CHAPITRE XXII
VÉrèbe et la Terreur se trouvaient au milieu d'une violente tempête lors de la Noël. Les équipages célébrèrent cette fête avec autant d*entrain que s'ils s'étaient trouvés ancrés dans une des rades les plus sûres d'Angleterre. Le 1" janvier, le temps était parfaitement tranquille, admirablement clair, et l'on venait de passer ce fameux cercle antarctique que si peu d'explorateurs ont pu atteindre. Ross profita de cette occasion pour donner aux hommes une double ration de vivres, et pour mettre en distribution les vêtements chauds supplémentaires que le gouvernement avait accordés, sans opérer aucune retenue sur les masses. Les navires étaient en plein dans un paquet formidable ; mais malgré la perspective d'une longue navigation avant d'atteindre le Pôle Nord, la situation était excellente. Sans aucune avarie, sans avoir de malades, et à peine aux débuts de l'été, ils étaient déjà parvenus à une latitude que seul Bell ingshausen avait pu dépasser. Un admirable entrain régnait à bord des navires, les équipages et les officiers de VÉrèbe échangeaient avec en-
train des cartes et des visites avec ceux de la Terreur; tous les canots; disponibles avaient été employés à ce service de politesse et de civilité. On eût dit que la « grève des confiseurs », que nos politiciens de la troisième république française croient avoir imaginée » s*étendait aux régions redoutées du cercle austral.
Le 2 janvier, les terres inconnues du sud envoyèrent 21 l'expédition leurs étrennes sous la forme d'un morceau de rocher, tombé sur le dos d'une glace, qui l'avait pieusement conservé. Nous ne chercherons point à décrire l'avidité avec laquelle les savants anglais se précipitèrent sur ces échantillons, qu'un officier leur rapporta après avoir failli périr sous leurs yeux. L'analyse de ces matières précieuses constata sans peine que ce précieux fragment était d'origine volcanique.
Le baromètre se mit à baisser rapidement, ce qui troubla un peu la joie de l'état-major, car une tempête* survenant dans de semblables latitudes est toujours une affaire très sérieuse. Mais ce n'était qu'une fausse alerte. Le lendemain, les physiciens purent constater à leur aise que la chaleur du soleil était très faible, à cause de l'énorme quantité de vapeur dont l'air de ces régions maritimes se trouve saturé, même lorsque le temps est clair.
L'abondance excessive de la vapeur d'eau se manifesta par de curieux et grandioses phénomènes. Le soleil prit une forme écrasée des plus originales, son diamètre vertical perdant près d'un quart de sa valeur. En même temps, le ciel se couvrait dans le voisinage
d'une teinte d'un rouge pâle qui s'étendait très loin vers le sud, aussi bien que vers le nord. Elle ressemblait à celle que l'on observe dans nos climats au coucher du soleil, lorsque le ciel est pur du côté de l'orient .
Le 5 janvier, on arriva en face, non pas de la barrière de glace, mais du principal paquet; les glaçons se touchaient presque les uns les autres. Une question redoutable se posait, et devait avoir une réponse immédiate. Fallait-il s'arrêter devant cet obstacle, ou se lancer au milieu de cette gigantesque débâcle que le vent semblait inviter à attaquer, car il soufflait directement de la direction du nord? En mettant toutes voiles dehors, VÈrèbe et la Terreur pouvaient aisément se frayer un passage, à peu près aussi facilement que si de robustes hélices mues par la vapeur leur avaient prêté la force de plusieurs centaines de chevaux. Mais ces masses si faciles à écarter n'allaientelles pas se refermer, se souder derrière les hardis navigateurs, et les tenir captifs comme Dumont-d'Urville et ses compagnons avaient failli le devenir? Avant de rien décider, le commandant monta lui-même dans le nid de corbeau. Il resta longtemps à examiner le sud, qui, même de ce point élevé, paraissait entièrement bloqué par des débris énormes, des glaçons gigantesques. Mais à force de regarder avec le secours d'excellentes lunettes, et de concentrer son attention sur l'horizon, il lui sembla qu'il voyait briller au loin une ligne d'un bleu franc, qui tranchait nettement avec la teinte blanche de la glace.
Son parti était pris; il fit à la Toireur le signal de l'imiter, et il donna à ses matelots Tordre de couvrir
leurs mâts de toile; ils obéirent en poussant des hourras, comme s'ils s'élançaient à Tabordage.
Pendant plus d'une heure, Ton entendait les frissonnements de la glace que la proue des navires tranchait et rejetait à la fois de bâbord et de tribord. De temps en temps vibraient les commandements des officiers qui, postés à Tavant, donnaient au timonier les ordres nécessaires pour éviter quelques morceaux, qu'il eût été dangereux de heurter. Tout à coup, les glaçons commencèrent à s'éparpiller. Bientôt on arriva à de larges rues d'eau, que les navires pouvaient suivre sans aucune difficulté en gouvernant avec intelligence.
Le 5 janvier au soir, les vigies crièrent : « Terre ! » et pendant plusieurs heures on put croire qu'avant de dépasser, ou même d'atteindre le 65* parallèle, on était arrivé devant le fameux continent austral. Tous les officiers, sauf le capitaine Ross, qui avait appris à se méfier des apparences, étaient unanimes à déclarer que les cimes qu'ils voyaient à l'horizon étaient bien formées par de véritables montagnes de neige. En effet, on avait beau les examiner avec les lunettes les plus parfaites que l'on eût à bord de VÉrèbe, on ne pouvait distinguer aucun mouvement. Cependant ces masses, qui étaient restées si longtemps immobiles, finirent par se transformer et par disparaître. Ce n'étaient même pas de monstrueuses banquises, c'étaient de simples nuages. Des observateurs moins soigneux, moins persévérants et moins hardis seraient revenus en Angleterre, persuadés qu'ils avaient vu, reconnu, les hauts sommets du continent que Wilkes avait dessiné avec tant de précipitation.
