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CHAPITRE V

L'HIVER DU POLE SUD

On peut dire que pas à pas, petit à petit, la science moderne trouve moyen de résoudre tous les problèmes qui préoccupaient l'imagination de nos ancêtres, et de donner la raison de la majeure partie des phénomènes qu'ils attribuaient aux caprices inscrutables des divinités qu'ils adoraient. 11 n'en est pas autrement des circonstances extraordinaires que la superstition a trop longtemps exploitée. Dès que Ton a pu aller jusqu'au cap Comorin, où les navigateurs arabes ont pénétré de bonne heure, l'on a constaté qu'on y apercevait très bien ces fameuses étoiles de la Croix du Sud, dont la description dans le Purgatoire du Dante a excité l'émotion dont nous avons parlé. On a compris que le poète avait entendu parler de cette constellationparquelque marchand florentin ayant fréquenté les explorateurs musulmans. Rien n'est donc plus simple que l'amant de Béatrice ait été le premier auteur européen à décrire le groupe stellaire que les successeurs de Ptolémée et d'Aristote ne connaissaient en aucune façon, et dont lui-même ne se faisait point

une idée tout à fait exacte, puisque les étoiles visibles à Toeil nu y sont au nombre de cinq, et non de quatre comme il le supposait dans le passage auquel nous avons fait allusion.

En proclamant bien haut que la Terre possède incontestablement le titre d'habitant du ciel, Galilée a certainement accompli dans la météorologie une révolution aussi complète que dans l'astronomie. En effet, les physiciens ont dès lors commencé à comprendre que Ton pouvait expliquer les changements de saisons, et même les grands tremblements d'air qui bouleversent les régions torrides, sans avoir recours à Tinfluence de forces occultes arrivant en ligne droite des étoiles !

C'est depuis lors que l'on a reconnu, qu'il n'y a pas besoin d'aller si loin ou si haut pour trouver une raison plausible de ces circonstances, ainsi que d'une multitude d'autres. Si la température des régions tropicales atteint d'effrayantes ardeurs, ce n'est pas que le soleil emploie pour les échauffer des lois particulières, mais parce que tombant d'aplomb, ses rayons traversent une moindre épaisseur d'air; c'est parce que les nuits durant moins longtemps, le sol n'a pas en quelque sorte le temps de perdre la quantité de chaleur économisée, accumulée pendant la durée de la journée. Les mêmes principes ont permis de rendre compte du froid excessif qui règne aux pôles de la Terre. En effet, les rayons du Soleil n'y arrivant que sous des incidences obliques, sont dépouillés d'une grande partie de leur efficacité, par la longue trajectoire qu'ils ont dû accomplir avant d'atteindre des

rivages glacés. Le long jour du pôle n'est qu'un matin prolongé par un soir de même durée, et les heures du midi y sont complètement absentes. A peine si les bords de la mer peuvent être débarrassés de leur écorce de frimas pendant un été où le soleil se tient constamment dans le voisinage de Thorizon. Pendant la longue nuit de Thiver, la Terre est abandonnée à ellemême. Aucun rayon bienfaisant ne vient faire obstacle à la sortie torrentielle de la chaleur qui s*écoule librement sans compensation, jusqu'à ce que toute la contrée ait pris une température affreusement basse, voisine de celle du milieu céleste, susceptible de désorganiser non seulement des êtres vivants, mais les métaux eux-mêmes.

Dans la répartition des climats de la surface de la Terre, aucune circonstance dont la physique la plus simple ne puisse donner une explication. L'on comprend que le voisinage des mers, tant qu'elles ne sont pas complètement gelées, produise un adoucissement notable dans la rigueur des températures hibernales. D'un autre côté, la présence de massifs considérables doit être considérée jusque sous les cercles polaires comme une Cause énergique d'abaissement de la quantité de chaleur moyenne. En effet, même au milieu des régions tropicales, on voit les pics orgueilleux conserver des glaces étemelles, qui bravent les ardeurs d'un soleil les éclairant à plomb.

