MM. DE BOUGAINVILLE ET DE KERGUELEN
Lorsque Louis XV, le monarque égoïste qui présidait aux destinées d*une vaillante nation, mit un terme à la guerre de Sept ans, le sacrifice de la Nouvelle- France excita une profonde indignation. On eut honte de l'abandon de ces hommes héroïques qui s'étaient défendus avec un courage digne de celui des anciens Grecs. Dans les plus pauvres cabanes on éprouva un sentiment semblable à celui que la perte de l'Alsace- Lorraine souleva de notre temps.
Le cabinet de Versailles eut un éclair de raison et de patriotisme provoqué par la publication de l'ouvrage du président de Brosses. Il lui sembla qu'il fallait donner satisfaction à l'opinion en cherchant à réparer par la fondation de colonies nouvelles les pertes que le traité de paix venait de consacrer. Comme l'ami de Buffon l'avait demandé, on se tourna donc vers ce monde austral encore inconnu, où le commerce pouvait trouver tant de ressources qu'il fallait y chercher à la fois de nouvelles Indes et un nouveau Canada. L'idée était grande, généreuse, et son exécution
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commença d'une manière brillante qui semblait promettre un succès complet et prochain. On confia l'entreprise à de dignes mains, entre lesquelles on mit avec une générosité rare, à cette époque de gaspillages, des ressources suffisantes pour le but patriotique qu'on se proposait d'atteindre.
Bougainville, qui avait combattu avec héroïsme sur les bords du Saint-Laurent, et continué la guerre avec le chevalier de Levis, après la mort admirable de Montcalm, fut chargé d'établir une colonie aux îles Malouines, situées un peu au sud du détroit de Magellan. Quoique sous un climat assez rude, ces terres semblaient destinées à se peupler rapidement, à servir de base d'opérations solides pourréaliseï la conquête du monde inconnu, duquel la France attendait alors tant de merveilles.
Bougainville était un de ces hommes vaillants et sages qui réussissent dans toutes les opérations confiées à leur honneur et à leur expérience. Mais lorsqu'il revint à Brest, le roi avait subitement changé d'idée. Il avait écouté les doléances de la couronne d'Espagne, et pour l'indemniser de la perte de quelques colonies il abandonnait en toute propriété à son bon frère ce que l'on nommait la Louisiane, c'est-à-dire près de la moitié du territoire actuel des États-Unis, En outre il lui livrait la colonie qu'il venait d'établir aux Malouines, et il renonçait à tout projet de conquête et de colonisation dans l'hémisphère austral, dont l'Espagne persistait à réclamer la propriété absolue exclusive.
Les colons de la Louisiane s'insurgèrent. On laissa.
les bourreaux espagnols fusiller les braves gens, dont tout le crime était d'avoir voulu rester Français.
Ce fut à ce même Bougainville, qui venait de jeter les bases d'une colonie prospère, que Ton imposa la tâche de défaire lui-même ce qu'il avait fait. Afin de rendre moins a mère cette déplorable exécution, on lui offrit la perspective de se couvrir de gloire, après avoir essayé de le couvrir de honte. On décida qu'après avoir remis les Malouines entre des mains étrangères, il continuerait son voyage dans l'océan Pacifique, qu'il promènerait le pavillon blanc dans ces régions presque inexplorées sur lesquelles circulaient tant de versions contradictoires et que quelques personnes s'obstinaient à peupler de monstres et de géants.
Notable entreprise, noblement exécutée, à laquelle on doit les charmants récits qui rappellent ceux qu'Ovide a faits de l'âge d'or, et dans lesquels nos arrière-grand'mères se sont tant de fois délectées.
En même temps que le ministère envoyait M. de Bougainville occuper les Malouines, il organisait une autre expédition australe. Celle-ci devait doubler le cap de Bonne-Espérance et explorer les hautes latitudes de l'océan Indien dans le but de retrouver l'île merveilleuse de Gonneville, et de voir si ce pays, dont on racontait tant de merveilles, était en réalité la côte septentrionale du grand continent austral, dont tout le monde se préoccupait.
Si par elle-même la légèreté avec laquelle on procéda à l'affaire des Malouines est bien coupable, si elle devient odieuse après le supplice des patriotes louisianais, il lui manquait encore d'être ridicule.