‹ Le Point de départ de la métaphysique (volume 2)Chapitre 2 sur 36 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Généralités biographiques et bibliographiques. § 1 . — Influences générales subies par Kant.

Les origines familiales de Kant ; son éducation première ; ses études ; sa longue carrière professorale ; la probité de sa vie ; son travail réglé et incessant ; son caractère foncièrement sérieux, mais sociable et enjoué ; son incontestable sincérité intellectuelle ; son esprit ponctuel, méthodique et précautionné ; cette pointe même de pédantisme, qui, chez lui, n'est qu'une conviction un peu naïve de penseur : toutes ces circonstances et tous ces traits, qui feraient revivre, aux yeux du lecteur, un génie consciencieux et presque entièrement sympathique, appartiennent aux biographes. Nous n'en jetons ici la mention rapide que pour rappeler une triple influence qui s'exerça sur la jeunesse du philosophe et ne cessa point d'inspirer ses travaux.

Kant subit, dès son enfance, l'influence du piétlsme : piétisme simple et convaincu, chez ses parents, surtout chez sa mère ; piétisme plus clérical et doublé de rationalisme wolfien, chez le théologien Albert Schuîtz, directeur du gymnase qu'il fréquenta. Toute sa vie, il garda la foi profonde en Dieu et le moralisme rigide qu'il tenait de sa première éducation, et qui s'alliaient d'ailleurs en lui au culte absolu de la raison.

En effet, Kant, vrai fils du siècle de YAufklaning, fut toujours un rationaliste. I! entendit professer, par Martin Knutzen, à Kônigsberg, la philosophie woifienne, alors triomphante dans les Universités allemandes. Le jeune Kant, qui avait le goût " des lumières ", ne s'en défit plus. Lors même qu'il écrira, plus tard, ses trois Critiques, s'il croit devoir censurer vivement les présupposés dogmatiques de Wolff, il n'en exaltera pas moins le mode d'exposé et de déduction de ce philosophe, comme le type achevé de la méthode métaphysique rigoureuse.

Le sens de la rigueur logique, chez Kant, ne pouvait être que hautement favorisé par son estime des mathématiques. Et celles-

ci lui fournirent, de plus, la clef de la Physique newtonienne, dont la première révélation lui vint, comme celle du wolfianisme, par l'intermédiaire de Martin Knutzen, le seul professeur un peu marquant que possédât alors l'Université de Konigsberg. A l'égard de Newton, notre étudiant partagea l'engoûment général : il fut séduit, moins encore par la richesse de savoir positif, que par la sûreté méthodique et l'ordonnance rationnelle que présentait l'œuvre de l'illustre physicien. Dès lors, les principes généraux de la science devinrent pour lui autant d'axiomes ; et la " Philosophia experimentaîis " flotta devant son esprit comme une manière d'idéal. On sait quelle place tiennent, dans les écrits de Kant, les Traités intéressant directement les sciences exactes et les sciences d'observation : ils s'échelonnent depuis les Mathématiques pures et la Cosmogonie, jusqu'à l'Anthropologie et la Géographie physique. Kant avait foi dans la science, comme il avait foi dans l'ordre moral et dans la raison. (1)

Sous la triple influence du moralisme piétisîe, du rationalisme wolfien et de la " philosophie expérimentale " newtonienne, la pensée de Kant va se développer et, peu à peu, s'affranchir. Suivons maintenant cette évolution dans ses principales étapes.

§2. — Les historiens de la " période précritique.

Les historiens de Kant ne nous tracent pas, de la période qui s'étend depuis la publication de son premier ouvrage (1747) jusqu'à celle de la Critique de la Raison pure (1781), un tableau absolument concordant. Les documents positifs : série chronologique des œuvres de Kant, notes et lettres de celui-ci, correspondances et témoignages contemporains, laissent place, sur quelques points, à des interprétations divergentes. De celles-ci, nous ne mentionnerons5 pour exemple, que les deux suivantes, plus nettement opposées entre elles.

