assît à l'ombre de son platane, et qu'il restât de longues heures les regards perdus dans l'espace, il était immobile et silencieux. Parfois seulement, il appelait Adriana, si elle n'était pas auprès de lui, et la priait d'envoyer le vieux Timoteo effacer ce terrible Non ha sen&o, qu'il indiquait écrit au loin sur une colline, dans le creux d'un vallon, ou parmi les profils des nuages... Timoteo partait ostensiblement... et le malade satisfait songeait à autre chose.

Les premières semaines qui suivirent la catastrophe amenée par la nuit d'orage se passèrent ainsi. Un soir, profitant de l'heure qui apportait généralement sur Otbert de bienfaisantes influences, la jeune femme s'étant assise auprès de lui, et tenant, selon son habitude caressante, ses deux mains dans les siennes, après lui avoir ramené la tête sur son sein, comme elle eût fait à un enfant :

— Otbert, lui dit-elle, où est l'argent? Je n'en trouve plus. C'était une question dangereuse... aussi avait-elle tardé le

plus longtemps possible avant de se décider à la faire. Depuis trois ou quatre jours, elle avait fouillé partout, et n'avait trouvé qu'un louis d'or dans une poche de son mari.

— L'argent? fit Otbert, après avoir passé quelques minutes sans répondre. Adriana tressaillit : elle avait pensé qu'il ne comprenait pas, et elle s'était déjà promis d'attendre encore un jour avant de renouveler cette pénible question.

— N'as-tu pas parlé d'argent? reprit l'insensé.

— Oui, mon ami... j'ai épuisé le peu que j'ai trouvé...

— Aucun gouvernement civilisé ne fera de difficulté de payer un million l'exemplaire de mon manuscrit, dit-il; de-

main, je descendrai à Florence pour en conférer avec les ambassadeurs 1

Adriana regarda tristement et amoureusement son mari, et ne dit mot. Otbert lui raconta, pour la dixième fois, comment, en recevant à l'âge de quinze ans le portrait de sa mère, il reconnut les traits et jusqu'aux vêtements rêvés de celle qu'il avait perdue en naissant.

Le lendemaiu, la jeune femme fouilla de nouveau tous les meubles, et s'élant à peu près convaincue qu'elle avait changé la dernière pièce d'or, comme elle ne possédait pas de bijoux, elle rassembla quelques couverts d'argent achetés à Parme, et envoya Timoteo les vendre à la ville. Mais, peu de jours après, le propriétaire de la maisonnette se présenta pour toucher un terme du loyer échu et un autre par anticipation. Adriana fut donc obligée de lui donner la majeure partie de la somme produite par la vente de l'argenterie. Aussi, voyant qu'il fallait prendre un parti, elle s'habilla comme elle put, cacha en partie ses traits sous un petit vieux chapeau de satin noir qui lui avait servi à (aire la route, et s'étant lait suivre du gondolier réformé, elle descendit à Florence, où elle n'a» ▼ait pas mis les pieds depuis son installation à Fiesole, décidée à chercher de l'ouvrage. Otbert, absorbé dans son fatal livre, ne s'aperçut pas de la disparition de sa femme.

Morosine erra de rue en rue cherchant quelque magasin dont le genre de commerce lui parût assorti à ce qu'elle pouvait faire. Elle entra d'abord chez une lingère, à la fenêtre de laquelle elle avait vu une jeune fille occupée à faire de très-petits points, avec une aiguille imperceptible, sur un morceau de batiste dont elle comptait la trame fil par fil, solennelle occupation dans laquelle se consume la vie de la moitié des femmes de nos nations progressives...

Elle offrit ses services à la personne qui lui sembla être la maltresse de l'établissement. Mais celle-ci avait ses ouvrières

attitrées; elle dit néanmoins à l'inconnue qu'elle pouvait laisser son adresse, et qu'en cas de besoin, dans un moment de presse, on verrait à l'utiliser...

— Je vous remercie, madame, dit la jeune patricienne, mais je ne puis pas attendre 1

Et elle sortit. Un élégant, qui essayait des gants dans le magasin et qui avait beaucoup regardé la postulante ouvrière, sortit peu après elle, la suivit... puis enfin l'aborda.

