‹ Le Point de départ de la métaphysique (volume 4)Chapitre 7 sur 31 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le Scepticisme post-aristotélicien,

§ 1 . — Les fruits de la controverse contre tes Sophistes.

La Sophistique, malgré ses incohérences, fut un facteur de progrès en philosophie. Elle représentait des tendances nouvelles et posait des problèmes qui se trouvent être absolument fondamentaux. D'autre part, parmi ses adversaires, il se rencontra des hommes capables d'assimiler les tendances heureuses et de maîtriser les problèmes soulevés : nous entendons parler surtout de Socrate, de Platon et d'Aristote.

Et tout d'abord, l'éclosion des écoles sophistes n'était qu'un épisode de cette lente évolution qui ramenait l'intérêt spéculatif de l'objet vers le sujet : car l'objectivisme rectiligne ne saurait être sceptique. L'accès s'ouvrait largement, d'un seu! coup, non seulement à la critique, mais à la psychologie et à la morale. On sait à quel point Socrate (vers 470-400), qui par ailleurs accablait les Sophistes de son ironie, sut comprendre et utiliser cette tendance foncière, qu'ils menaçaient, eux, d'étouffer après avoir été portés par elle. Du rvôûi oeavrôv il fit son point de départ ; du Bien absolu, de la valeur morale, il fit la clef de voûte de son enseignement. Platon (427-347) et Aristote (384-322) le continuent en ceci : la place que la connaissance du sujet et la finalité morale occupent dans leur métaphysique répond à l'importance épistémologique de ces points de vue. Désormais, une « métaphysique du sujet » s'imposa à côté d'une « métaphysique de l'objet extérieur ».

En second lieu, la Sophistique détermina, par contre-coup, un aflinement et une précision plus grande de la dialectique dans les cadres du réalisme traditionnel. Il suffit de rappeler, d'un mot, les premières et décisives manifestations d'une logique qui prend conscience d'elle-même : la maïeutique socratique, ce crible des concepts ; la ôtafaxvotiïi moçeia de Platon, qui est en même temps une odyssée métaphysique ; la syllogistique d'Aristote, bien

éloignée, elle aussi, de ne constituer qu'un simple chapitre de méthodologie formelle, une sorte de logique de l'identité ou de logistique, comme des oeuvres similaires et postérieures pourraient le faire supposer. Tout l'édifice logique de la grande triade socratique garde un contact très étroit avec la métaphysique qui le soutient à la base. « L'art de penser > (1) n'a de prix, aux yeux d'Aristote, que pour autant qu'il se moule sur les linéaments de l'être : alors seulement il devient l'instrument légitime de Vêma^fir}, de la véritable science. Le « premier principe » de la Logique est aussi le « premier principe » de la Métaphysique.

Enfin Platon et surtout Aristote eurent la conscience très nette que le problème de la connaissance, soulevé par les Sophistes, ne pouvait pas recevoir des solutions partielles. Certes, on peut opposer subtilité à subtilité, réduire un adversaire au silence. Mais ce procédé de controverse n'atteint pas la racine de l'erreur : nous avons vu plus haut Aristote rechercher les causes du doute, et tenter la cure du sceptique en lui faisant toucher du doigt les présupposés métaphysiques erronés de son attitude. Ces présupposés existent toujours, car chacun a sa métaphysique, si rudimentaire qu'elle soit. Et si chacun a sa métaphysique, il n'est que de choisir la bonne. Ce choix doit être possible, car toute métaphysique fausse s'effondre dans la contradiction. Encore faut-il savoir reconnaître cette contradiction, qui peut se dissimuler sous des vraisemblances, et d'autre part faut-il éviter de la voir où elle n'est pas. Comment donc se garantir efficacement contre la sécurité trompeuse des solutions partielles et contre le rejet précipité des solutions incomplètes ? Uniquement — et c'est ici, nous semblet-il, la principale originalité d'Aristote dans sa réfutation des Sophistes — en poussant la systématisation philosophique jusqu'à l'unité élémentaire, ultime, d'une « philosophie première », d'une jigcjTïi (pdoaocpia. Là viendront nécessairement se rejoindre les formes natives de la pensée et les relations primordiales de l'être. Car l'être est l'alpha et l'oméga tant de l'esprit que des choses (2). En d'autres termes, une Critique réaliste de la connaissance exige une solution complète de l'antinomie de l'Un et du Multiple. Nous reviendrons sur cette exigence dans des chapitres prochains.

