CHAPITRE XXV
Le capitaine anglais se replia sur les Malouines, qui, même à cette époque où les premiers établissements des Français et des Espagnols étaient ruinés, offraient cependant des ressources notables. Leur latitude élevée, la douceur relative de la température, le nombre de bestiaux retournés à Tétat sauvage que Ton y rencontrait encore, tout les désignait comme lieu d'hivernage. La mauvaise saison se passa d'une façon très heureuse. On l'employa à réparer les avaries légères que les navires avaient subies. M. Hooker, naturaliste de l'expédition, procéda à des explorations zoologiques et botaniques, qui sont considérés comme un chefd'œuvre, et constituent un des titres de gloire les plus sérieux du célèbre directeur du jardin de Kew.
Aussitôt que le soleil fut assez voisin du tropique du Capricorne pour que les approches de l'été australien se fissent sentir, Ross mit de nouveau à la voile vers le pôle; mais il ne tarda pas à éprouver des difficultés plus sérieuses que celles de l'année précédente. Le 20 janvier 1842 éclata une tempête qui avait été
heureusement annoncée par les signes ordinaires du mauvais temps, l'aspect blafard du ciel du côté du soleil, et la baisse rapide, saccadée, du baromètre. Les Anglais avaient pu prendre les précautions que leur expérience de ces mers dangereuses leur suggérait ; tous les sabords avaient été hermétiquement fermés, et Ton avait abaissé tous les hauts mâts^ On n'avait conservé que les voiles . basses nécessaires à la manœuvre, car il fallait éviter le contact des grands glaçons, qui, lancés par des lames d'une force épouvantable, auraient suffi pour faire sombrer les bâtiments.
La situation devenait malheureusement de plus en plus difficile, non seulement, le jour baissait rapidement, mais le ciel se couvrait d'immenses nuages noirs, chargés de neige, qui laissaient souvent tomber d'immenses quantités de flocons volumineux, de sorte que l'air en était tout traversé.
Bientôt les deux bâtiments se perdent de vue, et ne peuvent plus communiquer que par la voix du canon. Les glaces répercutent ces appels désespérés, qu'on ne peut heureusement confondre avec la voix du tonnerre, puisque les détonations électriques sont en quelque sorte le seul genre de calamité naturelle qui soit inconnu dans ces redoutables régions.
Lorsque le calme revint VÉrèbe et la Terreur ne s'étaient point perdues de vue. C'était autant un effet du hasard que le résultat de si habiles efforts. Pour éviter de nouveaux accidents, le commandant donna ordre d'amarrer les deux navires à des glaçons, et d'examiner à loisir, après la tourmente, si quelque
avarie sérieuse avait été subie ; les deux coques étant reconnues intactes, le capitaine Ross donna ordre de mettre le cap vers le sud ; bientôt on arriva pour la seconde fois en' vue de la grande banquise, que l'on avait déjà relevée, dessinée et étudiée lors de la campagne précédente. Cette muraille de glaces, n'avait pas plus changé que les grands arbres de la Californie d'un été à l'autre. Il semblait que l'on se trouvât aux pieds de ces grande monumients naturels, sur lesquels l'action des siècle» doit s'accumuler. pour produire i|n changement appréciable.
Actuellement, «ivec l'aide de la photographie," encore igi^rée Ic^rsque le capitaine Ross avait quitté l'Angle-' terre, on pourrait arriver à se rendre compte de ia valeur des moindres modifications produites par un §eul hiver, dans la forme et la position de la banquise. ; ,
La vapeur permettrait aujourd'hui de revenir exactement aux endroits déjà visités l'année précédente, de relever des thermomètres à minima, qu'on aurait de posés sur la falaise glacée du pôle austral, comme ceux qu'on laisse chaque année au sommet du mont Blanc.
Mais en 1840 les explorateurs étaient encore les esclaves du vent. Le point que les Anglais inspectèrent était un peu plus au nord que celui qu'ils avaient visité l'an dernier; ils avaient gagné un dixième de degré, mais ils avaient perdu toutes les découvertes qu'un retour au même endroit précis aurait permis de faire.
