‹ Le point d'honneurChapitre 3 sur 5 · LE POINT D'il ON N EL' Il · texte numérisé non relu

LE POINT D'il ON N EL' Il

ce n'était pas trop de trois mois pour rétablir son ascendant sur elle, l'amener au degré d'ivresse et de vertige qui la lui avait déjà donnée une fois.

L'odieux de ce calcul ne l'arrêta qu'une minute. Il se justitia aussitôt par cet argument : ^ Sauf mon honneur, je ne sais ce que je ne lui sacrifierais pas. Je mourrais pour elle sans effort J'ai donc le droit de la prendre tout entière, puisque je suis à elle tout entier. »

Il déploya dans ce rôle équivoque un art supérieur, fait de prévenances, de discrétion et d'autorité. S'interdisant toute parole qui pût alarmer son amie, attentif à ne jamais laisser leurs entretiens dévier au sentiment, il réussit

pourtant à lui prouver qu'elle était sa pensée unique et qu'il se donnait à elle définitivement. Il Fallait voir plusieurs fois la semaine, il s'occupait de ses lectures, il la conduisait de temps à autre à un concert, à une exposition.

Il pénétrait ainsi de plus en plus dans son intimité, ne perdant jamais de vue son prog^ramme, considérant chacune de leurs rencontres comme une étape qui le rapprochait de son but.

Elle trouvait une douceur indicible à cette forme nouvelle de leurs relations. Sa peine était donc finie! Son existence allait donc se refaire ! La vie lui semblait transposée. Le monde lui apparaissait plus vaste, le destin plus clément, l'air plus savoureux. Une joie

délicieuse la baig^nait, illuminant le tour de ses yeux, satinant ses joues.

Or, vers la fin de mars, elle prit un refroidissement, avec des frissons, de la fièvre et un point de côté. Une pneumonie se déclara.

Brusquement séparé d'elle, Morhang^e vécut dans une inquiétude qu'il jug^eait lui-même excessive, déraisonnable, sans pouvoir cependant la dominer. Les idées les plus sombres l'assiég^eaient.

Chaque matin, sitôt levé, il allait prendre des nouvelles de son amie. Un besoin de sortir et de remuer le chassait de son logis tout le reste du jour, l'empé-

chait de se fixer à aucun travail et de se

plaire nulle part.

Un soir, il revint du Cours-la-Reine

bouleversé. L'état de Mme Simier sag-

g^ravait : sa fièvre s'élevait, ses forces

diminuaient; sa mère ne la quittait

plus.

Invité à dîner ce soir-là, il se dégagea

sous un prétexte et s'enferma chez lui.

« Mon Dieu? se répétait-il, si elle allait mourir!... » Un flot de tendresse et de pitié lui gonflait la poitrine. Aucune des femmes qu'il avait cru aimer jadis n'avait ainsi remué son cœur. Des larmes lui montaient aux yeux; il n'éprouva nulle honte à leur donner libre cours.

Mme Simier se rétablit enfin. A peine

116 LE POINT DHONISEUR

convalescente et retenue encore au lit, elle désira voir Morhange.

On rintroduisit dans une vaste chambre aux tentures pâles où les stores abaissés atténuaient la lumière.

Appuyée, presque assise, contre ses oreillers, la jeune femme raccueillit avec un sourire ému, en lui tendant les deux mains. Il frémit jusqu'aux moelles à presser entre ses doig^ts les paumes soyeuses.

Après qu'elle lui eut donné quelques détails sur sa santé, il dit :

— Vous avez été pour moi un souci de chaque jour et de chaque minute.

Ma pensée ne sortait pas de cette chambre.

— Oui, je savais que vous veniez

tous les jours prendre de mes nouvelles. Et cela m'était très doux... si doux qu'un soir j'en ai pleuré.

— Pleuré !.. Pourquoi?

— Parce que ce soir-là je me sentais plus mal. J'étais brûlée de fièvre, et ma respiration devenait si pénible que je voyais le moment où je ne respirerais plus. J'ai cru que j'allais mourir. Mais j'ai voulu être courageuse, et jai fait le compte de tout ce qu'il me faudiait quitter. Alors... Alors...

Une émotion violente la gagnait; son souffle haletait. Il 1 empêcha doucement de poursuivre :

— Ne m'en dites pas plus. J'ai compris... Ménagez vos forces. Pour aujourd'hui, vous avez déjà trop parlé. Nous

causerons de cela quand je reviendrai vous voir... bientôt.

— Oh non 1 >'e partez pas déjà !

— Soit 1 Je reste encore un instant, mais à la condition de nous taire.

Assis près d'elle, un coude sur le bord du lit et la tête posée contre la main, il la contemplait silencieusement.

C'était la première fois quelle soffrait à lui sous un aspect si intime et si abandonné. Le décor féminin de la chambre, la lumière voilée que tamisaient les^stores. le parfum d'iris qui émanait du couvre-pied comme dun sachet, la simplicité de la coiffure qui semblait plutôt épandre les cheveux que les contenir, les formes charmantes du

corps devinées libres sous les draps, tous ces détails éveillaient en lui une volupté subtile, rêveuse, jamais encore éprouvée.

Elle non plus ne se souvenait pas davoir jamais éprouvé rien de pareil.

Un fluide infiniment suave coulait dans ses veines, se propa^^eait aux plus secrètes profondeurs de son être.

Après quelques minutes de ce colloque muet, qui les donnait l'un à l'autre si entièrement, Morban^^e se leva pour partir. Elle se dressa un peu, ouvrit les bras dans un geste ravissant et tendit son front pour qu'il y posât un baiser.

Lorsqu'il revint deux jours plus tard.

elle le reçut au salon, sur sa chaise longue. Sa mère lui tenait société.

— Quelle surprise, dit-il! Déjà levée? Vous voilà donc guérie?

— Oui, je vais beaucoup mieux. Le mauvais rêve est fini. Maintenant je vois tout en rose.

Mme Forcade l'interrompit :

— Vous nous trouvez toutes les deux enchantées d'une décision que nous venons de prendre, sur le conseil de la Faculté. Nous allons passer six semaines au lac de Gôme. Nous partirons dans une dizaine de jours. J'ai écrit ce matin pour louer une villa qu'on nous a signalée à Lenno, près de Gadenabbia.

Nous y serons plus tranquilles qu*à l'hôtel.

— Excellente idée ! Vous avez d'ailleurs choisi un des plus beaux points du lac. La villa est-elle au bord de Teau?

— Non, un peu sur la hauteur, à micôte ; elle est mieux abritée du vent. C'est pourquoi on nous l'a recommandée. Marcelle pourra ainsi rester toute la journée dehors. . . Mais savez-vous ce que vous devriez faire?

— Et que puis-je faire pour vous?

— Eh bien ! vous devriez venir nous voir. C'est moi qui vous invite.

Pris de court, il hésitait à répondre.

Elle insista :

— Venez pendant les vacances de Pâques . La Chambre sera en congé, Paris sera vide. Nous ne vous retien-

drons que peu de jours, et vous nous ferez grand plaisir à toutes deux.

— Vraiment, je ne serai pas indiscret?... Alors, j'accepte sans plus de façon et je vous remercie cordialement.

Quand le bateau à vapeur eut doublé le promontoire de Lavedo, le villa^je de Lenno apparut tout à coup, baigné dans une lumière vibrante et argentée qui semblait émaner à la fois du ciel et du lac. Après un remous, la machine stoppa. Un groupe de paysans et d'oisifs encombrait l'entrée de la passerelle. A quelques pas en arrière, Morhange aperçut Mme Simier qui était venue l'attendre.

Il ne doutait pas qu'elle ne fût là; il ne fut pas moins surpris quand il la re-

connut, tant elle lui sembla changée d'aspect dans sa toilette claire qui contrastait avec le grand deuil sous lequel, depuis dix-huit mois, il s'était habitué à la voir. Elle portait une robe souple de linon blanc qu'un large ruban noir serrait à la taille. Un grand chapeau de paille, noir aussi, projetait sur le haut de son visage une ombre veloutée.

D'une main, elle s'appuyait sur son ombrelle; de l'autre, elle tenait un bouquet de cyclamens. Une grâce neuve, la miraculeuse fraicheur des convalescences et des résurrections, la transfigurait. 11 eut l'impression d'une autre femme, d'une belle étrangère qui serait venue au-devant de lui.

— J'ai voulu, dit-elle en s'avançant,

VOUS recevoir moi-même à l'entrée de ce merveilleux pays.

— Oh! oui, merveilleux! Depuis Gôme, je navigue dans une féerie de lumière. Mais d'abord parlons de vous.

Quelle mine superbe vous avez !

Ces quinze jours de repos dans la nature italienne l'avaient en effet retrempée corps et âme, comme eût fait un grand bain de bonheur.

— C'est vrai, dit-elle. Mon séjour ici m'a rétablie complètement. J'ai retrouvé toutes mes forces; je peux marcher une heure sans me fatiguer. Vous verrez les belles promenades que je vous ferai faire. Pour commencer, je vais vous conduire à pied jusqu'à notre villa .

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Se tournant vers le domestique qui l'accompagnait, elle donna des ordres pour les bagag^es, et ils se mirent en route.

Le chemin s'eng^ageait, étroit et montueux, entre des murs tapissés de pariétaires, couronnés de lauriers-roses et de figuiers. Par moment, une échancrure découvrait le lac, dont la surface onduleuse miroitait au soleil comme une moire argentée. Au fond, très loin, les collines de Varenna et la presqu'île de Bellaggio se voilaient d'une vapeur de nacre.

Ils avançaient lentement, s'arrêtant à chaque point de vue pour l'admirer.

Mme Simier avait pris le bras de son ami. Une égale douceur les pénétrait à

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se sentir l'un près de l'autre dans ce paysage voluptueux qui a vu tant de romans naître et tant de romans s'achever. La jouissance de la minute présente s'avivait en eux par la perspective de l'inconnu troublant où ce jour marquait leur entrée. Ils échangeaient d'insig^nifiantes paroles, comme s'il leur suffisait d'entendre le son de leur voix : « L'air est d'une pureté exquise... Cette vue est incomparable... Les glycines embaument. »

Ils atteignirent bientôt la grille de la villa. Une allée de chênes-verts conduisait à la maison. Le jardin, accroché au flanc de la montagne, étalait sur quatre assises de terrasses ses tapis de gazon, ses plates-bandes fleuries, ses massifs

de feuillage aux verdures puissantes et lustrées.

Mme Forcade, entourée des enfants, attendait le voyageur sous une véranda qui s'ouvrait au rez-de-chaussée en face du lac. Elle lui fit un cordial accueil :

— Soyez le bienvenu, cher monsieur.

Il ne nous manquait ici que votre présence. Nous n'avons maintenant plus rien à désirer.

Durant plusieurs jours, Morhange et Mme Simier connurent là une intimité sereine qui leur semblait d'autant plus douce qu'ils n'en parlaient pas. L'un et l'autre, comme d'un accord tacite, s'abs-

tenaient de toute parole qui eût dressé devant eux l'inquiétant problème du lendemain.

Il était là depuis près d'une semaine, quand une promenade en bateau les entraîna vers la rive orientale du lac. Abrupte et déserte en ce parag^e, la côte ne s'infléchissait que sur un point, où l'on distinguait une habitation cachée dans la verdure à l'ombre des rochers qui la surplombaient.

— Pour demeurer là, dit Morhang^e, il faut vraiment aimer la solitude...

Regardez ! L'accès de cette villa est impossible par terre; car je ne vois pas comment on pourrait descendre de ces rochers. Et, par le lac, il faut bien trois quarts d'heure de barque pour gagner

la plus proche escale des bateaux à vapeur.

— Oui, c'est tout à fait un site de roman, un vrai réfugie d'amoureux.

Le batelier, intervenant, leur conseilla de visiter la villa. Le jardin, affirmait-il, valait à lui seul la visite; il n'était pas g^rand, mais c'était un des plus beaux du lac.

Ils abordèrent au pied d'un môle à balustres. Un jardinier vint leur ouvrir la grille.

Dès leurs premiers pas, ce fut un ravissement.

Serré dans une anfractuosité de la montagne, dans une sorte de vallon sans issue, le parc déployait autour du logis une admirable parure de plantes

précieuses, empruntées à la flore de tous les climats. Des statues, des vasques de marbre se détachaient çà et là dans la verdure. La maison, hermétiquement close, disparaissait presque sous les rosiers g^rimpants. L'ordre et le soin minutieux qui régnaient dans toute la propriété donnaient à croire que le maitre était là ou quil allait arriver.

Morhang^e demanda au jardinier qui les accompagnait :

— A qui appartient cette villa ?

