LA RENAISSANCES DE LA QUESTION DU POLE SUD
L'histoire se répète plus souvent qu'on ne le pense. Les explorations du pôle sud étaient oubliées pour longtemps, peut-être pour des siècles, si la planète Vénus, qui avait décidé l'amirauté britannique à envoyer Cook à la nouvelle Cythère, n'était venue se projeter de nouveau sur le disque du soleil en 1874 et en 1882. La méthode alors à la mode pour mesurer la distance de la terre au soleil, suppose que Ton observe la planète de points de la surface de la terre, aussi éloignés que possible les uns des autres. On a donc été conduit à choisir des lieux d'observation, très rapprochés du pôle austral, en même temps que d'autres étaient adoptés, dans le voisinage du pôle boréal. Mais comme l'on n'a point encore songé à employer les ballons, à s'affranchir des nuages, les astronomes transportés si loin avec des appareils lourds, coûteux, difficiles à manier étaient exposés à revenir d'une expédition loin- ' taine, sans avoir rien vu de plus que ceux qui ne s'étaient point dérangés. Les savants anglais ressentirent si vivement le besoin d'échapper, à ces incertitudes,
qua Tamirauté britannique en veine de générosité, consentit à expédier, en 1874, le Challefiger dansiez mers antarctiques, afin d'indiquer les lieux où les stations du passage de Vénus devaient être situées, pour que Ton fut assuré d'avoir un ciel pur pendant la durée du passage. Mais comme l'expédition eût été peu sérieuse, si elle n'avait été justifiée par des recherches plus utiles au progrès des sciences, on fit du Challenger un véritable laboratoire flottant.
Tout le long de la route, on pjocéda à des observations d'histoire naturelle et de physique sous-marine. Le steamer revint en Angleterre littéralement chargé, bourré de documents, d'échantillons, d'animaux extirpés de profondeurs dans lesquelles la lumière elle-même ne parvient pas toujours à les toucher. Désormais nous avons acquis le droit de dire que les rayons de notre science, pénètrent plus avant que ceux que le soleil nous distribue. Mais des dragues, des cornues, des microscopes en si grand nombre allourdisseni quelquefois la marche du plus rapide steamer. Un équipage scientifique a l'esprit de suite et de méthode, qui exclue le «diable au corps» nécessaire à l'homme cherchant à se frayer une voie au milieu des glaçons, bravant, pendant des mois, le danger de voir son navire enfermé, rivé à une montagne gelée. Il ne peut être animé de la témérité, de l'insouciance, qui poussait Lhoste et Mangot à continuer leur voyage vers l'Angleterre avec un ballon tout déchiré. On recueillit la photographie de mille curieux glaçons, on rapporta la dépouille d'animaux marins péchés, raclés dans les fonds du cercle polaire. Mais la question de l'exploration du pôle austral
pouvait faire un pas. La campagne n'apprit rien de noW
Cette itK^he percée est semblable aux (places que Dumont-d'lrviilo a vues tlotter (page 282).
veau, excepté la rapidité avec laquelle un steamer arrive
en face de la •banquise, après quelques jours d'une navigation qui n'offre que des incidents sans danger.
Le résultat le plus heureux fut d'avoir mis en relief les talents du capitaine Nares, qu'on rappela en toute hâte à Londres, et qui prit possession du commandement de l'expédition polaire boréale, où il s'acquit une gloire durable, dans l'hivernage de VAlert et de la Discoveiy.
Les astronomes anglais avaient jeté leur dévolu sur File Kerguelen, pour y établir leur observatoire temporaire. Le Challenger l'explora avec soin, et en rapporta un grand nombre de photographies ; une des plus curieuses est celle que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs. Cette roche percée est taillée sur le modèle des glaciers que Dumont-d'Urville a vus flotter.
Les physiciens déterminèrent de leur mieux la situation qui leur paraissait offrir le plus de garanties contre les nuages . Leurs rapports furent expédiés en Angleterre par la voie la plus rapide, et discutés par la société royale de Londres, qui leur donna son approbation sans réserve. Docile aux suggestions de ce haut sénat scientifique, le gouvernement britannique fréta successivement deuxnaviresrjF/isafce^A-Jfar/m et le Windsor Castley qui quittèrent la Grande-Bretagne le premier à la fin de mai et le seconda la fin de juin. Mais lorsque la première fournée d'astronomes arriva avec ses lunettes pour s'installer dans le site que le capitaine du Challenger avait déclaré le plus favorable aux observations, ils s'aperçurent à leur grande mortification qu'ils avaient été devancés! L'Allemagne avait
des amis dans le conseil de la société royale; on avait révélé à Berlin le résultat de Texplopation prélimir naire, et les compatriotes de M. de Bismarck s'étaient bien donné garde de ne pas tirer parti d'un si précieux renseignement. Les Allemands étaient déjà arrivés depuis plusieurs jours, dans cette baie convoitée^ et ils ne montraient pas la moindre velléité de partir ; on ne pouvait songer à faire la guerre pour la possession de quelques arpents de neige. L'expédition anglaise fit contre fortune bon cœur ; le père Perry, son placide et savant historiographe, donne même le récit des adieux courtois que ces astronomes sans rancune firent à leurs puissants voisins; il nous apprend qu'ils leur souhaitèrent un ciel serein et tout le succès que leur cœur pouvait désirer.
