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Le point d'honneur

Le train s'éloigfiiait de Paris, à toute vitesse, au travers de la campagne lugubre. Une pluie brouillée de neige cinglait les vitres.

Seule dans le compartiment, blottie sous ses fourrures, Mme Simier considérait d'un œil égaré le paysage fuyant.

C'était une grande jeune femme,

blonde et bien faite.

A Mortagne, Texpress arrêta quel-

ques instants. L'horloge marquait onze heures. La voyageuse calcula que, dans une vingtaine de minutes, elle serait arrivée.

Mais, à mesure que le train reprenait sa course, une épouvante croissait en elle, une épouvante mêlée de pressentiments affreux. Plusieurs fois elle murmura : « Mon Dieu? qu"ai-je fait et qu'est-ce qui m'attend? »

Puis, comme elle était courageuse, elle se ressaisit d'un brusque effort, cherchant à voir clair devant elle et se préparant à tout.

Huit ans plus tôt, elle avait épousé, d'un choix libre, un homme qui venait d'atteindre la trentaine et qui lui avait plu tout de suite par son caractère

sérieux. Charles Simier avait hérité de son père, mort récemment, une fortune importante, eng^agée dans des entreprises de finance et de métallurgie. Il appliquait à la gestion de ses intérêts un sens pratique, une force de travail, un esprit de clairvoyance et de finesse qui bientôt, ses relations aidant, lui avaient donné accès aux très grandes affaires. Haut et robuste, le visage brun, le regard direct, la moustache drue, tout procurait en lui limpression d'un solide réaliste. D ailleurs, homme de foyer, nature droite, généreuse à sa manière, capable même de chaleur et d'élan malgré certaines affectations d'insensibilité.

Il possédait un hôtel à Paris, sur le

Cours-la-Reine. Ses occupations Ty retenaient la plus grande partie de l'année. Mais, dès la belle saison, il faisait de fréquents séjours dans le département de l'Orne, où il s'était constitué un domaine autour du château d'Orchamps. Là encore, sous l'apparence du repos, il menait la vie la plus active, s'adonnant à 1 élevage, organisant des expériences agricoles, prenant une part assidue aux travaux du conseil général dont il était membre, et, l'automne arrivé, se passionnant pour la chasse.

Il avait rencontré dans sa femme une compagne parfaite. Intelligente, réfléohie. insoucieuse des succès mondains que lui attirait sa beauté, elle éprouvait

pour son mari une tendresse admirative et grave. De leur union, trois enfants étaient nés, — deux filles et un fils.

La naissance de ce dernier, survenue après cinq ans de mariag^e, avait marqué une date dans la vie conjugale de Mme Simier. De ce jour, elle avait senti son mari se désintéresser d'elle, se laisser peu à peu absorber par ses affaires au point de navoir plus d'autre pensée, d'autre souci, dautre sujet de conversation. Se refusant tout loisir, il ne trouvait plus le temps de causer avec elle, et il découvrait toujours quelques motifs pour écarter les occasions de voyage ou de promenade en commun.

Elle ne le voyait plus guère qu'aux heures des repas. Et continuellement

elle percevait entre elle et lui une idée obsédante, rapportée du dehors, un sourd travail de chiffres et de combinaisons.

Une fois, elle lui avait représenté comme il y avait peu de place pour elle dans cette vie affairée. Mécontent de lui-même parce qu'il sentait Tobservation justifiée, il avait répondu sèchement : "Je ne vous comprends pas.

Que vous manque-t-il?. . . Vous avez vos enfants, votre mère, vos amies, le monde. Est-ce que je vous contrarie en quoi que ce soit? Est-ce que je vous refuse jamais rien?... P^ous ne pouvons cependant pas nous éterniser à jouer les jeunes mariés î . . . Toute chose a son temps!...» Et, dans son reg^ard, elle

avait lu un grand dédain pour T étrange besoin de roman qui, sans cesse, fermente au cœur des femmes.

Devant cet accueil, elle était restée d'abord stupéfaite et glacée. Puis une tristesse morne Tarait remplie, avec l'impression d'un désastre irréparable autant qu immérité. Mais, de nature fière, elle s était repliée sur elle-même, s'exerçant à être forte, cachant comme une honte les perpétuels sursauts de son cœur gonflé.

Dans cette existence nouvelle , les occasions ne lui avaient pas manqué de reconstruire, sous une autre forme, son bonheur intime. Sans compter lagrément de 1 esprit, elle avait tout ce qui

plaît aux hommes, — une figure expressive au regard ombreux et traînant, une superbe chevelure blonde, une peau d'un grain exquis, une taille élancée, une voix de contralto flexible et chaude qui faisait songer à un métal vibrant, enfin une si élégante liberté de mouvements et de poses qu'on se la représentait à l'aise dans n'importe quelle situation, sur une scène de théâtre comme dans son boudoir, en toilette d'apparat comme dévêtue, à cheval comme au bain.

Mais nulle avance masculine ne l'avait seulement distraite de sa peine. L'idée de chercher hors du mariage la compensation de ses rêves déçus ne l'avait même pas effleurée. Sa nature

entière y répugnait, la chasteté de son imagination, ses instincts de franchise et de pudeur, toute son âme faite pour les sentiments absolus et les fidélités ardentes. Si elle accueillait avec plaisir quelques-uns des hommes qui fréquentaient son salon, aucun deux ne comptait dans sa vie morale, et les plus favorisés n'obtenaient d'elle qu'une amicale sympathie, sans équivoque et sans dessous.

Par contre, il y en avait un qui lui inspirait un indéfinissable éloignement, le baron Hubert de Morhange.