L'homme répondit par des explications vagues qui semblaient en cacher d'autres. Mais l'insistance gracieuse de Mme Simier finit par lui délier la langue. Avec l'aisance d'élocution qui est

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naturelle aux grens de sa race, il raconta riiistoire de la demeure solitaire dont il était le gardien. Un lord inglese l'avait achetée dix ans plus tôt ; il avait dépensé prodigalement pour restaurer la maison, relever les terrasses, refaire le jardin, accumuler dans cet espace étroit toutes les ressources décoratives de lart et de la végétation. Puis, 1 œu^ vre à son g^ré, il avait amené une jeune femme hellissima e hiondissima, son épouse ou sa maîtresse? — On n'aurait pu le dire ; car il n'avait auprès de lui que des serviteurs engagés depuis peu, comme sil avait délibérément rompu tout lien avec sa vie antérieure. Ils avaient demeuré là deux ans, d'un séjour continu, ne recevant jamais de

visite, se suffisant à eux-mêmes, absorbés par Tadoration qu'ils avaient Tun de l'autre. Mais un jour, après une brève maladie, la jeune femme était morte.

Fou de douleur, il avait voulu lensevelir dans ce coin de terre où ils avaient été si heureux ; la loi italienne s y était opposée. Alors, il l'avait transportée dans son pays d'orig^ine, en Ecosse, et c'est là qu'il vivait depuis, tout près de sa tombe. Mais il tenait à ce que la villa qu'il n'habitait plus restât hospitalière, embaumante et fleurie comme au temps où elle abritait son bonheur; il s'en occupait avec autant de minutie que s'il eût été sur place. Chaque automne, au retour de l'anniversaire funèbre, il y venait passer quelques

jours. Puis les volets de la maison se refermaient et, jusqu'à l'automne suivant, ne se rouvraient plus.

Ayant achevé son récit, le jardinier laissa les deux visiteurs errer seuls à travers le parc.

Mme Simier, tout émue par ce qu'elle venait d'entendre, soupira :

— C'est donc vrai qu'une femme peut être aimée ainsi?

— Je ne l'aurais pas cru autrefois, dit-il à voix basse, car l'aveu lui coûtait. Je n'avais pas assez de ricanements et de pitié pour ceux qui endossaient de pareilles histoires. Aujourd'hui, c'est autre chose!... Depuis quelque temps d ailleurs, je ne me reconnais plus. Tout est changé en moi.

Comprenant qu'il voulait parler, espérant qu'il allait enfin s'ouvrir, elle prit son bras et l'entraîna doucement vers une allée en charmille, bordée de lauriers-roses au travers desquels on entrevoyait le lac.

Autour d'eux, l'après-midi s'achevait dans une quiétude lumineuse qui donnait l'illusion de l'été. Sur le ciel, d'un bleu de saphir, des filaments de nuées diaphanes vog^uaient çà et là. Et^ par instants, des souffles subtils s'élevaient du jardin comme si on y avait secoué des voiles parfumés.

— Continuez, je vous supplie, murmura-t-elle. Montrez-moi un peu de confiance î Dites-moi votre pensée tout entière! Retrouverons-nous jamais un

tel cadre pour nous parler à cœur ouvert?

Une volupté aig^uë le pénétrait de la sentir, si aimante, se presser contre lui. A chaque pas, le balancement de sa jupe rythmait d'un bruit de feuilles froissées les mots qu'elle disait.

Il répondit à son appel aussi pleinement qu'elle le souhaitait; il s'épancha en tout abandon.

D'abord, il raconta l'évolution sing^ulière qui avait commencé en lui à l'époque où elle était devenue veuve, et que le voyage d'Amérique avait achevée. Il confessa l'homme égoïste et corrompu qu'il était jadis, le fond d'orgueil, de scepticisme et de cruauté qui avait marqué chacune de ses expé-

riences sentimentales. A mots rapides, en allusions brèves, il résuma son passé, — toutes ses liaisons finies dans le dég^oùt, la haine ou l'ennui; des rancunes féroces; des jalousies dévorantes; des représailles indignes ; des réconciliations charnelles plus affreuses encore que les ruptures ; un mépris implacable des autres et de soi-même; tous ses souvenirs d'amour semblables à ceux d une ivresse mauvaise ; aucune date sereine, aucun réfugie lumineux dans la mémoire... vSa voix s'entrecoupait. Il semblait avoir peine à poursuivre. Elle lui dit, en se serrant davantage contre son bras :

— Mon pauvre ami, comme je vous plains ! Quelle misère a été la vôtre !

Et c'est de m'avoir connue qui vous a changé si complètement?... Pouviezvous rien me dire dont j aie le droit d'être plus heureuse et plus fière?

— Non, attendez. Je ne vous ai pas tout dit. L'homme que je viens de vous dépeindre, c'est celui qui vous a aimée d'abord et c'est à cet homme-là que vous vous êtes donnée... Oui, je vous ai aimée avec ce qu'il y a de pire en moi. Je ne vous ai poursuivie que parce que je vous devais plus de respect qu'à toute autre. S'il y avait une femme sur laquelle il me fût interdit de lever les yeux, c'était vous : je vous ai désirée d'autant plus. Et puis, tout ce que je savais de vous, votre froideur apparente, votre réputation intacte,

VOS instincts de droiture et de chasteté, vos raffinements de conscience, tout cela était pour moi comme autant d'aiguillons qui m'excitaient à vous conquérir. Je ne voyais en vous qu'une proie, la plus enviable proie que j'eusse rencontrée. Vous ne saurez jamais à quels calculs je suis descendu pour vous séduire. Quand je prononçais devant vous les grands mots du vocabulaire amoureux, je mentais... Et je mentais encore le soir où vous êtes venue chez moi. Après que vous êtes partie, j'ai pensé de vous ce que j'avais pensé des autres. Et je n'oserais vous dire par quelles images votre souvenir se traduisait en moi.

Elle s'était arrêtée, stupéfaite par

ces aveux, les comprenant à peine. Son cœur battait à grands coups rapides et saccadés. Apercevant un banc à quelques pas de là, elle dit :

— Allons nous asseoir. Tout ce que vous venez de me dire est si imprévu pour moi. j'étais si loin de m'y attendre, que j'en suis comme étourdie...

Ils s'approchèrent du banc; elle s'y laissa tomber. Il voulut lui prendre la main : elle la retira, obéissant à une crainte irraisonnée. Puis elle balbutia :

— Continuez. Surtout ne me cachez rien.

Penché sur elle, il poursuivit sa confession. Il précipitait maintenant ses phrases. L'émotion altérait sa voix, une émotion ^grandissante, inéprouvée

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jusqu'alors, cette sorte d'exaltation soumise qui inspire aux amoureux l'envie de ployer les genoux, de verser toute leur âme aux pieds dune femme.

Il s'exprimait en termes d'un lyrisme passionné qui prenaient une éloquence étrangle dans cette bouche où le scepticisme et l'amertume s'étaient marqués en plis si profonds. Il conclut :

— Renoncer à vous m'est impossible.

Vous êtes entrée dans mon àme et dans mon sang". Toutes mes pensées se rapportent à vous. Toutes mes ambitions se résument en vous. Hors vous, je n'ai plus de raison de vivre. Vous êtes la dernière joie, la dernière faveur que je puisse attendre de la vie. Laisaez-moi

espérer que notre passé va renaître ! Dites-moi que vous acceptez mon amour!

Grisée par ces paroles, elle se sentait défaillir, comme si elle avait respiré de l'éther. Quand elle se fut un peu remise, elle répondit :

— Je n'ai jamais cessé d'être à vous.

Mon cœur vous attendait toujours. Mon avenir, mes espérances, mes rêves, toute ma destinée sont entre vos mains.

Ses lèvres tremblaient en modulant cet aveu. La flamme de son reg^ard exprimait une gratitude infinie, une foi immense, le don irrévocable et absolu d'elle-même.

Mais il avait déjà recouvré le commandement de ses nerfs; il jugea que leurs effusions devaient s'arrêter là,

SOUS peine de poser devant eux des questions trop précises.

Ils quittèrent la villa.

Le soir de ce même jour, il eut, avec surprise, l'impression qu'elle l'évitait.

Quoique la nuit fût tiède et splendide, elle allégua une sensation de fraîcheur pour se retirer de la véranda et rentrer au salon.

Elle se mit au piano. Le choix de ses morceaux, — une sonate grave, de larges andantes, un prélude religieux, — trahissait en elle un besoin de calme, une volonté d'apaisement.

Morhange, resté dehors avecMme Forcade, faisait mille frais pour elle, ranimant ses lointains souvenirs, la ques-

tionnant sur les personnages qu'elle avait connus jadis, lui procurant le plaisir, toujours si doux aux vieillards, de raconter leur passé.

A dix heures, on servit le thé : Mme Simier se leva du piano. Après quelques minutes de causerie banale, elle jeta un regard à la pendule et proposa négligemment à sa mère de monter dans leurs chambres.

— Nous vous laissons, cher monsieur, à vos méditations, dit Mme Forcade. Vous n'êtes pas homme en effet à dormir si tôt. Voici les Revues, à moins que vous ne préfériez fumer votre cigare dehors... La nuit est magnifique, à se croire en plein été.

Tous les trois demeurèrent quelques

LE POINT DHONNEUR 145

instants devant la fenêtre, à contempler le prestig^ieux décor nocturne.

Une idée jaillit au cerveau de Morhang^e. Se tournant vers Mme Simier, il dit :

— De la g^rande allée qui est là-haut, la vue sur le lac doit être incomparable en ce moment. ISe voulez-vous pas y venir avec moi? Dans cinq minutes au plus, je vous ramène ici.

Elle le considéra une seconde, avec une instinctive défense. Puis, résolument, elle répondit :

— Allons ! . . . Je vous laisse monter seule, ma chère maman ; j'irai vous emhrasser dans votre chamhre.

Ils g^ravirent l'étroit chemin, bordé de buis taillés, qui menait à la partie

supérieure de la villa. Elle marchait devant lui, de sorte qu'il la voyait toute, des talons à la nuque, embrassant d'un seul regard le buste épanoui, la taille libre, le galbe voluptueux des jambes deviné sous le flottement de la jupe. Devant ces formes parfaites qui pouvaient dispenser à un homme tant d'orgueil et de joie, un désir lui sillonna les reins, un désir violent et précis.

Le sentier aboutissait à une allée horizontale, au-dessus de laquelle la propriété se terminait par un bois de verdures opaques.

xA.rrivés là, ils se retournèrent. Un même cri d'admiration leur vint aux lèvres.

Sous les rayons de la lune ascendante, le lac miroitait comme une nappe d'arg^ent fondu. Des ombres phosphoreuses estompaient le contour des rives. Aucun souffle ne remuait les branches ; mais un frisson de vent, presque imperceptible, venu des jardins environnants, laissait traîner dans Tair un parfum dorang^ers, de citronnelles et de mag^nolias. Au sommet du ciel, dans léther bleuâtre, scintillait la vie mag^nifique des constellations.

— Dieu, que cestbeau! murmurat-elle.

— Oui, c'est de toute beauté. Il ne fallait pas moins que cette féerie pour achever nos souvenirs daujourd hui.

Elle promenait lentement ses veux

sur le paysage, comme pour en grraver les moindres aspects dans son àme.

Appuyé contre elle, il lui glissa le bras autour de la taille. Elle ne se déroba point; mais son cœur se mit à battre éperdument.

Après un long silence, elle dit tout bas :

— Emmenez-moi, car je n'aurais jamais la force de m'en aller.

— Non ! Une minute encore î

;! Ils ne regardaient plus le paysage ; ils se regardaient eux-mêmes, de ce regard fixe, aigu, attirant comme un vertige, qui donne à deux êtres la trop brève illusion de se fondre l'un dans l'autre.

Alors il comprit qu'elle était arrivée

au point qu'ii souhaitait depuis si longtemps ; il sentit qu'elle était prête à ouvrir les lèvres, prête à ouvrir les bras, et qu'il n avait qu'un geste à faire pour la prendre toute.

Avec une agile et impérieuse douceur, il la saisit. Elle eut à peine une retraite. Et, sans plus de défense, elle donna sa bouche.

Depuis plusieurs jours, ils avaient résolu qu'ils visiteraient Côme le lendemain, entre le déjeuner et le diner.

Mme Simier ne parut qu'à l'instant de se mettre à table. De tout le matin, elle n'était pas sortie de sa chambre.

Un cerne mauve assombrissait Torbe de ses yeux. Elle semblait distraite ou n'entreprendre qu'à regret l'excursion projetée.

Sur le bateau, elle resta de même, évasive et rétractile.

