‹ Le poignard de cristalChapitre 2 sur 26 · L'ÉTUDIANT · texte numérisé non relu

L'ÉTUDIANT

Le génie est une manière d'être du cerveau , sait-on ce qu'y gagne le cœur?

A vingt-cinq ans Otbert n'avait pas encore sérieusement aimé. Durant les sept ou huit années employées à faire ses études à l'université d'Heidelberg , il avait vu ses amis user de l'amour comme d'une occupation choisie, au lieu d'un sentiment subi, et, faute d'en pouvoir faire autant, il était resté ce qu'on pourrait presque appeler vierge de cœur. Mais s'il n'avait pas encore aimé la femme, comme poète il avait aimé l'amour, le chantant dans ses vers, suivant ce qu'il avait deviné plutôt qu'éprouvé.

Parmi les étudiants les moins portés d'organisation aux travaux positifs des sciences universitaires , il s'était formé à Heidelberg une sorte de petite pléiade de rêveurs et de philosophes de vingt ans, qui rédigeaient un recueil, dont la prétention n'était pas moindre que d'éclairer l'avenir, l'humanité, les progrès de l'art et de la science, et nous ne saurions dire au juste quoi encore. Tous les collaborateurs dé ce recueil trempaient, bien entendu, dans les novations de toute sorte dont la rêveuse Allemagne a toujours eu le monopole, en fait de philosophie particulièrement. Chaque collaborateur avait le soin d'une utopie ou d'une découverte à expliquer et propager. En condensant tous les rayons épars de ces petites gloires, il eût été bien difficile d'en former un soleil... bien que leur recueil eût pour titre der Kundschafler, VÉclai-

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rmr. Otbert avait dans le journal le département des beauxarts, et ses articles sur la musique étaient sans contredit parmi les pages les plus sérieuses, comme portée, que publiât le recueil. Ce n'était pas, du reste, que V Éclair tur ne s'attaquât quelquefois aussi aux questions élevées de la philosophie ou de la science, et son ambition s'était surtout accrue à cet égard , depuis le jour où l'illustre Goethe avait daigné lui accorder quelques pages, non pas de poésie, mais de cette science qu'il affectionnait tant, et dans laquelle il a fait plus d'une découverte de premier ordre : nous n'avons pas besoin de dire qu'il s'agit d'histoire naturelle.

L'article de Goethe, qui servit à attirer pour un moment . l'attention sur le recueil des étudiants, traitait d'une question d*anatomie humaine présentée sous un jour tout nouveau. Cest pour le coup que, durant un moment, V Éclair reur brilla vraiment comme un soleil ! Le même numéro du recueil contenait une analyse de musique nouvelle, un peu détournée du sujet principal par les digressions d'une plume mal bridée, et qui, à propos de la musique probable des archanges, offrait cette phrase qui fît éclat : Swedenborg, Mesmer, Spurzheim et Hahnemann sont quatre éléments qui créeront un monde moral... phrase signée d'Othert! Cette ligne hardie, pour l'époque surtout où elle fut écrite, contribua plus à attirer l'attention sur son auteur, que ne l'eussent fait quarante odes sur le néant du plaisir sans l'amour. Le vieux professeur auquel son oncle avait particulièrement recommandé de bien tenir le jeune homme en garde contre des innovations peu goûtées des Inspruckois, fut tellement alarmé de cette explosion, qu'il emmena Otbert en vacance chez lui, afin de faire tous ses efforts pour anéantir en lui le germe de tendances aussi fatales. A son retour, il le changea de classe, et l'élève, sensible au ridicule abondamment déversé sur des savants qu'il n'avait comparés à rien moins qu'au feu, à l'eau,

à l'air et à la terre, promit de ne plus imprimer dans le recueil où avait éclaté sa fameuse phrase, que des appréciations sur Fart des sons ou des petits vers à sa muse. Au reste, comme ce qu'avait écrit Otbert était plutôt au fond le résultat poétique d'une combinaison de mots, qu'une pensée de conviction, il tint parole, et replia les ailes de son imagination, lorsque dans son vol elle tenta de s'aller abattre sur les fleurs du jardin mystique.

Une ou deux semaines s'étant écoulées depuis l'événement du mont Stelvio, et le jeune homme ayant semblé complètement revenu de toute hallucination, le digne Allemand l'avait cru sur parole, lorsque celui-ci lui avait parlé de la nécessité d'aviser à prendre quelque parti relatif à son avenir. Après avoir passé tout le mois de mars, soit à la campagne de Bruschall, soit en excursions alpestres, Otbert rentra donc chez lui. Cest alors que, poursuivi par une obsession nouvelle, et dont la solution lui semblait sans issue possible pour son bonheur, le pauvre garçon n'avait rien trouvé de mieux à faire, quelque danger qu'il pût y avoir pour lui, que d'emprunter, aux absorbantes rédactions du travail dont on a parlé, une diversion à un autre ordre de pensées... On comprend sans doute qu'il s'agit de la belle évanouie du Stelvio, de laquelle il n'avait plus entendu parler, bien qu'elle lui eût fait demander son nom avec une apparence de sollicitude.» Que de fois, depuis le jour où il l'avait trouvée et perdue, Otbert, jetant par-dessus les Alpes sa pensée plus envahissante que le regard, avait-il rêvé à cette apparition fugitive, qu'un rayon du jour avait en quelque façon daguerréotypée dans son âme! Si le printemps, en retard dans cette froide vallée, se parait de quelque teinte bleue, de quelqife reflet solaire, c'était de l'Italie que venaient cette lumière d'or et cet azur. De même encore, si quelque prisme fugitif souriait un moment dans les inquiétudes du présent et de l'avenir d'Otbert, c'était de par

