CHAPITRE
Appréciation générale du scepticisme ancien.
Le fond du scepticisme de l'ancienne sophistique se retrouve, sous une forme plus dégagée et mieux coordonnée, dans le scepticisme de la période postaristotélique. Nous envisagerons donc seulement cette seconde phase du scepticisme ancien.
A côté de modalités secondaires, le point de vue des sceptiques anciens présente un seul trait vraiment caractéristique, essentiel : essayons de dégager ce dernier des particularités accidentelles.
§ 1. — Critique des modalités secondaires du scepticisme ancien.
Faut-il s'attarder sur Vaspect moral du pyrrhonisme ? En tant que moralisme, le pyrrhonisme échoua lamentablement. Cela devait être : un sceptique qui se propose un but, aboutit fatalement à Féchec soit de son scepticisme, soit de son dessein. Quoi qu'il en puisse être du fond des choses et dé la portée réelle de notre connaissance, Vènoxfi, loin de devenir jamais un instrument de bonheur, n'est même supportable qu'à petite dose...., à la condition de se réduire à une simplification pacifiante de la vie, par diminution des préoccupations théoriques et par amortissement des passions troublantes. Mais cette èm%fi modeste ne ressemble guère à Vèjioxn du scepticisme total. Celle-ci fut-elle possible, qu'elle ne procurerait encore î'ataraxie, ou l'apathie (ne disons pas le bonheur), qu'en se détruisant elle-même, c'est à dire en s'appuyant sur le dogmatisme négatif le plus audacieux qui se puisse imaginer : étant sûr que rien n'est, je m'abstiens de rien poser : j'affirme le néant ! Car si, d'aventure, je n'étais pas certain que rien ne soit (et je ne puis en être certain qu'en déposant mon scepticisme), qui me débarrassera de l'obsession de l'être possible ? obsession d'autant plus troublante, que son mystère m'apparaîtra plus opaque, plus impénétrable. Et si je ne suis pas certain qu'il soit impénétrable-
comment en serais-je certain, d'ailleurs, sans dogmatiser comme un simple réaliste ? — si je n'ose me juguler moi-même par cette formule brutale : «l'être est inconnaissable», pourrai-je donc, sans un trouble intime toujours renaissant, sans une lutte très âpre et jamais victorieuse, refouler perpétuellement l'élan de tout moimême vers cette chance de vérité, vers cette lueur pâle et lointaine, qui n'est, peut-être, qu'un feu follet trompeur, mais qui, peut-être aussi, marque le seuil de la vraie demeure de mon intelligence ? Laissons le moralisme pyrrhonien : Yèaozfi totale n'est pas le secret du bonheur, pas même de l'ataraxie, c'est trop clair.
Mais peut-être le pyrrhonisme se justif le-t-ïî comme attitude spéculative ?
A ce point de vue, il se confond avec le scepticisme des siècles suivants. Là de nouveau, à côté du caractère essentiel, qu'il faudra définir plus loin, se rencontrent des traits secondaires. Le plus intéressant est cette tentative de compromis, que nous avons signalée plus haut, du principe sceptique avec les exigences de la vie et de l'expérience interne : nous voulons parler du « probabiîisme » de Carnéade.
Celui-ci avait bien vu que Yèmjzfi totale supprime le vouloir, et livre l'action humaine à la mobilité capricieuse et tyrannique du hasard. Or il semble manifeste, par toute notre conduite, qu'au contraire, nous réagissons activement sur les « apparences », que nous nous laissons guider, non pas uniquement par des impulsions obscurément subies, mais par une idée de « but », par des « fins » conscientes. On se souvient qu'Aristote tirait de là une réfutation du scepticisme.
Carnéade fait la part du feu ; et à ce prix, il croit pouvoir concilier son scepticisme théorique avec l'expérience interne de nos vouloirs. Il concède que nous apprécions légitimement la probabilité respective des apparences, c'est à dire leur rapport plus ou moins probable avec les fins subjectives que nous poursuivons. Ces estimations n'étant que des jugements de probabilité, laisseraient intact, croyait-il, le principe de Yènoxn-
Nous savons quel démenti lui infligea, en fait, la métaphysique éclectique de ses successeurs. Voyons rapidement si le fait historique était l'expression d'une nécessité logique.