— Si mademoiselle veut sur-le-champ de l'ouvrage, dit le jeune dandy barbu, j'ai mon linge à mettre en ordre, et...

Adriana lança sur le personnage un de ces regants vénitiens qui clouent la langue au palais et l'individu sur place.

— Teo! dit-elle d'un accent que le bonhomme comprit, car il s'avança entre sa maîtresse et le quidam de façon à persuader celui-ci de l'immensité de son fiasco,

— Comandi, signora contessa! dit le bonhomme subitement exalté et toisant son homme comme il eût fait d'un Nicolotto qui aurait cherché à lui prendre la droite dans un petit canal deVenise.

Le dandy tourna sur ses talons. Adriana refit ailleurs un nouvel essai infructueux, mais pourtant elle ne se découragea point. En passant dans une rue voisine du dôme, elle aperçut un magasin de marchandises orientales, aux vitrines duquel étaient étalés des sacs, des calotes, des babouches, des portefeuilles, des écharpes brodées en or et en argent. On se souvient que, dans ses loisirs de Parme, la jeune femme avait révélé son aptitude de fée à mélanger la soie et les matières brillantes, long apprentissage de luxe qu'elle avait eu tout le temps d'accomplir, durant sa jeunesse rêveuse et abandonnée, au palais Basliglia. Elle fit une nouvelle tentative dans le magasin oriental.

Ce magasin était tenu par un Turc de Livourne, irrépro-

chablement Têtu dans le style de la moderne Stamboul. Il étala devant l'inconnue divers échantillons de ses marchandises et lui demanda ce qu'elle savait faire. Adriana désigna certaines broderies en relief d'or sur velours, d'autres en soutache ou en application. Le pseudo-Turc demanda si elle pourrait broder des bouts d'écharpes de crêpe semblable à un modèle qu'il lui montra, et que la mode avait adopté alors parmi les belles dames florentines. Adriana, ayant bien examiné l'échantillon, répondit qu'elle pensait pouvoir en faire autant, puis il fut question de ces petites calotes que les élégantes se mettaient alors sur le derrière de la tête pour contenir la masse de leurs cheveux, en laissant traîner les glands d'or sur leurs épaules nues. Adriana accepta ces divers travaux dont l'estimation du prix fut remise après l'examen du travail. Mais, au moment d'en finir, la jeune femme comprit que le Turc-Livournais hésitait à lui confier le velours, la gaze et les matériaux nécessaires pour ces travaux de prix. Elle sentit la rougeur enflammer son front, et la patricienne eut un frisson dans tous les membres... Pourtant elle rappela à elle toute sa fermeté.

— Que peut valoir tout cela? finit-elle par dire.

— Huit ou dix francesconi... répondit le marchand.

— Voulez-vous ceci en gage? dit Adriana en tirant de son sein une miniature lourdement cerclée d'or.

Le Turc-Toscan examina d'abord la monture, puis le portrait, qui était celui du comte Alvise en uniforme de chevalier de l'ordre de Malte.

— Si c'était le vôtre, je l'aurais accepté en nantissement, dit-il, mais je ne veux pas vous priver d'un semblable portrait... vous n'êtes pas une ouvrière ordinaire... emportez tout, et revenez vite... Avec vos manières, on n'est pas une intrigante !

Adriana remercia le marchand par un regard éloquent;

puis elle fit signe au gondolier de prendre les objets préparés et s'en alla, promettant de revenir bientôt. Lorsqu'elle fut sortie, le Turc de contrebande, comme la majeure partie de sa marchandise, dépêcha un garçon sur les talons de l'ouvrière, pour la suivre. Celui-ci crut entreprendre un voyage hors frontière lorsqu'il se vit sur la grande route arpentant les cinq milles qui séparent le sommet de la montagne de Fiesole de la porte de Florence. Le soir, au théâtre de la Pergola, la grande nouvelle qui retentit de loge en loge fut qu'il y avait à Florence une comtesse étrangère, belle comme la Fénus de la Tribune, qui cherchait de l'ouvrage chez les lingères... Le dandy qui avait abordé Adriana le matin avait trouvé là un sujet de conversation destiné à renforcer pour un soir les banalités quotidiennes qu'il débitait aux Casernes et dans les salons florentins.