C'était un cousin de Simier, fort lié avec lui, quoiqu'il eût sept ans de plus. Personnage énigmatique, sur qui

les opinions les plus opposées avaient cours et près duquel il semblait qu'on put éprouver tous les sentiments, sauf l'indifférence. Grand, sec et souple, la figure osseuse, le front opiniâtre, la bouche énerg^ique, les cheveux d'un châtain grisonnant, la barbe courte, il était frappant surtout par l'expression de ses yeux bruns, des yeux de désir, de colère et de mépris. L'originalité de cette physionomie s'accentuait encore par la précision du vêtement et la surveillance de la tenue.

Au dedans, il n'était qu'illogismes et contrastes.

Issu dune vieille souche de hobereaux lorrains, élevé dans un milieu de pur traditionalisme, élu très jeune à la

Chambre sur la publication dun programme conservateur, attaché aux formes du passé par les mille liens que façonnent Ihabitude et les rapports sociaux, il était radicalement dépourvu de toute foi relig^ieuse, morale et politique.

Ses convictions — car il en avait pourtant — se réduisaient à quelques aphorismes nég^atifs. L" absolue vanité des mobiles humains, la niaiserie de la croyance au progrès, limpuissance de la raison à jamais diriger les peuples dans leur marche trébuchante et désorientée, une telle part dodieux et de grotesque mêlée à toutes les institutions que nulle ne vaut qu'on se passionne pour la défendre ou lattaquer,

l'imposture des solennels principes qui servent de base à la société, l'absurdité de se fixer à quoi que ce soit dans le flux éternel des choses, — sa puissance de croire n'allait guère au delà.

Ces opinions, où il y avait de l'anarchiste, mais qui avaient du moins pour elles d'être profondément senties, l'entretenaient dans un malaise bizarre, dans une amertume constante et secrète. Il ne se pardonnait pas de vivre en flagrant désaccord avec ses idées ; il se reprochait comme une lâcheté cette contradiction mensongère entre son attitude sociale et sa personne vraie.

Aussi ne s'épanchait-il pas volontiers. Il parlait peu et jamais de lui.

8a politesse froide, d'ailleurs parfaite, tenait les curiosités à distance.

Ses amis, peu nombreux mais de bonne qualité, professaient pour lui une haute estime. Ils le déclaraient le plus g^alant homme, le plus sûr et, sous des dehors sceptiques, le plus dévoué.

On le savait impeccable en matière d'honneur. Dans les questions d'arg^ent, notamment, il témoig^nait une susceptibilité rare, d'autant plus méritoire que sa fortune était modique pour le milieu où il vivait. 8a situation politique et ses relations mondaines lui auraient permis facilement d'accroître ses revenus par l'entrée dans quelques fructueuses affaires. Il s'v était toujours refusé avec obstination, trouvant

à ce refus un double plaisir d'indépendance et de fierté.

Orphelin dès le premier àg^e. il n'avait connu la famille que sous les espèces d'un vieil oncle ég-oïste. son tuteur, et dune parente éloignée, jadis fort belle, qui avait été la dernière maîtresse de son père.

Parvenu à 1 âge dhomme, il avait poursuivi 1 amour avec violence. Là encore, sa nature s'était révélée pleine de contradictions. Il avait le mépris des femmes : pourtant il ne pouvait se passer d'elles. Doué dune imagination ardente, il avait horreur du romanesque. Incapable de s'attacher à un être jusqu'à laimer exclusivement, il se dégoûtait de toutes ses liaisons à

cause du vide et de lennui qu'il y trouvait bientôt. Ses sens impérieux n'éveillaient d'abord en lui qu'une fièvre lente, une griserie émotive et contenue qui simulait la tendresse : ils le rendaient méfiant, cruel, jaloux, odieusement sarcastique, dès qu'ils s'étaient assouvis. Les femmes l'aimaient cependant. Elles connaissaient par lui d'acres déceptions, des blessures cuisantes, d'humiliantes défaites, mais aussi des triomphes passagers qui valaient toutes les revanches, des secousses de passion admirables, et ces frissons, ces affolements, ces vertiges, qui vous font paraître insipide tout le reste de la vie.

Lié depuis l'enfance avec Charles

Simier, hôte habituel d'Orchamps à Tépoque des chasses, il n'avait jamais eu que des rapports indifférents avec Mme Simier. Il la sentait d'ailleurs ombrag^euse et prévenue contre lui. Ce qu'elle savait de lui, en effet, et plus encore ce qu'elle en devinait, avaient toujours élevé comme une barrière entre eux. Cependant, elle n'avait aucun reproche à lui f ' . Jamais il ne s'était permis la moindre liberté vis-à-vis d'elle. Dans les rares circonstances qui les avaient exposés au têteà-tête, il s'était montré invariablement courtois et respectueux. Dans les circonstances plus rares encore où elle avait reçu de lui un compliment personnel, une approbation de sa toilette,

une flatterie à l'adresse de son g^oùt féminin, il semblait avoir attendu chaque fois que le mari fût là.

Mais à deux ou trois reprises, il avait jeté sur elle un regard indéfinissable, un reg^ard acéré, ambig^u et enveloppant, qu'elle ne pouvait oublier. Elle se rappelait notamment un soir, à sa rentrée dans le monde après la naissance de son dernier enfant. Ce soir-là, elle écoutait un quatuor de Beethoven, dans un groupe de femmes . Tout à coup , une sensation bizarre, cette sensation mystérieuse de frôlement qui nous révèle parfois la présence d'une personne, lui avait effleuré les épaules. Dressant la tête, elle avait aperçu, à l'autre bout du salon, Morhang^e qui, les yeux fixés

sur son décolletage, la pénétrait, la déshabillait. Un frisson d'attouchement lui avait alors parcouru l'épiderme, et, d'instinct, elle avait ramené son écharpe autour de son cou. Aussitôt il avait détourné la vue et, peu après, sans même l'avoir saluée, il était parti.