On pourrait croire que l'esprit du vieil amiral républicain , qui avait découvert la terre de la Désolation^ planât encore sur ces rochers stériles, car Allemands et Anglais n'ont fait que des observations très médiocres, presque nulles.
La France choisit plus simplement deux îlots isolés dans l'immensité de ces océans orageux. L'un, l'île Campbell, dont nous avons déjà parlé, l'autre, l'île Saint-Paul, au nord des îles Kerguelen.
Cette dernière, où l'amiral Mouchez fut envoyé, est incontestablement d'origine volcanique. C'est le reste d'un ancien cratère que les flots ont envahi. On ne peut s'y introduire que par une passe peu sûre. La mer y est si mauvaise, que la frégate qui avait amené le capitaine Mouchez et ses compagnons, dut les abandonner à eux-mêmes jusqu'à la fin de la campagne.
Dans celle slalion les observations réussirent parfaitement, mais ce ne fut que par une espèce de miracle. On n'aperçut la planète que grâce à une éclaicie se manifestant entre deux violentes tempêtes. Les observations avaient été nulles à File Campbell, où M. Bouquel de laGrye fit en pure perte delrès brillants préparatifs.
De tels résultats n'étaient point encourageants pour le passage de 1882, et Ton aurait sans doute renoncé aux expéditions australes, si Ton n'avait eu l'idée de profiter de ce phénomène astronomique pour établir autour du pôle nord un grand nombre de stations météorologiques et magnétiques, de sorte que l'on avait besoin d'observations correspondantes faites dans l'autre hémisphère.
L'Allemagne envoya un bâtiment à la Nouvelle- Géorgie, et la France, moins ambitieuse encore, se contenta de faire de même pour l'archipel du cap Horn. On y dirigea la frégate la Romanche sous le commandement du capitaine Martial.
Les officiers et les matelots de la marine française, qui ont passé une année dans ces climats rigoureux, savaient que notre gouvernement républicain leur conférait la mission de représenter leur patrie sur les champs de bataille de la science, qui peuvent quelquefois, aamme les autres, être arrosés pai' le sang humain, et qui, lorsque tous les membres de l'expédition reviennent au port d'armement, n'en sont pas moins glorieux. Mais si le chef vaillant de l'expédition échappa aux périls qu'il avait courus, ce ne fut pas pour longtemps, car, pendant la guerre de Chine, il.succomba glorieusement au service de l'État.
Afin de se rendre aptes à défendre notre réputation astronomique et physique, l'état-major de la Roman-^ che s'était assujetti à un double apprentissage fort pé* nible et très minutieux. M. le contre-amiral Mouchez, qui yenait d'être» nommé directeur de TObservatoire de Paris, avait donné à ses successeurs une véritable éducation astronomique au parc de Montsouris. M. Mascart, directeur du bureau central, avait imaginé des instruments magnétiques véritablement transportables, et qui donnent de la façon la plus rapide, la plus commode, une exactitude comparable à celle des appareils lourds, difficiles à manier, dont les explorateurs se sont servis jusqu'ici dans tous leurs voyages lointains. Mais il fallait être initié, par une longue pratique, à l'usage de ces armes perfectionnées • Le zèle de nos marins réalisa, sur les champs de bataille de la science, les miracles dont ceux des guerres de la Révolution avait été le théâtre.
Pendant que les savants allemands, recrutés avec soin parmi des professeurs de science, déjà célèbres, appliquaient avec un soin scrupuleux le résultat de longues études aux observatoires de laNouvelle-Géorgie, les officiers français, n'ayant eu d'autre éducation spéciale qu'un apprentissage de quelques mois, ont obtenu des résultats infiniment supérieurs. Au lieu de simples lectures sujettes à des erreurs individuelles, ils ont rapporté en Europe des courbes tracées automatiquement par l'aiguille elle-même, et donnant des résultats aussi parfaits qu'à l'observatoire de Greenwich, de Hambourg, ou de Kew.
