CHAPITRE XXI
Le capitaine Ross quitta Hobart-Town au milieu do novembre et fit voile vers les îles Auckland, qu'il trouva abondamment garnies de troupeaux de porcs laissés par le capitaine Eiscoe lors de son dernier voyage. Il ne fut pas médiocrement surpris d'y apercevoir deux grands carrés en planche supportés par un plateau et s'élevant à côté Tun de Tautre; le premier était peint en blanc et on y avait écrit en lettres noires : Les corvettes françaises^ TAstrolabr et la Zélée, parties de Hobart-Tovm, le 21 février 1840, mouillées ici lel\ marsj et reparties le 20 dudit pour la New-Zeeland, Du i9 janvier au 1" février 1840, découverte de la terre Adélie, et détermination du pôle magnétique austral. Le second était au contraire peint en noir, et il portail cette inscription anglaise tracée en lettres blanches : Le brick des États-Unis Porpoise, parti de Sydney depuis soixante-treize jours. A son retour d'une croisière le long du cercle antarctique^ tout allait bien à bord; arrivé le 7 et reparti le iO mars pour
LES BANQUISES FLOnANTES 239
la baie des îles à la Nouvelle-Zélande, Il y avait au pied de ce plateau une bouteille dans laquelle les marins du Porpoise avaient renfermé un papier tout couvert d'écriture, maivS que Thumidité avait rendu presque illisible. On y voyait cependant que le Porpoise avait touché dans cette île pour y faire de Teau et que, dans la croisière autour du pôle, on avait rencontré plusieurs fois la barrière de glace. Il n'y était pas fait mention de la découverte du continent arctique, dont le lieutenant Wilkes avait parlé lors de son retour à Sydney. Cette circonstance, peu aisée du reste à expliquer, ne justifie que trop les polémiques acerbes que nous ne pouvions nous empêcher de mentionner, et qui représentaient beaucoup d'encre dépensée pour peu de chose. Car on peut ériger en principe que toute la géographie du cercle antarctique est à recommencer, avec les moyens nouveaux dont les futurs explorateurs disposeront.
A côté du petit lac, qui avait sei*vi d'aiguade aux Américains, se trouvait une hutte ruinée, reste informe d'une habitation qui, pendant plusieurs années, avait servi à« retraite à un couple étrange, un déserteur d'un baleinier yankee, et une femme de la Nouvelle-Zélande !
La température de ces îles, situées dans des latitudes semblables à celle des îles Britanniques, ne parut pas trop rude au capitaine Ross. Il écrivit donc un mémoire au capitaine Franklin pour appeler son attention sur cette circonstance, et lui conseilla de proposer au gouvernement de la Grande-Bretagne d'y établir une colonie pénale. Car, déjà à cette époque,
les colonies australiennes, sentant leur force, demandaient au gouvernenement métropolitain de diriger ses criminels vers d'autres rivages. Mais on ne donna pas plus suite à ces propositions qu'à celles de la maison Enderby, qui avait demandé d'aller coloniser cet intéressant archipel à ses frais. Les îles Auckland sont encore peut-être désertes, et elles peuvent servir de nouveau de théâtre à quelque idylle semblable à celle de l'Écossais Selkirk, le père putatif de Robinson Crusoé. L'île Juan-Fernandezpeut avoir une rivale.
La végétation de cet archipel est loin d'être aussi pauvre que celle des terres voisines. On y rencontre en abondance des espèces curieuses et caractéristiques, que le docteur Hooker a décrites dans sa Flora antarctica. Le capitaine Ross ne négligea pas d'y laisser des lapins, des coqs et des poules, un bélier et deux brebis, afin d'augmenter, autant que possible, les ressources que peuvent y rencontrer les voyageurs égarés ou naufragés dans ces parages. C'est une aumône analogue à celles que les explorateurs du Pôle Nord déposent sous les cairns, mais qui possède un immense avantage. En effet, au lieu de pourrir, les provisions vivantes se multiplient d'une façon véritablement formidable, en suivant la loi des intérêts composés avec un taux usuraire.
Toutefois les Anglais firent payer un peu cher à l'île les bienfaits dont ils la comblaient. Des officiers, ayant quelque peine à se frayer une route dans les broussailles, eurent la fatale idée d'employer le feu. Comme le vent soufflait avec violence, les flammes se répandirent dans toutes les directions avec une très
grande rapidité. Peu s'en fallut que ce singulier genre de vandalisme ne devînt fatal, non seulement aux imprudents qui s'en rendaient coupables, mais à Tobservatoire temporaire que leurs compatriotes y avaient élevé, et aux astronomes qui y étaient renfermés.
Quoique située à 200 kilomètres au sud des îles Auckland et beaucoup plus petite, Tile Campbell ne renferme pas un moins grand nombre de plantes différentes, remarquable par leur caractère botanique. On peut dire que la flore, comme celle de Tarchipel Auckland, est certainement la continuation de la flore de la Nouvelle-Zélande, avec une prédominance, de plus en plus marquée, des formes végétales qui bravent l'abaissement de la température, et se plaisent à rester en contact avec les neiges éternelles des glaciers. Quoique inhabitée aujourd'hui, elle ne l'a pas toujours été. En effet, sur la côte septentrionale il y avait les ruines de quelques huttes, et plusieurs tombes de baleiniers, ainsi que celle d'une Française, qui s'était accidentellement noyée dans la rade, parce qu'une chaloupe à bord de laquelle elle se promenait avait fait naufrage.