(1) Pour la biographie de Kant, voir, par ex. : F. W. Schubert. Kants Biographie, dans Imm. Kants Sàmmtliche Werke. Edit. Rosenkranz. Bd. XI. Leipzig, 1842 — Ruyssen, Th. Kant. Paris, 1900. — Vorlânder, K. Immanuel Kants Leben (Philos. Bibliothek, Bd. 126) Leipzig, 1911. — Cassirer, E. Kants Leben und Lehre, dans : Imm. Kants Werke, edit. Cassirer. Bd. XL Berlin 1918. — Bauch, Bruno. Immanuel Kant. 2e Aufl. Berlin, 1921.

D'abord, la théorie, déjà ancienne, de Kuno Fischer (1). C'est la théorie du développement oscillatoire vers une position moyenne d'équilibre. Il faudrait distinguer, dans l'évolution philosophique de Kant, trois périodes : 1° Une période de début, dominée par l'influence rationaliste de Leibnitz-Wolff (de 1740 à 1760). Personne ne conteste ce point de départ de la pensée kantienne, mais on peut différer d'avis sur le plus ou moins d'indépendance que Kant manifestait dès lors vis-à-vis de l'orthodoxie wolfienne à la mode. 2° Une période de déviation vers l'empirisme (1760 jusque vers 1770) : "période anglaise", inspirée avant tout par la lecture de Locke et de Hume. Le point culminant de cette phase n'aurait été rien moins qu'un véritable " scepticisme ", exprimé dans les " Trâume eines Geistersehers erlâutert durch Trâume der Metaphysik " (1766). 3° Dans une troisième période, sous l'influence des " Nouveaux Essais ", l'ouvrage posthume de Leibnitz, que venait d'éditer Raspe(1765), Kant revient au dogmatisme ontologique (1770). Mais bientôt, une nouvelle crise l'éveille du "sommeil dogmatique " et le ramène à mi-chemin du rationalisme et de l'empirisme, dans cette direction définitive où vont se ranger successivement ses grands ouvrages, à commencer par la Critique de la Raison pure (1781).

Or, à cette théorie de l'oscillation, A. Riehl(2) oppose une théorie de l'évolution continue, sur la base du rationalisme wolfien, mais sous le stimulant d'influences empiristes adventices. 11 n'y aurait pas eu, à proprement parler, chez Kant, une substitution du point de vue de Hume à celui de Wolff, mais seulement une critique progressive du point de vue wolfien, jamais abandonné, — à travers le point de vue de Hume, jamais totalement accepté.

Nous ne pouvons songer, dans un ouvrage comme celui-ci, à discuter en détail ces deux théories, non plus que les variantes qui y furent apportées par d'autres auteurs. Pour le dire en d'eux mots, l'esquisse de K. Fischer nous paraît trop schématique, trop appuyée ; elle exagère manifestement l'inclination transitoire de Kant à l'empirisme sceptique. L'interprétation de Riehl semble plus proche de la vérité historique : et même, en soulignant le fond wolfien persistant du kantisme, elle éclaire plus d'une thèse diffi-

(1) K. Fischer. Geschichte der rimerai Philosophie. Bd ïll und IV : Kant Heidelberg, 1869, (ou bien 5e Aufl. Bd. IV und V. Heidelberg, 1909-1910).

(2) Riehl, A. Der philosophische Kritizismus. Bd. I. 2e Aufl. Leipzig. 1908. Buch î, Kap. 3, und Buch II, Kap. 1 -2.

cile de la première Critique. Nous reviendrons sur ce point dans les pages qui suivent.

L'examen rapide que nous allons faire des principales étapes de la période précritique, chez Kant, repose sur l'étude des écrits mêmes du philosophe, éclairée et contrôlée par les exposés ou les remarques de Rosenkranz (1), Kuno Fischer (2), Paulsen (3), Benno Erdmann (4), Adickes (5), Cohen (6), Riehl (7), E. Cassirer (8). Nous avons tenu compte aussi d'ouvrages parus depuis la première rédaction de nos pages (en 1917), par exemple, ceux de Bauch (9), de E. Cassirer (10), de E. von Aster (M)...