Dans ces parages,, où le froid et la glace assiègent
les navigateurs avec tant de fureur, le plus grand danger que Ross courut fut occasionné par le feu. Quelques morceaux de bois, laissés imprudemment près d'un poêle chauffé au rouge s'allumèrent à bord de la Terreur, et Ton eut inGniment de peine à éteindre le plus original de tous les incendies.
Si Ton ajoute les relèvements de cette campagne aux précédents^ on peut admettre que Ton connaisse d'une façon sommaire et imparfaite, malheureusement par des observations^ faites à distances respectueuses, et dans des conditions qui ne permettent pas de comparaison- précise, une série de pdints répartis sur un quart de la circonférence du cercle polaire; quant au^C trois autres quarts ils sont complètement inconnus, plus complètement hors de la portée de notre science que les lointaines étoiles du firmament.
M. Louis Figuier avait le champ libre, dans son drame les Six parties du Monde, pour appliquer au grand continent qu'il place au pôle la puissance de sa brillante imagination. Notre maître et ami savait bien que personne ne viendrait lui reprocher de ne pas avoir deviné la façon dont la nature l'a constitué.
Tout ce que l'on sait de science certaine, c'est ((u'il y a dans cette région une chauie de montagnes dont les sommets s'élèvent à une grande altitude. Mais rieli ne prouve qu'elles fassent en réalité partie d'une même masse continentale, et qu'on n'est point arrêté par un archipel plus ou moins semblable à celui qui termine l'Amérique australe. Car, si Ton suppose que celle-ci soit soumise à un climat un peu plus rude
que celui qui y règne, elle prendrait l'aspect d'une seule masse de glaces éternelles formant un bloc indivisé. Quel serait l'explorateur, dont les yeux de lynx iraient alors deviner, sous une épaisse croûte déneige, le bras de mer tortueux, ramifié, que Ton nomme aujourd'hui le détroit de Magellan? Ajoutez quelques degrés de froid et ce détroit disparaît!
A plusieurs reprises, Ross avait vu l'aiguille de boussole s'approcher à 4"* ou 5° de la position verticale, mais il n'était pas parvenu au lieu où la verticale et la direction de l'aiguille aimantée se confondent en une seule et même droite. La position du pôle de Gauss ne lui était donnée que par des observations d'une précision fort douteuse. 11 n'était pas mieux fixé sur la nature exacte de la grande barrière de glaces, devant laquelle il reculait. En effet, malgré le soin minutieux, fébrile, avec lequel toutes les lunettes du bord avaient été braquées, il n'avait pas été possible d'apercevoir une seule pointe de rochers surgissant au milieu de cet océan de névé.
Cependant, la formidable barricade devenait un peu moins terrible; du côté de l'ouest, elle n'avait plus qu'une trentaine de mètres de hauteur. Autant qu'on en pouvait juger à pareille dislance, elle se prêtait à une aventureuse escalade. La côte dont on entrevoyait le profil lointain était découpée, ravagée, dentelée, perforée d'une série de golfes, et de fiords profonds; comme le nord de la Norwège et du sud du Groenland elle ouvrait des bras rocailleux.
Mais jamais les glaces qui flottaient autour des deux navires n'avaient été plus mauvaises, plus nouibreu-
DERNIÈRES TENTATIVES Dt ROSS
ses; l'agitation de Tair et des vagues augmentait; à chaque instant, comme attirés par une force maudite, les navires étaient sur le point de se briser l'un sur l'autre. Au lieu d'être un concours, ils étaient devenus l'un pour l'autre un incessant danger.
La 12 mars, le gouvernail de la Terreur fut faussé
Il semblait que la formidable barrière devint moins terrible du côté de l'ouest.
par le choc d'un glaçon. Le lendemain 13, le navire, cpii n'était plus qu'une épave, fut abordé par sa conser\'e et perdit son beaupré ainsi qu'une partie de sa misaine, dans la collision que l'équipage de VÉrèbe n'avait pu empêcher.
Cet abordée démontra qu'il fallait renoncer à tenir plus longtemps une mer agitée par des courants
violents, des lames immenses, et couverte d'îles de glaces déchaînées.
