VENISE
Un bonne qtli n'« pu toi tenisej porte daoi le monde «tifte et intelligent la conscience de son infériorité'.
Btkon.
Quelques jours plus tard, il traversait Vérone, se dirigeant sur Padoue, pour de là arranger son arrivée à Venise. ,
Nous disons arranger, parce que notre héros, aptes tant de beaux rêves sur les cités italiennes, n'entendait pas inaugurer à demi ses sensations. Q avait résolu de jouir de ses
premières impressions en toute pompe et à grand spectacle.
Pour obtenir ce poétique résultat, voici comment il s'y prit.
Tout Allemand qu'il fût, Otbert, sans pourtant croire aux déclamations élégiaques de la littérature des pessimistes alors en vogue, se figurait bien que Venise avait perdu quelque chose de sa physionomie matérielle des grands siècles. Sans ajouter foi aux Jçrémies littéraires des Revues françaises et anglaises, qui ne parlent que de palais croulant presque sur les voyageurs, et des descendants du patriciat, affamés derrière les vieux tableaux que la loi seule les empêche de vendre à l'étranger, Otbert se figurait bien que la glorieuse fille des doges avait au front quelques rides. 11 ne doutait pas que l'appareil, le tableau de la vie moderne fût une choquante disparate dans le cadre mauresque et byzantin sculpté aux époques les plus coquettes et les plus somptueuses de l'art. Sans doute le prosaïque profil d'un bourgeois de nos jours devait choquer tout œil poétique, sous les arcades des palais bâtis par Scamozzi ou par Sansovino. Aussi notre enthousiaste jeune homme, gourmet de sensations intelligentes et d'impressions vives, sybarite de l'art en un mot, ne voulut-il pas se gâter étourdiment Venise. Il y a des impressions dont on ne revient jamais; Otbert l'avait éprouvé quelques années auparavant, au sujet de YEurianlhe de Weber, qu'il avait entendue pour la première fois mal assis, mal disposé, et exécutée (c'est le mol) d'une façon déplorable. Jamais, depuis cette première impression, la célèbre partition n'avait pu reconquérir son rang légitime dans l'opinion d'un homme vivement impressionnable, et le nom de l'Opéra était à jamais resté pour lui comme la mnémonique du supplice qu'elle lui avait fait endurer. Otbert se connaissait donc, et il avait résolu de bien éviter de compromettre Venise dans son cœur, où il lui avait sympathiquement préparé une place à part et charmante. Ce fut pour en arriver à ses fins que notre héros
n'accomplit que fort lentement le chemin qui, de la chute des Alpes, le séparait de la rive Adriatique, sonbul étant d'attendre la pleine lune pour faire son entrée dans la cité dogale.
Au jour dit, notre poète arriva à Padoue, dont il ne voulut pas même visiter un monument, dans la crainte de déflorer la virginité de son admiration toute prête. Il attendit le soir pour se rendre à Mestre, et le milieu de la nuit étant arrivé, lorsqu'il vit la lune bien rayonnante dans l'air pur et bleu d'une belle nuit printanière, il s'embarqua et traversa la lagune, recommandant à ses gondoliers de le conduire à la Piazzetta, en suivant tout le prolongement du grand canal.
Si notre voyageur s'était représenté Venise sous l'impression des pages lugubres que présente souvent son histoire, c'est sous l'aspect qu'elle offrit alors à ses yeux qu'il avait dû se l'imaginer. En effet, à cette heure, et éclairée de celte sorte, c'était bien la ville mystérieuse sur laquelle semblait planer encore la sombre influence du double et effrayant conseil des Dix et des inquisiteurs. La lune, qui escaladait le ciel au-dessus du Lido, répandait sa clarté nacrée dans l'air bleu et d'une raréfaction excessive. Pas un nuage au ciel; pas une gaze vaporeuse ne voilait les étoiles, qui y florissaient comme des roses de feu. L'horizon lui-même était inappréciable dans cette atmosphère lumineuse et si douce à la fois. L'eau avait la couleur du ciel; tout, dans l'immensité déployée aux yeux du voyagcur> était noyé, estompé, adouci dans cette délicieuse teinte d'un bleu lilas particulier aux nuits italiennes, lesquelles n'ont pas changé depuis l'époque où le poète du lac de Garde, l'amoureux Catulle, les dépeignait si bien.