Nous donnons, d'après un dessin authentique, le
laboratoire temporaire, où l'on a fait, pour la première fois, usage de ces instruments, qui seront employés dans tous les pays civilisés. Dans cette humble cabane, on a étudié, pour la première fois, ces climats singuliers avec les méthodes météorologiques modernes.
La nature de ces régions, si singulièrement inhospitalières, qu'elles semblent faire partie d'une autre planète, est âpre, sévère, monotone. Elle réserve ses merveilles pour les profondeurs de l'océan que peuplent des myriades d'organismes d'une délicatesse surprenante, et dont la carapace semble un véritable objet d'art surhumain. Le nombre des phoques serait immense, comparable à celui des oiseaux du ciel, sans les baleiniers qui paraissent avoir oublié la fable de la Poide aux œufs d'or. L'avidité de ces ineptes pécheurs n'est pas le seul obstacle qui ait nui à la reproduction de ces amphibies. Des porcs, abandonnés dans lés îles voisines de l'extrémité australe de l'Amérique, s'y sont multipliés de façon à leur disputer la possession des îles rocheuses qui leur sont indispensables pour la reproduction. Comme la nourriture animale dont ces voraces quadrupèdes faisaient usage donnait un goût trop détestable à leur chair, pour que les baleiniers pussent en faire usage dans leur ravitaillement, ces hommes brutaux ont cerné ces colonies trop prospères et en ont fait de sanglantes hécatombes. Il n'y a plui d'autre» vertébrés que les chèvre* rt les lapins, qui s'y sont multipliés d'une façon affrayanta, grâce au chou austral, seul représentant de la .végé tation arborescento dans ces régions, où le roseau.du
bon la Fontaine n'aurait pas lui-même Téchine assez souple pour ne point être arraché par la tempête.
On peut dire que ces tristes contrées, bien dignes d'être choisies comme lieu d'expiation et de réhabilitation pour les criminels, sont affligées d'un hiver perpétuel. La saison que nous sommes habitués à considérer comme belle n'y existe pour ainsi dire
Daqs cette humble cabane, on a étudié pour la première fois ces climats singuliers.
pas. On croirait que la nature elle-même y porte la peiqe de quelque immense forfait. Le ciel semble y porter au repentir, car on y respire un air constamment froid, maiioù la vie est possible sans grand effort. C'est la patrie des bestiaux et des forçats.
Le monde antarctique n'a point ses ours blancs, ni même ses renards et ses loups, [nais si Texplorateur n'a pas d'ennemis à combattre, il n'a pas d'amis dont
il puisse mettre à profit l'expérience; il ne trouve point rintrépide, le sympathique Esquimau, ce frère demibarbare, qui tant de fois a sauvé des Européens ou des Américains. Il ne rencontre pas ces meutes de chiens dociles qui tirent les traîneaux avec un dévouement tenant du délire! Le civilisé le plus vaillant est paralysé par cette nature muette, inflexible, qui regarde d'un air indifférent les efforts dont elle n'a pas conscience. Cette absence absolue de toute vie, glace l'àme plus encore que le froid ne saisit le corps. C'est cet isolement qu'il faut à tout prix faire cesser, pour terrasser l'hiver dans sa grande forteresse et peut-être lui arracher, enfin, le secret des terribles vicissitudes des saisons, dont les caprices s'étendent sur toute la terre.
Dernier représentant de l'espèce humaine, le Feugîen est un être rabougri, mais n'ayant qu'un besoin, qu'une passion, manger, manger quand même. Le mot de bisudy c biscuit », est à peu près le seul qui ait pénétré dans sa langue, parce que sa grande préoccupation est d'en soutirer quelques poignées aux navigateurs. Les pasteurs protestants qui se sont donné la mission de lui faire goûter les douceurs de la civilisation n'ont pas obtenu de résultats en rapport avec les sacrifices qu'ils se sont imposés; à peine s'ils sont parvenus à l'aide d'aumônes à grouper autour de leurs habitations un maigre village. Mais les êtres dégradés qui l'habitent ne se sont point élevés à la civilisation et ont été réduits par un prétendu progrès à la mendicité. L'éducation qu'on leur a donnée les a fait descendre d'un cran dans l'échelle. Ils ont oublié les arts
qu'ils pratiquaient sans parvenir à s'élever jusqu'aux nôtres.
