‹ Le pope; traduit du russeChapitre 4 sur 4 · I. Un tchctvert écralc deux hectolitres · texte numérisé non relu

I. Un tchctvert écralc deux hectolitres

nédiclion nuptiale, tu donneras ce que tu pourras. Et si tu ne peux rien donner, on mariera ta fdle sans cela. Et dis bien à tous qu'on ne vienne pas marchander avec moi.

Antoine remercia, et partit tout troublé. Il ne savait même pas s'il fallait conter aux autres paysans sa conversation avec le batiouchka. Chemin faisant, il calcula qu'il pouvait, sans se faire du tort, donner pour le mariage un rouble," sans compter les cierges qu'il achèterait à part. S'il avait eu affaire au Père Rodion, il n'en eût pas été quitte à moins de cinq roubles, et, en comptaat les cierges, de sept même. C'était si agréable qu'il craignait que quelqu'un ne vînt en empêcher la réalisation et déconseiller cette solution au nouveau prêtre. Il était évident que le nouveau batiouchka ne connaissait pas les usages. Et si cela parvenait jusqu'au Père Rodioi qui lui expliquerait la chose, elle prendrait un( autre tournure. C'est pourquoi Antoine résolut de garder tout cela secret et de ne le conter au: paysans que quand tout serait fini. Et quand 01 lui demanda combien le nouveau batiouchka avaij pris pour la bénédiction nuptiale, il répondit sani hésiter :

— Six roubles qu'il m'a soutirés !

— Oh! ohl il s'y connaît, à ce qu'il paraîtj

— Et vous, avez-vouscru que non, par hasard'

fit Antoine en se débarrassant définitivement de ses scrupules : ce n'est pas pour rien qu'on le dit archi-savant.

Lorsqu'Antoine partit et que la porte se referma derrière lui, Cyrille se leva et, agité, fit un tour dans la chambre.

— Sais-tu, c'est même blessant, jusqu'à quel point est invétérée chez eux cette maladie, dit-il en s'adressant à Moura. Il vient chez moi, tout droit comme chez un marchand : à vous la marchandise, à nous l'arg-ent ! Et je suis sûr qu'il est mécontent, à présent, indigné même. Non, réfléchis-y bien ; je suis un prêtre, je dois bénir l'union de sa fille avec son fiancé, c'est pour cela qu'il vient. Et il me dit : « Vends-moi pour cinq roubles de la grâce divine! » Je devrais dire : « Non, cela ne se peut pas, cela en vaut dix; » et, enfin, après avoir assez marchandé, nous tomberions d'accord sur sept roubles... Quelle opinion pourrait-il ainsi avoir de moi !...

— Pourtant, Cyrille, il faut que le prêtre ait de quoi vivre! objecta Maria Gavrilovna.

— Certainement, il le faut, Moura, certainement. Mais cela doit être arrangé d'une autre façon. Cette forme est blessante pour moi, oui,

blessante.

Moura ne répliqua plus; mais elle n'était nullement convaincue. Elle avait, dès son plus jeune

âçre, vu débattre le prix des diverses cérémonies relig-ieuses, et était habituée à croire que c'était dans l'ordre des choses, et qu'il n'en pouvait être autrement.

Le lendemain matin eut lieu la célébration du mariage de Gorpina avec Marco Pratziouk. Il y avait peu de monde dans l'église, car c'était la saison des travaux champêtres, et personne, d'ailleurs, n'ignorait que Gorpina n'était plus vierge. Les jeunes mariés se dépêchaient pour avoir le temps de se rendre à l'aire, car ils voulaient, le soir, organiser un banquet. Après la cérémonie, Antoine s'approcha de Cyrille et, tout confus, lui dit :

— Comme vous m'y avez autorisé, batiouchka, voici un rouble; c'est tout ce que je puis donner !

Cyrille prit tranquillement de ses mains le billet d'un rouble, et le remit immédiatement au diacre, le Père Siméon. Le diacre regarda le billet, et, tout à fait involontairement, fit une mine si piteuse que le chantre Dieménti, qui emportait les couronnes dans le sanctuaire, comprit tout de suite que quelque chose clochait làbas. Un instant plus tard, ils chuchotaient entre eux dans le chœur. Immédiatement après, Dieménti traversa à grands pas toute l'église, rejoignit Antoine qui s'en allait et le saisit par laj manche de son habit.

— Dis, tête de bœuf, as-tu donc perdu l'esprit? demanda-t-il, d'un ton grave, en se contenant à peine.

— Qu'est-ce qu'il y a ? fit Antoine, quoiqu'il comprit parfaitement ce que voulait le diacre.

— Comment, qu'est-ce qu'il y a? Tu donnes un rouble pour la célébration d'un mariasse?

— Mais, devant Dieu, Dieménti lermilytch, je n'en ai pas plus !

— Je ne te demande pas si tu en as ou non; mais je veux que tu me dises quel est le prix que le batiouchka t'a fixé.

— Le batiouchka? Le batiouchka a dit : « Tu donneras ce que tu pourras. » Alors. . . moi...

Le chantre Dieménti perdit toute contenance à ces paroles, tellement il était ahuri. Antoine en profita pour s'esquiver, afin qu'on ne lui soutirât pas encore quelque chose. Dieménti revint dans le chœur, d'un pas plus lent, et communiqua au diacre ce qu'il avait appris d'Antoine. En ce moment, Cyrille, ayant quitté ses vêtements sacerdotaux, sortit du sanctuaire et se dirigea vers la porte. Ils se turent; mais leur physionomie exprimait clairement la stupéfaction et le mécontentement, quoiqu'ils s'efforçassent de dissimuler ces sentiments. Cvrille le vit très bien: mais il fit semblant de ne s'apercevoir de rien, et quitta l'église.

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— Non, qu'est-ce que c'est que cela, Père Siméon, je vous le demande? cria alors à pleins poumons le chantre Dieménti ; de cette façon, on peut mourir de faim. Si on ne prend pas d'argent pour les mariages, pour quoi en prendra-ton ?

— Ce sont les nouvelles façons d'agir., Dieménti lermilytch, répondit d'une faible voix de ténor le diacre maladif qui ajouta :

— Emporte donc le puisoir avec le vin, Dieménti lermilytch.

Le chantre se précipita vers une petite table carrée, placée au milieu de l'église, saisit le puisoir et s'élança avec lui dans le sanctuaire. Tout cela fut fait par lui dans un élan d'indignation non dissimulée. Quant au diacre, il se tenait la tète humblement baissée, comme un homme habitué à se résigner en face des infortunes de la vie.

— Savez-vous? dit le chantre, revenant du sanctuaire, — allons chez le Père Rodion, et racontons-lui cela.

— Oui, oui, il le faut! répondit le diacre.

Et, quittant l'église, ils s'en allèrent directement chez le Père Rodion.

Le Père Rodion les reçut sans cérémonie. Il portait un laro'e pantalon de nankin qui s'enfonçait dans les tiges de ses courtes hottes, et un petit veston. Lorsqu'ils entrèrent dans la pièce qu'on appelait le salon, le Père Rodion se tenait devant une cage, suspendue au-dessus de la fenêtre, et avec gravité et circonspection y remettait de l'eau pour ses serins.

— Ah ! voilà l'armée du Christ qui arrive ! fit-il, en gardant la même attitude et sans interrompre son occupation. Eh bien! comment vont les affai-

res?

— Mal, Père Rodion! dit plaintivement le chantre Dieménti, dont l'indignation n'était pas encore apaisée.

— Eh bien! qu'y a-t-il donc?

— On vient de célébrer le mariage de la fille d'Antoine Bondarénko, et on a reçu pour cette cérémonie un rouble en tout.

— Comment cela se fait-il?

Le Père R.odion conservait sa placidité, tout à ses occupations idylliques.

— C'est très simple. La cérémonie étant terminée, Antoine s'est approché du Père Cyrille...

Le chantre Dieménti se mit à raconter l'affaire en s'arrêtant sur les moindres détails. Arrivé à l'explication donnée par Antoine, il répéta sa réponse : « Le batiouchka a dit : — tu donneras ce que tu pourras. » j

Le Père Rodion lâcha alors brusquement la cage qui se mit à osciller.

— Voilà ce que c'est! Lh bien! je puis le dire, c'est vraiment mal, fit-il.

— Et même très mal, confirma d'une voix plaintive le diacre.

— ^lais on n'a qu'à faire cela une fois, et cela ira tout seul. Cela leur plaira même beaucoup.

Sous ce terme de leur, le Père Rodion comprenait les paroissiens. 11 invita les desservants à prendre place, et on se mit à discuter à fond la question.