Il se demandait : « Qu'a-t-elle? La scène d hier soir la sans doute effarouchée. Quelles réflexions a-t-elle faites, cette nuit? Voudrait-elle se reprendre ? "

Il l'interrogea franchement :

— Qu'avez-vous donc?. . . Nous étions si bien en confiance hier ! Pourquoi étes-vous fermée aujourd'hui?

Elle répondit, sur un ton ému et g^rave :

— J ai à vous parler sérieusement. . . , mais plus tard.

Soulag^ée par cette déclaration, elle retrouva bientôt son aisance habituelle.

AGôme, la cathédrale, par où ils commencèrent leur promenade, chang^ea le cours de leurs idées, ouvrit brusquement devant eux les perspectives mag^iques de 1 histoire et de Fart. Ils s'attardèrent au charme de cueillir ensemble des impressions de beauté.

Ensuite, ils errèrent à l'aventure dans la ville paisible et ensoleillée, cherchant les vestiges de sa force disparue, les vieux édifices, les recoins pittoresques.

Au sortir du Macello Vecchio, ils avisèrent une modeste église de la Renaissance, aux murs délabrés. Mme Simier insista pour la visiter.

Enlaidi par des restaurations dis^

parâtes, le monument ne possédait qu'une œuvre intéressante, une fresque de Técole lombarde, où était peinte une madone exquise de suavité.

Quand cette poétique fîg^ure leur eut livré tout son secret, Morhange se tourna vers la porte. Mme Simier l'arrêta d'un gfeste.

— ■ Attendez-moi un instant, je vous prie.

Et, se dirigeant vers le bas-côté de la nef, elle fut s'ag^enouiller dans une chapelle sombre.

Il la savait d'âme religieuse, mais assez libre dans ses pratiques. Ce mouvement de dévotion ne laissa donc pas de le surprendre. Il la considérait d'un œil soupçonneux, cherchant à deviner

ce qu'elle confiait à Dieu, quel secours elle implorait de lui. Cependant il ne pouvait se retenir d'admirer les belles lig^nes que dessinait son attitude prosternée, la souple volute de ses cheveux où le soleil dardait une flèche dor, le contour évasé des hanches, contour si pur et si ferme qu'il donnait, sous la robe, l'impression d'un marbre sculpté.

Elle se releva enfin, les joues pâles, les yeux résolus.

— Sortons, voulez-vous? dit-elle.

Ils s'eng^agèrent dans une rue étroite qui devait les ramener au bord du lac. Nul passant ne troublait le silence de la ruelle tortueuse. Entre les toits rapprochés, des lambeaux de ciel bleu se découpaient durement.

Sans préambule, Mme Simier déclara :

— Hubert, ce que j'avais à vous dire, le voici : notre soirée d'hier m'a fait faire de graves réflexions. De toute la nuit, je n'ai pu dormir... Je ne veux plus me trouver en pareille situation; je serais trop coupable. Aussi, je viens de supplier Dieu de me protéger contre moi-même jusqu'au jour où nous pourrons nous agenouiller publiquement l'un à côté de l'autre devant Lui.

Instantanément, il riposta :

— Ce jour-là ne viendra jamais.

Comprenez-moi bien, Marcelle : vous êtes tout pour moi et je vous ai engagé ma vie entière. Mais il ne peut y avoir entre nous d'autre lien que notre amour libre et secret.

Stupéfaite, elle s'arrêta court. Quelque chose tournoyait dans son cerveau.

Elle cherchait vainement à s'expliquer ce qu il venait de dire. Pourquoi ne pouvait-il Faimer qu'en secret? Quel était cet obstacle dont jusqu'alors il ne lui avait jamais parlé? Mais, répondant à Tappel plus pressant de sa dig^nité, elle prononça intrépidement :

— Et moi aussi, Hubert, je vous ai eng^agé ma vie entière. Je vous aime de toute mon àme. J'aime de vous jusqu'à ma faute passée, jusqu'à mes remords, jusqu'à mes détresses. Mais je ne vous appartiendrai plus qu'en légitime mariag^e devant les hommes et devant Dieu !

Il voulait poursuivre. Elle l'interrompit avec un accent douloureux :

156 LE POINT D'HONÎNEUR

— Non ! Pour rinstant, ne me dites plus rien. Je suis hors d'état de vous comprendre. . . Ayez pitié de moi !

Ils g^agnèrent en silence le quai du port. Mme Simier se soutenait à peine.

L'esprit en déroute, les oreilles bourdonnantes, elle sentait à chaque pas le sol se dérober sous ses pieds comme une blessée qui perdrait son sang.

Le retour en bateau leur parut long.

Ils n'échangeaient, de temps à autre, que des propos vagues.

Par-dessus la rive occidentale, le soleil déclinant versait sur le lac une coulée d'or pourpre. Soudain l'astre disparut, caché par un promontoire que le vapeur contournait. Dans la zone d'ombre que projetait la montag^ne.

l'eau apparaissait d'un noir de bitume, d'un noir sinistre.

— Reg^ardez cette eau , dit-il à Mme Simier. On dirait les flots du Styx.

— Oui, elle estlug^ubre. C'est curieux comme le paysage, si éblouissant il y a une minute, est devenu tout à coup trag^ique !

Cette subite transformation d'un spectacle radieux en un décor funèbre raviva ses pensées intimes. Une buée de larmes lui embruma les yeux.

Il eut compassion d'elle :

— Ma pauvre amie, je ne veux pas que vous soyez triste. Ce soir, je vous expliquerai. . .

Elle reprit doucement :

— Non, pas ce soir encore. Après le

choc de tantôt, j'ai besoin d'être seule. Aussi , je vous supplie de partir demain. . . oui, demain. Vous trouverez un prétexte pour expliquer votre départ à ma mère. Je vous prie également de ne pas m'écrire avant que nous nous soyons revus. Dans une quinzaine de jours, je rentrerai à Paris et je vous appellerai. . . N'est-ce pas, vous partirez demain?

Soyez bon pour moi !

— Je partirai.

Il partit le lendemain, allég^uant une lettre d'affaires qui le rappelait à Paris. Mais, au lieu de rentrer directement, il descendit sur Gènes et revint, à lentes journées, par la Côte dAzur.

A cette date avancée du printemps, la foule cosmopolite avait déjà fui le rivag^e méditerranéen. Dans cette solitude, il se concentra sur lui-même. Une pensée unique l'occupait : Comment arriverait-il à ses fins? Nul doute quant au résultat. Il n'hésitait que sur les movens.

La nette déclaration de Mme Simier ne l'avait ni ébranlé ni surpris. Même dans ses calculs les plus présomptueux, il n'avait pas eu l'audace de croire qu'elle se rendrait à la première sommation. Elle opposerait une résistance longue : il s"y attendait; car il savait l'énormité du sacrifice qu'il exigeait d'elle. Mais pourquoi, à la fin, ne céderait-elle pas? Les motifs qui le rendaient si rebelle au mariage n'avaient rien que d'élevé, après tout. Elle était femme à les comprendre ; il les lui ferait admettre... L'important c'est qu'elle l'aimait toujours. Il en avait obtenu l'aveu. Bien plus, leurs lèvres s'étaient rejointes, le contact physique était rétabli. Quand il était parti pour Lenno, espérait-il

LE POINT U'HO>NEUR I6î

davantag^e ? Le reste viendrait à son heure. La victoire serait au plus patient, cest-à-dire au plus fort : il serait le plus fort.

Affermi dans cette conviction, il prclong^eait sans impatience sa flânerie sur la côte provençale. Autour de lui, ce n'était qu'un épanouissement de fleurs.

Des roses à profusion, partout des roses» Leur senteur violente et suave flottait dans lair obstinément. Il la humait avec ivressse, avec volupté.

Mais, un soir, comme il faisait halte au cap Martin, limage de Mme Simier s'évoqua soudain en lui, parée d'une telle (jrâce, les yeux si tendres, la bouche si attirante, le corps si désirable, quil eut un frisson de défail-

lance. Il se sentait lâche infiniment, prêt à toutes les capitulations. Une fois de plus, les arg^uments spécieux cherchaient à le séduire. Pourquoi s'entêter dans ce faux héroïsme, dans cette conception puérilement romanesque de riionneur?... Et quoi! la femme sans laquelle il ne pouvait plus vivre s'offrait à lui, et il ne la prenait pas ! A qui donc ferait-il tort en l'épousant? N'étaient-ils pas libres, Tun et l'autre?. . . Oui, mais sa conscience! Quelle plaisanterie! Sa conscience l'avait-elle arrêté jadis, quand Simier vivait? Avec quelle désinvolture avait-il transgressé alors les prohibitions que tout homme d'honneur tient pour sacrées?... Vraiment, les scrupules lui venaient un peu tard!

D ailleurs, pourquoi taiil compliquer la vie? Et cela quand la vie ne lui réservait plus que si peu de jours dip^nes d être vécus !

Il resta quelque temps hypnotisé par ridée qu'il touchait à l'extrême limite de Tàge où l'homme peut aimer sans ridicule, qu'il était à la veille des abdications définitives et des renoncements irrévocables. Une mollesse dissolvante s'infusa dans ses veines. Il murmura :

« En ce moment, si Marcelle était là devant mes veux, si nos mains se touchaient, je ne sais ce qu'elle n obtiendrait pas de moi ! »

vu

Il l'attendait chez lui, dans son cabinet de travail. Rentrée à Paris la veille, elle Tavait prévenu le matin qu'elle viendrait.

Si maitre qu'il fût de ses nerfs pour cette rencontre qu'il pressentait décisive, il sursauta au coup de sonnette.

Elle entra, le souffle un peu oppressé comme si elle eût monté l'escalier trop vite. Il lui prit les mains :

— Que je vous suis reconnaissant de venir ainsi à moi dès votre retour!...

Le voyag-e ne vous a pas fatig^uée !

— Merci, je vais bien... J ai tenu à venir chez vous, parce que je n'aurais pu, ces jours-ci, vous voir tranquillement chez moi. Ma famille, mes amies, tout le monde sait que je suis rentrée : il m'aurait été difficile de condamner ma porte.

Cependant, elle restait debout, indécise et angfoissée, au milieu de la pièce. Un vertig^e léguer 1" envahissait à reconnaître ce décor d'intérieur, ces tentures, ces tableaux, ces meubles, parmi lesquels un soir elle avait subi son destin.

Pour la rassurer, il la conduisit à l'opposé du divan qui occupait le fond de la chambre; il lamena au g^rand jour de la fenêtre, où il s installait

d'habitude pour lire et d'où la vue s'étendait sur le vaste jardin d'un hôtel contig^u .

Avec un visible effort pour se dominer, elle eng^ag^ea tout de suite l'entretien :

— Depuis que nous nous sommes quittés, je n'ai pas cessé de réfléchir à la réponse que vous m'avez faite devant l'égalise de Côme. Et je nai pas encore réussi à la comprendre, ^on, sincèrement, je ne la comprends pas. . . Yovons, écoutez-moi! Vous maimez. Vous me l'avez dit et répété. Bien plus, vous me 1 avez fait sentir et d une telle manière que je suis prête à tout croire de vous, excepté que vous ne maimez pas. Quant à mes sentiments pour vous, ai-je pu

jamais vous les cacher? Avais-je besoin de vous les avouer?. . . Or, nous sommes libres tous les deux. La conséquence à tirer de là me semble si naturelle, si évidente que je ne doutais pas qu'elle fût aussi dans votre pensée; je croyais la deviner dans vos silences, je l'attendais à chacune de nos causeries. Pourquoi donc, quand j'y ai fait allusion, à Gôme, vous êtes-vous brusquement retiré de moi?

— Je ne me suis pas retiré de vous.

Je vous suis plus attaché que jamais.

Elle esquissa un geste d'impatience :

— De g^ràce, ne m'obligiez pas à préciser. Le sujet est si délicat, si pénible pour moi !

Roug^issant à ce reproche qu'il sen-

tait mérité, il reprit avec assurance :

— Vous avez raison. G" est à moi, en effet, de mettre dans notre entretien la précision nécessaire. . . Je dois donc vous le déclarer : quelque amour que j'aie pour vous, je ne peux vous aimer qu'en secret ; toute autre union nous est interdite.

— Pourquoi? Quel obstacle v a-t-il entre nous? Ne seriez-vous pas libre?. . . Hubert, je vous conjure de tout me dire.

Une idée venait de surg^ir en elle et l'affolait : Morhang^e était l'esclave de quelque liaison ancienne ig^norée du monde, et dont il avait peut-être un enfant.

II la devina :

— Oh! rassurez-voLis ! Ma vie est sans mystère. Je n'ai aucune servitude.

