‹ Le pope; traduit du russeChapitre 2 sur 4 · I. Propriétaire terrien · texte numérisé non relu

I. Propriétaire terrien

Mais dans les yeux de Cyrille brillait la joie.

— Misère natale, père. Je ne la changerais pas pour n'importe quel bien ! dit-il.

Et, en effet, il éprouvait une sensation de joie intense. Tl se comparait mentalement à un prisonnier revenant dans son pays et il considérait comme choses étran§"ères à son âme et la capitale avec son bruit continuel, auquel il n'avait jamais pu s'habituer, et la science officielle, qui n'avait pas eu le don de se l'attacher, et tout ce qu'il laissait derrière lui, à part Moura qu'il rapportait à son passé et par conséquent à Oustimievka.

— Oui, certes, fit le diacre en secouant son sommeil et frappant ses haridelles du bout de ses guides.

Celles-ci, à l'approche de la maison, prirent d'elles-mêmes une allure plus rapide et se mirent à trotter de toute la force de leurs jarrets. Enfin, ils dépassèrent le cabaret et arrivèrent devant l'ég-fise. Le diacre ôta son chapeau et se signa.

— Nous voilà arrivés! dit-il, et Dieu soit loué I Voici l'église, et là est notre maisonnette. C'est toujours la vieille maison d'autrefois. Le Père Agathon, l'archiprêtre, propose depuis vingt ans d'en construire une autre, dépendante de l'église, mais il en remet toujours l'exécution... Nous sommes bien à l'étroit.

Les paysans qui passaient dans la rue, en aper-

LE PO!»t: 4r

cevant ou pliilôt en entendant la taralaïka du diacre, levaient d'un mouvement coutumier leurs chapeaux; mais voyant qu'à côté du diacre était assis un nouveau personnage, ils l'examinaient attentivement et, en reconnaissant Cyrille, lui souriaient amicalement. Une femme n'y tint pas, et, indiquant dudoig-tle nouveau-venu, elle s'écria dans le trop-plein de son cœur :

— Mais c'est Kirioucha qui revient! C'est lui!

Cyrille ôta son chapeau et la salua profondément. Il lui était agréable de s'entendre encore saluer ici parle nom dont on l'appelait quinze ans auparavant. Enfin, ils s'arrêtèrent devant la maison du diacre. C'était une chaumière ordinaire de paysan, bâtie en terre glaise; mais les fenêtres avaient des dimensions plus grandes et elle semblait tenue plus proprement. La chaumière tournait un de ses côtés vers la rue et faisait face à la cour. La porte cochère était toute grande ouverte: ils entrèrent. Les petits volets verts étaient fer- [mes. Trois chiens tournaient autour de la taraitaïka, frétillant affectueusement de la queue. [Mais lorsque Cyrille sauta de la voiture, ils témoi- Ignèrent tout d'un coup la surprise et se mirent [à grogner avec méfiance.

— Cela commence mal, dit en plaisantant lyrille : les chiens ne m'approuvent pas.

Le diacre ne répondit rien et se borna à crier

après les chiens. 11 savait que la plaisanterie de Cyrille renfermait un sens caché et il était convaincu que bientôt allait avoir lieu une scène poig"nante.

La porte de la chaumière s'ouvrit brusquement et donna passage à tous les parents de Cyrille à la fois. Il embrassa une femme de haute taille, mince et svelte, à la figure ridée et pâle, comme la sienne. Cette figure était sévère et peu accueillante. C'était sa mère. Sa sœur Motia, fillette d'une quinzaine d'années, le regardait avec des yeux curieux et joyeux, mais semblait comme intimidée et confuse. Le séminariste Méthode s'efforçait de paraître posé et réservé. Il avait dix-sept ans. Cyrille crut même voir chez lui une sorte d'animosité à son égard. La vieille tante Anna levgrafievna pleurait, on ne savait pourquoi. Les parents Tembrassaient cérémonieusement. Personne ne se hâtait de lui exprimer ses sentiments affectueux. Méthode intervint, sans raison apparente, dans le dételage des chevaux et fit observer à son père que la sellette blessait le dos d'une des bêtes et qu'il fallait la garnir de feutre.

— Mon Dieuî que tu es couvert de poussière! s'écria d'une voix sonore Motia; et, lui enlevant son pardessus, elle courut au milieu de la cour et se mit à le secouer.

— Entrons donc dans la maison! fit la femme

du diacre : nous n'avons pas besoin de rester, comme cela, au soleil! As-tu bientôt fini, père?

— Non, non, ne m'attendez pas, allez! je vais revenir !

Le diacre nourrissait dans son cœur le secret espoir que les interrogations commenceraient en son absence et qu'il n'assisterait pas au premier désappointement. Cyrille suivit sa mère dans l'appartement ; derrière lui, en traînant ses souliers éculés, venait la tante. Molia arriva ensuite en courant et disparut immédiatement dans la chambre voisine. Dans le coin de la pièce, sur une petite table triano'ulaire placée devant une grande icône delà Mère de Dieu, dans une châsse dorée, brûlait une lampe. Un long- canapé, recouvert d'une housse de toile g"rise, était le principal ornement de cette pièce où d'ordinaire on recevait les visites. Devant lui, se trouvait un g-uéiidon couvert d'une nappe blanche tricotée. Sur le guéridon, un vase avec un bouquet de fleurs champêtres. Le long- des murs étaient placés des chaises en toile cirée, à hauts dossiers, un buffet vitré et une glace, fortement penchée en avant. La femme du diacre s'arrêta cérémonieusement au milieu de la pièce et se mit à se signer pieusement devant les saintes images. Puis elle baisa la croix posée sur la table devant l'icône et la donna à baiser à Cyrille et à la tante.

— Assieds-loi donc, Cyrille, et conte-nous ce que tu vas faire maintenant, dit-elle ; et elle s'assit elle-même sur une chaise. Cyrille prit place sur le canapé. Il ressentait un grand trouble. Onlui avait, dès le début, posé une question à laquelle il n'aurait voulu répondre qu'en dernier lieu. Il se taisait.

— Tu es beau comme une image! fit enfin la tante, et cette effusion la calma sans doute, car elle cessa de pleurer. Molia se tenait sur le seuil et regardait son frère avec un sourire coquet. Méthode entra à son tour, alluma une cigarette et s'assit lourdement sur une chaise.

— Donc, tu as terminé tes études à l'Académie, n'est-ce pas? reprit la femme du diacre.

— Oui, répondit Cyrille.

— Eh bien! et maintenant, qu'est-ce que tu vas devenir?... professeur?

— Non, je ne serai pas professeur, maman.

— Quoi, alors : archiprêtre?

— Non, je ne serai pas non plus archiprêtre.