Pourquoi, un jour, avait-elle commencé à le jug^er différemment, à se composer de lui une imagée moins défavorable, plus indulg^ente, presque sympathique? Elle n'aurait pu le dire. Mais une date précise restait g^ravée dans sa mémoire.

C'était à Orchamps, la veille de la Toussaint, à la tombée du jour. Seule au château avec son mari, elle attendait Morhang^e qui venait chasser. Il était

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arrivé au plus fort dune discussion entre les époux, la première discussion qui les eût mis aux prises avec animosité. Après quelques instants de (jène, la conversation à trois avait repris le ton et le cours habituels. Mais, inopinément, sur une remarque insi/jnifiante de Mme Simier, le mari s'était emporté, comme s'il n attendait que ce mot pour reprendre sa querelle interrompue :

« Voilà bien une idée de femme!...

Toujours dans le va^jue! Toujours dans le rêve ! Jamais dans la réalité ! • Elle n'avait répondu que par le silence à ces paroles agressives, et bientôt elle s'était retirée dans sa chambre pour s habiller, car l'heure du diner approchait. Nul incident n'avait marqué la

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suite de la soirée. Simier. radouci, un peu confus de sa vivacité, avait prodig^ué les frais de la conversation, cependant que Mme Simier, à demi renversée dans un fauteuil profond, méditative et taciturne, sentait se creuser entre elle et son époux un vide immense où leur passé conjugal s'eng^loutissait tout entier, un abîme qui la séparait de cet homme irrémissiblement.

Assis en face d'elle, près du feu, Morhange 1 épiait. A travers la fumée de son cigare et quelques réponses accordées à son hôte, il la détaillait. Les g^randes bûches du foyer faisaient courir sur elle des lueurs vives qui caressaient alternativement ses formes.

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Sa robe, très simple, en mousseline de soie noire, accentuait l'expression grave de la fig^ure. Son corsage, montant, fermé au cou par un largue rubis, semblait la défendre contre les désirs profanes. Mais la peau mate de ses bras transparaissait très baut sous les mancbes lé(Tères, et la pose croisée de ses genoux, relevant un peu le bas de la jupe, suggérait toute la ligne montante des jambes sous les volants nuageux.

Soudain, une idée qui depuis longtemps frémissait au fond de lui, une idée inavouable et jusqu'alors toujours réfrénée, étincela dans son cerveau. Il eut un bref éblouissement. Puis, d'un coup, ses instincts de jouissance et de

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domination s'abattirent sur cette femme comme sur une proie.

Dès lors, s'était déroulé entre eux Fétcrnel roman, un peu moins banal que la pluralité de ces aventures, parce que ni l'un ni Tautre n'avait en soi rien de vulgaire.

Après un an de lutte, elle ne découvrait plus dans son àme un seul point par où il n'eut empire sur elle. Sans trêve, elle pensait à lui. Ses yeux obsédés ne voyaient que lui. Son cœur étreint et haletant ne battait que pour lui. Mais, pas plus qu'au premier jour, elle n'admettait qu'elle pût jamais lui appartenir autrement. Et, de toute sa fierté intacte, elle repoussait la chute.

Or, vers la fin de novembre, ne comptant pas rentrer à Paris avant une ou deux semaines, elle eut à y passer quarante-huit heures. Une nièce de son mari, née d'un frère plus âgé qu'il avait perdu, venait de se fiancer : la mère de la jeune fille offrait, à cette occasion, un dîner, suivi d'une réception.

Mais, dans les jours qui précédèrent, Simier dut s'aliter. Depuis sa dernière chasse, il se plaignait d'une vive douleur aux reins, une douleur irradiante et continue; par intermittence, il avait de la fièvre. Elle exprima l'intention de ne pas le quitter. Il refusa. jNe doutant pas qu'elle ne dût rencontrer Morhange à la soirée de sa belle-sœur et craignant tout de cette rencontre, elle insista de

nouveau pour rester. Le malade, que la souffrance et Tinsomnie commençaient à énerver, répliqua sèchement : « Mais je ne suis pas mourant! Vous pouvez bien vous absenter deux jours! »> Et il voulut quelle écrivit, séance tenante, à sa mère. Mme Forcade, pour la prévenir qu elle descendrait chez elle, comme elle avait fait maintes fois en pareille circonstance.

Le matin même où elle devait partir, elle résista encore. D'ailleurs, Simier avait passé une nuit fiévreuse, quoiqu'il affectât de se sentir mieux. Moins irascible que la veille, il la supplia de ne pas manquer à cette réunion de famille, où c'était déjà trop que sa place demeurât vide : «^ Je vous assure que je

me sens moins endolori ce matin ; le plus dur de la crise est passé ; à votre retour, vous me trouverez sur pied. »

La peur de linquiéter, si elle persistait à ne pas vouloir séloigner, la décida. Elle partit, après avoir recommandé qu'on lui télégraphiât des nouvelles matin et soir.

A linstant où l'automobile démarrait devant le perron, elle se pencha vers la portière pour envover un sourire à ses enfants qui, groupés tous les trois contre la fenêtre de leur chambre, lui jetaient des baisers à pleines mains. Devant ce tableau charmant, tout son passé lui afflua au cœur. Et, ranimée par ce secours imprévu, elle s'insurgea contre la force de destin qui l'entraînait.

Ving^t-quatre heures plus tard, quittant Paris en hâte, elle regagnait Orchamps.

L affreux voyag^e! Dans sa pauvre tête martelée de migraine, les idées les plus folles passaient avec une vitesse d'éclair. La suite des heures vécues depuis la veille lui apparaissait comme un cauchemar, qu'elle jugeait à la fois irréel, incompréhensible, invraisemblable, et pourtant vrai.

