CHAPITRE XXIV
L'immense barrière de glaces, qui séparait les Anglais du mont Érèbe, possédait une hauteur égale à celle des tours Notre-Dame. Nulle part, on ne voyait de failles, de fentes et de lacunes; ni les descriptions, ni les dessins ne donnent de détails suffisants pour que Ton puisse juger de la manière dont cette énorme agglomération s'est constituée peu à peu ; aucun renseignement ne permet de deviner la série des opérarations météorologiques qui ont produit cette formation extraordinaire. Aucun symptôme ne nous aide à deviner si elle est une excroissance variable suivant les saisons et les longitudes, ou un amas permanent. Les couches viennent-elles se superposer d'année en année comme les feuillets s'intercalent entre l'écorce d'un arbre et le bois? Est-ce une sorte de végétation perpétuelle s'amoncelant, s'accumulant depuis des siècles, et grandissant à mesure que le globe vieilli marche vers sa décrépitude?
Se passerait-il sur le sommet de l'hémisphère sud
un phénomène analogue à cette surprenante fabrication de frimas, que les explorateurs de THymalaya ont constatée sur son pic le plus, élevé, où se dresse une pyramide haute de plusieurs centaines de mètres, et entièrement composée de couches d'eau que le gel y a successivement eûchaînées?
Mais la créance que Ton pourrait accorder à ces théories si extraordinaires, ou si Ton aime mieux, si extravagantes n'expliquerait nullement notre indifférence.
S'il est vrai qu'il existe près du pôle austral une région dont un décret de la Providence nous empêche de franchir les circonvallations, n'est-ce pas une raison pour déterminer avec un soin méticuleux ses frontières? ne devons-nous pas au moins savoir si ce glacier gigantesque est stationnaire, s'il s'avance ou rétrograde, s'il se retire, ou s'il est envahissant?
Doit-on croupir toujours dans un état d'ignorance où ne se trouvent peut-être pas les mondes lointains, s'il est vrai qu'il y ait à leur surface des astronomes armés de lunettes? En effet un volumineux objet doit se voir de Mars et de Vénus, aussi facilement que nous voyons les volcans de la lune.
VErèbe et la Terreur suivirent cette côte étonnante pendant 150 kilomètres, mais il fallut s'en éloigner, parce que le vent vint à tomber, à un moment où de violents courants poussaient dans la direction de cette masse, dont le contact eût été mortel pour des marins, qui n'avaient mis à profit ni l'invention du marquis de Jouffroy, ni celle de Sauvage
La configuration sous-marine de ce glacier singulier n'est pas moins bizarre que sa constitution aérienne.
La sonde constate à quelques milles au large une profondeur de 700 à 800 mètres. Les indications du mercure ne sont pas moins curieuses. A la surface de la mer l'eau est etcessivement froide ; sans le degré considérable de sa salure elle serait infailliblement gelée, mais la température augmente très rapidement avec la profondeur.
Cette circonstance remarquable semble prouver qu'il n'est pas possible d'admettre que cette majestueuse barricade de glaces, ait en réalité ses racines dans l'océan. L'incommensurable masse de neiges fondraitcomme du sucre, si elle était baignée par une eau dont la température . est certainement supérieure à la congélation. Le thermomètre autorise à soupçonner que Ton est victime d'une sorte de fantasmagorie naturelle, que l'on est arrêté purement et simplement par une ceinture de rochers déguisés en banquises par un manteau qui les recouvre. Le dessous de ces neiges étincelantes est certainement formé, par des rocs noirâtres, tirés du fond des eaux par les volcans, qui lancent incessamment dans ces airs gelés leurs brûlantes protestations contre le froid.
Ross n'examine pas les hypothèses que l'on peut fairç, il ne les énumère même pas, il raconte ce qu'il a pu voir à distance, et sans débarquer.
Le récit véritablement palpitant, qu'il fait des nombreuses manœuvres auxquelles il a dû se livrer pour ne pas être brisé le long de cette côte, est plein d'enseignements pour les explorateurs futurs. Il montre à quels embarras échapperont de nouveaux explorateurs qui, armés d'une machine de force médiocre, iront en
quelque sorte tàter le pouls de la banquise sans crainte d'être anéantis.
Ross était dans la cruelle position d'un homme qui sait à chaque instant que son dernier jour peut arriver, qu'un coup de vent le mettant à la côte est la mort sans rémission, non seulement pour lui, mais pour tous ceux dont Texistence lui a été confiée.
A cause précisément de sa grande expérience des mers arctiques, on peut dire qu'il tremblait, mais comme tremblent les braves. Il s'approchait de plus en. plus du danger, et il redoublait de prévoyance à mesure qu'il avançait. .
Tous les jours sans eiception il faisait lancer à la mer des bouteilles renfermant le récit de Texpédition, afin que ses découvertes ne fussent point anéanties, dans le cas d'un sinistre toujours à redouter avec les éléments imparfaits dont il disposait; mais il ne paraît pas qu'aucune de ces frêles épaves soit jamais arrivée à destination. Des petits ballons analogues à ceux du Louvre auraient probablement eu plus de chance. M. de Malarce, notre vieux camarade de l'école d'administration, aujourd'hui inspecteur général des établissements de bienfaisance, nous a raconté qu'il avait reçu six années après le siège de Paris des lettres expédiées de Moulins par voie d'aréostats non montés. Ces frêles globes abandonnés aux caprices des vents sans qu'une main intelligente veillât sur eux ont^ été s'échouer dans les neiges de Norwège, où ils ont été retrouvés miraculeusement. Ils avaient parcouru une distance pareille à celle qui sépare la banquise antarctique de la côte méridionale de l'Australie.
