V. Sujet du Cahier suivant
Si nous avons raisonné juste, une seule des solutions historiques du problème de la connaissance — jusqu'à la philosophie de Kant et de ses « épigones » inclusivement — réunit en soi, pour l'essentiel, la part de vérité de toutes les autres, sans rien contracter de leurs impuissances ou de leurs antinomies plus ou moins latentes. Nous avons exposé longuement — mais trop sommairement encore pour en faire apprécier la fécondité — cette solution moyenne de l'aristotélisme thomiste.
Ne semble-t-il pas qu'une philosophie qui peut revendiquer de teis avantages au regard du passé, demeure un des facteurs nécessaires de l'avenir? On peut croire sans témérité qu'elle barre définitivement un certain nombre de voies aberrantes et signale même des progrès possibles.
Il ne serait pas sans intérêt de la comparer maintenant avec les principales théories de la connaissance postérieures à la période kantienne — avec celles du moins qui conservent une portée actuel-
le. Aucune ne promulgue un évangile foncièrement nouveau: Kant fut sans doute le dernier en date des philosophes qui purent se vanter d'avoir fait, en épistémologie, leur « révolution de Copernic ». Mais sur les thèmes fondamentaux déjà enregistrés par la tradition, il reste place toujours pour des combinaisons et des variations originales; elles ne manquèrent point dans la philosophie contemporaine, parfois même elles ont été de réelle valeur. Le Thomisme n'aurait-il rien à y glaner?
Contrairement à une opinion trop répandue, la Scolastique est peut-être, de toutes les philosophies, celle qui demeure, en vertu de ses principes (sinon toujours en fait), la plus généreusement accueillante aux enrichissements successifs de la pensée humaine. Certes, ayant conscience de la pérennité des exigences rationnelles, dont elle a fait sa propre loi, elle prétend éprouver toute nouveauté t\ cette pierre de touche: intolérance nécessaire, dont elle se glorifie. Mais n'ignorant pas davantage la perfectibilité indéfinie des expressions humaines du vrai, elle n'estime pas que la tâche du philosophe soit jamais achevée. Elle pourrait impunément se permettre un très large éclectisme, et prendre son bien partout, justement parce que, chez elle, l'adoption d'éléments étrangers sera nécessairement une assimilation véritable, régie par des principes internes aussi stables et rigoureux que conipréhensifs.
Nous examinerons, dans le Cahier VI, le rôle utile qui appartiendrait à une Scolastique ainsi entendue, parmi les essais ingénieux mais dispersés de l'épistémologie contemporaine. Qu'il s'agisse du Néo-kantisme, ou du Néo-hégélianisme, ou du Phénomcnalisme intégral, ou du Pragmatisme, ou du Bergsonisme, ou du Nouveau Réalisme anglo-américain, elle apporterait, plus souvent qu'on ne le croit, non pas des hottées de solutions toutes faites, miraculeusement préformées dès le moyen âge, mais du moins des principes généraux de solution et une orientation vers des routes praticables.