En arrivant pour dîner chez sa bellesœur, elle avait trouvé Morhang^e. Assis près d'elle à table, il ne Tavait pas quittée de la soirée. Dans la cohue mondaine qui avait commencé d'emplir les salons vers dix heures, ils avaient pu s'isoler facilement. Il l'avait alors

enivrée de paroles tendres, avec une éloquence de passion qu'elle ne soupçonnait pas. Pour finir, une prière : il implorait quelques minutes de téte-àtéte. il la suppliait de l'autoriser à la reconduire rue de Penthièvre, dans la voiture de cercle qui 1" avait amenée. U s'exprimait dune voix si douce, qu elle n'avait pas eu le courage de refuser.

Mais, à peine en route, il lançait au cocher un ordre bref : " rue Las Cases, 39 » ; cétait là quil demeurait. A son tour, elle suppliait, elle protestait, les nerfs affolés, les doigts frémissants... Dieu! qu on est faible lorsqu'on aime î Avant même que la voiture s'arrêtât, elle ne luttait plus. Fascinée, les yeux vides comme si elle cédait à une attrac-

tien aveugle, elle était montée chez lui.

Quand elle s'était retrouvée une heure après, rue de Penthièvre, elle s'était endormie tout de suite, dans un accablement de surprise et de torpeur qui l'empêchait de penser.

Le matin, elle avait eu un réveil brusque, effarant. Sa mère était là devant elle, la fig^ure défaite, un télégramme à la main. La dépêche, expédiée d'Orchamps dès laube, portait :

Nuit mauvaise, fièvre forte. Le docteur Mareuil, sans être inquiet, désire que Mme Simier revienne immédiatement.

Pendant six jours et six nuits, elle

resta au chevet de son mari, dont le mal enfin révélé, — un phlegmon du rein, — s'ag^pravait rapidement.

Elle présidait aux soins avec une méthode et une présence desprit parfaites.

Rien ne la distravait de ce de^ oir un instant. Elle se mouvait dans une sorte d'automatisme lucide, qui suspendait en elle toute vie intérieure. Et l'effroyable secousse morale qu'elle venait de suhir ne se rappelait momentanément à son esprit que par une lancination obtuse, comme si elle avait reçu un choc violent sur la tête.

Le septième jour, une opération, dernière chance de salut, échoua. Le malade expira vers le soir.

Elle voulut le veiller, cette nuit-là,

en dépit de son extrême fatigue et elle ne toléra personne auprès d'elle.

Alors, dans une soudaine réaction, toute sa conscience lui revint. En présence de ce corps inerte et de cette face figée, dans la pénombre de cette chambre silencieuse où l'on n'entendait plus qu'un tic tac de pendule, ses souvenirs refoulés se dressèrent devant elle. Une honte épouvantable, un désespoir écrasant Tanéantissaient. Agitée de spasmes, elle couvrait sa figure de ses deux mains ; et, les coudes sur les genoux, elle versait de brûlantes larmes qui lui mettaient une saveur acide aux lèvres. Elle resta jusqu'au matin dans ce tête-à-téte muet, sinistre et fascinant.

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Bientôt elle dat se préparer à une nouvelle épreuve. Elle allait revoir Morhang^e.

Il arriva le matin des obsèques, à onze heures, dans le flot de parents et d'amis qu'un train spécial amenait de Paris.

S approchant d elle, et sans même lui tendre la main, il dit simplement :

— Votre malheur est si affreux que je n'ose vous parler du mien.

Au cimetière, il eut à prendre la parole, comme président du conseil général de l'Eure, où le défunt s'était toujours montré assidu.

Debout devant la tombe ouverte, tète nue sous la bise, il prononça 1 élog^e du

mort, rappelant son attachement au pays, son zèle pour les intérêts locaux, ses bienfaits à la population, il conclut par quelques phrases brèves sur les vertus de Thomme privé. A l'instant de l'adieu suprême, sa voix, jusque-là si ferme, trembla un peu.

Mme Simier. droite sous ses voiles de crêpe, appuyant contre elle ses deux fillettes sanglotantes, écoutait ce panég^yrique avec des oreilles qui n'entendaient rien : le bruit des mots se perdait dans le battement de ses tempes. Son regard non plus ne voyait rien. Et, sans une larme aux veux, elle se raidissait pour ne pas céder à 1 émotion abominable qui lui lirisait les genoux.

Le discours terminé, elle fit un pas

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vers Morhang^e, comprenant quelle devait remercier Forateur publiquement. Elle neut pas la force d'articuler un mot. Afin de sauver les apparences, il lui prit la main et dit à voix basse :

— Ma pauvre amie, jai grandpitié de vous dans cette épreuve terrible.

D'une voix atone, amortie comme un écho lointain, elle murmura :

— Terrible !

Puis, sur un sig^ne du prêtre, elle s'avança au bord de la tombe et y jeta l'eau bénite.

Alors seulement sa douleur éclata.

Se dérobant aux condoléances, entraînant ses fillettes, elle sortit du cimetière. Les pleurs couvraient ses yeux et elle chancelait comme une aveugle,

avec un tressaillement convulsif des épaules et de la nuque.

Tandis qu'on revenait au château, le notaire avisa le baron de Morhange et lui dit :

— Je vous serais obligée, monsieur, d'attendre jusqu'à la fin de l'aprèsmidi pour repartir. Nous aurons, à trois heures, une réunion intime en présence de Mme Simier, pour nous entendre au sujet du conseil de famille et de quelques dispositions urg^entes.

J'aurai, en outre, à vous faire connaître une clause du testament qui vous concerne.

En homme prévoyant et pratique, Simier avait minutieusement spécifié

ses dernières volontés. L'acte, écrit deux ans plus tôt, instituait Mme Simier lég^ataire pour toute la quotité permise par la loi ; elle recevait, en particulier, l'hôtel du Cours-la-Reine et le château dOrchamps. Puis venait une série de leg"s en faveur d œuvres charitables.