— Est-ce que tu voudrais te faire moine, par hasard? En effet, c'est fort bon d'être archevêque... Mais il faut attendre longtemps pour cela.

— Je ne te conseille pas de te faire moine, de renoncer au monde! fit la tante d'une voix plaintive.

— Je ne me ferai pas moine; aussi ne serai-je point archevêque.

LE POPE l\Ô

— Qu'est-ce que tu seras donc?

— Je veux vivre à la campagne, je veux être simple prêtre de villag-e.

— N'importe quel séminariste peut devenir curé de villag^e. Pourquoi es-tu donc entré à rAcadémie?

— Pour étudier, maman.

— Et Tétude, à quoi sert-elle? Voilà le fds du Père Porphyre qui est prêtre à Krivaïa-Balka, après avoir terminé l'année dernière ses études à l'Académie... On lui a donné immédiatement le premier emploi du chef-lieu.

— Cela arrive... Mais à dire vrai, je ne sais pas encore moi-même, au juste, ce que je ferai. Maintenant, voyons, comment allez-vous?

Cyrille avait dit ces dernières paroles pour mitiger un peu de ce qu'il y avait de pénible dans sa précédente déclaration. Mais l'impression faite par celle-ci ne pouvait plus s'effacer. A ses questions, on répondait mollement. Le séminariste le regardait avec défiance : selon toute apparence, il avait envie de lui poser une question insidieuse, mais il ne l'osait sans doute pas. Motia, profondément désappointée, se retira dans la chambre voisine, et s'assit à la fenêtre. Elle, comme la mère, comme le séminariste, la tante, et, plus que tous les autres, comme le diacre lui-même, s'était depuis longtemps habituée à l'idée de voir Cyrille

professeur de séminaire et, plus tard, peut-être même recteur. Et personne ne comprenait rien à ce chang^ement bizarre, et tous Texpliquaient par des circonstances extérieures. La tante recommença à pleurer. On servit à manger à Cyrille. Il prit un petit verre d'eau-de-vie, et dit ;

— Il est bon, votre poisson, il sent bon.

— Il vient de la ville. Nous ne savons où en pêcher! répondit la femme du diacre.

Et tous se turent.

Cyrille mangeait ég^alement en silence. La sensation de joie avec laquelle il était rentré à Oustimievka cédait visiblement au dépit. Il ne s'attendait pas à une réception aussi froide. Il comprenait qu'elle venait uniquement de l'exposition sincère qu'il avait faite de ses projets. Si, comme tant d'autres, il avait annoncé à ses parents qu'il serait professeur ou archiprêtre, tout le monde se fût déclaré satisfait et toutes les physionomies eussent exprimé le contentement. Il comprenait aussi que sa mère avait g"ardé, au fond de son âme, la rancune de l'outrage ainsi fait par lui à toute la famille. « Elle s'est contenue par convenance, se disait-il, à cause de la première entrevue, mais demain elle éclatera nécessairement en reproches et lâchera un torrent de larmes. » En effet, cette femme, qui avait beaucoup travaillé et encore plus souffert dans sa vie, possédait un

caractère irritable et bilieux. Lui expliquer de quoi il s'agissait^ tenter de lui rendre intelligible son idée, Cyrille n'y songeait même pas. Dépourvue de toute instruction, sachant à peine lire, elle était incapable de comprendre des choses aussi élevées que Tétait l'idée de servir son prochain selon l'esprit de l'Évangile.

La tante, ne cessant de se moucher à force de pleurer, sortit enfin pour voir si le diacre arrivait. La femme du diacre alla rejoindre Motia. Cyrille mangeait méthodiquement son poisson, coupait lentement de petites tranches de concombre qu'il mâchait avec le sérieux le plus profond. Tous se sentaient mal à l'aise. Méthode avait roulé une autre cigarette et, l'ayant allumée à la première, lançait en l'air d'énormes bouffées de fumée. La question insidieuse brillait nettement dans son regard. Il se leva, et, s'approchant de la table, s'assit auprès de la fenêtre.

— Dis-moi, je t'en prie, Cyrille, dit-il d'un ton c jnfidentiel, en regardant avec appréhension la porte derrière laquelle avait disparu la mère : ce n'est pas vrai, n'est-ce pas ?

— Quoi donc ? demanda Cyrille.

— Mais ce que tu as dit... Tu n'a pas achevé tes études à l'Académie, tu as rencontré quelque obstacle ?

Cyrille sourit.

— Tu le crois, parce que je ne veux pas devenir archevêque? Non, mon frère, je les ai achevées... Et si tu ne me crois pas, tiens, voilà !

Il sortit de sa poche latérale une épaisse feuille de papier pliée en quatre, qu'il tendit à son frère. L'autre la déplia, la reg^arda et la jeta violemment sur la table :

— Ah! par exemple, je ne comprends pas, pas du tout ! C'est absolument extraordinaire. Il est parfaitement reçu licencié... Reg-ardez donc, maman, Motia. . . Il est reçu licencié, et premier licencié, par-dessus le marché. Nous avons eu un inspecteur qui, lui, n'a jamais été autre chose qu' « étudiant effectif ». Non, je vous assure, par ma foi, que je n'y comprends rien !

— Je te l'expliquerai plus tard, dit Cyrille, en passant à un autre plat, du riz au lait qu'il aimait beaucoup.

La femme du diacre et Motia vinrent examiner le diplôme.

— Il faut l'encadrer, dit Motia.

Elle se rappelait, en effet, que chez le premier prêtre, le Père Agalhon, tous les diplômes, celui de la prêtrise, comme ceux de l'épigonat et de la calotte, étaient encadrés et accrochés au mur.

— Oui, puisque c'est tout ce qui nous reste ! fit avec un soupir la femme du diacre.

Méthode se promenait dans la chambre et répé-

tait toujours qu'il n'y comprenait rien. Sa tante, les paupières rougies, vint à son tour et examina le diplôme avec attendrissement.

— As-tu bien mangé ? Es-tu rassasié '? demanda le diacre qui entrait.

Comme un homme habitué à proportionner et à mesurer chacune de ses paroles ou de ses démarches, il jeta un regard investigateur sur les physionomies de tous les assistants et comprit que c'en était fait.

— 11 est bon, votre poisson, dit Cyrille, jetant un reg'ard joyeux sur son père, la seule personne qui comprît et approuvât ses résolutions.

— Il vient de ville, puisque dans nos puits il n'y en a pas !

Ici, le diacre s'avisa que c'était le moment d égayer tout le monde par une nouvelle agréable.

— A propos, tu ne sais pas, Iricha? fit-il en s'adressant particulièrement à sa femme : Cyrille a été voir Son Éminence ; Son Eminence Ta embrassé et lui a dit : « Tu as un frère, le diacre Xazaire; il a, a-t-il dit, demandé à être ordonné prêtre ; donc... »

Et voyant que toute la maisonnée l'ccoutait avec une curiosité soutenue, le diacre s'arrêta un instant pour les taquiner.

