III. — L’IDÉE DU SACRE
Tels sont, dans les grandes lignes, les principes que l’Église professe publiquement et d’une façon toute spéciale dans l’Ordo du sacre des rois. C’est la peinture du pouvoir chrétien idéal qui se fait une juste notion de son origine, de son étendue, de ses devoirs, de son infériorité réelle vis-à-vis du pouvoir spirituel de l’Église, et de l’obligation où il est d’en favoriser l’exercice, de le défendre et le protéger comme la chose la plus indispensable et la plus sacrée qui soit au monde. Nous retrouverons constamment ces mêmes idées au cours de nos explications sur les cérémonies du sacre. Dès maintenant il est intéressant de constater qu’elles sont bien dans la tradition, dans celle de la monarchie française en particulier. Quelle que soit l’origine exacte de cette tradition, il est sûr qu’à partir de la dynastie carolingienne le sacre du roi de France, célébré généralement à Reims, est désormais conçu comme /a confirmation publique du pouvoir royal. Au IX® siècle la théorie complète est énoncée à propos de Charles le Chauve qui fut couronné à Metz en 869 par Hincmar de Reims. L’évêque de Metz était présent à la cérémonie, et c’est lui qui fut chargé d’en fournir l'explication au peuple assemblé. Après avoir constaté les
droits du prince à la couronne de France, il insista sur l’opportunité qu’il y avait à prouver à la face du monde, et par un signe évident, signo certissimo, la foi de tous à l’origine surnaturelle du pouvoir royal, quia 1llum a Deo electum et nobis datum principem credimus. De ce choix divin et de ce don il convenait de remercier le Seigneur en lui demandant de bénir le nouveau souverain, de le protéger, et de donner à toute la nation de vivre en paix sous son autorité 1.
Par cette idée très élevée de consécration solennelle au nom de Dieu du pouvoir royal s’explique le fait que, de très bonne heure, les princes demandèrent le sacre comme confirmation officielle de leur dignité et de leur autorité ; et pour que l’acte fût plus authentique encore, c’est au pape lui-même que les princes francs de la deuxième dynastie prirent l’habitude de recourir pour obtenir la bénédiction. On en trouve un exemple frappant dans les démarches que fit dans ce but le premier roi carolingien Pépin le Bref. Une relation contemporaine écrite par un moine de Saint-Denis, en 777, raconte ainsi les événements :
« Il y a treize ans, dit-il, le roi Pépin et ses deux fils ont été sacrés et marqués du saint Chrême par les mains du pape Étienne II ; déjà sur l’ordre du pape Zacharie ils avaient reçu des évêques de Gaule l’onction sainte ; mais c’est le pontife Étienne en personne qui leur conféra la bénédiction de l’Esprit-Saint, enjoignant à leurs sujets de n’avoir plus à chercher de souverains en dehors de la descendance de ceux-là, puisqu'il les avait lui-même confirmés dans leur charge et consacrés ?. »