La jeune femme se mit courageusement au travail. Elle s'était installée auprès d'une fenêtre de la salle basse ; à travers le feuillage lancéolé et déchiqueté des saxifrages grandis au milieu des chèvrefeuilles déjà flétris, elle voyait Otbert obstinément assis sous son platane ; le berceau de son enfant était près d'elle : comme épouse et comme mère, elle puisait son ardeur au travail dans la contemplation de ces êtres si chers. De temps en temps, lorsqu'elle se sentait fatiguée d'être restée longtemps courbée sur son minutieux ouvrage, elle se levait, vaquait aux affaires de sa maison et allait embrasser le pauvre poète, toujours immobile dans la contemplation de ses montagnes et des deux où son regard lisait des choses qu'il ne révélait pas. Le soir venu, elle allait s'asseoir auprès de son mari, essayant de le faire causer un peu vers l'heure où ses idées semblaient se rasséréner. Plus tard enfin, lorsque par un phénomène particulier à son état, l'insensé était tombé dans un profond sommeil, elle se relevait, et, à l'aide d'une petite lampe disposée de façon à n'éclairer que

son ouvrage, elle essayait de regagner le temps que lui avaient fait perdre, durant le jour, les devoirs presque incessants de la maternité et la surveillance du petit ménage, dans les détails duquel le majordome Timoteo n'était pas d'une aptitude aussi grande que son zèle.

Elle veillait ainsi jusque fort avant dans la nuit. Lorsque l'horloge de l'antique église de Fiesole sonnait quatre ou cinq heures, elle se couchait pour quelques heures, jusqu'à ce que, réveillée par les pleurs ou les cris du petit être, elle lui donnât le sein, et installât Otbert sous son platane, en attendant l'heure du modeste repas préparé par l'ex-gondolier. 11 fallait ainsi plusieurs semaines de cette vie multiple, pour achever quelque travail à porter au marchand. Celui-ci se montra content, persuadé qu'il pourrait vendre les écharpes sorties des mains féeriques d'Adriana, comme des produits à grand prix, obtenus des ateliers de Scutari, ou des faubourgs de Péra ou de Galata. Mais la noble 'ouvrière se convainquit par la somme légère qui lui fut donnée, qu'il lui serait difficile de suffire ainsi aux modestes dépenses du ménage, surtout lorsque la mauvaise saison, qui s'approchait, multiplierait les besoins...

Jamais Àdriana n'avait pensé qu'il fût possible de tenter à Venise quelque démarche propre, soit à changer cette douloureuse situation sur laquelle l'amour jetait un prestige pareil à celui que donne la foi dans les douleurs du martyre, soit à l'améliorer seulement, au point de vue matériel. Gomme fille unique du comte Severino Morosini, et comme légataire de quelque autre membre de sa famille, Adriana, bien qu'on ne lui eût jamais rendu aucun compte de tutelle, avait une véritable fortune à elle, confondue dans l'immense terre de Camporeale,dont on s'était occupé, durant les derniers temps, de faire un comté pour son nouvel apanage. Adriana, qui avait volontiers emporté un écrin qu'elle était habituée à voir en-

tre ses mains depuis plusieurs années, n'eût pas, même au lit de mort, demandé à sa mère, qu'elle avait abandonnée pour un amant, de quoi renaître à l'existence. Elle avait tous les courages de ses fautes. « Je l'ai voulu, se dit -elle, je ne regrette rien pour ce qui me regarde. Mon bien-aimé a perdu la raison par amour pour moi, j'attendrai qu'il guérisse sans me plaindre, et en l'entourant de ma tendresse encore accrue depuis que je suis mère. S'il le faut, mon enfant pendu à mon sein, j'irai mendier le pain que m'auront refusé mes veilles; j'en mourrai peut-être... mais je ne serai pas lâche après avoir accompli résolument la plus grave démarche qui soit dans la vie d'une jeune personne !...

