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Le pope; traduit du russe

Parmi le public venu à la rencontre des voyag-eurs qui remplissaient la vaste salle d'attente de la gare, se détachaient nettement deux personnages. Tous deux appartenaient au clergé, tous deux étaient vêtus de longues soutanes, mais là s'arrêtait leur ressemblance, et, en les regardant plus attentivement, il était facile de s'apercevoir qu'ils étaient de conditions différentes. Celui qui se tenait devant le poteau aux affiches, en lisant attentivement l'horaire des trains du Sud- Ouest, appartenait, selon toute apparence, à l'aristocratie ecclésiastique du chef-lieu du gouvernement. Il portait une soutane de satin vert foncé ; sur sa poitrine s'étalait une grosse croix, à côté d'une décoration quelconque, avec une chaîne d'or massif. Ses joues, blanches et pleines, étaient

encadrées d'une végétation grisonnante qui, vers le bas, s'épaississait et se fondait en une large barbe soigneusement peignée. Ses mains étaient couvertes de gants noirs et sa tête d'un chapeau mou, gris sombre. De temps à autre il tirait de sa soutane une grosse montre en or et semblait mécontent de voir que les heures ne marchaient pas assez vite à son gré.

Le second personnage était assis sur un banc, à demi caché par un énorme paquet appartenant à un gros bourgeois qui se tenait à côté. Ce personnage possédait une remarquable barbe, complètement blanche, très longue, que son attitude penchée faisait paraître plus longue encore ; elle lui tombait sur les genoux, où s'étalaient, posées à plat, des mains aux doigts longs et malhabiles, aux veines bleues en relief. Les pans écartés de sa soutane grise, roussie par le temps, laissaient voir des bottes de cuir grossier. Le vieillard était mince, maigre et fortement voûté. Il avait fermé les yeux et sommeillait, ce qui contribuait à donner à sa pâle figure un aspect cadavéreux. Parfois, le bruit qui se faisait sur le quai l'éveillait en sursaut et il considérait avec inquiétude le public nombreux, auquel il n'était pas évidemment habitué; puis, semblant comprendre enfin de quoi il s'agissait, il se replongeait à nouveau dans son sommeil.

L'ecclésiastique à la soutane de satin s'était maintenant lassé d'étudier l'horaire des trains; il profita du moment où l'homme à la soutane grise avait ouvert les yeux pour s'approcher de lui. Ce dernier se ressaisit brusquement ; il se leva et chercha à se redresser autant qu'il lui fut possible.

— Plus je vous regarde et mieux je vois que votre physionomie ne m'est pas inconnue ; mais je ne puis me rappeler où j'ai eu le plaisir de vous voir, fit d'une voix de baryton agréable, mais un peu traînante, le personnage à la soutane de satin.

— Oh ! moi, je vous ai reconnu tout de suite. Père recteur !... Je suis, si vous voulez bien vous souvenir, le diacre du village d'Ouslimievka, Ignace Obnovlénsky.

La physionomie du recteur exprima un plaisir mêlé de surprise.

— Obnovlénsky... Obnovlénsky... Votre fds... Oui, oui, oui ! Vous êtes alors le père de Cyrille Obnovlénsky? J'en suis charmé, charmé !... C'était un très bon élève, un élève modèle !... Savezvous que l'Académie nous a fait notifier des remerciements pour lui !... Oui, oui ! j'ensuis charmé! Et maintenant, qu'est-il devenu? A-t-il terminé ses études ?

Le diacre Ignace Obnovlénsky fut évidemment enchanté des éloges donnés par un aussi haut

personnig'e que l'élail le recteur du séminaire. Ses ffrands veux devinrent brillants de contentement et tout humides. Il était toujours prêt à pleurer de joie, chaque fois qu'on parlait en termes si flatteurs de son fils cadet Cyrille.

— Oui, Votre Révérence, il a terminé ses études... et il est reçu premier licencié... Oui, premier licencié.

— Eh bien! et ou l'a ^ardé à l'Académie? On garde toujours les premiers.

— Non, on ne l'a pas gardé !

Et la voix du diacre trembla tout d'un coup et s'abaissa. Le vieillard était troublé. Comment cela se faisait -il en effet? On garde toujours les premiers et on n'a pas gardé Cyrille. Pourquoi donc ne l'a-t-on pas gardé? Il a écrit pourtant : « Mes chers vieux, disait-il, j'arrive chez vous et je ne vous quitterai plus; » donc, on ne l'a pas gardé...

— Hum... c'est étrange ! fit le Père recteur. A vrai dire, je ne le comprends pas.

La tète du diacre commença à trembler, son cœur se serra, soit par une sorte de pressentiment pénible, soit par le trouble éprouvé devant le Père recteur à l'idée que Cyrille, pour lequel on avait notifié des remerciements au séminaire, n'avait cependant pas justifié complètement toutes les espérances que l'on fondait sur lui.

— Je ne le comprends pas non plus, fit-il près-

que à voix basse, car quelque chose le tenait à la gorg-e et l'empêchait de parler.

— Et moi, j'attends mon neveu, un étudiant de l'Académie, lui aussi, qui y a été envoyé en même temps que votre fils Cyrille. 11 est nommé à un emploi ici, dans notre séminaire, fit le Père recteur, comme s'il voulait efTacer l'impression désagréable de la conversation précédente.

Mais le diacre ne l'écoutait plus.

Une sonnerie qui arrivait du quai indiquait l'approche du train. Il se précipita tout elTaré vers la porte par laquelle s'engoulTrait le public venu à la rencontre des voyag"eurs. Arrivé sur le quai, le cœur serré d'angoisse, il se mit à suivre du regard le train qui s'approchait. Il fixait des yeux les portières des vagons, espérant apercevoir de loin la tête chérie de son fils, mais il ne voyait encore rien. Le train, avec un bruit solennel, s'engagea sous la marquise de la gare. Le diacre demeurait comme figé à sa place et, l'air éperdu, cherchait à reg-arder à la fois dans tous les vag-ons ; mais ses yeux se troublaient et confondaient tout. 11 dévisag"eait ces voyageurs qui sortaient des voitures et allaient et venaient en se hâtant, avec des valises et des paquets à la main ; il écoutait les conversations, les saluts, les baisers ; et tout cela pourtant lui semblait se passer comme dans un rêve. Voilà là-bas le Père recteur qui embrasse

un jeune homme portant un sac de voyage en sautoir et qui serre ensuite la main à un autre jeune homme grand et pâle, aux longs cheveux blonds, aux petites moustaches avec une barbiche en pointe. Ils se dirigent de son côté. Le grand jeune homme court plutôt qu'il ne marche, et lui, le vieux diacre, sent son cœur se serrer de plus en plus, la tête lui tourne, ses jambes flageollent, et il ne comprend plus rien à ce qui se passe. Il serre dans ses bras Cyrille et ne veut pas le lâcher; il l'embrasse sur le front avec transport, avec acharnement, comme si ce n'était pas un retour, mais une séparation.

