‹ Le Point de départ de la métaphysique (volume 4)Chapitre 10 sur 31 · L'OSCILLATION ENTRE LES TERMES DE L'ANTINOMIE CHEZ LES PRÉSOCRATIQUES · texte numérisé non relu

L'OSCILLATION ENTRE LES TERMES DE L'ANTINOMIE CHEZ LES PRÉSOCRATIQUES

Dès son éveil, Fesprit humain, essentiellement unificateur, se voit aux prises avec la multiplicité des données; il se débat contre l'antinomie de l'Un et du Multiple, sans d'ailleurs prendre immédiatement conscience de l'ampleur réelle du conflit. En effet, les premiers systèmes cosmoiogiques ne trahissent encore que le travail instinctif d'unification auquel la Nature, changeante et diverse, provoque l'esprit qui la contemple. Mais tôt ou tard on devait se rendre compte que la spéculation cosmologique, déjà ébauchée, ne faisait que sérier les étapes d'un processus fondamental et, de soi, indéfini : l'introduction de l'unité dans la pluralité.

Il se trouva des esprits profonds et hardis pour prendre explicitement conscience de cette exigence unifiante de la pensée, et pour lui concéder du coup, avec une libéralité juvénile, la pleine mesure. Tels furent les deux penseurs d'Elée : Xénophane, l'aède (565 à 473, d'après Diels), puis surtout Parménide, son disciple (né vers 544), poète lui aussi, appelé, dans les Dialogues de Platon : ô jLiêyaç.

Tous deux, le Maître et le disciple, affirmaient l'unité absolue de V « être ». Mais aussitôt, la multiplicité de l'expérience se redresse contre cette position impérieuse de la raison. Et peut-être même l'écho leur parvient-il, jusqu'en Grande Grèce, de thèses tout opposées, et non moins tranchantes, répandues, à l'autre extrémité du monde grec, sous le patronage d'Heraclite d'Ephèse (né probablem. vers 544) : mettant à l'avant-plan du réel la multiplicité, elles formaient le contre-pied de la thèse des Eléates.

Dès ce moment l'antinomie de l'Un et du Multiple prenait toute son acuité dans la conscience philosophique. Considérons de plus près les deux attitudes unilatérales et intransigeantes, qui soulignent le conflit plutôt qu'elles ne le résolvent : l'attitude héraclitienne et l'attitude éléatique.

a) Heraclite: prédominance de la multiplicité.

A la base même de sa doctrine, le vieil et énigmatique penseur d'Ephèse place la réalité expérimentale du changement : navra gel, tout est " devenir ". Et si tout est " devenir ", tout est " multiplicité " : multiplicité interne des choses mouvantes, qui s'écoulent dans la durée : * on ne descend pas deux fois dans la même fleuve, puisqu'il charrie sans cesse des eaux nouvelles " (CL Diels. Die Fragmente der Vorsokratiker. 2 Aufl. Bd. 1. 1906, p. 69, fragm. 49 a, et p. 75, fragm. 91): multiplicité dans la diversité contradictoire des propriétés mêmes d'une chose : « l'eau de mer est à la fois la plus pure et la plus souillée, potable et entretenant la vie pour les poissons, imbuvable et mortelle pour les hommes » (Ibid. p. 70, fragm. 61). Du reste, la contradiction n'a rien qui doive rebuter le philosophe : elle est le levier même du « devenir », et constitue, par conséquent, le fond des choses, dans leur essentielle mobilité : nôÀe/uoç nax^g nâvvcov. (1)

Heraclite se complaît si bien à souligner la variabilité et la contradiction intime des objets, que l'affirmation absolue semblerait vraiment n'y plus trouver à quoi se prendre ; car il n'est point d'affirmation possible sans une certaine unité objective cohérente et stable. Toutefois, par une sorte d'instinct métaphysique, plutôt que par un raisonnement rigoureux, il restaure tant bien que mal cette unité nécessaire : il la découvre dans la forme même de l'universel devenir et dans l'harmonie de l'universel contraste : véritable Logos divin, immanent aux choses. Le parallélisme réaliste de la pensée et des objets demeure entier, mais choses et pensées, animées par un même principe actif (le « feu »), sont emportées du même rythme dans le mouvement vertigineux d'un devenir infini.

Ainsi donc, aux yeux d'Heraclite, l'existence objective se traduit exactement dans la multiplicité — %à noXhi : l'unité de ce multiple est purement formelle et tendancielle.