Nous avons emprunté à l'excellent récit que le docteur Hayes a publié dans le Tour du Monde le dessin d'une falaise dans Les Guérites, c'est ainsi que Toh nommait un des sites les plus remarquables que la Romanche ait explorés. Rien ne peut rendre l'aspect lugubre des sommets dénudés où la végétation proprement dite ne pénètre jamais, car ses dernières traces s'arrêtent à 400 mètres d'altitude. Sur ces roches magnétiques on ne rencontre que quelques misérables lichens, ou de pauvres mousses. Les plateaux qui séparent les cimes de ces montagnes ressemblent à un immense cimetière, renfermant les débris d'un gigantesque effondrement de la nature. On dirait que ces blocs, semés pêle-mêle, portent éternellement le deuil de leur émiettement.
Mais lorsque les tempêtes australes se déchaînent, le paysage maritime s'anime, une vie nouvelle paraît circuler dans la mer et dans l'air. Alors l'oiseau géant nommé mouton du Cap aime à développer toute la puissance de ses ailes; il vient jouer avec l'ouragan, il semble narguer les hommes secoués avec fureur par des vagues immenses, obligés souvent, malgré la vigueur de leurs puissantes hélices, de fuir devant le temps. En dépit des dangers incessants qu'ils courent et auxquels ils n'échappent que par l'immensité de ces plaines d'eaux tumultueuses, les marins ne peuvent refuser leur admiration à ces lames qui n'ont point de rivales dans d'autres parages, et semblent appartenir à une création plus gigantesque que celle de notre humble terre.
Malheureusement ces régions désolées ne sont plus fréquentées aujourd'hui que parce qu'il est impossible de les éviter pour se rendre en Californie ou à la cèle occidentale de TAmérique sud. Malgré tous ses détours et tous ses dangers, le détroit de Magellan leur est de plus en plus préféré, surtout depuis les grands progrès faits par la navigation à vapeur.
Le percement de l'isthme de Panama complétera certainement cette désertion; lorsque ce grand travail sera terminé, les navires deviendront encore plus rares qu'à la fin du siècle dernier.
A cause de l'épuisement des champs de pèche, les baleiniers cesseront de poursuivre les phoques et les cétacés. Ils laisseront désormais en repos les baleines australes, trop difficiles à chasser sous les banquises du ciel antarctique, où elles ont trouvé jusqu'ici un asile inviolable.
Une semblable perspective ne pouvait manquer de préoccuper les sociétés riches et déjà puissantes qui prospèrent sur la côte méridionale de l'Australie. Une société de géographie s'élant formée à Melbourne et à Sidney, un dos problèmes qu'elle a eu l'ambition de résoudre a été naturellement l'étude de ce pôle mystérieux en face duquel elle se trouve placée, et dont l'étude offre un intérêt de plus en plus vif. Encourageant de si nobles préoccupations, les deux gouvernements de Victoria et de la Nouvelle-Galles dû Sud ont essayé de faire coïncider le départ d'une exploration avec la célébration du centenaire de la Nouveïle- GaQes du Sud et l'ouverture de l'Èxpositiori universelle de Melbourne.
Rien ne (ibut rendre l'aspect lugubre des sommcls dénudés.
La Société royale de Londres et TAssociation britannique pour le progrès des sciences ont appuyé de la façon la plus énergique la pétition adressée au gouvernement anglais pour obtenir son concours; mais» à la grande surprise de tous les savants, les lords de la Trésorerie ont, comme nous l'avons déjà indiqué, répondu négativement à de si chaudes sollicitations.
Un non possumus inattendu ne pouvait arrêter Timpulsion déjà puissante du jeune patriotisme australien, orgueilleux de se révéler au monde par des entreprises favorables à l'humanité.
Sous la présidence du commandant Crawford Blasco» de la marine royale d'Angleterre, on a créé une compagnie commerciale en apparence, mais qui comme dividende ne cherche que la gloire et le progrès 1
Son capital de deux millions et demi de francs sera entièrement consacré à Tarmement des baleiniers à vapeur, à bord desquels seront embarqués des géologues, des naturalistes, des physiciens, chargés de faire les observations scientifiques aux latitudes élevées où les capitaines auront intérêt à poursuivre impitoyablement les poissons. En effet, les deux gouvernements associés ayant accordé des primes considérables pour chaque tonne d'huile recueiUie au delà du 60*^ parallèle, et graduées suivant une échelle progressive en raison du rapprochement du pôle, la pêche sera d'autant plus fructueuse que les marins auront pénétré plus avant dans l'intérieur du cercle antarctique. C'est la méthode des Scoresby et des Enderby, celle qu'avait rêvée Gustave Lambert. Elle est aujourd'hui placée sous le patronage de deux gouver- -
nemcnts essayant leurs forces et de deux nations naissant à la liberté!
