‹ Le poltronChapitre 5 sur 33 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

ADÉLAÏDE, M"" BELTOIS, AMANDA.

ADÉLAÏDE

Il rit... il me plon.<i[e un poignard dans le cœur... Charpentier goguenard.

( Il pose son chapeau sur le piano. ) MADAME BELTOIS.

Eh bien ! de qui parlez-vous?

Est-ce que je sais? est-ce que j'y comprends quelque chose? Je lui écris pour lui demander sa fille... et mon élève; mais au lieu d'une réponse, d'un consentement... d'un sourire, qu'est-ce qu'il me jette à la figure, ce capitaine de voltigeurs !... Il me parle d'un diner... et il ne m'invite pas...

MADAME BELTOIS.

Nous sommes douze.

ADÉLAÏDE

Il me parle d'un mari pour sa fille, et ce n'est pas moi ; il la donnerait à un autre!... et vous ne dites rien, vous, madame Beltois, vous sa mère... Car enfin vous êtes sa mère, autant qu'il est son père... pour ne rien dire de plus. (il tire son mouchoir.) xVh ! mou Dieu ! mon Dieu! ( Il sanglote et s'assied. ) AMANDA.

Monsieur Adélaïde!... Maman, il pleure.

MADAME BELTOIS.

Allons, allons, du calme...

ADÉLAÏDE

Du calme! cela vous est facile à dire! (11 s'assied devant le piano. ) Non, non, et dans mon désespoir...

( lout en parlant il mange des fraises. ) A MANDA .

Écoutez donc... Si l'on exige...

* Madame Beltois, Beltois, Adélaïde, Amanda.

MADAME BELTOIS.

Tout n'est pas perdu... Amanda parlera àson père... et moi... Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'il f.Tit là ?... Mes fraises!

( Elle veut prendre le saladier. ) ADÉLAÏDE, le retenant.

Laissez-moi!... Puissent-elles être un poison pour le malheureux Adélaïde!

MADAME BELTOIS, prenant le saladier.

Mais non, mais non, c'est notre dessert.

ADELAÏDE, se levant vivement.

Ah çà... qu'est-ce qu'il a contre moi , cet homme? que lui ai-je fait ?

( Il mange une fraise. )

MADAME BELTOIS.

Comme il mange ça !... Gourmand!...

ADÉLAÏDE *

Oui, je vous conseille!... des fraises sans sucre. (A Amanda.) Pourquoi me repousse-t-il?

AMANDA

Dame ! il dit qu'il a des raisons...

ADÉLAÏDE

Mais lesquelles?... lui ai-je manqué de respect?... Au contraire, je l'ai trouvé beau sous les armes... etvous savez s'il est laid... (à madame Beltois.) vous sa moitié.

AMAKDA.

11 y a autre chose...

ADÉLAÏDE

Est-ce qu'il se plaint de mes mœurs?...

MADAME BELTOIS.

Eh... non !

ADÉLAÏDE

Ai-je donné à sa fille une mauvaise méthode ? ai-je faussé son timbre?... ( A mi-voix. ) Lui ai-je appris des romances que la pudeur condamne?...

AMASDA.

Par exemple!...

BIADAME BELTOIS.

Eh bien ! si vous voulez absolument savoir la raison...

ADÉLAÏDE

Comment!... si je le veux... mais je neveux que ça... Il y a trente-sept minutes que j'attends ça...

MADAME BELTOIS.

Il prétend que vous n'êtes pas un homme.

ADÉLAÏDE, vivement.

Madame!... (Avec calme. ) Je crois qu'il se trompe.

C'est-à-dire que vous êtes un...

AMANDA

Un peureux.

MADAME BELTOIS.

Va poltron.

ADÉLAÏDE

Fichtre! madame...

• Madame Ikllois, Adélaïde, Amanda.

MADAME BELTOIS.

Ecoutez donc... il prétend que vous avez reçu un affront...

AMA»DA

Que vous n'avez pas rendu...

ADELAÏDE, d'un air dédaigneux.

Ah ! j'y suis... j'y suis... C'est juste... je le reconnais... Il y a trois jours... entre neuf et dix heures du soir!... Un affront... c'est-à-dire un... Comment! et c'est pour cela? Si je l'avais donné , passe encore... mais parceque je l'ai reçu... est-ce ma faute à moi?

AMANDA

Ce n'est pas sa faute... c'est ce que je me disais.

MADAME BELTOIS.

Ah! je ne suis pas de cet avis-là... Je suis chatouilleuse sur l'honneur, moi... II fallait rendre ça comptant... de la main à la main.

Madame Reltois, vous m'étonnez!... sans me surprendre... Non, vous ne savez pas mon histoire... D'abord , la main n'y était pour rien...

MADAME BELTOIS.

Comment !