Dans le jugement de probabilité des Néo-Académiciens, on peut considérer Y objet matériel du jugement, puis le mode même de probabilité. D'abord Yobjet Ce devait être au moins ceci : l'existen-
ce d'un rapport entre telle et telle gradation des apparences et l'obtention d'une fin poursuivie. Or, admettre ce rapport, c'est postuler une correspondance objective et générale (dont la loi exacte ne nous est peut-être pas connue) entre les apparences antécédentes et la réussite de notre action. C'est supposer, derrière les apparences, une condition profonde qui les oriente, et qui ellemême n'est pas une apparence. Il y a donc de l'absolu implicite dans l'objet du jugement de probabilité.
Et puis, la probabilité elle-même ? A considérer de plus près cette modalité du jugement, on constate qu'elle sous-entend toujours un jugement certain.
Expliquons-nous sur un exemple. Chacun connaît le mythe fameux d'Hercule mis en demeure d'opter entre le plaisir et la vertu. Imaginons que le héros fût de la Nouvelle Académie. Les apparences se seraient cristallisées à ses yeux autour de deux centres principaux : la délectation sensible, et tout ce qu'elle suppose — la poursuite du bien moral, et tout ce qu'elle suppose. La seconde systématisation présentait des caractères de cohérence et d'ampleur que la première n'offrait pas au même degré. Hercule prend position pour l'hypothèse qui lui parait à la fois m&avfi, âjiegComxozog et jiEQUDôtviiiévr); il embrasse la vertu.
Essayons de décomposer son option en moments logiques.
Fut-elle une simple impulsion irraisonnée ? Evidemment non ; il compare, il soupèse les probabilités, il délibère.
L'option eut donc des antécédents rationnels. Ils durent, en dernière analyse, se ramener aux suivants :
1° Un jugement spéculatif de probabilité : « Il est probable que la vertu a une valeur, que le système apparent des présupposés et des conséquences de la vertu a quelque réalité ».
2° Un jugement pratique : « Il m'est bon de régler mon action sur cette probabilité ».
Or, dans le cas d'une option rationnelle, ces deux jugements sont certains et absolus.
Concluons que Carnéade professe — implicitement — non seulement un probabilisme probable, non seulement un réalisme probable, mais un réalisme certain. Dès le moment où il reconnut, dans l'homme, la présence indéniable de vouloirs et d'actions, son scepticisme fut entamé : aucun probabilisme sceptique ne peut être un scepticisme total.
Nous rejetons donc le scepticisme de la Nouvelle Académie dans la classe bigarrée des scepticismes partiels. Et c'est là aussi que
nous devrions ranger les Néo-Pyrrhoniens, si nous attachons quelque crédit à leur systématisation des raisons de douter, à ces " tropes " si abondamment développés et illustrés dans les TîvQoévetm 'Ynownéaetç de Sextus Empiricus. Car il est peu séant, pour un scepticisme total, de se justifier par tant de raisons. Aucune ne saurait être logiquement décisive ; et leur accumulation a tout juste la valeur d'un procédé d'intimidation de la raison spéculative. Ajoutons que l'on trouve dans ces tropes quelque anticipation de points de vue réellement critiques, mais qu'on y rencontre encore plus de puérilités et de paralogismes. La masse de l'encyclopédie sceptique n'en impose plus : si quelque chose devait nous y paraître troublant, à 18 siècles d'intervalle, ce serait uniquement le principe foncier de tout scepticisme, qui couve dans ce fatras comme l'étincelle sous ia cendre accumulée.
§ 2. — Critique radicale du scepticisme ancien : la nécessité de l'affirmation.
Quel est-il donc, ce principe foncier, vice originel de tout scepticisme franc ?
Nous l'avons rencontré à maintes reprises dans les pages qui précèdent, et Aristote l'avait noté avec une parfaite justesse : c'est le doute sur le « premier principe », avec sa conséquence pratique, Vèjioxfi; en d'autres termes, c'est le bannissement de l'affirmation.