Sur leurs devanciers, les futurs explorateurs auront l'avantage de la vapeur, de l'électricité, de la photographie, et cela ne sufRt pas à leur ambition.
M. le commandeur Crawford Blasco nous a fait l'honneur de nous demander si l'on ne pourrait pas employer des ascensions captives pour apercevoir ce qui se passe de l'aulne côte de la grande banquise, comme M. le baron Von Meuller, le célèbre explorateur des Alpes australiennes et le président de la section de Vie-
toria, en a fait la proposition.
Nous ne pouvons examiner ici la nature des difficultés techniques dont il faudrait triompher et des moyens que Ton pourrait adopter. Nous dirons seulement que nous étudions en ce moment même le problème avec toute l'activité dont il est digne, et que nous
VICTORIA DU syD
f Ole magné^que
sommes heureux de montrer que les colonies australiennes n'ont pas en France, comme on le leur a dit, des jaloux et des rivaux; que si nous tournons les yeux sur les archipels du Pacifique, ce n'est pas avec l'intention de nous opposer à leur développement, mais de l'aider; que notre ambition légitime est de répandre sur-
tout dans des régions où le progrès semble si facile, nos principes politiques, nos arts, notre industrie; d'apporter notre civilisation dans les parties de leur hémisphère où leur influence ne pourrait de longtemps s'exercer.
Le 15 juillet dernier, le lieutenant de vaisseau Serpette a dirigé %n rade de Toulon, vis-à-vis des cales du Mourillon, le gonflement d'un aérostat de 310 mètres avec du gaz préparé à bord de Vlmplacable à l'aide d'un mélange intime de zinc et d'hydrate de chaux, renfermé dans une trentaine de cornues placées au-dessus de la machine. Le gonflement a eu lieu en une heure et demie seulement, de sorte qu'un navire pourvu de ces appareils aurait à sa disposition le moyen de proliter d'un jour de calme pour éclairer la marche d'une escadre et apercevoir une flotte ennemie à une grande distance.
Nous sommes persuadés que les vaillants officiers qui se préoccupent avec tant de passion de la défense maritime de la France ne seront pas moins heureux de travailler à l'augmentation de sa gloire sur les champs de bataille de la science, et qu'ils seront enchantés d'apprendre, que leur invention peut être utilisée à l'exploration delà grande banquise australe devant laquelle Dumont-d'Urville a été obligé de s'arrêter. En inspectant ainsi de haut l'ennemi, on saura forcément reconnaître les points faibles par lesquels on pourra tourner l'obstacle. On saura facilement si ce rempart infranchissable règne tout autour du pôle. Dans le cas où la science acquerrait cette certitude, les ballons captifs n'en seraient pas
moins indispensables pour recueillir des données indispensables sur l'état physique d'une région, que des particularités si saillantes signaleraient à notre attention d'une façon spéciale.
S'il en était ainsi, ne verrait-on pas des émules de Lhoste et de Mangot s'élancer dans l'atmosphère et, renonçant au frêle appui du câble, braver, avec une témérité qu'on ne saurait blâmer, les épouvantables hasards d'ascensions exécutées dans des conditions terrifiantes? Oui sait si les vents ne favoriseraient point des tentatives désespérées, héroïques?
Mais nous n'avons nullement besoin de faire toutes CCS suppositions. Indépendamment de ces émouvantes perspectives, on peut dire qu'il n'y a pas de savant français qui ne rougisse de l'extrême imperfection des observations magnétiques exécutées dans les hautes régions australes.
Afin de convaincre les moins versés dans l'étude de la physique, nous avons emprunté à la Lumière électrique deux dessins représentant chacun en perspective un globe terrestre, sur lequel on a tracé, d'après les renseignements les plus récents, les lignes d'égale force magnétique, c'est-à-dire celles qui résument le mieux l'état des investigations actuelles. Le premier a été placé de manière à ce que l'on puisse apercevoir aisément le pôle boréal de Gauss, et le second de telle sorte que le pôle austral du même auteur soit vu d'une façon bien distincte; on a de la sorte obtenu une comparaison des plus précieuses, des plus instructives.
On trouve dans le voisinage de chacun de ces points remarquables les deux foyers magnétiques
d*Hansteen, mais quelle différence entre la position respective des trois centres conjugués !
