‹ Le poignard de cristalChapitre 20 sur 26 · LA DERNIÈRE MO RO S INI · texte numérisé non relu

LA DERNIÈRE MO RO S INI

Je m'absous du forfilit et non pas du supplice. Pohsàid. Lucrèce*

Le lendemain de cette scène inattendue, le propriétaire de la maisonnette, qui avait rencontré Timoteo à Fiesole, se présenta, introduit de droit par le domestique et suivi d'une espèce d'individu moitié artisan, moitié monsieur. La jeune femme s'était, dans le commencement de la mauvaise saison, souvent plainte du déplorable état des portes et fenêtres, qui laissaient tout passage aux intempéries du dehors, et le propriétaire venait sous prétexte de réparations. Le personnage qui raccompagnait visita attentivement les deux pièces qui formaient cet étroit rez-de-chaussée; il examina portes et serrures, fenêtres et verrous... et, après avoir pris quelques notes, il sortit, déclarant que dès le lendemain on viendrait se mettre à l'ouvrage. Adriana ne fit pas grande attention à cet incident, qui devait pourtant amener de si fatales conséquences... et, trèâ-préoecupée de la réponse que le médecin florentin devait lui donner le lendemain, elle laissa partir le propriétaire sans lui adresser la parole autrement que pour les plus strictes banalités de circonstance.

Le lendemain, Timoteo observa qu'il ne venait aucun ouvrier. Le jour suivant on ne put savoir s'il s'en présenta, car la jeune femme., accompagnée de son fidèle serviteur, passa plusieurs heures à la ville.

Le médecin avait provoqué la consultation promise. Il ré-

sullait de l'explication donnée par Adriana sur le genre d'affection cérébrale que subissait son mari, sur les causes présumées de cette aliénation et les symptômes divers qu'elle offrait sous les rapports physiques et moraux, qu'il y avait, en effet, de fortes chances pour qu'une très-vive émotion, une secousse profonde allant remuer en lui la réflexion en quelque sorte figée dans son cerveau, eût pour conséquence de lui rendre instantanément la jouissance de facultés frappées de suspension plutôt que de paralysie, ainsi qu'on a vu des muets recouvrer la parole perdue au milieu d'un incendie qui menaçait quelque personne qui leur était chère... Adriana avait mentionné, dans ses longues explications au praticien, deux cas où son mari avait semblé laisser luire des éclairs de raison; la première fois, c'était lorsqu'il avait deviné que le congrès venait de repousser son œuvre ; la seconde fois, c'était au sortir d'une crise de marasme, évidemment causée par la perte de leur enfant... Dans les deux cas, ce furent, en effet, des émotions fort vives qui entraînèrent ce résultat. Lès inductions de Borili, qui avait pu à loisir étudier l'organisation d'Otbert durant les derniers temps du séjour à Parme, se trouvaient donc presque confirmées par ces deux incidents.

— Ainsi, monsieur, si mon mari, que je crois passionnément épris de moi, car il y a beaucoup de son amour dans la cause première de sa folie, me voyait, par exemple, exposée sous ses yeux à quelque grand danger... vous pensez que la secousse qu'il en ressentirait pourrait entraîner une crise salutaire?...

— J'en ai presque la conviction, madame, répondit l'homme de la science; dans la position spéciale et dans les dispositions particulières où son organisation place le malade, cela se déduit presque physiologiquement, et nous avons de plus les cas que vous citez, où il y a eu véritable effort de la raison

pour se Dure jour à travers le chaos de l'intelligence... si les sentiments étaient atrophiés chez votre mari, il n'y aurait rien à espérer de ce côté-là... Mais vous dites qu'il n'a pas cessé de vous prouver son attachement, et c'est par là, c'est-àdire par les sentiments, qu'on aurait chance de réussir à causer dans ses idées un ébranlement qui le ramènerait entièrement au monde... ou plutôt à vous, madame 1...

Adriana retourna à Fiesole dans une disposition d'esprit singulièrement exaltée. En rentrant au logis, elle embrassa l'insensé et lui dit :

~ Sais-tu bien, Olbert, qu'en revenant de Florence, j'ai failli être terrassée par un bœuf furieux?... Bien peu s'en est fallu, cher toi, que tu ne revisses plus ta petite femme !

