‹ Le point d'honneurChapitre 4 sur 5 · I.A VKNGEAM.E -JHS · texte numérisé non relu

I.A VKNGEAM.E -JHS

écouter. G était un des plus jolis esprits féminins que j'aie rencontrés, un esprit personnel, vif, sérieux, remarquablement instruit. Avec cela, nulle affectation : un naturel parfait. Mais ce qui m'intéressait en elle surtout, c'était moins la finesse de ses aperçus que la maturité de son jugement. A certaines réflexions qui lui venaient, il était facile de voir qu'elle avait beaucoup vécu sur elle-même, beaucoup médité.

Le temps de ma villégiature m'aurait donc paru fort agréable, si je n'avais senti , chez d'Hauteroche , un continuel effort pour me dissimuler sa tristesse.

Un jour, après le déjeuner, il nous

quitta pour se rendre à rextrémité de son domaine, où une affaire de bornag^e devait le retenir toute la journée.

Je restai seul avec Mme d'Hauteroche. Nous parlions d art. Elle m'interrogeait sur la sculpture grecque, sur l'étude spéciale que j'en avais faite pendant mon séjour à l'École d'Athènes.

Tout à coup, elle me dit :

— Vous savez que je sculpte. Ed 10 son scultrice. Voulez-vous voir mes œuvres?

— J'ai le plus grand désir de les connaître. Mais je n'osais pas vous le demander. Il paraît que votre atelier est plus secret encore que le temple d'Isis!

Sans relever cette dernière phrase, elle reprit simplement :

— Venez.

Je la suivis au deuxième étage de la maison.

Pour ouvrir la porte, elle prit une clef fixée à sa châtelaine. Et ce détail me prouva qu'elle se réservait à elle seule l'accès du lieu.

Nous entrâmes dans un vaste et haut salon d'ang^le, à quatre fenêtres, peint en clair et sans décor.

Plusieurs installations y étaient ménagées. Dans un coin, le piano à queue et une bibliothèque de musique. Près de là, un bureau-écritoire, placé audessous d'une étagère où brillaient de jolies reliures. Tout à côté, une chaise longue et un grand vase de fleurs. Cette partie de la pièce, isolée du reste par

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un jeu de paravents, formait une sorte de boudoir.

Au delà, c'était le véritable atelier, avec des modèles de plâtre, des cartons de photographies, des ébauches, un fragment de marbre, un bloc d'argile.

Elle me montra quelques morceaux de nu, pour lesquels une jeune paysanne du village lui servait de modèle, et des compositions en bas-relief à sujet mythologique, une Andromède, une Daphné.

Je reconnus, dans ces travaux, de la facilité, une imagination élégante et plus réaliste qu'on n'aurait pu l'attendre d'une femme, et, malgré l'inexpérience de la facture, un très juste sentiment des effets plastiques.

Je la félicitai. Elle m'interrompit :

— Tout cela, ce sont des compliments. Je voudrais des critiques.

D'un air plus g^rave, plus intime, elle ajouta :

— Oui, soyez franc... si vous avez quelque amitié pour moi.

— J'ai tant d'affection pour Gérard, répondis-je, que je ne peux pas ne pas avoir beaucoup d'amitié pour vous.

Une rougeur légère lui monta aux joues. Sans lui laisser le temps de reprendre, je continuai :

— Cette amitié, je peux vous la prouver tout de suite, et mieux qu en vous parlant de votre sculpture... en vous parlant de vous.

Son visage exprima quelque surprise ;

mais elle me fit comprendre d'un g^este qu'elle m'autorisait à poursuivre. En même temps, elle s'assit sur un fauteuil qui était là, m'indiquant une chaise en face d'elle.

Je lui dis alors combien je trouvais désolant que deux êtres, aussi distingués moralement que son mari et elle, en fussent arrivés à de pareils rapports ; que je les sentais profondément malheureux Tun et l'autre, malheureux l'un par l'autre; que j'ig^norais et voulais ig^norer ce qui avait pu se passer entre eux; mais qu'il n'y avait pas de malentendus irréparables ni de griefs éternels; que l'entremise d'un ami facilitait bien des choses; que je me faisais fort d'amener d'Hauteroche à de

g^randes concessions le jour où je m'adresserais à son cœur; que toutefois je ne pouvais rien sans elle ; et je conclus en la suppliant de se prêter à une tentative de réconciliation.

