II
Le paquebot filait à grande vitesse, au travers des lames rudes, sous un ciel nuageux.
Morhange, le cigare aux lèvres, se promenait sur le pont où de rares passagers affrontaient l'apreté du vent.
L air vif qui lui entrait dans les poumons, la brume salée qui lui mouillait la peau, les effluves stimulants qui soufflaient du large, lui communiquaient une ivresse légère qui le rendait à la fois très lucide et vibrant. Des souvenirs se pressaient dans sa mémoire ; il
les analysait liin après 1 autre, et il voyait au fond de lui-même comme il n y avaitjamais vu. De tout cet examen, il concluait que Mme Simier. après navoir été pour lui qu'un objet de désir, une fantaisie violente, lui inspirait aujourd hui un attachement passionné.
Était-ce parce que la mort du mari, élevant soudain entre eux quelle ironie!) un obstacle imprévu, la lui rendait intangible et sacrée pour longtemps? Etait-ce parce que ses rapports plus familiers avec elle, depuis qu'elle était veuve, lavaient obligé à la mieux connaître, à ne plus voir en elle seulement une maîtresse comme tant d'autres, mais une créature d exception, un
être d'élite et de race? Toujours est-il qu'elle s'imposait maintenant à lui avec une extraordinaire intensité.
Le départ de Mme Simier pour Orchamps au mois de juin avait commencé à l'éclairer sur la place qu'elle avait prise peu à peu dans sa vie, malgré la réserve de leurs relations.
Du jour où elle n'avait plus été là, un grand vide s'était creusé en lui. Elle lui manquait à toute heure. Un lourd ennui 1 oppressait. Plusieurs fois, il avait eu la tentation de s "épancher dans ses lettres, de reprendre insensiblement son travail de conquête. Il .^"était chaque fois retenu, comprenant que toute initiative serait prématurée, se découvrant, à l'é^'^aid de la veuve, de
louables scrupules dont pas un ne l'avait arrêté quand l'époux vivait.
Enfin, après trois mois de ce malaise continu, il était parti pour Orchamps.
Au premier regard jeté sur Mme Simier, il avait pénétré la crise qu'elle venait de traverser. La nuit de son arrivée, il n'avait pu dormir. Les visions voluptueuses l'avaient assailli à peine rentré dans sa chambre. Avec les yeux du désir, il s'était représenté la jeune femme procédant à sa toilette du soir, les cheveux dénoués, les seins libres, le peignoir entr' ouvert, les pieds nus dans les mules. Un trouble violent l'avait envahi peu à peu, imprimant de tels remous à ses veines qu'il avait fini par se jeter à bas du lit pour aller ouvrir
sa fenêtre et se baig^ner la poitrine à la fraîcheur nocturne. Chaque heure passée auprès de Mme Simier avait exaspéré son impatience de la reconquérir.
Le matin du jour fixé pour son départ, se promenant à pied dans les bois, il avait délibéré sur la conduite qu'il devait tenir. Et comme il n'était pas de ceux qui temporisent ou qui transig^ent avec eux-mêmes, comme il se reconnaissait obligée de respecter, durant de longs mois encore, le deuil de la veuve, il avait aussitôt résolu de mettre quelque distance entre elle et lui. La curiosité de certains problèmes politiques l'attirait depuis long^temps vers les États-Unis. Au début d'octobre, il s'était embarqué.
Poursuivant sa promenade sur le pont malgré le vent, il se posait maintenant cette question : " Et Marcelle, où en estelle de ses sentiments? Qu'espère-t-elle de r avenir? Qu'attend-t-elle de moi?. . . "
Le silence réciproque où ils sétaient enfermés l'un et l'autre depuis la mort du mari ne l'autorisait à se répondre que par des conjectures. Un point cependant était capital, c'est qu'au lendemain du drame elle eût consenti à le revoir. Sous le coup de l'émotion première, elle pouvait lui dire : "Vous me faites horreur! Ne reparaissez plus devant moi! » Elle ne lavait pas dit.
