RELÂCHEMENT DE LA SYNTHÈSE THOMISTE ET RÉAP- PARITION DE L'ANTINOMIE
§ 1. — Généralités sur la philosophie scotisie.
De S. Thomas à Occam, la distance ne saurait se franchir en une seule étape. S. Thomas, c'est le réalisme modéré très sérieusement compris et absolument cohérent, nous venons de le constater. Occam, c'est l'effritement du réalisme -et le premier acheminement vers des points de vue étrangers à toute la philosophie ancienne. Entre les deux s'interpose, logiquement et chronologiquement, une personnalité philosophique de premier plan: Jean Duns Scot (vers 1270-1308).
Il serait extrêmement malaisé — peut-être impossible — de tracer en quelques pages un tableau entièrement objectif de sa pensée subtile et complexe; incisive et batailleuse; prompte à se donner une formule originale mais soucieuse aussitôt d'amortir ses arêtes vives par des retouches inattendues; plus souvent encore, fidèle à la formule traditionnelle, mais sans s'interdire d'y glisser un contenu nouveau et d'y transposer le sens profond des mots. Dans ces conditions, on conçoit qu'un " raccourci " doive presque nécessairement trahir le modèle ; on conçoit aussi que des études récentes (1) purent être consacrées
(1) Voir surtout Minges, 0. F. M. Dcr angehliche exzessive Realismus des Duns Scotus. Beitràge Gesch. Philos, des Mittelalters, Bd. VII. 1. 1908, pp. 1-108. — De cette étude, et d'autres semblables, tend à se dégager l'impression que, bien souvent, la doctrine de Duns Scot se rapproche, plus qu'on ne le croyait, du thomisme — du moins d'un thomisme à la manière de Suarez. Malgré cela, nous estimons que les exposés traditionnels, s'ils forcent incontestablement telle ou telle thèse particulière, beaucoup plus nuancée dans l'original, n'exagèrent point en notant une différence radicale d'inspiration entre les métaphysiques thomiste et scotiste : sur les points les plus fondamentaux elles paraissent irréductibles l'une à l'autre.
tout entières, à tort ou à raison, à corriger sur des points notables l'exposé traditionnel du scotisme de Duns Scot.
Notre intention n'est point d'entrer ici dans des questions compliquées d'exégèse médiévale. En Duns Scot, nous considérerons moins les thèses particulières que les tendances directrices: il symbolisera, à nos yeux, une orientation de pensée intermédiaire, héritée de u l'ancien augustinisme médiéval " (1); pensée très élaborée, plus proche en apparence de S. Thomas que d'Occam, mais reprenant pour compte, et couvrant de son crédit, une erreur initiale qui devait provoquer, tôt ou tard, l'apparition du nominalisme franc. Ce dernier point est le seul que nous prétendions examiner dans la philosophie très riche du Docteur franciscain.
On n'oubliera pas que cette philosophie est, pour l'ensemble, aristotélicienne et réaliste. Peut-être même mérite-t-elle le reproche, qu'on lui adresse généralement, d'être réaliste à l'excès. Devant cette réputation bien établie, on conçoit qu'un lecteur, qui aborderait le " De rerum principio ", ou bien Y " Opus Oxoniense " et les " Reportata Parisiensia ", après un long commerce avec les philosophes grecs et avec S. Thomas, demeure perplexe en reconnaissant, à la base de l'œuvre scotiste, précisément les deux thèses qu'il avait accoutume de regarder comme une orientation décisive vers Fantiréalisme : 1° une thèse métaphysique: l'individuation des objets sensibles fondée exclusivement sur la dernière différence formelle, sur 1' " haecceitas " ; 2° la thèse psychologique correspondante : la perception intellectuelle, immédiate et primitive, des individus matériels, sorte d'intuition confuse du " singulier " par l'intelligence.
Ces deux thèses devraient conduire, semble-t-il, soit à l'analogisme irrémédiable des concepts dits spécifiques, soit à une notable atténuation de la valeur objective de notre pensée. (Cf. ci-dessus, livre III, chap. 2, § 3, b, 2).
Or, que professe Duns Scot? le contrepied de ce que nous attendions: l'univocité de tous les concepts généraux, y compris même celui d'être, et un réalisme qui assimile, bien plus que ne fit S. Thomas, le " modus intelîectus " et le " modus rei ".
Comment Scot put-il concilier l'individuation " formelle " avec l'univocité des concepts spécifiques? i'intellection directe du singulier matériel avec le réalisme de l'universel? Cette conciliation est-elle même possible ?
(1) Nous n'attachons aucune importance spéciale à cette étiquette commode, critiquée, et peut-être critiquable en effet.
Si l'on veut se reporter au chapitre précédent (Chap. 2, § 3, a, p.69suiv.), on remarquera qu'il est une hypothèse pour laquelle l'abandon des doctrines thomistes sur l'individuation et sur l'objet primaire de notre intelligence devient compatible avec le plus strict réalisme: ce serait de s'accommoder d'une unité interne beaucoup moins étroite des substances individuelles. En effet, la doctrine thomiste postulait l'unité métaphysique rigoureuse de la substance. Duns Scot ne cherche pas à esquiver cette conséquence : voulant rester réaliste, il la fait sienne résolument. Il existe, selon lui, dans les essences individuelles, au sein même de leur unité, avant tout découpage opéré par notre pensée abstraite, un étagement de degrés métaphysiques correspondant à la superposition des attributs généraux dans la définition. Indépendamment de toute diversification de points de vue introduite par une intelligence abstractive, Pierre que voilà, dans sa réalité concrète, subsiste par un emboîtement de déterminations réelles — ou de " formalités " — génériques (substantialité, corporéité, vitalité, sensitivité) et individuelles (heccéité ou Pétréité).
Telle est la fameuse distinction réelle formelle (" formaiis ex natura rei ") que Duns Scot intercale, comme un* troisième terme, entre les deux distinctions dont l'opposition contradictoire est admise par les autres Scolastiques : la " distinction réelle " pure et simple, et la " distinction de raison ". On aurait tort de ne voir là qu'une subtilité de polémiste, la tentative folle d'une dialectique enivrée d'elle-même au point de prétendre s'enfoncer, comme un coin, entre l'être et le non-être. Non, cette distinction résume toute une métaphysique et reflète toute une épistémologie. Mais quelle métaphysique et quelle épistémologie ? Essayons d'en saisir les traits les plus expressifs ou les plus généraux.
Ces traits fondamentaux transparaissent dans la manière même dont Scot aborde chacun des grands problèmes métaphysiques. Devant nous borner, nous n'en considérerons qu'un exemple : les deux chapitres consacrés, dans le " De rerum principio ", à étudier la nature et l'unité de la matière cosmique, de la " materia primo prima " (1). Notre exégèse, forcément un peu aride, révélera l'esprit
(1) L'authenticité — universellement admise — du De rerum principio a été mise en doute récemment par le P. Minges. Ii y a, en effet, entre ce traité et d'autres œuvres incontestablement authentiques, de menues divergences que signalait déjà au passage (Ioannis Duns Scoti Opéra, tom. III. Lyon, Durand. 1639) l'éditeur et scoliaste Wadding. Toutefois l'œuvre est certainement contemporaine de Scot, et si elle n'est pas due à
de la philosophie de Duns Scot. Nous pourrons alors, avec plus d'assurance, comparer la solution scotiste de la grande antinomie à la solution thomiste ; et nous prendrons l'impression très nette d'une désagrégation profonde de l'unité métaphysique. Du reste, îe Docteur subtil lui-même, malgré son dogmatisme ontologique, ne fut pas sans avoir un peu conscience de ces menaces de ruine : il semble en avoir pris son parti avec sérénité, estimant que l'échec partiel de la raison grandissait le rôle providentiel de la foi (Voir p. ex. la fin du " De primo principio " et les " Theoremata ").