(1) Chacun connaît ce titre de la Logique de Port-Royal.

(2) Cette affirmation ne fera aucune difficulté à ceux de nos lecteurs qui ont une connaissance directe de la Métaphysique d'Aristote. Nous y reviendrons d'aîileurs, plus au long, dans le livre ïï.

Arlstote atteint ainsi d'un bond et comme d'instinct, des conclusions que nous retrouverons plus tard, au bout des longs circuits de la critique. A-t-il par là gagné la partie sur le scepticisme et le relativisme de toute forme et de toute époque ? Peut-être, en droit et virtuellement. Non, en fait ; car devant des problèmes à peine ébauchés, il n'eut pas l'occasion de déployer, ni même de soupçonner, toute la richesse et toute la force impérieuse de sa philosophie.

Soit, pouvait-on lui objecter encore, si j'admets vos présupposés, je suis à votre merci. Votre métaphysique est cohérente et compréhensive ; mais vous l'imposez dogmatiquement ; avec la même désinvolture que vous mettez à l'affirmer, je conteste :

1° Que je doive professer une métaphysique proprement dite. L'affirmation de quoi que ce soit, après tout, dépend de mon vouloir. Vous interprétez à tort mes actes extérieurs : en réalité, je ne veux rien, je m'abstiens, j'omets de juger... Libre à vous d'estimer que je descende, par là, au niveau " d'un végétal "

(ôfioioç q)Vtq>)...

2° Que, à supposer même que j'affirme, mon affirmation doive atteindre l'être, dont il est question dans votre nçéxri <pdoooq>(a, ou, en d'autres termes, prendre une valeur objective absolue. Je ne juge que du relatif et dans le relatif... Qui me dira si l'être de la pensée et l'être des choses se rejoignent vraiment ?

La première objection — la seule que nous devions examiner maintenant — fut celle du scepticisme ancien arrivé à sa maturité, c'est à dire du Pyrrhonisme et de la Nouvelle Académie.

La seconde objection s'indique déjà vaguement dans le scepticisme ancien, où elle apparaît d'ailleurs dans un contexte trop enfantin ou trop peu serré pour la faire valoir. Mais elle deviendra le point de vue caractéristique du vrai scepticisme moderne — qui n'est plus du tout, pas même de prétention, un scepticisme total — nous voulons dire du relativisme.

Voyons rapidement ce que fut le scepticisme grec de la période postaristotélicienne.

§ 2. — Le problème de tataraxie et le pyrrhonisme.

Les maxima se soutiennent malaisément. A l'élévation subite de la pensée philosophique, soulevée par un Platon et un Aristote, succéda une phase descendante, on dirait volontiers une crise d'épuisement.

En raison de circonstances que nous n'avons pas à analyser ici, les préoccupations étaient devenues plus exclusivement individualistes, plus attachées aux problèmes psychologiques et moraux intéressant la félicité personnelle. Et malheureusement, à la même époque, l'horizon spéculatif s'était rétréci. Les héritiers directs d'Aristote, représentants authentiques de l'école péripatéticienne, se résignaient à perdre ce qui faisait la haute valeur synthétique de la doctrine du Maître : s'ils développaient sa dialectique dans le sens formaliste, s'ils continuaient sans originalité sa physique, ils comprenaient de moins en moins cette jiqcdtï] (pdoooyîa, qui était pourtant l'unité suprême et nécessaire de tout le système, le couronnement qui en assurait la stabilité et la cohésion. Il suffit, pour avoir l'impression vive d'une dissolution imminente, de lire, dans les fragments qui nous restent de Théophraste; (mort vers 288 a. C), disciple pourtant et ami d'Aristote, les objections soulevées, contre des points essentiels de la métaphysique péripatéticienne. Or, dans l'unité systématique de la philosophie aristotélicienne, le problème de la perfection et du bonheur personnels avait, d'avance, sa place dûment repérée et sa solution largement compréhensive. Qu'advint-il ? « La métaphysique péripatéticienne tombant dans l'oubli, l'idée de ce principe immatériel auquel elle avait tout suspendu, s'éloignant ou se dissipant peu à peu comme un vain fantôme, le sort de l'homme, sa perfection et sa félicité demeuraient dans la dépendance entière des opinions et des passions, en proie à l'agitation, au trouble auquel la nature est livrée. Aussi vit-on bientôt Théophraste considérer la vie comme régie par la fortune, et non par la sagesse, faire dépendre entièrement du hasard des circonstances extérieures la perfection et la félicité. Toutes les doctrines qui naquirent de son temps peuvent être regardées comme autant de tentatives pour échapper à une aussi décourageante conclusion. Toutes se proposent pour principal but le souverain bien, la félicité de l'homme : toutes lui donnent pour base l'absence de trouble, l'imperturbabilité, Yataraxie. » (Ravaisson. Essai sur la Métaphysique d'Aristote. Tome Iî, p. 71).