L'idée de multiplicité, qui devait bientôt jeter les Sceptiques dans la perplexité la plus incurable — fournit, par contre, en s'amalgamant avec l'idée d'homogénéité, une base en apparence assez ferme aux philosophies atomistiques. Qu'ils s'appellent Démocrite ou

(1) Ce mot fameux, devenu le symbole d'une conception cosmologique, présente, dans le fragment d'Heraclite où il se rencontre, un sens littéral plutôt sociologique ou politique. Il exprime d'ailleurs à merveille le fond de la cosmogonie du vieux penseur. (Cf. Gomperz, op. cit.)

Anaxagore, les Atomistes, poussés par l'instinct unitaire de la raison, s'efforcèrent, eux aussi, de réduire l'infinie diversité des choses : seulement ils confondent unité et homogénéité, ils ramènent la diversité qualitative à des combinaisons locales d'atomes identiques, et le changement aux déplacements subis par ces atomes. La simplification ainsi introduite dans les choses n'a d'unité que l'apparence : c'est l'unité de la quantité et du mouvement passif, autrement dit, la multiplicité pure, l'homogénéité matérielle, l'inertie. Et chez eux, la quantité matérielle envahit à la fois les objets et la pensée. Dans les objets, le Aôyoç d'Heraclite, forme harmonique et principe directeur, est remplacé par la configuration spatiale des groupes atomiques ; dans l'esprit, l'unité intelligible de l'idée déchoit à n'être plus que le groupement des sensations. Le parallélisme subsiste donc, une fois de plus, entre l'esprit et les choses, mais aux dépens de l'unité proprement dite.

b) Les Eléates: prédominance de V unité.

A rencontre du mobilisme universel d'Heraclite, les Eléates, successeurs de Xénophane, et en premier lieu Parménide, maintiennent, ou même exagèrent, les droits de l'unité.

Ils se tiennent sur le terrain commun du réalisme : la pensée objective est rigoureusement coextensive à Y " être " : ta yàg afaà voeiv êorl te xal dvai (Parménide. negl <Hoecùç. Cf. Diels, op. cit. p. 117. Parmenides, fragm. 5).

Or, assure Parménide, 1' «être » s'oppose contradictoirement au « non-être ». Donc, seul 1' « être » est ; seul il peut être pensé : le « non-être» n'est pas et ne peut pas être pensé (Ibid. fragm. 6) : %oi) %o Xèyeiv re voelv % êov ëfA>/nevai' êati yàg elval fÂïjôèv &oi)7c tlvai...

Grisé par cette métaphysique encore neuve, le poète-philosophe pousse à bout sa thèse fondamentale : il jette en avant le dilemme tranché : « être » (totalement) ou « ne pas être » (n'être à aucun degré) (Op. cit. p. 119. Fragm. 8, vers 15-16) :

... i) ôè kqîoiç neçl Tovt(ûv êv -vqtô' èotiv' êaviv ff oi)7i ëottv Pas de milieu. Aucune trace de non-être ne saurait contaminer l'être. La multiplicité, la divisibilité, le changement, le mouvement

impliquent du non-être. Donc, ni le multiple, ni le changeant ne sont. L'être est indivisible, immuable, immobile: il est un.

Puisque l'être est unique, notre pensée objective, celle qui nous livre la vérité de l'être (xà ngàç zrjv àlrjûeiav) est nécessairement moniste. Mais comment arrive-t-il alors que la multiplicité envahisse notre esprit et apparaisse dans les objets ?

La multiplicité n'a pas de réalité objective ; elle est l'œuvre

illusoire de nos sens qui fractionnent l'unité de 1' « être » ; elle est

pure apparence : ngàç ôôçav. La source de tout pluralisme gît dans

le sujet sensible, qui confère imprudemment une objectivité fictive

.au non-être.

On voit comment les Eléates se dégagent de l'antinomie : dans l'objet, ils sacrifient la multiplicité ; leur métaphysique est un monisme de 1' « être » ; dans le sujet connaissant, ils dénient toute valeur objective au sens, faculté du multiple : leur épistémologie est un réalisme de l'intelligence pure. Ou plutôt, il convient de faire ici une réserve : les Eléates ne possèdent point encore une notion parfaitement définie de l'intelligence pure ; si l'intelligence est pour eux la faculté de 1' «être », 1' « être » représente, à leurs yeux, le « plein », c'est à dire une réalité astreinte à remplir l'espace. Leur « être », unité abstraite des choses extérieures, demeure immanent à celles-ci et prisonnier des conditions générales de la quantité.

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