Dans rhémisphère boréal ils sont séparés Tun de Tautre par d'immenses distances, et placés tous trois dans des points parfaitement accessibles au pôle
Courbes magnétiques dans le voisinage du Pôle austi*al. P. M. Pôle deGauss. — P, H^ P. Hg. Pôles d'Hansteen.
boréal de Gauss ; Ross a pu faire concorder son ai. guille avec la verticale. Aux deux pôles d*Hansteen maints voyageurs ont fait osciller des barreaux de manière à constater la puissance des attractions magnétiques et leur supériorité sur les attractions voi-
sines. Les courbes d'égale intensité s'arrondissent avec une aisance, une facilité merveilleuses.
Mais il n'en est pas de même dans le cercle polaire antarctique, où les trois centres sont placés dans des régions parfaitement inaccessibles.
Courbes magnétiques dans le yoisinage du Pôle boréal. P. M. Pôle de Gauss. — P« H« P, H,. Pôles d'Hansteen.
On pourra facilenient se convaincre que nous n'avons rien exagéré, quand nous avons cherché à faire comprendre la difficulté excessive avec laquelle leurs effets individuels pouvaient être discernés.
On doit voir que, nous avons marqué sur nos
deux cartes des nombres indiquant la force du magnétisme en unités que Ton nomme anglaises, parce que les Anglais en ont eu Tidée, mais que Ton pourrait appeler à plus juste titre absolues, parce qu'elles expriment le rapport de l'attraction magnétique à l'attraction terrestre elle-même.
Ces nombres nous apprennent que la grande concentration de la force magnétique a lieu dans les régions inabordées où ces trois centres se pressent les uns contre les autres. contradiction insupportable, irritante, c'est là où nous devrions avoir le plus de détails qu'ils nous manquent de la façon la plus scandaleuse, que les lignes d'égale intensité offrent les contorsions les plus étranges, les plus louches, les plus suspectes !
Notre carte des approches du pôle austral, qui offre une lacune de 80 degrés et une autre de 40 degrés sur laquelle on ne possède aucun renseignement, mon tre combien sont peu nombreuses les reconnaissances effectuées à la hauteur du cercle polaire. Elle aurait un aspect bien plus misérable encore si nous nous étions crus obligés de n'y rien graver qui ne fut établi d'une façou authentique. Car afin de ménager notre amour-propre, nous y avons placé jusqu'à l'archipel Ringgold, prétendue découverte américaine, sur lequel il est incontestable qu'un navire anglais a navigué. Quoique emprunté aux autorités les plus sérieuses, le tracé en pointillé qui relie les seules reconnaissances • un peu soigneuses qui aient été effectuées est tout à fait fantaisiste, et ne peut se soutenir sérieusement.
Nous ajouterons que le résultat de la grande propa-
gande scientifique de 1882-1883 a créé, de l'autre côlé du Rhin, un mouvement qui ne doit pas ralentir notre zèle.
Nous sommes à la veille d'une nouvelle croisade polaire australe, analogue à celle qui préoccupait les amis des sciences, il y a cinquante ans. Nous ne savons si les aérostats français pourront y conquérir une place, mais nous sommes persuadés qu'il y en aura une brillante pour les marins intrépides et laborieux qui suivent tous les ans, au parc de Montsouris, les cours d'observation magnétique de notre ami M. Moureaux. Nous ne présumons pas trop bien de leur patriotisme en déclarant qu'ils salueraient avec enthousiasme l'annonce d'une expédition qui leur permettrait de couvrir d'une nouvelle gloire le pavillon scientifique de leur patrie.
Avant d'être nommé directeur, en 1876, de l'observatoire naval de Hambourg, M. Neumayer avait été pendant plusieurs années à la tète d'un établissement analogue à Melbourne, où il a importé les méthodes d'observations en usage dans les grandes stations européennes. Nul plus que ce savant ne devait être à mémed'apprécierl'importance des observations magnétiques australes, lesquelles, comme nous avons essayé de le faire comprendre, n'ont point encore à proprement parler été ébauchées.
Avec un zèle qui lui fait le plus grand honneur de* puis qu'il est à la tête de l'observatoire de Hambourg, M. Neumayer a renouvelé chaque année ses exhortations pour les explorations australes dans les congrès de géographie qui se tiennent chaque année dans
une ville d'Allemagne, et ses nombreux mémoires avaient fini par attirer l'attention du public etdugouvernem^it. Il est hors de doute que l'abstention peu explicable des fonds de la Trésorerie d'Angleterre a donné un nouveau poids à ces savantes suggestions, d'autant plus irrésistibles que si on négligeait d'y faire attention, tout le grand travail de l'Union içognétique sérail frappé de stérilité]
Si les renseignements que nous avons reçus sont exacts, le* Allemands organisent en ce moment k Hamboui;g une iîxpédition polaire qui se dirigera vers l'Australie, et arrivera au moment où l'exposition de Melbourne battra son plein ! Quel triomphe pour ces marins qui se lanceront à l'assaut du pôle après avoir recueilli non seulement les applaudissements que mérilc M. Neumayer, mais encore le contre-coup de l'indignation soulevée par l'impolitique résolution des lords de la Trésorerie!