— Peut-être, vaut-il mieux ne pas vous raconter cela, hein ?

5o LE POPE

— Va donc 1 qa'est-ce qu'a dit Son Eminence ?

— Ah! cela vous intéresse? Eh bien, je ne vous le dirai pas.

— En voilà encore une idée ! Pourquoi avoir commencé, alors ?

D'ailleurs, tout le monde savait que le diacre finirait par tout conter et qu'il en avait même plus grande envie encore que tous les autres.

(( ... Donc, a-t-il ajouté, dis-lui qu'il vienne et je le ferai prêtre. »

— lia dit cela ?

La physionomie austère et froide de la femme du diacre s'épanouit. La prêtrise de Xazaire était son rêve le plus intime. Même la carrière académique de Cyrille s'effaçait devant cette heureuse perspective. Qu'était-ce que Cyrille? Un oiseau de haut vol qui pouvait s'en aller à deux mille verstes de là et disparaître, tandis que Nazaire était un homme attaché par mille liens au sol ; il aurait un tas d'enfants, il vivrait toute sa vie à côté d'elle. Oui, c'était douloureux, que son fils cadet, licencié, se fît curé de villag-e; mais, en revanche, quel bonheur que son fils aîné, diacre, devînt prêtre, fût-ce même curé de villag-e !

Méthode se frottait joyeusement les mains. Motia sautait de plaisir dans la chambre voisine, parce que la présence de Cyrille la gênait trop pour qu'elle pût sauter devant lui ; la tante, de

nouveau, sanglotait, mais de joie, cette fois.

— Est-ce bien vrai, au moins, ce que tu dis là? interrog-eait encore la femme du diacre.

— Est-ce que je me mettrais à mentir sur un pareil sujet? D'ailleurs, si tu ne me crois pas, demande-le à Cyrille !

— C'est vrai, confirma celui-ci. Son Éminence m'a dit cela !

— Seigneur Dieu, que c'est beau !

Tous étaient émus; ils s'abordaient l'un Tautre, en échangeant des exclamations enthousiastes ; on parlait de la joie qu'éprouveraient Xazaire et sa femme Sonia ; de leur installation dans le nouveau domicile ; du projet de faire entrer leur fille aînée dans l'école du diocèse, projet qui. jusqu'à présent, ne pouvait se réaliser, faute d'arg-ent.

— Eh bien ! sais-tu maintenant, ma A'ieille; je vais me retirer des affaires, s'écria le diacre avec attendrissement. Il en est temps, reg'arde comme je suis voûté !

— Comment, te retirer ?

— Tout simplement; je demanderai ma mise en disponibilité et nous irons vivre chez notre fils. De quoi ai-je besoin? Méthode terminera bientôt ses études au séminaire et Matriona sera admise dans un établissement aux frais de l'État.

La physionomie de la femme du diacre devint

tout à coup dure et sévère. Elle eut comme un soubresaut.

— Cela ne se fera jamais! fit-elle d'une voix tranchante.

— Pourquoi? Nazaire est très bon !

— Toutle monde estbon, aussi longtemps qu'il s'agit de mettre quelque chose dans sa poche ; mais lorsqu'on veut en prendre, tous deviennent des loups... J'en sais quelque chose! Non, j'aimerais mieux me faire servante que d'être à la charge de qui que ce soit.

Cyrille examinait la pâle physionomie de sa mère et pensait combien sa vie avait dû être douloureuse pour que son caractère se fût aigri à ce point. Juque-là, il ne s'en était pas aperçu.

— Là, là, la voilà en train! fit le diacre avec bonhomie, en esquissant un geste de découragement à l'adresse de sa femme, et c'est toujours comme cela. Elle est irritée contre tout le monde, se défie de tout, même de ses propres enfants.

— Je m'en défie, en effet, déclara-t-elle avec énergie.

— C'est cela! tu te défies! Et moi, j'ai confiance en tout le monde, en chaque créature du bon Dieu. C'est plus chrétien.

— Et chacun te fait des passe-droits à cause de cela.

— Eh bien ! qu'on m'en fasse ! Mais pendant

ce temps, moi, je reste en place. Tout comme un chêne séculaire, faites-en le tour un million de fois, il demeure toujours inébranlable. Voilà ce que c'est.

Cette petite altercation fut bientôt oubliée. Le diacre n'insistait pas sur son désir de demander sa mise en disponibilité. Pendant toute sa vie, il avait cédé à Anna levgrafievna; comment, maintenant encore, ne lui céderait-il pas? On se remit bientôt à parler de la faveur de l'archevêque, et tous se déridèrent. Le soir, on conçut le projet d'en informer Nazaire.

Xazaire était diacre au village de Tchakmary, à une trentaine de verstes d'Oustimievka. Le lendemain, de bonne heure, on attela les haridelles à la îarataïka : Cyrille et Méthode y montèrent et prirent la larg-e route qui mène par la steppe à Tchakmary. Le soleil venait à peine de se lever, une fraîcheur matinale flottait dans les champs. Cyrille ressentait une singulière vig-ueur d'esprit. Il dit à son frère que la campag-ne produisait sur lui une influence salutaire et qu'il ne l'échangerait pas contre n'importe quelle capitale.

— Qu'y a-t-il donc de si attachant dans la campagne? On n'y trouve ni g^ens intellig-ents, ni distractions. Rien que de l'ennui. D'ailleurs, je ne te comprends pas, frère.

— Si on m'avait dit cela quand j'avais ton âge, je ne l'aurais pas compris non plus, répondit

Cyrille. Alors, comme loi maintenant, je me sen« tais attiré vers la grande ville; il me semblait que là seulement était la vie, tandis qu'ici on ne faisait que sommeiller et végéter. Maintenant, je pense autrement. La vie n'existe qu'ici; ici, les hommes ne vivent que selon leur vraie nature, et là-bas, ils ne font que se plier à une série interminable de conventions arbitraires. Tout est conventionnel là-bas : et les convenances, et le respect, et la dignité, et l'esprit, et le sentiment. Tout y est soumis à un Code^ et l'homme est l'esclave de ce Code. Là-bas, on ne peut vivre que pour soi; ici, on peut faire la part du prochain. Prenons, par exemple, ce fait : la vie coûte cher à la ville; pour y vivre convenablement, il faut employer toutes ses forces à s'en procurer le moyen. Il ne reste plus à l'homme ni le temps, ni la force nécessaires pour être vraiment un homme, un être pensant, et ici, la vie ne coûte presque rien. On a du temps devant soi et on peut travailler tant qu'on veut. Ici, et rien qu'ici, on est maître de son temps, de ses forces et de ses aptitudes. Ici seulement, on peut se consacrer au service de son prochain...