Je suis absolument libre... Le seul motif qui minterdise de vous épouser est une considération d'honneur.

— Votre honneur vous interdit de m'épouser?. . . Je comprends de moins en moins.

— Vous me demandiez, il y a un instant, de vous entendre à demi-mot.

J'espérais, à mon tour, que vous m'éparg^neriez certaines explications. Mais, puisqu'il le faut, voici : Auprès de votre fortune, ma très modeste aisance n'est que pauvreté. Si je vous épousais, je perdrais ma propre estime; je me déconsidérerais à mes yeux: j'aurais l'impression de me vendre. Je ne me

le pardonnerais jamais et je vous en voudrais mortellement. Donc, je vous en prie, n'insistez pas. Dussé-je vous perdre, je ne céderai pas.

L'effort qui, dans cette minute, tendait toutes ses facultés, communiquait à son visa(je une sorte de beauté fière, âpre, très noble.

Elle demeura un instant muette ^ s'appliquant à le sui\ re dans ce raisonnement imprévu qui la déconcertait.

Puis tout à coup ses yeux rayonnèrent.

Elle respira profondément, allég-ée soudain d'un poids énorme :

— C est bien de vous ce que vous dites là! Je recoimais bien là votre délicatesse et votre fierté ! Comment ne vous avais-je pas compris?... Voilà

donc tout ce qui s'oppose à notre bonheur! Ce n'est que cela!

— Rien ne pouvait nous séparer plus invinciblement.

— Je vous prouverai bien le contraire!... Voyons! écoutez-moi. Je ne suis pas moins sensible que vous aux questions dhonneur. Pourquoi donc ne me croiriez-vous pas quand je vous affirme que vous vous trompez? Votre conscience vous ég^are. Vos scrupules partent d un faux point de vue. La susceptibilité raffinée que vous avez toujours montrée dans les affaires d intérêt vous fait méconnaître aujourd nui une vérité supérieure : c'est que lamour ég^alise toutes les conditions et que deux êtres libres qui s'aiment

LE POINT D HONNEUR l"i3

ont toujours le droit d'unir leurs vies.

Mais obstinément il remuait la main, dun ijeste népfatif. La contraction de sa bouche traliissait la violence du débat intérieur qu il s'efforçait de cacher. Il finit par dire :

— Non, je ne me trompe pas. Avant de vous parler comme je viens de faire, jai beaucoup rélléchi. Depuis dix-huit mois, je ne pense g^uère quà cela. Et toujours ma conscience ma répondu de même.

Elle insistait, se faisant plus tendre pour être plus persuasive. Des intonations caressantes vibraient dans sa voix. Une flamme douce baignait le bord de ses paupières. L'amour, la volonté d être victorieuse, la crainte horrible

î-4 LE POIM DHONXKUR

«rètre vaincue la rendaient séduisante souverainement .

Il passa plusieurs fois la main sur son front, et soudain il se leva. S'étant adossé à la cheminée comme pour se procurer un soutien, il continua :

— Pourquoi me tenter ainsi? Ne souhaitez pas me convaincre. Songez que je ne crois plus à rien qu'à Thonneur. Je n'ai ni foi relifjieuse, ni croyance morale, ni conviction politique. L'honneur est tout ce qui me reste deaacré. Du jour où j'aurais perdu Testime de moi-même, je n'aurais plus le goût de vivre.

Elle répliqua d'un ton plus triste, presque sévère :

— Étes-vous hien sûr du sentiment

auquel vous obéissez? Vous me parlez tout le temps de votre honneur. Descendez au fond de vous. N y découvrezvous pas autre chose?

— Et quoi donc?

— La pensée du qu'en dira-t-on ! la préoccupation des jugements que le monde porterait sur notre mariage...

Et c'est voui^, mon ami, vous Tesprit le plus indépendant que je connaisse, le plus affranchi des préjugés sociaux, c est vous qui vous laisseriez arrêter par de telles considérations!

Il répondit avec hauteur :

— Les jugements que porterait le monde n'ont pas influé sur moi, car je n y ai même pas songé. Mais il y a un jugement auquel je ne peux me sous-

traire et qui, sur ces matières du moins, ne m a jamais trompé : c'est le mien... Je vous le répète : l'honneur est la dernière armature morale qui me soutienne encore. Pour vous autant que pour moi, souhaitez que je ne la perde jamais.

Il se fit une pause entre eux. A son tour Mme Simier se leva. Et s'appuyant d'une main au dossier de son fauteuil, le haut du corps un peu rejeté en arrière, les joues hàlées d'une roug^eur subite, elle dit :

— Alors, quand naguère vous m'avez reparlé de votre amour, vous ne song^iez qu'à refaire de moi votre maîtresse?

Il avoua :

— Oui, c'est vrai.,. Mais, un mot

encore ! Ne me condamnez pas sans m'avoir entendu.

Elle le pénétra du regard, essayant de lire au fond de cette âme étrange, à la fois si aride et si noble.

— Je vous écoute.

— Quand, de réflexion en réflexion, j'ai dû reconnaître qu'un mariage était impossible entre nous, je n'ai aperçu d'abord qu'une solution : ne plus vous revoir, disparaître de votre vie. Mais cette pensée m'a semblé si intolérable qu'un dernier espoir m'est venu. J'ai considéré qu'après tout mes raisons d'agir n'étaient pas viles, que vous aviez le cœur assez haut et l'esprit assez large pour les comprendre, enfin que vou» m'aimiez peut-être assez pour vous y sou-

i78 LE POINT D'HONNEUR

mettre... Me suis-je trompé sur vous?

Elle ne parut pas un instant ébranlée :

— Quand je me suis donnée à vous, il y a dix-huit mois, j'avais aussi les motifs les plus impérieux de me refuser; j'avais mes devoirs d'épouse envers un homme qui avait mis sa confiance en moi et qui, à sa façon, m'était dévoué; j'avais mes devoirs de mère envers des enfants que j'adore; j'avais enfin ma pudeur de femme et cette chose que je ne peux traduire, que vous ne pouvez comprendre, l'effroi de partager entre deux hommes vivants le secret de mon corps. Eh bien! je vous ai sacrifié tout cela; je vous l'ai sacrifié entièrement. Vous ne saurez jamais ce que cela m'a

LE PniM' D'HONNEUR 179

coûté avant, combien j'ai pleuré sur moi api'ès !. . . Aussi j'ai bien le droit de vous dire aujourd'hui : à votre tour, sacrifiez-moi quelque chose et, quand je vous offre ma main, ne m'infligiez pas la honte de la repousser.

— Mais tout ce que vous me dites là, ma pauvre amie, je me le suis dit cent fois.

— Alors, interrog^ea-t-elle avec angoisse, alors, voilà tout ce que j'obtiens de vous?

Il esquissa, de la tête, un g^este qui sig^nifiait sa volonté inflexible.

Elle sursauta, les veux électrisés de colère :

— Et c'est cela votre amour!... Des raisonnements, des refus, pas un mot

180 LE POINT DHOXNEUR

du cœur!... Vous ne m'aimez qu'avec vos sens et votre org^ueil ! . . . Adieu !

Xe contenant plus ses larmes, elle se dirigea vers la porte.

Il l'arrêta en lui prenant les mains : — Je vous en conjure, ne partez pas ainsi î... Que vous êtes injuste pour moi! Est-ce donc être org^ueilleux d'être là, comme je suis, à étaler devant vous ma détresse, ma misère, à essayer de vous fléchir, à vous répéter que je ne peux vivre sans vous? Personne jamais ne ma vu dans une pareille attitude.

On m'aurait tué plutôt que de me faire avouer une telle faiblesse. Vous seule avez su vaincre mes instincts d'égoïsme et de vanité. Montrez-vous donc généreuse, n'abusez pas de votre pouvoir.

jN'exifjez pas de moi ce que je ne pourrais vous accorder sans me renier moimême . Et puisque je vous aime de toutes mes forces, ne me demandez rien de plus !

Elle lut dans son reg^ard une imploration si passionnée qu'elle ne put se défendre de lui ouvrir les bras. Il se précipita contre elle. Et, durant quelques minutes, elle goûta la volupté de voir pleurer damour cet homme si fier et si intimidant.

La crainte d'un abandon plus ^^rand la fit se ressaisir bientôt.

— Restons sur cette impression de douceur, mon cher ami ; séparons-nous.

J 'emporte malgré tout l'espoir que notre conversation d'aujourd'hui n'aura pas

été vaine et que vous reconnaîtrez prochainement votre folie. . . Mais, n'est-ce pas? nous ne reprendrons jamais cette triste et insoluble discussion : elle ma fait trop de mal. . . Allons ! adieu. Venez me voir après-demain.

— Adieu donc! fit-il d'un air désolé.

Sur le seuil de la porte, il pensa qu'elle ne reviendrait sans doute jamais plus chez lui et il en éprouva une lancination dans la poitrine. Elle-même se sentait le cœur très lourd. Il supplia :

— Marcelle, avant de me quitter, donnez-moi vos lèvres ! . . . Pour un instant seulement, donnez-les-moi!

Pendant une minute, elle vacilla, fermant les yeux, paraissant écouter un

appel intérieur, toute secouée par le désir de lui abandonner sa bouche et sa personne entière. Mais vite, avec effarement, elle balbutia :

— Non, non ! . . . car je n'aurais plus la force de m'en aller!

Et elle s'enfuit.

YIII

En apparence, rien ne fut chan(jé à leurs relations. Ils se voyaient et se parlaient comme si nul fait nouveau ne s'était produit entre eux; ils semblaient d'ailleurs s'être interdit toute allusion à leur g^rave entretien.

Chacun d'eux, obstiné dans sa résolution, s'y affermissait dautant plus qu'il ne doutait pas de finir par l'imposer à lautre. Ils y appliquaient toutefois des moyens différents.

De la part de Morhang^e, c'était un redoublement de soins discrets, une

180 LE POIKT DHONNELR

douceur patiente et ferme, une façon muette de faire entendre qu'il mesurait la (grandeur du sacrifice exigée d'elle, mais qu'il en était di(}ne par la force des sentiments qu'il lui avait voués.

Elle ne se montrait pas moins affectueuse, quoique avec un peu d'effort.

Malg^ré toute sa tendresse, la blessure d'amour-propre qu'elle avait rapportée de sa visite chez lui restait encore sensible. En outre, l'esprit de lutte éveillait au fond d'elle l'instinct qui est l'arme héréditaire des femmes, l'instinct de la parure et de la coquetterie.

Les circonstances lui offraient, à cet égard, mille occasions favorables. Le printemps, radieux, s'achevait dans un tourbillon de vie mondaine. Après vingt

moisda deuil le plus strict, elle estima quelle pouvait recommencer à sortir.

On la vit donc reparaître dans les salons. Morhange ly rejoig^nait presque toujours, prenant ostensiblement envers elle l'attitude du parent le plus proche qui servait de chaperon, au lieu et place du mari défunt. La présence intermittente de Mme Forcade couvrait d'ailleurs cette assiduité.

jNulle part Mme Simier ne passait inaperçue. Partout elle sentait monter autour délie cette vapeur dencens masculin qui grise les femmes de leur propre charme. Son élégance, le haut goût de son luxe, le fait surtout qu'elle était libre, sans attachement connu ^ offerte pour ainsi dire à qui saurait la

1J;8 I.E POINT DHONNELR

prendre, retenaient tous les hommes dans le sillage de ses jupes. Elle avait le cœur trop absorbé et lame trop droite pour encourag^er aucun d'eux; mais il était visible que leurs adulations la caressaient agréablement.

De loin, à la dérobée, Morbange la regardait. Une jalousie rageuse s'insinuait en lui. avec une sourde irritation contre ces mâles qui rodaient autour de sa proie. L un d eux. un jour, ne réussirait-il pas à se faire distinguer par elle et à la troubler? Les images trop vives, qui lavaient obsédé pendant son vovag^e d'Amérique, lui revenaient en foule, rendues plus intolérables encore par la présence réelle de celle qui les incarnait.

Souvent elle le priait de l'attendre

LE POINT UHONNEUn 180

pour partir. Il montait dans sa voiture et elle le déposait au cercle ou rue Las- Cases. Une sensation délicieuse le remplissait d'abord à se retrouver seul avec elle, au contact enveloppant de sa robe, dans le parfum tiède, suave, tout iuiprég^né d elle, qui s exhalait de son corsag^e et de ses cheveux: il avait presque l'illusion de Tavoir reconquise. Mais quand bientôt venait le moment de la quitter, il son^jeait avec un dépit amer : " Si je le voulais pourtant, je n'aurais pas à la quitter! Il dépend de moi que sa chambre soit la mienne. Je n'ai quiin mot à dire... •' Et, dans une vision tumultueuse, il réalisait le pouvoir magique de ce mot; il se représentait la chambre conjurjale aux rideaux abais-

ses, le lit découvert, odorant et moelleux comme un sachet, la lampe voilée, une forme blanche et longue qui «avance,... toute la joie et toute la volupté dont peut s'enivrer un homme.