Cyrille fut obligé de s'arracher de force aux bras du vieillard.

— Bon, bon, nous aurons le temps de nous embrasser encore! fit-il d'une voix de basse un peu forte. J'ai là des bagages : il faut les retirer.

Le vieillard le suivit avec soumission. Tantôt il le devançait, tantôt il restait en arrière, se trompait de porte, prenant une valise qui n'était pas celle de son fils ; mais il ne le questionnait pas et regardait seulement avec avidité sa haute stature, sa démarche, ses longues jambes, la redingote noire de la Couronne dont il était vêtu, et tout cela l'attendrissait profondément . Lorsqu'ils eurent retiré leurs bagages et pris place dans la voiture, Cyrille demanda :

— Et Moiirka va bien ?

— Maria Gavrilovna? Oui, Dieu soit loué ! Elle t'attend !...

— Pourquoi donc n'est-elle pas venue à ma rencontre ?

— Elle le voulait bien. Mais la mère, Anna Nicolaïevna, ne l'a pas permis, a Pour une jeune fille, a-t-elle dit, ce n'est pas convenable. »

— Et ma mère, ma sœur, mon frère Nazaire ? Vont-ils bien ?

— Ils te font leurs amitiés. Nazaire avait prié l'archevêque de l'ordonner prêtre, mais Son Éminence a refusé : « Qu'il serve encore quelque temps, » a-t-elle dit.

Et le diacre, tout en répondant, pensait en luimême : a Tout d'abord il m'a demandé des nouvelles de Mourka, et puis de sa mère. Ça ne va pas ! »

— Où faut-il que nous allions? demanda le cocher de fiacre, à qui on avait oublié de le dire.

— Au presbytère de la cathédrale, répondit vivement le diacre; et il ajouta, s'adressant à son fils : — Nous descendrons chez le Père Gabriel, où sont aussi mes chevaux. Nous mangerons un morceau et nous nous mettrons en route pour Oustimievka ; nous pourrons arriver chez nous ce soir.

— Non, non..., lui répondit son fils; il faut que

nous passions la nuit ici... J'ai affaire... Je dois aller voir Son Eininence.

Le vieillard aurait bien voulu demander pourquoi ; mais il n'en fit rien, quoique des pensées pénibles assaillissent son esprit : « Il est premier et il veut aller chez Son Eminence. Pourquoi faire? se demandait-il. Chez Son Eminence, c'est à nous autres, gens simples, d'y aller, pour demander une place de prêtre ou de diacre. Mais un licencié, un premier licencié!... Qu'est-ce qu'il a à faire là-bas ?... »

Et le vieillard, transporté de joie à la pensée que son fils, si chaleureusement aimé, était enfin arrivé et se trouvait à ses côtés, dans la voiture, se taisait, remettant ses questions à une autre fois. Son fils ne se doutait pas de ses pensées. Il regardait de côté et d'autre et s'étonnait des changements divers qui s'étaient produits depuis deux'^ans dans le chef-lieu du gouvernement. On construisait une nouvelle église, on avait pavé la rue de la Gare, de nouvelles maisons surgissaient.

— Notre Kherson s'embelUt, fit-il à haute voix; et le presbytère est aussi repeint à neuf.

La maison devant laquelle ils s'arrêtèrent était, à deux étages |et peinte en brun foncé. Non loin de celle-ci, sur une grande place, s'élevait la cathédrale, édifice considérable entouré d'une grille,

lourd et disgracieux. Ils payèrent le Oacre et entrèrent parlapetite porte, puis montèrent au second. Le Père Gabriel Fortificantofï occupait là un appartement spacieux et assez convenable. Il remplissait la fonction de troisième prêtre, et, comme les habitants du chef-lieu se distinguaient par leur piété, il avait de bons revenus. Les hôtes montèrent un étroit escalier de bois recouvert d'un tapis de grosse toile, traversèrent un vaste couloir vitré et entrèrent dans l'appartement du Père Gabriel Fortificantoff. A leur entrée, un mouvement s'était produit dans le salon, mais un mouvement plein de dignité. Ils furent accueillis sur le seuil par le Père Gabriel lui-même qui, tout d'abord, bénit Cyrille en faisant sur lui par trois fois le signe de la croix, puis l'embrassa à trois reprises. En ce moment apparut la matouchka ^, Anna Nicolaïevna, femme d'aspect important, vêtue d'un peig^noir bleu, et la tête couverte d'un élégant bonnet de rubans ; elle aussi embrassa Cyrille.

Dans cette maison, on le tutoyait et on le traitait en fils ; car, dès sa seconde classe de théologie, il s'était considéré comme le fiancé de Maria Gavrilovna. Certes, une telle confiance dans

1. a Mère, » tilre que l'on donne, en Russie, aux femmes des prêtres séculiers, comme celui de batioiichka » Père » aux prêtres eux-mêmes. Le célibat est incompatible avec la dignité de prêtre orthodoxe ; en revanche, les préIres veufs n'ont pas le droit de se remarier. (Trad.)

le fils d'un pauvre diacre de village ne s'expliquait que par les progrès tout particuliers de Cyrille dans les sciences. On savait déjà alors qu'il entrerait à F Académie.

On s'assit. La conversation roula sur les détails du voyage et quelques nouvelles de la ville. Comme il était près de onze heures, la matouchka invita ses hôtes à déjeuner.

— Et où est donc Moura ?... demanda Cyrille, — Maria Gavrilovna, se reprit-il, en se rappelant qu'en présence des parents il ne l'avait jamais encore appelée de son petit nom.

