CHAPITRE
La rupture avec le réalisme médiéval.
L'antinomie, si largement esquissée par les Eléates, de l'unité intelligible s'opposant à la multiplicité de l'expérience, avait été transmise aux premiers philosophes médiévaux sous la forme diminuée de l'alternative porphyrienne, alternative étroite et tyrannique, qui ne laissait le choix qu'entre deux termes également inacceptables : d'un côté, la subsistance des unités abstraites, génériques et spécifiques: c'était la contradiction dans les choses; de l'autre côté, la réalité des seuls individus multiples; c'était la faillite de la pensée abstraite. Dans ce dilemme, qui inaugurait la querelle des Universaux, l'antique " unité objective de l'intelligence ", qu'affirmait Parménide, était remplacée par des unités secondaires, multiples elles-mêmes, les concepts.
A partir de Jean de Salisbury, prévalut une solution schématique, presque exclusivement dialectique, qui permettait de glisser entre les mors du dilemme de Porphyre : les unités conceptuelles abstraites ne désignent pas, disait-on, des " unités universelles subsistantes ", mais seulement les u similitudes objectives " des individus. L'idée générale garde ainsi une valeur réelle, bien que son mode propre s'écarte du mode concret des objets eux-mêmes.
Cette échappatoire dialectique, pour précieuse trouvaille qu'elle fût, ne constituait point, par elle seule, une solution positive et métaphysique de l'alternative de Porphyre, et encore moins une solution complète de l'antique antinomie de l'Un et du Multiple. S. Thomas le premier retrouva celle-ci dans toute son ampleur, et en précisa les termes beaucoup mieux même que ne l'avait fait Aristote. Sans se borner à réconcilier dialectiquement concepts abstraits et individus concrets, il isola, pour le maîtriser totalement, le princjjD£^d£iui|e£de leur opposition : dans les concepts, l'unité transcencTantale et analo-
gique de Y être; dans les individus, la multiplicité pure de la matière.
Toute la psychologie et toute la métaphysique thomistes développent la solution de cette antinomie fondamentale, dont nous n'aurons le tableau d'ensemble qu'aux dernières pages de ce livre. Toutefois, ce que nous en avons aperçu jusqu'ici montre déjà sur quel ensemble de thèses, étroitement liées, repose l'équilibre de la solution thomiste. Omettre ou altérer une de ces thèses, c'est, à la fois, compromettre le réalisme modéré, conquête suprême de la critique ancienne, et rallumer le conflit de l'Un et du Multiple.
Faut-il rappeler quelles étaient ces thèses solidaires ? Nous les avons dérivées d'un théorème psychologique propre à l'aristotélisme thomiste : V universalité du concept direct ce qui signifie que l'objet primaire de notre intelligence est la " quidditas abstracta rerum materialium ", synthèse véritable de matière et d'intelligible ; tout autour se rangeaient, comme des corollaires, les thèses qui érigent la quantité matérielle en principe radical d'individuation et l'être analogique en principe suprême d'unité de l'objet conceptuel. Le tout fait bloc. Une philosophie vient-elle à nier l'universalité du concept direct, c'est à dire à poser " l'intelligibilité en soi " de l'individu matériel, elle s'écartera par le fait même, sauf inconséquence, des thèses thomistes connexes : individuation, intellect-agent (activité synthétique de l'intelîect-agent), analogie (distinction d'être et d'essence dans les choses créées) : Et le contre-coup de cette transposition de thèses se fera sentir immédiatement : en Métaphysique, par de l'incertitude sur la fonction de la quantité et sur la portée de la transcendance ; en Logique, par l'abandon du réalisme modéré, soit qu'on y substitue un réalisme excessif, dogmatique et plus ou moins prochainement contradictoire, soit qu'on délaisse ouvertement le réalisme/pour le nominalisme empiriste.
Ainsi donc, la cohérence d'un petit groupe de thèses métaphysiques et psychologiques avec le réalisme modéré est si étroite que leur abandon entraîne, bon gré mal gré, sauf illogisme, en deçà ou au-delà de cette position moyenne.
Duns Scot fut un illustre exemple des répercussions étendues que peut avoir l'adoption d'un faux point de départ. Il concevait l'objet propre de notre pensée autrement que S. Thomas. Comme beaucoup de ses contemporains, et avec toute l'ancienne école dite augustinienne, il répugnait à la théorie thomiste de l'individuation et de la connaissance indirecte du " singulier " matériel. D'autre part, il sympathisait moins encore avec le nominalisme préthomiste. Aussi, en logicien impeccable, fut-il amené à ce réalisme formaliste, qui
projette dans l'absolu ontologique les modalités mêmes de notre intelligence imparfaite et fragmentaire.