Elle observa attentivement les traits de son mari en lui faisant ce mensonge. Otbert se dressa violemment sur son siège;

— Adriana ! que dis-tu là ? s'écria-t~il en la pressant convulsivement dans ses bras.

— Non! non 1... calme-toi, mon bien-aimé... ne vois-tu pas que je plaisante?'

~ Eh bien! ne plaisante jamais comme celai répliqua l'insensé, dont les yeux brillaient singulièrement; avec des terreurs pareilles, lu me rendrais foui... Viens voir plutôt par quel moyen je compte faire de la musique et de la parole un seul et harmonieux langage... Vois 1 quelle fusion ingénieuse! diUil en montrant à la jeune femme les feuillets couverts de ses griffonnages bizarres... J'espère que cette fois-ci on ne dira plus de mon œuvre : Non ha umo / C'est éclatant comme le soleil, en face duquel on a beau fermer les yeux pour le nier, car les rayons vous percent les paupières...

<-*- Ils disent vrai ! pensa Adriana en regagnant, près du foyer où pétillait un fagot mis en réserve depuis la veille, sa petit» table de broderie. Que faire? que faire? se répéta-t-elle souvent durant le reste de la journée.

Depuis plusieurs jours le froid avait été si vif, qu'Otbert n'était point sorti. Le lendemain de l'excursion d' Adriana à Florence, l'air était un peu tempéré par un pur soleil, dont les rayons faisaient éclater la neige des collines ; l'insensé parla d'aller à la chapelle des Franciscains essayer son travail des jours passés sur le petit orgue. Timoteo, qui allait partir pour son travail quotidien, resta afin d'accompagner son maître, comme de coutume. Lorsque Adriana eut bien chaudement vêtu son mari, elle le laissa partir, réitérant au vieux gondolier sa recommandation ordinaire de ne pas quitter Otbert d'un seul instant, et d'être de retour au logis le plus tôt possible.

Les époux .s'embrassèrent; Adriana resta seule.

Elle acheva de mettre en ordre le petit ménage, et s'installa dans la première pièce, auprès de la croisée sans rideaux où filtrait obliquement un mince rayon de soleil. Elle voulut travailler, mais ne put y réussir. Elle ressentait des tressaille* ments nerveux et de ces impatiences irrésistibles que cause souvent la trop vive circulation du sang : il lui était impossible de rester un quart d'heure assise... Elle brodait quelques points, puis jetait là l'aiguille... et après avoir fait deux ou trois tours dans la chambre, elle essayait de nouveau de s'appliquer au travail, pour s'en déranger encore. Ses idées n'étaient pas plus tranquilles que ses sens, et lorsqu'elle réussissait à rester un moment en place, elle se trompait de point, comptait mal ses fils, faisait et défaisait son ouvrage I Elle pensait à l'entrevue de la veille avec l'homme de la science, qui lui avait donné un espoir qu'elle ne savait encore sur quoi appuyer, pour en tirer quelque grande épreuve, et c'était précisément là sa préoccupation. Le peu de mots qu'elle avait dits à Otbert, relativement à ce danger imaginaire couru sur le chemin, lui avaient suffisamment prouvé l'effet profond que causait sur l'imagination du malade la pensée même de