— Elle s'habille, fit la matouchka.

En réalité, Moura était déjà habillée; mais sa mère voulait tout simplement prendre son temps, jugeant peu convenable qu'une jeune fdle mette trop d'empressement à accourir au-devant d'un homme. Il était son fiancé, à la vérité, mais il y avait deux années qu'ils ne s'étaient vus. Qui sait quels changements avaient pu se produire pendant ce laps de temps?

(( Quand donc le Père Gabriel se mettra-t-il à le questionner? » pensait en tremblant le diacre. Il comptait beaucoup sur cet interrogatoire, mais n'osait pas le commencer lui-même. Il avait tout simplement une certaine crainte de son fils, ayant conscience de son humble situation de diacre visà-vis de la « licence )) de l'autre.

Maria Gavrilovna entra dans la salle à manger. Elle salua Cyrille amicalement, mais avec réserve.

Cyrille trouva qu'elle s'était développée à son avantage et avait pris un peu d'embonpoint. Elle avait une figure ronde assez commune, aux joues vermeilles et rebondies et des yeux bruns remplis de vivacité. Les cheveux noirs et abondants, peignés avec soin, formaient une natte longue et épaisse qui descendait au-dessous de la ceinture. Ses manières réservées manquaient évidemment de franchise. Elle était devenue toute rouge et l'émotion la rendait muette. Elle aurait bien voulu se rapprocher de son bien-aimé qu'elle avait attendu avec tant d'impatience, et qu'elle trouvait maintenant beau à ravir.

— C'est donc comme cela, Cyrille Ignatievitch ! Tu es premier licencié de l'Académie de Théologie ! fit le Père Gabriel, avec un accent triomphal, qui n'était pas exempt d'une légère nuance de plaisanterie.

Le diacre se sentit frémir : « Tout va enfin s'expliquer, » pensa-t-il ; et, troublé, il se mit à manger avec un appétit exagéré.

Moura regarda attentivement le nouveau venu, et pensa à son tour : « Comme il doit être savant, maintenant ! »

— Oui, je suis un grand personnage, répondit en riant Cyrille.

— Mais certainement un grand personnage. Tu as une belle carrière devant toi, une très belle carrière !...

« Voilà que ça commence ! » pensa le diacre.

Cyrille ne r^-pondit rien ; mais le Père Gabriel

était décidé à épuiser ce sujet ; il continua donc :

— Mais comment se fait-il que tune sois nommé à aucun emploi ? As-tu donc en vue quelque chose de particulier ?

— Rien du tout, Père Gabriel; me revoilà tel que devant.

« Ah ! voilà, voilà ! C'est bien extraordinaire, vraiment extraordinaire, » pensa le diacre; et craignant que son fils ne devinât sa pensée sur son visage, il se mit à regarder fixement son assiette.

— C'est surprenant ! c'est la première fois, à ma connaissance, qu'un premier licencié est ainsi laissé sans place... On ne t'a même rien offert?... C'est surprenant !...

— Comment ! rien offert? On a voulu me garder comme professeur ; mais j'ai refusé.

A ces mots, tous à la fois, et le Père Gabriel, et le matouchka, et Moura, et même le diacre, posèrent leurs fourchettes et leurs couteaux sur la table.

— Tiens! liens!... murmura le diacre; mais il s'arrêta aussitôt, pris de peur. Peut-être, n'aurait-

il pas fallu dire cela? Peut-être, Cyrille s'en trouverait-il offensé ?

— Professeur à la Faculté de Théologie ! tu as refusé? Mais tu es fou! s'écria le Père Gabriel.

— Un fou, parfaitement! confirma la matouchka.

Moura ne dit rien. Seulement son cœur se serra de regret. « On aurait pu vivre à Saint-Pétersbourg, » fut l'idée qui lui traversa l'esprit. L'existence dans la capitale se présentait à elle comme un rêve irréalisable .

— Que faire pourtant, si je vous aime tous, si j'aime mon chaud Midi, le village où j'ai grandi et le pauvre paysan qui m'a nourri, moi et les miens ! fit Cyrille, avec un accent sérieux et pensif. Me voilà donc revenu chez vous. Aimez-moi, si je vous suis cher ! ajouta-t-il.

Tous échangèrent entre eux un regard d'intelligence ; le Père Gabriel dit :

— Très bien : l'amour du pays natal et du prochain, tout cela est très joli. Mais pourquoi renoncer à ce qu'on a acquis par son travail et son talent? Tu pouvais venir nous rendre visite et repartir ensuite, et revoir ainsi ton village et tes parents. Mais refuser le professorat, et, qui plus est, à l'Académie de Théologie de la capitale encore, c'est tout simplement criminel !

— Criminel, répéta la matouchka, avec un accent très expressif, — c'est bien cela.

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— Et qu'est-ce que le villag-e vient faire ici ? continua le Père Gabriel, puisque tu ne vivras pas à la campag"ne.

— Je vivrai à la campag-ne, répondit Cyrille, d'une voix ferme et nette. Je serai prêtre de village.

Ces mots frappèrent tout le monde comme un son discordant. Au premier moment, personne ne crut à ses paroles. « Il plaisante, » pensa-t-on, et tous levèrent leurs regards sur Cyrille. Mais celuici demeurait à sa place, sérieux, pâle et recueilli. Dans son regard brillaient une volonté ferme et une résolution inébranlable. Tous comprirent qu'il ne plaisantait pas.

Le Père Gabriel rougit, et reculant bruyamment sa chaise de la table, s'écria presque avec colère :

— Tu es donc venu pour te moquer de nous ?

— Moi ! De vous ? demanda Cyrille avec un accent de douleur profonde et sincère.

La matouchka se leva brusquement, et, prenant l'attitude fîère d'une personne atteinte dans ses sentiments les plus chers, elle dit :

— Ma fîUe n'est pas faite pour la campagne. Puis,s'adressantà Maria Gavrilovna, elle ajouta

d'une voix impérieuse :

— Maria, va dans ta chambre !

Cyrille se leva aussi et s'approcha de la fenêtre, tournant à moitié le dos aux assistants. Il était

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visiblement ému et reg'ardait, à la dérobée, sa fiancée, attendant ce qu'elle allait faire.