— Dis-moij je t'en prie, est-ce cela qu'on enseigne à l'Académie? demanda Méthode, chez qui les paroles de son frère provoquaient une vive surprise.

— On enseigne quoi ?

— Mais tout ce que tu viens de dire...

— Non, répondit Cyrille avec un sourire : on n'enseig-ne pas cela à l'Académie.

Ils arrivèrent à Tchakmary vers midi. Nazaire les accueillit avec cordialité et embrassa affectueusement Cyrille. Il fit observer avec regret que Cyrille avait beaucoup maigri.

— En revanche, toi, mon frère, tu ne fais que grossir. Il serait temps de te ranger ! dit Cyrille.

Nazaire fit un geste de découragement. C'était là ce qui faisait son malheur. Il était incroyablement gros, de sorte que, par moments, il se pesait trop à lui-même. Rien ne pouvait y remédier. Pourtant il ne négligeait aucune précaution : il faisait de Texercice ; il avait cessé de se coucher après le repas; il prenait des bains ; il appliquait docilement tous les remèdes qu'on lui conseillait; quelqu'un lui ayant dit que le thé fort. possédait la propriété de faire maigrir, il se mit à prendre du thé fort, jour et nuit; un autre lui conseilla de boire du vinaigre, il laissa le thé et adopta le vinaigre. La seule choseà laquelle il n'avait jamais pu s'accommoder était la modération dans la nourriture. Il avait un ventre énorme et pouvait, en conséquence, loger une masse effrayante d'aliments. Il mangeait littéralement comme cinq, et, avec cela, prenait plus d'un verre d'eau-de-vie. Nazaire avait déjà dépassé la quarantaine : il avait

sept enfants, et sa femme, Loukéria Grigorievna, qui, dans le cercle de la famille, portait le nom de « Lounia », promettait de lui en donner encore autant. Cette femme, petite, mince, d'une mobilité extrême et d'humeur toujours gaie, formait un contraste complet avec Xazaire, dont les jambes enflaient à tout moment et qui se sentait toujours invinciblement attiré vers le canapé. La femme, cependant, était bien réellement le chef de la famille: Nazaire ne faisait que s'acquitter religieusement de ses devoirs de diacre et encore parce (ju'il lui était absolument impossible d'en charger Lounia. Dans tout le reste, vu sa pesanteur, il n'intervenait pas et Lounia venait toute seule à bout et du ménage, et de la classe et préparait même, par-dessus le marché, les pains sacrés. Elle arrivait à faire tout cela sans jamais se plaindre de la fatigue ou d'une surcharge de travail. Elle vivait d'activité. Nazaire adorait sa femme ; il en était tout simplementa moureux, la considérant comme une beauté, quoique sa figure brune se ftjt ridée, et que des fils d'argent eussent paru prématurément dans sa chevelure noire.

Méthode courut à l'étable, oùLounia était affairée auprès d'un veau nouveau-né, et lui communiqua l'heureuse nouvelle. Elle laissa là le veau et, toute émue, courut vers son mari. Là, elle fit

semblant de simuler la douleur et joua une petite scène en manière de plaisanterie.

— Sais-tu, Xazaire ? Cyrille a été voir l'archevêque, et celui-ci lui a dit que probablement son frère Nazaire serait obligé de demander sa mise en disponibilité.

— Dieu ait pitié de nous ! s'écria Nazaire, effrayé, en se signant. Pourquoi donc?

— Parce que, a-t-il dit, il est trop gros : il ne peut plus officier.

Mais à la vue du désespoir profond dans lequel cette plaisanterieplongeait letropcrédule Nazaire, Lounia se mit à rire et lui conta toute la vérité. Cyrille la confirma. Nazaire, cela va sans dire, fut transporté de joie et aurait sauté de plaisir, si son poids le lui avait permis. Il se mit tout de suite à rêver des améliorations qu'il allait pouvoir introduire dans sa vie : d'un appartement plus vaste, du placement de sa fille dans un établissement d'instruction et de l'éducation des enfants qui grandissaient; enfin, de ce qui constituait son désir principal et le plus ardent, c'està-dire de prendre un congé, et de s'en aller à Kiew ou à Kharkow, afin de s'y soumettre, chez un des meilleurs médecins, à un traitement contre l'obésité. Tout cela allait enfin se réaliser bientôt, grâce à la seule parole de l'archevêque.

Les frères dînèrent ensemble, et, après le repas,

les jeunes g-ens se remirent en route pour Oustimievka. En les voyant arriver, Molia courut à leur rencontre, et, prenant place dans la tarataïka, leur raconta qu'à la maison une scène fâcheuse avait eu lieu. Arina levstafievna n'avait pas dormi de la nuit. Deux sentiments luttaient, en effet, en elle : la joie de l'élévation imminente de Nazaire et la douleur de l'inconcevable décision et de l'humiliation volontaire de Cyrille. Elle s'était levée avec un g-rand mal de tête et fort énervée. Le diacre le comprit tout de suite, et se mit, dès le matin, à parler de la visite qu'il devait faire à l'archiprêtre. Mais elle ne le lâcha pas. Ce furent d'abord des soupirs et des reproches d'un caractère général.

— Chez les autres, tout va comme il faut; les enfants grandissent et servent à quelque chose. Un tel a un fils qui a eu grand'peine à terminer ses études au séminaire; et pourtant, tu vois, il a fait quelques visites à droite et à g-auche, et voilà qu'il a obtenu une place à la ville.

Et les exemples de tomber dru : le fds du sousdiacre de l'archevêque a terminé ses études en troisième série, et il a obtenu une place en ville, dans l'église du cimetière. Les deux fils du prêtre de Tchakmary n'ont pas été au delà de leur quatrième ; mais cela ne les a pas empêchés de monter à la prêtrise. Et chez nous autres, lesObnov-

lénsky, tout se fait autrement qu'ailleurs; le fils a étonné tout le monde par les progrès qu'il faisait dans les études qu'il a terminées comme premier licencié, et il reste à moisir dans un village. Tout le monde nous montrera au doigt. « Vous voyez Lien, dira-t-on, que vous n'êtes bons à rien ; l'Académie, elle-même, n'a pu vous tirer de votre ornière, puisqu'en sorlir premier ne vous a servi de rien. » El le père, au lieu d'admonester son fils, de le remettre dans la bonne voie, le loue encore, et s'attendrit. 11 est évidentque Dieu la punit ainsi, à cause de ses péchés.

Puis vinrent les larmes qui se changèrent vite en sanglots. La tante, cela va sans dire, pleurait aussi, mais en cachette, retirée dans un petit cabinet noir. Arina levstafievna se monta si bien la tête qu'elle fut obligéede se mettre au lit. Lorsque Cyrille entra dans sa chambre, s'approcha d'elle, et lui embrassa la main, elle l'accueillit avec ce reproche :

— C'est la faute de mes chers enfants, si je suis ainsi alitée.