— A dire vrai, j'ai tout de suite remarqué quelque chose en lui de... de suspect, disait le Père Rodion; — pourtant, si cela continue, on peut porter plainte.

La délibération dura plus d'une heure. En fin de compte, on décida de ne pas se hâter et d'attendre les événements. Peut-être cela provenait-il

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de rinexpériénce, le nouveau prêlre ignorant simplement les usag^es.

La première semaine de Cyrille fut riche en cérémonies religieuses. La vieille mère du forgeron Paklîome. qui ferrait les chevaux de tout le village, vint à mourir. Le forgeron ne s'en affligea pas outre mesure, parce que la vieille femme était malade depuis longtemps et ne lui était d'aucune utilité, ne représentant qu'une bouche de plus à ajouter aux sept autres qui composaient sa famille. 11 alla tout droit chez le chantre Dieménti.

— Quoi:, est-ce que Mavra a rendu l'âme? demanda Dieménti.

On savait dans le bourg que Mavra était au plus mal. D'ailleurs, en une saison de travaux comme celle-là, le forgeron ne serait pas venu sans un motif important chez le chantre.

— Vous avez devinéjuste, Dieménti lermilytch. Elle a précisément rendu l'âme. Que Dieu lui donne la paix !

— Eh bien ! Quoi alors?

— ]\[aisje voudrais l'enterrer.

— Eh bien! mets-la en terre. Dimanche, nous irons au cimetière et nous dirons l'office des morts. Peut-être jusque-là le Seigneur voudra-t-ilrecueil- Hr encore quelqu'un. On fera tout ensemble.

— Je voudrais bien que les choses fussent mieux faites.

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— Mais je voudrais bien, moi, être archevêque! Elle n'était pas un si grand personnage, taMavra! Et tu voudrais pour quarante copecks,n'est-cepas? la faire enterrer en grande pompe par le clergé tout entier!

— Que voulez-vous, Dieménti lermilytch? je vous rendrai la pareille autant que je le pourrai. Peut-être aurez-vous besoin de faire ferrer un cheval.

— Cela, tu me le feras bien pour rien; non, Pakliome, laissons cela. Je n'ai pas encore achevé de battre mon froment.

— Dans ce cas-là, il faudra que j'aille chez le batiouchka lui-même, fit Pakliome, qui se rendit chez Cyrille.

« Voyez -vous, ils ont flairé ce que c'est que le batiouchka. Il n'irait pas, certes, chez le Père Rodion ,>) pensa Dieménti; et il résolut d'attendre ce que dirait Cyrille.

Pakliome arriva chez le batiouchka et lui déclara que sa mère venait de mourir la veille. Il se préparait à lui exposer la prière relative à l'enterrement.

— Tout est-il préparé chez vous? demanda Cyrille.

— Tout ce qu'il faut.

— Eh bien! appelle alors le chantre ou 1( diacre.

Pakhome hésita un moment...

— Le chantre, fît-il, m'a dit : « Mettez-la en terre vous-même, et nous dirons l'office des morts dimanche! J'ai à battre le blé, dit-il, je ne puis pas pour quarante copecks quitter mon travail. »

Cyrille ne dit rien, revêtit la soutane, mit son chapeau, et sortit. Du perron, on apercevait l'aire de Dieménti. Le chantre était vêtu d'une blouse d'indienne, sans cafetan. Son chapeau de paille lui était descendu sur la nuque. Il frappait avec ardeur de son fléau, et sa figure ruisselait de sueur. En apercevant le batiouchka sur le perron, il redoubla de zèle. Cyrille se tint un moment sur le perron, et pensa : « Il a pourtant une famille nombreuse. » Il traversa l'enceinte^ sortit par la petite porte, et s'approcha de l'aire de Dieménti. Le chantre suspendit son travail et ôta respectueusement son chapeau.

— Dieu vous aide, fit Cyrille.

— Faut-il que je me tienne prêt pour l'enterrement? demanda Dieménti.

— Non, cela ne fait rien. Je dirai l'office moimême. Le diacre, je suppose, est aussi occupé.

— Il récolte ses légumes.

— Bon, je me débrouillerai tout seul, fit Cyrille. En ce moment, le gardien de l'église lui apporta

le paquet renfermant les vêtements sacerdotaux. Cyrille le prit, et suivit Pakhome. Dieménti le

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regardait s'éloigner, en pensant : a Quelle sorte d'orisrinal es -tu donc? Dieu a-t-il élu domicile dans ton cœur ou es-tu simplement un hypocrite? Tu es difficile à comprendre ! »

Cyrille dit l'office des morts pour Mavra, et l'accompagna au cimetière. Lorsque le forgeron, la cérémonie achevée, lui tendit la main, remplie de monnaie de cuivre, il refusa, disant qu'il ne lui fallait rien. Un instant auparavant, il avait vu la misérable demeure où s'abritait Pakhome avec sa nombreuse famille.

« Comment prendrais-je l'argent d'un malheureux pareil? » pensa Cyrille, et il dit :

— Pour riiiver, je vais avoir une povozka. Si quelque chose s'y casse, je t'appellerai pour la raccommoder!...

— Tout ce qu'il vous plaira, batiouchka, je le ferai pour votre bonté, fit Pakhome tout ému.

Il était, en effet, très touché de Tattention que lui avait témoignée le nouveau prêtre.

Dans le bourg de Lougovoïé. l'usage établi voulait qu'on dît l'office complet des morts rien que pour les riches. « Je ne bougerai pas de placée moins de deux roubles, » déclarait sans préambule le prédécesseur de Cyrille. Quant aux pauvres il était admis comme suffisant qu'ils fussent portés au cimetièrepar les membres de leurs familles et qu'on dît pour eux collectivement l'office de;

morts quand il y en avait une demi-douzaine de rassemblés. Gela sepratiquait surtout enété, quand tout le monde, prêtres et desservants, était occupé aux travaux des champs. Les paroissiens s'étaient habitués à cet usage, établi depuis long-temps, et ne protestaient pas. Il y avait quelquefois des tentatives partielles en vue de déterminer les desservants à une concession, lorsque, dans une famille peu fortunée, mourait une personne respectable comme dans le cas du forgeron Pakhome. Parfois, dans un bon moment, on réussissait à tomber d'accord pour un rouble, mais en promettant d'apporter à la fm du battage une mesure de seigle. Généralement, la question des cérémonies religieuses se débattait ouvertement dans le village.

C'était un vendredi. Devant la maison de Dieménti s'arrêta une « diligence » de construction solide, attelée d'une paire de chevaux alertes. Sur le devant était assis un jeune gars^ vêtu d'une chemise de toile blanche, serrée à la taille par une ceinture, et la tête couverte d'un chapeau de paille à larges bords. En arrière, sur le berceau à ressort, était placé un paysan gros et lourd, avec une figure bronzée, garnie de poils, des yeux petits et d'épais sourcils blancs. Il portait une redingote bleue, ceinte d'une écharpe rouge, et une casquette en drap bleu, ce qui lui donnait l'aspect d'un habitant de faubourg. Il descen-

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dit de la diligence, et l'on vit alors que c'était un homme de petite taille, à la démarche lourde et assurée. Dieménti, qui mettait en tas les grains dans l'aire, posa la pelle en l'apercevant, et alla à sa rencontre.

— Tiens! Marco Andreïevitch, quel bon vent vous amène? Et comment vont les affaires là-bas, dans les métairies? Mais entrez donc dans la maison!

Dieménti avait le regard et la parole extrêmement bienveillants. Il était clair que Marco Andreïevitch Chibénko, un riche métayer, était un hôte désiré. Chibénko remua légèrementses moustaches longues et épaisses, ce qui équivalait à un sourire, et tendit à Dieménti une main basanée et rugueuse.

— Grâce à vos prières, Dieménti lermily tch, cela va,marmotta-t-il d'une voix saccadée, enbégayant légèrement. Et quant à entrer dans la maison, je le veux bien! Ohél Mitko, écoute donc... porte l'un des sacs dans le vestibule !

— Grand merci! je vois que vous ne nous oubliez pas.

Mitko descendit paresseusement de son haut siège, et l'hôte et le maître entrèrent dans la maison. Dans le vestibule, ils furent accueillis par l'épouse de Dieménti, Antonina legorovna, une femme assez jeune encore et, par sa constitution

et sa santé, exactement pareille à son mari. Elle était affairée auprès du poêle, faisant chauffer un chaudron où remuaient encore des écrevisses vivantes. Elle était entourée de g-amins à la tête brune, au nez sale et au ventre proéminent, vêtus de longues chemises sans ceinture, sans pantalon et nu-pieds.

Antonina legorovna s'excusa de ne pas pouvoir donner la main à Marko Andreïevitch, vu qu'elle l'avait barbouillée de suie.