la voir victime de quelque accident... — Tu me rendrais fou!— avait dit Otbert... Le malheureux, dans son état, croyait-il que la raison, c'est la folie? On sonna à la barrière du jardin. Bien qu' Adriana eût pour règle invariable de ne jamais ouvrir en l'absence de Timoteo, elle pensa que ce pouvait être l'ouvrier promis par le propriétaire et elle alla, sans se montrer, regarder sur le chemin, par une petite fenêtre du premier étage. La jeune femme reconnut le boulanger de Fiesole, auquel il était dû quelque argent. Adriana était sans un sou à la maison : le peu qu'elle avait obtenu de ses dernières broderies avait été en grande partie absorbé par Tachât de quelques objets qui lui avaient semblé nécessaires pour les sorties que son mari faisait par ces grands froids. Dans l'impossibilité de payer le créancier, elle se dispensa d'ouvrir. Redescendue dans la chambre basse, elle recommença pour la dixième fois peut-être un examen tendant à s'assurer s'il ne lui restait pas quelque chose à vendre. Elle s'était obstinée à ne toucher à rien de ce qui appartenait personnellement à Otbert, de sorte que l'inventaire et le sacrifice portaient toujours sur elle. En fait de hardes, on l'a dit, elle ne possédait plus rien, ayant disposé déjà du peu qu'elle avait pu acheter à Parme, en quittant ses vêtements d'homme. La robe qu'elle avait sur elle, son grand châle déteint, un misérable petit chapeau noir et un peu de linge, c'était tout! elle portait des souliers de paysanne. Adriana ouvrit le coffret de laque, et en étala sur la petite table à ouvrage le contenu déjà souvent inventorié. Mais elle reconnut encore une fois qu'il n'y avait là rien dont on pût, dans cette détresse extrême, tirer une somme, même la plus légère. Ces futilités d'art qui peuvent représenter un grand prix lorsqu'elles sortent de chez le marchand, n'en ont plus aucun, lorsqu'elles essayent d'y rentrer. Et puis, il y a dé ces objets sacrés par le souvenir, à côté desquels on doit mourir de faim...

Au moment où Adriana remettait une aune dans la cassette

toutes ces précieuses reliques de famille, la porte qui donnait

dans le jardin s'ouvrit brusquement., et le marquis Durazzo

parut!...

Adriana resta pétrifiée d'étonnement.

— Vous êtes seule, je le sais... ainsi asseyez-vous, et causons une dernière fois! dit avec le plus grand sang-froid le Dalmate, en essayant de conduire Adriana vers le canapé placé au fond de la chambre.

— Gomment avez-vous osé... dit enfin la jeune femme, à laquelle la stupeur avait d'abord et pour un moment enlevé l'usage de la parole.

— Madame... ne récriminez pas... nous n'en avons pas le temps. Je pars demain pour Venise, il fallait absolument que je vous revisse... Je dois porter à votre mère une solution définitive. Nous avions tous espéré que, profitant du moyen qui vous était offert de reconquérir...

— Monsieur... toute nouvelle tentative de votre part, ou de celle des personnes qui vous envoient, serait inutile, interrompit la jeune femme en se tenant debout à distance du marquis. — J'ai quitté ma mère pour suivre un homme que j'aimais, et comme je l'aime aujourd'hui plus encore qu'autrefois, je ne l'abandonnerai certainement pas pour vous! Dites à ma mère que je n'ai jamais cessé de la respecter, mais que je sais aussi subir les conséquences de la position que je me suis faite. J'espère en Dieu, qui finira par me pardonner mes fautes, et qui récompensera tant d'amour. Je ne demande rien à personne, et moins à ma mère qu'à tout autre encore, bien qu'elle ait ma fortune, et cela, précisément parce que je l'ai offensée... Vous voyez, monsieur le marquis, que nous serions loin de nous entendre... Ainsi, veuillez sur-lechamp vous retirer, car votre présence ici, qui est déjà une violation de domicile, serait une offense grave que votre mis-

sion n'excuserait pas, si cette présence se prolongeait après ma prière d'y mettre fin...

— Non I... quelques instants encore ! reprit le marquis en faisant un pas vers la jeune patricienne. — Je ne puis croire que vous vous obstiniez d'une façon si fatale dans votre aveuglement; Adriana! celui qui vous aime avec passion vous supplie encore*..