Moura obéit à l'ordre de sa mère. Elle sentait qu'elle était prête à fondre en larmes et, considérant cela comme une honte pour elle, elle se dirigea rapidement vers la porte et sortit à pas rapides et chancelants.

La matouchka la suivit. Le Père Gabriel restait là, la face empourprée et les sourcils froncés. On aurait pu croire qu'il allait éclater en quelque discours orageux; mais, au lieu de cela, il essuya simplement sa bouche avec la serviette, se leva, fit le signe de la croix et, sans même jeter un regard ni sur Cyrille, ni sur le diacre, il suivit sa femme et sa fille.

Lediacrerestaitassisetimmobile,la tête penchée, les bras ballants. Il ne parvenait pas à se rendre nettement compte de ce qui s'était passé. Dans sa tête se confondaient des fragments de phrases comme celle-ci : « Gomme il est fâché, le Père Gabriel !... Et la matouchka !... Premier licencié !... Prêtre de village !... Seigneur, mon Dieu !... » Et il avait peur en levant la tête de rencontrer le regard de son fds.

Cyrille, demeuré quelques instants debout près de la fenêtre, se mit bientôt à arpenter fiévreusement la chambre, bousculant les chaises qui s'accrochaient à ses longues jambes. Après s'être ainsi

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promené quelque temps, et comme convaincu que cette promenade ne présentait aucun agrément, il s'arrêta derrière la chaise du vieillard, et dit, d'une voix tremblante :

— Eh bien ! père, prenons notre valise et sauvons-nous !

Le diacre tressaillit.

— Comment cela? Où? Alors, c'est donc fini, tout à fait fini ?

— Il faut le croire, fit Cyrille, avec un sourire amer.

— Et tu... tu ne le regrettes pas, Cyrille? demanda le diacre d'une voix timide et douce.

— Hélas ! comment veux-tu que je ne le regrette pas ? Je le regrette, certes, et mon cœur se déchire... Mais puisqu'on nous a refusé net !

— Refusé ! répéta le vieillard, d'une voix sépulcrale.

Combien d'amertumes et d'espérances déchues renfermait pour lui ce mot ! Il avait deux orgueils dans sa vie. Le premier, c'était son fils, qui avait toujours été le premier dans ses classes et s'était même assez distingué à l'Académie de Théologie pour être reçu premier licencié. Son autre motif d'orgueil gisait en l'alliance projetée avec la famille du Père Gabriel ForlifîcantofF. Aurait-il jamais osé, lui, pauvre diacre de village, inaperçu et obscur, vieilli dans l'oubli, aurait-il jamais osé

rêver pareille alliance ? Et pourtant le rêve était prêt à se réaliser; il serait reçu dans la maison de rarcliiprêlre, aimé et considéré comme une personne de sa famille, et voilà que tout à coup !... Il se leva précipitamment, boutonna sa soutane râpée et dit avec la résignation du désespoir :

— Allons, mon fils 1

Ils sortirent dans le vestibule. Cyrille marchait d'un pas ferme. A la vérité, ses tempes battaient, son cœur palpitait bien fort dans sa poitrine ; mais il comprenait parfaitement l'impossibilité d'ag-ir autrement. Le diacre le suivait à petits pas timides et silencieux. Les portes des chambres étaient toutes hermétiquement fermées, et on n'entendait derrière elles ni un mouvement, ni une parole. Ils se trouvaient déjà dans le couloir vitré, lorsque le diacre demanda à voix basse :

— Nous partons comme cela, sans prendre cong-é ?

— Mais puisqu'ils ne veulent pas, répondit Cyrille d'une voix sourde.

Et, prenant la valise, il se mit à descendre l'escalier.

Le diacre resta en arrière; et, ouvrant doucement la porte de la cuisine, il appela d'un geste la femme de chambre, et lui dit à voix basse :

— Aniouta, si on s'informait de nous, tu diras que nous sommes à l'auberge de Moscou.

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Anioula le regarda avec surprise, et, lorsqu'il fut parti, referma la porte derrière lui. Silencieusement, le diacre attela ses haridelles à sa tarataïka *, ramassa le foin tombé sur le pavé de la cour de l'église; silencieusement encore, ils montèrent dans le véhicule, et partirent.

L'auberge de Moscou était située à l'extrémité de la ville. En s'en approchant, Cyrille aurait pu se rappeler que dix, quinze années auparavant, il descendait là, chaque fois que son père, après les vacances, le ramenait au séminaire. C'est dans cette vaste cour que se tenait autrefois leur tiéléga, servant de râtelier à leur vieux cheval. La chambre qu'ils occupaient, grande, sale, et privée de tout confort, était restée la même comme si ces quinze ans ne se fussent pas écoulés.

Mais Cyrille avait d'autres préoccupations.

A peine entré dans la chambre, il jeta sa valise dans un coin, et se mit à arpenter la pièce si rageusement que le diacre préféra se retirer chez son ancien ami, l'aubergiste, à qui il conta imnjédiatement tout ce qu'il avait sur le cœur.

— Savez-vous, Père diacre, ce que j'en pense? fit l'aubergiste, homme de complexion solide et d'idées un peu matérielles. Ne prenez pas en mal

I . Tarataïka, comme plus loin tiéléja, pouocka et kibilka : espèce de voiture.

ce que je vais vous dire : Votre fils doit avoir l'esprit quelque peu dérangé... Croyez-moi.

Le diacre se sentit blessé.

— Excusez-moi. Mon fils à un esprit tel qu'on en pourrait souhaiter un pareil au vôtre, fit-il non sans une pointe d'aigreur.

— Mon fils, à moi, sera aubergiste... Qu'a-t-il besoin d'être bel esprit? Quant au vôtre, il a trop étudié, et... savez-vous... son imagination l'a emporté chez lui sur la raison. Non, ne vous offensez pas, Père diacre, je parle ainsi par sympathie pour vous.

Le diacre sortit de chez l'aubergiste tout décontenancé ; et entrant dans la chambre il demanda avec abattement à son fils :

— Eh bien? iras-tu demain chez Son Eminence?

Cyrille s'assit sur une vieille chaise qui se trouvait là, et regarda son père d'un bon i^et doux regard.