Elle m'avait écouté impassiblement.

Aucun trait de sa figure ne remuait. Il m'était impossible de deviner l'effet que mon discours produisait sur elle.

Quand j'eus terminé, son premier mouvement fut de me tendre la main :

— Tout d'abord merci ! Je ne m'attendais certes pas à ce que vous venez de me dire ; je ne vous suis pas moins reconnaissante du sentiment qui vous inspire... Mais, avant de parler à mon tour, j'ai une question à vous poser : mon mari est-il au courant de votre

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démarche? Vous a-t-il demandé de la faire?... Répondez-moi sur votre honneur.

— Gérard ne se doute même pas que ridée ait pu me venir d'aborder avec vous un tel sujet. Je n ai pris conseil que de moi seul.

Elle enregistra cette déclaration, sans que rien encore dans son visag^e m'apprît pourquoi elle l'avait provoquée ni ce qu'elle en inférait. Après un silence où elle paraissait rassembler ses idées, elle prononça, d'une voix qui s'échauffait prog^ressivement :

— Si votre amitié veut s'employer pour moi, c'est dans un tout autre sens qu'elle doit ag^ir, car il n'y a pas de réconciliation possible entre mon mari

et moi. .. Vous nous croyez très malheureux 1 un et 1 autre. En ce qui concerne Gérard, c'est vrai : il est très malheureux. Mais il Ta voulu. Je parle de son malheur actuel. Pour le passé, il Ta depuis longtemps accepté, ou du moins il a fait comme s'il Tacceptait. . . Certains actes d'un homme équivalent à toutes les acceptations.

Elle détacha cette phrase d'un ton net, avec une fierté hardie et chaste.

Puis elle continua :

— Quant à moi, sincèrement, je ne suis pas malheureuse... Ce n'est pas que je n'aie, de temps à autre, des heures noires. Et cet atelier où nous sommes m'a vue souvent pleurer. Mais je vous assure que mes peines d'aujour-

d'hui, même la privation de mon fils, me semblent légères quand je les compare au martyre que j'ai enduré il y a quelques années. J'ai souffert alors tout ce qu'une femme peut souffrir. Deux fois, j'ai voulu me tuer. Enfin, comme on avait un moyen sur de me contraindre à tout, on m'a emmenée ici, où j'ai cru, dans les premiers temps, que j'allais devenir folle. . . Eh bien ! je suis sortie de cet affreux cauchemar! J'ai fini par juger très tolérable ma vie de prisonnière et d'exilée. C'est que j'ai fait, un jour, une découverte capitale.

J'ai découvert que, pour remplir l'existence, un but en vaut un autre, pourvu qu'il nous prenne l'âme entière. Du même coup j'ai trouvé la raison de vivre

qui me manquait. Aussi, maintenant, on peut faire de moi ce qu'on voudra.

J'ai contre le désespoir et l'abattement un remède souverain, fai un but! Et il est si passionnant qu'il me tient lieu de tout le reste... Dans ces conditions, vous voyez combien votre amitié s'ég^arerait à suivre son projet. Elle peut toutefois me rendre un grand service :

c'est de me rester fidèle et de me donner quelquefois un témoig^nage de souvenir.

Pendant ce discours, une volonté si forte émanait d'elle que je crus inutile de persister dans mon offre de médiation. Je me dérobai par quelques phrases vagues.

D'ailleurs, oserai-je l'avouer? je me

sentais pris d'admiration pour elle, et malgré moi je lui donnais raison. La magnifique vitalité de ses instincts rayonnait dans toute sa personne. Elle m'apparaissait ce qu'elle était vraiment : une créature d'exception, une àme indomptable et riche, capable de remplir les destinées les plus aventureuses comme les plus héroïques.

Pour rompre l'entretien, elle se leva de son fauteuil et affecta de me montrer quelques objets d art qui ornaient son atelier.