(1) Rosenkranz. Geschichie der Kant'schcn Philosophie. Dans : 1m. Kants Sàmmtlkhe Werke. Bd. Xlï. Leipzig, 1840. Buch II. La division tripartite, proposée par Rosenkranz, en " époque heuristique ", " époque spéculative systématique " et " époque pratique " est bien artificielle.

(2) K. Fischer. Geschichie der neueren Philosophie. Bd. III, Buch I, Kap. 1-11. Heidelberg, 1869 (ou : Bd. IV. Heidelberg, 1909).

(3) Paulsen, F. Kant. Sein Leben und seine Lehre. 4e Aufl. Stuttgart, 1904. Buch 1. 5. Id. Versuche einer Entwickelungsgeschichte der kantischen Erkenntnisslehre. 1875.

(4) Benno Erdmann. Reflexionen Kants zur kritischen Philosophie. Bd. II, Leipzig, 1885. pp. XIII -LX.

(5) Adickes. Die bewegcnden Krâfte in Kants philosophischer Entwicklung und die beiden Pôle seines Systems. Kantstudien. Bd.I. 1897.

(6) H. Cohen. Die systematischen Begriffe in Kants vorkritischen Schriften. 1873.

(7) A. Riehl. op sup. cit.

(8) E. Cassirer. Das Erkenntnissproblem in der Philosophie und Wissenschaft der neueren Zeit. Bd. II. 2° Aufl. Berlin, 1911. 8es Buch, Kap. I, pp. 585-648.

(9) B. Bauch. Immanuel Kant. 2e Aufl. Berlin - Leipzig, 1921. pp. 35-

(10) E. Cassirer. Kants Leben und Lehre. Dans : lmm. Kants Werke. Bd. XL Berlin, 1918. Pp. 38-148.

(11) E. v. Aster. Geschichte der neueren Erkenntnisstheorie (Von Descartes bis Hegel). Berlin, Leipzig. 1921. Kap. V. VI.

LISTE DES PRINCIPAUX OUVRAGES PHILOSOPHIQUES DE KANT PENDANT LA PÉRIODE PRÉCRITIQUE.

1747 Gedanken von der wahren Schâtzung der lebendigen Kriifte.

1755 Ailgemeine Naturgeschichte und Théorie des Himtnels. Principiorum primorum cognitionis metaphysicae nova dilucidatio.

1756 Monadologia physica.

1762 Die falsche Spitzfindigkeit der vier syllogisiischen Figuren.

1763 Der einzig mogliche Beweisgrund zu einer Démonstration des Dasehis Gottes. Versuch den Begrifî der negativen Grôssen in die Weltweisheit einzufiihren.

1764 Beobachtungen iiber das Gefiihl des Schônen und Erhabenen. Untersuclnmgen iiber die Deutlichkeit der Grundsâtze der natiirlichen Théologie

und der Moral.

1765 Nachricht von der Einrichtung seiner Vorlesungen in dem Winterhalbenjahre

1766 Trâume eines Geistersehers erlàulertdurch Traume derMetaphysik. 1768 Von dem ersten Grunde des Unterschiedes der Gegenden im Raume. 1770 De mundi sensibilis atque intelligibilis forma et principes.

1781 Kritik der reinen Vernunft. (1)

(1) Pour la période précritique nous citerons les œuvres de Kant d'après les 'deux premiers volumes de l'édition de l'Académie de Berlin : Kants gesammelte Schriften. Berlin, 1910-1912, Bd. I und II. Le premier volume comprend les œuvres de 1747 à 1756; le second, les œuvres de 1757 à 1777; nous désignerons cette édition par le sigle AB, sans indication du volume.

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