Si l'on tient compte du réalisme latent ou formel de toute la philosophie antique, c'est à dire de l'identification pratiquement admise entre l'absolu de l'affirmation et l'absolu de l'objet, on comprend aisément pourquoi les réfutations anciennes du scepticisme se restreignent invariablement à deux formes-types, que nous connaissons déjà :
1. On cherche à résoudre les antinomies ou les contradictions apparentes qui semblaient détruire l'affirmation. Ce fut la méthode de Socrate : après avoir humilié publiquement, sous une ironie cinglante, le « sophiste » présomptueux, il s'applique à guérir, dans le sophiste, le « sceptique », en l'aidant à corriger lui-même ses concepts génériques et spécifiques. Car d'ordinaire il suffit, pour faire évanouir la contradiction, de ramener la raison à un usage sobre de concepts bien définis. Ce fut surtout la méthode de Platon puis d'Aristote, dont la métaphysique tout entière, par la systématisation complète et cohérente des grands points de vue ration-
nels, devait soustraire rinteiiigence humaine à la tentation même de capituler devant une contradiction partout surmontée. Ce but fut-il atteint, en fait ou même seulement en droit ? Du moins un principe de solution du problème critique était posé : l'inventaire complet et enchaîné de l'objet formel de notre intelligence. La question se posera de savoir si ce principe de solution est adéquat au problème.
2. Ou bien, et ce fut la seconde forme des réfutations, on surprenait le sceptique en contradiction flagrante avec lui-même. D'une part, il professe Vk%o%i\ et la suspension de vouloir qu'elle entraîne. D'autre part, il veut et redoute une infinité de choses ; or le vouloir et les tendances rationnelles sont autant d'affirmations expresses ou dissimulées. Bref, on montre au sceptique qu'il affirme, quoi qu'il dise.
Que valaient ces argumentations ? Certes, elles pouvaient être efficaces dans des cas particuliers. Résolvez toutes mes raisons de douter, je pourrai me dégager de mon doute,... surtout si vous me proposez un système total et sans fissure, qui me protège d'avance contre le scandale de la contradiction. Mais, garantie même îa cohérence de ma pensée, le doute ne me reste-t-il pas possible ? je n'ai pas de raison de douter : en ai-je d'affirmer ? ne puis-je m'enfermer dans un doute négatif ? Nous en convenons volontiers, la non-contradiction ne suffit pas, à elle seule, pour surmonter cette inertie initiale que serait un doute négatif universel. Toutefois, sont-ce bien là les termes du problème ? Au point de dépari de la métaphysique rencontrons-nous vraiment une intelligence purement passive, totalement indifférente au oui et au non, sorte de surface réfléchissante, réduite à constater le bel ordre des images qui glissent sur elle ? Cette question fondamentale ne recevra de réponse complète qu'au terme de notre enquête critique.
Reste la seconde voie : débusquer impitoyablement l'affirmation chez le sceptique lui-même. Car le sceptique « veut » ; et l'affirmation est inévitable dans le règne des vouloirs, puisque chaque fois qu'on veut, on pose implicitement ou explicitement une fin et un ordre de moyens à cette fin. Sans doute, encore une fois, ce procédé de réfutation peut être efficace, en me montrant, sur des exemples multipliés, l'inanité pratique de mon scepticisme. Mais que me répondra-t-on si je fais amende honorable, et que je rétracte un à un tous ces vouloirs partiels qui avaient échappé à mon étourderie ? Aussi longtemps que mon contradicteur m'oppose des fins particulières, je lui glisse entre les doigts, en sacrifiant tour à tour
ces fins secondaires, pour me replier dans la sécurité de l'&ro;^. Pour m'acculer à la rétractation de mon doute, il faudrait me montrer, dans mes attitudes, une fin si universelle, si inhérente à moi-même, que je ne puisse la renier. Or, je ne tiens vraiment à aucune attitude, je ne m'engage pour aucune fin déterminable : je m'abstiens.
Vous m'aurez convaincu, le jour où vous démontrerez, vous, ennemi de la contradiction logique, que m'abstenir de vouloir, c'est vouloir, que « nolle est velle »...
C'est bien cela. Le sceptique à la manière ancienne sera complètement réfuté le jour où l'on montrera qu'il veut, et donc qu'il affirme, non pas quoique sceptique, mais parce que sceptique.
Et, de fait, l'attitude sceptique est essentiellement affirmatrice, on peut le faire voir.