— Ne le prenez pas en mal, ajouta Dieménti : elle se met toujours comme cela en souillon !

Lorsqu'ils furent dans la maison, Antonina legorovna se rendit immédiatement dans un petit cabinet sombre, se débarbouilla, changea de camisole, sortit un carafon d'eau-de-vie, du poisson fumé, et bientôt parut dans la chambre avec ces provisions.

— Et de qui est-ce maintenant la semaine ? demanda tout d'abord Marko.

— Du nouveau, du Père Cyrille, fit Dieménti, en laissant tomber les bras de découragement.

— Ah ! eh bien ! nous allons justement le mettre à l'épreuve. J'ai construit un nouveau grenier à blé. Demain, nous allons y mettre le grain; et sans consécration, vous le savez bien, cela ne se peut pas. Je voudrais seulement qu'on l'aspergeât d'eau bénite aujourd'hui.

— Eh bien ! nous le ferons avec plaisir, Marko Andreïevitch. Vous ne nous chicanerez pas làdessus, sans doute.

— Oh ! par exemple !... Je suis même tout prêt à vous récompenser d'avance. Et tout de suite encore! Tenez, Dieménti lermiljtch, remettez cela vous-même au batiouchka I

Marko sortit de son sein une bourse tricotée, compta trois billets de trois roubles chacun et un billet d'un rouble, et les présenta à Dieménti, qui les prit aussitôt.

— Si tous les paroissiens avaient de tels procédés, nous serions des richards, dit-il, en serrant les billets ; il n'y a que des bienfaiteurs comme vous qui nous fassent vivre !

Mais en ce moment une idée lui traversa l'esprit, qui assombrit sa figure. « Oui sait si, là encore, le nouvel archiprêtre ne nous jouera pas un tour de son métier ! pensa-t-il. S'il lui rendait la monnaie ! . . . On peut s'attendre à tout de sa part. »

— Et pourquoi, Marko Andreïevitch, n'attendriez-vous pas jusqu'à dimanche? demanda-t-il, non sans cette arrière-pensée : « Dimanche commence la semaine du Père Rodion ; donc, Taffaire sera sûre. »

— Mais je vous le dis, le grain est prêt, et demain on le met au grenier. Il n'y a pas moyen d'attendre î...

— Oui, oui !... Toi, Antonina, rég-ale ici notre hôte ; moi, je vais aller voir le batiouchka; je lui communiquerai la demande de Marko Andreïevitch.

— Peut-être vaudra-t-il mieux que nous y allions ensemble pour faire connaissance tout de suite; je lui ai apporté, à cet effet, deux sacs de seigle.

— Non, attendez un peu; j'irai, moi d'abord, puis ce sera votre tour. « Et s'il t'envoie avec ton seigle on ne sait où, pensa Dieménti ; en voilà un original que ce batiouchka ! »

Dieménti se rendit chez Cyrille. Il le trouva à son bureau. Maria Gavrilovna était assise sur un canapé et lisait un livre.

— Prenez place, je vous en prie, je suis tout de suite à vous, dit Cyrille, en continuant d'écrire. Moura, c'est notre chantre : Dieménti lermilytch Gloustchénko.

Moura lui tendit la main. Dieménti prit cette main dans son énorme paume, la serra et, par suite de son trouble, la secoua avec une ferveur inusitée. Mais il n'osa pas s'asseoir, et il resta debout, après avoir fait deux pas en arrière du canapé. Moura lui demanda s'il avait de la famille et si elle était nombreuse. Il répondit que, grâce à Dieu, elle l'était assez, et ajouta qu'il avait déjà fait entrer son aîné à l'école ecclésiastique.

— Eh bien? de quoi s'agit il? demanda Cyrille, se tournant vers lui avec sa chaise.

— Un métayer, Marko Chibénko, vous prie d'aller chez lui pour bénir son grenier.

— Eh bien ! allons-y !

— C'est un paysan très riche, le premier des métayers... Il a offert de lui-même dix roubles... Je ne lui avais même rien demandé. Faut-il les accepter? expliqua, avec l'accent d'un homme pris en faute, Dieménti.

— Il a offert cela de lui-même? demanda Cyrille en examinant la physionomie du chantre.

— Devant Dieu, Père Cyrille, c'est vrai : je ne lui ai rien demandé, pas même par voie d'allusion.

— S'il est riche et s'il les a offerts lui-mêmC; pourquoi ne pas les accepter ?

— Certainement, pourquoi ne pas les prendre ? D'ailleurs, voici les billets !

— Meltez-les dans le tronc commun !... Et faites vos préparatifs, nous partons.

« Voilà; allez donc le comprendre cet homme, pensait Dieménti, en revenant chez lui : — « S'il est riche et s'il a offert l'argent de lui-même ! » par-dessus le marché ! Et qu'est-ce que cela me fait qu'il soit riche ou non? Y en a-t-il beaucoup de ces riches-là ! — « S'il l'a offert lui-même, » ditil. Mais c'est Marko Andreïevitch, le métayer : les métayers sont des gens de toute autre espèce ! At-

tends-toi donc à ce que nos paroissiens de Lougovoïé t'offrent d'eux-mêmes de l'argent ! Comment donc ! Attendez-vous-v ! »

En traversant le vestibule de sa maison, il aperçut dans le coin le sac de seigle, bien bourré et bien noué...

(( Yôilà, on reconnaît tout de suite le métayer. Il l'a apporté lui-même, personne ne le poussait . Et quel sac, tout rondelet, tout gai, il contient au moins 6 pouds M Si on le comptait rien qu'à 60 copecks le poud, cela ferait ainsi 3 roubles 60 copecks. C'est de l'argent, cela ! »

Marko Andreïevitch avait déjà eu le temps de boire cinq bons petits verres et refusaitle sixième, en alléguant la nécessité d'aller voir le batiouchka.

— Cela ne convient pas, vous savez, de sentir l'eau-de-vie.

C'était son unique appréhension, car il ne commençait à être ivre qu'à partir de la seconde demi-bouteille.

Il se rendit chez Cyrille. Le batiouchka avait déjà revêtu la soutane. Maria Gavrilovna fouillait dans la commode pour lui donner un mouchoir propre. Marko Andreïevitch entra dans le vestibule, et, par convenance, quoique le temps fût extrêmement sec, s'essuya soigneusement les

I, Le poud pèse enAÎron 16 kilog.

pieds sur le seuil en bois. S'apercevant qu'à gauche se trouvait une grande porte à deux battants et, à droite, une plus petite, il se dit que celle-ci devait mener à la cuisine et prit à gauche. Il ouvrit la porte et entra. Sur le seuil, il s'arrêta et, tournant les yeux vers le coin, se signa trois fois, puis salua le maître de la maison.

— Je suis Marko Chibénko, des métairies, batiouchka, dit-il en clignant des veux.

— Ah ! Eh bien, nous allons chez vous : je suis prêt ! répondit Cyrille, croyant que Chibénko était venu pour hâter le départ.

— Non cela est une chose à part, et je suis venu pour une autre affaire.

— Vous avez affaire? Prenez donc place et dites ce qu'il y a.

— Je vous remercie bien. Seulement, permettez-moi d'abord de vous demander la bénédiction.

Cyrille s'aperçut qu'il avait commis un oubli. Il avait grand'peine à s'habituer à donner ainsi la bénédiction à chacun de ceux qui venaient chez lui. D'habitude, sa main se tendait pour serrer celle du visiteur, tandis qu'ici pas une visite ne se passait sans qu'il eût à donner la bénédiction.

Marko s'approcha donc de lui, reçut la bénédiction et lui baisa la main.

— Et maintenant, voici l'affaire, fit-il d'un ton plus dégagé : nous autres^ nous respectons beau-

coup nos batiouchkas et nous lâchons toujours de leur être açTcables.

— Mais, asseyez-vous donc ! Pourquoi restezvous debout ? kii dit Cyrille.

— Je vous remercie l'ien ! répondit Marko. en profitant immédiatement de l'invitation, et il s'assit sur une chaise, les jambes étendues et serrées l'une contre l'autre. Ce que Dieu, dans sa bonté, nous envoie, nous le partao-eons avec nos batiouchkas. Donc, pour faire connaissance, permettezmoi, batiouchka. de vous otTrir deux sacs de sei- :rle en cadeau.

— A moi? Pourquoi donc? Je n"ai encore mérité en rien !...

— Vous priez pour nous. Xous ne faisons que pécher et vous obtenez notre pardon pir vos prières . C'est donc pour cela. En outre, nous estimons beaucoup la dignité ecclésiastique. Ne refusez donc pas d'accepter ces deux petits sacs.