Le capitaine de YÉrèbe vint à manquer d'eau. D demanda l'autorisation d'accoster la banc[uise pour y ramasser des glaçons, Ross ne voulut point y consentir. Il lui intima l'ordre de cueillir au passage les épaves qui flottaient dans le voisinage de son bâtiment.
Le 9 février 1841, à 5 h. 40 du soir, Ross constata l'existence d'un havre qui interrompait la monotonie terrible du front glacé de l'épouvantable falaise. A l'abri de ce promontoire qui brisait la lame, VÉrèbe put s'approcher à 500 mètres environ de la côte. De ce côté elle baissait un peu, il y avait au sommet de la muraille à pic une sorte d'échancrure ; on entrevit, comme par un trou de serrure, un coin de la surface mystérieuse, sur laquelle jusqu'alors les regards des humanités du ciel avaient seuls pu se diriger.
C'était une immense plaine de neige aussi blanche que l'argent nouvellement fondu. Çà et là surgissaient des pics soutenant des glaçons semblables à ceux qui décorent la fontaine de la place Saint-Michel ou de la place Saint-Georges, lorsque l'hiver est sufOsamment rigoureux.
L'accumulation d'une si prodigieuse quantité de glaces rayonnait dans le voisinage un froid tellement intense, qu'au milieu de l'été austral la température était de 5 à 6 degrés centigrades au-dessous de zéro. Loin de reculer, la glace gagnait toujours sur l'Océan; le capitaine Ross constata la formation d'une grande nappe solide, envahissant devant lui l'anse où il s'était hasardé pour faire osciller son aiguille de boussole. Le vent ayant fraîchi, les lames qui retombaient sur
les navires y restaient adhérentes, sous forme de glaçons. Il fallait sans relâche débarrasser les bordages d'un surcroît de poids, qui aurait fait sombrer le bâtiment. Au milieu d'une masse de neige ainsi formée,
Les aurores prirent un éclat inaccoutumé (page 266).
à la volée, pendant que les embruns traversaient Tair, on trouva un poisson que le gel avait saisi tout vivant. Le 14 février, Ross se décida à descendre vers le nord. 11 avait passé près d'un mois au delà des régions extrêmes où ses prédécesseurs avaient pénétré,
et sans avoir payé cet honneur par aucun accident de nature à le faire repentir de son audace. Nul doute qu'avec des moyens dont nous disposons aujourd'hui, et attaquant cet obstacle avec une véritable furie que nous demanderons la permission d'appeler française, il n'eût obtenu des résultats encore beaucoup plus brillants que ceux qui l'ont déjà immortalisé.
Ce qui manque, on ne saurait le dire trop haut, ce n'est pas seulement de faire le périple de ces masses de neige et de roches si profondément enfoncées, c'est de braver hardiment l'hiver au pied de ce volcan dont les éruptions paraissent perpétuelles et qui dispense peut-être d'éclairer la contrée voisine. En effet, lorsque la nuit polaire est assez noire le vaste panache de fumée qui s'élève avec tant d'audace dans le firmament devient sans doute lumineux.
Le retour de l'expédition fut pénible et assez lent. On eût dit que les vents voulaient retenir les hardis explorateurs dans ces régions, où les attendaient des spectacles que jusqu'ici les ours blancs ont été seuls à contempler. Les lenteurs de cette navigation, plus fastidieuse que chargée de périls, furent quelque peu charmés par l'apparition des aurores australes, qui se multiplièrent naturellement dès que les nuits devinrent plus longues, et qui prirent alors un éclat inaccoutumé.
Ross aperçut des colonnes de lumière, des traces d'arcades polaires, et même de loin en loin des vibrations. Cependant jamais le spectacle ne devint semblable à ceux qu'il avait si souvent admirés dans ses voyages
au Spitzbcrg et au Groenland. La différence entre ces aurores et celles qu'il avait si souvent admirées sous le cercle arctique restait toujours comparable à celle qui existe entre les décharges électriques observées dans les tubes de Geysler, lorsqu'on les place sous la domination des pôles opposés d'un même aimant.
La belle expérience que M. de la Rive exécuta au ChampdeMars, lorsdel'Exposition Universelle de 1867, semble prendre de plus en plus d'importance; on dirait que ces magnifiques jeux de lumières, ces rotations mystérieuses, reproduisent sur une petite échelle l'ensemble des merveilleux phénomènes, dont la contemplation dédommage amplement les explorateurs des pôles, des fatigues, des souffrances et des dangers qu'ils ont bravés*.
1. Lire la description de ces phénomènes dans la Physique de notre nmi Amédée Guillemin. Leur intérêt croîtra dans une proportion notable, quand on saura qu'ils nous montrent en quelque sorte, un abrégé des principales merveilles électriques des cienx.