Mais comment procurer à l'homme cette félicité passive ou négative, la seule à laquelle il puisse désormais prétendre, 1' « ataraxie » ?

Sur la solution de ce problème pratique, vont se diviser, des siècles durant, les trois principaux courants de la pensée philosophique. L'épicuréisme donnera la réponse sensiste, le stoïcisme la ré-

ponse volontariste et moniste. Mais auparavant, le scepticisme pyrrhonien avait formulé sa réponse très particulière.

Pyrrhon d'Elis (mort à 90 ans, vers 275), sans être aucunement un sophiste ou un opportuniste, se montre pourtant l'héritier spirituel du scepticisme de l'ancienne sophistique. Chez lui, à vrai dire, le moraliste est au premier plan : il cherche avant tout la voie du bonheur et de la vertu. Pour la tracer, s'inspira-t-iî, comme on le prétend, des mystiques négativistes de l'Inde ? C'est possible ; mais il possédait dans les traditions philosophiques grecques tous les antécédents logiques de son attitude.

Le bonheur, c'est entendu, consiste essentiellement, pour l'homme, dans l'ataraxie: êv %fj âjza&elq. Tarissons donc les sources de trouble. En réalité il est une seule source profonde de trouble : le jugement absolu que nous portons sur la nature des choses, sur leur bonté ou sur leur malice; de là naissent en nous les désirs et les craintes qui nous agitent. Mais, au fait, que savons-nous de la nature des choses? du " bien " et du " mal " en soi? Nous subissons des apparences et nous réglons sur elles notre conduite : c'est tout. Or les apparences sont chose indifférente (âàiâcpogov), dont le sage n'a point à s'émouvoir. Qu'ii se règle, pratiquement, sur celles de ces apparences qui mettent en lui l'égalité d'âme, la paix: cela s'appellera, en d'autres termes, pratiquer la vertu. Mais surtout qu'ii s'abstienne de ce qui est la cause fatale de toute perturbation, c'est à dire, de rien définir (ovôèv ôoiÇeiv), de rien affirmer (âyaola), de rien préférer d'une préférence rationnelle (ovôèv ^àllov Uyeuv]). Le secret du bonheur, puisqu'aussi bien nos jugements sont illusoires, c'est la suspension de tout jugement qui nous engagerait sur le fond des choses, c'est Yèaoxfy. Ne disons jamais: cela est; mais: cela semble. Nous obtiendrons ainsi l'ataraxie.

Tel fut, si nous pouvons en croire Timon son disciple, le moralisme sceptique de Pyrrhon. Remarquons qu'il présente, entremêlés, deux aspects qu'à la rigueur on pourrait disjoindre : d'abord une ascèse négativiste de l'esprit, inspirée par la crainte de la perturbation qui résulterait du jugement ; secondement, une affirmation de notre impuissance à connaître la réalité. Tout cela d'ailleurs doublé d'une sorte d'art d'utiliser les apparences elles-mêmes en vue de l'ataraxie.

L'école pyrrhonienne s'éteignit bientôt, pour renaître, vers le début de l'ère chrétienne, avec Enésidème et les Néopyrrhoniens ; dans l'intervalle sa succession immédiate fut recueillie par les fondateurs de la Nouvelle Académie.

§ 3. — Le probabilisme de la Nouvelle Académie.

Vers le commencement du IIIe s. avant j. C, Arcésilas (315-241), par réaction contre le dogmatisme outré de Zenon le Stoïcien, imprima à l'Académie une orientation franchement sceptique. La nouvelle école qui naquit de là ne se piquait aucunement du moralisme de Pyrrhon, mais professait un scepticisme avant tout spéculatif. Ce que fut au juste l'enseignement d'Arcésiîas on ne le sait ni avec une entière certitude ni avec beaucoup de détail. II paraît certain qu'il prôna la suspension absolue du jugement, Vènoxn, en se défendant d'ailleurs d'exprimer dogmatiquement la nécessité de cette attitude. Il n'admettait pas que sacrifier la certitude rationnelle fût sacrifier l'action, car selon lui la représentation des choses peut ébranler notre volonté sans être tenue fermement pour objective. La vraisemblance ou la probabilité suffit à la direction de notre vie pratique.