Au cours de cet examen, qui fut rapide, j'avisai le portrait d'un ravissant bébé, placé en vedette sur une table.

— C est mon fils, me dit-elle.

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Sur la même table, près d'un verre de Venise où baig^nait une orchidée, un chevalet supportait une aquarelle encadrée. Le tableau représentait une grande allée dans un parc, au déclin d'un jour d'automne. Leffet de mélancolie était un peu cherché, mais délicatement traduit. Sachant que Mme d'Hauteroche avait étudié la peinture avant de sculpter, je lui demandai :

— N'est-ce pas vous qui avez fait cela ?

— Oui ; c est un souvenir.

Le soir de ce jour-là, je fus long à m'endormir. Je remuai fort tard dans mon esprit les déclarations de Mme d Hauteroche. essayant vainement

de pénétrer tout ce que son langag^e, si clair sur certains points, avait g^ardé d'obscur et de sibyllin. Par exemple, pourquoi avait-elle voulu se tuer?...

Quel était ce moyen sûr qu on avait eu et qu on avait encore de la contraindre à tout? Par où la tenait-on? Est-ce par la menace d'un divorce, d un désaveu de paternité, qui Teùt déshonorée plus tard aux yeux de son fils?... Enfin quel était le but nouveau qu'elle avait assig^né à sa vie et qui lui tenait lieu de tout le reste? Une seule chose me semblait certaine, c'est qu en visant ce but, elle cherchait surtout à frapper mon ami.

Cependant, le terme de mon séjour approchait.

La veille de mon départ, je me promenais dans le jardin avec d'Jlauteroche, quand nous vîmes accourir un domestique.

Tout essoufflé, il nous raconta que Mme d'HauterocliC, ([ai était sortie en voiture, venait d'échapper à un g^rave accident. Les chevaux s'étaient emportés ; la Victoria s'était brisée contre un arbre; le cocher était à demi tué.

Elle, par miracle, n'avait rien. On attelait, en hâte, une autre voiture pour aller la chercher.

A cette nouvelle, d'Hauteroche fut secoué d une émotion terrible. La bouche crispée, les mains ^grelottantes, le visage blême, les cheveux mouillés de sueur aux tempes, il pressait de

questions le domestique. Puis il s élança comme un fou vers les écuries et sauta dans la voiture qui déjà était prête à partir.

Le voyant si bouleversé alors qu'il n'avait même plus lieu d'être inquiet, je lui offris de l'accompagner. Il me répondit :

— Non! Laisse-moi seul!

Une demi-heure plus tard, il revenait avec Mme d'Hauteroche qui n'avait reçu, en effet, qu'une légère contusion.

Il était encore tout tremblant et décomposé du choc moral qu'il avait reçu. Elle, au contraire, semblait non seulement indemne, mais radieuse.

Cn regard d'étrange satisfaction s'échap-

pait d'entre ses cils, et un orgueil de victoire souriait sur ses lèvres.

Je commençai à comprendre quel était son but.

Tout le secret me fut révélé quelques mois plus tard.

Un matin de décembre, j'étais installé à ma table de travail. On m'annonce d'Hauteroche. La dernière lettre que j'avais reçue de lui, et qui datait de peu de jours, ne me laissait nullement pressentir ce voyage. Jeus aussitôt l'intuition d'un drame.

Introduit dans mon cabinet, il resta plusieurs secondes sans pouvoir parler, les mâchoires serrées, la poitrine haletante. Puis un sanglot jaillit de sa gorge, et toute sa douleur s'é})ancha.

II s'était enfui brusquement de Montieri, après une scène violente avec sa femme. La vie commune leur étant impossible désormais, il était venu à Paris pour consulter un avocat en vue d'un divorce. Il répéta plusieurs fois :

— Je ne peux plus et je ne dois plus la revoir. J'ai trop souffert et je me suis trop humilié.

Me voyant dresser l'oreille à ce mot d'humilié, il s'expliqua :

— C'est vrai! tu ne sais pas, tu ne peux comprendre... Mais, à toi, je peux tout dire. Et puis j'ai besoin de vider mon cœur pour le soulag^er.