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delà les Alpes que lui arrivait cette douceur. A peine entrevue, cette jeune fille s'était brusquement et despotiquement emparée de tous les élans longtemps sans objet précis, de toutes les odes à Elle, que chaque lectrice du Kundschafter, si déshéritée d'hommages qu'elle fût, avait jusque-là pu s'appliquer sans voler personne !

H n'est pas d'être au monde, quelle que soit son organisation, qui n'ait dans chaque phase de la vie une idée, une préoccupation, un espoir, un désir enfin, vers quoi sa pensée se re* tourne plus /volontiers, comme fait l'aimant vers le nord, comme la fleur vers le soleil. L'esprit n'est jamais inactif dans ses aspirations, et on se laisse souvent aller à des rêveries d'un ordre extravagant ou d'une réalisation impossible. Le pauvre calcule ce qu'il ferait d'un million, au moment même où la faim l'aiguillonne; le prisonnier se voit dans des contrées chéries, lorsque son front qui pense se courbe sur des barreaux de fer! C'est ainsi que notre héros songeait à l'amour improbable de cette jeune fille, dont l'image presque aussitôt dissipée qu'apparue, avait offert un point d'appui à ces mille pensées qui s'envolaient de son âme, comme des Eiders, pour s'élancer dans le ciel illimité de l'amour. Mais ayant reconnu le danger de cette nouvelle folie, il avait mieux aimé, plutôt que d'en souffrir les tourments prévus, affronter de nouveau le mal dont il avait pu guérir. Ces espérances insensées, que l'oisiveté et la rêverie font naître, étaient, Otbert le comprit, les boutons de fleurs qui ne devaient pas éclore. 11 prit donc le parti énergique d'en revenir momentanément à ses premières utopies, se promettant toutefois de ne plus s'aventurer jusqu'aux limites extravagantes au delà des» quelles il avait failli laisser sa raison. Ce fut ainsi que, à là grande joie de ses amis de la ville élective, Otbert rentra tout armé dans l'arène scientifique, avec la fameuse épigraphe qu'on sait, tracée sur son écu. Mais déjà plus d'un mois s'était

écoulé, sans que, malgré ce qu'on en avait pu espérer de Tinterrogation faite au nom de la jeune inconnue, Otbert pût apprendre à qui il avait rendu service. Tout ce qu'il savait, c'est que la famille au cercueil était italienne. Mais Florentine, Romaine ou Vénitienne? il ne pouvait le dire. Bien souvent le jeune homme s'était senti tourmenté du désir de franchir aussi cette chaîne des Alpes, qui semble garder les beaux jours pour les contrées charmantes où le soleil se lève. Mais quel prétexte avait-il pour entreprendre ce voyage? N'était-ce pas plutôt vers les grandes cités d'Allemagne que l'appelait le besoin de se créer un avenir? Souvent Otbert, abusé peut-être par des succès faciles, s'était abandonné à l'espoir de se créer cet avenir désiré dans la carrière des lettres, car l'exemple de Goethe tournait alors toutes les têtes. Mais l'incident 'du Stelvio était venu bouleverser tous ses projets encore incertains, et jeter le désordre dans ses tentatives de méditation sérieuse. Les Alpes lui semblaient la barrière d'un Ëden céleste, qu'il parait de tous les prestiges que la poésie antique et du moyen âge ont jetés sur ces prestigieuses contrées, avec les fleurs d'éloquence d'Ovide, de Catulle, de Pétrarque et de l'auteur de Roland. Son enthousiasme lui montrait de modernes Béatrix, des Laures, des Angéliques et des Aloîses d'Albany dans toutes les iemmes qui peuplaient ces villes; et ces villes elles-mêmes ne se présentaient à lui que sous la' forme des plus beaux monuments que la peinture a rendus familiers aux fils du Nord. Dans son imagination excitée, le Tibre ne reflétait que l'éclat des colonnades de marbre; l'Adriatique mêlait à son paisible azur le reflet diapré des collines ombreuses, et l'air, partout chargé des enivrants parfums des orangers en fleurs, vibrait aux accords charmants des harpes et des voix des filles d'Ausonie... Ce n'était en tout qu'éclat, senteurs, harmonie, volupté! Et les Alpes, ces monts neigeux et rébarbatifs, étaient les seuls gardiens qui le séparassent de ce jardin des Hespé-

