III. — TRADITION DES INSIGNES PONTIFICAUX
La crosse. — Aux époques qui ont connu l’usage abusif des investitures, on ne faisait aucune distinction entre les évêques et les abbés : aux uns et aux autres les princes et les simples seigneurs laïcs prétendaient octroyer leurs bénéfices, diocèses ou abbayes, par la tradition de la crosse ?. L'Église protestait par la voix de ses pontifes et de ses conciles, mais le mal se perpétuait. On avait beau dire que ce n’était qu’une investiture temporelle : pour l’abbé comme pour l’évêque, la crosse était le symbole de l’autorité spirituelle : recourbée par le haut, pointue en bas, elle signifiait, comme la houlette du pasteur, que l’abbé doit conduire par la douceur les âmes fidèles, et reprendre, frapper au besoin les récalcitrants.
Dès le IX® siècle, le sacramentaire grégorien de l’Église
1. L’archevêque de Ravenne Léon (f 1004) disait déjà de la règle de S. Benoît : regulam electam.…. a sancto piogue Spiritu dictatame Epist. ad Durandum, dans MABILLON, op. cit., VII, 873.
2. La chose est attestée en particulier pour l’Angleterre par les chroniques du monastère de Croyland. MARTÈNE, De ant. mon. rit. JPAVS IC nn. 42.
d’Autun nous montre l’abbé bénédictin Raganaldus la crosse à la main et bénissant les moines et les familiers du monastère. Saint Colomban, abbé de Luxeuil et ensuite de Bobbio(f615), usait déjà d’un bâton pastoral, appelé communément cambutta, et à sa mort il l’envoya à son disciple saint Gall comme signe de cessation de la pénitence qu’il lui avait imposée, ut per hoc notissimum pignus Gallus absolveretur?. À la fin du VII siècle, Théodore de Cantorbéry attestait que l’usage de la crosse et celui de sa tradition à l’abbé au moment de sa bénédiction étaient passés dans les habitudes : c’est l’évêque qui bénit l’abbé, dit-il, et qui lui donne ensuite en présence de ses religieux la crosse et les sandales, dat ei baculum et pedules ?.
Les abbés de Cluny portaient la crosse, et les paroles qu’ils entendaient au jour où ils la recevaient du prélat qui les bénissait, sont celles-là même que reproduit notre Pontifical,
Accipe baculum pastoralis officii [quem præferas catervæ tibi commissæ], ut sis in corrigendis vitus Die sæviens et cum iratus fueris misericordiæ memor éris®,
À l’abbaye de Saint-Pierre de Moissac on usait jadis d’une formule non moins expressive inspirée de la règle bénédictine:
In nomine Domini nostri Fesu Christi, accipe bacu-
1. Vita Gall vetustissima, éd. Br. KRUSCH, Mon. Germ., Script. rer. Merov., t. IV, p. 252. Cf. p. 304-305.
2. THÉODORE, Pémitentiel, 111. HADDAN AND STUBBS, Councils of Great Britany, 111, 192. P. L., xCIx, 929. La question du privilège des pontificalia accordé aux abbés a été traitée par Dom L. HANSER, Das abteiliche Pontifikalienrecht einst und jetzt, dans Studien u. Mitteil. z. Gesch. d. Bened.-Ordens, 1927-1929.
3. Consuetudines Farfenses, 1. II, c. 111 ; D. ALBERS, Cons. monast., t. IIT, p. 142. Les mots insérés entre crochets sont propres aux documents plus récents, l’Ordo du Mont Cassin, le Pontifical de Durand de Mende et le Pontifical romain.