ADÉLAÏDE

Voici ce que c'est : Vous savez que je suis artiste de la tête aux pieds, et que la musique est ma passion... Les belles voix, sur-tout... Je vais tous les soirs à l'Opéra-Comique... J'y étais, il v a trois jours... debout à l'entrée de l'orchestre... à gauche... non, à droite... ou à gauche... ça n'y fait rien... J'écoutais un monsieur qui chantait , mais qui chantait... faux à ravir !... Toul-à-coup une exclamation, partie du balcon en face, me fait lever les yeux... C'était un particulier très bien mis , et qui devait avoir des favoris à l'italienne, à ce qu'il m'a semblé... Un militaire... ou un bourgeois... ça n'y fait rien... C'était donc un particulier qui regardait de mon côté en s'écriant : Oh! eh ! ah! et autres phrases exactement semblables; on criait : Chut!... Il se lève... il sort, en regardant toujours de mon côté... et moi, je me remets à écouler le monsieur qui chantait faux... comme je vous disais tout-à-l'heure... La porte de l'orchestre s'ouvre derrière moi... Je retourne la tète machinalement... je reconnais mon particulier au balcon, les yeux flamboyants, la bouche de travers... Et à l'instant même... paf ! je reçois dans le bas des reins... un grandissime coup de pied.

AMANDA

Ah! mon Dieu !

Un coup de pied !

ADÉLAÏDE

Solide' qui m'enlève comme un ballon... et me lance à la tête d'un amateur, qui me relance d'un coup de poing à ma place... où je tombe assis au milieu d'un houra général... Je me re-

lève vivement, et me retournant vers mon interlocuteur de derrière : Fichtre! que je lui dis... et voilà qu'il rerule de deux pas en s'écriant : Ah! mon Dieu! Il reconnaissait à ma voix qu'il ne meconnaissaitpas... il nem'avait jamais vu... Mais de profil je ressemblais tellement à un de ses amis qu'il déteste, qu'il m'avait pris pour lui... Il parait que ce n'est que de profil... et que de face, il ne s'y serait jamais trompé.

AMANDA

Air du vaudeville de l'Intérieur de l'étude. Mais à ce poinl-là, je vous jure.

C'est affreux de se ressembler.

ADÉLAÏDE

Le monsieur dont j'ai la figure, A vrai dire , me fait trembler; Car que de soufïlets anonymes Dans mes courses il me pleuvra , S'il a beaucoup d'amis intimes Qui l'aiment comme celui-là !

MADAME BELTOIS.

Et VOUS a-t-il fait des excuses ?

adÉla'idE.

S'il m'en a fait?... à me contusionner.. . Et des saluts... et des politesses!... que je me tuais à lui rendre... je suis sûr que c'est un homme très comme il faut...Carenfin il pouvait prendre autrement la chose... me chercher querelle.

AMASnA.

C'est vrai.

ADÉLA'inE.

Eh bien! non, il m'a offert toutes sortes de satisfactions... en me serrant la main à me faire crier... J'étais satisfait!...

MADAME BELTOIS.

Comme ça vous ne lui avez pas rendu... adéla'ïde.

Mais quoi donc! un coup de pied perdu... un coup de pied qui n'apparlenait à personne... une erreur d'adresse... il fallait dire à ce monsieur : Donnez-vous la peine de vous retourner , que je vous rende... Allons donc! ce n'est pas artiste.

AMA>DA

Il a raison!

MADAME CELTOIS.

Moi, je pense comme mon époux... Il fallait vous battre...

ADÉLAÏnE.

Me battre... ! c'est de la folie! me battre pour me faire estropier par-dessus le marché !

Un homme comme ça doit avoir la main malheureuse.

ADÉLAÏDE

S'il l'a comme le pied... je vous en réponds.

MADAME BELTOIS.

C'est énal, jamais M. Beltois ne voudra comprendre qu'on garde des coups sans les rendre.

ADELAÏDE

Un charpentier... je ne dis pas... (;a tape ferme... Mais moi... moi , qui ne sais que chanter et... (regardant Âmanda. ) aimer!

AMANDA

Maman parlera pour nous... n'est-ce pas?

ADÉLAÏDE

Oh! oui, belle maman.

MADAME BELTOIS.

Demain nous verrons.

ADÉLAÏDE

Aujourd'hui.

MADAME BELTOIS.

Ah bien oui! Et mon diner! Vite, Amanda, va l'occuper du dessert.

Permettez... Et sa leçon de chant?

MADAME BELTOIS.

C'est impossible... Et, puisqu'il faut vous le dire, M. Beltois ne veut plus de vous pour le maître de sa fille.

ADÉLAÏDE

Air du vaudeville des Chemins en fer.

Est-il vrai? que viens-je d'entendre?

Quoi ! l'on me chasse de ces lieux !

MADAME BELTOIS.

Moi , je n'osais pas vous l'apprendre.

AMANDA

Allons, recevez mes adieux !

ADÉLAÏDE

Vous aussi , vous sortez , ma chère , Lorsque j'ai le cœur déchiré?

AMANDA

Il faut que je suive ma mère; (Bas.)

Mais restez là... je reviendrai!

ENSEMBLE

ADÉLAÏDE

Est-il vrai? que viens-je d'entendre?

Quoi ! l'on me chasse de ces lieux !

Et c'est vous qui venez m'apprendre Cet ordre injuste et rigoureux !

AMA^DA

Hélas ! vous venez de l'entendre , On vous éloigne de ces lieux; Moi, je n'osais pas vous l'apprendre... Allons, recevez mes adieux.

MADAME BELTOIS.

C'en est fait , vous venez d'entendre De Beltois l'ordre rigoureux ; Moi, je n'osais pas vous l'apprendre...

Allons, recevez mes adieux.

(Elles sortent à gauche, en emportant les fraises et le ,panier. )

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