— Mais vraiment... Je n'ai rien à redire à cela. Seulement, c'est un peu étrang'e ... Enfin, soit, j'accepte. . . Je vous remercie î...

Cyrille se troubla. Il n'avait pas prévuune offre pareille. Il savait pourtant qu'aux yeux d'un paysan il n'v a pas d'offense plus grande que le refus d'accepter un don.

— Eh bien ! je vous remercie. Pour nous, ce qui importe, ce sont les relations cordiales. Si on

ne nous dédaig-ne pas, nous autres, nous sommes toujours prêts à rendre service. Et ne me permettez-vous pas de voir la matouchka ?

— Pourquoi pas ? On peut la voir aussi. Moura, viens donc : on veut faire ta connaissance.

Maria Ga\ rilovna sortit, le mouchoir à la main et regarda avec étonnement MarkoAndreïevitch, assis surune chaise. Elle ne comprenaitpas pourquoi il avait le désir de faire connaissance avec elle. A son entrée, il se leva et esquissa un mouvement qui rappelait une révérence.

— C'est donc la matouchka ? Sijeune, Seigneur Dieu !

Et soudain, il s'approcha de Moura, lui saisit la main et labaisa. Moura n'eut pas le temps de s'en garer.

— Je viens des métairies, matouchkta. Venez donc nous voir, vous serez la bienvenue. Nous vous ferons bon accueil, car nous estimons beaucoup les ecclésiastiques. Nous réunirons tous les métayers, nous vous amènerons cinq chariots de blé ! Venez seulement!

Tout cela paraissait singulier à Moura. Elle ne comprenait pas pourquoi il l'invitait si chaleureusement; pourquoi elle irait chez les métayers; à quel propos Ils se réuniraient tous et lui amèneraient cinq chariots de blé! Elle se taisait et le regardait avec une stupéfaction non dissimulée.

— Eh bien, merci, merci, répondit pour elle Cyrille. Il est temps toutefois de partir.

Marko répéta son invitation et sortit après Cyrille. Sur le perron, il s'arrêta et cria dans la direction de la chaumière de Dieménti:

— Eh î Mitko, amène la voiture ici et porte dans le garde-manger du batiouchka les deux sacs qui sont dans Tavant-train.

Mitko se remua, brida les deux chevaux et, un instant plus tard, la voiture s'ébranla avec un bruit sonore. Mitko contourna la clôture et s'arrêta devant la petite porte. Il employa quelques minutes à transporter les sacs, puis il arrangea le foinsur le siège de la voiture etfitdes places pour s'asseoir. Dieménti vint, vêtu d'un cafetan gris avec un paquet sous le bras. Dans le paquet se trouvaient les vêtements sacerdotaux. Il dit que le Père diacre était indisposé. Enfin, ils se placèrent dans la voiture et partirent.

Les métairies, qu'on appelait quelquefois « les hameaux de Tchoubatovo », parce que les paysans libres qui s'y étaient établis vivaient sur la terre qui appartenait autrefois au propriétaire Tchoubatoff, mais connues généralement sous cette simple dénomination de « métairies », se trouvaient à une dizaine de verstes de Lougovoïé. Presque tous les habitants des métairies possédaient de la terre en propre: qui, une douzaine de dessiatines;

qui, deux dizaines, et il y en avait même deux, — le vieux leréma-Goubar et Marko Chibénko, — qui, possédant chacun trente dessiatines, en prenaient encore à ferme plusieurs dizaines à lachâtelaine de Lougovoïé. En dépit de cela, les métayers, non seulement ne s'offraient point le luxe de belles et vastes maisons, mais la moitié d'entre eux s'abritaient dans des cabanes en terre, tandis que les autres avaient construit, comme le font les paysans, des maisonnettes en terre battue avec toit en roseaux, composées de deux petites pièces cù l'on pouvait à peine tenir : celle de tous les jours, et celle des fêles, — avec un petit cabinet noir pour les poussins, les veaux nouveau-nés et les cochons de lait. Lorsqu'on demandait à ces métayers qui, presque tous, étaient riches, pourquoi ils ne bâtissaient pas poureux de bonnes maisons, ils répondaient :

— Nous n'en avons pas le temps. Et puis, quoi ! Nous sommes habitués à nos cabanes. Dans une grande maison, la famille est dispersée dans tous les coins : c'est triste ; tandis que, dans une petite cabane, tous sont ensemble, serrés les uns contre les autres : c'est plus gai et plus chaud.

En revanche, à côté des petites cabanes, se trouvaient de hauts greniers à blé, de vastes hangars pour le bétail, pour l'hivernag-e des brebis, de la volaille; en un mot, pour toute espèce de

bêtes. On aurait pu croire que les vrais maîtres ici étaient précisément ces bètes, et que les hommes vivaient à côté d'elles en qualité d'humbles et peu exig-eants serviteurs, abrités dans de méchantes masures.

A peine la diligence atteignait-elle le haut plateau traversé d'une larg-e route qu'au milieu de la plaine infinie se dessinèrent les métairies deTchoubatovo. On pouvait compter les quarante feux avec leurs jardins potagers où s'élevaient de hautes meules de foin et de paille, et des gerbes de blé, gracieusement disposées en figures ornementales. Chaque feu avait son puits, et les grues élancées, avec leurs seaux, s'élevaient au-dessus, comme des sentinelles silencieuses, appelées à défendre contre un ennemi extérieur le hameau solitaire, jeté au milieu de la steppe.

Une demi-heure plus tard, ils avaient laissé de côté quelques cabanes et s'arrêtaient devant la maisonnette de Marko Andreïevitch. Celle-ci ne se distinguait en rien des autres ; seulement, la bâtisse pour les bêtes était plus imposante et le vaste grenier à blé brillait tout neuf sous les rayons du soleil. Dans la cour se pressaient une vingtaine de paysans et de paysannes en costumes de travail. On voyait qu'ils étaient venus directement des aires pour organiser une petite fête. A peine Cyrille entrait-il dans la cour que toute

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la bande vint, à tour de rôle, lui demander la bénédiction.

— C'est le nouveau batiouchka, disaient-ils entre eux; — et comme il estjeune !... ajoutaient les paysannes, qui, on ne sait pourquoi, soupiraient profondément.

Puis Marko l'invita à entrer dans la maison. Dans la pièce étroite, au plafond enfumé, éclairée par des fenêtres toutes petites, étaient assis aune long-ue table une dizaine de paysans, pour la plupart d'un âg-e respectable. C'étaient les chefs de famille des métairies. Ils se levèrent et quittèrent la table. Cyrille se sig-na devant les sombres icônes, suspendues dans un coin, et salua les assistants.

— Bonjour ! dit-il, en s'adressant à tous.

On entendit un bruit confus de voix répondant au salut, puis le baise-main commença. Immédiatement après, de derrière le poêle, sortit une femme svelte, aux joues vermeilles, pimpante, vêtue d'une jupe de couleur, et la tète ornée d'une coiffure de soie.

— Voilà ma femme ! dit Marko.

Et la femme de Marko demanda aussi la bénédiction.

— Eh bien î commençons, dit Cyrille.

Dieménti délia le paquet et lui présenta les

vêtements sacerdotaux. Les paysans le regardaient avec curiosité, et remarquaient combien les prêtres

LE PCPE l3l

actuels étaient jeunes. Lorsque Cyrille eut revêtu les vêtements, tous sortirent dans la cour; et là, sous les rayons brûlants du soleil, devant une table sur laquelle était placé un vase rempli d'eau, eut lieu la consécration du nouveau grenier à blé de Marko Chibénko.

— Etmaintenant, veuillez partaiçer notre repas, ce que Dieu nous envoie, dit la femme de Marko.

Cyrille accepta l'invitation, et rentra le premier dans la maison. Là, tout était déjà transformé. La table était recouverte d'une nappe blanche et garnie de soupières et d'assiettes, avec des perches frites et des pâtés aux lég-umes et aux poissons. Deux grosses carafes d'eau-de-vie étincelaient parmi toutes ces victuailles.

— Je vous prie de prendre place ici, batiouchka! fit la maîtresse de la maison, en indiquant dans un coin, sous les icônes, la place d'honneur, où l'on ne faisait asseoir que les hôtes les plus respectables. Cyrille s'assit; à côté de lui se plaça Dieménti; tout autour de la table se rangèrent une quinzaine de paysans, parmi lesquels ne se trouvaient que deux femmes.

— Tout d'abord, acceptez un petit verre d'eaude-vie ! fit Marko, qui, aNCC sa femme, ne prenait pas part au repas, en versant à Cyrille d'abord, puis aux autres convives une pleine rasade d'eau-de-vie.

l32 LE POPE

Tous vidèrent entièrement leur verre. Cyrille, seul, en prit à peu près le quart, et le reposa sur la table.