Plusieurs fois il arriva à l'ouvrière nocturne de se sentir assaillie d'un invincible sommeil. . . vainement voulait-elle lutter contre cette force somnifère qui venait la saisir, même dès le commencement de son travail! il lui fallait céder, se jeter au lit, lorsqu'elle n'était pas irrésistiblement endormie sur son siège. Elle fit des efforts incroyables pour résister à cette étrange puissance, allant même jusqu'à se piquer vivement le bras avec son poinçon, pour entretenir une douleur qui imposât le réveil à ses sens subjugués... mais elle ne réussissait ainsi qu'à retarder de peu sa défaite ; le sommeil, vainqueur de tous ses vouloirs et de tous ses stratagèmes, l'obligeait toujours à céder avant que la nuit même fût avancée. Mais ce sommeil était agité, plein de rêves oppressants, et elle avait de rapides lueurs de réveil pendant lesquelles elle éprouvait l'inquiet besoin de voir si son enfant et son mari étaient là... Plusieurs fois il lui sembla entendre ainsi la nuit le gravier du jardin crier sous un pas pesant...

Souvent aussi, en se levant de la couche où l'avait clouée ce sommeil de plomb traversé de cauchemars oppresseurs, elle appelait vainement Timoteo absent du logis. Plus tard seulement, la clochette de la petite barrière annonçait, par

son tintement, que le bonhomme rentrait. Alors elle l'interrogeait, et il avait toujoui? quelques prétextes pour expliquer sa sortie matinale. Le fait est que le brave homme avait compris depuis longtemps la gêne où se trouvait le petit ménage, et qu'il avait fait durer le dernier louis d'une manière incroyable, aux yeux de toute autre personne plus au fait des dépenses domestiques, que ne le pouvait être Adriana, et cela en y ajoutant quelques économies qu'il avait emportées de Venise. Puis enfin, totalement éclairé par la vente de l'argenterie, il avait compris à quelles ressources désespérées sa noble maîtresse se condamnait, par la démarche chez le marchand de Florence. L'ayant surveillée et surprise dans ses travaux nocturnes, il s'était procuré un léger narcotique qu'il mêlait aux boissons du soir d' Adriana, de telle sorte que l'ardente ouvrière, vaincue par cette évocation forcée du sommeil, goûtait malgré elle un repos que son imagination troublait, mais que le vieux Timoteo jugeait indispensable à celle qui allaitait son enfant, et menait l'étrange vie du jour. Quant à lui, le digne Castellano, bien persuadé qu'il n'y avait nul aviron à gouverner dans les environs, il s'était procuré dans le paysan travail nocturne/ consistant le plus souvent en égrenage de mais , ou quelque autre labeur assorti aux forces décroissantes de son âge qui, par une .disposition particulière de son tempérament, et peut-être aussi en conséquence de cet âge même, ne lui imposait qu'un besoin très-modéré de sommeil. De cette façon, le bonhomme en gagnant deux ou trois pauls chaque nuit, pensait prolonger suffisamment les petites sommes que lui remettait Adriana, pour la faire volontairement renoncer à ses travaux de broderies nocturnes...

Les choses étaient dans cet état, la situation d'Otbert n'empirait ni ne s'améliorait, lorsqu'il arriva une lettre de Bruschall, que la jeune femme se décida à ouvrir, n'ayant pu réussir à amener sur cette lettre 1 attention de son mari, en

ce moment fort impressionné par une nouvelle phase lunaire.

La lettre ouverte, Adriana y lut ce qui suit :

« Mon jeune ami,

» Bien que ma dernière lettre soit restée sans réponse, interprétant les choses dans le sens de ce proverbe français : Qui ne dit mot, consent, j'ai obtenu quelques écus en anticipation sur mes mois de pension, au risque de me chauffer à l'estaminet plus que chez moi cet hiver, et je me suis mis en route pour la seconde fois, vers la cité marécageuse. ••

» Je croyais trouver là mon ancien élève, mais il était retourné à Trévise, c'est-à-dire à la campagne des Bastiglia, que ceux-ci n'ont presque pas quittée depuis l'affaire en question.

» Je repartis donc de Venise où, vous le savez, je ne me plais pas trop, et m'en fus à Gamporeale, afin de commencer mes démarches et mes pétitions pour être reçu de l'altière comtesse. Soit que les mœurs champêtres la rendissent plus accessible que l'étiquette des villes, soit enfin qu'elle mît un peu de curiosité ou d'intérêt dans la chose, toujours est-il que dès le second jour de suppliques, je pus être reçu. Je trouvai une grande femme sèche, tannée, ridée, momifiée. Rien d'encourageant dans l'abord : au contraire.

