MISÈRE
Nulle parole alors n'est suffisante pour 4iT»iU« lot mystères de l'an*, car la vérité refuse tonte éloquence à la douleur, Bteon.
Quelque temps après les incidents épistolaires dont il vient d'être parié, l'état d'Otbert parut subir une modification alav» mante. 11 est reconnu de longue date que les corps célestes ont une formelle influence sur les manifestations de l'âme, et que la lune, particulièrement, détermina des crises périodiques chez les aliénés, auxquels le vulgaire donne souvent à ce propos le nom de lunatiquêê. Otbert était fort sensible à ces phases, et Adrien*, qui Pavait compris, redoublait alors de sollicitude autour de lui, ayant déjà par une ruse, dont le pauvre poète n'avait pu se rendre compte, réussi à lui enlever le dangereux livre des vingt-quatre langues, qu'elle avait fait enterrer dans le jardin. Mais ce fut lorsque, l'automne arrivé, les premières fraîcheurs se firent sentir sur le point élevé qu'ils habitaient, que l'état du malade sembla vraiment empirer, bien qu'il ne perdît rien de sa paisible mélancolie et de 8a douceur. De môme que le soleil du printemps fait bouil-
lonner la sève des plantes, excite les animaux» et aiguillonne les facultés de l'homme, de même l'automne opère sur tout ce qui vit une réaction dont Otbert, si exalté quelques mois auparavant dans la fatale gestation de son œuvre, reçut le contre* coup. Peu à peu, il sembla vivre d'une façon plus instinctive, plus animale doit-on dire, son œil n'eut plus ce dilatement de la pupille qui, dans sa fixité, annonçait au moins le travail, insensé peut-être, mais actif, de l'intelligence. Il dormait quelquefois quinze ou seize heures, à chaque retour de la nuit, et avait peu à peu abandonné ses contemplations du val d' Arno. Il passait tous ses jours soit à griffonner pour tous les rois et empereurs des pétitions singulières, relatives à un secret qu'il offrait, soit à couvrir des pages de chiffres suivant toutes les combinaisons possibles de l'arithmétique. D'autres fois, il traçait des plans de palais, dont il soumettait la distribution à la jeune femme, dessinait des parcs, des jardins anglais, et écrivait à Londres et à Paris des commandes de meubles et d'équipages, qu'il donnait à Timoteo pour les portera la poste, ce qu'on se gardait bien de faire! Il adressa aussi à des artistes célèbres de France, d'Allemagne et ditalie des commissions de tableaux et de statues, désignant avec soin comment il désirait que fût l'exécution, et ne marchandant pas sur les prix. Dans sa manie, tout cela était pour orner une villa fabuleuse qu'il aurait à Païenne, suivant un désir manifesté par Adriana, à l'époque où elle songeait à l'emploi des diamants, et Otbert ne semblait attendre pour prendre la dernière mesure, que la réponse des souverains mis à contribution, chacun pour leur million...
Et tandis que son mari s'égarait dans ces calculs de richesses asiatiques, Adriana, qui avait fini par découvrir la ruse du vieux gondolier, pour la contraindre au repos, passait ses nuits, penchée sur un métier, à broder, oeuvrant à la pointe de sa patiente aiguille les parcelles brillantes de cet
or qu'Otbert rêvait à plein coffre. Il devait, sous peu de jours, y avoir un bal de cour, et le marchand turc avait promis à une baronne allemande et à une marquise florentine de recevoir à temps pour elles, de Gonstantinople, deux écbarpes de crêpe, merveilleusement brodées, pour en recouvrir leurs épaules maigres. On pense bien que Gonstantinople était à Fiesole, ce qui fait qu'Adriana, qui comptait sur une augmentation de salaire, si l'ouvrage était livré à temps, ne dormait pas. Elle avait d'ailleurs besoin de cet argent pour acheter du drap, afin de faire quelques vêtements neufs à Otbert qui devenait frileux. Elle fit tant, la pauvre femme ! que les écharpes furent prêtes; mais ses beaux yeux s'en ressentirent! Lorsqu'elle descendit à la ville pour porter les écharpes qui devaient dérober aux yeux de la foule les clavicules baronnales et les omoplates marquisales , le Livournais parut fort satisfait. Il paya bien, et donna d'autres écharpes, en faisant comprendre à la belle ouvrière, sans doute pour rester dans son rôle de Turc, qu'il serait fort disposé à lui jeter le mouchoir. Mais comme lorsque Adriana rapporta ce nouvel ouvrage, elle démontra fort hautainement qu'elle ne comprenait pas les métaphores asiatiques, le pseudo-Turc se dépita, et, après avoir parlé d'una certaine robe de cour que lui demandait la princesse Corsini, il devint plus clair et sembla faire des conditions. La jeune femme lui lança le regard qu'on sait, et lui tourna le dos. Quelques jours après, elle trouva de menus travaux chez une lingère; mais le produit en était si mi nime, qu'autant eût valu tresser des aunes de paille pour les chapeaux dont Florence a le monopole européen.