La réaction contre cet excès de réalisme ne se fit pas attendre. Malheureusement, au lieu de rechercher et d'amender le principe initial de la rupture d'équilibre, on prit exactement les mêmes points de départ antithomistes ; mais cette fois, pour éviter d'arrêter l'oscillation à droite, comme Duns Scot, on l'arrêta à gauche. Après l'écart par excès de réalisme, ce fut l'écart par défaut.
Si paradoxale que cette proposition paraisse à première vue, on peut dire que le nominalisme quelque temps disparu de la scène médiévale, reprit une popularité nouvelle sous l'égide des mêmes principes métaphysiques et psychologiques qui inspirèrent le très réaliste Duns Scot. Ne pourrait-on même soutenir que ce dernier, par l'éclat qu'il rendit à plusieurs thèses de l'ancien augustinisme, ait contribué malgré lui à la résurrection du point de vue antiréaliste ?
Nous avons observé plus haut que î'occamisme n'était guère que îe scotisme moins le réalisme dogmatiste. Il faudrait déjà en dire autant de la philosophie des principaux précurseurs d'Occam : transfuges du thomisme, comme Durand de Saint-Pourçain, ou bien élèves de Scot, comme Pierre Auriol. Oecam ne les dépasse guère que par une critique plus incisive et plus impitoyablement conséquente avec elle-même.
On sait les attaches du dominicain Durand (t 1332) avec le nominalisme. Elles seraient déconcertantes si, par ailleurs, il était resté fidèle aux grandes thèses caractéristiques de la métaphysique thomiste. Mais son Commentaire des Sentences nous le montre partisan décidé de l'intellection directe des objets singuliers, de l'individuation formelle sans rapport à la matière, de l'entité propre de la matière, etc, et par contre, très logiquement, adversaire des théories de " l'espèce intelligible " et de l'intellect-agent, c'est à dire de la théorie thomiste du conceot.
" Quod... dicitur, écrit-il, quod individua eiusdem speciei non differunt in quidditate veî natura communi, verum est, ut accipitur secundurn absolutam eius rationem.. Quae tamen convenientia est solum secundurn rationem, sicut et unitas naiturae secundurn speciem est solum unitas railonls. Sed in natura et quidditate accepta secundurn realem existentiam differunt, et in principiis naturae consimiliter acceptis. Et haec sunt haec materia, et haec forma. Et quod subditur, quod forma non est haec nlsl quia reclpltur In materia signata, materia autem non signatur nlsi per quantitaiem, falsum est. Nam
forma per seipsam intrinsece est haec. Signatio autem tnateriae, qua dicitur haec, non est per quantitatem, sed competit ei per aliquid sui generis, sicut quod sit ens et unum ". (Durandi a S. Portiano, super Sententias. Parisiis, 1539. 2 dist. 3, qu. 2, fol. 104. 3. G).
" ...Advertendum est quod primum cognitum ab intellectu non est universale sed singulare. Quod patet primo, quia primum obiectum et omnis per se conditio obiecti praecedit actum potentiae. Potentia enim per suum actum non facit suum obiectum sed supponit... Sed universale vel conditio universalis non praecedit actum intelligendi, imo fit per actum intelligendi, eo modo quo potest sibi competere fieri : esse enim universale non est aliud quam esse intellectum absque conditionibus singularitatis vel invididuationis ; ita quod esse universale est denominatio obiecti ab actu sic intelligendi, sicut dictum fuit in libro I, distinct. 19. Ergo universale non est primum obiectum inteliectus, nec universalitas est eius conditio per se ; et ita primum intellectum non est universale ". (op. cit. 2 dist. 3, qu. 7, fol. 107. 1. Q).
" Si dicatur quod esse universale, praecedit omnem inteîlectionem: quia.. inteSlectus agens facit universalitatem in rébus et eius actio praecedit inteîlectionem, saltem ordine naturae : non valet, quia, ut visum fuit lib. 1 [dist. 3, qu. 5] fictitium est intellectum agentem ponere, etc ". (ibid. R). " Et si dicatur quod inteliectus agens non facit universale n'isi quia cum phantasmate causât speciem in intellectu quae repraesentat rem in universali, non valet, quia probatum est supra quod nulla species est in intellectu quae repraesentat ei suum obiectum ". (Ibid).