» — Monsieur, me dit-elle assez brusquement, tandis que » je la saluais très-bas pour l'amadouer, vous vous êtes fait an- » noncer comme ayant à m'entretenir de choses très-importan- » tes... veuillez être bref, car j'ai pris pour règle de ne recev voir personne et vous ne sauriez abuser de l'exception... *

» — En ce cas, madame la comtesse, j'entrerai sur-le-champ » en matière, dis* je, en attrapant par le bras un fauteuil que je » fis rouler assez près d'elle, qui recula aussitôt un peule sien, » comme on voit faire les prudes au théâtre, dans les scènes de » séduction. Je repris, une fois installé :

» — ■ ïl s'agit de mademoiselle votre fille...

*> A ces mots, la comtesse se leva brusquement, et dit avec une expression de colère qui ne m'intimida nullement, car je m'étais préparé à tout :

t) — Monsieur... je n'ai plus de fille! »

(A ce passage de la lecture de cette lettre, Adriana se sentit si émue, qu'elle fut obligée de s'arrêter un moment : c'était la première fois qu'il était directement question de sa mère, depuis qu'elle s'était enfuie de Venise, et les fibres les plus délicates de son âme, mises en jeu depuis quelque temps, la rendirent plus sensible à ce qu'elle venait de lire, qu'elle ne l'eût sûrement été, à l'époque où une plus grande exaltation la soutenait au-dessus de la claire appréciation des choses. Après s'être remise à l'aide de quelques regards jetés sur Otbert, elle reprit sa lecture.)

« — Si tous n'ayez plus de fille, madame la comtesse, peut- » être n'apprendrez-vous pas sans changer de ton, que vous «avez un petit-fils!...

* — Que dites-vous, monsieur? d'où venez-vous? d'où * pou vez-vous savoir. . . est-ce possible ?

» L'émotion de la comtesse fut si brusque et si grande, que je m'attendis à une bonne syncope d'orgueil satisfait, sinon d'amour maternel. Pourtant les choses n'allèrent pas si loin, et un verre d'eau sucrée que la noble dame se fit apporter, la remit sur pied. J'approchai un peu mon fauteuil... elle ne recula pas le sien, toujours comme dans ces mêmes comédies, quand les choses tournent à bien. Le monde est une comédie dont le théâtre n'est que le miroir. Aristophane disait... Mais revenons plutôt à ce que dit la comtesse.

» — Êtes-vous sûr de ce que vous m'apprenez là, mon- » sieur... monsieur... votre nom, s'il vous plaît?

» — Bruschall, madame la comtesse. Votre fille est mère,

» j'en suis très-sûr : la mère et l'enfant se portent bien, comme » on dit. Je suis l'ami d'une personne... pardon, madame la * comtesse, mais les torts que cette personne peut paraîtreavoir » à vos yeux rendent très-difficile...

» — Il n'est question ici de personne autre que de... ma » fille et de son fils...

» — Madame la comtesse daignera cependant remarquer » que celui dont je voudrais aussi l'entretenir est bien pour » quelque cbose dans l'affaire de ce fils...

» — Où est cet enfant, monsieur?

» — Entre son père et sa mère, dans un lieu où il sera très- » facile de les faire venir en peu de temps, si madame la » comtesse veut bien m'y autoriser...

» — Qu'osez-vous dire là, monsieur? reprit la dame, en » écartant son fauteuil du mien. Une Morosini outragée sait » ce qu'elle se doit; en douter, serait m'insulter...

» — Douter de l'empressement que madame la comtesse » mettrait à recevoir sa fille portant son enfant dans ses bras, » serait aussi outrager son cœur de mère...