— Je suis madame Erichsen, et je vous ordonne de sortir! Surprise ainsi le matin chez elle, Adriana était à peine

agrafée et coiffée... elle fit, pour montrer la porte au Dalmate, un geste brusque qui détacha une partie de sa chevelure, laquelle tomba sur ses épaules mal abritées. L'indignation animait son teint des plus vives couleurs, et ses yeux, fatigués par les veilles, brillaient en ce moment d'un éclat singulier» On eût dit la superbe Diane amoureuse d'Endymion, et furieuse de se voir surprise par Actéon. Mais la pauvre Adriana n'avait pas les dons magiques de la fille de Latone, et plus elle s'était animée et plus elle avait paru irrésistiblement belle à celui qui brûlait pour elle d'une longue passion) d'autant plus violente, comme certains acides dangereux, qu'elle était comprimée. Les regards étincelants que la jeune femme indignée jetait sur lui enflammèrent le sang oriental du Dalmate; emporté par sa passion, et loin d'obéir à l'ordre qu'accompagnait le geste expressif de la belle Vénitienne, il saisit ce bras tremblant et s'en servit pour retenir celle qui, dans sa colère, eût trouvé des forces suffisantes pour lui échapper. Adriana, électrisée par ce contact détesté, fit un effort violent pour s'arracher à la pression, et s'enfuir... ses lèvres convulsives n'avaient déjà plus de mots. Depuis longtemps dolente, affaiblie, elle ne put que jeter autour d'elle des regards éperdus... son premier effort l'avait presque épuisée. Déjà le marquis la tenait enlacée entre ses bras... elle sentit bientôt des lèvres abhorrées passer dans ses che-

veux... arriver jusqu'à son visage, et des mains plus hardies encore... Au milieu d'une lutte désespérée, elle s'évanouit...

Lorsqu'elle reprit ses sens, elle était seule. Elle s'interrogea... et poussa un cri auquel elle crut entendre un écho. Des pas craquaient sur la neige du jardin : elle bondit du canapé vers la porte, sans prendre souci de sa toilette, qui était dans un étrange désordre :

— Otbert ! cria-t-elle.

C'était en effet son mari, qui rentrait accompagné du vieux Timoteo.

— Viens! viens, Otbert! dit-elle avec une sorte d'égarement auquel l'insensé lui-même fut sensible.

— Qu'as-tu? répondit-il, subissant malgré lui l'effroi que répandait le regard de la jeune femme.

— Viens... reprit-elle, après avoir saisi sur la table quelque chose qu'elle cacha derrière elle. Je t'adore, Otbert... et toi, tu m'aimes, n'est-ce pas? balbutia-t-elle en attirant son mari vers le meuble où elle s'était trouvée en désordre au sortir de son fatal évanouissement. — Embrasse-moi... là... sur les lèvres, mon âme chérie!... Mais, non! non! tu te souillerais! non... reste là... là, devant moi... Ah! Otbert! mon Otbert, comme je t'aime! comme... je t'aimais!

Et, par un mouvement brusque et impossible à prévenir, elle entr'ouvrit sa robe mal croisée sur sa poitrine, et se plongea résolument dans le sein le poignard de cristal, qui s'y brisa et épancha dans l'affreuse blessure tout le poison qu'y avait fait couler deux siècles auparavant un Morosini...

Le sang jaillit sur Otbert, qui, à cette vue épouvantable, jeta un cri dont rien ne saurait donner l'idée...

— ... Otbert!... mon... adoré! murmura la pauvre Adriana tombée à la renverse sur le canapé déjà baigné de son noble et généreux sang... tu vas... guérir... reçois la raison de... ce

sacrifice de... mon amour... mais... venge-toi du misérable...

qui... ici même où je meurs... m'a déshonorée!

Timoteo, éperdu, soulevait la mourante et essayait d'étancher le sang qui sortait à bouillons de la blessure, à l'aide des longs cheveux, de cette sublime victime du plus ardent amour. Otbert était resté comme pétrifié en face de cet affreux spectacle. Il pressa bientôt, à plusieurs reprises, sa tête entre ses mains; un long vertige passa sur ses yeux...

— Est-ce un rêve?... Horreur!... 0 grand Dieu! réveillezmoi!

— Cher toi!... Adieu... prends mon âme... dans ce dernier baiser... mes lèvres... sont purifiées à présent!... Je t'aime... et... je meurs... ad...ieu!

Et Morosine rendit le dernier soupir dans les bras éperdus de celui qu'elle avait tant aimé...

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