Le lecteur qui voudra bien nous suivre, excusera, croyons-nous, la longueur relative de cette monographie, lorsqu'il en aura remarqué l'importance comme introduction première aux points de vue de la philosophie moderne.
§2. — Analyse d'un chapitre de philosophie scotiste : l'entité de la " materia primo prima ".
Dans la Quagstio VU du " De rerum principio ", intitulée : " Utrum substantia spiritualis per se subsistens... innitatur fundamento materiae ? ", l'article I développe le thème: " Quid sit materia prima? "
a) L'actualité de la matière.
Dès les premiers mots, nous baignons dans une atmosphère antithomiste. On sait que, d'après S. Thomas, les substances corporelles, et celles-là seules, sont, dans leur essence même, composées d'un principe passif, la matière, et d'un principe déterminant, la forme; principes étroitement complémentaires l'un de l'autre ; sans la forme, la matière est néant, est impensable : elle ne reçoit l'être que par la forme, elle ne devient objet d'intelligence que conjointement avec la forme. Ce qui est " primo et per se ", c'est le composé substantiel de la matière et de la forme.
A rencontre, l'exposé de Duns Scot débute en ces termes: " Circa
sa plume, elle reflète et parfois précise sa doctrine : les menues divergences peuvent s'expliquer et l'inspiration est manifestement commune. Nous n'emprunterons d'ailleurs au De rerum principio que des thèses formellement professées dans les deux commentaires sur les Sentences (Opus Oxoniense et Reportata Parisicnsia) : on pourra, si on le désire, trouver les références dans les Scholia de Wadding.
primum, primo est falsa imaginatio tollenda, quae dicit quod materia est potentia nullam habens entitatem actualem " (Scoti Opéra. Lyon, 1639, t. III. De rerum principio. Qu. VII, art. 1, n. 1. p. 37 b).
II est faux de prétendre que la matière n'ait pas d'entité actuelle, " qu'elle n'ait d'actualité que par la forme et qu'elle ne puisse être dite, en soi, effet d'une cause quelconque " (Ibid.).
Il est vrai, poursuit-il, que, selon le cours ordinaire des choses, la matière n'est jamais créée sans la forme : cela n'empêche que la matière ait son actualité propre : " haec actualitas est alia ab illa quam habet forma " (ioc. cit. n. 2, p. 38a). " Materia, licet non sit a Deo nisi sub forma, et ut sic semper simul tempore fuerit materia et simul forma, ordine tamen naturae prius est esse et creatio materiae, et per consequens sua actualitas, quam forma vel ejus creatio. " (Ibid.)
Parmi les arguments qu'apporte Duns Scot pour montrer que la matière possède une " entité positive ", les suivants nous paraissent très particulièrement révélateurs de sa pensée profonde.
D'abord, si l'on pose le principe universellement admis " quod omnis res actu existens habet esse per aliquod formale ", il faut reconnaître, dit-il, que cette " cause formelle ", communiquant l'être à la matière, ne peut se confondre avec la forme du composé substantiel : car, " esse actuale quod habet [materia] a creatione potest esse, vel saltem intelligi, amota forma ab ea re vel intellectu. " (Ibid.) L'entité de la matière reste concevable sans la forme. On discerne sans peine le présupposé qui doit conférer à cette raison sa valeur probante ; ailleurs encore, il gît sous les démonstrations scotistes, et Descartes certes ne le renierait pas ; nous voulons dire : que la distinction de deux concepts indique une dualité d'entités réelles ; ou, plus généralement encore, que tout concept clair et distinct représente, par soi, une unité objective d'être, une entité. Plus tard, ce principe du parallélisme étroit entre la pensée conceptuelle et la réalité conduira jusqu'au Spinosisme. Jadis, appliqué aux seuls concepts abstraits, le même principe avait fait la fortune des platonismes de toute nuance.
Dans un autre argument, Scot raisonne comme suit : " inter ens actu et nihil, non est médium ; ergo, si materia praeter formam non habet aliquem actum essendi, erit nihil ; ergo, agens creatum ageret de nihilo, cum agat de materia. " (loc. cit. n. 3, p. 38b>
Ce bref raisonnement dénonce à l'évidence, chez le " Doctor subtilis ", l'absence de la vraie notion aristotélicienne (et thomiste) d'une causalité réciproque, c'est-à-dire d'une diversité rigoureusement complémentaire à l'intérieur même de l'être. Pour S. Thomas, ce
qui est, ce n'est ni la matière ni la forme, mais l'unité de l'une et de l'autre; pour Duns Scot, la matière et la forme participent d'abora à l'être, chacune pour son propre compte. De plus, comme l'entité actuelle de la matière et l'entité actuelle de la forme fondent immédiatement la passivité essentielle de la première et l'activité déterminatrice de la seconde, on cesse d'apercevoir une différence radicale entre la causalité réciproque, matérielie et formelle, ainsi comprise, et la causalité efficiente active et passive. La forme devient un " agent ", impressionnant la matière; celle-ci, un " patient ", subissant l'action de la forme ; le composé, une sorte de résultante. Peutêtre appuyons-nous un peu trop; mais cette conception nous paraît incontestablement en germe dans le scotisme.
Poursuivons notre enquête, sans nous laisser rebuter par la contradiction apparente des tendances que nous relevons.
Dans le même article, aux numéros 4 à 8, i'actualité de la matière est examinée de plus près et comparée à l'actualité de la forme. Si la matière est " en acte " et la forme " en acte ", quelle différence essentielle les distingue encore ? Au fond, rien qu'une différence de degré : " Differt materia [a forma] ut est in actu, vel ut ambo habent esse in actu (quia ilîe actus quem habet materia est distinctus, utpote ambo tamquam realia principia sunt creata) ille, inquam, actus materiae est minoris perfectionis quam actualitas cuiuscumque formae. " (loc. cit. n. 6, p. 39a) A l'extrémité inférieure de l'échelle de l'actualité gît la matière, dont il faut dire : " est ens actu..., sed nullius est actus" (loc. cit. n. 4, p. 38b); par dessus, se superposent des formes, dont il faut dire : " forma est in actu et est alterius actus " (ïbid.). L'actualité de la matière est si faible qu'elle ne rencontre rien de plus pauvre à quoi se communiquer; par contre, la série des formes doit s'achever par une forme dernière dont le degré éminent d'actualité rende impossible une actuation ultérieure. Entre les deux s'échelonnent des entités qui font fonction de matière au regard de ce qui les dépasse, de forme au regard de ce qu'elles dépassent (loc. cit. n. 8, p. 39a). Il apparaît donc, une fois de plus, que les notions de matière et de forme cessent de répondre, en rigueur, aux notions de puissance et d'acte intraessentiels, pour désigner seulement le rapport hiérarchique d' " entités ", ayant chacune son actualité propre.
b) L'universalité de la matière.