— Asseyez-vous, père, et causons. Nous ne nous sommes même pas entretenus à notre aise, fit-il, d'une voix très calme.

Le diacre aussitôt s'assit sur le lit, qui craqua plaintivement sous le poids.

— Pourquoi irais-je maintenant chez Son Eminence? fit Cyrille; pour devenir prêtre, il faut se marier, et je ne connais pas d'autre jeune fillt? qtic

Maria Gavrilovna. Avec elle, je me suis liéd'amitié et je suis habitué à elle, comme elle à moi. Maintenant, mes idées sont brouillées.

— Brouillées... c'est juste, elles se sont brouillées, répéta, comme un écho, le diacre.

Cyrille eut un sourire.

— Oh ! ce n'est pas ce que vous croyez : vous me considérez comme fou, je le sais.

— Moi! je n'en ai même pas eu l'idée... Dieu te pardonne 1 se hâta de répondre le diacre. Jamais je n'ai cru cela!

— Et quant à moi, je ne veux, après tout, que donner un sens à ma vie; vous, mon père, vous n'êtes pas dépourvu d'esprit, seulement votre esprit est abattu par la pauvreté. Que 'personne ne me comprenne, soit ; mais vous, vous devez au moins me comprendre. Dès mon plus jeune â^e, j'ai vécu dansle villag-e; notre villag-e Oustimievka est pauvre. Et j'ai vu comment le paysan vivait et s'épuisait en labeurs stériles dans les ténèbres. Son ignorance vient de sa pauvreté, et sa pauvreté — de son ignorance. L'une tient donc à l'autre : c'est un cercle vicieux.

« Cette pauvreté m'inspirait déjà dans mon enfance de l'amour pour lui; seulement cet amour était étouffé en moi, il sommeillait, parce que je vivais sans discernement,, que j'allais où le vent me poussait et que je ne possédais pas un juge-

ment ferme et personnel. Mais j'ai étudié beaucoup et assidûment, j'ai appris la science contenue dans les bons livres, j'ai conversé avec des gens d'esprit, et mon intelligence s'est ouverte. Et j'ai compris que vivre sans but est indigne de l'esprit humain. J'ai donc adopté ce principe : (( Si ton esprit est éclairé, profites-en pour éclairer celui des autres, de ton prochain. Alors, ta vie laissera une trace après elle, w Et qui a donc besoin d'être éclairé, sinon l'homme ignorant du village ? Il faut faire la lumière là où il fait sombre, mon père. Et vous savez vous-même combien, là-bas, il fait sombre !

(( Et c'est pour cela, pour éclairer les ignorants et les pauvres, père bien-aimé, que j'ai dédaigné ma carrière et que j'ai pris la résolution de me faire curé de village. Maintenant, dites-moi, mon père, suis-je, oui ou non, un fou? »

Le diacre demeurait là, la tête penchée. Enfin, la voilà, cette explication de son fils, si longtemps attendue. Chaque mot de ce petit discours avait pénétré dans son âme. Il comprenait imparfaitement ce que son fils voulait dire, mais il sentait que ces paroles renfermaient quelque chose de juste, de grand et de bon. Et il était à la fois heureux que son fils raisonnât avec tant de droiture, malheureux de voir s'écrouler ses projets d'élévation pour sa race inconnue, et honteux d'avoir cru un ins-

tant à un dérang-ement dans les facultés intellectuelles de Cyrille.

Toutes ces sensations se confondaient dans Fon âme et il se taisait. Cyrille alors se leva et vint tout près de lui :

— Eh bien, mon père, répondez! M'approuvez-vous, oui ou non?

Le diacre, dans un élan brusque, entoura de ses bras la poitrine de son fils, et, pesant de sa tête contre lui, fit d'une voix tremblante :

— Tu es un homme droit... Tu agis selon l'Evangile, ouij selon l'Evangile !

Cyrille baisa la tête blanche du vieillard et sa figure rayonna d'un sourire d'allégresse et de victoire.

— Voici ce qui est bon, père, c'est que vous me compreniez! La vie paraît meilleure quand quelqu'un vous comprend. Je sais bien que ma mère et tous mes parents me blâmeront. Mais j'espérais toujours en vous.

— Oui, tu as raison. Mais ta Moura, comment agiras-tu envers elle? Si tu l'aimes, si, comme tu le dis, tu t'es habitué à elle, que vas-tu devenir, car ce sera bien douloureux pour toi?...

Cyrille se mit à marcher silencieusement dans la chambre, et le diacre, après un moment, sortit pour ne pas le troubler. Il se tint un instant sur le perron, réfléchissant, puis, tout à coup, sembla

se décider. Il rentra dans le vestibule, prit son bonnet et, furtivement, sortit de la cour. Une fois dehors, il précipita le pas et, presque en courant, se dirig-ea vers le presbytère delà cathédrale.

Là, il trouva un conseil de famille qui avait été précédé des plus graves circonstances.

Lorsque Moura eut quitté la salle à manger, elle rentra dans sa chambre et y attendit, tremblante, le résultat de la scène qui avait eu lieu. Mais lorsque la matouchka vint lui annoncer que Cyrille et son père étaient partis et que la rupture était définitive, elle éclata en sanglots, et déclara qu'elle n'épouserait jamais un autre que Cyrille.

— Inepties que tout cela! Tu ne penses pourtant pas aller vivre à la campagne! répondit la matouchka.

— Cela m'est égal. Je l'aime, et je vivrai là où il sera. Et vous avez eu tort, oui, tort. . . Je m'en irai tout simplement chez lui. Je ferai un scandale.

Maria Gavrilovna, généralement modeste et douce, manifestait parfois, dans les occasions dé oisives, le caractère de la matouchka qu'elle avait sans doute reçu en héritage. Le Père Gabriel, dans ces occasions, se retirait dans son cabinet, et s'enfermait dans cette retraite, laissant ainsi la faux

s'émousser contre la pierre. Si c'eût été un des cas journaliers de la vie. la même cli-jse se fût certainement prcidaitr-; mais c'était un cas tout particulier- Aussi, la mjat'juclika. non SL^ulcinent s'était humiliée devant sa iiUe. mais avait même reconnu la suprématie du Père Gabriel, et lui avait pjroposé de dire son a^issur ce sujet siim|:i ji tant. Ils essavèrent tC'i^s les deux d'agir sur Moura par de bonnes parc-les.