Cette substitution d'une expédition allemande à une expédition anglaise est un coup hardi, destiné à commencer l'occupation morale de l'esprit australien. Profondes combinaisons complétant l'annexion de la Nouvelle-Guinée, en préparant peut-être d'autres!
Nous ne pouvons qu'applaudir cette fois à la sagesse de M, de Bismarck, puisque son œuvre servira à l'extension de la science universelle ! Mais notre patriotisme souffrira-t-il que l'Allemagne supporte seule le poids des recherches si intéressantes, si utiks, si glorieuses dont le haut hémisphère austral est le théâtre? Si nous n'avons pas donné, comme en 1887, le signaJ des expéditions, si nous avons réservé cette fois à
nos adversaires riionnçur de tirer les premiers, nous saurons, comme à Fontenoy, répondre à leurs efforts.
Dans sa dernière session de Bath l'Association britannique a dissous son Comité des explorations du Pôle sud, et déclaré qu'elle n'avait d'autre moyen de confirmer les conclusions auxquelles il était arrivé dans les sessions précédentes. Il est à présumer que la patrie de Cook, de Ross, de llcrschel et de Sabine ne restera point insensible h une protestation aussi énergiquç, à ce véritable suicide,
La Russie n'oubliera pas que c'est elle qui, par l'admirable expédition de Bellingshausen, a montré aux autres gouvernements civilisés l'exemple qri'ils avaient à suivre. Alexandre III ne voudra pas déserter la noble tradition dont Alexandre I*"" a donné rexem]ile, à une époque où il aurait été excusable de ne pas se préoccuper des grands intérêts de la science moderne. En effet, il ne venait pas, comme son successeur vient de le faire glorieusement, d'inaugurer le règije dsi la vapeur dans les vastes régions où les grands tueurs d'hommes avaient établi leur empire.
Les Américains ne sont pas non plus d'humeur à oublier ï'honorable tentative de Wilkes. Le général Greely, qui commande le plus célèbre office météorologique du monde^se rappellera qu'il est une célébrité polaire, et qu'il est intéressé à montrer au monde que les problèmes qui «nt coûté tant de vies précieuses lors du terrible séjour des Affamés du pôle nord au camp Clay n'étaient pas une chimère.
Comment ne se considérerait-il pas comme obligé
d'intervenir dans des expéditions dont le signai est donné par son collègue le chef du signal-corps d'Allemagne, et qui porteront au pôle sud les instruments imaginés par son autre collègue le chef du signal-corps de la République française?
De quel droit oublierait-il que le général Myers a fondé les obseiTations universelles, que son illustre prédécesseur eut le génie de comprendre que le secret de la météorologie doit être cherché dans la comparaison simultanée des renseignements recueillis sous toutes les latitudes?
Si le Congrès aveuglé, cédant à la basse impulsion de politiciens du dernier étage, a misérablement diminué la dotation d'une institution qui fait la gloire de l'Amérique du Nord, cette assemblée n'a pas perdu tout patriotisme. Elle n'est pas déplorablement liée par des mesures indignes du sénat d'un grand peuple. L'Association américaine pour le progrès des sciences saura peser de tout le poids de son autorité morale sur ces méprisables calculs, qui, peu louables chez un grand peuple ruiné, obligé de songer au déficit croissant, deviendraient tout à fait indignes de la part d'une nation dont les finances sont dans un état tellement prospère que la difficulté est de désigner, non pas quels sont les impôts nouveaux qu'il faut établir, mais quels sont les impôts anciens dont le besoin ne se fait plus sentir.