Dans l'article Iï de la même question, Duns Scot étudie l'extension de l'idée de matière. Sa conclusion, corollaire des principes posés
dans l'article I, affirmera la présence d'un " actus debilis, indeterminatus et determinabilis " (op. cit. qu. VII, art. 2, n. 9, p. 39a), c'est à dire d'une matière fondamentale (" materia primo prima "), au sein de tout être créé, corporel ou spirituel. Scot pose cette thèse contre S. Thomas et son école. Malgré la subtilité du long raisonnement qu'il développe du n° 14 au n° 26, marquons-en les principales étapes.
Ramenée à sa plus simple expression, la démonstration prend la forme suivante : Tout être fini présente, en tant que substance ( " in génère substantiae "), une part de " puissance passive " ou " d'indétermination ". Mais l'indétermination ou la passivité " in génère substantiae ", c'est précisément ce qu'on appelle la " matière ".
Comme bien l'on pense, toute la valeur de cet enthymème dépend du sens précis et de la vérité de l'antécédent. Voici, par les grandes lignes, la preuve de ce dernier.
1. " Primum ostendo quod omne ens creatum habeat potentiam admistam " (loc. cit. n. 15, p.40b). Tout être créé contient une part de potentialité. Cette première proposition est admissible pour un thomiste aussi bien que pour un scotiste. Il importe donc doublement de définir la signification qui s'y trouve ici attachée. Nul doute que Duns Scot n'entende, par cette potentialité universelle, la contingence foncière de l'être créé au regard de l'Être absolu. En effet, que l'être créé ait bien " in suis intimis potentiam passivam adiunctam ", la raison évidente en est " qu'il est produit du néant " et " qu'il peut être annihilé " (loc. cit. n. 15, p. 40b). Plus loin, n. 16 (p. 41, a), on affirme que " talis potentia est in omni ente "; que cette puissance n'est autre chose que l'être en tant que terme de création : " potentia passiva nihil reaîe addit supra ipsum ens quod est terminus creationis ". Même déclaration au n. 17 (p. 41, b): " In ratione entis participât illud quod sequitur omne ens in quantum creatum ; sed potentia passiva consequitur substantiam entis creati ; ergo inest omni enti. " Et le n° 19 (p. 41, b) est peut-être plus formel encore : " Omnia, citra primum ens, habent actum potentiae adrnistum, quia cadunt ab actu primo per admistionem potentiae. " Il s'agit donc bien de cette " contingence " qui définit l'être créé, 1' " esse participatum ", comme totalement dépendant de l'Être absolu.
2. Tout être créé est donc — en tant qu'être créé, et non pas seulement en tant que tel être créé — composé de puissance et d'acte. Duns Scot fait franchir à sa preuve une seconde étape : cette composition fondamentale, dit-il, apparaît elle-même, dans son unité globale, affectée d'indétermination : " Haec compositio, quae sequitur
omne eus in quantum ens, non in quantum taie est, est indeterminata " (loc. cit. n. 20, p. 42 a). Pourquoi ? Prenons garde à la raison alléguée, car nous allons voir, pour la première fois, chez Duns Scot, s'opérer la soudure, ou, plus exactement, la confusion, de la potentialité physique et de la potentialité abstraite.
" Proprietas consequens aliquid est eiusdem latitudinis cum eo quod consequitur. Sed compositio actus et potentiae consequitur omne ens, in quantum est ens creatum ; taie autem est maximae indeterminationis. Ergo haec compositio. " (Jbid.) La composition d'acte et de puissance, résultant, pour tout être créé, de sa dépendance ontologique vis-à-vis de l'être incréé, est évidemment, aux yeux mêmes de Duns Scot, une propriété physique et réelle, qui affecte une essence physique et réelle. Mais, raisonne Scot, le fondement prochain de cette propriété physique, ne se rencontre ni dans l'espèce, ni dans l'individualité de l'être créé, mais seulement dans sa qualité de créature : " in ratione entis creati, prout huiusmodi "; or, l'être créé, considéré comme tel, préalablement à toute distinction générique, spécifique et individuelle, c'est bien ce qu'il y a au monde de plus indéterminé ; la propriété qui se fonde sur cet indéterminé en partage donc l'indétermination.
Sur quel terrain se meut-on à présent, celui de l'essence abstraite, ou celui de l'essence physique? L'indétermination de la " ratio entis creati qua talis ", et par conséquent l'indétermination qu'on fait dériver de là sur la " compositio actus et potentiae ", ne repose-t-eile pas tout entière sur le caractère abstrait de 1' " ens creatum qua taie " ? Du reste, notre auteur lui-même identifie expressément Tindéterminé, dont il est ici question, à ce qui est " primum in quantum primum ".. et " maxime indeterminatum.. in quolibet génère " (Ibid.), c'est à dire au premier universel, qui fait la base commune des " genres ".
Mais alors, dira-t-on, le raisonnement de Scot tourne au paralogisme ? Ne présente-t-il pas subrepticement une " potentialité logique " pour une " indétermination ou puissance physique " ?
Certes, Duns Scot opère cette substitution; mais ce n'est, de sa part, ni mauvaise foi ni distraction : en fait, il attribue une valeur objective d'être, une " actualité ", une " entité " distinctive, à chacun des plans d'universalité qui se supportent dans la définition des êtres finis. Avoir démontré l'indétermination logique de 1' " ens creatum, compositum ex potentia et actu ", revient, pour lui, à en démontrer l'indétermination physique. Son raisonnement, comme on pouvait s'y attendre de la part d'un virtuose de la dialectique, échappe donc
au paralogisme, mais c'est à la faveur d'un présupposé audacieux et gros de conséquences. Scot moule l'être sur le mode propre de la pensée humaine, c'est à dire sur la hiérarchie abstractive des concepts de l'entendement; en ceci il est platonicien ; mais en revanche, plus hardi cette fois que Platon, il étend notre pensée objective jusqu'à faire embrasser par elle, directement, l'individualité même des choses sensibles; son réalisme tient à la fois du platonisme et de l'empirisme. En vertu de l'assomption latente d'un parallélisme parfait entre la pensée conceptuelle et la réalité, Duns Scot peut donc tenir pour établie, en un sens pleinement objectif, sa conclusion : " Ergo haec compositio [entis creati, ut sic] est maxime indeterminata. " (loc. cit. n. 20, p. 42 a) Toute essence créée serait donc indéterminée, non seulement, comme l'admettent les Thomistes, par rapport à l'existence, mais aussi en elle-même, en tant qu'essence.