Et elle éclata de nouveau en sanglots. Cyrille s'assit à son chevet, prit sa main, et se mit à lui parler d'une voix douce et caressante :

— Vous êtes malade, maman, vous ne pouvez pas m'entendre avec calme; autrement, je vous aurais tout expliqué.

6o LE POPE

— Expliqué quoi ? Que peux-tu vouloir m'expliquer ? s'écria tragiquement Arina levstafîevna.

— Ma résolution, maman. Vous vous indignez contre moi, parce que j'ai refusé tous les emplois lucratifs et que je me fais curé de village. Mais songez donc, maman : nous autres, nous avons été pauvres toute notre vie ; vous, vous avez toute votre vie travaillé sans relâche; le travail vous a desséchée, épuisée. La pauvreté et le travail, c'est notre patrimoine, à nous : ils sont des nôtres. Tout ce qui est pauvre et travailleur est de notre famille. Eh bien! je veux être utile à nos parents. Je ne veux pas me mettre au service des riches, mais au service des pauvres. Je veux vivre comme vous avez vécu. Votre vie laborieuse m'inspire pour vous le plus profondrespect. Je veux mériter le respect des autres de la même manière. C'est vous qui m'avez appris cela. Vous, avec votre exemple, vous avez laissé tomber dans mon âme des graines qui ont germé et grandi.

Il serait difficile de dire ce qui, dans ces paroles, était capable d'agir sur la femme du diacre. Son âme aigrie ne semblait guère accessible à ces arguments. Mais la voix caressante de son fds, son regard affectueux, peut-être la tiédeur de sa main, dans laquelle il serrait tendrement celle de sa mère, produisirent sur elle un effet calmant. Les traits, qui respiraient la colère et le désespoir, se

LE POPE 6l

détendirent ; elle attira Cyrille doucement, et l'embrassa au front.

— Ah ! Cyrille, fit-elle, d'une voix plus douce, nous avons autant d'espoir en toi, tant d'espoir 1 Nous croyions que notre famille s'élèverait, grâce à toi, et voilà de quoi tu t'avises.

Mais elle dit tout cela d'un ton calme et conciliant.

— Cela viendra aussi. Attendez, laissez-moi d'abord satisfaire mon âme. Tout arrive, mère.

Cyrille resta encore près d'une demi-heure auprès d'elle. Le diacre, qui écoutait leur conversation de la chambre voisine, s'étonnait de l'art que mettait son fils à dissiper l'orage, art qu'il n'avait jamais pu acquérir, lui, en dépit de sa soumission complète à Arina levstafievna. Celle-ci se leva bientôt du lit, se remit à ses travaux quotidiens, et sembla oublier ce sujet de conversation.

Nazaire, se rendant à la ville, vint les voir en passant. On lui donna une bénédiction solennelle. Arina levstafievna lui fit une foule de recommandations comme à un enfant. Le bon Nazaire les écouta docilement, et en prit bonne note. Il était réellement un enfant, et en se mettant en route, avec des intentions aussi sérieuses, sans être accompagné de Lounia, il se sentait désorienté et indécis. Si, en effet. Son Eminence ne changeait pas d'avis , Nazaire serait obligé de rester au

moins une semaine en ville, seul, dans une auberge quelconque, et il considérait cela comme un véritable exploit, comme une action héroïque.

Les deux jours qui suivirent son départ furent, dans la maison du diacre d'Oustimievka, remplis d'une attente inquiète. Cyrille, seul, était calme : il savait que l'archevêque lui avait fait une promesse sérieuse^ et qu'il resterait fidèle à sa parole. Le diacre, dans sa timidité, n'osait pas ajouter foi à un tel bonheur avant qu'il ne fût réalisé. Arina levstafievna, qui avait le pessimisme ancré dans l'âme, répétait qu'il ne faut compter que sur le mal, qui, lui, ne se fait jamais attendre; quant au bien, il faut encore patienter avant de Tobtenir. Il y a des circonstances où, selon toutes probabilités, on doit obtenir du bien, et, en fin de compte, c'est le pire des maux qui vous arrive. Mais les deux jours passés, on fut en droit d'établir le raisonnement suivant : Si Xazaire s'était heurté à un insuccès, il serait déjà de retour; donc, s'il reste à la ville, c'est qu'il se prépare à sa nouvelle dignité.

— Mais, peut-être, s'il reste en ville, c'est parce qu'on lui a imposé une pénitence là-bas, fit observer quand même Arina levstafievna, quoique, au fond, elle penchât plutôt du coté de l'opinion Sfénérale.

Quand vint le dimanche, le diacre se revêtit d'une soutane propre pommada et lissa ses

cheveux, et prit un air solennel et important.

— C'est sûrement aujourd'hui qu'on l'ordonne prêtre! répétait-il avec onction ; et il officia ce jourlà à l'église dans une disposition d'esprit toute particulière, en scandant les mots et en les traînant. Son ag-itation augmentait d'heure en d'heure. En revenant de l'église, il refusa complètement, contre son habitude, et le petit verre d'eau-de-vie et le poisson séché avec de l'oignon cru. Il refusa même le dîner, l'agitation lui coupant l'appétit. Diacre perpétuel, il considérait la prêtrise comme un idéal inaccessible, et voilà que Xazaire qui, comme lui-môme, paraissait condamné à un diaconat perpétuel, gravissait aujourd'hui ce haut degré de l'échelle ecclésiastique. Arina levstafievna était aussi profondément agitée; mais elle dissimulait son émotion, et continuait à dire, quoique sans aucune sincérité, qu'elle n'en croyait rien.

Enfin, vers le soir, Nazaire revint. Il entra dans la chambre, la figure rayonnante de triomphe, et, s'arrètant sur le seuil, se signa pieusement, s'inclina profondément devant les icônes, puis, se tournant vers sa famille, qui toute était réunie à table, la bénit en silence.

Alors tous comprirent que c'était fait ; ils se levèrent gravement et se mirent également à se signer. Leur joie était si profonde qu'au premier moment personne ne prononça une parole. Après

s'être remis de leur émotion, tous s'approchèrent gravement, à tour de rôle, du nouveau prêtre, et reçurent sa bénédiction. Puis ils se mirent à questionner Nazaire sur ce qui lui était arrivé pendant ce temps-là. Il leur conta tout dans les moindres détails, et quand il en vint au récit de sa première visite à l'archevêque, il dit en s'adressant à Cyrille :

— Il a parlé de toi dans les termes les plus élogieux. (( Il peut, a-l-il dit, servir d'exemple à tout le diocèse, et c'est précisément à cause de son humilité chrétienne que je t'ai appelé à la prêtrise. )) 11 te fait dire aussi, ajouta-t-il, qu'il t'a préparé un bon emploi, que tu te maries au plutôt et que tu ailles le voir.