C'est seulement le 9 janvier que YÉrèbe et la Terreur se trouvèrent dans une mer tout à fait libre, au sud du paquet qui dérivait lentement vers les régions chaudes, et qui, malgré le vent soufflant en sens inverse, marchait avec une vitesse de quelques nœuds par jour. Comme Tété régnait encore dans toute sa force, cet ennemi n'était plus à craindre, puisque sa force et sa puissance diminuaient rapidement à mesure qu'il s'avançait vers des latitudes plus basses.
On était arrivé à une très faible distance du lieu dans lequel, d'après le calcul de Gauss, on devait rencontrer le pôle magnétique. Tout d'un coup les vigies crièrent : « Terre! » Cette fois elles n'avaient pas été induites en erreur par quelques vapeurs. En même temps que les pics neigeux se dessinaient à l'horizon, on distinguait nettement des roches sombres. Leur silhouette noirâtre se détachait sur la teinte immaculée d'une neige véritablement éblouissante, et le soleil n'avait pas débarrassé le sol des plaines et des vallées. Le fond du tableau était formé par une chaîne très mouvementée, occupant tout l'horizon depuis le sud-sud-est jusqu'au sud-sudouest et qui ne se trouvait pas à une distance moindre de 150 kilomètres. Bientôt les formes devinrent assez nettes, assez précises, pour qu'il fût possible de séparer l'individualité des pics les plus remarquables, et de les dessiner d'une façon précise. Le capitaine Ross consacra le plus élevé au major général Sabine, pour lequel il avait conçu une admiration et une amitié qui ne se démentirent jamais. C'était une noble manière de remercier ce savant si actif, si dévoué,
du zèle montré pour réquipement de l'expédition australe. Il était alors par 71** 15'. C'était précisément la plus haute latitude obtenue par Cook en janvier 1774. Le paysage était véritablement admirable, et la nature antarctique semblait se dérider. En se couchant derrière ces montagnes, d'une hauteur comparable à celle des Alpes, le soleil les inondait de teintes d'autant plus vives qu'il descendait à peine au-dessous de l'horizon, de sorte qu'en réalité la nuit n'était qu'une aurore perpétuelle.
Comme il fallait procéder aux observations magnétiques, les barques furent mises à la mer et l'on aborda à l'île Possession, que l'on annexa solennellement aux domaines de l'île Britannique. Les vivats et les salves d'artillerie, en l'honneur de la gracieuse souveraine des trois royaumes et du prince époux, n'eurent pas le pouvoir de troubler la quiétude de myriades inconcevables de pingouins. Ces lourds oiseaux ne voulaient pas se déranger pour livrer paôsage aux étrangers, ils refusaient obstinément d'ouvrir leurs rangs, ils cherchaient à mordre avec un stupide courage les nouveaux venus, chaque fois qu'on voulait les chasser de la pointe de rochers qu'ils avaient adoptée. Ils tenaient plus qu'à la vie à ce trône en pierre, du haut duquel, pendant toute la durée de leur séjour à terre, ils ajoutent quelque chose à l'œuvre de leurs ancêtres; comme si le but de leur existence était d'augmenter imperturbablement l'épaisse couche de guano, accumulée depuis un nombre incalculable de siècles. Ces sentinelles patientes, infatigables, perchées sur toutes les anfractuosités de rochers, ressemblent de loin à une
légion d'enfants de chœur en surplis blanc et en camail noir. Elles font entendre tantôt des cris déchirants qui ressemblent au braiement d'un âne, tantôt un
Ces lourds oiseaux ne voulaient pas se déranger.
bourdonnement qu'on ne peut comparer qu'à celui d'une multitude s'agitantsur un forum.
Qui reconnaîtrait dans ces êtres inertes les actifs oiseaux s'embarquant sans crainte sur les glaces, et, lorsque leur navire a fondu sous les rayons du soleil, regagnant rapidement leurs perchoirs moitié en na-
géant, moitié en voletant, mais toujours avec une agilité si formidable que les poissons assez imprudents pour aller boire Tair à la surface des flots, ne peuvent échapper à leur redoutable étreinte?
Les avis sont bien partagés sur le mérite de leur chair; les uns la trouvent insupportable et les autres la comparent à celle de Toie; mais aucun voyageur du pôle sud n'a négligé les ressources alimentaires, offertes par un oiseau dont le corps ne pèse pas moins de 50 à 40 kilogrammes. Ces oiseaux sont d'une telle abondance qu'on ne conçoit pas qu'il y ait le moindre danger d'en exterminer la race.
Tout le monde est d'accord sur l'intérêt qu'il y aurait à exploiter les roches où les engrais qu'ils produisent sont entassés avec une abondance pareille à celle des dépôts si disputés des côtes péruviennes. Nul doute que le jour est proche où l'industrie moderne ira, chercher au delà du cercle antarctique, les substances dont l'odeur insupportable signalée par Ross, indique à la fois l'abondance et les excellentes qualités agricoles.