— Eh ! batiouchka, qu'est-ce que cela? Il faut tout boire, fit avec un accent persuasif le maître du logis.

— Non, je ne le puis pas, répondit Cyrille : le verre est trop grand 1

— C'est une offense pour moi. Comme cela, mon grenier ne sera pas plein non plus. Tout le monde le sait.

— Eh ! pourquoi avons-nous prié Dieu, mon hôte? N'est-ce pas pour que le grenier soit plein? demanda gravement Cyrille.

— Certes; mais cela est une chose a part.

Les paysans, l'air sérieux et occupé, fixaient des yeux leurs assiettes et se taisaient: seul, Marko répétait son « certes ». Mais un instant plus tard, il se remit de son trouble, et dit :

— Et, maintenant, prenez-en un autre, afin que, dans le temps à venir, Dieu envoie également d'autre grain dans mon grenier !

Ce disant^ il remplit les petits verres; Dieménti tendait déjà la main pour reprendre le sien; mais, en ce moment, Cyrille dit :

— Mon avis est qu'un seul verre doit suffire à un homme.

Les paysans s'entre-regardèrent étonnés. Die-

menti relira précipitamment sa main et se mit à en caresser sa barbe luxuriante. Mais la maîtresse de la maison prit ces paroles pour une plaisanterie, et dit :

— Eh bien ! batiouchka, prenez donc encore un petit verre ; autrement, à vous reg-arder, les autres ne boiront pas non plus.

— Mais pourquoi boirais-je, si cela m'est nuisible et désagréable ? Du reste, il ne convient pas à un prêtre de boire ainsi.

— Ah ! nos prêtres boivent toujours sec! dit Tun des convives, heureux de placer son mot.

Quelques-uns répondirent à cela par un beug-lement d'approbation; d'autres, comme s'ils avaient vaguement compris la maladresse de cette phrase, se troublèrent.

— Et, selon moi, n'est pas un vrai batiouchka celui qui ne veut pas boire avec nous, lâcha un autre convive.

Un silence général s'ensuivit.

— El comment vous appelle-t-on et où se trouve votre maison ? demanda Cyrille en se tournant vers l'auteur de cette apostrophe.

— On m'appelle Sidor Tovkatch, et ma maison, batiouchka, si vous voulez me faire l'honneur de venir chez moi, est la troisième après celle de Marko, répondit le paysan.

— Eh bien, je saurai cela à l'avenir, et je n'irai

l'Sli

jamais dans la maison de Sidor Tovkatch; comme je ne peux pas boire d'eau-de-vie, je ne suis donc pas un baliouchka pour lui.

Tovkatch rougit jusqu'aux oreilles, et se trouva tellement sot qu'il ne sut que répondre.

Cyrille continua :

— Et aux autres qui consentent à me considérer comme un batiouchka, bien que je ne boive pas d'eau-de-vie, je vais dire pourquoi je n'en bois pas ou très peu. Je n'en bois pas, parce que je tiens à ma santé, que je veux vivre long-temps, et, avec cela, garder toute ma raison. Et l'eau-de-vie, si on en boit plus qu'il ne faut, nuit à la santé et abrège la vie. Tu devrais vivre soixante-dix ans, mais ta bois beaucoup d'eau-de-vie, et tu n'en vivras que cinquante. Tu es un homme sensé, et tout le monde te respecte; mais l'eau-de-vie trouble ta raison, affaiblit tes forces, et voilà que d'homme sensé que tu étais tu es devenu un fou, et tout le monde se moque de toi. Jugez ainsi s'il est avantageux d'en boire !

— Il s'ensuit, en effet, qu'il n'y a aucun avan- ' tage, confirma quelqu'un. ^

Les hôtes, troublés, n'offrirent plus d'eau-devie à personne, ayant décidé que le vrai festin aurait lieu après le départ du batiouchka.

Quand on eut fini de manger le pâté doux aux . prunes, Cyrille se leva, et tous les autres suivirent

LE l'OPE

son exemple. Lorsqu'il sortit de la maison, des conversations à voix basse s'eng-ag-èrent :

« C'est celui-là qui est un savant, un vrai savant, malg-ré qu'il soit si jeune ! Et comme il est sérieux ! Et notre Tovkatch, en voilà un qui est tombé juste ! Quelle ig-norance ! w etc., etc.

Lorsque Cyrille, accompagné de Dieménti, fut prêt à monter en voiture, Sidor Tovkatch s'approcha de lui en ôtant respectueusement son bonnet.

— Je vous demande pardon, batiouchka, fit-il tout confus; j'ai lâché mon mot par pure ignorance... Mais pour le penser, devant Dieu, je vous assure que je ne le pense pas.

Et il demanda la bénédiction à Cyrille.

— Venez me voir, Sidor, avec vos autres paysans; nous causerons. Voyez-vous, y il a parmi vous peu de gens qui savent lire et écrire, vous n'avez pas d'école et vous dépensez beaucoup d'arg-ent en eau-de-vie ! Vous êtes tous dans l'aisance.

Sidor écouta cette invitation dans un silence respectueux.

Us furent reconduits en voiture, non par Marko lui-même, mais par l'un de ses jeunes ouvriers.

— Ils sont de vrais enfants ! dit Cyrille, en s'adressant à Dieménti, assis à côté de lui; comme des enfants, ils croient à tout ce qu'on leur dit,

au bien comme au mal. C'est pourquoi il ne faut pas néglig-er une seule occasion de leur enseigner le bien et la vérité! N^est-ce pas, Dieménti lermiljtch ?

— Cela va de soi ! répondit Dieménti, d'une part flatté de ce que le savant archiprêtre entrait en conversation avec lui, et, d'autre part, regrettant profondément de n'avoir pu rester dans la maison de Marko. « Je m'imagine, pensait-il, le cœur navré, ce qu'ils vantent à cette heure le nouveau batiouchka et comme, pendant ce temps, ils lampent ferme, une carafe n'attendant pas l'autre ! »

— Ah! maintenant, nous allons peser sur eux! Maintenant, c'est la semaine du Père Rodion qui va commencer! dit le chantre Dieménti au diacre Siméon, le samedi après vêpres.

— En effet, Dieménti lermilytch, il faudra peser! Quelle riche semaine! Si c'était la semaine du Père Rodion, nous aurions dans le tronc au moins quarante roubles. Pensez donc : un mariage, trois enterrements, la consécration du grenier, Textrême-onction de la vieille Mirochnitchikha, — rien que des cérémonies importantes!... Et nous avons quatorze roubles et demi!... C'est honteux; à dire vrai, c'est honteux.

En un mot, les desservants inférieurs de Lougovoïé étaient mécontents de la première semaine du nouvel archiprêtre. Quant au Père Rodion, personne ne savait ce qu'il pensait. 11 reçut en silence le rapport du diacre sur l'état du tronc de la semaine, et ne répondit même pas à la question de Dieménti: a Qu'en dites-vous, Père Rodion?» Selon toute apparence, en homme sensé, il ne

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s'était pas encore formé une opinion bien définie sur ce nouveau phénomène.

En revanche, dans le village, circulaient sur son compte toutes sortes de bruits. Antoine, qui s'en était si heureusement tiré avec un rouble pour son mariage, raconta aux paysans la vérité sur cette affaire.

— Vois-tu, nous avons péché à cause de toi, nous Tavons blâmé, lui disaient les paysans, et il est comme cela !

Le dimanche, des métayers vinrent à la messe et apprirent à quelques-uns des habitants de Loug'ovoïé ce qui s'était passé chez ^Marko, lors de la bénédiction du nouveau grenier, ce qui anima encore davantage la discussion sur le nouvel archiprètre.

Il faut pourtant dire que les habitants du village n'avaient nullement le dessein d'arriver à des conclusions déterminées. Toutes les discussion se bornaient pour la plupart à l'énoncé des faits.

— Il a dit à la Mirochnitchikha : « Toi, ma vieille, tâche de guérir; quand tu te lèveras et que tu gagneras quelque chose, tu t'acquitteras envers moi; si tu meurs, ce sera dans l'autre monde que tu me payeras, » racontait quelqu'un.

— Voyez-vous, comme il estl... Dans l'autre monde. Hum! faisaient observer les auditeurs.

— Lorsqu'on a enterré Proclika, l'enfant de la Andreïkha, celle-ci a donné quatre piataks (i). Jetant alors un regard autour de lui et voyant que dans la maison il n'y avait en tout qu'un petit pot et demi, il prend l'aro-ent et dit : a Bon, je te remercie, mais je veux te rendre la monnaie. » Il fouille dans sa poche et en sort un demi-rouble : « Tiens, dit-il, achète pour ton aine de l'huile de foie de morue ; il faut qu'il en prenne, car il est scrofuleux. »

— C'est extraordinaire. Un homme sensé ne ferait pas cela.