» Je compris, par la prolongation de ce dialogue, dont il est inutile que je continue, mon cher Otbert, de vous transmettre les détails, que vous étiez le grand obstacle contre lequel se briseraient nos tentatives. Après avoir causé et discuté longtemps, je saisis aussi clairement que si elle me l'eût dit net, que la comtesse recevrait sa fille lui apportant un fils... mais que votre obstination à vouloir vous fourrer dès aujourd'hui en trio dans la présentation, gâterait tout, et que la fière patiicienne renoncerait plutôt, quant à présent, je crois, à voir son petit-fils. En somme, j'ai pensé que le meilleur avocat que vous puissiez avoir dans la place, c'est votre femme, et qu'une fois rentrée en grâce, elle saura chaque jour gagner un peu de terrain... Dans un an, je vous vois donc comte Otbert-Morosini-d'Erichsen, installé à Gamporeale, dans le

comte du seigneur votre fils, dont je deviens précepteur, car je n'ai pas oublié mon Horace :

« Donec gralus eram... »

d Ni Virgile faisant ruminer les taureaux dans vos champs :

» Pallentes ruminât herbas... »

» Et je me souviens, comme si j'avais vingt ans, de ce que Platon recommande dans son Banquet. C'est pourquoi je demande place à votre table, entre mon élève et un flacon de vin de Bordeaux, cette charmante liqueur que Platon eut le malheur de ne pas connaître !

» Ainsi donc, mon jeune ami, ce que vous avez de mieux à faire aujourd'hui, c'est d'emballer votre femme et l'enfant dans un bon voiturin, d'y grimper aussi, bien entendu, et de vous en venir tout doucettement me retrouver à Trévise, où je vous attends. Je compte revoir la comtesse sous peu de jours, pour me faire interroger par elle, car j'ai compris qu'elle brûlait d'envie de le faire, et que sa fierté marosiniaque, comme descendante du Péloponésiaque, l'en empêcherait. Je me suis tenu dans la réserve, pour me foire désirer de nouveau. Quand j'ai parlé de me représenter chei elle, la comtesse m'a dit que je serais libre de le faire, pourvu que j'eusse à lui parler de son petit-fils... et de sa fille. 11 est évident que c'était vous exclure ; mais n'importe ! elle vous donnera l'accolade de gendre : <fe$t écrit ! comme disent ces peuples qui se nourrissent de bétel et de Coran, et que ses aïeux ont durement frottés. A ma prochaine visite j'insinuerai mille détails sur vous; c'est en même temps travailler pour votre petite femme, que votre mérite justifie. La vieille sait déjà que vous êtes le fils d'un digne officier, noblement mort l'épée au poing. Relève la tête, fier Sicambre ! Lorsqu'il s'agira de

vous mettre à votre place dans l'opinion de cette comtesse Obstination, soyez tranquille : je serai éloquent comme Polybe. Adieu donc, je vous attends ici. Je dépose sur la charmante main de madame Erichsen le plus respectueux baiser, car ma paix est tout à fait conclue avec la jeune mère, puisqu'elle vous a donné un petit Morosini. Je vous assure, mon cher ami, que Lazare, sortant du tombeau après sept jours, ne montra pas une figure plus radieuse au peuple de Jérusalem, que le sera la mienne, lorsque, votre épouse d'une main et votre fils de l'autre, je ferai mon entrée solennelle dans le salon Bastiglia... poussant le tout dans les bras de la vieille comtesse. Nous verrons s'il ne conviendra pas même de vous cacher derrière quelque rideau de fenêtre, pour vous faire paraître au moment où éclatera le paroxysme de l'émotion patricienne, ainsi que cela se passe sur une vieille gravure représentant le retour de Geneviève de Brabant, que j'ai là dans ma chambre d'auberge... Mais adieu, adieu! je vous attends, tout en continuant autour de l'esprit altier de la comtesse Bastiglia mes opérations obsidionales, comme eût dit Vauban, à propos d'un pareil assaut !

» A voue 1

» Bbusctuil. »

Cette lettre lue, Adriana resta longtemp peniive... abattue peut-être. Puis, tout à coup, elle courut au terreau de son entant, l'embrassa avec une sorte de délire; puis ayant pris ce qu'il fallait pour écrire, elle répondit les ligues suivantes au vieil ami d'Otbert :

« Monsieur !

» Mon mari ne pourrait aujourd'hui vous répondre.

i> C'est donc à moi de vous remercier en son nom, comme

LE POIGNARD DE CRISTAL fil

an mien, de toute votre sollicitude pour nous. Mais un seul mot résumera tout ce que je pourrai vous dire : notre enfant est une fille.

y> Veuilles nous conserver, monsieur, tous vos bons senti* ments, que nous vous rendons bien sincèrement.

» Adriànà Erichsen. »

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