Bien plus : elle avait accepté qu'il remplit auprès d'elle le mandat légué par le mort. Elle lui avait témoigné en
toute chose une confiance et une docilité absolues. Jamais il n'avait surpris en elle le moindre mouvement de retraite. Loin qu'elle parût souffrir de sa présence, elle l'avait recherchée. Que de fols, à la fin de ses visites, elle avait insisté ou manœuvré pour qu'il restât encore! Et pendant les trois jours qu'il avait passés à Orchamps, par combien de signes éloquents n'avait-elle pas trahi l'état de son âme ! Quoi de plus sig^nificatif que la scène de leurs adieux sur le perron! Nul doute : malgré le tragique événement qui les avait séparés, elle l'aimait toujours. Donc tout était possible encore entre eux. Le passé pouvait renaître... Mais comment? Sous quelle forme?
En fait, il n'y avait que deux solutions : une liaison secrète ou le mariage. Mme Simier accepterait-elle de lui appartenir secrètement?... Pourquoi pas?
]S "avait-elle pas une fois déjà consenti à être sa maîtresse? Et, dans ce tempslà, combien c'était plus g^rave, puisqu'elle était en possession de mari ! . . . Mais pouvait-il dire qu'elle eût alors co?ise}in? 1^ on, elle avait cédé, par surprise, dans une minute de vertige et d'affolement. Aujourd'hui, elle ne se donnerait plus que p?.r i acte de volonté libre, consciente et réfléchie... Avec l'instinct sagace que la passion éveille souvent, il discernait toutes les raisons qui devaient rendre la veuve réfractaire à une liaison cachée. Fierté
personnelle, pudeur, souci de ses enfants et de sa réputation, horreur de la faute première — autant de motifs qui la fortifieraient d'autant mieux contre une rechute que l'autre solution, le mariag^e. lui offrait un moyen parfait de concilier ses devoirs avec ses sentiments. Qui sait même si, par un de ces paradoxes moraux où se complaît l'âme féminine, elle ne verrait pas dans le recours au sacrement conjugal la réparation de ladultère passé?. . .
Il remua quelque temps ces inductions, les trouvant judicieuses, vraisemblables, conformes au caractère de Mme Simier. Mais soudain une réflexion le traversa, d'où il conclut instantané-
T.E POKNT D*HO:SNEUR
ment : « Alors Marcelle est perdue pour moi ! . . . »
Une vérité venait de lui apparaître, qu'il sétonuait de ne pas avoir aperçue déjà, tant elle lui semblait évidente, impérative. Il la formulait ainsi : i< Un g^alant homme n épouse pas sa maîtresse quand elle est riche et qu'il ne Test pas. L'écart des fortunes crée entre eux un obstacle infranchissable. " L aphorisme s'énonçait dans son esprit sous une forme tranchante, comme un dog^me supérieur à toute discussion. Une fois de plus, cet homme sceptique, si affranchi de croyances et de préjugés, se trouvait dominé par une de ces affirmations de l'instinct qui ré^^ument le sentiment de l'honneur.
Tout démonté qu'il fût par lobjection morale qu'il venait de découvrir, il n'essayait pas de s'y soustraire. Il en scrutait cependant les motifs, comme un condamné qui veut au moins se rendre compte dini arrêt qu'il accepte : u Ainsi, se disait-il, parce que Mme Simier a huit cent mille livres de rente et que j'en ai au plus trente mille, je me déshonorerais en 1 épousant?" Et pourquoi donc? >"était-ce pas un fait courant, admis de tous?