rides! Et celai qui jetait chaque jour sa pensée par-dessus ces crêtes nuageuses, ne les franchirait pas! Otbert devinait tout ce bonheur, d'une impossibilité apparente, qu'il lui suffisait au fond de son ferme vouloir, pour anéantir. L'amour, ce soleil de l'existence qui n'avait encore dardé sur lui que quelques rares rayons, l'attendait peut-être au sein des collines embaumées de Sorrente, ou dans la discrète gondole des lagunes vénitiennes... et il restait! 11 résistait à ces appels irritants! Vous voyez donc bien que ce bon jeune homme avait recouvré toute sa Taison! Le vieil Allemand, son conseiller aulique, loi disait d'aller à Heidelberg reprendre ses derniers cours, de bien s'abstenir de l'esprit des nerfs, des quatre éléments humains, et de se mettre en état de pouvoir s'établir comme docteur, allopathique surtout, dans une des villes lombardes ou vénètes, soumises à la domination autrichienne. Le conseil n'était pas mauvais, car il conciliait tout ; mais un incident survint qui coupa court à toutes ces alternatives.

Un matin on vint prévenir Otbert qu'on le demandait à l'administration des postes.

C'était pour nn paquet recommandé, arrivé à l'adresse de M. Otbert Ërichsen, désigné sous la qualification d'étudiant. Le jeune homme pensa nécessairement aux inconnues de la montagne et déclara que l'envoi était bien pour lui. 11 paya le port, émargea sur le registre et emporta la chose. Arrivé chez lui, Otbert brisa un cachet armorié et trouva sous l'enveloppe dix bank-noten de chacun cent florins, avec cette simple ligne, d'une écriture tremblante :

De la part de la comtesse Bastiglia, née comtesse Morosini, de Denise.

C'était la récompense de son acte de courage dans le Stelvio....

La rougeur monta au front du noble jeune homme; il courut aussitôt chez Bruschall.

— Tenez ! lui dit-il, voilà ce que cette Italienne a cru pouvoir m'envoyer!

Le paisible Allemand ouvrit l'enveloppe, vit les billets de banque, les compta, et regardant Otbert :

— Eh bien! vous espériez donc davantage?

Le jeune homme resta un moment comme abasourdi de cette interprétation sincère ou feinte.

— Trois mille zwanzighers ce n'est pourtant pas mal, reprit tranquillement le bonhomme. Il est vrai que vous avez risqué d'être foulé aux pieds des chevaux...

— Ce qui est vrai, s'écria enfin Otbert, c'est que pour me remercier d'avoir exposé ma vie, on m'insulte 1

Pour cette fois, le digne Allemand regarda son jeune ami d'un air effaré :

— Est-ce que c'est l'esprit des nerfs «qui vous revient ? dit-il. Vous êtes sans un denier comptant, vous n'avez pour tout bien sur terre qu'une bicoque, laquelle, de même que la carapace d'une tortue, ne peut loger que son maître... Vous en êtes aux expédients pour vivre, et vous appelez insulte mille florins qui vous tombent du ciel !

*- Je vais vendre la bicoque et partir pour Venise, dit Otbert»

— Pourquoi faire? s'écria Bruschall, interloqué.

a- Pour reporter à cette comtesse son offre injurieuse !

— Otbert! fit le malin vieillard, vos scrupules ne s'augmentent-ils pas ici d'un prétexte de voyage?

— Il faut que je voie cette dame au cercueil, reprit le jeune homme sans répondre. Je veux lui apprendre, eh lui rendant son or, qu'un homme de cœur qui tombe au milieu d'un danger pour rendre service, n'est point un mercenaire...

Les deux amis causèrent et discutèrent longtemps sur cet incident, et sur la résolution qu'il avait fait naître chez notre héros. Nous devons dire qu'ils ne s'entendirent pas compléte-

ment, et que si le vieillard appréciait au fond du coeur les scrupules du jeune homme, relativement à l'acceptation de cette récompense, par contre, il ne comprenait rien à la nécessité d'un voyage auquel pouvait parfaitement suppléer une lettre, accompagnant le renvoi des billets. Mais Otbert n'avait garde de s'avouer à lui-même la validité de telles objections, et enchanté de trouver un prétexte pour céder aux entraînements qui tourmentaient son âme depuis la scène de la montagne, il annonça sa détermination comme inébranlable. En effet, les jours suivants, il traita de sa maison par l'intermédiaire de l'homme de loi qui lui avait déjà fait une avance sur sa valeur, et ayant aussi converti en argent tous ceux de ses livres pour lesquels il trouva acquéreur, il fit ses adieux au vieil employé, son seul ami dans cette ville qu'il abhorrait, et franchit les Alpes, non sans s'être longtemps arrêté au point du Stelvio où la jeune contessina s'était évanouie à ses pieds.

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