— Cela dépend... de l'idée qu'a l'homme en le faisant.

— Et aux métayers il a dit de ne pas boire plus de deux verres d'eau-de-vie. « En boire plus, a-t-il dit, est préjudiciable. »

— Deux verres, ce n'est pas assez pour un moujik, c'est même très peu.

— Ce n'est même rien du tout. Par exemple, en cas de baptême. Est-ce que deux verres sont suffisants, en cas de baptême? Ou bien, un mariage... Xon, c'est impossible.

C'était en automne. La journée était brumeuse et la pluie menaçait. Cyrille assistait à une cérémonie religieuse. Maria Gavrilovna venait à

(i) Pialak. pièce de cinq copeks.

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peine de se lever et avait passé son négligé du malin. Fiokla entra tout à coup dans la chambre et annonça :

— Une voiture vient de s'arrêter devant la maison, une voiture de la ville, d'après son aspect.

Le cœur de Maria Gavrilovna battit très fort. Elle courut sur le perron.

— Maman !

En trois secondes, elle se trouva dans les bras

d'Anna Xicolaïevna Fortificantoff.

— Et vous vous êtes décidée avenir de si loin, toute seule 1 W

— D'abord, ce n'est pas si loin, rien qu'une cinquantaine de verstes; ensuite, je ne suis pas venue toute seule, mais bien avec le cocher. f

Le fait était que la mère s'ennuyait de rester si longtemps sans voir sa fille, et elle avait résolu de lui rendre visite. 3Ioura en eut une joie indicible; elle se mit à rire aux éclats, à sauter; elle courait Tembrasser à chaque instant et finit par fondre en larmes.

— Maman, c'est de joie, fit-elle.

Anna Nicolaïevna fut contente de l'appartement occupé par Moura. Ce qui la froissait quelque peu, c'était la présence de Fiokla, qui engagea immédiatement la conversation avec elle, en lui déclarant qu'elle était une pauvre veuve et quelle servait tous les archiprêtres. Mais lorsque Moura eut

LE POPE l4l

quitté la chambre, elle s'approcha plus près d'Anna Nicolaïevna et lui dit avec un accent de mystère :

— Faites donc attention, matouchka. Ils ne savent pas vivre. Un autre batiouchka aurait déjà une paire de vaches, à cette heure, une douzaine de brebis, de la volaille, et eux n'ont rien. C'est honteux à dire^ nous achetons la farine ! Etre batiouchka et acheter de la farine ! Jamais cela ne s'est vu chez nous. J'ai été chez trois archiprêtres, on y vendait même toujours la farine. Non, il faut que vous leur appreniez à vivre !

Si blessant que cela fût pour Anna Nicolaïevna, elle prit néanmoins note de la communication de Fiokla. Comment cela se faisait-il, en effet, qu'en vivant depuis plus de deux mois dans une paroisse qui était considérée comme riche on n'eût rien mis de côté?

— Eh bien, raconte-moi donc comment tu vis^ ici, dit Anna Nicolaïevna à Moura.

— Je suis bien, je suis contente, répondit-elle.

— Non, explique-moi comment tu passes ton temps?

— J'en passe la plus g-rande partie à lire. Cyrille est tantôt à l'ég-lise, tantôt à célébrer quelque part une cérémonie religieuse, tantôt à l'école, ou bien à se promener dans le village.

— Et tu restes seule ?

— Oui, qu'est-ce que cela fait?

— Et tu n'as lié connaissance avec personne? Il y a ici une châtelaine pourtant. Je suppose qu'il aura été la voir.

— Qui? Cyrille ! Pour rien au monde ! Il a dit : « Si j'avais affaire à elle, j'irais la voir, mais autrement, non; — je ne sais pas ce que c'est que cette personne-là. » J'ai fait connaissance avec la famille du prêtre ; il y a six demoiselles qui ne sont pas bien amusantes.

— Il s'ensuit donc que tu meurs d'ennui.

— Cyrille me dit toujours : « Lie connaissance avec les m(jujiks; à chaque pas, on rencontre là un type intéressant. »

Anna Nicolaïevna se mit à rire; puis elle pensa: « Je crois réellement et je suis même sûre qu'il doit avoir une araig-née dans le plafond. »

Cyrille arriva, et exprima son contentement à propos de la visite de sa belle-mère.

— Vous verrez comme il fait bon ici à la campagne, et vous viendrez vous y établir vous-même, dit-il.

— Quant à cela, excusez-moi ! Jamais vous ne parviendrez à me décider à cela ! répondit avec un accent de dignité blessée xVnna Nicolaïevna.

La question de domicile s'identifiait pour elle avec celle de l'avancement ou de la disgrâce. Être envoyé dans la capitale, c'était un avancement accompagné d'un accroissement de revenus ; —

LE POPE l43

dans un village, c'était une disgrâce, accentuée par la diminution de ces mêmes revenus; c'est pourquoi la supposition de Cyrille renfermait pour elle une offense mortelle. Durant la journée, Anna Nicolaïevna put se convaincre par elle-même que chez Cyrille on achetait toutes les provisions, et que Fiokla avait raison. Pour chaque bagatelle, Fiokla courait chez l'épicier : la crème qu'on avait servie pour le thé coûtait presque aussi cher qu'à la ville .

— Ecoute, ma petite, cela coûte fort cher d'acheter ainsi les moindres choses. Est-ce que vos revenus sont si grands?

— Cyrille me donne tout ce qu'il reçoit, jusqu'au dernier sou.

— Et combien cela fait-il, par exemple, pour un mois?

— Vingt, vingt-cinq roubles à peu près.

— C'est tout ce que vous recevez? Une jolie paroisse, il n'y a rien à dire! ah! Nous sommes bien tombés, merci !... C'est pour les études à l'Académie, la licence ! Et combien dépensez-vous par mois?

— Une cinquantaine de roubles.

— Où les prenez-vous, alors?

Maria Gavrilovna se troubla, et rougit.

— Il n'importe, petite mère! Nos revenus aug-

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menteront plus tard... Nous nous'^récupérerons de nos perles.

Anna Nicolaïevna la regarda d'abord avec étonnemerU; puis, soudain, une idée illumina son esprit.

— Je comprends ! fît-elle, d'une voix sépulcrale : lu as touché au capital de ta dot?

— Petite mère, qu'est-ce que cela fait? Ce n'est que le commencement; plus tard, cela ira mieux ; je suppléerai à ce qui manquera. Seulement, n'en dites rien à Cyrille. Il ne le sait pas, il vit comme un enfant innocent.

Anna Nicolaïevna ne répondit point, mais elle fronça les sourcils d'un air belliqueux, et résolut d'en causer « sérieusement » avec son gendre.

Le lendemain, lorsque Cyrille fut parti pour une cérémonie religieuse, Anna Nicolaïevna reçut plusieurs visites. La première qui vint fut l'épouse du Père Rodion. C'était une femme d'assez grande taille, de large carrure et de forte corpulence. En dépit de ses cinquante ans passés, elle se présenta vêtue d'un mantelet rose pâle, et avec un ruban bleu aux cheveux, dans lesquels, du reste, on n'apercevait pas le moindre fil d'argent. Il faut dire pourtant que la coquetterie n'était pour rien dans cette toilette. La matouchka croyait tout simplement qu'elle ne pourrait mieux exprimer son res-

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pect à la femme de l'archiprêtre de la cathédrale qu'en revêtant un costume g-ai.

— Veuillez m'excuser ; mais je viens porter plainte contre votre g'endre, commença presque de prime abord la matouchka. Jugez-en vousmême, de grâce : il a introduit de nouveaux usages — ne rien demander aux paroissiens : « Tu donneras, dit-il, ce que tu pourras. » Et eux, ils la connaissent, ce sont des malins, et ils ne donnent alors que des sous. Le croiriez- vous ? Mon mari, dans des cas très rares, n'avait que soixante roubles par mois ; ordinairement, quatre-vingts, cent et jusqu'à cent vingt môme. Et maintenant, notre revenu est de vingt, vingt-cinq roubles. Comment voulez -vous qu'on puisse vivre avec cela? J'ai une demi-douzaine de filles!... Je comprends bien que cela provient de l'inexpé- Tienceî... C'est un jeune homme ; on sait ce que c'est. Pourtant, pourquoi n'irait-il pas chez mon mari, le Père Rodion ; pourquoi ne lui demanderait-il pas conseil ?... Pour n'être pas archiprêtre comme votre gendre, mon mari n'en est pas moins un homme expérimenté.