Et au milieu de cette eau et de ce ciel aux tendres nuances, la cité silencieuse profilait vigoureusement sa masse noire, toute pleine des ombres que la lune trop basse encore sur le Lido n'avait point chassées. Cette agglomération d'édifices, étendus sur une longue ligne d'une mate obscurité,
offrait, en fie découpant sur l'eau et sur le ciel transparent et bleuâtre, un spectacle si bizarre, si neuf et si original, qu'il était de ceux dont on a coutume de dire qu'un peintre n'en - oserait tenter la reproduction sur la toile, dans la crainte d'être accusé d'invraisemblance ou de fantastique. Ce n'était pas précisément beau, mais c'était étrange ! Un poëte romantique eût comparé cette longue ligne d'accidents inégaux, s'allant perdre au loin dans la lagune, à la mâchoire édentée d'un crocodile. Otbert, lui, trouva que cet amas de tours et de campaniles amincis par la nuit, ces angles saillants des toits, ces coupoles, ces frontons et tous ces profils indéchiffrables, donnaient à cette ville bizarre l'aspect d'un cimetière cyclopéen, avec ses mausolées et ses obélisques. Les mâts des navires accidentés de voiles et de cordages ressemblaient à des cyprès funèbres. Otbert put se croire en face de quelque Palmyre maritime.
Mais sa gondole avançant toujours, les colonnes tumulaires et les obélisques redevinrent des campaniles, les chapelles expiatoires des dômes puissants, et chaque tombeau un palais. La masse s'ébréchait en détail, le fantastique s'envolait, à mesure que l'œil se rendait mieux compte de l'incompris. Les vastes cheminées en trompe â canonnUrt, forme bizarre qu'on ne trouve guère qu'à Venise, poussant partout sur les toits, accidentaient de plus en plus, à chaque coup de rame, la ligne supérieure de la ville, où se dessinaient aussi, longs et fluets, quelques tuyaux de tôle ou de briques portant haut par les airs la fumée de quelques usines nouvelles. Cet industrialisme déplut à Otbert, qui fût assurément entré dans une sainte fureur poétique si, arrivant à Venise quelques années plus tard, il eût trouvé, comme Os y sont aujourd'hui, un chemin de fer sur la lagune, un pont réunissant l'île de quatorze siècles à la terre ferme, et le gaz hydrogène sur la place Saint-Marc!
Enfin, la gondole qui portait notre César et sa fortune entra dans la Tille par ce large embranchement du grand canal qui prend le nom de Canaregio. Otbert se trouvait suivre une double ligne de maisons, parmi lesquelles les palais, à mesure que sa Barque avançait, devenaient plus nombreux. Lorsqu'il déboucha dans le grand canal, ce Corso liquide, notre héros modéra l'ardeur de ses gondoliers. Si Venise ne lui eût pas semblé belle alors, c'eût été la faute à elle et non à lui, car il avait trouvé pour la contempler la plus splendide mise en scène. C'était une de ces nuits que les Chaldéens passaient dans les vastes plaines de l'Euphrate pour lire dans le ciel. Alors commença pour Otbert Imposition de ce musée de palais. Sa gondole glissant lentement au milieu du canal, entre la partie qu'éclairait la pleine lune et celle qui restait noyée dans les pénombres transparentes, le fit assister au plus splendide panorama qui pût se dérouler devant regard d'artiste ou de poète. A côté du palais sévère et renfrogné du style de Sannricheli, l'architecte des bastions, se présentait l'oeuvre de Longhena, sur laquelle s'épanouissent toutes les fantaisies coquettes de l'architecture rocaille et chicorée. C'était pour le voyageur un plaisir extrême que de fouiller l'ombre qui noyait sa droite pour saisir ces mille caprices des balcons, des galeries, des colonnades vaguement estompées à la façade de ces hauts palais, sur les degrés de marbre desquels chaque ondulation de sa gondole refoulait une petite vague. Il franchit bientôt l'arche immense du pont de Rialto, et ce fut pour lui comme le portique d'un nouveau spectacle. Le canal, s'ékrgissant et décrivant une nouvelle courbe, recevait sur ses deux côtés à la fois la clarté de l'astre, qui traînait sur l'eau tin sillon éblouissant dans lequel la gondole avançait lentement, comme dans un chemin pailleté qui conduit aux prodiges! Et c'était toujours à droite et à gauche la succession grandiose de ces nobles et splendides demeures, qui ont pour
baptême les plus beaux noms inscrits au livre d'or. Ici, le palais Manin, celui de l'homme qui eut le triste honneur de clore la série des doges d'une république quatorae fois séculaire, anéantie par une république de la veille. A côté, l'humble maison où naquit André Dandolo; plus loin, la demeure des Lorédans à l'architecture castillane comme leur nom. Et l'immense, l'austère palais Grimani, aux degrés duquel le Bucentaure vint chercher celle que Saint-Marc allait couronner dogaresse; et, plus loin, les trois édifices qui portent au front comme un glorieux camée l'écu des Mocenigo. Puis enfin le monument mauresque et ogival qui fut la demeure de cet homme au nom duquel l'infortune a ajouté une touchante auréole de gloire : Francesco Foscari.