Il fit une aspiration profonde, comme pour reprendre souffle, et il continua :

— Tu te rappelles dans quels senti-

ments je me suis marié. J'adorais ma femme . Je n'avais qu'un rêve au monde : la combler de bonheur, lui rendre tout facile et délicieux. Je n'ai rencontré auprès d'elle que l'indifférence d'abord, puis la froideur, la contrainte, et bientôt un incompréhensible éloig^nement.

Plus je me montrais épris d'elle et plus elle se dérobait. Pourquoi? Je me torturais vainement à le savoir... Un jour, sans motif, elle s'est refusée à moi. Il n'y avait pas deux ans que nous étions mariés! J'ai cru à un caprice involontaire et passag^er, à quelque effet bizarre du nervosisme féminin. Et, la traitant un peu comme une malade, j'ai redoublé envers elle de tendresse et de ménag^ements. Dans ma fatuité naïve.

je n'ai pas eu un instant l'idée qu'elle aimât un autre homme. Si absolue était ma confiance en elle que j'ai même pensé lui être secourable en me séparant d'elle pendant quelque temps.

J'avais précisément des travaux à surveiller dans ma propriété de Noailhac : je partis en plein hiver; mon absence dura six semaines... A mon retour, je la trouvai toute pareille, du moins dans sa manière d'être avec moi ; car, en elle, il y avait quelque chose de nouveau :

une inquiétude sombre et secrète que je voyais grandir chaque jour dans ses yeux... Peu après, un matin, elle entre dans ma .chambre et elle me déclare qu'elle est enceinte . Ce que j 'ai dû éprouver à ce moment-là, je ne m'en souviens

pas... non, en vérité, pas plus qu'on ne se souvient d un coup de sang^. Je n'ai g^ardé qu'un souvenir exact, ineffaçable celui-là, son imagée, à elle. Toute droite devant moi, les yeux bagnards, pâle comme son peignoir, elle semblait attendre que mon poings s'abattit sur elle... Quand je fus en état de parler, je n'eus d'abord qu'une pensée, la première pensée que la jalousie éveille chez les mâles : lui arracher le nom de son amant. Mais, rien! Ni par violence, ni par prière, je n'ai rien pu obtenir d'elle! De sorte qu'aujourd hui encore je ne sais pas, quel est le père de mon fils î . . . Alors, j'ai voulu la répudier. Je pouvais la déshonorer à jamais en désavouant la paternité de lenfant qui

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allait naître. Les dates étaient là, précises, accablantes, indiscutables. Mais jai eu pitié d'elle et, plus encore peutêtre, de moi. Oui, de moi; car malgré sa faute, malgré son indignité, je Taimais toujours éperdument. Tout plutôt que de renoncer à elle ! . . . Je T emmenai donc faire ses couches à Noailhac, et, pour l'empêcher de revoir dans l'avenir l'homme qui l'avait perdue, je rompis mon installation à Paris. Un fils naquit d'elle! Devant ce petit être sorti de sa chair et qui n'était pas de mon sang, je connus un supplice nouveau, un supplice atroce et mortifiant. Après un an dune souffrance de chaque minute, je pris un parti radical : j envoyai l'enfant chez sa grand mère maternelle et je

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m'expatriai... Je fondais uu dernier espoir sur ce dépaysement. L espoir est si tenace, lorsqu'on aime! J'imag^inais qu'à force de douceur, de patience et de fermeté, je finirais par reconquérir ma femme et que nous pourrions, à la longfue, nous réconcilier dans l'oubli du passé. Les premiers temps de notre séjour à Montieri furent une épreuve terrible pour elle. Cependant elle acceptait sans hésiter la vie sévère que je lui imposais. Pas une fois je ne 1 ai entendue se plaindre ni murmurer. Sa puissance de mutisme avait quelque chose d'effrayant. Mais elle dépérissait à vue d'œil et elle payait par d'affreuses mig^raines la tension morale où elle vivait <:oritinuellement. Par commisération, je

lui avais laissé se créer, sous prétexte de sculpture, un coin de retraite où je ne pénétrais pas. Elle s'enfermait là chaque après-midi, avec ses pensées.