Pendant toutes ces études et toutes ces explorations, le printemps austral approchait de son terme, et le 17 décembre, quatre jours seulement avant le passage du soleil au solstice, VÉrèbe et la Tejrrewr reprenaient leur course vers le grand sud, avec l'intention de forcer la banquise dans la direction indiquée par le méridien de l'Ile Campbell. La richesse de la végétation semblait en effet prouver que, par une circon-
stance inexpliquée, les glaces éternelles s'écartent moins du pôle, dans cette direction, «que sous les autres méridiens.
Des prévisions, appuyées fortement sur cette grande idée, que la composition de la flore naturelle est le meilleur indice des caractéristiques du climat, et le plus sûr symptôme pour juger de la distance des centres de froid, ne passeront point inaperçues dans les prochaines campagnes d'explorations. D'autres causes non moins puissantes concourrent à désigner cette station d'une façon toute spéciale.
En effet, des navires à vapeur, partant de Sydney ou de Melbourne, pourraient facilement atteindre l'île Campbell en quelques jours, y former des dépôts de vivres et de charbon, en un mot y réunir des réserves de la pîus haute importance, avant de se lancer à corps perdu dans l'inconnu, et de faire leur bond suprême vers le pôle.
Les Anglais avaient pour eux les éléments; car, par un heureux hasard dont le capitaine Ross sut admirablement profiter, ils furent favorisés par un courant qui leur faisait parcourir presque régulièrement mi kilomètre par heure. Le vent soufflait du nord, el, comme il arrive dans toutes les hautes latitudes où pénètre un courant équatorial, il était accompagné par la chute de pluie ou de neiges, alternant d'une façon presque constante, par un air très humide et très froid, et le thermomètre ne s'élevait jamais à plus de 5 à 6 degrés centigrades.
Non seulement la température de l'air baissait déplus en plus, mais il en était de même de celle de la mer
qui tombait à degré» indice certain de l'approche de quelque ennemi.. Le mercure est un témoin qui trompe très rarement les navigateurs; s'ils le consultaient plus souvent, ils ne seraient jamais pris en défaut.
Bientôt les premières banquises firent leur apparition. Elles furent presque immédiatement accompagnées d'une foule de glaçons isolés, de toutes grandeurs mais paraissant presque tous façonnés, fabriqués, dans le même moule. Cette circonstance ne pouvait manquer de frapper un vétéran des mers polaires, aussi exercé que le capitaine Ross. En effet, elle ne peut s'expliquer que par une formation en quelque sorte tranquille, sur des rivages peu profondément découpés, effectuée dans des bas-fonds formés par des plaines sablonneuses à peine submergées.
Ce n'est qu'après avoir franchi le 63* parallèle que YÉrèbe et la Terreur arrivèrent en contact avec l'ennemi, que les deux vaillants bâtiments devaient combattre de la façon la plus brillante. C'était déjà presque la latitude que Dumont-d'Drville avait $i péniblement atteinte. Sans avoir vu flotter une seule banquise, Ross avait dépassé les Shetland et les Orcades australes, les îles situées entre le cap Horn et le continent imstral.
Mais les glaces arrivaient singulièrement menaçantes. Certaines banquises avaient des dimensions formidables, quelques-unes plus de 3 kilomètres de diamètre, et leur altitude variait de 40 à 60 mètres. Tout en tirant des bordées pour éviter le contact de ces géants polaires, l'œil exercé du capitaine Ross reconnaissait bien que ces masses n'étaient pas à beau
coup près aussi redoutables qu^elles en avaient Tair. A chaque instant le capitaine entendait le bruit de la chute de quelque pic orgueilleux, signe certain, incontestable, que ces Alpes flottantes se désorganisaient graduellement, rapidement. Elles sentaient les atteintes du soleil, déjà elles étaient caressées par le soufBe généreux d'un vent printanier, chargé du parfum des roses et des lys d'Australie. Les Alpes dont le poids fatiguait Tocéan allaient bientôt s'évanouir. Bientôt, la dérive vers le nord allait les achever, et il ne resterait, de ces géants menaçants, que ce qui reste d'un rêve dont on a reconnu Thôrreur*.
1. A propos des idées bizarres, auxqueUes les antipodes ont donné naissance, nous rapporterons une singulière histoire, que nous avoos trouvée dans une vieille chronique du Pays de Galhs. Gwilym rapporte que sous le règne d'Etienne, fils du conquérant, on découvrit dans une caverne les cadavres d'un jeune garçon et d'une jeune fille qui étaient venus des antipodes par un passage souteri^in. Leurs formes n'avaient rien d'extraordinaire, mais ils étaient d'une couleur verdâlre et leurs cheveux d'un beau jaune d'or.