Après avoir lu ces dispositions, le notaire, se tournant vers Morhang^e, prononça :

— Voici maintenant l'article qui vous concerne, monsieur : L'ordre que fai toujours apporté à la gestion de ma fortune m' autorise à croire que ma succession se liquidera sans difficulté. Mais la m.ajeure partie de mon actif mobilier est engagé dans des affaires nombreuses et complexes^ dont ma femme y malgré sa

grande intelligence^ serait hors d'état de s'occuper. C'est pourquoi je fais appela mon cher cousin, le baron Hubert de Morhange, pour quil accepte d'être nommé subrogé tuteur de mes enfants et quil prenne en main V administration permanente de mes biens, jusqu'à la majorité de mon fils. Je prie ma femme de lui déléguer, à cet effet, tous les pouvoirs nécessaires avec une pleine autorité.

En reconnaissance du lourd service que je réclame de lui^ comme en souvenir de notre longue et cordiale amitié, je lui lègue la terre d'Allonne, dont j'estime approximativement la valeur actuelle à cent mille francs, L' ensemble de ma fortune dépassant aujourd' hui seize millions^ ce legs ne constitue qu'un prélèvement

infime; f espère donc que mon cousin l'acceptera sans scrupule.

Interpellé par le notaire, Morhange répondit, sur un ton qui n'admettait pas de réplique :

— J'accepte la subrog^ée tutelle; je refuse le leg^s.

Depuis trois mois, elle était réinstallée à Paris. L'hôtel du Cours-la- Reine, si animé naguère par l'activité de Simier, semblait mort à présent. Le timbre de la porte cochère n'annonçait plus que de rares visites ; la moitié des salons fermés ; les écuries presque vides : l'ennui peint sur la figure des valets oisifs; partout la sensation d'un logfement trop vaste, dont le luxe faisait même disparate avec l'atmosphère de silence et de tristesse qu'on y respirait.

Encore accablée par les événements si proches, la veuve s'imposait mille tâches matérielles pour distraire sa pensée. Quand par hasard les évocations du souvenir la surprenaient, elle les fuyait avec effroi, comme on fuit devant la tourmente. Mais, pour le moindre effort, elle s'abattait de fatigue sur sa chaise long^ue. Et, à chaque instant, une pesanteur dans la poitrine lui faisait porter la main sous le sein gauche .

Une ou deux fois la semaine, Morhange venait la voir. Il se présentait toujours à la même heure, après son déjeuner, avant de se rendre à la Chambre : il restait peu. Chaque visite était motivée par quelque formalité de

la liquidation successorale. Il parlait actes notariés, signatures, legs, partages, indivision, usufruit. Rien autre, rien de plus. Toute son attitude envers elle indiquait le parti pris de se montrer aussi dévoué à ses intérêts de famille que fermé sur le reste. Certes, il ne ménageait pas sa peine. Affaires de banque, entreprises industrielles et agricoles, placements immobiliers, fermages, il réglait tout par lui-même, n'épargnant ni la correspondance ni les démarches.

Elle lui savait un gré infini d'avoir pour elle tant de soins, tant d'égards, sous une forme si réservée. C était comme autant de vertus qu'elle lui découvrait. Toutes ses forces d'amour

contenues trouvaient ainsi un dérivatif dans l'admiration. Au prix de quel effort ne s'imposait-il pas cette attitude chevaleresque ! Gomme il respectait noblement son deuil ! Comme il comprenait bien tout ce qu'elle ne pouvait lui dire ! Gomme il l'avait bien pénétrée cette fois encore ! Quelle délicatesse , quelle abnég^ation dans cette âme impérieuse!... Elle aurait voulu lui faire sentir sa g^ratitude fervente. Mais par quel moyen, puisque leurs cœurs ne pouvaient plus se parler? Et dans cet homme impassible, qui ne démentait pas une minute son personnag^e nouveau, elle restait froide et secrète , comme devant un étranger.

Un jour, il lui apporta une liassede papiers :

— Il me faudrait votre sig^nature, dit-il, sur toutes ces pièces. Je vous prierai même de les lire attentivement : l'affaire en vaut la peine. Je reviendrai en causer avec vous demain. Seulement je serai obligée de venir assez tôt... A onze heures? Voulez-vous? car toute mon après-midi est prise.

— En ce cas, venez déjeuner. Vous ne perdrez pas de temps.

Il répondit, avec une nuance de sécheresse :

— Non, merci. Je préfère venir à onze heures.

Il n'ajouta aucune explication.

La semaine suivante, vers la fin d'une

visite pareille à toutes les autres, il dit nég^ligemment :

— Je vais m'absenter pendant une quinzaine de jours. J'irai dans le Midi.

— Chez vos amis de Biarritz?

— Non, à Cannes. Je ne prévois pas que vous puissiez avoir besoin de moi pendant ce temps-là. Toutes vos affaires sont en régule, au moins pour ce qui me concerne. Car votre notaire ne vient pas au bout de ses comptes. Il est désolant de lenteur.

— Vous reverrai-je d'ici votre départ ?

— Non, je ne suis même venu aujourd bui que pour vous faire mes adieux. Je pars demain.

La perspective de ce voyag^e, la façon

de le lui annoncer, la consternèrent comme une catastrophe. Elle était d'ailleurs mal à son aise, plus impressionnable que d'habitude ; le jour précédent, elle avait dû g^arder le lit.

Aussitôt que Morhang^e fut sorti du salon, elle se renversa sur sa chaise long^ue, avec un g^este énervé de découragement. Durant ces trois derniers mois, elle avait connu des heures plus cruelles. Jamais encore elle ne s'était sentie aussi abattue et désemparée.

