‹ Le Point de départ de la métaphysique (volume 2)Chapitre 1 sur 36 · IMPRIMATUR · texte numérisé non relu

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Brugis, die 9» Martii 1923, A. C. De Schrevel, Vie. gen.

N1HÏL OBSTAT :

Brugis, die 6* Martii 1923.

Alb. Boone, S.J.

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Introduction.

I. Il y eut, dans l'histoire de la philosophie occidentale, un petit nombre de moments décisifs, où l'influence d'un penseur de génie s'imposa irrésistiblement à la raison humaine, soit pour en précipiter l'évolution, soit pour y dénouer une crise au moins partielle. Nous songeons à un Parménide, dégageant, du chaos initial des spéculations cosmologiques, l'unité de l'être ; à un Platon et à un Aristote, dominant le désarroi créé par les Sophistes et fondant à nouveau la métaphysique ; à un S. Thomas, retrouvant la signification plénière de l'aristotélisme et la mettant en harmonie avec le surnaturalisme chrétien ; à un Descartes, rétablissant, par un coup d'audace, l'empire intransigeant de la raison, et hâtant ainsi la maturation du problème de la connaissance.

Kant assuma un rôle au moins égal à celui de ses grands prédécesseurs, le jour où il se donna pour mission d'instituer la critique définitive du savoir rationnel. Quelle qu'ait pu être la valeur théorique, morale et religieuse de son intervention, il faut reconnaître, qu'en bien ou en mal, elle se montra d'une singulière efficacité. Car la Critique kantienne a modifié profondément le terrain général de la philosophie moderne. En ce sens, nos contemporains s'avouent presque tous tributaires de Kant : les uns par emprunt formel de doctrines, d'autres par influence indirectement subie, d'autres, à tout le moins, par la nécessité qui s'impose à eux d'envisager des problèmes nouveaux et d'organiser sur des bases nouvelles la défense de positions anciennes.

Au reste, le kantisme, pas plus que le cartésianisme, n'est, dans l'histoire de la philosophie, un commencement absolu.

Kant eut des précurseurs. Nous avons étudié ailleurs les essais d'épistémologie critique tentés par des rationalistes comme Descartes et Leibnitz, ou par des empiristes comme Locke et Hume (voir Cahier II) : solutions incomplètes et unilatérales, qui avaient au moins l'avantage de déblayer le terrain et de signaler, par leur insuccès même, des écueils à éviter. Avec Descartes, en effet, l'attention était appelée sur le rôle épistémologique possible du Moi ; avec Leibnitz, sur le dynamisme de l'intelligence dans la constitution de l'objet intelligible ; avec Locke, et Hume, sur l'invraisemblance de l'innéisme, et sur les difficultés inhérentes à tout réalisme ontologiste.

Ce n'est pas tout : la Critique de Kant fut, en quelque mesure, prédéterminée par les termes concrets du problème qui s'imposait à elle. On a montré, dans le Cahier précédent, comment le développement naturel de la philosophie moderne, à partir de l'occamisme, avait acculé celle-ci à deux positions extrêmes — nous osions dire : à deux fonds d'impasse : — d'une part l 'empirisme phénoméniste (Hume), d'autre part, le dogmatisme rationaliste, soit moniste (Spinoza), soit pluraliste (Wolff). Des deux côtés, la voie d'une évolution ultérieure était bloquée : l'empirisme finissait dans l'impuissance sceptique, le rationalisme se dissolvait en contradictions internes. A se garder de l'une et à délimiter les autres, Kant devra consacrer de longues années de réflexion laborieuse. Ce qui fait l'importance historique de la Critique kantienne, et, pour nous, son intérêt primordial, c'est qu'elle se forgea, peu à peu, au heurt immédiat et répété des deux grandes tendances qui divisaient alors la philosophie moderne ; le conflit séculaire du rationalisme dogmatiste et de l'empirisme vint à se jouer finalement, pendant une trentaine d'années, au sein d'une pensée probe et patiente, rigoureuse et systématique.

Nous assisterons aux péripéties les plus marquantes de ce drame intellectuel peu banal, et nous en considérerons ensuite, de très près, le dénouement, consigné dans les trois " Critiques " (Critique de la Raison pure — Critique de la Raison pratique — Critique du Jugement). Ce dénouement, on le sait, fut une solution au moins partielle de l'antinomie fondamentale du rationalisme et de l'empirisme. Comme les deux tendances antagonistes avaient chacune, dès cette époque, développé leurs plus extrêmes conséquences, leur conciliation, par Kant, ne pouvait être qu'un retour, inconscient d'ailleurs, à quelque point de vue synthétique jadis