Toute la famille, excepté le père^ considéra alors Cyrille avec surprise...

Nazaire passa la nuit à Oustimievka. Cyrille, dès le lendemain, partit pour la ville.

Les quinze jours que Cvrille passa en ville furent remplis de tourments pour lui. Il avait pourtant supplié le père Gabriel, ainsi que la matouchka et Moura, de célébrer les noces modestement ; mais ni les uns, ni les autres ne voulurent rien entendre.

— Tu en demandes trop! disait la matouchka. On t'a cédé sur tous les points. Mais, quant à celui-ci, pardon: je ne céderai pas !

Et la matouchka soupirait à l'idée des concessions qu'elle avait faites à Cyrille. De son côté, Moura assura qu'elle serait très heureuse de passer le soirée des noces au milieu de l'éclat des lumières et de l'animation des convives. Elle avoua sincèrement à Cyrille que c'était le rêve qu'elle avait toujours nourri. Le Père Gabriel déclara, d'autre part, que sa situation dans la ville l'exigeait ainsi. Il était donc inutile de résister à tous ces arguments.

Et c'est pourquoi le second étage du presbytère resplendit ce jour-là de lumière; c'est pourquoi,

dans la cathédrale, le grand chandelier fut allumé, roffice chanté par les chantres de rarchevêché et les actes des Apôtres lus parunebasse tonitruante, un surnuméraire de la cathédrale, destiné à Farchidiaconat. Toute la fleur de la jeunesse ecclésiastique de la ville, toutes les fdles en quête de fiancés parmi les étudiants d'Académie, accompagnées de leurs grosses mamans; les professeurs du séminaire, les prêtres et même quelques-uns des séminaristes des classes supérieures, — tout ce monde était à Téglise et de l'église passa dans la maison de la cathédrale OLi,jusqu'au matin, l'on s'en donna à cœur joie. Moura était gaie et gracieuse dans sa toilette, avec sa couronne blanche sur la tête. Cyrille avait l'air gauche dans l'habit dont il n'avait pas l'habitude, mais cela lui seyait comme à un étudiant de l'Académie, censé très sérieux et très savant. De tous ses parents d'Oustimievka. Méthode etMotia seuls assistaient à la fête; les vieillards avaient eu peur de cette cérémonie mondaine et avaient dit : a Qu'avons- nous besoin de paraître là-bas? ce n'est pas fait pour nous autres ». Lounia ne pouvait quitter les enfants, et Nazaire allégua tout simplement son obésité. Du reste, il quittait, juste à ce moment, son village pour se rendre à sa nouvelle paroisse, le village de Gourievo, où il avait été nommé premier prêtre.

Deux jours après son mariage, Cyrille se présenta chez l'archevêque.

— Oui, oui, dit celui-ci en l'accueillant avec affabilité, je sais, je sais. Le Père Gabriel m'a tout dit. Tu as pris pour femme une brave jeune fdle. Eh bien, je t'ai choisi une fonction. C'est dans le voisinag-e de ton pays. Connais-tu le bourg de Loug-ovoïé?

— Le bourg- de Loug-ovoïé!

— Quoi donc, tu n'es pas content?

— Mais il y a là deux prêtres, Eminence.

— Eh bien! tu seras le premier.

— Cela me fait peur. Oui sait si nous pourrons nous accommoder l'un à l'autre?

— Toi? Avec ta douceur de colombe? Non, non, ne me réplique rien. Je l'ai décidé ainsi : cela se fera. Du moins, dans ce bourg", il y a un marché, une école, une poste. Ce n'est pas un désert comme tant d'autres villages... Prépare-toi. Le vendredi est une fête, nous t'élèveronsau diaconat, et dimanche à la prêtrise. Va, et que Dieu te garde!

Cyrille ne répliquait plus. Mais il était fort mécontent de sa nomination. Le bourg de Lougovoïé était fort étendu et avait un grand nombre de paroissiens. Cela ne l'effrayait pas. Mais il n'y serait pas seul. Tousses plans rencontreraient peut-être une certaine résistance de la part de son cama-

rade. Quant à trouver en lui un aide, il n'y comptait même pas. Il y aurait donc des dissensions, des intrig-ues, des menées, toutes choses qu'il craignait le plus au monde. Mais, d'autre part, résister résolument à Tarchevêque, qui, dès son premier pas, avait tout fait pour lui et témoignait tant de sympathie à ses desseins, — cela lui parraissait impossible. Ils'était dit alors :« Advienne que pourra I Quoi qu'il arrive, je suivrai le chemin que je me suis tracé. Rien ne pourra me forcer à m'en écarter et à vivre autrement que je ne l'ai résolu. Qui sait? Peut-être tout est-il ainsi pour le mieux. »

Dès cet instant, il se sentit sous l'empire d'une agitation continue. Ce que son esprit avait théoriquement conçu commençait à se réaliser. La pratique était proche et il fallait y être prêt. Il s'asseyait parfois à côté de Moura, lui prenait les mains et disait :

— Ah, Moura! la frayeur me prend. Ma charge est bien lourde; mes forces seront-elles suffisantes?

Moura ne concevait que d'une manière très vague la nature de cette charge. Mais la frayeur la prenait elle aussi, rien qu'à entendre Cyrille. Pourtant ses doutes se dissipaient bien vite, il chassait immédiatement ces idées sombres et déclarait que ce n'était là qu'une faiblesse passagère de

son esprit et qu'il n'avait aucune raison de douter de ses forces.

— Nous sommes si jeunes, Moura ! Nous douterons lorsque nous vieillirons.

Moura confirmait cette assertion comme la première. Elle était son écho. Elle aimait en lui un mari jeune, inlelligent, sympathique, cordial; elle le tenait pour un esprit très vaste et très savant; mais ses idées, trop élevées pour elle, restaient inaccessibles à son intelligence.

Le vendredi, il revint de Téglise, vêtu d'une soutane. L'apercevant dans ce costume, Moura failli s'évanouir; mais bien vite revenue à elle, elle se mit à pleurer.

— Pourquoi pleures-tu donc? demanda Cyrille, essayant de la consoler par ses caresses, mais sans y parvenir. Il lui paraissait si étrang-e dans son nouveau costume ! Elle avait pris l'habitude de l'aimer vêtu dune reding-ote, ainsi pareil aux autres jeunes gens : il lui semblait alors svelte et élégant. Et voilà que tout cela avait disparu sous une long"ue et large soutane, sous ce costume qui éloignait toute idée d'amour et de roman. Elle admettait bien, en théorie, que Cyrille revêtirait un jour la soutane; mais quand cela se réalisa sous ses yeux, quand il apparut devant elle, déjà ordonné, sans qu'elle pût par conséquent conserver le moindre espoir de le voir un jour quitter sa soutane et

reprendre l'aspect d'un jeune homme ordinaire, de celui qu'elle avait aimé; quand tout eut été fini et à jamais, son cœur se serra involontairement et elle ne put alors retenir ses larmes.