Pour la première fois, elle fut sans force contre les pensées dang^ereuses.

Elle écouta son âme. Elle reg^arda au fond de sa conscience. Et la vérité de sa situation morale lui apparut tout entière.

D'abord, elle saccusa durement.

Après riiorrible drame, elle aurait dû ne jamais revoir Morhange. Avec de pareils souvenirs entre eux, elle aurait dû ne jamais se retrouver en face de lui. Or, non seulement elle l'avait revu, mais elle avait accepté de lui une longue suite de services, elle l'avait initié au plus intime de sa vie domestique, elle lui avait ouvert son foyer. Il était même le seul homme qui entrât ainsi chez elle, à toute heure et à tout propos. De quelque respect qu'il l'entourât, que pensait-il d'elle, comment la jug^eait-il, quand il se rappelait ce qu'il y avait de commun et d'ineffaçable entre eux?

Lorsqu'il était là, causant avec elle, comme tout à l'heure, quelles réflexions

cachait-il sous son impassibilité? Pouvait-il oublier qu'il l'avait tenue dans ses bras? Quelles imagées s'interposaient alors entre elle et lui?... A cette idée, elle s'empourprait jusqu'à la racine des cheveux. Et certains détails de son abandon, lui revenant aussitôt, la remplissaient d'une telle honte qu'elle en tressaillait dans toute sa chair, comme si on lui cautérisait une plaie vive... Mais, si elle avait manqué de courage au début de son deuil, n'était-il pas temps de réparer? La résolution, qu'elle n'avait pas eu la force de prendre sous le coup de la sinistre aventure, pourquoi ne la prenait-elle pas maintenant?

Oui, pourquoi?... Parce que le prodige d'énergie qu'elle aurait dû accomplir

trois mois plus tôt serait insuffisant aujourdliui ; parce quelle se sentait rivée à cet homme irrévocablement ; parce qu'elle ne pouvait plus s'affranchir de lui : parce qu'elle ne concevait plus la vie sans lui. Elle constatait cela sans exaltation, comme un fait qui ne l'aurait pas touchée personnellement, comme une réalité froide, positive, immuable. Elle n'en tirait d'ailleurs aucune conséquence pour lavenir. Le présent était si noir quelle ne percevait rien au delà. En elle, autour d'elle, devant elle, c'était lobscurité, une ombre épaisse et suffocante, comme dans un tunnel dont elle désespérait de voir la fin.

Le soir']Jde ce jour, quand elle fut

couchée et qu'elle sentit peser sur son âme le mystère de la nuit, elle retomba dans ses réflexions. Jamais sa chambre ne lui aA^ait paru si vide, sa solitude si accablante, son cœur si douloureux.

Elle pleura long^uement, adressant un appel véhément à celui de qui seul pouvaient lui venir désormais l'espérance et le salut : » Ne m'abandonnez pas ! Aimez-moi ! Toute ma vie est entre vos mains. >»

Dès lors entra dans son amour un sentiment nouveau, une attente vague, l'idée que Morhange était le maître et l'arbitre de sa destinée; qu'il acceptait

ce rôle; qu'il s'y préparait; que déjà peut-être il avait arrêté ses desseins sur elle et qu'il les lui découvrirait plus tard, quand il jug^erait l'heure opportune.

Quels étaient ces desseins? Elle ne se posait même pas la question. Sa pensée, planant bien au-dessus des contingences, restait imprécise et irraisonnée comme un acte de foi.

Des semaines passèrent. Au début de juin, elle dit à Morhange :

— Je compte partir dans une huitaine pour Orchamps.

— Déjà!

Elle allég^ua la santé de ses enfants, de son fils surtout, qui tardait à se

rétablir d'une g^rippe. Elle ajouta, évasivement :

— Pour ce qui me retient à Paris î Il hésita une seconde avant de continuer :

— Hélas ! ma pauvre amie, vous traversez là une période bien triste.

Elle se tut, Tàme en suspens, espérant qu il allait poursuivre, épiant sur ses lèvres un mot plus intime, quelque parole grave et tendre dont elle vivrait tout l'été.

Mais il tourna court :

— Mme Forcade ne doit-elle pas aller vous retrouver au mois d'août?

Décourag^ée, elle baissa les paupières et se rétracta un instant sur elle-même, puis elle dit :

— Ma mère viendra, en effet, passer trois semaines avec moi, après sa cure habituelle à Plombières.

— J'irai vous voir à ce moment-là, si vous le permettez . J 'en profiterai pour régler quelques affaires avec vos fermiers.

Elle eut l'impression d'une étreinte qui se desserrait en elle, et son visage s'éclaira d'un sourire indécis :

— Votre visite me sera précieuse, car je vais être bien seule. Venez quand vous le voudrez.

— Alors je viendrai vers le 1" septembre, pendant que votre mère sera encore là.

Interminable lui parut l'été, malgré

la visite de quelques amies, charitables à sa tristesse et qui croyaient la distraire.

Chaque matin, suivie d'un domestique, elle montait à cheval dans les (jrands bois vallonnés qui enclavaient Orchamps et où elle était sûre de ne rencontrer personne.

A peine hors du parc, elle prenait les allures vives. Et aussitôt une foug^ue remportait, une ivresse impatiente et fiévreuse, comme si, au même instant, ses souvenirs, ses remords, ses convoitises, ses tourments, ses rêves, tout ce qu'elle espérait et tout ce qu'elle déplorait, tout ce qui depuis des mois lui faisait une àme si misérable, si abondante et si chaude, s'enflammait dans ses veines.

Elle revenait de là, vibrante, les pommettes rouges, la gorgée remplie des souffles aspirés, les seins gonflés sous le corset. Après s'être dévêtue, elle se trempait deau froide. Son corps fumait quand elle sortait de la baignoire. Elle était sèche avant même d'être essuyée. Et toute Tardeur de son âme se dissipait avec la buée fine qui s'exhalait de sa peau.