De toutes les parties du monde, il n'en est pas certainement qui jouent un aussi grand rôle que ces zones polaires dont tant de gens s'obstinent à déclarer 'exploration superflue. Un météorologiste contcm-

porain fait remarquer ingénieusement que si Ton partage la surface de la Terre en 1000 parties égales de 500 000 kilomètres carrés chacune, à peu de chose près la surface de la France, la zone tropicale possède à elle seule 417 de ces parties, chacune des zones tempérées en possède 245, de sorte qu'il n'en reste plus que 36 pour chaque zone glacée.

Ce savant, trop habitué à juger des choses par les apparences, n'a pas compris que ces deux zones polaires, d'une étendue si restreinte, ont une impoiiancc plus grande que des zones beaucoup plus étendues. On peut les considérer comme étant chargées de provoquer des révolutions atmosphériques; ces points remarquables remplissant dans la climatologie le rôle que la France joue depuis plusieurs siècles dans l'histoire du monde. Pour nous servir d'une expression figurée qui fera bien comprendre notre pensée tout entière, ce sont deux grands condensateurs chargés de contrebalancer, d'équilibrer, de modérer, de tempérer l'œuvre de l'évaporation tropicale.

Leslndous comparaient, dans leur mythologie naïve, le mont Mérou aux mamelles du monde. C'est de là, disent les Védas, que coulent les fleuves de lait qui nourrissent les hommes. Cette poétique métaphore s'applique à bien plus juste titre aux deux sommets du monde où les glaces accumulées possèdent une puissance bien autrement redoutable.

Les pics individuels, quelles que soient leur masse et leur hauteur, ne peuvent exercer qu'une action restreinte; seuls les pôles sont en état de dominer au loin, de régner peut-être, sur une moitié de la Terre.

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0!!i sait s'ils ne peuvent pas empiéter même sur l'autre moitié du globe. En effet, ils sont Tun et Tautre le centre d'un double mouvement circulatoire qui remplit, dans la vie physique de la Terre, la même fonction que la circulation du sang dans la vie physique de l'être humain. Les réchauffements et les refroidissements successifs qui s'y produisent donnent naissance aux mêmes effets que la contraction et la dilatation successives du cœur qui bat dans notre poitrine. On peutdireque, quoique ayant un retentissement moindre dans nos climats que ceux du pôle nord, les événements météorologiques du pôle sud sont bien loin (l'être indifférents. Est-ce que la simultanéité des aurores boréales et australes ne nous montre pas qu'il se produit à la surface de notre globe des phénomènes véritablement universels, intéressant tout l'ensemble des éléments matériels qui les composent, et dont le but suprême de notre physique est bien de donner la clef.

Ces lumières splendides, longtemps ignorées ou dédaignées, sont le symbole éphémère, mais brillant, de la solidarité intime qui existe entre les lieux diflicilement accessibles où elles se montrent sous des formes également admirables, et offrant les contrastes les plus singuliers

Si l'étude du pôle austral est peu avancée, ce n'est pas seulement parce qu'il est loin des régions civilisées d'où sont parties toutes les explorations, c'est qu'on se fait une idée singulièrement exagérée des difficultés qui s'opposent à sa conquête. Ces opinions erronées sont d'autant plus difficiles à déraciner

qu'elles ont une base qui paraît solide, la mauvaise réputation de froid que l'on fait à tout l'hémisphère dont il couronne Tédifice.