— Ah! IMoura, Moura; mais je suis le même pourtant. Je n'ai point changé pour avoir revêtu la soutane.

— Que tu es ainsi singulier, laid et ridicule! fit Moura déjà souriante à travers ses larmes.

Il se regarda dans la glace, et sourit également. En effet, il avait Tair étrange. Ses cheveux courts, coupés la veille pour la dernière fois *, la moustache à peine naissante, l'expression très jeune de sa physionomie, sa taille mince, tout cela donnait à croire que c'était pour rire qu'il avait revêtu la soutane, ce vêtement des pasteurs graves, qui suppose la barbe, les cheveux longs et une corpulence imposante. Pourtant ce n'était point pour rire, et Moura le savait. Et c'est pourquoi, maintenant, elle pleurait.

La matouchka le félicita tout en jetant un regard de travers sur son costume. Elle se sentait blessée dans ses plus intimes sentiments. Le désir secret de la majorité des femmes d'ecclésiastiques est de lancer leurs enfants dans la carrière laïque. Elle comptait précisément que son gendre, qui

I. Les prêtres orthodoxes ne doivent jamais se faire couper les cheveux. (Trad.)

LE rOTE

étudiait à l'Académie av^ec tant d'éclat, serait [inspecteur de séminaire ou môme professeur à une Académie quelconque, et que, vers la quarantaine seulement, il embrasserait la carrière sacerdotale et monterait d'un seul coup à l'emploi d'archiprélre de la cathédrale. Mais la chose une fois acceptée par elle, elle n'avait plus qu'à se soumettre ; c'est pourquoi elle se borna à lui adresser un compliment assez froid, sans ajouter un mot de reproche. Le Père Gabriel, qui avait pris part à l'ordination de son g-endre, envisag^eait ce fait avec calme; il savait que l'archevêque approuvait la résolution de Cyrille, et, en secret, il plaçait de g-randes espérances sur cet appui. Que Cyrille en eût assez du villag-e, que sa folie se passât, et l'archevêque lui donnerait immédiatement la meilleure place de la ville.

Le dimanche, Cyrille fut ordonné prêtre. Une foule de pensées et de sensations diverses se heurtaient en son âme, pendant qu'on l'investissait de cette dignité, selon les règlements de l'Eglise . Le voilà donc venu, ce moment où, formellement et publiquement, il se lie par un serment et un devoir sans lesquels la vie lui semble injuste et dénuée d'intérêt... Il ressentit, en ce moment, un respect pour lui-même, pour sa ténacité et son caractère. Il connaissait nombre de g'ens qui parlaient sans cesse du grand devoir qui leur incombe

en cette circonstance et qui n'ont jamais suffisam^ ment d'audace pour savoir passer de la parole à l'action. Et, toute leur vie, ils parlent de ce devoir sans réussir à aller au delà de ces phrases. Il les avait laissés derrière lui ; il s'était marqué un but, et aujourd'hui il entrait d'un pied ferme dans la route qu'il s'était tracée. Il ne s'enorgueillissait point, ni ne blâmait les autres de leur défaillance ; mais, dans ce moment solennel, il ne pouvait rester indifférent pour lui-même et ne pas ressentir un grand contentement de sa fermeté d'âme.

Maria Gavrilovna était à l'église. Son cœur battait fortement, pendant qu'on célébrait la cérémonie. Il lui semblait que cette même cérémonie s'accomplissait aussi indirectement sur elle et elle se dit mentalement : a Me voilà donc devenue une matouchka, — femme de prêtre. » Pourtant, à force de le regarder pendant ces trois jours, elle s'était habituée au costume de Cyrille et avait pris son parti de la situation nouvelle.

Après la messe, celui ci lui dit d'un ton solennel et significatif :

— C'est maintenant, Moura, que commence notre vraie vie. Jusqu'à présent, nous nous sommes seulement préparés.

Durant cette journée, son état d'âme s'était comme élevé ; ses yeux brillaient du feu de l'inspiration, comme si la cérémonie accomplie à

l'e^lise lui avait en effet donné une vie nouvelle. Moura s'effrayait de ce changement qui, par des voies pour ainsi dire insaisissables, éloig'naient d'elle Cyrille. Parfois il lui semblait que lui, le prêtre au regard profond et sévère, à l'accent de prédicateur et d'apôtre, était devenu presque un étranger pour elle. Etait-ce bien ce gentil et doux Cyrille qu'elle avait pris en affection ? Alors, parfois la peur l'envahissait : l'avenir se présentait à elle sous des couleurs indécises et froides. Mais ce n'était qu'une disposition d'esprit passagère qui disparaissait et revenait pour disparaître encore . La semaine d'essai commença. Cyrille officiait chaque jour à la chapelle de l'archevêché. De retour à la maison, il semblait nerveux et témoignait d'une impatience extrême.

— Que je voudrais être enfin rendu à destination, répétait-il plusieurs fois par jour, — et comme ils trament longtemps, tous ces préparatifs !

— Voilà ce queje comprends demoinsen moins, observait la matouchka, — qu'as-tu à te dépêcher ? Tu en auras bientôt assez de moisir dans ce trou ! Seigneur Dieu, comme tu en auras assez !

— Se mettre à l'œuvre, s'y plonger tout entier, la tête, le corps etTâme, s'y adonner sans réserve... disait Cyrille avec exaltation, sans s'adresser à personne et en regardant vaguementdans l'espace.

La matouchka ouvrait de grands yeux, haussait

les épaules et, impaliente, quittait la chambre. « Non, pensait-elle, nous avons ag-i imprudemment en lui donnant noire Maria. Je ne vois rien de bon en lui. Il dit des choses incohérentes. Il m'a l'air d'être quelque peu détraqué... » Pourtant elle se gardait de faire part à Moura de ses réflexions.

A peine la semaine d'essai fut-elle terminéeque, le dimanche, après la messe, Cyrille se mit à hâter le départ. Moura était prête. Toute la semaine, il l'avait pressée de faire ses malles et sa dot entière se trouvait, maintenant, emballée avec soin dans des coffres. Le diacre arriva d'Oustimievka et se chargea de louer un chariot pour le transport de leurs affaires et de raccompagner jusqu'à Lougovoïé; quant à Cyrille et à Moura, il fut décidé qu'ils partiraient en poste, un Jour plus tard, lorsque tout serait déjà installé là-bas.