• Dans la suite du jour, une sorte d'apathie lui permettait d'accomplir indifféremment ses tâches coutumières.

Elle était d'ailleurs fort occupée par les soins de sa maison, par le travail et les jeux des enfants, par les relations du voisinage, par la correspondance, la lecture, le piano.

Le début de la soirée passait encore.

Après le dîner, ses filles et leur institutrice lui tenaient compagnie. Elles s'installaient d'habitude sous un grand sophora qui éployait sa gigantesque ramure à quelques pas du château. Les pelouses, imprégnées de soleil, dégageaient une senteur chaude. Le ciel se décolorait par d'imperceptibles nuances. De temps à autre, un appel lointain, un vague bruit de campagne, traversait latmosphère tranquille de la nuit tombante.

A neuf heures, on venait chercher les fillettes. La gouvernante se retirait avec elles.

Restée seule, Mme Simier se levait pour marcher un peu, avant de rentrer.

Elle s'eng^ageait dans une longue charmille de hêtres pourpres, au feuillage si compact que, même le jour, il faisait noir dessous. L'allée aboutissait à une terrasse d'où l'on découvrait un immense horizon de prairies et de forêts, un océan de verdure houleuse.

Devant ce paysage grandiose, magnifié par la poésie des soirs d'été, une transformation immédiate s'opérait en elle, comme si un décor nouveau surgissait dans son âme. Le souvenir de sa journée monotone , de ces lourdes heures stagnantes, se détachait d'elle.

Il lui semblait s'éveiller d'une longue torpeur, reprendre conscience et possession delle-méme, recommencer à vivre.

Son amour la ressaisissait tout entière. Mais ce n'était plus la fièvre tumultueuse de ses chevauchées matinales. Elle g^ardait, jusqu'au plus fort de rémotion, une lucidité parfaite, analysant chacune de ses pensées, chaque appel de sa détresse, chaque prière qui montait de son cœur vers le ciel étoile.

Un soir, ses réflexions prirent un cours différent, que dès lors elles ne quittèrent plus. Elle avait reçu, le matin, une lettre de Morhange. C'était la quatrième qu'il lui écrivait depuis deux mois qu'elle avait quitté Paris. Toutes les quatre étaient pleines de faits et de chiffres ; elles se continuaient par quelques nouvelles de la politique ou de la

société. Puis, la formule finale, invariable : A vous, avec un affectueux respect. Rien de plus.

Cette réserve où il s'enfermait vis-àvis d'elle, et dont nag^uère encore elle lui faisait un si g^rand mérite, la désolait maintenant. Oui, certes, elle lui savait gré de sa discrétion. Mais devaitil donc aller jusqu'à la froideur, jusqu'à la sécheresse? Ne pouvait-il pas, même sous les dehors de l'amitié, se montrer plus expansif? Gomment ne trouvait-il pas le moyen de g^lisser dans ses lettres un mot qui s'adressât vraiment à elle, un mot voilé qui lui aurait apporté l'espoir et le soutien? Gomment ne songeait-il pas à l'isolement, à l'incertitude, à l'affreux désarroi où elle vivait?

La confiance qu'elle avait mise en lui demeurait aussi forte. Mais, pour la première fois, elle ne le comprenait pas et n'était pas comprise. Sans doute, quand il viendrait dans quelques semaines, il parlerait, il la rassurerait.

Jusque-là, elle n'avait rien à faire.

Tout effort de sa part serait vain. Elle ne pouvait qu'attendre, en retenant son souffle, en fermant les yeux, comme un terrassier pris sous un éboulement.

Il était là depuis deux jours.

Dès leur premier contact, elle s'était sentie revivre ; car il lui avait témoig^né ouvertement qu'il était heureux de la

revoir et qu'elle lui avait manqué beaucoup. Il était allé jusqu'à lui dire :

— Je ne sais plus rien de vous. Vos lettres étaient si sobres?

Elle avait répliqué, souriante, avec une pointe de malice :

— Mes lettres n'étaient que des réponses.

— C'est vrai. Mes épîtres, à moi, n étaient pas très encourageantes; elles ont pu vous paraître un peu froides.

Mais, la plume à la main, je suis toujours ainsi. J'éprouve une g^éne insurmontable à me livrer. Pendant que j'écris, j'ai l'impression que quelqu'un lit par-dessus mon épaule, quelqu'un qui dénature mes phrases en ricanant.

Alors, malgré moi, mes doigts se con-

tractent, se raidissent, comme si j'avais la crampe des écrivains

Un instant même, le second soir, elle avait perçu en lui une émotion plus forte. Elle l'avait conduit jusqu'à la terrasse où elle venait habituellement.

La nuit s'étendait calme et claire. Dans le ciel sans lune, c'était un fourmillement d'astres, une flore de feu. Les constellations détachaient avec un éclat extraordinaire leurs g^emmes scintillantes. Des buées flottaient çà et là sur les g^randes houles de verdure ténébreuse qui emplissaient la vallée.

A peine assis devant ce paysag^e, il s'était absorbé, silencieux, le regard perdu au loin; elle avait respecté ce recueillement qu'elle devinait plein

d'elle. Après une longue pause, il avait demandé d'une voix un peu altérée :

— Vous venez souvent ici?

Elle avait répondu :

— Oui, presque chaque soir. . . quand je me sens trop seule et trop triste.

Après une nouvelle pause, il avait repris :

— N'ayez plus jamais l'impression d'être seule. Vous n'en avez pas le droit.

Mais, le lendemain matin, elle l'avait retrouvé tout autre.