Des exemples multiples lui venaient à l'esprit. Le descendant ruiné des marquis de Chalonne n'avait-il pas épousé la richissime veuve du baron Eckstein, dont il était l'amant notoire depuis douze ans? Hector de Bréailles,
celui qu'on avait si longtemps appelé « le bel Hector » , n'avait-il pas été aussi Famant authentique de l'opulente et voluptueuse Mme de Gayhis, avant de la rechercher en justes noces? Et son collègue à la Chambre, ce fat de Frémeuse, ne devait-il pas son luxe, son château, son yacht, ses chasses, son mandat de député, toute sa situation politique et sociale, à son mariage avec Mme Évelinges, dont il avait au préalable copieusement joui dans un adultère connu et respecté? Tous ces hommes-là, le monde les recevait, acceptait leurs invitations, les traitait de pair avec les plus honnêtes gens.
Lui-même, ne leur serrait-il pas la main, éprouvait-il la moindre gêne à
les fréquenter dans les salons, au club, à la chasse?... Oui, mais il n'était l'ami d'aucun et il n'aurait pu vivre dans l'intimité d'aucun. II y avait une ombre sur leur honneur. Ils n'avaient plus le droit de jeter, en gage de leur parole, le beau cri d'orgueil anglais : Honour bright ! D'ailleurs, la morale mondaine, pour les avoir acquittés, ne les avait pas complètement absous.
Un vague discrédit, une tacite défaveur planait sur eux, et comme le soupçon d'avoir mêlé la spéculation à l'amour. Reproche injustifié, tout muet qu'il fût! Car ceux qu'il atteignait pouvaient, somme toute, invoquer l'excuse sentimentale : « J'ai épousé ma maîtresse parce que je l'aimais, sans me
soucier de savoir si elle était riche.
Eùt-elle été sans fortune, je ne 1 aurais pas moins épousée. »
Un sourire de sarcasme contracta ses lèvres, tandis qu il articulait intérieurement cette dernière phrase. ?^on, vraiment, Ghalonne aurait eu quelque peine à faire croire quil eût épousé Mme Ecksteiu sans ses millions ! Et Luxeuil donc, qu il oubliait, ce décavé de Luxeuil. qui faisait aujourd'hui si grande ligure, n'avait-il pas guetté, pour séduire et compromettre Mme Stoltz, le moment où le mari de cette grosse juive romanesque venait de subir sa deuxième attaque? » Entre ces hommeslà et ceux qui vendent leur nom à des courtisanes retraitées, la différence est
faible, concluait-il. Au fond, ils sont de même race. "
L'idée qu'on pourrait le confondre avec de pareils hommes, qu'il se confondrait de lui-même avec eux, le fit tressauter : » Non, cent fois non ! A ce prix-là, je n'épouserai jamais Mme Simier. De deux choses Tune : ou elle sera ma maîtresse, ou je ne la verrai plus. «
A trancher si résolument une question si fjrave, il éprouvait une satisfaction profonde, une sorte de joie stimulante et acre comme l'air marin dont il s'abreuvait la poitrine.
il continua sa promenade sur le pont, mais d'un pas plus rapide, s'appliquant à chasser de son esprit le débat qu'il venait de clore.
Les embruns commençaient à déferler par-dessus les basting^ages. La nuit tombait. Saisi par le froid, Morhange descendit au salon et s'installa pour lire pendant Tbeure qui le séparait du dmer.
Il lisait l'ouvrage d'un célèbre économiste américain, ouvrage plein de faits et de chiffres, où se mesurait la prodigieuse force d'expansion qui pousse les États-Unis aux aventures de la politique mondiale.
Absorbé dans sa lecture, il soulignait par instants, d'un coup de crayon, une formule ou un renseignement qu'il voulait retenir. Mais bientôt son attention faiblit. Les mots défilaient devant ses yeux, sans qu'il lui en restât aucune
idée. A la fin d'un chapitre, il ferma le livre presque machinalement.