3. Ce qui est objectivement indéterminé appelle objectivement des déterminations complémentaires, du moins selon le cours naturel des choses. Il faudra donc que, dans les êtres créés, la " composition primitive indéterminée ", prenne en bloc le rôle d'un élément potentiel auquel s'ajouteront des déterminations ultérieures. " In ista compositione indeterminata, cum aliquo determinato superaddito, fit in omnibus entibus compositio. " (loc. cit. n. 21, p. 42 a)
Cette thèse découle des précédentes. Scot en donne pourtant aussi une démonstration à posteriori qui achève d'éclairer sa pensée. Etant posée la composition interne de l' " ens creatum, qua taie ", on peut raisonner comme suit : " Omnia entia habent aliquam concordiam et unitatem substantiae secundum magis et minus, ut omnia entia in entitate, homo et equus in sensualitate; habent etiam inter se distinctionem. Ergo oportet ut illius communis concordiae et unitatis sit aliquod fundamentum in ratione entis compositi, et illius distinctionis aliquod additamentum, secundum quod omnia entia differunt variis modis. Ergo omnia entia sunt composita ex aliquo indeterminato ei composito in quo conveniunt, et sic est ratio entis creati, et ex aliquo determinato in quo vel per quod differunt. " (loc. cit. n. 21, p. 42 b).
4. Une fois démontrée la composition réelle de toute essence créée, au moyen d'une entité potentielle et d'une détermination surajoutée, le raisonnement s'achève aisément ; car cette composition affecte la substance comme telle: or toute composition d'acte et de puissance " in génère substantiae " est, par définition, une composition de forme et de matière. Duns Scot peut donc conclure à la, présence d'une tt matière " dans tout être créé. (loc. cit. nn. 22 à 25 pp. 42 b-43 b).
Nous n'insistons pas davantage sur cette longue démonstration, qui ne nous intéresse que par les présupposés épistémologiques qu'elle révèle. Qu'on nous permette toutefois d'en tirer, par manière de corollaire, le tableau de la division générale de l'être d'après DunsScot; en la comparant avec la division thomiste de l'être, on pourra juger de la diversité de vues que dissimulent parfois des expressions presque identiques.
D'après Duns Scot, l'Être absolu, " acte premier ", produit, comme premier terme de création (d'une priorité de nature sinon d'une priorité temporelle) 1' " ens creatum, prout huiusmodi ", c'est à dire la réalité, aussi peu déterminée que possible, qui répond à la notion précisive d'être créé. Cette réalité indéterminée présente déjà, comme telle, une composition interne d'acte et de puissance : elle est un " compositum indétermination ". Telle quelle, dans son unité interne de composition, elle s'adjoint des déterminations formelles pour constituer un nouveau composé, la substance ou 1' " ens taie " : dans le composé nouveau, le composé primitif assume la fonction d'une matière (materia primo prima). Selon l'union plus ou moins étroite de cette matière et des formes substantielles (op. cit. qu. VII, art. II, n. 27, p. 44 a), la substance résultante sera corporelle ou spirituelle. Dans les substances corporelles, la matière primitive (" primo prima"), avant de recevoir les formes substantielles, doit être " contractée " par des déterminations qui lui impriment les caractères de la quantité.
Pour S. Thomas au contraire, le terme immédiat de la création est l'être individuel, entièrement déterminé puisque existant ( " substanlia prima "); dans ce terme achevé, qui seul est, l'esprit peut reconnaître une dualité d'éléments rigoureusement complémentaires: l'acte d'être, émanation de l'être premier, et Vessence, capacité finie de recevoir cet acte, ou si l'on veut, degré intensif de l'être communiqué. La substance existante, ainsi composée d'être et d'essence, sera dite corporelle ou spirituelle selon que son essence elle-même manifestera ou non une indétermination interne, une composition d'acte et de puissance. L'acte et la puissance intraessentiels prennent le nom de forme et de matière, et l'effet formel de la puissance intraessentielle, ou de la matière, est la quantité.
On voit immédiatement la différence profonde de ces deux conceptions et le danger qu'il y aurait à trop faire fond sur la similitude de certaines formules. Du reste, le principe de la divergence, est unique, et nous l'avons déjà rencontré plus d'une fois : il gît dans l'attribution, que fait Scot, d'une " entité " objective à tout élément de la structure interne du concept; au contraire, pour S. Thomas,
comme pour Aristote, seul le concept objectif totalement détermine représentait une unité d'être. Grâce à son principe, Scot érige en entité distincte " l'être prédicamental ", comme tel, c'est à dire l'objet indéterminé des catégories, et il en transforme l'indétermination logique en une propriété physique : celle d'être " matière ", " cause matérielle ".
Les nn. 28 à 30 de ce même article II développent une déclaration très inattendue. Duns Scot vient de prouver que tout être fini, même spirituel, est composé de " matière ". Or, voici qu'il reprend quelque chose de sa thèse : " Non intendo negare quod Deus facere potesl aliquam substantiam spiritualem sine materia, sed dico quod talis nuïlo modo esset passibilis, nec secundum aliquem modum altérabilis ". (toc. cit. n. 28, p. 44 a). Que cette substance hypothétique dût être " impassibilis " et " inalterabilis ", on le conçoit, puisque, selon Scot, la " matière " (dont elle serait dépourvue) constitue précisément le fondement nécessaire des variations accidentelles actives et passives. Mais autre chose est la possibilité même d'une pareille substance : les arguments apportés, plus haut, en faveur d'une " matière universelle " semblaient s'appliquer, à priori, à tout être créé quelconque. Quelle place pourrait bien prendre, dans le tableau scotiste de la division de l'être, cette substance totalement immatérielle ? D'après Duns Scot lui-même, en tant que contingente elle serait composée d'acte et de puissance, et, comme telle, demeurerait encore " indéterminée " au regard de la subsistance, " in génère substantiae ". Mais n'est-ce point cette indétermination banale " in génère substantiae " que Duns Scot appelle la " matière " primitive (primo prima), en laquelle communient toutes les substances créées ? Dès lors, l'hypothèse d'une chose, ou d'une " substance " au sens large, créée en dehors de toute matière, ne peut avoir, dans le scotisme, qu'un seul sens légitime : cette chose existerait (isolément, comme " entité " formelle) sans subsister (comme " substance complète")! On hésite à attribuer à Duns Scot une conclusion aussi déconcertante : et pourtant, telle semble bien être sa pensée, car il compare le mode d'être de son hypothétique " substance spirituelle immatérielle " à la permanence des accidents eucharistiques après la consécration.
Au fond, l'on s'étonne à tort : cette conclusion de Duns Scot est parfaitement logique, du moment qu'il admet le présupposé ultraréaîiste que nous avons relevé plus haut. Ce qu'il appelle une " entité " — entité de la matière ou entité de la forme — possède déjà, selon lui, cet " esse primum ", que la terminologie commune des philo-
sophes non-scotistes réserve à la substance : si une " entité " exige le concours d'autres " entités ", pour former, avec elles, une substance, ce n'est point là, pour cette entité, une condition pure et simple d'être, mais seulement une nécessité imposée par le cours normal de la nature : à une condition de ce genre, la puissance divine peut toujours miraculeusement suppléer. La substance scotiste forme ainsi — ne nous lassons pas de le rappeler — un complexe naturel d'entités : dans le langage thomiste elle devrait être qualifiée d' " unum per accidens " et non pas d' " unum per se ". Duns Scot et ses commentateurs ne reconnaissent pas de bonne grâce cette conséquence : elle apparaît cependant inévitable si Ton prend les expressions " unum per se " et " unum per accidens " en leur sens strict. De ce que nous disons ici, Duns Scot lui-même fournira bientôt une confirmation nouvelle, en affirmant la possibilité d'une " création séparée " de la " matière ".