Un soir, Mme Simier, intrig^uée de son «ilence, lui dit :

— A quoi pensez-vous, depuis quelques instants?

— Vous le demandez?

Elle insista, d'une voix tendre, enjôleuse :

— Et votre opinion ne chang^e pas?

Les jours qui passent ne vous rendent pas plus raisonnable?

— Non î Lesjours qui passent ne m'apportent que plus de souffrance. Vous n imaginez pas ce que j'endure à cause de vous. Depuis que vous êtes venue chez moi, je ne dors plus, je ne travaille plus, je ne vis plus. Je ne pense qu'à vous dans une torture de chaque instant...

Si vous me voviez à certaines heures, Marcelle, vous auriez pitié de moi !

— Croyez-vous donc que je ne souffre pas aussi? Parce que vous me voyez sourire dans le monde, parce que je m'efforce de vous paraître calme et confiante, me crovez-vous plus heureuse que vous?

Puis, brusquement, rouvrant la discussion quelle avait déclarée close, elle s'anima :

— Et pourquoi m inflig^ez-vous ce supplice? Pour des raisons absurdes, pour des susceptibilités d'orgueil masculin, que je n'arrive pas à comprendre, que je ne comprendrai jamais !

— Si nous ne devons jamais nous comprendre, mieux vaut ne plus nous voir. A continuer de ^ivre ainsi lun près de 1 autre, impuissants à nous convaincre, résolus à ne pas céder, nous finirons par nous baïr. Il ne nous manque plus que cela!

— Hubert! Comment avez-vous le courage de prononcer d aussi affreuses paroles?

— Hélas ! ce n'est que la vérité.

Mais, sapercevant que la voiture

s'engageait dans la rue Las Cases, et

qu'il n'avait plus qu'un instant de tête à tête, il dit. avec un subit retour de tendresse :

— Pardonnez-moi le mal que je vous fais, Marcelle ! Je ne suis plus maitre de moi... Et dire que vous me jugez org^ueilleux , inflexible, intraitable! Gomme vous me jug^eriez autrement, si vous pouviez me voir quand je n'ai que moi pour témoin!

A ces mots qui le révélaient si épuisé, si près de se rendre, elle tressaillit, les seins gonflés d'un espoir subit. Elle proposa, d'une voix câline :

— Voulez-vous que nous tentions une dernière épreuve?

— Toutes les épreuves !

— Voici. La semaine prochaine, je

dois aller passer trois jours à Orchamps ; il faut que j'aille donner un coup d'œil aux travaux de la maison qui sont en retard. Sinon, rien ne sera prêt quand j'irai m'installer avec les enfants à la fin du mois. Jusqu'à mon retour, ne venez pas me voir et ne m'écrivez pas. Employez ce temps à réfléchir, mais pas comme vous l'avez fait jusqu'ici.

Réfléchissez sans parti pris, en essayant d'oublier tout ce que vous vous êtes déjà dit, en raisonnant comme si la question se posait devant vous pour la première fois... Aussitôt rentrée, je vous avertirai. Vous viendrez m'apporter votre réponse. Et notre sort sera fixé.

— Soit! J'accepte l'épreuve, à la

condition que, pendant ce temps-là, vous aussi vous essayerez loyalement de vous laisser toucher par mes raisons et de consentir à ce que j'attends de vous.

— Je vous le promets.

— Une grâce encore ! Que notre prochaine entrevue ait lieu chez moi et non chez vous ! . . . Songiez qu'après cette fois-là nous ne nous reverrons peutêtre jamais plus !

— J'irai chez vous.

— Merci ! . . . Ah ! que je vous aime !

Arrivée le soir à Orchamps, elle eut le lendemain un réveil charmant.

Avant de sonner, elle ouvrit ellemême ses rideaux et sa fenêtre. Un air savoureux entra aussitôt dans la chambre. Elle vibra délicieusement à cette fraîche caresse de la campag^ne printanière, à cette brise pure qui lui apportait un parfum d'arbres, de Heurs et d herbag^es.

Toute la matinée, elle fut aux prises avec les entrepreneurs et les ouvriers.

Mais, le reste du jour et les deux jours

qui suivirent, elle eut de long^ues heures solitaires où rien ne la distrayait de sa pensée.

Fidèle à sa promesse, elle reprit les arguments de Morhange avec le sincère désir d'y habituer sa raison.

Certes, elle ne méconnaissait pas ce qu'il y avait de fier et d'élevé dans cette conception de l'honneur masculin. C'était une erreur, on pouvait même dire un paradoxe, mais qui ne manquait pas de noblesse. Elle en admirait d'autant plus l'homme qui, ayant réglé sa vie sur de tels principes, trouvait la force d'y soumettre ses passions.

Cependant son être moral et tous ses instincts de femme se révoltaient contre la solution à laquelle il prétendait la

faire consentir... Eh quoi! elle redeviendrait sa maîtresse, alors qu'ils étaient libres de s'épouser. Ils se condamneraient à ne s'aimer que furtivement, à n'entretenir que des relations inavouables, clandestines, entrecoupées, alors qu'il leur était possible de fondre leurs deux existences ouvertement, de mettre en commun toutes leurs pensées, toutes leurs émotions, tous leurs rêves, dans une intimité de chaque jour et de chaque nuit ! . . . En outre, combien périlleuse une liaison occulte ! Ces secrets-là se gardent-ils long-temps? Toujours à la merci dune imprudence, d'un hasard, ne finissentils pas g^énéralement par se trahir? Tant que l'aventure n'est que soupçonnée, la

femme y acquiert une sorte de prestige romanesque. Mais bientôt c'est la déconsidération vague , diffuse , croissante ; des mépris mortifiants ; parfois le scandale ! Peut-on s'exposer à cette honte lorsqu'on a des enfants ! . . . Non ! elle ne s'y exposerait pas. Et puisque sa destinée ne lui permettait le bonheur qu'à ce prix, elle renoncerait au bonheur !

La veille du jour où elle devait quitter Orchamps, ces idées se formulèrent en elle avec une puissance extraordinaire d'émotion, avec le sentiment que l'heure était venue de prendre un irrévocable parti.

C'était le soir, après son dîner. Les

rayons presque horizontaux du soleil enfilaient la g^rande charmille de hêtres pourpres. Elle s'eng^ag^ea dans ce torrent de clarté fauve.

Avec son habituel souci de sincérité, elle se représenta les conséquences immédiates et pratiques de la résolution que son devoir lui commandait : « Demain, aussitôt rentrée à Paris, j'écrirai à Hubert que j'ai fait de vains efforts pour me convertir à ses raisons et que, par suite, s'il n'a lui-même changée d'avis, nous ne devons plus nous voir. . . Quoi qu'il fasse alors, quelque prière quil m'adresse, je ne le verrai plus. . . » Elle ne le verrait plus ! Ils deviendraient étrangers lun à l'autre; elle ne saurait plus rien de lui! Autant dire que sa vie

de femme serait finie ! Son cœur serait clos pour toujours. Elle ne connaîtrait plus la douceur des épanchements et des caresses, la joie de se sentir constamment présente dans la pensée d'un être adoré ; elle n'entendrait plus l'ineffable musique des paroles tendres, berçantes, qui étourdissent l'oreille et font trembler les doig^ts. Les jours divins du lac de Côme ne reviendraient plus ! . . . Seule désormais, toujours seule, elle traînerait une existence lamentable, sans espoir, sans lumière et sans but. Devant cette perspective, un froid g^lacial, un froid d'épouvante la saisit. Elle s'arrêta une minute, les genoux fléchissants : « Ma vie, se disait-elle, deviendra un fardeau ! Puisqu'il le faut,

— et il le faut î — je me résignerai. Je serai courageuse, héroïque; je triompherai. »

A peine avait-elle articulé ces mots, qu'un sursaut de toutes ses forces jeunes la rejeta dans les idées contraires, et sa volonté s'en alla en dérive, comme une barque dans les remous d'un fleuve.

Elle qui, la minute précédente, s enorgueillissait de son renoncement, elle se jugeait lâche, pusillanime de reculer devant l'acte de foi amoureuse qu'on implorait d'elle... Gomment! Par une fortune si rare dans la vie des femmes, elle avait rencontré le grand amour, l'amour passionné, l'amour sans loi ni mesure, le seul qui soit l'amour. Et elle s'v dérobait! Est-il donc un obstacle,

une épreuve, un péril, qu'on ne doive affronter pour appartenir à l'être qu'on aime? Toute la beauté morale de l'amour ne réside-t-elle pas dans le don absolu de soi, dans Tabnég^ation totale? La folie sublime du sacrifice n'est-elle pas la plus liante volupté que puisse concevoir une âme éprise?...

Elle atteigrnait maintenant l'issue de la charmille, qui débouchait sur une terrasse dominant la vallée.

Un dernier flot de soleil inondait la prairie, faisait lever au-dessus de la rivière un brouillard de feu, allumait à rhorizon des reflets d'or et d'améthyste. La sérénité vaste des soirs descendait sur la terre assoupie.

Quelques fauteuils de jardin for-

maient cercle au point le plus saillant de la terrasse. Elle s'assit, les jambes croisées, les mains jointes autour du genou, les veux errants.

Par un étrange phénomène, ce paysage qu elle connaissait depuis tant d'années lui apparaissait nouveau, transformé, comme si elle le voyait pour la première fois ou dans 1 illusion d'un songe. Peu à peu, une torpeur 1" envahit. Un lourd silence accabla son âme, ne laissant subsister en elle quune impression extatique d'élargissement intérieur et d'illumination.

Mais tout à coup, au plus profond d'elle-même, dans le mystère de son être, un appel sourd retentit, un ordre bref et impérieux. L éclair d'une pen-

sée lui traversa le cerveau. Sa résolution venait de se fixer inébranlablement.

Cependant Morhange comptait avec impatience les jours.

Du matin au soir, il demeurait cloîtré chez lui, ne pouvant se décider à sortir.

Jadis, tout ce qui le passionnait, tout émoi un peu vif de l'esprit ou des sens éveillait en lui un instinct de lutte, le besoin d'agir et de combattre. La crise qu'il subissait actuellement lui insinuait, au contraire, une mollesse invincible, lui cassait bras et jambes.

Affalé sur son divan, incapable de

lire et de travailler, il ressassait son éternelle discussion. Des arg^uments insidieux dont il ne s'était pas encore avisé, des exemples persuasifs qui lui revenaient à la mémoire, renversaient toutes ses objections, l'une aprèsl'autre. Il ne restait bientôt plus rien de ses scrupules romanesques ; l'armure de ses fiers raisonnements se disloquait, pièce par pièce. Et pourtant, comme dans un cerveau buté, sa conclusion ne chang^eait pas.

Ce qui l'empêchait de capituler, ce n'était pas une considération abstraite, c'était une imagée sensible. Il se voyait installé dans le luxe de Mme Simier.

Quittant son entresol discret de la rue Las-Cases, il irait habiter le somptueux

208 LE POINT D'HOMSEUR

hôtel du CoLirs-la-Reine; il vivrait là au milieu des richesses d'art accumulées par le mari défunt. Meubles anciens, tapisseries, tableaux, sculptures, tout cela serait à lui désormais. Pareillement, les chevaux, les automobiles, la cuisine (un chef excellent!), la cave (une des premières de Paris!) . Il ajoutait avec un rictus acide : » J aurai même peut-être les cigares; Charles ne me disait-il pas, quelques semaines avant sa mort, qu'il s'en était fait expédier de la Havane une forte provision?

Il doit en rester, si l'office ne les a tous fumés... » A Orchamps, ce serait plus fastueux encore. Il aurait à sa disposition un château du plus grand style et d'un confort raffiné, un parc célèbre

pour ses ombragées, trois étangs alimentés d'eaux vives, des serres mag^nifiques, et, sur quatre cents hectares à l'entour, les plus belles chasses de la rég^ion... Quelle fig^ure ferait-il dans ce décor d'opulence, créé par un autre, payé par un autre ?