Mais la gondole a doublé l'angle du canal, et de nouveaux accidents de lumière donnent un attrait plus singulier à la succession de ces palais, que tous recommandent l'art ou l'histoire. Plus d'une fois Otbert pensa que c'était peut-être derrière une de ces colonnades élégantes que reposait celle dont le séjour en ces lieux contribuait à lui représenter Venise si belle. Mais après s'être longtemps arrêté devant le palais Rezzonico et dix autres qui le suivent, craignant de fatiguer son admiration, il fit avancer plus rapidement sa gondole vers l'embouchure du Canalazzo, que signale pompeusement la magique église délia Sainte, cet édifice qui semble bâti expressément pour être vu la nuit, sous les projections mélancoliques d'un beau clair de lune. Ses trois coupoles, dont rétain s'argente alors, la font ressembler à une mosquée du Caire : les petits clochetons évidés complètent la ressemblance. La nuit effaçant quelques détails d'une ornementation qui révèle l'époque de la décadence artistique où ce temple fut terminé, rien alors ne choque le goût du voyageur; tout, au contraire, charme sa vue. Mais Otbert avait hâte de descendre à la Piazzetta; en dix coups de rame, l'éperon de fer brillant qui den-
LE POIGNARD DE CRISTAL tt
teJait l'avant de sa gondole aborda les degrés marmoréens.
Certes, il aurait un caillou pour coeur celui qui considérerait froidement, pour la première fois, un si majestueux et si charmant spectacle ! Otbert, après avoir contemplé la lagune sur laquelle s'éparpille cet archipel d'îles dont le Lido est la digue protectrice, s'avança le long du palais ducal, dont les piliers trapus supportent cette ravissante galerie trilobée à jour, où parut, il y a six siècles, le juge qui montra au peuple la hache baignée du sang de Marino Faliero. En face, la merveilleuse ligne de bâtiments de Sansovino, allant faire le coude au pied du haut campanile de Saint-Marc, pour border de ses élégants portiques un des côtés de la place célèbre qui fat le forum vénitien. Arrivé au centre de cette arène des passions républicaines d'autrefois, Otbert se trouva en face de la basilique Saint-Marc, enrichie par Dandolo de la dévastation de Sainte-Sophie la Gonstantinopolitaine. La tour de l'horloge épuisait les heures de la nuit : le jeune étranger était seul au milieu de ce magique spectacle, dont la pompe, l'originalité et la poésie comblaient toute son attente. Otbert avait beaucoup espéré de cette impression solitaire et nocturne... Venise rayait complètement réalisée. Ce n'était plus comme pour ?Euryanthe; ici, au contraire, tout concourait à rendre plus complète et plus vive la sensation qu'avait cherchée ce sybarite d'art et de poésie.
L'immense et austère silence de cette/vitle avait pour Otbert un imprévu auquel il n'avait pas songé dans ce qu'il s'était figuré de Venise. C'est que dans cette ville, sur laquelle planent tant de souvenirs d'espionnages historiques et de terribles passions, il semble que le silence écoute... au lieu d'être le néant. L'architecture de tous ces palais en fait des nids d'échos. Aujourd'hui encore, en plein dix-neuvième siècle, lorsque les Dix appartiennent à l'histoire, de même que les plombs et les puits du palais ducal à la curiosité déçue du
M LE POfôNÀRD DE CRISTAL
voyageur, il est facile de tous sentir naître un vague frisson de terreur, en entendant, la nuit, errant par la ville endormie, votre pas solitaire répercuté dans la sonorité des portiques... C'est qu'aux lieux où se tait le bruit humain, la nature a ordinairement ses mille voix. Là elle fait jaser les oiseaux, ici chuchoter les feuilles d'arbre. Mais à Venise il n'en est point ainsi. & ce n'est de loin en loin le cri enroué d'un gondolier attardé, qui prévient le choc d'une autre barque au tournant de quelque canal, rien ne vient troubler ce silence sépulcral de la ville endormie qui semble morte. Des chants du Tasse, tant cités par les poètes à imagination, il n'en faut plus parler ! Mais aussi ces façades de marbre poli, ces dalles, ces degrés sonores, s'emparent du plus insaisissable atome de bruit, comme le font de la moindre nouvelle les habitants désœuvrés d'une petite ville. 11 y a sur le Rhin, dans un endroit appelé Lurley, un écho qui répète sept fois, l'indiscret! ce qu'on lui confie : à Venise, le vol d'un pigeon, hôte familier de ses toits, qui va du dôme au campanile, retentit comme celui d'un aigle. Si un flâneur nocturne éternue sur la place Saint-Marc, toute la ville, si elle ne dormait pas, pourrait s'écrier : FeHcUàl— Dieu vous bénisse 1 Lorsque le jour parut, Otbert chercha une auberge.