La fin de l'article que nous parcourons (nn. 35-37) rencontre une objection opposée à Scot par les thomistes : si l'âme humaine est elle-même composée de matière et de forme, comment peut-elle être forme du corps? Rien n'empêche, répond-il, une même forme d'informer plusieurs matières, puisqu'aussi bien une même matière peut avoir plusieurs formes échelonnées, par exemple chez l'homme, où la matière revêt à la fois une " forme de corporéité " et une " forme spirituelle ". Duns Scot fait ici allusion à sa thèse bien connue de la superposition de formes au sein du composé humain. Il est à peine besoin de faire observer que cette pluralité de formes ou de matières distinctes n'a de sens que si chacune d'elles, pour son compte, est censée en possession d'une certaine actualité d'être. Nos coups de sonde dans la pensée de Scot touchent immanquablement le même principe ultraréaliste, qui se trouve être aussi un principe d'incurable désagrégation du réel.
c) L'unité de la matière.
La Question VIII confirme, sur tous les points, les analyses que nous venons de faire; mais elle nous intéresse avant tout par le problème qu'elle traite en ordre principal : " Utrum, supposito quod in omnibus substantiis, tam spiritualibus quam corporalibus, sit materia, an sit in omnibus eadem, secundum rationem univocam ? " (loc. cit. Titulus, p. 46 a).
Dans les articles 1 à 3, qui traitent des attributs généraux de la matière, reviennent, avec plus de développements, quelques idées
déjà rencontrées. Par exemple, Y " entitas materiae " est définie à différents points de vue (art. 1). " In materia, possumus considerare triplex esse " (loc. cit. n. 3, p. 46 b): 1°) " Esse simpliciter seu actualiter habet materia in quantum est effectus Dei " (Ibid). Cet " esse simpliciter " est univoque dans son attribution à tous les êtres créés; il se rapporte à Dieu comme à une " cause efficiente ". 2°) " Habet etiam [materia] esse hoc vel esse taie, et hoc sub duplici differentia " (loc. cit. n. 5, p. 47 a): a) " in quantum est omnium formarum quaedam capacitas " (Ibid.). Il s'agit ici de l'essence propre de la matière considérée, non plus en tant qu'être, mais en tant que matière. Cet " esse taie " se rapporte à Dieu comme à une * cause exemplaire ". b) " Esse autem tertium habet materia per illud quod recipit per formam " (loc. cit. p. 47 b) : ce troisième " être ", la matière en reçoit communication par la forme. Quel est le rapport de ces trois " entités " entre elles ? " Uterque actus praedictus materiae est in potentia respectu istius tertii actus, quem habet a forma sicut a suo formali. Esse autem actuale non habet ab ipsa [forma] formaliter ; nec enim materia formaliter per formam est actu, sed per formam est talis, puta lignea vel terrea. " (Ibid.).
Toujours le morcellement entitatif de l'être actuel entre la matière et ses formes. Transcrivons un dernier exemple de cette conception si éloignée du thomisme. Parlant de la " potentialité " de la matière vis-à-vis des formes, Duns Scot s'exprime ainsi : " Materia et sua potentia.... sunt omnino idem re, differentia solum ratione. Materia enim de ratione sua nominat substantiam quamdam actu in composito existentem, cuius actualitas est imperfecta et actualitati omnis formae opposita.... Potentia vero.,.. etc.. " (Op. et qu. cit., art. II, n. 6, p. 47 b).
Il est donc bien clair que Duns Scot multiplie et morcelle l'être au sein des réalités individuelles, et qu'il relâche ainsi la stricte unité de la substance. Mais ce qu'il sacrifie de l'unité individuelle, ne sera-ce point au bénéfice de l'unité cosmique " intersubstantielle ", si l'on peut s'exprimer ainsi ? Sur ce point, les plus récents interprètes de Scot sont en désaccord avec la presque totalité des historiens de la philosophie ; le débat porte principalement sur les passages que nous allons examiner. Cette enquête, loin de nous écarter de notre sujet principal, nous facilitera, au contraire, l'étude de " Yuniversel " scotiste.
D'une part les historiens prêtent généralemeut à Scot un réalisme qui ne s'arrête pas à l'échelonnement d'entités (" formalités ") de moins en moins déterminées au sein de chaque individu, mais qui va jusqu'à proclamer l'unité réelle de chacun de ces plans d'être selon toute leur
extension logique, c'est à dire, l'unité réelle de l'espèce, d'individu à individu ; l'unité réelle du genre, d'espèce à espèce ; enfin l'unité réelle de la " materia primo prima " ou de l'être indéterminé, de genre à genre.
D'autre part il ne manque pas de Manuels de Scoiastique qui donnent du réalisme de Scot une interprétation plus bénigne, en ce sens du moins qu'ils omettent d'examiner les conséquences que la K distinctio formalis a parte rei " peut entraîner en dehors de l'individu. Plus récemment, le P. Minges (op. sup. cit.) a montré, par des textes décisifs, que Duns Scot n'avait rien d'un réaliste à la manière de Guillaume de Champeaux, et se gardait bien d'enseigner " l'unité numérique " des degrés métaphysiques inférieurs à l'individu.
On verra plus loin pourquoi, tout en admettant cette conclusion positive du P. Minges, nous ne croyons pas le débat entièrement cîos. Duns Scot se demande donc " utrum in omnibus rébus situna materia ". (Op. et qu. cit. art. IV, n. 22, p. 51 b).
"J'adopte, dit-il, l'opinion d'Avicembron, au livre de la Source de vie " : " Ego autem ad positionem Avicembroni redeo ; et primam partem [huius positionis], scilicet quod in omnibus creatis subsistentibus tam corporalibus quam spiritualibus sit materia teneo, sicut ostendi in praecedenti quaestione ; circa secundam partem positionis, scilicet quod sit unica materia, sic procedo. " (toc. cit. n. 24, p. 52 a et b).
11 démontre ensuite l'unité de la matière par des arguments, dont — en droit — les uns concluent seulement à 1' " univocité ", mais les autres à une véritable unité physique. (On n'oubliera pas qu'il s'agit de la " materia primo prima ", définie ci-dessus.)
Par exemple : " Quod talis materia, ut dicit ens minimum, prope nihil, receptivum formarum, sit unum solum in se — non dico aliquod unum in omnibus materialibus — ostendo. Certum est, cum illa materia minimum habeat de entitate, est médium inter ens et nihil. Impossible autem est inter duo extrema dare duo média per aequaleni distantiam ; ergo si sint duae materiae, unum plus habebit de entitate quam aliud. " (toc. cit. p. 52) Pour quelqu'un qui aurait attribué à la matière une " actualité " propre, cet argument prouve non seulement une univocité conceptuelle, mais une unité physique de la matière.
Plus loin, par exemple au n° 26 (pp. 52 b, 53 a), il suffirait, pour faire droit à l'argument, de reconnaître une similitude entière entre les matières distribuées dans les divers groupes d'êtres. Mais ensuite, à partir du n. 27, Duns Scot argue de l'unité physique du monde, qui réclame, selon lui, un principe fondamental commun, la matière. Dès
les premiers paragraphes, il est difficile d'entendre la conclusion au sens d'une unité purement idéale de la matière: à mesure qu'on avance, cette interprétation nous paraît devenir une gageure désespérée.