Il se représentait s'organisant là une vie nouvelle, v transportant ses habitudes, y prenant ses aises, y recevant ses amis. lî^e serait-il pas froissé, chaque jour, aux points les plus sensibles de son épiderme? Pourrait-il faire la moindre observation à un domestique, sans lire dans sa face muette une riposte injurieuse, une comparaison méprisante avec le défunt? Ne croirait-il pas deviner des propos impertinents sur toutes les

lèvres, quand il entrerait dans un salon? Ne découvrirait-il pas des intentions narquoises jusque dans les remerciements de ses invités? Que d'humiliations secrètes dans ce rôle de « prince consort » , de mari morganatique et entretenu ! . . .

Encore ces misères-là ne l'atteindraient-elles qu'à fleur de peau. Mais se résig^nerait-il jamais à se sentir en état continuel d'infériorité vis-à-vis de Mme Simier? Dépendre de la femme qu'on aime, s'amoindrir devant elle, lui donner le droit de vous mépriser le jour où elle ne vous aimerait plus, quelle honte ! Et dire qu'il se trouve des hommes pour accepter cela!

Le soir venu, il se contraig^nait à sortir

un peu, afin de calmer ses nerfs en marchant.

Il se faisait conduire en voiture à la porte Dauphine et, de là, il s'eng^ageait à pied dans le Bois.

L'air frais de la nuit et les senteurs savoureuses de la vég^étation nouvelle lui procuraient d'abord quelque détente. Ses poumons se dilataient avec délices. Il accélérait le pas.

Mais les pensées qa'il avait remuées tout le jour lui revenaient vite, et il en souffrait d'autant plus qu'il les discutait plus froidement.

Il en arrivait tout de suite à la conclusion inéluctable. Son roman, le dernier roman qu'il eût à vivre, était fini; car certes Mme Simier ne céderait pas.

Le pouvait-elle? N'avait-il pas exigée d'elle l'impossible? La femme ne concevra jamais le sentiment de l'honneur avec les mêmes susceptibilités que l'homme. Autant demander à i homme d'avoir, en matière de pudeur, les mêmes délicatesses que la femme...

Donc le dénouement était proche.

Dans quelques jours Mme Simier aurait reçu ses adieux. Il ne lui restait plus qu'à en trouver le courag^e.

Sa forte nature se redressait à cette idée. Par un violent effort sur lui-même, il rassemblait toutes ses ressources d'énerg^ie et de fierté. Il s'exerçait à considérer le suicide nécessaire de son amour avec le sang^-froid dont il eut fait preuve indubitablement si son mé-

decin lui eût avoué reconnaître en lui les symptômes d'une maladie mortelle.

Il était recru de fatig^ue morale et physique, lorsqu'il rentrait enfin rue Las-Cases. Là. un autre supplice commençait, — 1 insomnie. En vain fermait-il obstinément les yeux pour dormir. Au dedans de ses paupières closes, il voyait toujours cette femme et le miracle de son sourire, la séduction de son baiser.

Brûlé de fièvre, il entendaitles heures sonner les unes après les autres à Ihorloge d'un asile voisin. Avec 1" aurore, il s'engourdissait un peu.

Gomme il rentrait, un soir, il trouva

sur sa table un télég^ramme arrivé pendant qu'il était sorti :

Tirai chez vous demain à deux heures.

Marcelle.

La dépêche provenait de Mortag^ne.

Mme Simier avait dû la déposer à la g^are, avant de monter dans F express de Paris.

A lire ce messag^e, si g^rave dans sa brièveté, il ne tressaillit même pas.

Ses nerfs étaient matés. Tous les ressorts de son âme virile, tendus dans le même sens, formaient en lui comme un faisceau. Désormais nulle défaillance ne pouvait l'atteindre. Il se sentait plutôt soulag^é à se dire que, le lende-

main, tout serait accompli et qu'il trouverait, dans le sentiment de l'irrévocable, cette sorte d'apathie endormante et libératrice qui succède aux trop rudes épreuves.

Elle entra. Ainsi qu'à sa dernière visite, elle s'arrêta un instant après avoir franchi la porte. Mais, cette fois, elle ne semblait plus craintive. Droite et grave, les prunelles immenses, elle resplendissait de beauté, de courage et d'amour.

Il eut un éblouissement de la voir ainsi, et il restait cloué sur place.

D'un élan, elle fut dans ses bras, murmurant :

— Je n'ai plus d'autre volonté que la vôtre. Je suis à vous... à vous tout

entière... Aimez-moi; je vous adore!

Il l'étreigfnit frénétiquement, foudroyé de joie, halluciné de bonheur, avec la sensation d'un courant de feu dans les veines. Puis il l'entraîna sur le canapé.

Soudain un flot les emporta. Ils oublièrent tout, le monde, la vie, leurs scrupules, leurs résistances, leurs angoisses, tout ce qui n'était pas leur amour. Et cet oubli les mena jusqu'à l'anéantissement divin. . .

Il était six heures quand elle se résolut à partir.

Debout devant la g^lace, serrant une longue épingle entre ses dents, les coudes relevés, elle ajusta son chapeau. Elle ne reconnaissait plus ses yeux,

tant ils étaient larges, profonds et d'un éclat insolite. Il lui semblait avoir en face d'elle une personne étrangère.

Avant d'abaisser sa voilette, elle offrit une dernière fois ses lèvres.

Lorsqu'il se fut détaché de cette bouche amoureuse, il demanda, sur un ton de prière :

— Vous verrai-je demain?

— Oui , à demain ! . . . Je t'adore !

De ce jour, le plus beau des rêves commença pour eux et il dure encore.

Depuis des années, ils vivent l'un pour l'autre dans un perpétuel renouveau de bonheur, constatant chaque jour com-

bien la vie, d'ordinaire si fade, est superbe, somptueuse, magnifique d'ampleur et d'imprévu, lorsqu'on aime. Et le monde, qui sans cesse côtoie leur amour, ne le soupçonne même pas.

Un soir de lété dernier, je dînais dans une villa de Louveciennes avec quelques amis, le romancier Préfailles, le sculpteur Jancigny, 1 archéologue Vilbreuil, membre de l'Institut, enfin Rocdal, homme de cercle et vaguement diplomate.

Une seule femme parmi nous, — celle qui nous recevait : Mme Lancrey, jeune veuve brune, au teint clair, à l'esprit sémillant et hardi.

Excepté Vilbreuil, notre doyen d'âgée, qui affectait par coquetterie des airs de patriarche, nous avions tous fait la cour à notre jolie hôtesse, et nous avions tous échoué dans nos tentatives de séduction, en sorte que chacun se consolait par la pensée de Finsuccès des autres.

Tandis que nous prenions le café à l'entrée d'une mag^nifique chàtaig^nerie, Jancig^ny nous raconta une aventure dont il avait été le témoin quelques jours auparavant. Un grand diable d'Italien, qu'il employait comme modèle, avait poig^nardé sa maîtresse en pleine rue pour la punir d'une œillade à un inconnu qui passait. Ce n'était là qu'un fait divers; mais l'impétuosité de Tacte,

l'irrésistible élan du bras, témoig^naient chez le meurtrier une force de passion peu commune.

Pré failles, tout imbu de Stendhal, admira le forfait, le bel mis f alto. Sans aller jusque-là, j'exprimai la surprise que j'éprouvais toujours quand je voyais, en un temps aveuli comme le nôtre, la foug^ue animale se déchaîner aussi violemment.

Mme Lancrey prononça, d'un ton dédaig^neux :

— Vous autres hommes, vous n'entendez rien à la veng^eance.

— Il me semble pourtant, ditRocdal, que cet Italien y entendait quelque chose.

— Non, reprit-elle. Ce qu'il a fait

n'est pas une veng^eance ; ce n'est qu'une brutalité.

La discussion s'anima. Rocdal, piqué au jeu, cita plusieurs exemples terribles de la vindicte masculine.

Mais la jeune femme s'obstinait :

— Tout cela, ce ne sont pas des vengeances; ce ne sont que des brutalités.

Préfailles vint au secours de Rocdal.

— La plus effroyable vengeance que je connaisse a pourtant été imaginée par un homme. Il est vrai que le drame ne s'est accompli que dans la fiction; mais enfin c'est un cerveau d'homme qui l'a conçu.

Et il nous raconta l'admirable nouvelle du Décaniéron. La voici en peu de mots :

Cn jeune .seigneur, Anastasio, errant la nuit dans la forêt de Ravenne, entend tout à coup des cris affreux qui se rapprochent de lui. A la clarté de la lune, il aperçoit bientôt une superbe fille, toute nue, échevelée, hag^arde, qu'une meute de vénerie poursuit furieusement. Les chiens lui sautent au visage, lui déchirent les flancs, les bras, les seins. Anastasio se précipite à son aide. Mais survient un cavalier, monté sur un cheval noir, et tenant un estoc au poing. Il arrête sa monture devant le jeune homme et dit : « Laisse faire à mes chiens et à moi la punition que cette méchante femme a méritée...

D'ailleurs, écoute! Gomme toi je naquis à Ravenne. Mais il y a longtemps. Car,

tel que tu me vois, je suis mort. Jai aimé cette femme d un amour insensé.

Elle m'a tant désespéré que je me tuai un jour avec ce même estoc que je porte encore au poin(], et je suis damné des peines éternelles. Mais elle aussi, qui fut démesurément joyeuse de mon trépas, mourut peu après. L'enfer nous réunit. Depuis lors, chaque soir, je la poursuis avec mes chiens. Et chaque vendredi, environ à cette heure, je l'atteins. Je la transperce alors de cette épée dont je me perforai jadis. Je lui arrache de la poitrine ce cœur dur et froid, dedans lequel ne purent jamais entrer l'amour ni la pitié; je lui arrache aussi les entrailles, et je les donne en pâture à mes hètes. Après quoi (ainsi le per-

met la Divine Puissance) , elle se relève comme si elle n était pas morte et elle reprend sa douloureuse fuite devant moi. Laisse-moi donc exécuter ma veng^eance et no te mélo point d'y mettre obstacle. » Anastasio. perclus d'étonnement, vit aussitôt le haineux chas- >;eur se ruer sur la jeune fille, l'éventrer de son estoc, lui extirper le cœur et les reins, puis jeter à la meute ce^ viscères pantelants. Après quoi, miraculeusement, la victime se releva, ses blessures fermées, ses beaux membres intacts. Et elle reprit, en hurlant, sa course éperdue à travers les bois.

Quand Préfailles eut achevé, un petit frisson passa sur nous, et, d'instinct, nous regardâmes vers la futaie de chà-

taigniers qui s'élevait derrière nous, comme si nous nous attendions à voir paraître la belle fille nue et sang^lante, fuyant sous la clarté lunaire.

Rocdal, le premier, rompit le silence : — Voilà au moins un homme capable d'imaginer une vengeance !

— Vous ne paraissez pas encore convaincue, dis-je à Mme Lancrey.

— Non, reprit-elle, et je vous assure que je parle sincèrement. Il me semble que si j'avais à me veng^er, je trouverais autre chose qu'une violence physique.

C'est si bète, un coup de poing. Et le coup de poignard est plus bète encore, puisque, sil est bien donné, la victime cesse immédiatement de souffrir.

Alors Vilbreuil, qui n'avait dit mot

pendant toute cette discussion, intervint avec autorité :

— Je crois comprendre la pensée de notre amie. J'ai été en effet mêlé jadis à un drame conjuguai qui lui donne pleinement raison.

Mme Lancrey le pressa de parler, — ce que d'habitude il ne faisait pas volontiers. Pour l'encourager, elle lui offrit un nouveau cigare, qu'il alluma dévotement. Puis il commença :

L'aventure que je vais vous conter est véridique d'un bout à l'autre.

Comme elle s'est passée voilà plus de trente ans et que personne ici n'en connaît les héros, je ne trahirai aucun se-

cret. D'ailleurs, je changerai les noms.

Je venais d'achever mes fouilles de Séleucie. Fort éprouvé par le climat, je dus renoncer au séjour d'Asie Mineure et je dirig^eai mes études vers le problème étrusque.

Un jour d'avril, j'errais dans la pittoresque vallée d'Eisa, non loin de Tx^rno. A un détour du chemin, près du village de Montieri, j'aperçus un castello de fort belle apparence, au milieu d'un parc très bien tenu.

Surpris de rencontrer une demeure aussi luxueuse dans ce pays retiré, je demandai à mon voiturier quel était le propriétaire.

— G est un Français, dit-il, le comte de Serlis.

Ce nom remua un souvenir vague au fond de moi. A plusieurs reprises, je me répétai : « Serlis. . . Serlis. . . Mais jai connu quelqu'un qui s'appelait ainsi?

Ag^acé de ne pas trouver, je poursuivis mon interrogatoire :

— Gomment est-il , ce comte de Serlis ?

— Il est grand, très grand, avec une longue barbe. Il habite là toute Tannée avec la comtesse, qui fait beaucoup de charité.