— Sais- tu seulement ce rp^ie sont la carapa2"ne et la vie qu'on v mené V ilisa't b^ P^re <jabriel. C'est un dé-ert : on n'v Y,ji[ ;.;i- :"riic qui vive, rien que des moujiks. L>n s'y ennuie a rmjurir. Des rnoujiks scuit des cens grossiers, mal rdevés, saies, et tu seras ob!i:jée de rester en leur cjmpa£"n*e. En hi\'er. ce scuit îles temp''!"'-. bi Ji-'j;' reccaivre tout; en été. ce sont des cba.cu: ^ in>upp'jrîaljles.

— Cela m'est é^i'al, je l'aime 1 rép^jn^lit abjura avec fermeté.

Le Père Gabriel, c unm ? s'il se iut C'"'-'- -"'oru de la vanité de sa tentL:t;\-e. se tut et se :...:. .; se creuser la tète pour trouver un ar;,'-ument plus efficace.

— L'essentiel est que tu i^ ' ..--'?^ un peu reprit à son - matoucbka : -upp'>L'i.- que tu l'aimes. C'e-l i '-jn ! M;u- lui. t'aimie-t-il? Pour moi il ne t'aime pas. Ju^e donc toi-même : krsqu un homme aime sa fiancée, il fait tout ce qui

pourrait lui être agréable. Est-ce vrai, ce que je dis là, Père Gabriel ?

— Très vrai, confirma le Père Gabriel, qui s'était rappelé qu'en son temps il tâchait aussi de faire tout ce qui pourrait être agréable à sa fiancée, la matouchka actuelle.

— Et lui, vois-tu comme il agit ! Il s'est fourré quelque chose dans la tête et, pour l'amour de cette bêtise, il est prêt à te faire mourir. Tu vois bien qu'il ne t'aime pas!

— Si, matouchka, il l'aime, devant Dieu, il l'aime I prononça, en accentuant fortement ces paroles, un quatrième personnage; et en tournant ses regards vers la porte, la famille reconnut que celui qui les avait prononcées n'était autre que le diacre, entré inaperçu pendant la querelle. Cette fois, il ne paraissait ni timide, ni abattu : tous ses mouvements exprimaient la résolution. Il appuya sa main droite contre son cœur, et dit d'un ton grave :

— Père Gabriel, matouchka! écoulez-moi, au nom de Dieu ! Mon fils m'a dit : a Pourquoi irais-je chez Son Eminence maintenant ? Je ne veux plus me marier à présent, parce que je ne connais et ne veux connaître au monde d'autre femme que Moura. Et maintenant, a-t-il dit, toutes mes idées sont brouillées. » Père Gabriel! matouchka ! voilà ce qu'il a dit...

Et le diacre fondit en larmes.

Moura, en entendant cet aveu si touchant de l'amour de Cyrille, éclata de nouveau en sanglots, tandis que le Père Gabriel et la matouchka baissaient la tête et se taisaient.

— Mais comment explique-t-il sa décision ? demanda, après un court silence, la matouchka sans le regarder.

— Il veut agir suivant les préceptes de l'Evangile.

Une surprise extrême se peignit sur les traits de la matouchka.

— Père Gabriel, fit-elle, est-il dit dans l'Evangile qu'on doive absolument vivre à la campagne ?

Le Père Gabriel ne répondit pas à cette question peu heureuse, mais il dit :

— Mon avis est le suivant : notre Maria est une jeune fdle adulte. Elle sait ce qui l'attend. Si son amour est si fort qu'elle soit résolue à tout, laissons-la agir à sa guise. C'est à elle de ramener par la suite son mari à la raison ! Voilà ! Je crois que, plus tard, il changera d'avis. Il sera toujours possible de lui confier un emploi à la ville. Du reste, décide toi-même, fit-il en s'adressant à la matouchka.

Le diacre s'approcha de lui et l'embrassa au front et à la main et, se tournant vers la matouchka, dit :

— Matouclika, perinettez-moi aussi...

— Seulement, retenez ceci : je ne veux pas être responsable de ce qui pourrait arriver, fit la matouclika en lui tendant sa main, qu'il embrassa avec effusion.

Moura se précipita vers sa mère et il s'en suivit une scènetouchanted'embrassements réciproques.

Le diacre courut tout d'une traite à l'auberge et, une demi-heure plus tard, ramenait son fils chez les Forlificantoff. Mais, avant d'acquérir définitivement le rang de fiancé, Cyrille eut à subir une conversation avec le Père Gabriel, puis avec la matouchka. Le fond de ces entretiens roulait sur des exhortations pour le faire revenir à la raison. Cvrille était d'humeur bienveillante et ne faisait point d'objections. Il avait même trouvé moyen de promettre que, si l'expérience ne réussissait pas, il reviendrait à des idées plus pratiques. Finalement, on lui permit de rester auprès de Moura.

— Moura, fit-il, je dois t'expliquer...

— Xe m'explique rien, Cyrille, je ne veux rien savoir... Je t'aime, voilà tout.

Et elle se serra contre lui avec tant de confiance qu'il n'essaya plus de lui rien expliquer. Le soir, ils allèrent ensemble à la promenade; Cyrille lui parlait des palais magnifiques de la capitale, de ses ponts, de ses musées et de ses théâtres.

— C'est beau , là-bas ! s'écriait timidement Moura, craig-nant que ces paroles ne lui parussent un reproche.

— C'est beau. Seulement on n'y vit pas, on ne fait qu'y passer. La vie s'y consume en affaires et en distractions stériles. De mon plein g-ré, je n'y voudrais certainement pas vivre même une année.

« Et moi, j'y passerais toute ma vie, » pensa Moura.