L'auteur, en effet — Duns Scot ou un disciple immédiat — se livre à des considérations comme celle-ci : L'ordre interne des choses, créé par Dieu, doit être très parfait. Or, quel est l'ordre constant de la nature et de l'art dans leurs productions les plus exquises ? C'est de procéder de l'imparfait au parfait, de l'indéterminé au déterminé, de l'unité matérielle à la diversité des formes. Tel est le développement de la plante à partir d'une semence. En conséquence, " Videtur quod Deus, in constitutione mundi hune ordinem servaverit, ut de uno indeterminato, quod est materia,.... omnem multitudinem rerum fecerit, et quod, saltem ordine naturae, procédât de imperfecto ad perfectum " (loc. cit. n. 28, p. 53 b). Le processus que l'on envisage ici est incontestablement un processus dynamique, qui va de l'unité physique à la diversité physique : la réserve apportée dans les mots : " saltem ordine naturae ", écarte seulement la nécessité d'une priorité " temporelle " de 1' " imparfait " dans le développement des choses et laisse intact le caractère physique de cet " imparfait ", qui est la " materia primo prima. "
Cette remarque fixe le sens et la portée des deux grandes comparaisons — devenues classiques — qui se rencontrent à cet endroit : la comparaison du corps et la comparaison fameuse de X arbre :
" Ex his apparet, quod, quemadmodum membra unius corporis et articuli procedunt ab uno indeterminato per virtutem naturae dirigeais, et propter illud unum, a quo procedunt, uniuntur et ligantur, ita, suo modo, in toto mundo, ex materia una homogenea, communis omnis multitudo rerum procedit, cum non possit esse nisi unum primum indeîerminatum cuius natura salvatur in omnibus posterioribus, sicut substantia et quantitas seminis in omnibus membris, quamvis contracta per actus superadditos. " (loç. cit. n. 29, p. 53 b). Et un peu plus bas :
" Ex his apparet, quod mundus est arbor quaedam pulcherrima, cuius radix et seminarium est materia prima ; folia fluentia sunt accidentia; frondes et rami sunt creata corruptibilia; flos, rationalis anima; fructus naturae consimilis et perfectionis natura angelica. Unicus autem, hoc seminarium dirigens et formans a principio, est manus Dei, aut immédiate,.... aut mediantibus agentibus creatis... De isto igitur totius universalis naturae fundamento, materia scilicet primo prima, verum est quod in fundamento naturae nihil est distinctum. Dividitur radix ista immédiate in duos ramos, in corporalem et spiritualem... etc., etc.. " (Ibid. n. 30, pp. 53 b, 54 a).
Puisque l'individualité, ou 1' " unité numérique ", est, aux yeux de Duns Scot, la forme dernière, la perfection ultime, exigée par les êtres créés, il est évident que l'unité physique attribuée ici à la matière ne peut être Y " unité numérique ". C'est, du reste, dit expressément dans le texte : " Nec oportet dicere quod omnia sint idem numéro, sicut membra unius corporis; quia illa materia non habet unitatem numeralem, saltem actu signatam, sicut semen est unum numéro. " (loc. cit. n. 29, p. 53 b).
Mais s'ensuit-il que la " matière " universelle, au gré de la philosophie scotiste, n'ait qu'une unité idéale'? Les historiens auxquels nous faisions allusion plus haut, ont-ils tort de voir, dans les textes du De rerum principio et de VOpus oxoniense, l'expression d'une unité physique? Non plus. 11 s'est fait que, de part et d'autre, on employa le même vocabulaire pour parler deux langues différentes. Du côté scotiste, l'individualité — ou, dans les objets multipliables, l'unité numérique — se définissant comme l'ultime détermination formelle, il était inconcevable que la matière comme telle, malgré son actualité entitative, y pût prétendre; mais, pour Scot lui-même, ne l'oublions pas, exclure l'unité numérique ce n'est point exclure toute unité actuelle et physique. Au contraire, les historiens et les critiques, qui abordèrent l'exégèse de Scot avec des présupposés non-scotistes, trouvant affirmée clairement l'entité actuelle et l'unité physique de la matière, furent enclins à traduire cette affirmation dans le langage de la métaphysique traditionnelle : or, celle-ci lie indissolublement l'individualité ou, le cas échéant, l'unité numérique, à l'existence actuelle, c'est-à-dire à toute participation, si minime qu'elle soit, de Y " acte d'être "; si la matière scotiste est douée d'entité propre, préalablement à sa diversification générique, spécifique ou individuelle, elle réalise déjà, par soi seule, toutes les conditions de l'unité numérique ou de l'individualité.
On le voit, la question qui gît au fond des divergences et des malentendus s'avère encore une fois celle-ci : quel est le sujet prochain de l'attribution d'être? Sont-ce les éléments différentiels et structuraux du concept? est-ce V unité objective et naturelle de ces éléments? Si les éléments potentiels et actuels, dont la réunion constitue le concept objectif, possèdent, isolément, une valeur d'objet intelligible et représentent donc autant d'entités réelles — ce qui est le présupposé scotiste — la " matière " ne peut pas ne pas être réellement et physiquement unique selon son " actualité " propre. Que l'on appelle ou non cette unité physique une " unité numérique ", cela dépendra seulement de la manière dont on aura défini l'individu dans son rapport avec l'être.
Pour éviter qu'on nous reproche de tailler à arêtes trop vives notre exposé de la thèse scotiste, nous mentionnerons encore l'article VI de cette même question VIII. La doctrine déjà esquissée y prend, dans une application hypothétique, un relief plus saisissant.
L'auteur y rappelle, et y défend contre une série d'objections, l'opinion de " ceux qui croient possible la subsistance de la matière sans aucune forme ". Pourquoi cette subsistance séparée serait-elle impossible ? Des trois " esse " que l'on distingue dans la matière (voir ci-dessus p. 93), les deux premiers sont indépendants de la forme : en effet, 1' " esse " qui donne à la matière son essence de " matière " se rapporte directement à Dieu comme à sa cause exemplaire ; 1' " esse actuale ", qui fait être la matière, découle de Dieu comme de son unique cause efficiente. Seul 1' " esse " du composé substantiel affecte la matière par l'intermédiaire de la forme. Les deux premiers u esse " suffisent pour permettre l'existence séparée de la matière, (loc. cit. n. 43, p. 57a et b). Du reste le rôle de la forme vis-à-vis de Y esse actuel de la matière, ne consiste aucunement à le conférer, mais seulement à le " conserver selon les conditions naturelles et normales " : " forma nihil facit nisi conservative, secundum cursum naturae " (Ibid.). Or, ce rôle de " conservation " qui incomberait à la forme, peut toujours être suppléé par Dieu : * Ad omne esse actuale materiae, ut dicit terminum creationis, se habet forma in ratione conservants. Sed Deus potest per se conservare quidquid conservât per creaturam. " (loc. cit. n. 44, p. 47 b).