Le lundi donc, de très bonne heure, le diacre, après une prière fervente, se mit en route, tandis que Cyrille se rendait chez l'archevêque pour y recevoir la bénédiction d'usage.

L'archevêque le reçut vêtu d'une soutane de satin vert foncé, du froc, et tenant un long chapelet à la main. Il était prêt à sortir. Cyrille fut surpris de la façon quelque peu sévère avec laquelle il l'accueillit. Il ne souriait pas, ne plaisantait pas et le traitait d'une manière plus officielle.

Cyrille s'expliqua cet accueil par la raison qu'il était maintenant prêtre, qu'il portaitla soutane et que, par conséquent, l'archevêque se trouvait être son supérieur direct. Il avait déjà remarqué, d'ailleurs, que les archevêques sont plus affables et plus simples avec ceux qui portent l'habit laïque. Son Eminencele laissait debout et restait debout elle même, tandis que, d'ordinaire, elle l'invitait toujours à s'asseoir et s'asseyait à son tour.

— Tu te rends à ton poste ? demanda-t-il en égrenant son chapelet.

— Oui, Eminence : je compte m'y rendre demain, répondit Cyrille.

— Par conséquent, tu n'a pas changé d'avis et tu tiens bon ?

— Non, je n'ai pas changé d'avis.

— Autrement, je t'aurais donné une bonne place ici, à l'église de la corporation des marchands.

— Je vous remercie; mais je préfère aller à la campagne.

L'archevêque fronça les sourcils et le regarda fixement.

— Tu le veux absolument? demanda-t-il d'un ton expressif.

Cyrille fut étonné de cette question et de ce changement de ton.

— Oui, je le acux, Votre Eminence !

— vSache, cependant, dit l'archevêque d'un ton

d'exhortation sévère, que dans ta nouvelle charge aucun artifice de raisonnement n'est admis. Tu dois être pasteur de tes brebis, et rien de plus.

— Bon pasteur, Votre Eminence ?

— Certes, bon, interrompit l'archevêque en élevant quelque peu la voix ; mais crois-tu donc que tous les autres pasteurs ne le soient pas? Il n'est pas bon de commencer ton service avec des idées aussi orgueilleuses.

Tout cela paraissait fort étrange, et chaque nouvelle parole de l'archevêque plongeait Cyrille dans la stupéfaction. D'où venaient ces réticences? Oui lui avait inspiré ces soupçons ?

— Voilà ce que j'ai à te dire, mon fds, ajouta l'archevêque qui semblait à présent se radoucir : tu es pour moi une énigme. De deux choses Tune : ou bien tu as une âme bonne et simple, ou bien tu abrites en ton cœur le démon de la révolte.

— Delà révolte? s'écria Cyrille. Vous n'étiez pas de cet avis, il y a quelques jours, Votre Eminence.

La physionomie de l'archevêque trahit alors une certaine confusion, comme s'il s'était senti tout à coup honteux d'avoir infligé cette épreuve à un homme parfaitement innocent. Il sourit et tapota Cyrille sur l'épaule.

— Non, je suis certain que tu as l'âme pure, fit-il d'un accent doux et amical; pourtant, sois

sur tes gardes. Je sais que, pendant ton séjour à l'Académie, tu étais en relations avec de beauxesprits. J'estime beaucoup les gens d'esprit, fussent-ils même laïques; mais les idées du monde ne sont pas applicables dans les dignités ecclésiastiques. MeLs-toi au service des déshérités, des plus humbles et des plus petits, c'est une bonne idée ; mais garde-toi de tout parti pris. Et sois prudent, car ta bonne idée, peu de gens la comprennent et ceux qui ne comprennent pas les chosespeuvent trouver du mal dans tout bien ! Sois prudent ! C'est ma recommandation paternelle.

Il donna, très ému, la bénédiction à Cyrille^ l'embrassa et, en le congédiant, lui dit :

— Courage !

Cyrille sortit très perplexe. Il ne lui restait aucun doute dans Tesprit : quelqu'un avait parlé de lui à l'archevêque. Ce « quelqu'un » était certainement un homme qui connaissait son genre dévie à l'Académie. Mais qui cela pouvait-il bien être ?

Il prit un fiacre et se rendit à la maison de la cathédrale. Devant la porte, en descendant delà « britchka )), ses regards rencontrèrent le jeune Méjoiî qui se précipita vers lui et déclara sans préambule :

— Je suis confirmé, mon ami, oui, confirmé. Certes, ce n'est d'abord que par intérim ; mais on

"jS LE POPE

ne manquera pas de me confirmer tout à fait. Cyrille comprit qu'il s'agissait de l'inspection. MéjofF l'examina, et continua:

— Et toi, tu as déjà revêtu ta soutane ? Tu vas vite, toi. Yois-tu, je l'avoue franchement, ce que je ne comprends pas, c'est précisément cela.

— ■ Eh bien! que veux-tu que j'y fasse, si tu ne me comprends pas? se hâta de répondre Cyrille.

— C'est-à-dire... comment m'expliquer. .. je comprends... le villag*e, la communion avec le peuple, etc. Seulement, tout cela, excuse ma franchise, c'est stupide.

— Au revoir, je suis pressé, interrompit Cyrille, en faisant un signe de tête, et il disparut promptement sous la porte.

Il n'aimait pas à causer avec ce monsieur. Quel que fût le sujet de la conversation, ils avaient toujours des avis diamétralement opposés. Ils différaient d'opinions par tempérament, pour ainsi dire. Par surcroît, Méjoff était bavard, et aimait beaucoup à développer ses idées en phrases vides et en tirades oiseuses.

« Celui-ci en a jasé avec Toncle recteur, et l'oncle recteur n'a pas manqué d'en parler à l'archevêque, avec les commentaires qui convenaient à la circonstance. Voilà toute l'histoire, » pensa Cyrille; et désormais tout lui parut en effet très clair.

Le mercredi, vers les deux heures de l'aprèsmidi, une chaise de poste, entourée d'un tourbillon de poussière, de la profondeur duquel, comme d'un nuage mystérieux, sortait un tintement aig-u de sonnaille, entra sur le territoire du bourg- de Lougovoïé. Du premier coup d'oeil, il était facile de comprendre que cet endroit était devenu un bourg- uniquement par suite d'un malentendu. Sur un indice passag-er et quelconque, les g-ens s'imaginèrent que l'endroit était commode et fréquenté, et se mirent à aligner des maisons. Peut-être aussi, dans le temps, passaitil par là une grande route commerciale qui attirait les g-ens; mais, avec le perfectionnement des voies de communication, celte route avait été abandonnée, et cet endroit restait maintenant à l'écart.

Loug-ovoïé est éparpillé, sans ordre, sur l'étendue de deux bonnes verstes * en long- et d'une verste à peu près en larg-eur. Les maisons sont

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