Je voyais bien le dang^er de cette méditation quotidienne : je la lui concédais néanmoins, comme un répit pour ménag^er ses forces... Mais voici qu'un jour, après une crise de chagrin comprimé qui avait paru la terrasser, je constate en elle un changement singulier. On aurait dit une convalescence, une rénovation. Cette métamorphose coïncidait avec le retour du printemps, qui est d un charme indicible en Toscane. Elle ne restait plus obstinément cloîtrée dans son atelier : elle acceptait de se promener à cheval avec moi ; elle

semblait s'intéresser à mes travaux ag^ricoles ; elle consentait même à recevoir quelques personnes du voisinag^e.

avec qui je n"a^ais pu me dispenser d'entrer en relations. Et, dans ces menus faits, je \ ovais 1 indice d'un travail plus profond, les symptômes précurseurs dune entière ^^uérison. Cn soir, j osai franchir la porte de sa chambre, et je me jetai sur son lit dans un vif élan de tendresse et de pardon. Elle ne répondit rien, mais elle ne se défendit pas. Quand je la quittai, un espoir immense me g^onllait le cœur ! . . . Imbécile que j "étais, je ne voyais pas que je venais de me faire prendre au piégée! A partir de ce jour, elle a mené contre moi une entreprise diabohque.

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Peu à peu, j'ai dû reconnaître que ses sentiments à mon ég^ard restaient les mêmes, aussi hostiles, aussi haineux, et que son attitude nouvelle n'était qu'un moyen d'exaspérer mon amour afin de m'en faire souffrir davantag^e.

Avec quelle adresse, quelle fertilité de ressources, elle a poursuivi ce plan ! . . . Tout ce qui pouvait la rendre plus séduisante à mes yeux, elle l'a mis en œuvre. Et d'abord, l'éternel artifice des femmes : la toilette ! Quand nous vivions à Paris, elle était renommée pour le cachet de ses robes, de ses chapeaux, de ses moindres arrang^ements. Très sensible moi-même à l'élég^ance féminine, je ne lavais que trop encouragée dans ce (joùt dang^ereux. Mais depuis

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que nous vivions à Montieri, elle s'habillait de la façon la plus austère, ne portant que des costumes de teinte sombre, sans ornements, sans bijoux, comme lorsqu'on prolongée un deuil.

Bientôt, je Tai vue reparaître en robes claires, en déshabillés souples et soyeux, qu'elle faisait venir de Florence ou de Paris. Et, reprenant aussi Tusag^e des parfums, elle les variait à plaisir pour que j'eusse l'odorat sans cesse occupé d'elle. En même temps que de ses attraits physiques, elle tirait parti du grand charme qu'elle a dans lesprit. C'est pour cela seulement, c'est pour avoir l'occasion de briller devant moi qu'elle s'est montrée soudain si hospitalière à nos relations de voisinage. Toi qui as

souvent causé avec elle, tu sais comme elle a Tintellig^ence ouverte, la pensée fine et prompte, la mémoire joliment ornée. Chaque fois qu'il y avait un tiers entre nous, elle déployait toutes les grâces de sa parole, qui ensuite me faisaient paraître d'autant plus pénible son mutisme habituel.. D'ailleurs, elle ne tarda guère à rendre ce mutisme éloquent. Par mille manières, elle trouva moyen de me faire entendre quelle n avait, dans la tète et dans l'àme, quune seule pensée, toujours la même,, la pensée de U autre, la pensée du bandit qui me la prise et dont je ne sais même pas le nom ! . . . Auparavant, lorsqu'elle voulait s'adonner à ses honteux souvenirs, elle avait au moins la

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décence de se cacher de moi, d'aller senfermer dans son atelier. Maintenant, avec un cynisme inouï, elle affichait sous mes yeux l'idée obsédante qui lui ronfj:eait le cœur. Tantôt c'était le soir, après diner, pendant que nous étions installés sur la terrasse qui est au bout du jardin. Assise à côté de moi, les mains jointes autour du genou, obstinément taciturne, elle scrutait dun reg^ard absorbé les lointains vaporeux du Val d'Eisa. J "aurais pu croire qu'elle subissait inconsciemment le charme poétique de la nuit. Mais soudain un frisson la secouait aux épaules, son souffle se précipitait et des larmes coulaient sur ses joues. Sans plus se soucier de moi que si je n'étais pas là,

elle revivait ses émotions adultères^ son passé (rimpudeur et de trahison.