Si la matière subsistait isolée de la forme, ce serait donc bien en vertu de la même entité actuelle qu'elle présente sous la forme: l'appui miraculeux qu'elle recevrait de Dieu consisterait dans un secours extrinsèque, non dans une collation d'être (1).
§ 3. — L entité des degrés métaphysiques : ï " unitas realis, minor nurnerali ".
La question de P " entité " propre de la " materia primo prima ", loin de n'être qu'une question particulière de métaphysique, intéresse
(1) Voir sur le même sujet Opus Oxon. 2 dist. 12, qu. 2, et les passages parallèles des Reportata Paris. La même doctrine y est professée aussi clairement que possible. Par exemple. Oxon. 1. c. n° 3 : " Non est contradictio materiam esse sine forma quacumque substantiali et accidentali "; car " materia est eus absolutum distinctum et prius forma quacumque..., igitur potest esse sine alio absoluto, sive sine forma substantiali vel accidentali absoluta. " (Scoti Opéra, éd. cit. tom. 6, p. 682).
directement l'épistémologie et implique une solution bien définie du problème des Universaux. A lire des exégètes récents de Duns Scot, manifestement soucieux de le rapprocher du thomisme, on serait tenté de trop isoler la cause de la " materia primo prima " de celle des Universaux : on croirait que Scot admet l'actualité propre de la matière, mais nie formellement l'actualité propre des degrés métaphysiques (genres, espèces) signifiés par les Universaux. Cette impression serait inexacte et ne répondrait à la pensée ni de Scot, ni même, croyons-nous, de ses interprètes.
Une simple constatation donne déjà bien à réfléchir : la " materia primo prima " n'est autre chose que la réalité indéterminée correspondant au concept abstrait * d'ens creatum ", disons : d'être prédicamental ou catégorial. Cet " être indéterminé " forme le premier, le plus infime, des degrés métaphysiques et se distribue dans les "genres". S'il y a un universel, c'est bien celui-ci. Or, il est " actuellement réalisé ", d'après Duns Scot, nonobstant l'indétermination extrême que suppose son degré d'abstraction. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour les attributs métaphysiques de moindre extension ?
Dans les textes de Scot relatifs aux Universaux, se rencontrent, entremêlées, les affirmations suivantes, qui peuvent paraître difficiles à concilier: 1. L'universel, en tant qu'universel, est un produit de l'esprit et n'est " en acte" que dans l'esprit. 2. La " nature spécifique" — et l'on en dirait autant du genre — n'est pas, de soi, numériquement une, d'individu à individu. 3. La " nature spécifique ", dans les choses créées, se multiplie à même le nombre des individus. 4. A l'universel, correspond, dans les objets une " unité réelle ", " unitas realis ", intermédiaire entre Y " unité de raison " et 1' " unité numérique ". Cette " unitas realis, minor numerali " n'est point formellement un " universel", mais bien toutefois quelque chose qui est " commun " aux objets indépendamment même de toute pensée abstractive. (cf. entre autres passages Op.oxon.2 dist. 3, qu. 1. Op. cit. tom. 6, pp. 334 sqq.)
D'une part donc il semblerait que l'universel gardât une certaine unité physique dans les objets concrets qui le réalisent. D'autre part il semblerait que l'unité de l'universel fût purement idéale, et que l'essence physique, à tous ses degrés, se multipliât avec les individus. Peut-on concilier ces deux termes opposés sans atténuer l'un ou l'autre ?
Remarquons qu'une difficulté identique s'attache aux textes qui traitent de la " matière ". Nous avons rappelé, un peu plus haut, que la matière possède une actualité propre, et, dans la mesure de cette actualité, une unité physique propre, qui déborde l'individu, et même
i'espèce. Or, à d'autres endroits, que lisons-nous ? Ceci, par exemple : "Materia in omnibus generabilibus et corruptibilibus est uniusrationis, non tamen sequitur quod omnis forma, quae ponitur in 'una materia, ponatur in alia;.... quia cuiuslibet individui est alia et alla materia, licet sint eiusdem rationis, quia alia tua, alia mea materia est. " (Report Paris., 4, dist. 1 1 , qu. 3, n° 15. In Scoti Opéra, éd. cit. tom. 1 1 , p. 670 b). Si la matière possède une actualité propre, préalable à toute différenciation, il faut bien pourtant que, selon cette actualité, elle soit physiquement une: comment, dans ces conditions, peut-on parler d'une matière multiple en tant que matière ?
Sans entrer dans des discussions de textes, qui nous entraîneraient trop loin, nous dirons en peu de mots quelle est, d'après nous, la seule interprétation cohérente de la pensée du grand docteur franciscain.
Ce qui donne à l'universel sa forme dernière, ce qui en fait un " universale in actu ", c'est manifestement, d'après Scot, une opération abstractive intellectuelle, qui est une opération réflexive, une " secunda intentio ". Aussi, définit-il P * universale ", par opposition au " commune ", comme un " prédicable ", à peu près de la manière dont les Manuels de Logique scolastique définissent P " universale in praedicando " : " Commune non est universale in actu, quia déficit ei illa differentia, secundum quam complétive universale est universale, secundum quam scilicet ipsum idem aliqua identitate est praedicabile de quolibet individuo, ita quod quodlibet sit ipsum. " (Opus oxon. 2, dist. 3, qu. 1, n. 8. edit. cit. tom. 6, p. 361). Dans ces conditions, il est bien évident que l'universel proprement dit ne saurait subsister, comme tel, dans les choses : la coïncidence stricte de l'unité avec la multiplicité, sur le même plan d'être, n'est possible que dans la pensée objective, moyennant abstraction. Cette remarque précise le sens d'un certain nombre de textes, antiréalistes en apparence, qui se rencontrent dans les œuvres de Duns Scot.
Toute la question de la réalité actuelle des Universaux se trouve donc restreinte à définir le mode d'être de cette " communitas " ou de cette " unitas realis, minor numerali ", qui, sans être proprement universelle, correspond, dans les choses, à l'universel. La question est intimement connexe — Scot lui-même indique ce rapport étroit {Op. oxon. 2, dist. 3, qu. 1, n. 8. Edit. cit. tom. 6, p. 361) — au problème difffcile de Y individualité ou de la " singularité ".
Pour les philosophes qui ne conçoivent pas d'être actuel qui ne soit individuel, parce qu'ils jugent incompatibles, en un même sujet, l'actualité selon l'être et l'indétermination selon l'essence physique, chaque élément constitutif d'une réalité subsistante est, à la fois,
actué et individualisé avec le tout dont il fait partie : pour eux, le " fondement réel " des Universaux, la " communauté physique " correspondant aux concepts généraux, consiste seulement dans la similitude objective de réalités totalement distinctes les unes des autres : encore avons-nous remarqué plus haut (p. 76) que cette similitude objective, si elle est complète pour l'espèce, devient imparfaite pour les genres. S. Thomas pousse d'ailleurs le problème plus loin, et cherche à définir la condition interne qui rend possible, dans l'essence, toute collation quelconque de l'existence : dans les formes pures, c'est la perfection même de la forme ; dans les formes corporelles, liées à la matière et numériquement multipliables, c'est leur relation à la quantité concrète ; mais, en toute hypothèse, ce principe d'individuation, condition prochaine de toute actuation réelle, affecte directement Vessence entière. D'une pareille conception, l'ultraréalisme est exclu en principe.