Et chaque jour, jaunissant le feuillage du petit jardin, semblait apporter dans les ronflements des brises automnales des présages sinistres, des menaces pour l'hiver. Les deux gris succédaient aux cieux d'azur; l'heure bleue était devenue terne et frigide; aux ineffables senteurs de la montagne et des
villas floréales échelonnées sur son versant, avait succédé l'air vif, âpre et chargé de l'odeur résineuse des cyprès inflorescents. La Sicile et Naples exceptés, l'Italie ne jouit d'un printemps perpétuel que dans les livres, et ce n'est que chez Virgile qu'on rencontre des nymphes demi-nues, courant pendant l'hiver les bois et les grottes, dans les parages $ Amaryllis et de Galatée, ainsi que le poëte champêtre appelait ses deux patries, de Rome et de Mantoue. Or, par une obstination dont les Italiens semblent avoir puisé la raison dans ce que les exagérateurs ont écrit sur leur climat, les maisons transalpines sont construites comme si le printemps perpétuel, auquel Catulle a pourtant dit son fait, était aussi réel de Rome à Milan, qu'il Test aux Antilles, par exemple, où les maisons n'ont point de carreaux de vitre, mais seulement de transparentes persiennes. En raison donc de tant de vers et de prose, où éclate d'un bout à l'autre de l'an le soleil d'Italie,, les Florentins, comme les autres, se sont persuadés qu'ils étaient des Hyperboréens, et ils ont agi comme tels. Sans doute, l'hiver venu, faute de cheminées et de portes closes, ils se chauffent, en grelottant, à la lecture des livres qui chantent ce fantastique printemps perpétuel, et qui les consolent de ce qui est parce qu'on croit au loin. Or donc, il Résultait nécessairement de cet état de choses que la maisonnette louée par Otbert pour un an, à une époque où l'éclatant soleil printanier pétillait à travers les arbres, était une véritable cage. Vainement, le vieux Timoteo se mit-il en frais d'invention pour assujettir portes et fenêtres, ainsi que pour déjouer les vents coulis, à la moindre brise (et Fiesole, par sa situation, les a de première main), la flamme de la lumière vacillait devant le métier de l'ouvrière, et elle voyait frissonner les rideaux dont elle avait enveloppé , comme d'un manteau, la barcelonnette de la petite Otbertine...
Adriana avait un moment songé à descendre habiter la
ville; mais une foule de considérations l'y avaient sur-lechamp fait renoncer. En premier lieu, c'était une impérieuse question d'argent, car le loyer de la maisonnette était payé pour le reste de Tannée, et un établissement à Florence, si modeste qu'il fût, eût entraîné des dépenses impossibles à faire en ce moment. En outre, la jeune femme chérissait son isolement, et ne se fût pas trouvée sans une insurmontable ré* pugnance au sein d'une ville curieuse, investigatrice et entourée de voisins ayant l'oeil dans son malheur. L'idée qu'elle vivait en marge de tous ces fléaux, la consolait souvent dans les heures d'abattement qui formaient comme les entr'actes de ses joies de mère et de ses tendres sollicitudes d'épouse. Confiante dans on ne saurait expliquer quelle intuition de l'âme, elle n'avait même pas songé à appeler auprès de son mari le modeste médecin de Fiesole, redoutant que le secret de son ménage ne transpirât, et espérant tout de la jeunesse d'Otbert et des soins amoureux dont elle l'entourait. L'hiver arriva ainsi peu à peu.
Mais tandis qu'Otbert, rendu physiquement fort impressionnable par sa situation exceptionnelle, se plaignait souvent du froid auprès du réchaud de cendres chaudes destiné à remplacer la cheminée absente de cette demeure bâtie dans l'hypothèse d'un éternel printemps, Adriana, tantôt allaitant son enfant, tantôt courbant sa poitrine sur son aiguille active et pourtant peu productive, sentait sa santé chanceler et surtout sa vue s'affaiblir. Pour plus d'économie, il fallut en arriver à supprimer la viande des repas, qui ne se formèrent plus que de pain bis et de légumes secs cuits à l'eau, et d'un peu de laitage. Timoteo continuait à passer le plus de temps possible à travailler dehors, ce qui, à ses yeux, avait le double avantage de lui faire gagner quelques paoli et d'économiser à sa maîtresse sa part de nourriture; le digne Castellano mangeait avec les paysans, à même de ces marmites pleines d'aliments
étranges, tels qu'en fricassent les sorcières de Barahona, dans les tableaux espagnols de Goya. Aux triples occupations de la mère, de l'épouse et de l'ouvrière, Adriana dut donc joindre encore celle de ménagère, et la rare jeune femme résista courageusement à toutes ces épreuves.
— Si mon Otbert avait sa raison... se disait-elle parfois, en voyant sa gaucherie en face du petit fourneau où sa main patricienne attisait les charbons sous quelque casserole; comme nous ririons ! comme cette crise de misère nous amuserait dans ses détails, et que nous nous en aimerions mieux !