Après la matouchka vinrent chez Anna Nicolaïevna les femmes du diacre et des chantres. Celles-ci n'osèrent même pas prendre place sur les chaises qui leur avaient été indiquées. La femme de l'archiprêtre de la cathédrale les intii 10

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midait. Malgré cela, elles déclarèrent unanimement qu'avec les maigres revenus qu'on touchait depuis l'arrivée du nouvel archiprêtre il n'y avait pas moyen de vivre.

— Je le comprends parfaitement moi-même, répondait Anna Xicolaïevna, émue par toutes ces commisérations : soyez sûres que les choses ne demeureront pas en cet état. Je lui parlerai. A cause de ma fdle, je lui parlerai.

Les femmes qui agissaient, cela va sans dire, sous l'inspiration de leurs humbles maris, s'en allèrent, l'espoir au cœur.

— J'ai à te parler, mon cher gendre, dit, les sourcils froncés, Anna Nicolaïevna à Cyrille.

Le crépuscule tombait. Moura, assise sur le perron, à la table à thé, terminait la lecture d'un chapitre de roman. Anna Nicolaïevna profita de son absence pour commencer et achever cette conversation qu'elle supposait bien devoir lui être désagréable.

— Je suis à vous, chère Anna Nicolaïevna ! dit Cyrille cordialement.

Ildevinaitd'ailleursde quoiil allait être question et quel ton ne tarderait pas àprendre sa belle-mère.

— Je ne comprends pas tes façons d'agir !... je ne les comprends pas ! Tu n'es que depuis deux mois ici, et déjà tous ceux qui t'entourent sont mécontents.

LE POPE l47

— Pas tous, Anna Xicolaïevna, pas tous !

— Tous ! Le Père Rodion est excessivement mécontent ! Le chantre et le diacre se plaignent de n'avoir plus de quoi vivre. Enfin, tous.

— Et les paroissiens ? Je suppose qu'ils ne sont pas encore venus se plaindre à vous ?

— Si tu crois que je vais me mettre à causer avec les paroissiens ? Mais cela n'a aucune importance, qu'ils soient ou non contents. De grâce, mon ami, tu les as gâtés ! Ils donnent pour les cérémonies religieuses ce qu'ils veulent, les revenus du clergé ont diminué des deux tiers. Je ne peux même pas m'expliquer cela, c'est tout simplement une folie î

— Mais cela nous suffit. Grâce à Dieu, nous mangeons et buvons assez bien et nous ne nous habillons pas non plus avec des peaux de bétes.

Anna Xicolaïevna fixa sur lui ses regards comme si elle cherchait à deviner s'il était vraiment innocent ou s'il feignait seulement de l'être.

— Écoute, Cyrille, dit-elle en baissant la voix, à vivre comme cela, sans savoir ce qui se passe sous ton nez, tu n'auras bientôt qu'à aller mendier ton pain. Ton revenu est de vingt-cinq roubles par mois, et vous en dépensez cinquante. Comprends-tu ?

Cyrille la regarda du coin de l'œil, rougit, se tassa sur lui-mêms, et se mit à froisser nerveu-

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scincnt le pan de sa soutane avec laquelle il jouait en causant . J

— Cela, c'est la faute à Moura. Je n'en savais rien! i;rommela-t-il et, se levant rapidement, il ajouta :

— Je vous remercie, Anna Xicolaïevna, pour la communication ([ue vous m'avez faite. Nous allons changer cela.

— Oui, nous allons changer cela ! Certainement, il faut que cela change. — Je ne dis pas cela, Cyrille, parce que je regrette l'argent ou pour une autre cause semblable. Il faut pourtant garder quelque chose pour les jours malheureux. C'est seulement un conseil que je te donne.

Cyrille regardait par la fenêtre et se taisait. Anna Nicolaïevna, convaincue (pi'elle avait produit l'etVet désirable, sortit sur le perron pour prendre le thé.

— One faisiez -vous donc là depuis si longtemps? demanda Maria Gavrilovna.

— Rien... C'est comme cela... Mes bottines sont étroites... cela me prend du temps, de les mettre...

Cyrille resta longtemps seul dans la pièce. Lorsqu'il sortit entin, il faisait déjà sombre et Anna Nicolaïevna ne put distiuiiucr l'expression de sa phvsionomie.

LE POPE l49

Le lendemain matin, sa belle-mère repartit pour la ville, en emportant le « capital » (afin de le placer dans une banque. « Cela sera plus sûr comme cela, w dit-elle à Moura. Du reste, elle lui laissa quatre cents roubles « pour les besoins imprévus » ! En partant, elle n'adressa aucune parole de remontrance à Cyrille, persuadée qu'elle en avait dit assez. Quant à Moura, elle lui murmura à l'oreille, en la prenant à l'écart :

— Je te souhaite, Moura, d'être heureuse et j'espère que tu le seras. Mais, dans le cas où cela n'irait pas à ta §"uise, viens à l'instant même chez moi. Tout ce que nous avons t'appartient.

(( Je n'ai besoin de rien : quoi qu'il arrive, je resterai avec Cyrille, » pensa Moura, et quand sa mère fut loin, elle ^dnt à son mari, lui prit la main et lui dit doucement :

— Tu sais, Cyrille... je...

Elle n'acheva pas et rougit. Cyrille embrassa tendrement sa main et dit :

— Ma pauvre Moura ! . . .

— Moura, je voudrais bien calculer ce que nous dépensons pour vivre! C'est intéressant à savoir, dit un jour Cyrille à Moura.

Celle-ci comprit que c'était là« l'œuvre de petite mère » ; mais comme, au lieu d'agir franchement, Cyrille usait de moyens détournés, elle résolut à son tour d'employer la ruse.

— Soit! répondit-elle; elle prit un crayon et du papier, et se mit à faire à haute voix le calcul des dépenses.

Profitant de l'ig^norance complète de Cyrille, elle mettait tout à des prix réduits de moitié. En fin de compte, il se trouva qu'ils dépensaient près de ving-t-cinq roubles par mois, c'est-à-dire presque autant qu'ils gagnaient. Elle obtint même un excédent de quelques dizaines de copecks.

« C'est sans doute pour me faire peur que iVnna Nicolaïevna m'a dit cela! )> pensa Cyrille.

Et il raconta à Moura sa conversation avec sa belle-mère.

— Tu vois pourtant ces chiffres, répondit

LE POPE lOI

Maria Gravrilovna, avec l'accent d'une sincérité parfaite.

Celte conversation eut pour résultat que Fiokla continua à s'indigner de la façon dont était org-anisé le ménage de l'archiprêtre, et que tout resta dans le même état.

Quatre mois s'étaient déjà écoulés depuis l'installation de Cyrille à Lougovoïé. Ses rapports avec le clergé et ses paroissiens s'étaient déjà précisés à ce point que le Père Rodion, qui comptait toujours que « le jeune homme reviendrait à la raison », dit un jour au Père Siméon et à D:eménti :

— Non, ce n'est pas la jeunesse; c'est une toquade, mes amis ! Voilà ce que c'est !

— Précisément, Père Rodion, c'est une toquade, acquiescèrent les desservants, et, de plus, une toquade de mauvais chicaneur.

— Il faut changer cela! déclara le Père Rodion.

— Nécessairement, confirmèrent les desservants.

Il y avait, en effet, nécessité de réfléchir à cela. Les paroissiens de Lougovoïé, non seulement s'empressèrent de profiter des usages nouveaux, mais en abusèrent tout simplement. Des gens qui étaient loin d'être pauvres donnaient des bagatelles, même pour de grandes cérémonies reli-

gieuses. Il y en avait qui, pour un enterrement, g-lissaient dans la main dix copecks.Tout d'abord, le clergé y trouva son compte, en exigeant le double pendant la semaine du Père Rodion, Mais, dans les derniers temps, les paroissiens se mirent à ruser. Ils s'efforçaient, par tous les moyens, de tirer en longueur les cérémonies religieuses, de façon qu'elles tombassent toutes dans la semaine de l'archiprêtre, en ne laissant au Père Rodion que les plus pressantes. Parmi la vingtaine de mariages, célébrés pendant cet automne, cinq ou six seulement échurent au Père Rodion ; le reste alla au Père Cyrille. L'usage de ne payer qu'à sa convenance plut donc beaucoup aux paroissiens de Lougovoïé.

Lorsque le Père Rodion se fut convaincu que c'était « non la jeunesse, mais bien une toquade», il revêtit sa soutane de gala^, coiffa sa calotte, et se rendit ainsi en grande tenue chez l'archiprêtre. En partant, il dit àsamatouchka qu'il avait l'intention de causer avec lui sérieusement.