C'est bien malgré lui, et la mort dans ràihe^ que le hardi navigateur donna le signal de mettre, le cap sur le nord> et d'abandonner ce pôle obstiné, inabordable, auquel pendant trois années consécutives, il n'avait pas livré moins de cinq assauts.
Une fois tiré de ce mauvais pas, Ross songea autant à vérifier les découvertes de ses devanciers qu'à les compléter. La reconnaissance sommaire qu'il fit, dans des conditions meilleures, des terres vues par Dumontd'Urville, confirma l'excellence des déterminations faites par notre illustre compatriote. La terre Louis- Philippe, cette possession française, que le ministère de la. marine oublie de placer dans son Annuaire, fut relevée aussi exactement que peut l'être une région que l'en inspecte de loin avec une lunette, à peu près de la même manière que les montagnes de la lune l'ont été.
Après avoir dessiné ces terres inaccessibles jusqu'ici, que la science a besoin de voir, de palper, ti'analyser de toutes le* manières possibles. Rocs pontipue ^a rpute vers l'ouest. Bientôt il arrive dans les hautes latitudes où le baleinier Weddell avait trouvé la mer libre, s'étendant vers le sud à une distance prodigieuse. Mais cette fois les parages dans lesquels le hardi baleinier aurait pu s'élancer étaient bloqués par un paqi|et d'une épaisseur qui fit repuler le capitaine anglais.
Cet insuccès est rempli d'enseignemeqts poiir l'avo^ nir. En effet, il montre ijuè la position de la débâcle est aussi variable que son épaisseur, et qu'elle tient
aux vicissitudes des saisons. Ainsi que Taéronaute, l'explorateur du pôle sud doit avant tout être un opportuniste. Mais comme on ne connaît aucune des lois qui régissent les terribles caprices des glaces, il n'y a qu'une seule conduite à tenir pour être parfaitement sûr de ne jamais manquer une bonne occasion; c'est de tenter chaque année l'assaut de la grande muraille, comme on pourra le faire lorsque les expéditions polaires seront entreprises par des peuples limitrophes de l'océan austral, lorsque ceux-ci iront chercher la banquise antarctique, comme de nos jours les membres du Yacht-Club d'Angleterre, vont jouer avec celle du Spitzberg et du Groenland.
Lorsqu'il arriva en Angleterre, le capitaine Ross fut reçu avec un grand entliousiasme. La société de géographie lui donna sa grande médaille d'or, et la reine le créa chevalier. Il n'est pas jusqu'à la catastrophe du capitaine Franklin qui ne lui fournit l'occasion de s'illustrer. Comme nous l'avons déjà rappelé, c'est avec VÉrèbe et la Terreur que cet homme vaillant et infortuné partit pour le pôle nord. Le commandement de la première expédition envoyée au secours du glorieux martyr du pôle nord, secours ne pouvait être confié à aucun autre officier qu'à celui qu'il avait désigné lui-même à cet honneur en demandant de se servir des bâtiments qu'il avait illustrés. Le grand navigateur ne put réussir à retrouver les traceï du vaillant explorateur disparu, mais il s'acquitta de sa tâche avec un élan et une bravoure qui furent universellement admirés, et ajoutèrent un éclat nouveau à la gloire dont il avait déjà environné son nom^
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Ross était digne de tous les honaëurs que ses cour temporpios lui ont prodigues ;!.certes on a pas été trop généreux pour l'homme à qui 'la science doit les ex> ploits, que les héros de la géographie future n'effacer ront point.
Toutefois, qui osera nier que le but principal de l'expédition n'ait été entièrement manqué, et qu'au moins au point de vue magnétique: Texpéditijon ne soit complètement à refaire ? A peine si l'on ?avait frappé aux portes du pôle, et comme celles d'une forteresse bien gardée, ces portes avaient refusé de s'ouvrir. Les lignes ponctuées tracées < sur les cartes géographiques, qu'on a publiées avec un luxe et une profusion surprenantes, ne servent qu'à dissimuler notre ignorance, en donnant à notre Orgueil scientifique une puérile satisfaction.