Le coude appuyé sur le bras de son fauteuil, tournant sa moustache entre ses doigfts, il se surprit à murmurer : « Perdue pour moi... Mais alors un autre homme ne la prendra-t-il pas? "
La discussion, qu'il avait fermée d'un g^este si net l'heure d'avant, se rouvrait en lui spontanément. N'était-ce pas certain que Mme Simier tenterait un jour de refaire sa vie? Si elle ne la refaisait avec lui, ce serait avec un autre. Se fig^rait-il donc qu'elle s'ensevelirait, à cause de lui, dans un veuvag^e éternel?... Lorsque l'an prochain aurait mis fin à son deuil, elle retournerait dans le monde. On la rechercherait,
on la fêterait. Jeune, belle, libre, entourée de luxe, elle ne manquerait ni d'adorateurs ni de prétendants. L'un d'eux réussirait à lui plaire. Ils s'aimeraient. Amants ou époux, ils s'appartiendraient ! . . . Cette pensée le traversa comme une décharge électrique. Des images précises jaillissaient du fond de sa mémoire, lui représentant Mme cimier telle qu'il l'avait vue un soir, telle qu'il l'avait tenue dans ses bras. Il évoquait tout d'elle à cette heure inoubliable, — ses gestes frémissants et cabrés, ses épaules d'un grain si pur, ses prunelles qui paraissaient immenses, hallucinées, tant le désir et l'effroi les dilataient, le goût suave de ses lèvres, le contact frais de sa peau... Un autre
la verrait ainsi, un autre la posséderait ainsi, non plus seulement pour quelques minutes fuitives, mais pour une longue suite merveilleuse de jours et de nuits... Et comme elle oublierait vite le prédécesseur, lamant d'un soir, celui qui le premier pourtant l'avait comprise dans ses instincts de femme et son besoin damour! (Juand ils se rencontreraient, elle le reconnaîtrait à peine, et il assisterait au triomphe de son rival en témoin rageur, ridicule et impuissant. Tout son avenir sombrerait dans ce désastre.
Plusieurs fois, il se rtpcta son âge : « Quarante-six ans; jai quarante-six ans. » Lorsque Ion nest plus jeune, on n a plus le droit de se tromper: car
on n'a plus le temps de réparer. Or, voici que la fortune lui ménag^eait, aux confins de Tàge mùr, la chance d'être aimé une dernière fois. Et, par orgueil, il refuserait ! Quelle folie ! . . . Les perspectives de la vieillesse approchante se déroulaient devant son reg^ard, mornes, g^laciales, hideuses; il les considérait avec stupeur, comme s'il n'y eùtjamaissong^é.
Mais soudain un frisson le redressa, un long frisson tragique. Il se sentait la proie d une force irrésistible. Sa poitrine haletait. Il comprit qu'il entrait dans le grand amour.
La suite de son voyage, loin d'ap-
porter, comme il l'espérait, un dérivatif à ses divag^ations sentimentales, ne fit que les entretenir et les exag^érer.
A Paris, dans son cadre habituel, entre les couloirs de la Chambre et les salons du club, ses velléités romanesques demeuraient inoffensives. Sitôt qu'elles menaçaient de lentraîner, il les arrêtait net par un de ces sarcasmes cing^lants, par cette âpre moquerie de soi-même, dont il avait tant de fois déjà réprimé ses écarts d enthousiasme ou de sensibilité.
Mais, dans ce milieu nouveau, la solitude , le dépaysement, les longues heures de chemin de fer et de promenade favorisaient en lui le sourd travail de la passion, en sorte qu'il fut bientôt
sans défense contre les images qui l'assaillaient.
Mettant à profit les derniers beaux jours de l'automne, il avait parcouru le Canada et la rég^ion dos lacs. Après une visite aux cités industrielles de la Pensvlvanie et de 1 Ohio. il partit pour le Far- West. Quelques excursions de chasse le retinrent trois semaines dans les montagnes Rocheuses. Puis, d'une traite, il rebroussa chemin vers la Louisiane, d'où il se proposait de gagner, dernière étape, Cuba.