Au contraire, que de faits semblent constater que cette moitié du monde est mieux partagée au point de

^Milfurd

Tôlsî Sul

Hiver des deux hémisphères,

vue de la température ! Prenons par exemple la colonie de Victoria, qui répond le plus exactement possible aux antipodes de la Grande-Bretagne, En été, le thermomètre y atteint fréquemment 37 degrés à l'ombre, quelquefois même il s'élève jusqu'à 42 de-

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grés; cotes thermométriques presque inconnues en Angleterre ; mais ce qui est bien autrement important, c'est qu'en hiver il ne gèle presque jamais à Victoria; à peine si une pointe de 2 à 3 degrés de froid s'y conslale parfois de loin en loin. Dans la période de 27 années,

PâUNord

Été des deux hémisphères,

comprise entre 1857 et 1886, le thermomètre n'est descendu qu'une fois à 4 degrés au-dessous de zéro; le 51 juillet 18C9, en plein hiver, la température moyenne a été de 8 degrés au-dessus de zéro, Iqndis qu'en janvier suivant elle était à Londres de 8 de-

grés de froid, c'est-à-dire glaciale. Voilà des contrastes bien faits pour surprendre les personnes qui s'imaginent que r hémisphère austral a été déshérité, du côté de la chaleur. Elles seront d'autant plus étonnées, que leur opinion erronée paraît s'appuyer sur les lois mêmes du mouvement de la Terre autour du Soleil, et que leur préjugé semble avoir pour base inébranlable un des faits que les travaux des astronomes ont le plus victorieusement établis.

Par suite de l'excentricité de l'orbe de la Terre, le Soleil reste quelques jours de plus dans notre hémisphère céleste que dans l'autre. Un calcul bien simple en tire la conclusion, qu'un point de Thémisplière austral ayant la latitude de Londres éprouve 4450 heures de nuit tandis que Londres n'en a que 4530. Par suite il y a à Londres 4430 heures de jour tandis que Melbourne n'en a que 4350. D'une part, 100 heures de plus de refroidissement nocturne, et de l'autre, 100 heures de moins de réchauffement diurne. 11 est certain, que Melbourne reçoit en moins la quantité de chaleur que le Soleil envoie pendant 200 heures. Par suite d'un raisonnement analogue, on a tiré les mêmes conclusions relativement à la température du pôle. En effet, les mêmes considérations géométriques montrent que pour le pôle austral Tannée se compose d'une nuit de 4464 heures, et d'un jour de 4296 heures, tandis que ces proportions sont renversées pour le pôle boréal. Mais si la période de refroidissement est plus longue, il est facile de voir que la période de réchauffement est plus intense, de sorltf que la nature a trouvé un mode de compensa-

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tion, qui est fort simple, et tellement énergique qu'il amène des effets contraires à ceux qu'on attendait, à la suite d'une analyse par trop sommaire.

L'été au pôle austral se produit lorsque la Terre est à son périgée, c'est-à-dire lorsque la distance du Soleil est de 146 millions de kilomètres, tandis qu'elle est de 151 millions lorsque l'été du pôle boréal arrive. La puissance calorifique de l'astre est donc plus grande dans la proportion de 18301 à 16816, lorscju'il travaille à disloquer les banquises du pôle sud, que lorsqu'il met à nu les rochers au pôle nord. La différence, qui est de près d'un dixièm(î, suffit certainement pour expliquer la production de cette énorme quantité de glaçons qui ont déconcerté les premiers navigateurs, mais qui auraient dû plutôt les encourager; car on doit certainement trouver une mer libre, lorsqu'on aura franchi les parages encombrés par des blocs, dont le volume ne peut s'expliquer que par de formidables dislocations.

Afin de mettre en parallèle les phénomènes généraux de la répartition de la chaleur dans les deux moitiés du globe, nous mettrons en regard les courbes de 10^ et de 0*^ pendant la saison rigoureuse, et de 10® et 70' de température moyenne pendant la saison chaude. Nous comparerons ainsi successivement le mois de juillet et le mois de janvier de chaque hémisphère avec le mois de janvier et le mois de juillet de l'hémisphère opposé.

Si réchauffement était symétrique par rapport à l'équateur, les isothermes australes ne seraient (jue la reproduction des isothermes boréales correspondantes.