Il suffirait pour cela de rappeler une simple constatation d'expérience interne : l'abstention de tout jugement et de tout vouloir, à la supposer possible, ne serait certes pas une attitude facile à prendre et à garder. Elle exigerait un refoulement perpétuel de velléités naissantes, un raidissement contre des sollicitations renouvelées. Car, on ne peut se le dissimuler, la tendance naturelle de notre esprit est d'affirmer, et le mouvement spontané de notre volonté est de continuer l'affirmation par l'action. Résister à cette impulsion intime et permanente, ce n'est pas s'abandonner à une passivité complète, à une absolue inactivité, c'est au contraire réagir violemment contre soi-même, en vertu d'une décision précise et ferme, c'est vouloir fortement ne pas agir, c'est briser l'élan affirmatif de l'intelligence par une affirmation plus fondamentale encore et plus intransigeante. On veut ne rien vouloir et l'on s'affirme à soi-même, non seulement qu'on ne veut rien, mais même, fatalement, qu'il est mieux de ne rien vouloir. « Savoir qu'on ne veut rien, écrit M. Maurice Blondel à propos du dilettantisme ou de l'esthétisme sceptique, c'est ne rien vouloir. Et " je ne veux pas vouloir », nolo velle, se traduit immédiatement, dans ie langage de la réflexion, en ces deux mots : « je veux ne pas vouloir », volo nolle. A moins de faire violence aux lois dé la conscience, non pas morale, mais psychologique, à moins de dissimuler sous une subtilité toute verbale la vérité des choses, le seul sentiment d'une absence de volonté implique l'idée d'une volonté qui ne veut pas et qui abdique.» (L'Action, p. 12. Paris, 1893).
Nos facultés nous sont données, par nature, en exercice spontané, en mouvement. Vènoxv représente le freinage brutal que
nous exercerions sur nous-mêmes par un effort réflexif et concentré. Cet effort est nécessairement un effort volontaire, c'est donc la poursuite d'une " fin " que nous adoptons. Laquelle? Lorsque nous suspendons notre jugement, dans des cas particuliers, il nous est toujours aisé de définir la fin plus universelle, ou plus chère, à laquelle nous sacrifions des fins secondaires ou moins attachantes ; toutes nos défiances rationnelles : la prudence dans l'affirmation, Thésitation à conclure, même les scepticismes partiels, ne font qu'abréger la liste des fins reconnues par nous. L'ènox*) du scepticisme universel est une tentative monstrueuse pour supprimer la finalité même. Mais il faut à cette tentative volontaire un point d'appui ; et voici la revanche des choses : ce point d'appui, c'est nécessairement une « fin » encore, une fin quelconque, érigée non seulement en fin dernière, mais en fin exclusive. Le scepticisme apparaît, dans sa prétentfon même d'éviter tout dogmatisme, comme le dogmatisme le plus choquant et le plus étroit qui se puisse concevoir.
Le sceptique affirme et veut. Et que veut-il ? M. Blondel l'a montré avec une singulière profondeur : le sceptique qui use de la vie et se refuse au don de son intelligence et de sa volonté, ce sceptique a découvert la seule et subtile manière d'être totalement égoïste : car toute action consentie, fût-ce la plus intéressée, implique encore un risque et un don partiel de soi. « Quand le dilettante glisse entre les doigts de pierre de toutes les idoles, c'est qu'il a un autre culte, l'autolâtrie ; à tout regarder du haut de l'étoile Sirius, tout lui devient exigu et mesquin, tout en tous, il ne reste de grand que l'amour propre d'un seul, moi..... Ainsi, la volonté même dissimule une fin subjective. Ne rien vouloir, c'est se refuser à tout objet, afin de se réserver tout entier et de s'interdire tout don, tout dévouement et toute abnégation. » (L Action, p. 16).
Comme nous n'avons pas à envisager ici l'aspect moral du scepticisme, nous nous contenterons d'une conclusion moins ample, que nous croyons surabondamment justifiée : l'effort suprême de Vesprit humain pour se dérober à l'affirmation est encore une affirmation. L'affirmation est donc inévitable. Et ceci suffit à la réfutation du scepticisme ancien, sur le terrain réaliste qu'il s'est choisi.