méconnu par les ancêtres de la philosophie moderne. En vérité, Kant, grâce à l'effort soutenu de sa pensée personnelle, contraignait la philosophie à remonter jusqu'au carrefour d'où l'empirisme et le dogmatisme rationaliste avaient divergé. Sous ce rapport, le fondateur de la Critique moderne doit, malgré les insuffisances de sa solution, être rangé parmi les restaurateurs de l'unité nécessaire de l'Un et du Multiple, compromise depuis la fin du moyen âge. La restauration kantienne de l'unité, disions-nous, ne fut pas complète. Nous tâcherons de mesurer exactement cette lacune et d'en rechercher la cause. Ici encore, Kant nous apparaîtra solidaire du milieu philosophique général et, par là même, dépendant d'antécédents historiques lointains. Si, malgré quelques velléités qui se trahissent dans la Critique du jugement, il n'ose dépasser les frontières de l'agnosticisme, pour s'engager dans les voies, soit d'une Métaphysique finaliste, soit de l'Idéalisme absolu, l'obstacle — inaperçu de lui — se trouve être un préjugé commun à toute la philosophie prékantienne, depuis l'effacement du thomisme médiéval. Une fois reconnu cet obstacle, il nous sera relativement facile d'apprécier, dans les Cahiers suivants, la possibilité d'un " au delà " du kantisme — si étrange que puisse paraître l'expression d'au delà, par rapport à une doctrine dont la caractéristique semble être d'imposer à la Raison des limites inextensibles.

II. Qu'on nous permette de rappeler ici ce que nous disions dans {'Introduction générale de cet ouvrage (Cahier I) : Nous ne faisons pas œuvre d'historien, mais nous utilisons l'histoire pour poser et sérier des problèmes, pour esquisser et enchaîner entre elles des solutions théoriques. Notre but particulier nous permet un choix très libre des œuvres analysées et des questions soulevées. Si l'on oublie ceci, l'on ne peut que juger impardonnables les lacunes — volontaires — de nos pages.

Nous avons indiqué aussi, et justifié, au commencement du Cahier I, les règles que nous suivrions pour les références bibliographiques.

Un mot encore sur la manière dont nous avons conçu le résumé de la Critique kantienne présenté dans ce volume.

Nous avons voulu éviter deux extrêmes.

Il eût été possible, en effet, de réduire la pensée de Kant à quelques lignes simples, qui en exprimassent la quintessence. Ce genre d'exposé offrait le double avantage de la brièveté et de la clarté. Mais, d'autre part, il aurait eu l'apparence moins d'un résumé que d'une interprétation insuffisamment garantie ; et, pour tout

dire, il aurait altéré plus que de droit la physionomie historique des écrits kantiens.

La méthode diamétralement opposée n'était guère plus praticable. Elle eût exigé la reproduction scrupuleuse et le commentaire détaillé des courants de pensée qui se juxtaposent, se coupent et se recoupent tout au long des trois Critiques. On sait combien la marche du raisonnement, dans la Critique de la Raison pure, est sinueuse, et enchevêtrée : à tel point que les interprétations les plus diverses, et parfois les plus saugrenues, purent y trouver un point d'attache. Pour suivre Kant jusqu'au détail, et faire ressortir partout l'unité de sa pensée sous la variété des points de vue secondaires. il eût fallu plusieurs volumes. On s'en convaincra en jetant un coup d'ceil sur le Commentaire inachevé de Vaihinger (H. Vaihinger. Commentai- zu Kants Kritik der reinen Vernunft. Bd. I, 1881. Bd. II, 1892.), qui ne dépasse pas l'Esthétique transcendantale.

Restait un troisième parti, intermédiaire, auquel nous nous sommes arrêté. C'était de suivre de très près le texte même de Kant, mais en y opérant un triage continuel, dans le but de mieux dégager l'essentiel et de rectifier les lignes trop sinueuses. De la sorte, notre résumé, jalonné de références, pouvait, sans encombrement excessif, prendre la forme d'un commentaire idéologique assez largement compris.

Aux philosophes déjà familiarisés avec l'étude textuelle des ouvrages de Kant, nous ne prétendons, évidemment, rien apprendre. S'ils daignent néanmoins nous lire, ils remarqueront facilement que nous avons dû, sur tous les points importants, prendre parti entre les opinions divergentes des commentateurs. Et le plus souvent, ils devineront sans peine, entre nos lignes, les raisons décisives de notre option. Nous avons systématiquement donné la préférence aux interprétations qui nous paraissaient sauvegarder la cohérence logique et la continuité profonde de la pensée de Kant sous les écarts apparents ou réels de son expression. Car, si le style de Kant, surtout dans la première Critique, est pénible et contourné ; si son vocabulaire est souvent approximatif et tolère plus d'un glissement dans la signification des termes techniques ; si son raisonnement se développe parfois simultanément à partir de deux points de vue distincts (quoique liés) et sur deux plans superposés (quoique non-étanches) ; tout cela concédé, nous avouons franchement ne pas apercevoir, dans le mouvement général de la pensée kantienne, de contradiction formelle. Avec la même franchise d'ailleurs, nous dirons plus tard (Cahiers IV et suiv.) quelles insuffisances graves nous croyons y remarquer.

Bref, sans nous inféoder à aucune école de commentateurs, nous nous sommes efforcé, avant tout, de découvrir et de souligner, dans le texte de Kant, les thèses qu'exigeait la logique interne du problème critique,, tel qu'il l'avait posé. Et nous espérons bien, dans cette analyse doctrinale, ne point nous être écarté des vraisemblances historiques ni des exigences philologiques.

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