Le lendemain, Cyrille se leva de bonne heure. Son Éminence recevait dès huit heures. Ayant revêtu le costume noir de la Couronne, qu'il portait assez gauchement, et avalé une tasse de thé, il sortit de la maison de l'archiprétre, alors que tout le monde y dormait encore. Le diacre ne dormait pas, lui, et il l'accompagna jusqu'à la porte. Il voulut même le bénir pour la route, car la visite à Son Eminence se présentait à son esprit comme quelque chose d'extraordinaire, de troublant et de grave, se rattachant à des idées d'un ordre plus élevé. Mais il ne trouva pas le moment opportun pour lui donner sa bénédiction. Pourtant, il arrêta Cyrille à la porte, en lui disant :

— Son Eminence te traitera certainement avec estime, parce que tu es un savant et que tu t'es distingué à l'Académie. Sois cependant respectueux... Mais ce n'est pas tout : si tu le juges convenable, dis un mot en faveur de ton frère

3o LE POPE

Nazaire. Ne lui accordera-t-il pas la prêtrise ?

Cyrille trouva dans l'antichambre de Farchevêque toute une foule de «"ens, vêtus de cafetans et de soutanes râpées et appartenant pourlaplupart au clergé de village. Les uns avaient l'aspect onctueux, comme ces deux prêtres corpulents qui demandaientTautorisation d'échangerleurs places. D'autres attendaient, en tremblant, leurexildans un couvent, à cause de leur vie coupable et dissolue. On y voyait aussi des femmes, les yeux rougis de larmes, évidemment des veuves d'ecclésiastiques^ qui sollicitaient une pension ou l'autorisation de demeurerdans la loge de l'église dont leurs maris furent diacres pendant trente ou quarante ans.

Le licencié de l'Académie de Théologie, Cyrille Obnovlénsky, fut immédiatement introduit chez l'archevêque, tandis que la foule restait à attendre comme auparavant. L'archevêque l'accueillit amicalement. Les remerciements notifiés au séminaire à cause des succès de Cyrille Lavaient indirectement flatté.

— Je le sais, je le sais, on m'en a fait part. Le Père recteur de l'Académie m'a écrit. On comptait sur toi, et, tout d'un coup, voilà que tu refuses. Pour cause de maladie? Hum !... Quelle maladie t'est donc survenue? A te voir, on te dirait fort bien portant.

LE POPE 3l

L'archevêque était très vieux; mais il avait conservé sa vig-ueur, et aiinaità causer. Sa barbe, toute blanche, tremblait continuellement. Il était de g^rande taille et un peu obèse. Sa physionomie exprimait la simplicité et la bonhomie, et il avait en effet un caractère doux et bienve. liant; mais il aimait à laisser croire à sa sévérité, et tenait en bride tout le diocèse. Ce qui donnait lieu à l'observation que voici : tout le monde disait que Son Eminence était sévère, très sévère -même ; mais on cherchait en vain dans le diocèse plus d'une dizaine d'individus punis. Il criait tout à son aise, et renvoyait ensuite le délinquant en paix chez lui.

Cyrille s'assit sur une chaise indiquée par Son Eminence, et répondit :

— Je ms porte très bien, Votre Eminence. Si j'ai prétexté la maladie comme cause de mon refus, ce n'était que pour la forme.

— Je ne saisispas bien... Parleplus clairement, mon fils î

— Oui, Emiuence, c'est précisémentdans le but de vous faire part de mes intentions que je vous ai incommodé par ma visite. Je vous en prie : donnez-moi une place de prêtre de village.

— Gomment? Tu es reçu premier licencié, et tu veux t'en aller dans un village ?

La surprise de rarchevêque était bien naturelle.

C'était la première fois dans sa vie qu'on lui fai sait pareille demande. Généralement, les étudiants de l'Académie réclamaient la meilleure place, visaient toujours à une fonction à la cathédrale, et, s'ils consentaient à entrer dans une autre église de la ville, c'était uniquement en qualité d'archiprètre.

— Je ne saisis pas bien... Explique-toi, répéta l'archevêque, en fixant ses regards curieux sur Cyrille.

— Je veux servir les déshérités de ce monde, les simples, les petits ! fit gravement Cyrille.

— Tu as raison, tu as raison î... Mais je ne comprends pas encore comment tu as pris cette résolution ?

— La ville ne me tente pas, les revenus etl'argentm'importent peu, continua Cyrille. Mon cœur aspire à la campagne, où j'ai passé mon enfance.

— Dieu te bénisse! fit l'archevêque, transporté de joie. Je te citerai comme exemple aux autres.

Il se leva, s'approcha de Cyrille, et Tembrassa au front.

— Mais quelle paroisse te donner î II n'y a maintenant à ma disposition que les plus pauvres ; toutes les meilleures sont occupées. Et tu mérites la meilleure.

— Non, non, répondit Cyrille; je ne veux pas de cela. Donnez-moi une paroisse où je puisse uni-

quement vivre à Fabri du besoin avec ma famille.

— Dieu te bénisse, Dieu te bénisse î répétait l'archevêque, profondément émuparle désintéressement du jeune homme.

Vu désir lui vint de lui être ag-réable, de lui accorder une faveur quelconque.

— Tu as un frère, — le diacre Xazaire, — dislui qu'il vienne me voir, je le ferai prêtre, et je lui donnerai un bon emploi.

Cyrille salua, et l'archevêque ajouta :

— Va en paix! Choisis-toi une compagne, et prépare-toi au sacerdoce. Je te trouverai un emploi.

Il bénit le jeune homme, l'embrassa, et ajouta :

— Pourtant, c'est dommage que notre ville te perde. Tu serais un bon et grand prédicateur... Je me rappelle que, pendant ton temps de séminaire, tu t'entendais déjà fort bien aux homélies ; oui, je me le rappelle !... Ainsi, tu diras à ton frère qu'il vienne.