Ces deux ou trois passages résument assez exactement le point de vue de Durand : on voit qu'il réédite certaines thèses scotistes (entité propre de la matière et de la forme, individuation indépendamment de la matière, intelîection directe du singulier) ; ce qui ne l'empêche pas, sur d'autres points, de s'aventurer plus loin que Duns Scot, dans le sens même où ce dernier eût été entraîné sans le contrepoids de son réalisme (inutilité de l'intellect-agent, de la " species " ; nominalisme).
Si Durand de Saint-Pourçain devint nominaliste par infidélité au thomisme, Pierre Auriol (f 1331) semble l'être devenu par infidélité au scotisme. Religieux franciscain et probablement auditeur de Duns Scot à Paris, son indépendance d'esprit lui fit abandonner le réalisme du grand docteur de son Ordre, sans toutefois pousser
cette conversion — ou cette défection (1) — jusqu'à embrasser des opinions spécifiquement thomistes. Il ne pouvait dès lors qu'aboutir au nominalisme.
A vrai dire, concernant la connaissance intellectuelle des individus, il ne se rallie ni à la doctrine de Scot ni à celle de S. Thomas. (Comment, in Sent, auctore Petro Aureolo. Romae 1696. I dist. 35, 4a pars, art. 1, pp. 805-813 et art. 3, pp. 818-819). Toutefois, comme Durand, il repousse la thèse thomiste de l'individuation par la matière : " Omnis res est seipsa singularis ". Le problème de l'individuation n'a plus de sens, selon lui, dès le moment où il est bien établi que l'universalité n'appartient d'aucune façon aux choses réelles : car alors leur individualité étant primitive, et se confondant avec leur subsistance, ne requiert pas d'explication spéciale.
Aussi, poursuit-il, la connaissance vraie ne consiste point dans cette connaissance abstraite, quidditative, par laquelle nous contemplons seulement la forme de notre pensée objective (" formam specularem "), mais dans la référence ultérieure de cette forme abstraite, ou de cette quiddité, aux individus existants.
On ne s'étonnera pas que le nominalisme d'Auriol l'entraîne vers un empirisme qui dépasse de beaucoup celui d'Aristofe ; nous en trouvons l'aveu occasionnel dès les premières pages des Sentences: à propos d'une démonstration particulière, voici ce qu'il dit de la " via experientiae " : " Prima quidem (via huius demonstrationis) via experientiae, cui adhaerendum est potius quam quibuscumque Logicis rationibus, cum ab experientia habeat orfum scientia, et communes animi conceptiones, quae sunt principia artis, unde [-inde ?] sumantur secundum Philosophum. Unde signum est sermonum verorum convenientia cum rébus sensatis " (op. cit. Proiogus, p. 25, aF, bA).
Cette prépondérance, accordée, en matière théorique, au critère de la vérification sensible, annonce de loin l'éclosion, désormais inévitable, du plus pur empirisme sur le terrain nominaliste.
Mais ne nous attardons pas en compagnie de ces précurseurs.
(1) Il semblerait que quelques-uns ne la lui aient pas aisément pardonnée. Dans l'exemplaire — dont nous nous servons en ce moment — de son Commentaire sur tes Sentences (édité seulement en 1696), une plume ancienne a décoré les pages de garde de deux notes aigre-douces : ".. auctore Petro Aureolo, etc.. Scoticae doctrinae infensissimo, quia ad eius inteilectionem pervenire non potuit, licet purpura sacra condecoratus ". — " Contra subtilissimum Scotum hic Doctor sentire ausus est, cuius neque discipulus esse poterat ".
Le nominalisme (plus exactement : le terminisme), sous sa forme systématique et conséquente, fut l'œuvre du " Venerabilis Inceptor ", le franciscain anglais Guillaume d'Occam (avant 1300, f vers 1349), élève, assure-t-on, de Duns Scot à Paris (1).
Bien que l'occamisme reste, à beaucoup d'égards, un système de transition, son importance est extrême dans l'histoire de l'épistémologie, car il inaugura un mouvement de pensée d'où sortit, après quatre siècles, la formule moderne de la Critique de la Connaissance.
(1) Cette circonstance, généralement admise par les historiens, a été récemment contestée. Quoi qu'il en soit, les Œuvres d'Occam révèlent chez lui une connaissance très directe du scotisme.