D'autres fois, c était pendant nos promenades à cheval. Tout à coup, je la voyais s'animer dune étrangle ardeur, s'élancer d'un tel g^alop que je pouvais à peine la suivre, et. les yeux électrisés, les narines vibrantes, de la folie dans le regard, s abandonner effrontément à sa frénésie d amour. Ainsi, partout et sans cesse, je sentais entre elle et moi 1 imagée de Vautre, cet autre quelle ne voit plus, dont je suis sur quelle ne sait plus rien, mais à qui elle continue d'appartenir par toutes les puissances de son àme et tous les souvenirs de sa chair. Ce qui est affreux, c'est que jamais elle n"a été si belle!

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Les idées vindicatives qui liabitent dans sa tête lai font comme une parure qui ne la quitte pas. Ses yeux ont par instant léclat cruel dun joyau magique. . .

Mon supplice est de chaque heure et sans répit. La nuit même, je suis jaloux d elle, jaloux de son sommeil à cause des rêves que je lui attribue, jaloux de ses insomnies à cause des réflexions dont je la devine obsédée. Quelquefois, le matin, je la vois sortir de son cabinet de toilette avec une démarche alan- .«juie, les yeux cernés, les paupières lourdes, les pupilles énormes. Elle est effrayante alors de séduction impure!

Et quand jimag-ine les égarements de pensée qui lont mise dans cet état, je sens comme des ^outtes dacide bru-

laiit qui me tombent sur le cœur...

Mais j "arrive enfin à ce qui m'amène ici et tu vas comprendre pourquoi je ne veux ni ne dois plus la revoir. Il y a quatre jours, j'ai failli la tuer! Oui, tu entends bien; la tuer. C'était la nuit. Plus exaspéré que de coutume par ma souffrance, incapable de fermer les yeux, j'avais sauté à bas démon lit. Et, sans motif, sans but, par une impulsion aveugle, j'étais entré à pas de loup dans sa chambre. Gomme elle avait l'habitude de dormir les rideaux ouverts et qu'il y avait (^rand clair de lune, la pièce était inondée de clarté. Son visag^e se détachait en pleine lumière sur les draps, au milieu de ses cheveux défaits. Elle dormait le sourire sur la bouche,

avec une physionomie détendue, sereine, heureuse, que je ne kii connaissais pas. De temps à autre, ses lèvres esquissaient un léguer mouvement, comme si elle parlait en song^e. Je la contemplais dans une sorte d'hallucination effarée.

Un geste qu'elle fit m'arracha brusquement à mon extase. Elle s'étirait de toute la long^ueur de ses bras ; un grand soupir lui sortit, en même temps, de la poitrine, et je vis sa figure se pâmer 1 A cette vue, le sang^ me jaillit aux veux. Suffoqué de colère, je sentis gronder en moi une envie folle de me précipiter sur elle, de la serrer à la gorge. de la tuer avec son infâme secret. Mon émotion était si violente que je dus m'appuyer à, la muraille pour ne pas

tomber. J "entendais mes fibres intérieures craquer comme le bois qui travaille. Et je percevais chaque battement de mes artères sous mon crâne comme des coups de marteau. Je trahis sans doute ma présence par quelque bruit, car elle s" éveilla et me reconnut. Qu'advint-il alors? Ici, je n'ai plus la force de parler. Je n'oserai jamais te dire à quel degré de sauvagerie et d'humiliation je suis tombé. Sache seulement que, cette fois encore, ce fut elle qui triompha... Maintenant, tu comprends que je ne veuille plus et surtout que je ne doive plus la revoir. Je me suis trop avili. S'il me reste la moindre dignité, je dois me séparer d'elle irrévocablement et sans délai. Après quoi,

je disparaîtrai. J'irai attendre, je ne sais où, ma délivrance finale. Je te jure que, de toute mon âme, j aspire à la mort!