11 était arrivé à Adriana de faire deux nuits de suite le même rêve, et bien que, par son organisation, elle fût plus positive qu'encline à l'idéal, elle en avait été tellement frappée, qu'elle y croyait comme Rebecca aux tables de la loi. De ce rêve obstiné, il résultait qu'elle devenait une seconde fois mère, et que son mari éprouvait une telle émotion en la voyant mettre au jour un fils, qu'il recouvrait aussitôt la raison. Bruschall arrivait avec la comtesse au dénoûment de ce rêve, qui finissait au milieu d'on ne saurait expliquer quelle fête fantasque comme en créent les songes, mais laissant à la jeune femme brusquement réveillée une indéfinissable impression de joie, à laquelle le contraste de la position présente ne l'arrachait pas même de tout le jour qui suivait.
Mais ces fugitives espérances d'un bonheur rêvé eurent chaque jour à lutter contre une réalité plus rude. L'hiver fut dune rigueur tout occidentale. Tout le val d'Arno était enveloppé sous d'épais suaires de neige. Le soleil ne brillait que comme une des ironies littéraires des poètes chantant l'Italie du fond de leur cabinet bien chauffé. S' obstinant à s'appliquer la nuit aux travaux de broderie qu'elle n'avait guère le temps d'avancer durant le jour, Adriana compromit de plus en plus sa santé, déjà fortement ébranlée par le chagrin qu'elle éprouvait de l'état où se trouvait plongé celui qu'elle aimait avec
une passion chaque jour grandissante. Son sang s'échauffa : elle eut parfois des éblouissements, des vertiges, durant lesquels il lui arriva deux fois de tomber à terre. Jamais elle ne s'était sentie si sensible au froid. Son lait s'appauvrit sans doute, car la petite Otbertine maigrit à vue d'oeil. Dès qu' Adriana s'en aperçut, elle en fut si effrayée, que le mal augmenta chez elle. L'enfant ne tarda pas à refuser ce sein, où se tarissaient les sources de la vie... Alors ce fut pour la pauvre mère un vrai délire; toute considération se tut devant l'égarement de son désespoir, et le médecin du petit pays fut appelé. L'enfant lui parut offrir tous les symptômes de la febbre perniciosa. En effet, dans la nuit suivante, le pauvre petit être eut deux périodes de quelques heures chacune de froid et de chaud, qui firent alternativement grelotter ou suer ses membres fragiles. Otbert, assis en face de la mère éperdue auprès du berceau, comprenait toute la poignante portée de ce spectacle. Adriana était alors plus folle que lui. Elle entourait la petite moribonde de soins et de caresses que leur véhémence pouvait presque rendre dangereux : on eût dit que par ses baisers elle voulût infiltrer dans cette faible poitrine une partie de sa propre existence...
Le médecin revint et fut retenu des heures entières. Adriana, décidée à tout sacrifier en fait de fierté, auprès de sa mère, dans une pareille crise, offrit une somme folle au médecin, s'il sauvait la mourante. Celui-ci, en voyant le triste ménage des époux, fit un sourire de pitié, que la jeune femme surprit sans doute, car, oubliant désormais toute prudence, elle s'écria fièrement :
— Je suis la fille des comtes Morosini, monsieur! Je puis donc donner une fortune à celui qui sauvera mon enfant !
— Et moi je lui offre un million payable par la cour de France! dit l'insensé, dont cette parole eût pu faire sourire dans des circonstances moins tristes et moins solennelles.
Mais le pauvre Hippocrate de village n'y pouvait rien, pas plus qu'aucun moyen humain. La terrible fièvre accomplit ses inévitables périodes. Le vent qui sifflait dans les arbres semblait remplir l'air de lugubres gémissements : l'enfant râlait... Adriana, éperdue, meurtrissait sa poitrine. Timoteo, agenouillé auprès d'une table couverte de potions et de drogues, pleurait. Otbert, immobile, était peut-être le plus pénible à voir...
Lanuit s'écoula ainsi; le pâle matin blanchit faiblement sur les collines. Les coqs se mirent à saluer d'une voix aigre cette aurore terne et glacée, et Ton entendit, tantôt emportés tantôt rapportés par l'aile du vent, les tintements de Y Angélus du couvent voisin, qui semblaient plutôt annoncer révocation des trépassés dans leurs suaires, que le réveil des vivants dans leurs demeures. Tout à coup, une violente rafale tombe sur la malsonnette en faisant grincer les branchages dépouillés des arbres, et la fenêtre de la triste chambre où se passait cette scène de désespoir, ouverte avec fracas, fait voler jusqu'aux pieds du berceau une bouffée de neige... la lumière est éteinte... Pourtant le cœur maternel recueille au milieu de ce désordre un soufflé d'oiseau qui semble passer tiède sur son front penché vers le berceau...
L'enfant est mort! Son âme d'ange s'est envolée vers les limbes célestes, par la fenêtre qu'a ouverte la bourrasque !