Chez Duns Scot, le problème semble plus malaisé à résoudre. Du moment qu'on attribue un " degré positif d'entité ", avant toute opération abstractive, à la " materia primo prima " d'abord, puis à chacune des " contractions " successives qu'elle subit pour devenir enfin individuelle — " cuilibet universali correspondet in re aliquis gradus entitatis " (Theorema IV. Edit. cit. tom. 3, p. 269) — il faut bien considérer l'individualité comme une dernière détermination formelle survenant à d'autres déterminations préalables et P " esse individuale " comme surajouté à P " esse commune " des échelons inférieurs. C'est d'ailleurs ce que Scot enseigne expressément (Voir p. ex. Op. oxon. 2, dist. 3, qu. 2 et suiv., ou plus particulièrement qu. 6 nn. 9 et suiv. Edit. cit. tom. 6, p. 407). Mais alors, tous ces degrés réels, inférieurs à l'individualité, possèdent donc, préalablement à leur unité individuelle, une unité propre, qui correspond à leur entité propre. " Cuicumque gradui reali entitatis correspondet realis unitas " (Quaest. in Metaph. lib. 7, qu. 13, n. 19. Edit. cit. tom. 4, p. 706 a) (1). Considérons, par exemple, la " nature spéci-
(1) Voir, par exemple, Op. oxon. 2 dist. 3, qu. 6, nn. 9 à 14. Edit. cit. tom. 6, pp. 406 sqq. et Report. Paris. 2, dist. 12, qu. 5, nn. lia 14. Edit. cit., tom. 11, p. p. 328-329. NB. On s'est servi de ces textes pour montrer que, d'après Scot, P " unitas minor " n'est point, en soi, numériquement une d'individu à individu. C'est vrai, et c'est aussi une conséquence indirecte de la démonstration de Scot ; mais ce qu'il avait principalement en vue nous paraît avoir été d'établir qu'une " unitas minor numerali " persistait sous la détermination individuelle surajoutée. Aussi, ces textes, tout en écartant de Duns Scot le soupçon de " platonisme " (au sens peutêtre inexact, où on l'entendait généralement) le séparent du thomisme plus qu'ils ne l'en rapprochent.
fique " : " Natura, secundum quod natura, est ens reale; ergo est unum aliqua unitate realiter; non unitate individuali, quia tune omnis unitas realis esset numeralis. " (0/7, et loc. cit. n. 10, p. 701 b).
L'unité, dont il s'agit ici, est semblable à celle que nous avons vue convenir à la matière comme telle : c'est l'unité d'une entité actuelle, imparfaite dans son actualité; unité réelle, cependant, car bien loin d'être constituée, dans son degré abstractif propre, par l'entendement, c'est elle qui détermine objectivement le degré d'abstraction de l'entendement ; l'entendement, au fond, n'est pas " abstractif ", il est intuitif : l'échelonnement des degrés abstractifs gît dans les choses elles-mêmes; sinon, proteste Duns Scot, si toute " unitas communis " était due à un découpage opéré arbitrairement (?) par l'esprit, pourquoi, dans l'ordre des réalités, Socrate serait-il plus proche de Platon que d'une pierre ?
Si précautionnée qu'elle soit, cette profession de foi épistémologique paraîtra, sans doute, de Pultraréalisme. Pour être entièrement équitable envers Duns Scot, .il convient cependant d'apporter encore quelques précisions. Elles sont rendues indispensables par les passages dans lesquels le Docteur franciscain se refuse à admettre la possibilité — du moins la possibilité " naturelle " — d'une subsistance de l'essence comme telle, sans déterminations individuantes. (Voir p. ex. Quaest. in Metaph. lib. 7, qu. 13, n. 20. Edit. cit. tom. 4, p. 706 a).
Ces passages ne doivent pas être confondus avec ceux qui excluent l'hypothèse d'un universel " a parte rei " : la subsistance réelle d'un universel, en tant qu'universel, implique contradiction flagrante et se trouve donc être absolument impossible. (Voir ci-dessus, p. 99). D'autre part, Scot admet, nous le savons, la subsistance possible de la " matière " sans forme (Voir ci-dessus p. 97). Le cas de l'essence métaphysique (générique ou spécifique) ou, si l'on préfère, de 1' " unitas realis, minor numerali ", serait donc intermédiaire entre celui de l'universel et celui de la matière. a Quaedam, naturae in se non répugnant, et tamen répugnant naturae positae in esse, velfactae, sicut non esse, non factum. Similiter naturae in se non répugnât forte separari ab omnibus gradibus individuaîibus, quia intelligendo naturam sine illis non includitur contradictio; tamen in esse répugnât sibi quod separetur ab omnibus.. Non ergo potest fieri nisi sub aliquo gradu individuali ; quare iste non potest differre re... Et ita stat inseparabilitas propter continentiam unitivam. " (Quaest. in Metaph., Ioc. sup. cit.)
Cela veut dire que, dans le cas de 1' " unitas realis communis "»
la répugnance à exister isolément ne découle pas, comme dans le cas de l'universel, de l'essence de cette unité commune, mais bien de la " continentia unitiva ", de la cohésion indéfaisable, qui, dans l'ordre des existences, amalgame tous les degrés de la nature spécifique avec l'individualité. L'inséparabilité de l'essence commune est à tout le moins une loi physique. Dieu pourrait-il — miraculeusement — en suspendre les effets, comme dans le cas de la matière ? La pensée de Scot nous paraît obscure sur ce point : pour l'élucider par conjectures, nous devrions entrer dans des discussions subtiles qui seraient ici un hors d'oeuvre.
Fût-il même démontré que Duns Scot professe l'impossibilité absolue de faire subsister l'essence en dehors de toute détermination individuelle, il resterait encore que, fût-ce indissolublement liée aux individus, i'essence commune est constituée, d'après lui, par un échelonnement d' " entités " réelles ou de " formalités ", participant, chacune pour son compte et selon sa nature, à l'acte d'être. L'actualité propre de chaque " formalité " précède, en raison, la survenance de toutes déterminations ultérieures, si nécessaires qu'elles puissent être, y compris la détermination individuelle, sommet de l'édifice. Si donc on entend parler uniquement de cette réalité particulière qu'est Vitre actuel propre à chaque " formalité ", il faudra dire que cette réalité ne possède encore, en soi, aucun principe de diversification ni de multiplication numérique : son être actuel est, bien qu'actuel, un être indéterminé, indifférencié et par conséquent " général ", dans la mesure qui convient au degré de la formalité en question.
Comment une " entité " actuelle peut-elle être à la fois, au sein des substances singulières, et préalablement à toute intervention d'un entendement abstractif, générale et individuelle, une et multiple, homogène en soi par le dedans et diversifiée en soi par " contraction " extrinsèque? C'est le mystère de la " distinctio formalis a parte rei "; c'est d'ailleurs le mystère de toute philosophie qui se verrait acculée à la nécessité de calquer la réalité métaphysique sur ce morcellement excessif de l'intelligible, et, par conséquent, de l'être, qui est le propre de notre entendement imparfait. L'opacité de ce mystère ne recèlerait-elle pas une véritable contradiction logique?..