Sorti de bonne heure, avec l'intention de marcher dans les bois, il n'était revenu qu'aux approches de midi.

Fl\e l'attendait au salon, le chapeau

sur la tête, un peu déçue qu il eut passé toute la matinée loin délie, alors qu'il devait repartir pour Paris ce même jour, à trois heures.

— Excusez-moi de rentrer si tard, dit-il évasivement. Je me suis fourvoyé dans les tirés de Gourbionne. Ce nest pas faute pourtant d v avoir chassé ! . . . Mais voulez-vous que nous allions faire un tour aux serres ? ^ous avons le temps avant le déjeuner.

Pendant cette courte promenade, il n'avait parlé que de choses indifférentes, sans paraître s'apercevoir que c'était sans doute leur dernier téte-àtête avant son départ, la dernière occasion qui leur fût offerte de causer intimement. Elle le sentait nerveux, tendu.

contraint. Ne pouvant s'expliquer ce chang^ement, elle s'en désolait comme d'un désastre.

Il ne reprit son aisance qu'à table, en conversant avec Mme Forcade, pour laquelle il se montrait toujours plein d'attentions; il g^oùtait d'ailleurs vivement son esprit, demeuré alerte malg^ré l'âgée et qui était riche de souvenirs. Un instant, celle-ci lui demanda :

— Quels sont vos projets d'automne?

A cette simple question, il parut tellement gêné qu'il resta une seconde sans rien dire. Cherchant ses termes, il finit par répondre :

— Il se peut que je donne suite à une idée que je caresse depuis long^temps... Voilà des années que je rêve de visiter

les Etats-Unis. Je suis curieux de voir une démocratie capable de g^randeur même dans la corruption. Cela me chan- (jera de la nôtre.

Et sétant déjà remis de son trouble. il développa complaisamment le programme de son voyag^e.

Mme Simier lécoutait, interdite, traversée d une douleur aig^uë comme si on lui perçait le cœur. Des mots bourdonnaient dans son oreille : " 11 ne m'aime plus! Il m'abandonne! Je suis perdue ! »

Mme Forcade reprit :

— Que je vous envie de pouvoir courir le monde I Et quand partiriez-vous?

— Dans les premiers jours d'octobre.

Je compte qu'il me faudra bien quatre

mois pour voir tout ce qui m'intéresse, et je veux être rentré en février.

Au prix d'un g^rand effort, Mme Simier prononça :

— Je comprends que ce voyage vous tente, quoique je n'aie aucune envie de connaître l'Amérique.

Gomme il essayait de passer à un autre sujet, Mme Forcade l'arrêta, sur un ton d'affectueuse raillerie :

— Savez-vous ce que nous disions de vous, l'autre jour, avec Marcelle?

— Quoi donc, madame?

— Nous disions que vous êtes le plus mystérieux des hommes... Et vous venez de nous donner singulièrement raison. Voilà trois jours que vous vivez avec nous, et il a fallu que je vous pose

LE POINT D'HONNEUR (il

une question directe, — qui n'était pas indiscrète, j "espère, — pour vous décider à nous apprendre que vous allez disparaître pendant quatre mois!

Il répliqua d'un air enjoué :

— Je vous assure que je ne faisais aucun mystère. La vérité est que. si je pense depuis longtemps à ce voyag^e, je ne m'v suis résolu que ce matin. . . Oui, ce matin, en me promenant dans les bois. Je songeais à ce que nous ménage la rentrée des Chambres: je me disais que la session prochaine sera encore plus fastidieuse et plus vide que la précédente. L'occasion m'a paru bonne pour m' éloigner. Mon parti a été pris aussitôt. J'allais vous le dire, quand votre question m'a prévenu.

Jusqu'à l'heure de son départ, il ne fut pas seul un instant avec Mme Simier. Au moment de prendre congre d'elle, il l'attira sur le perron :

— Je regrette, dit-il, la façon brusque dont vous avez appris mon projet. Si je ne m'en suis pas ouvert à vous quand je vous ai vue ce matin, c'est que le temps nous était mesuré. J'espérais que nous pourrions reprendre tranquillement notre causerie après le déjeuner. Sinon, dès demain, je vous aurais écrit. Je ne voulais pas vous annoncer mon voyag^e sans vous convaincre en même temps que, de loin comme de près, je serai toujours à vous.

Elle le fixa d'un reg^ard de souffrance et de reproche. Ensuite avec

une nuance de hauteur, elle répondit :

— Puisque je ne vous reverrai plus de long^temps, je tiens à vous remercier de tout ce que vous avez fait pour mes enfants et pour moi.

— Vous ne me devez aucun remerciement. Ce que j'ai fait pour vous n'est rien en comparaison de ce que je suis et serai toujours prêt à faire.

Elle l'interrompit :

— Et cependant vous me quittez?

— Il le faut.

Elle ouvrit les yeux avec étonnement.

Une question lui montait aux lèvres :

u Que voulez-vous dire? Pourquoi /awiil que vous partiez? » Mais le sentiment de sa dignité la retint. Elle esquissa un geste de résignation forcée :

— Alors, adieu! fit-elle. Et que rien de fâcheux ne vous advienne !

Quand il fut parti, elle monta dans sa chambre. Et son cœur s'effondra.

De ce jour, une période lugubre commença pour elle.

Cet abandon imprévu, aussi mortifiant qu'inexplicable, lui apparaissait comme une injustice, qui l'entretenait dans un chagrin amer et frémissant.

Avant de s'embarquer, Morhange lui avait adressé une courte lettre, où il délayait en quelques phrases embarrassées son assurance de fidélité : a De loin comme de près, je serai toujours à

VOUS. » Elle avait lu cette lettre sans émotion, presque sans y croire.

Son amour cependant n'abdiquait pas : il puisait au contraire une force terrible dans sa souffrance.

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