Soudain je compris. C'était le comte d'Hauteroche de Serlis, un ami d'enfance, le compagnon de toute ma jeunesse. Il ne portait, dans ce temps-là, que le nom de d'Hauteroche. Mais son arbre généalogique, un des plus anciens et des plus touffus du Rouergue,

lui attribuait en outre celui de Serlis.

Je fis aussitôt arrêter ma voiture. Et, feignant d'étudier la config^uration du pays, je m'installai au pied d'un chêne où je méditai.

Assurément, c'était mon vieil ami Gérard d'Hauteroclie qui demeurait là.

Une envie folle me prit d'aller le voir. Pourtantje n'osais, par discrétion.

Il y avait en effet un mystère, un douloureux mystère, dans l'existence de cet homme.

Quatre années environ après ma sortie de l'école d'Athènes, voyageant sur l'Euphrate, j'avais reçu de lui une lettre qui m'annonçait son mariage, — une lettre enthousiaste où je le retrouvais bien tout entier, avec ce cœur

chaud, cette imagination vive et cette fraîcheur de sensibiHté qui, sa johe tournure aidant, lui avaient déjà vahi tant de succès auprès des femmes.

Il m'envoyait aussi le portrait de sa fiancée. Elle justifiait vraiment les termes lyriques dont il me la dépeignait.

Tout obsédé que je fusse en ce moment par les modèles de l'esthétique grecque, je ne pus retenir un cri d'admiration.

C'était une belle jeune fille de dix-neuf ans, aux traits purs, aux formes épanouies et sveltes, une de ces merveilleuses fleurs humaines en qui la vie semble parfois résumer la beauté de toute une race. Mentalement, je la comparai aux canéphores des Panathénées, aux nobles filles des Eupatrides qui

défilent sur la frise immortelle, ou bien encore aux jeunes déesses du temple voisin, la Victoire rattachant sa sandale, la Victoire couronnant un trophée.

Elle supportait la comparaison par la délicatesse des g^albes et la fierté des contours. Mais ce qui aurait suffi à la distinguer de ses sœurs grecques, cétait l'expression morale de son visage. Je crus lire dans les yeux je ne sais quoi d'énigmatique, de grave, de presque triste, comme une attente ou un regret.

D'Hauteroche me confiait qu'il était follement épris de sa fiancée : « Du jour où je l'ai rencontrée, j'ai senti que mon sort était fixé et que je n'aimerai jamais qu'elle. » Je ne doutais pas de

cette déclaration; car, même dans la fougue de ses premières aventures, il avait rêvé les liaisons idéales et tendres, les attachements durables qui poétisent toute une vie.

Je tirai donc le plus heureux augure du mariage qu il me notifiait et j'eus un plaisir d'art à me représenter le beau couple qu'allaient former ces deux êtres si parfaitement assortis.

L'obligation de terminer certains travaux avant les fortes chaleurs de l'été m'interdit malheureusement d'assister à la noce.

Dans le cours des années qui suivirent, j "échangeai de nombreuses lettres avec d Hauteroche. Mais je ne réussis pas à le rencontrer. Je ne faisais que de

brefs séjours en France et à une époque où il était absent de Paris, pour raisons de voyag^e, de villég^iature ou de cbasse. Plusieurs fois, il essaya de m'attirer dans son château du Rouergfue. Chaque fois, quelque obstacle venu de moi empêcha notre réunion.

Un jour, une de mes lettres demeura sans réponse. Après trois ou quatre mois d'attente, j "écrivis de nouveau.

Même silence. Je fus aussi étonné qu'attristé de l'inexplicable oubli que me témoignait mon ami.

Quand j eus 1 occasion de revenir en France, mon premier soin fut d "aller sonner à sa porte. Je ne doutai pas quil réparerait instantanément tous ses torts par la cordialité de son accueil.

Quelle ne fut pas ma surprise, quand le portier de Ihôtel me répondit :

— M. le comte d'Hauteroche n'habite plus ici.

— Cependant la maison lui appartient toujours?

— Oui, mais M. le comte ne vit plus à Paris.

— Où vit-il donc?

— Je ne sais pas. Je n'étais pas au service de M. le comte. Quand il vient par hasard des lettres pour lui, j'ai ordre de les envoyer au notaire.

Intrigué au plus haut point, j'ouvris une enquête. Mais, n'ayant g^uère de relations dans le monde où vivait d'Hauteroche,je n'obtins que des renseignements vagues. J'appris toutefois avec

•23S LA VENGEANCK

certitude qu'il avait brusquement rompu son installation à Paris peu avant la naissance de son fils. Il avait ensuite résidé quelque temps sur sa terre de Noailhac. dans le Roucr^o^ue. Après quoi, sans motif connu, il avait transporté :^es pénates à l'étranger. Depuis lors, on ne savait rien de lui ; on ignorait jusqu'à son adresse.

Je ne pus rien apprendre de plus quand, Tannée suivante, ayant dit adieu à l'Asie Mineure, je revins habiter Paris.

Pour expliquer le mystère de cette disparition, j'étais réduit à mes conjectures, qui se fondaient sur un seul indice. Je me rappelai que plusieurs fois, dans ses lettres, d'Hauteroche

m'avait avoué son chag^rin de ne pas avoir d'enfant; c'était d'ailleurs la seule allusion qu'il eût faite à sa vie conju- ^^ale. Or, sa fuite de Paris avait coïncidé juste avec la venue d un fils. Je soupçonnai quelque drame intime, ébruité peut-être, que le uialheureux était allé cacher au loin.

J'étais donc fort perplexe quand un hasard me fit découvrir sa retraite au fond de la Toscane.

Mais les souvenirs affectueux l'emportant sur la discrétion, je me présentai à la grille du château.

Pendant que le concierge allait porter ma carte, j'examinai la maison qui s'élevait au bout d'une longue allée de cyprès alternant avec des chênes-verts.

C'était une construction de la fin du seizième siècle, aux entablements droits, aux angles en bossages, comme Dosio et Ammanati en ont édifié par centaines . Le parc étalait alentour ses verdures sombres.

Après quelques minutes d*attente, j'aperçus d'Hauteroche qui venait luimême au-devant de moi. Je reconnus aussitôt sa silhouette, son allure.

Il courait plutôt qu'il ne marchait.

Et, de loin, il m'ouvrait les bras.

Quand je lui eus expliqué ma présence, il me dit :

— Que tu as bien fait d'entrer! J'ai tant de remords envers toi!... Mais tu ne sais pas... tu ne peux savoir...

— Je ne veux rien savoir... sinon

que je suis très heureux de te retrouver. . . Alors, c'est ici que tu as définitivement établi ta demeure?

— Oui, j'habite ici toute l'année, avec ma femme. Je possède un assez vaste domaine que j'exploite directement.

Il ajouta, d'une voix rapide, comme pour prévenir de ma part toute question g^ênante :

— J'ai dû laisser mon fils en France. Il est élevé chez les parents de ma femme, dans le Jura. Il est faible de santé, il a besoin d'un air vif.

Cependant nous approchions de la maison. D'Hauteroche reprit :

— Tu arrives à point. Nous allions nous mettre à table. Tu vas déjeuner

avec nous. Et je pense bien que tu nous resteras au moins jusqu'à demain.

Sans même écouter ma réponse, il ordonna à un domestique d'aller chercher ma voiture et mon ha^oa.oe.

Nous entrâmes dans un vaste salon, où un mobilier très confortable sharmonisait avec la décoration primitive.

Et il alla prévenir Mme d'Hauteroche.

Il revint presque immédiatement avec elle.

Rien qu'à la voir entrer, je compris qu'elle avait dû semer la passion et le malheur autour d'elle. Je songeai à l'antique histoire des hommes, au drame éternel de la beauté.

Quand j'ai réfléchi plus tard à cette première impression, j'ai retrouvé ce

qui me lavait rendue si vive, C était la démarche de Mme d'Hauteroche, — une démarche d'un rythme enchanteur. Je n'aurais jamais cru qu'il pût v avoir tant de séduction, tant de musique dans les pas dune femme.

Elle m'accueillit par quelques mots aimables, nuancés de réserve.

Nous passâmes dans la salle à mang^er.

D'Hauteroche témoig^nait une joie affectueuse de me revoir. Il parlait avec abondance, m'interrog^eait sur les années pendant lesquelles nous avions vécu séparés, me questionnant sur mes voyag^es, mes travaux, évoquant mille souvenirs de notre jeunesse.

Mme d'Hauteroche n'intervenait que par instants dans la con^versation, juste

ce qu'exig^eait la politesse. Elle s'exprimait bien d'ailleurs, sans paroles inutiles.

Je l'examinais à la dérobée. L'imagée que sa photog^raphie m'avait laissée d'elle s'était fortement gravée dans mon esprit. A cinq ans d'intervalle, je retrouvais en elle tout ce qui m'avait d'abord frappé : la finesse des traits la fierté des lignes. Mais l'inquiétante expression que j'avais remarquée dans le visage s'était accentuée, ou plutôt définie. Le dessin carré des tempes, l'éclat fluorescent des yeux, tout le détail de cette belle figure trahissait la domination d'une idée fixe, une énergie concentrée, une extraordinaire densité de sentiments. La vierge énigmatique

était devenue un être de passion et de lutte.

La toilette même de Mme d'Hauteroche me parut intéressante à noter.

C'était une simple robe de foulard beig^e, mais de la dernière mode et du meilleur goût. Cette recherche d'élégance était évidemment habituelle à la jeune femme, puisque j'étais arrivé à l'improviste dans sa maison. Une odeur légère voltigeait autour d'elle, une odeur à base d'iris florentin.

De temps à autre, elle jetait à son époux un regard scrutateur et bref, comme si la gaieté qu'il laissait voir, l'animation qu'il mettait à ses propos, la surprenaient un peu.

On servit le café sous une haute

Loggia qui décorait la façade principale du côté du parc.

Je m'occupai alors exclusivement de Mme d'Hauteroche, désireux de lui plaire, m'appliquant à dissiper cet air de froideur dont elle s'enveloppait visà-vis de moi. Je ne peux dire que j'en fus pour mes frais , car elle répondit avec bonne grâce à mes questions.

Mais, pas un instant, elle ne vint à mon aide.

Très tôt d'ailleurs, elle se leva de son fauteuil.

D'Hauteroche lui demanda sur un ton sec :

— Vous partez déjà ?

Elle allég^ua tranquillement qu'elle avait des lettres à écrire. Elle me pria

même de l'excuser si je ne la revoyais pas jusqu au dîner : ne s'attendant pas à ma visite, elle avait disposé de tout son après-midi pour une course aux environs.

D'Hauteroche eut, dans les doig^ts, une crispation d'impatience qui me fit comprendre ce que valait cette excuse .

Elle se retira.

Pour faire diversion aux pensées que je devinais chez mon ami, je lui demandai de me montrer sa demeure et de m'en raconter Thistoire.

— L'histoire est très simple, me dit-il. Le château a été construit en 1572 par François de Médicis, pour une de ses maîtresses, Ippolita Viviani. Ou ue ^ait rien de cette femme, sinon

qu'un des premiers actes de Bianca Gappello fut de la faire empoisonner, ici même, pour servir d'avertissement aux autres dames de Florence. Ce souvenir tragique semble avoir jeté un mauvais sort à la maison, car, depuis lors, elle a toujours été délaissée. Elle tombait presque en ruines, quand le dernier propriétaire l'a achetée: il l'a restaurée avec beaucoup de soin et assez de goût, comme tu vas voir.

Tout en parlant, il me conduisait à travers les salons du rez-de-chaussée.

Ce qui m'intéressa le plus dans cette visite, c est ce quelle me révéla sur l'existence intime de mes hôtes.

Ainsi, dans ces salons que je parcourais, l'un avait été aménagé en boudoir

pour Mme d'Haiiteroche. l'autre en cabinet de travail pour le mari.

Or, il était visible que mon ami se tenait peu dans cette pièce. La nudité des murs, la disposition des sièges.

l'aspect de la table donnaient Timpression dun bureau. Cétait là évidemment que d Hauteroche rédigeait sa correspondance d'affaires, cétait là quil recevait son régisseur, ses fermiers:

mais je ne l'y voyais pas installé pour lire et pour fumer.

Les moindres détails du boudoir témoignaient, au contraire, que les époux y passaient de longues heure> ensemble.

A coté dun fauteuil profond, j'apercevais un livre commencé, des revues, une boîte de cigarettes. En face, près

d'un guéridon chargé de fleurs, un panier à ouvrage marquait la place habituelle de Mme d'Hauteroche.