Cyrille sortit de chez l'archevêque tout heureux. Ce qui lui causait le plus de joie, c'était que le vieiHard l'avait apparemment compris. 11 lui était aussi fort agréable d'apporter à son père, à son frère et à toute sa famille, la bonne nouvelle de la faveur de l'archevêque. Le public qui remplissait l'antichambre s'écarta respectueusement devant lui ; tous le regardaient avec envie. Tous

34 LE POPK

savaient déjà qu'il était premier licencié, et pensaient :

(( L'heureux homme, il va obtenir le meilleur emploi du diocèse. Il y a pourtant des g"ens qui ont de la chance ! Et comme il est jeune, presque un o^amin ! »

Dans la cour de l'archevêché, Cyrille rencontra le Père recteur, avec son neveu : Eugène Andréïévitch MéjofF, — ainsi s'appelait le neveu du recteur, — était vêtu très élégamment. Sa redingote noire n'était évidemment plus celle de la Couronne; elle avait été faite sur mesure, d'un drap fin et lui allait à souhait. Son chapeau aussi était tout neuf, garni d'un ruban bleu foncé et d'un cordon attaché au bouton de son pardessus ; il portait des gants noirs et des bottines vernies. Il se tenait droit et présentait Taspect d'une élégance cossue. Il s'était fait raser, pour la circonstance, ses favoris d'un blond fade et lisser ses petites moustaches à la brillantine. Le Père recteur portait une soutane de soie noire avec ses insignes sur la poitrine, la calotte et une canne. Devant la porte stationnaitla voiture du séminaire. Il était évident que le Père recteur avait amené son neveu pour le présenter à l'archevêque.

— Tu t'es présenté ? demanda Méjoiî tout en marchant, car il se hâtait de suivre son oncle.

— Oui, répondit brièvement Cyrille.

— Moi aussi, je viens avec mon oncle solliciter un emploi. Tu sais, en a transféré ailleurs notre inspecteur. .. Alors, je fais des démarches en conséquence.

— Déjà? fit Cyrille avec surprise.

Cette surprise était d'autant plus lég^itime que Méjoff avait assez mal achevé ses études et ne pouvait même pas compter être reçu licencié.

— Et pourquoi pas ? Mon oncle aussi se démène... Yois-tu, on ne me confirmera sans doute pas dans la charge d'inspecteur, on me nommera seulement inspecteur par intérim. Mais cela m'est ég"al, parce que les appointements sont pareils.

— Certainement, fit Cyrille distrait.

— Et le logement, et même le chauffage. Ce n'est pas mal, pourtant ?

— Pas mal.

En ce momentle Père recteur s'approcha d'eux.

— Eh bien! que pensez vous faire, Obnovlénsky ? demanda-t-il avec un intérêt affecté, mêlé d'une sorte de désapprobation.

Cyrille n'avait nulle envie de lui ouvrir son cœur. Il n'avait jamais aimé le recteur, à cause de son caractère sournois et hypocrite.

— Je n'en sais rien encore ! Je vais voir mes parents, je les consulterai.

— Oui, oui, c'est ce qu'il faut... Allons, Euçène, nous sommes en relard I

Cyrille prit congé d'eux et les quitta.

« Comme unhomme réussitpourtantfacilement avec de la bonne volonté et des protections, » pensa-t-il, se rappelant le peu de capacité du jeune MéjofF.

La taiataïka du diacre let-nace Obnovlëiiskv n'avait pas de ressorts : à chaque motte de terre, elle cahotait terriblement, et le bruit qu'elle faisait s'entendait fort loin à la ronde. Chacune de ses parties intég-rantes possédait la propriété d'émettre un son particulier et caractéristique. La cheville ouvrière qui unissait les roues de devant à la caisse tintait sourdement, en faisant entendre de petits coups par intervalles ; les larges ailes et le marche-pied rendaient un son tremblotant dans lequel on distinguait nettement une note triste et uniforme. Cette note donnait le ton à toute la musique. Les brancards, aux tournants des chemins ou même à un simple mouvement des chevaux, criaient en sourdine. Toute cette symphonie était bien connue dans le district, et chacun, enl'entendant, pouvait, les yeux fermés, dire que c'était le diacre d'Oustimievka qui passait.

Ils voyagèrent ainsi pendant cinq heures environ, enveloppés d'un nuage épais de poussière,

qui, une fois soulevée, restait longtemps suspendue en l'air, immobile. Les voyag-eurs étaient complètement gris de cette poussière. Le diacre sommeillait, balancé de côté et d'autre, culbutant, et se signant rapidement à chaque cahot de la voiture. Cvrille reçrardait tout autour de lui, en évoquant ses souvenirs d'enfance. De chaque côté de la route jaunissaient, légèrement brûlés par le soleil, des champs de seigle mûr. Dans le lointain apparaissaient en stries noires les cultures maraîchères, à peine levées. Par ici, par là se dessinaient des hameaux d'une dizaine de chaumières, avec de larges potagers, et la perche élevée du puits. Là, des bergers chassaient vers Tauge noire près du puits un troupeau de brebis, apparaissant comme une torche grise mobile sur le fond jaune de la steppe. A l'entour régnait un silence profond : tous les êtres vivants cherchaient Tombre pour se soustraire aux rayons brûlants du soleil.

Cyrille, avec une sorte d'étonnement douloureux, songeait que cela était ainsi deux ans auparavant, comme si c'était d'hier qu'il eût quitté ce district où il était né, et que cela était encore ainsi dix et même vingt ans auparavant. Tout avait le même aspect de grisaille, pâle et triste : aucun changement, aucun mouvement, — ni en avant, ni en arrière.

— Allons, mon vieux, encore un effort, voilà Oustimievka ! dit Cyrille, en indiquant du regard la route qui tournait à gauche.

Oustimievka apparut tout d'un coup, avec Tég-lise blanche, le jardin du pomiéstchik ^ négligé et à moitié brûlé par suite du manque de pluie et d'arrosage; le cabaret couvert en tuiles, qui se trouvait à l'entrée du village; les trois petits moulins à toits pointus et le cimetière sans verdure, froid et triste. A l'écart s'élevait la maison du pomiéstchik, au toit de bardeaux, à moitié pourri, au crépi dégradé, avec ses dépendances en ruines, ayant des trous noirs en guise de fenêtres... Cette maison abandonnée ne rappelait plus en rien l'habitation spacieuse et confortable qu'on avait autrefois élevée à cette même place. Oustimievka faisait l'impression de quelque chose de pauvre, de triste et de profondément ennuyeux. Un homme fraîchement arrivé éprouvait à sa vue le désir de passer outre. Ses maisons, disséminées, mêlées à des cabanes en terre, ses aires désertes et ses puits saumâtres ne promettaient au voyageur fatigué et épuisé par la chaleur ni fraîcheur, ni bon accueil, ni repos.

— Quelle misère et quelle monotonie que notre Oustimievka ! fit le diacre avec un soupir.

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