Le souvenir de Mme Simier l'avait suivi partout avec la ténacité d'une idée fixe. En vain s'efforcait-il de secouer cette obsession : elle ne le lâchait pas. Toujours ses réflexions le ramenaient
au même point : « C'est ma dernière possibilité d'amour. Après cette aventure, je ne compterai plus î . . . ^
Et toujours aussi la même conclusion : « Si je ne réussis pas à la reprendre, un autre ta prendra, un autre se fera aimer d'elle! » La pensée du rival inconnu qui l'évincerait le remplissait d'une rage confuse, dune sorte de haine animale. Une telle lassitude l'écrasait ensuite qu'il s'avouait vaincu : « A quoi bon lutter? J'en passerai par où elle voudra. . . Tout, plutôt que de la céder à un autre î . . . »
Dans les premiers jours de décembre, se trouvant à Gharleston, il songea qu'il ne pouvait se dispenser plus longtemps
d'écrire à Mme Simier. Depuis son départ de France, il ne lui avait pas donné sifjne de vie, craignant de n'être pas plus maître de sa plume qu'il ne l'était de sa pensée. Mais les plus simples convenances l'oblig^eaient de se rappeler au souvenir de la veuve, au moment où elle allait revivre les heures sinistres de Tannée précédente. L'indicateur à la main, il calcula qu'il devait expédier sa lettre le 6 décembre, s'il voulait qu'elle parvint pour la date funèbre du 14. Une coïncidence le frappa aussitôt, amenant sur ses lèvres un rictus : « Le 6 décembre!... Quel ironiste que le hasard ! . . . Pour me recueillir dans le souvenir de ce pauvre Charles, il faut que je choisisse l'anni-
versaire précis du jour où je lui ai pris sa femme ! » Si peu qu'il fût enclin au remords, le nom qu il venait de prononcer le remplit de tristesse et de pitié. Il eut honte de soi. Un goût amer imprégnait sa bouche.
Le <) décembre, il s'éveilla fébrile, morose, avec le besoin de sortir immédiatement et d'errer au hasard. Il remit d'heure en heure la rédaction de son épitre. L après-midi s'acheva sans qu'il eût même ouvert son encrier.
"Je télégraphierai la veille du bout de 1 an, se dit-il en manière d'excuse. Du moment que je fais acte de souvenir pour cette date, qu'importe la forme?
Et moins j'en dirai, mieux cela vaudra, »
98 LE POINT DHONNEUR
Le jour venu, il jeta précipitamment, sur une feuille de télégramme, deux phrases de condoléance banale et vague.
Par contre, la semaine suivante, après une grave délibération, il employa tout un soir à écrire cette lettre :
Ma chère amie,
Depuis de longs mois, volontairement, je ne sais plus rien de vous. Je ne viens pas cependant vous presser de parler.
C est vous seule qui choisirez votre heure.
Mais le temps qui passe et qui est notre maître à tous ne m'impose déjà plus la 7nême contrainte de silence. Et ce que f ai à vous dire, vous pouvez dès aujourd'hui r entendre.
Sachez donc que depuis un an je nai vécu que par vous.
Si f avais pu douter de mes sentiments, le voyage que f achève m'aurait .fixé.
Loin de vous et de mes occupations habituelles, f ai mesuré, comme par Veffet d'un recul, la place que vous avez prise dans mon existence et tout ce que vous représentez d'unique, de nécessaire, de vital pour moi. X en suis aîTivé au point que je tie conçois plus ma destinée sans vous.
Ces dernières semaines ont dû vous être si douloureuses et vous devez être encore si ébranlée, que f ai scrupule à vous en dire davantage.
Je serai de retour à Pans dans les premiers jours de février. Il me sera infini"
ment doux de vous revoi7\ N'ayant plus rien à vous apprendre sur moi, j'attendrai qu'il vous convienne que je vous parle de nous.