Cependant je ne voyais pas de piano Je me rappelai que, dans ses lettres d'autrefois, d'Hauteroche m'avait souvent parlé, avec admiration, des dons que sa femme avait pour la musique et surtout de sa belle voix de contralto dont elle se servait en véritable cantatrice .

— Mme d'Hauteroche aurait-elle renoncé à la musique? demandai-je à mon ami.

D'un air gêné, il répondit rapidement :

— Non. Mais son piano est dans une sorte d'atelier qu'elle s'est organisé en

haut de la maison et où elle fait aussi de la sculpture.

— Ah î elle sculpte aussi ! . . . Et quel genre de sculpture?

— Je ne sais pas . Elle ne montre à personne ce qu'elle fait.

Son visage s'était soudain rembruni.

Évidemment j'avais touché là un point sensible. Je me promis de ne plus le questionner sur sa femme.

}sous montâmes, par un large escalier, au premier étage, où étaient les chambres à coucher.

Là encore, j'eus l'impression que la mésintelligence, pour ne pas dire l'antipathie ou l'hostilité, des deux époux ne les empêchait pas de vivre comme tout ménage ordinaire : le

divorce entre eux n'était que moral.

Ainsi, la chambre de d'Hauteroche, petite et fort simple, garnie d'un lit étroit, communiquait directement avec celle de sa femme.

Après avoir frappé à la porte de séparation pour s'assurer que Mme d'Hauteroche n'était pas là, il m'introduisit en me disant :

— Regarde bien cette pièce. C'est la plus curieuse du château. Elle a conservé intact son décor du seizième siècle . Les armes d'Ippolita Viviani figurent aux écoinçons des parois et I on prétend reconnaître son portrait dans cette déité chasseresse peinte au centre du plafond.

Je vis en effet une maf|nifique chambre avec un soffitio et des lambris

somptueusement ciselés. Au fond, un g^rand lit à baldaquin se dressait en pied sur une marche. Un damas pourpre et or tapissait les murs au-dessus de la boiserie.

Affectant d'étudier en détail cet ensemble à la fois brillant et harmonieux, je songeais que nul romancier n'aurait pu concevoir un cadre aussi sugg^estif pour l'inquiétante et superbe créature qu'était Mme d'Hauteroche. Et mon imag^ination. remontant les siècles, évoquait les grandes patriciennes et les grandes courtisanes de la Renaissance, les maîtresses de princes, de cardinaux et de papes, les Laura Dianti, les Tullia d'Aragona, les Julia Farnèse, toutes celles dont la mission ici-bas fut de faire

'2b l I.A VENGEANCE

sentir aux hommes la puissance tragique de Tamour et la tyrannie de la beauté. Mme d'Hauteroche continuait leur destin; le sang de leur race fluait dans ses veines.

Je terminai l'inventaire de la chambre par un regard donné aux menus objets qui la garnissaient : le goût féminin le plus délicat se dénotait partout. Gà et là, des portraits de parents ou d'amis rappelaient les affections laissées en France. Je cherchai vainement le portrait du fils.

D'Hauteroche voulut me faire ensuite les honneurs de son parc.

Vers la fin de cette promenade, notre intimité d'autrefois s' étant renouée insensiblement, il crut devoir m'expli-

quer les motifs de son expatriation ou, pour mieux dire, les motifs apparents, les motifs qu'il désirait accréditer :

— J'avais assez de la vie de Paris et ma femme la supportait mal. J'ai cru d'abord que nous pourrions habiter le Rouerg^ue ; mais ce haut pavs d'Aubrac est glacial en hiver. Et puis, toutes mes terres sont affermées : il n'y avait aucune occupation pour moi. Pendant un voyag^e en Italie, on m'a parlé de ce domaine qui était à vendre. Le site ma plu et surtout 1 extraordinaire variété des cultures. J'ai conclu marché tout de suite. Et voilà comment tu m'as retrouvé dans ce coin perdu de la Toscane.

Je feig^nis de croire à cette explica-

'2b6 LA VENGEANCE

tion, qui n'expliquait rien, et je lui demandai simplement :

— Tu t'es fixé ici sans esprit de retour?

— Oui, pour quelques annés, du moins... Que ferai-je plus tard? je ne sais.

Voulut-il me laisser entendre qu'il reg^rettait de ne pouvoir m ouvrir davantag^e son cœur? Sans doute; car il ajouta aussitôt, avec un accent qui m'émut, tant il me sembla douloureux :

— Dans la solitude où je vis, tu es le seul ami que j aie souhaité revoir. Bien souvent j'ai été sur le point de t'écrire, de tappeler... Et puis... Mais non :

parlons d'autre chose.

Ainsi qu'elle me l'avait annoncé,

Mme d'Hauteroche ne reparut qu'au diner. Elle conserva tout le temps, à mon égard, son air de froide politesse, ne rompant le silence que pour s'adresser à moi seul. Sitôt que son mari parlait, elle redevenait muette, et sa physionomie prenait une étrange expression d'absence ou de supériorité.

Au sortir de table, nous fimes quelques pas dans le jardin. La soirée était d'une merveilleuse douceur et toute baignée de pénombres fluides. Far instant, Mme d'Hauteroche nous précédait un peu. De nouveau, je subis la souveraine séduction de sa démarche. Le jeu de ses lignes m'enchantait comme une belle phrase musicale. Chacun de ses mouvements sem-

blait répandre un charme sur la nuit.

Quand nous fûmes rentrés au salon, j'eus la surprise de la voir s'animer, s'intéresser à ce que nous disions et, bientôt même, dirig^er la conversation.

Mais je fus encore plus étonné de l'entendre me faire le plus ag^réable tableau de la vie qu'elle menait à Montieri. Elle dit, à peu près :

— L'isolement ne me déplaît pas.

Nous avons d'ailleurs quelques relations de voisinage qui suffisent à mes besoins de société. Les heures ne me paraissent jamais longues. J'adore le cheval, et le pays est si varié que je peux changer indéfiniment mes promenades. Le reste du temps, j'écris des

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lettres, je joue du piano, je sculpte, je lis... , je pense.

Elle appuya légèrement sur ce dernier mot. Je compris alors qu'en tenant ce discours, elle se souciait fort peu de moi et que c'était pour elle un moyen, depuis longtemps cherché peut-être, de faire savoir au mari comment elle supportait son exil. L'esclave séquestrée narguait le maître.

Devant repartir de bonne heure le lendemain, je pris congé d'elle à la fin de la soirée. Quand je lui offris de me charger de ses commissions pour Paris, elle mit une sorte d'empressement à refuser :

— Je vous remercie. Mes fournisseurs de Paris m'expédient régulière-

ment tout ce qu'il me faut. Et si, par hasard, quelque chose me manque, j'envoie ma femme de chambre à Florence, qui n'est qu'à deux heures d'ici.

Le lendemain, d'Hauteroche entra dans ma chambre pendant que j'achevais ma toilette. Il semblait avoir hâte de me parler. Son visag^e était pâle, ses paupières battues, comme s'il n'avait dormi de la nuit :

— Vraiment, tu dois déjà repartir?

me demanda-t-il d'un ton suppliant...

Tu ne peux rester quelques jours de pins?

Ses yeux m'avouaient une telle misère, une telle détresse, que j'eus pitié de lui. Mais des obligations impérieuses me rappelaient en France. Je dus le

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quitter, non sans lui avoir solennellement promis de revenir Tannée suivante, vers la même époque, pour un séjour de plusieurs semaines.

Une fois seul en voiture, je méditai sur la situation de mon malheureux ami.

Les motifs qui l'avaient résolu à rompre tout contact avec son milieu social m'apparaissaient maintenant avec évidence. Pour reconstituer le drame, je n'avais pas besoin de connaître le détail des faits, un banal roman d'adultère sans doute, ag^g^ravé cependant par la naissance d'un bâtard légitime.

Mais ce que je ne réussissais pas à pénétrer, c'étaient les rapports actuels des époux.

D'Hauteroche était manifestement excédé par la vie qu'il menait. Quand il était venu dans ma chambre pour me supplier d'ajourner mon départ, de retarder le moment où il allait se retrouver seul en tête à tète avec sa femme, je l'avais vu à bout de force.

Lui, dont j'avais tant apprécié autrefois Fénerg^ie morale et la fermeté d'âme, il semblait plus que découragé : vaincu.

Elle, au contraire, elle qu'on avait arrachée à son pays, à sa famille, à son amant, à son fils, elle avait l'air, je ne dirai pas heureuse, mais en parfait équilibre, en pleine possession d'ellemême, de ses nerfs et de sa pensée. Il y avait plus, toute sa contenance la montrait agissante et combative, sti-

mulée par une idée fixe, poursuivant avec opiniâtreté un plan.

Dans le cours de l'année qui vint, je reçus plusieurs lettres de d'Hauteroche.

Il me racontait, par le menu, ses occupations, ses travaux agricoles, ses lectures. Jamais un mot sur sa femme.

L'insistance qu'il mettait à me rappeler ma promesse de visite pour l'automne et quelques phrases mélancoliques, échappées çà et là de sa plume, me prouvaient que la situation de son ménagée ne s'améliorait pas.

Au début de septembre, je repris le chemin de la Toscane, avec l'intention de rester tout un mois à Montieri. Je comptais d'ailleurs rayonner de là aux environs, où mes confrères en science

étrusque venaient d'exhumer une série de tombes fort curieuses.

Donc, un matin, je descendis à la g^are d'Empoli.

D'Hauteroche était sur le quai. Sitôt qu'il m'aperçut, sa fig^ure s'éclaira d'une lueur si chaude que mon premier mot fut pour le féliciter de sa mine.

Mais, peu après, tandis que la voiture nous amenait au g^rand trot, je fus sai^ii de 1 altération qui s était produite chez mon ami depuis un an. Ses cheveux grisonnaient aux tempes ; de longs fils d'argent sillonnaient sa barbe; la peau, fripée au-dessus des joues, avait une teinte jaune ; la taille même, na- ^'juère si droite, se courbait comme sous un excès de fatigue.

Pendant les trois quarts criieure que dura le trajet, il se -montra plein d'effusion, sans être pourtant plus explicite que dans ses lettres. Mais une tristesse profonde apparaissait derrière toutes ses paroles. Plusieurs fois, me saisissant la main, il s'écria :

— Quel bien cela me fait de te revoir !

Mme d'Hauteroche m'attendait sous la loggia. Elle me reçut avec une amabilité qui ne rappelait nullement la froide réserve de son premier accueil.

Elle aussi me parut chang^ée, mais autrement que son époux. Elle avait encore embelli. Une merveilleuse fraîcheur était sur elle. Le tissu diaphane et satiné de sa peau, les ondulations

lustrées de sa chevelure, le brillant de ses pupilles, la chaude sonorité de sa voix, un accent plus vif dans l'inflexion de ses contours et dans le rythme de ses gestes, accusaient en elle un magnifique épanouissement. Gomme une belle statue vivante, elle semblait personnifier la victoire de son sexe.

En prenant possession de l'appartement qui m'était préparé, je constatai qu'elle avait dû s'occuper elle-même de le rendre confortable et attrayant. La recherche avec laquelle chaque meuble, chaque objet y était disposé, portait la marque évidente de son goût.

Je continuai, les jours suivants, d'éprouver ses bonnes dispositions à mon égard. Tout en me laissant une

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liberté absolue de mouvements, elle s'ing^éniait à me faire jouir de son hospitalité. Ce n'était plus la femme ombragfeuse et distante que j'avais connue l'année d'avant, c'était la plus attentive et la plus g^racieuse des hôtesses.

J'avoue qu'à la voir se mettre ainsi en frais pour moi, j'eus un instant d'inquiétude. Je me demandai si, d'aventure, je ne jouais pas un rôle dans ses projets ténébreux, si elle ne m'avait pas choisi comme l'instrument de ses veng^eances. L'ami le plus cher du mari n'occupe-t-il pas toujours une place privilégiée dans les calculs d'une femme vindicative ?

Je dus vite reconnaître l'injustice de mon soupçon. A aucun moment, je

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ne surpris chez Mme d'Hauteroche un maintien ou un propos équivoque.

Jusque dans l'abandon presque familier qu'elle me témoigna bientôt, elle gardait sa haute allure et le meilleur ton.

Cette faveur dont elle m'honorait ne pouvait assurément déplaire au mari, mais elle réagit singulièrement sur son attitude aux heures où nous étions réunis tous les trois. C'était lui à présent qui se montrait taciturne. Dès que la conversation s'animait un peu, il s'en retirait, soit qu'il se fût déshabitué d'échanger des idées avec sa femme, soit qu'elle opérât sur lui une sorte de fascination.

Elle était d'ailleurs charmante à

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