Si l'hémisphère austral était plus froid, les isothermes australes seraient plus rapprochées de Téquateur que ne le sont les isothermes boréales; s'il était plus chaud, elles en seraient plus éloignées. Mais ce n'est point ce qui arrive; plus rapprochées en hiver, les courbes australes sont au contraire plus écartées en été. La conséquence évidente, c'est que plus froid en été, l'hémisphère sud est plus chaud en hiver que la moitié de la Terre habitée par nous. En d'autres termes, le résultat inattendu, mais peu contestable de cette enquête, c'est que le grand caractère du climat austral est l'exclusion des extrêmes; il est beaucoup plus tempéré que le climat boréal. Prise dans son ensemble, la région que nous habitons serait celle des grands excès. Il y aurait entre les deux moitiés du monde séparées par Téquateur une différence analogue à celle que l'on constate entre l'Europe et l'Amérique du Nord, c'est-à-dire entre les deux rives de TAtlantique. Les orages, les variations thermométriques ont aux États-Unis une intensité, une rapidité, une soudaineté que nous ne connaissons point. Nous entendons parler du tremblement de terre de Lisbonne ou d'Ischia, mais nous ne connaissons pas les blizzards de New- York. Nos hivers ont cependant leurs rigueurs, nos étés leurs ardeurs, nos vents ne manquent pas de violence, nos glaciers ont des dimensions colossales, mais tout cela semble réduit à une échelle moindre que de l'autre côté de l'océan que Colomb nous a appris à traverser.

Les mouvements du thermomètre ne sont pas seuls à donner ces indications. La quantité de brumes que

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Ton observe dansThémisphère sud est immense ; au lieu d'être reléguées à la latitude de l'Angleterre, les régions envahies par le brouillard austral descendent presque jusqu'à celle de Naples et d'Alger. Le baromètre y atteint également une hauteur moindre, toujours à latitude égale, que dans notre hémisphère, ce qui parait tenir à ce que la quantité d'eau répandue dans l'atmosphère y est beaucoup plus grande. En effet, la vapeur qui s'insinue dans les molécules de l'air, possède une pesanteur spécifique moindre que la masse du mélange d'azote et d'oxygène qu'elle remplace dans les mêmes conditions de température et de tension.

Gomment en serait-il autrement, puisque h partir du 30® parallèle il n'y a en quelque sorte dans l'hémisphère antarctique que des îles d'un diamètre excessivement restreint?

Comment la mer occupant, la plupart de la surface de la moitié australe de la Terre, voudrait-on que le climat n'y offre pas les traits bien connus, caractéristique des climats marins? Pour admettre le contraire, il faudrait avoir à sa disposition des observations nombreuses, précises, concordantes, affirmant, démontrant un fait si singulier. Au contraire, celles que l'on possède, quoique malheureusement fort imparfaites, sont, ainsi que nous venons de le voir, de telle nature qu'on peut raisonnablement en tirer des conclusions diamétralement opposées.

Comme les anciens ont appliqué pendant tant de siècles à ces études les folles superstitions de l'astrologie judiciaire, nous demanderons la permission de faire intervenir les astres à notre tour. Mais ce ne

sera que pour tirer parti dans ces études, d'expériences et de spéculations dont personne ne pourra mettre en doute la lé^ntimité.

N'est-il pas utile, sans donner d'importance à ces analogies, de jeter un regard sur les pôles des mondes qui nous entourent, qui sont moins inaccessibles jusqu'ici que ceux du globe que nous habitons? En effet, si notre corps en est exclu, il semble qu'aidés par les télescopes, par les spectroscopes, par la photographie, par les admirables instruments qu'elle a créés, notre raison puisse y aborder, qu'elle ait la pénétration suffisante pour tirer de ce voyage quelques déductions de nature à guider les hardis pionniers de notre science dans la grande tache, à laquelle leurs efforts seront consacrés, à partir du jour prochain, où le mystérieux sommet antarctique sera assiégé comme son frère l'a été.

Ne devons-nous pas employer toutes nos ressources, toutes nos forces, toutes les puissances vives de notre âme, pour venir en aide aux futurs héros qui, en mourant glorieusement pour le progrès, rachèteront nos contemporains, du déshonneur infligé, par les ambitieux, les sophistes, les turbulents qui s'enrichissent en profanant son nom.

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