Mon voyage s'est bien passé, quoique je nen aie pas tiré tout le profit sur lequel je comptais. Le plus attachant des spectacles laisse froid, lorsqu'on a l esprit ailleurs. J'en ai cependant assez vu pour comprendre que cela ni eût passionné jadis , A vous,
MORHANGE.
Il était revenu! Il était là. devant elle, racontant son voyage! Elle Técoutait avec de la joie plein le cœur, avec une sorte d'ivresse éblouissante qui faisait par instant bourdonner les mots à son oreille.
Il s'exprimait d'un ton si animé, il semblait si heureux de revivre ses impressions, il évoquait, au hasard de la mémoire, tant de faits curieux ou saisissants, qu elle ne put s'empêcher de lui dire quand il eut fini :
— Mais comment m'avez-vous écrit
que votre voyag^e vous avait peu intéressé? Rien qu'à me le raconter, vous êtes tout vibrant.
Il resta une seconde interloqué par cette remarque, dont il sentait la justesse :
— Vous avez raison... Je ne sais comment vous expliquer. J'essaie de m'expliquer à moi-même... Il est certain que, sur place, j'ai mal joui des choses. Je reg^ardais, je notais, j'enregistrais, mais sans g^oùt, sans plaisir.
Pas une fois je ne me suis mis en route avec l'impatience d'arriver. Nulle part, je n'ai eu l'envie de m'attarder, encore moins de revenir. Nulle part, je n'ai éprouvé de ces impressions fortes, abondantes, excessives, qui sont le vrai
charme des voyages parce qu'elles nous font oublier tout le reste... J'avais l'esprit ailleurs. Il me semble que je viens seulement de comprendre l'intérêt prodigieux de ce que j'ai vu.
Elle rougit un peu, à cette dernière phrase. Il continua, sans lui laisser le temps de l'interrompre :
— Ce n'est pas la première fois, d ailleurs, que je constate cette disposition bizarre de ma nature. Il me faut l'éloignement et le souvenir pour voir clair en moi. Je ne sens tout le prix des choses qu'après que je les ai perdues... ou que j'ai failli les perdre.
Très émue, elle demanda en détournant les veux :
— Et quand vous retrouvez ce que vous avez failli perdre?
— Autrefois, j'avais comme une obstination mauvaise à le perdre encore.
Mais, depuis quelque temps, je suis si différent de ce que j'étais !
Sur cette déclaration, il se leva. Et changeant de ton, il dit :
— Mais je m'oublie auprès de vous! . .. Pensez-vous que votre mère soit chez elle aujourd'hui? Je voudrais aller lui porter mes hommages.
— Vous la trouverez certainement.
Elle m'a téléphoné ce matin qu'elle ne sortirait pas. Elle sera enchantée de vous voir; elle ma souvent parlé de vous.
LE POINT D»HONNEtlR 105
Du Cours-la-Reine. il se rendit rue de Penthièvre. où Mme Forcade le reçut avec empressement.
Au long de cette visite, il apprit tout ce qu'il lui importait de connaître sur Mme Simier. à savoir qu'elle avait passé l'automne et l'hiver dans une grande tristesse, dans un isolement taciturne et concentré.
Gomme il faisait déjà signe de s'en aller, Mme Forcade le retint, avec un peu de gène dans la voix. Après quelques circonlocutions, elle poursuivit :
— A vous, qui êtes pour ma fille un si parfait ami, je peux tout dire et je ne peux le dire qu'à vous. . . J'ai beaucoup étudié Marcelle dans ces derniers temps. Je Favais trouvée changée, quand elle
est revenue dOrchamps. Jamais je ne 1 avais vue si sombre et surtout si fermée. Plusieurs fois, j'ai essavé de la détendre en lui parlant de son chag^rin.
Elle s'est toujours dérobée. Une fois même, je l'avais surprise en larmes dans sa chambre. Aux premiers mots que j'ai voulu lui dire, elle m'a suppliée : « Ne me parlez pas ! Ne me parlez pas! '' Et je n'ai pu que la serrer dans mes bras. Mais je me suis demandé alors ce qui se passait au fond d'elle. Et je suis sure davoir compris...