Le grand homme de la Nouvelle Académie fut Carnéade (214- 129), irréductible adversaire du stoïcien Chrysippe, comme Arcésilas l'avait été de Zenon. Avec son devancier, il résume toute attitude vraiment philosophique dans Yènoxfy. Ses griefs contre le jugement absolu n'ont rien de particulièrement original : absence de critère distinctif du vrai et du faux ; impossibilité de la démonstration rationnelle, qui, sous peine d'aller à l'infini, implique fatalement une pétition de principe ; inanité donc du savoir et de l'affirmation : c'était là le bagage sceptique accoutumé, qu'il mit seulement en meilleur ordre. Son originalité réside surtout dans sa théorie de la probabilité, une vraie « théorie de la pratique » à l'usage des douteurs. L'idée de régler l'action sur la probabilité surgit déjà vaguement chez les sophistes ; elle semble s'être affirmée davantage chez Arcésilas. Carnéade l'élabore et la systématise. Le bonheur ne se confond plus avec la suspension de tout jugement : car le monde des apparences s'impose à notre action, et bon gré mal gré nous devons compter avec lui ; même, toutes les apparences n'ont pas une relation équivalente à l'obtention de notre bien personnel : à défaut de valeurs certaines, elles nous présentent du moins une échelle de valeurs probables. La voie du bonheur sera de rechercher, pour nous régler sur elle, la probabilité la plus grande. Il y a trois degrés principaux de probabilité: la simple vraisemblance (ravraola m&avf)), la vraisemblance non contredite, la cohérence dans la vraisemblance (<pavzaoki mïïavi) %cd ànegConaoTog), enfin la vraisem-

blance non seulement cohérente, mais éprouvée de toute part, celle dont " on a fait le tour " (çavzaota mdavi) xai àneQÙarcaOTOÇ tccù ïieQiûiôevfiêvT]).

Admettre une échelle de valeurs probables, c'était faire amende honorable à la vérité logique et renier le principe même du scepticisme. Carnéade s'en aperçut-il ? En tout cas, cette déviation, dût-elle avoir passé alors inaperçue, ne put échapper à la logique immanente des causes historiques : dès ce moment la Nouvelle Académie s'orienta vers une métaphysique éclectique. Le scepticisme — c'était immanquable — périt pour avoir voulu s'organiser.

§ 4. — Le Néo-pyrrhonisme.

Le Scepticisme ressuscita plus tard sous la forme d'un pyrrhonisme renouvelé. Nous rencontrons ici les noms d'Enésidème (I. s. av. }.-C.) et de Sextus Empiricus (vers la fin du II. s. de l'ère chrétienne). Il nous suffira de marquer en deux mots leur apport original. Au fond, il se réduit à une codification plus ample des raisons de douter. Elles se trouvent, dans les écrits de Sextus (surtout dans les HvQQévetm 'Yjzotvjkooelç. Cf. Sexti Empirici Opéra, graece et latine. Edit. Fabricius. Lipsiae, 1718.) et d'autres, rangées sous un certain nombre de chefs, de titres (tqôroi, tôtcoi, lôyoû, qui semblent représenter, pour i'essentiel, une tradition d'école. Au lieu de citer les dix tropes anciens ou seulement les cinq tropes d'Agrippa, qui contiennent toute la substance des premiers, bornonsnous à cette remarque fondamentale de Sextus : tous ces tropes ne sont que des manifestations de la relativité de la connaissance humaine : relativité de la connaissance directe, sensible, qui ne se modèle pas fidèlement sur l'objet extérieur ; et en même temps, impossibilité d'une connaissance absolue d'ordre déductif : car toute déduction, ou bien s'arrête à des prémisses arbitrairement posées, ou bien remonte à l'indéfini dans la démonstration des prémisses, ou bien postule la conclusion dans les prémisses mêmes, et constitue donc un cercle vicieux. Mais si toute connaissance est purement relative, quelle attitude prendre sinon, toujours, celle de Yèïioyj) ?

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