Nous vivons à une époque où l'on attend de grands et d'émouvants spectacles. Il faut que l'opinion se passionne pour des entreprises grandioses, afin d'éviter qu'elle se préoccupe de tentatives coupables et dange-
reuses. Les découvertes, faites dans ces dernières années ont allumées partout une fièvre; on dirait que la civilisation moderne est pressée d^aboutirà une conclusion quelconque. Qu'on prenne garde que l'élan ne se détourne sur des choses nuisibles, si on ne Fai- ^uille sur la route du grand progrès universel. Quel but plus noble que de compléter enfin l'occupation de la Terre, de ce domaine que la vapeur et l'électricité rendent trop étroit pour nos aspirations! Quel emploi plus digne des millions que Henry Giffard a légués au gouvernement de la République française, sans autre condition que d'être employés au BIEN DES sciËMCEs que d'aider de vaillants argonautes à conquérir dans une lointaine Colchide un nouveau rameau d'or? N'est-ce pas en effet par l'étude complète delà plus sublime des forces naturelles, que l'homme pénétrera le mystère de l'organisation du système du monde, qu il comprendra toute la beauté des procédés véritablement divins dont le Créateur s'est servi pour distribuer la lumière et la vie à tous les mondes qu'il a semés dans les espaces !
Positions successives d'un navire 8*éloignant du rivage 3
La Terre suivant Homère 5
L'Atlas Farnèse 14
Système du monde suivant Cosmas • . . . 15
Le dessus du monde suivant Aristotc ^3
La Croix du Sud et les constellations voisines 33
Les zones de Ptoicmce . . 37
Hutte 4es habitants de la Terre de Feu 41
Hiver des deux hémisphères 48
Été des deux hémisphères 49
La planète Mars pendant Thiver GO
La planète Murs pendant l'été ' . . 61
Son aspect était si repoussant que malgré ses serments le nouveau chevalier de l'ordre du Lion ne chercha pas à y mettre
les pieds 73
Ce météore d'une forme si bizarre fut aperçu au milieu des
nuages. . '. 79
La dittérence entre les deux aurores est la même 83
Positions successives du pôle austral d'après Boucheporn ... 91 I^ivcllement théorique pour le calcul de la répartition moyenne
du poids de l'écorce terrestre 97
Diagramme pour la répartition des terres et des mers. . . . 103
Hémisphère océanique d'après Reclus 104
Hémisphère continental d'après Reclus 1Q5
Bandes équatoriales — montrant l'égalité de la répartition des
terres et des mers dans les deux hémisphères 107
Carie montrant reflilement des masses continentales regardant le pôle austral 111
Hypothèse d'Halley pour expliquer les changements du magnétisme à la surface de la Terre, 117
Les deux aimants formant, d'à près Hansteen, le système magnétique de la Terre 123
Système de courants d'iniluction parcourant la surface de la Terre 125
Voici l'Éden que M. de Kerguelen réservait aux colons français 133
La glace qui supportait ces blocs pouvait bondir à fleur d'eau 142
Rencontrant une formidable barricade d*eau glacée dont la hauteur dépassait celle des mâts, il s'acharna à la côtoyer. . . 144
Certaines personnes ont voulu voir, dans ces caricatures, les restes d'une civilisation antique 147
Ces glaçons géants étaient défendus par une nappe d'eau gelée sur laquelle il s'aventura 155
Chaque coup de feu faisait lever des myriades d'oiseaux. ... 159
Un coup de queue de la baleine, réveillée en sursaut, faillit terminer l'expédition 169
Malgré les glaces, ses marins se livrèrent à la pcche 173
Déjà il avait surveillé les glaces, perché dans le nid de corbeau 191
Us débarquaient les boussoles aOn de mesurer l'inclinaison . . 197
Les deux corvettes piquèrent droit vers le sud aux cris de Vive la France! 201
Les matelots s'épuisaient en vains efforts pour remorquer V Astrolabe 205
Enfin un quartier-maître de Y Astrolabe se hissa sur cette pointe de rocher et y fit flotter le drapeau français 215
Le Fm^emies se trouva au centre d'un berceau de feu. ... 227
Cette masse de neiges, peut-être flottantes, est le premier point du globe dont s'emparèrent les Américains 229
Ces lourds oisFcaux iic voulaient pas se déranger 251
Une immense falaise de glace se dressait à une hauteur de plus de 60 mètres 255
La vapeur vomie par le cratère retombait en neige aiguë, surgelée 259
L^i aurores prirent un éclat inaccoutumé 205
11 semblait que la formidable barrière devînt moins terrible du côté de l'ouest 273
A cliaque instant les navires étaient sur le point de se briser l'un sur l'antre 275
Cette roche percée est semblable aux glaces que Dumont-d'Ur-
ville a vu flotter 281
Dans cette humble cabane, on a étudié pour la première fois
ces climats singuliers 287
Rien ne peut rendre l'aspect lugubre des sommets dénudés . . 291
Approches du Pôle sud. Partie occidentale, 294
Approches du Pôle sud. Partie orientale 295
Courbes magnétiques dans le voisinage du Pôle austral 298
Courbes magnétiques dans le voisinage du Pôle boréal 299
Giiapitres