Qu'elle en ait conscience ou non, elle souffre moins de ce qu'elle a perdu que de ce qui l'attend. Elle ne peut s'habituer à vn re seule. Et voilà pourquoi plus le temps s'écoule et plus elle est
triste. Il lui manque ce que ni moi, qui suis trop vieille, ni ses enfants, qui sont trop jeunes, nous ne pouvons lui donner, c'est-à-dire les grandes satisfactions du cœur, un sentiment partagé, l'intimité à deux. Certes, ma pauvre fille se récrierait si elle m'entendait. Mais, je vous le répète, je suis sûre de ne pas me tromper. . . Et c'est ainsi que je suis arrivée à me dire : « Il faudra qu'un jour elle se remarie. ;' Ne mapproiivezvous pas?
Il répondit avec l'apparence d'un calme parfait :
— Je conçois votre souci. La solitude continuelle est une lourde épreuve pour une jeune femme. Si donc Mme Simier rencontrait un homme
digne d'elle, ce n'est assurément pas moi qui la détournerais de l'épouser.
D'une voix moins ferme, car il était honteux de la question qui lui venait aux lèvres, il ajouta :
— Parmi les hommes quelle reçoit, en est-il un qu'elle vous ait paru distinguer?
— Vous connaissez les rares hommes avec qui elle est restée en relations : les anciens amis de Charles. . . Tous mariés, sauf cet excellent Bourgueil et le vieux Lucante, ces deux chiens fidèles, que nous pouvons considérer, n'est-ce pas?
comme hors de cause.
Il se fit un silence, entre eux, comme si l'un et l'autre hésitaient à s'engager plus avant sur ce terrain délicat. Ce fut
Mme Forcade qui, rassemblant son courage, poursuivit :
— Autant que je crois deviner les sentiments de Marcelle, je ne vois qu'un homme avec qui elle consentirait un jour à refaire sa vie. Je sais qu'elle a dans cet homme une confiance absolue. Elle a été profondément touchée de ce qu'il sest montré pour ses enfants et pour elle depuis qu'elle est veuve.
Et elle admire son caractère. . . J'ajoute qu'il m'inspire à moi-même autant d'estime que de sympathie. Aussi.
quand je m abandonne aux rêveries de mon âge, quand je pense que dans un avenir, prochain peut-être, je ne serai plus là, je sens monter du fond de mon cœur un souhait ardent... un souhait
dont je ne pouvais m'oiivrir qu'à vous.
Sur ces mots g:raves, elle s'arrêta.
Deux larmes perlaient à ses paupières.
Il reprit en souriant :
— Grâce à Dieu ! votre tendresse et votre appui ne sont pas près de manquer à Marcelle. Tout à l'heure encore, elle me disait que vous n'avez jamais été plus vaillante, plus active, plus libre de vos mouvements. Et je vous assure qu'en vous revoyant j ai été émerveillé de votre mine. Vos inquiétudes sont donc au moins prématurées... Je vous promets pourtant d'y réfléchir.
Ses réflexions furent brèves. Ce qu'il
venait d'apprendre n'était pas fait pour changer son parti.
Dans les confidences instructives de Mme Forcade, il y avait cependant un point troublant : l'insinuation de mariage. La fille raisonnerait sans doute comme la mère. La première fois qu'il la presserait de se rendre à son amour, elle lui répondrait : « Je suis libre, épousez-moi. " Une déclaration trop brusque, une instance trop vive provoquerait fatalement cette réponse. Il devrait donc ne s'avancer qu'à pas lents, à mots couverts, se montrer habile, patient, tenace, rusé. Pas de temps à perdre néanmoins. Tout devait être accompli avant que Mme Simier retournât s'installer à Orchamps. Et certes