Arrivé au terme de cette lamentable confession, il san^jlota désespérément.

Je ne pus que le serrer dans mes bras. En présence d une telle misère, je concevais trop bien la dérisoire vanité des raisonnements et des exhortations.

Lorsqu'il se fut un peu calmé, nous examinâmes les mesures pratiques et urgentes qu il avait à prendre.

Je ne le quittai pas ce jour-là ni les jours suivants. Il engagea immédiatement une instance en divorce.

Mais chaque matin je le trouvais plus sombre, plus abattu. Il témoignait cependant une grande bâte d'accompHr

les premières formalités de procédure, comme s il voulait se couper à luimême toute retraite.

Un soir, ne lavant pas vu de la jouinée, je reçus de lui une lettre qui me causa plus de tristesse que de surprise : il m'expliquait en termes embarrassés que, voulant faire une suprême tentative de raccommodement, il repartait pour Montieri.

Des semaines sécoulèrent. pendant lesquelles il me laissa sans nouvelles de lui.

Vers les premiers jours de mars, j aperçus dans mon courrier une enveloppe bordée de noir et affranchie d'un timbre italien : lécriture, élég^ante et ferme, m'était inconnue.

J'ouvris. La sig^nature me fit sursauter. Mme d Hauteroche m'annonçait la mort de son mari, tué accidentellement à la chasse. D'après les détails qu'elle donnait, raccideyit m'avait tout l'air d'un suicide. D'Hauteroche était sorti de grand matin pour chasser dans les bois, accompag^né d'un seul g^arde.

Ayant posté cet homme à l'entrée d'un fourré très broussailleux, il s'y était eng^agé en se frayant une voie avec la crosse de son fusil. Après une détonation, le (jarde, n'entendant plus remuer son maître, avait suivi sa piste jusqu'au bord d'un fossé où le malheureux gisait, la poitrine déchirée, tué sur le coup. Mme d'Hauteroche terminait sa lettre par quelques mots affligés

d'une mesure parfaite ; elle m'annonçait enfin qu'elle allait se retirer chez sa mère, dans le Jura.

Si convenable que fût le ton de cette lettre, je n'y répondis pas. Les dernières indulg^ences que, malg^ré moi, je gardais encore pour Mme d Hauteroche venaient de se chang^er en invincible horreur. Je ne sais ce qu'est devenue cette furie vengeresse.

Quand Tarchéologue eut achevé son récit, les auditeurs échangèrent leurs impressions.

S'adressant à Mme Lancrey, qui seule demeurait silencieuse, perdue en

de vag^ues réflexions, le romancier Préfailles déclara :

— L'histoire que vient de nous raconter Vilbreuil ne m'étonne pas. Elle n'en est pas moins significative; elle me confirme dans la pensée que les femmes nous sont de beaucoup supérieures pour l'art d'imaginer et surtout de conduire une vengeance. Elles y apportent un esprit de suite, une fertilité d'invention, une énergie implacable et tenace, un instinct naturel de malfaisance et de férocité, par où elles nous dépassent infiniment.

Mme Lancrey répondit, avec un sourire :

— Merci de l'opinion que vous avez de nous. Mais, au risque de la jusliPier,

je VOUS avouerai que je ne trouve pas l'aventure de Mme d'Hauteroche si admirable. Elle aurait pu se venger beaucoup mieux et à moins de frais.

— Gomment donc?

— Par r indifférence. Inspirer de la haine à une femme, c'est encore assez flatteur pour un homme épris. Mais ne plus compter aux yeux de cette femme, être aboli de son cœur et de son souve» nir, n avoir plus la moindre action sur elle, se sentir aussi impuissant à la rendre heureuse qu'à la faire souffrir, — voilà le vrai supplice pour l'orgueil masculin. Car, n'est-ce pas? l'homme n'aime jamais qu'avec son orgueil.

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