La première qui l'aperçut fut Fiokla. Et son aspect officiel, et sa visite en elle-même lui parurent tellement extraordinaires qu'elle se précipita dans la chambre, et annonça à Cyrille :

— Le Père Rodion vient chez nous, en calotte et soutane neuve !

— Ah ! qu'il soit le bienvenu !

LE POPE l53

Le Père Rodion, marchant lourdement, les larg^es manches de sa soutane flottant au vent, monta sur le perron. Cyrille alla à sa rencontre et le fit entrer dans la chambre.

Après avoir dit bonjour à Moura, qui se trouvait là, le Père Rodion se laissa tomber sur une chaise, et dit :

— Il y a long-temps que je ne suis pas venu chez vous, Père Cyrille.

— Oui, oui ! Vous n'êtes venu chez moi qu'une seule fois, Père Rodion.

— Mais vous-même, vous n'avez pas été chez moi plus souvent. Père Cyrille. Vous savez, quand on demeure tout près et qu'on se voit souvent, on ne s'aperçoit pas de la rareté des visites.

Tout d'abord, on avait pu croire que le Père Rodion avait voulu tout simplement faire une visite ; mais après deux ou trois observations banales, il toussota de côté, et dit :

— C'est à proprement parler pour affaires que je viens vous voir, Père Cyrille.

— Ah ! De quoi s'agit-il, Père Rodion ?

— De quelque chose d'assez important !

Ce disant, il prit sa barbe de la main gauche, et la caressa, puis la lâcha pour recommencer le même manège. Moura se leva, et sortit doucement. Elle avait compris qu'elle le gênait.

— Père Cyrille, cela ne peut continuer ainsi, déclara de prime abord le Père Rodion ; — jug-ez-en vous-même : j'ai six filles adultes, et personne ne les demande en mariage.. . Il est donc indispensable que je song-e à les nourrir, à les habiller:... enfin, il faut aussi amasser pour elles une dot quelconque... Et j'en ai six, pourtant, six !

— Père Rodion !...

— Puis, prenez aussi, par exemple, Dieménti. Il a également un tas d"enfants, et il faut leur apprendre quelque chose à eux tous. Mais je dois vous dire que ce n'est même pas de cela qu'il est question, mais tout simplement de pouvoir les nourrir. Et on n'y arrive même pas. Père Cyrille.,»

— Père Rodion î...

— Non, permettez^ Père Cyrille, laissez- moi achever. Vous savez, je ne suis pas causeur, cela m'est difficile à dire ; mais, puisque j'ai commencé, laissez-moi, de grâce, aller jusqu'au bout. Pendant quatre mois, j'ai attendu vainement que vous arriviez vous-même à le comprendre ; mais je vois que ce n'est pas le cas. «Eh bien ! pensai-je : ouvre la bouche ! » Et je l'ai ouverte. Ne vous fâchez pas contre moi, Père Cyrille ; mais, en vérité, cela ne peut continuer ainsi, Père Cyrille. Non, cela ne se peut pas !

LE POPE l55

— De quoi parlez-vous donc, Père Rodion ? Vous avez l'air de vous plaindre de quelqu^in..^

— C'est précisément cela ! Je me plains ! De qui ? De vous, de vous, Père Cyrille ! Vous avez résolu de nous réduire à la mendicité... Avant votre arrivée, non seulement nous g-ag"nions ce qui était nécessaire pour notre subsistance et le reste ; mais nous pouvions même mettre quelque chose de ce côté pour les jours du malheur. Et maintenant, — c'est terrible à dire, — nous ne gagnons même pas de quoi vivre. Dans l'espace de quatre mois, vous, excusez -moi, Père Cyrille... vous avez complètement gâté les paroissiens, vous avez abîmé la paroisse.

— Abîmé !

— Oui, abîmé : Lougovoïé était considérée comme la meilleure des paroisses de village dans tout le district, et maintenant... maintenant, c'est la plus misérable de toutes. .

Le père Rodion, qui était sorti de chez lui avec la ferme intention de se contenir et de parler avec calme, n'avait pu garder son sang- froid, aussitôt que la conversation était tombée sur la paroisse. Pendant quinze ans, cette paroisse avait été un objet d'envie pour tout le district, et voilà que, tout à coup, un blanc-bec quelconque, venant à peine de revêtir la soutane, se mettait à faire le malin, et la réduisait à un

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état tel qu'il ne restait plus qu'à abandonner tout. Et le Père Rodion éleva la voix en continuant :

— Non, Père Cyrille, il faut laisser cela. Certes, vous êtes jeune, vous n'avez pas d'expérience ; mais lorsque ce défaut d'habitude est cause de souffrances pour les autres, on peut bien demander des conseils...

— Vous me reprochez de ne pas fixer de prix pour les cérémonies religieuses, de permettre à chacun de payer selon ses moyens ? demanda Cyrille, lorsque le Père Rodion se fut arrêté.

— Justement, justement ! se hâta de dire le Père Rodion; là est tout le mal, la racine de tout le mal.

— Mais je ne peux pas faire autrement, Père Rodion, je ne le peux pas! C'est contraire à ma nature, à toutes mes idées... Je ne le peux pas !

— Permettez, Père Cyrille, cela est injuste : vous êtes seul et nous sommes trois, et chacun de nous a sa famille. Nous vivions ici tranquillement à la gloire de Dieu, et cela ne portait préjudice à personne. Mais voilà que vous arrivez et que vous dites : « Non, il est nuisible de les laisser vivre dans ce monde, il faut les faire disparaître. >> Mais nous sommes nés sur cette terre, Père Cyrille, et vous, excusez-moi, vous êtes un homme de passage. Nous vivons comme tout le monde et vous

voulez non seulement vivre vous-même à votre guise, mais encore nous forcer d'y vivre aussi, nous autres. Est-ce juste?

Cyrille devint pensif. Il songeait combien ses idées, à lui, étaient différentes de celles du Père Rodion. Voilà pourquoi il n'a même pas essayé d'expliquer sa conduite au vieux prêtre. Qu'ils croient que c'est un caprice, l'inexpérience ou toute autre chose, peu importe! cela, ils peuvent encore à la rigueur le comprendre. Mais croire à un système entier dont la source est une tout autre conception de la prêtrise, de la vocation du pasteur, cela, on ne peut certes pas le dire ! Le dire, ce serait déclarer la guerre ouvertement.

— Peut-être n'est-ce pas juste. Père Rodion? Mais je ne puis agir autrement, fit-il pensif et lentement.

— Gomment? Même en comprenant que c'est injuste, vous continueriez à agir ainsi?

— Oui, oui... je continuerai à agir ainsi, Père Rodion, parce que je ne puis pas faire autrement.

— Mais vous n'êtes pas seul I Notre bien-être dépend de vous !

Cyrille se leva et, quelque peu énervé, se mit à marcher dans la chambre.

— Écoutez-moi, Honorable Père Rodion, j'avais prévu tout cela et prié Son Eminence de me

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donner quelque village éloi^-né, où je fusse seul; mais il m'a envoyé ici. Eh bien! la faute n'en est donc pas à moi, puisque ce n'était pas là ce que je souhaitais. Quant à moi, je resterai tel que je suis... Je vous le dis franchement, Père Rodion, et vous allez bien le comprendre : je ne suis pas venu ici pour les revenus. Des revenus, j'aurais pu en avoir à la ville, et de meilleurs que ceux de votre Loug^ovoïé, si je l'avais voulu. Songez donc un peu, Père Rodion : voilà un homme qui sort de l'Académie, avec de bonnes notes, qui pourrait obtenir le meilleur emploi de la ville et qui s'en va dans un village ! Est-ce qu'il n'a pas bien réfléchi à ce qu'il fait? Et crojez-vous, après cela, que vos raisonnements auront de linfluence sur moi ?

— Donc, il faut laisser tout espoir, n'est-ce pas?

— Non, ce n'est pas cela. Allez chez Son Emiiience et priez-la de me transférer dans une autre paroisse plus petite. Vous pouvez ajouter que j'en serai fort aise.

Le Père Rodion se leva, prit son bonnet et sa canne et dit d'un air sombre :

— Au revoir i

En sortant, il pensa : « Il faut croire que ce savant est tout simplement un fou ! »

Chez lui, il trouva, cela va sans dire, et le chantre Dieménti et le diacre Siméon. Ils étaient assis dans

l'antichambre. Leur agitation était si grande qu'ils ne se trouvaient même pas en état d'engager une conversation; et ils restaient là, silencieux, les yeux fixés sur le mur.

Lorsque le Père Rodion rentra, ils se levèrent tous les deux et comprirent immédiatement que les négociations avaient mal tourné. S'il en eût été autrement, le Père Rodion leur eût adressé tout de suite la parole : « Ah î vous êtes là, voilà qui tombe bien! » Tandis qu'il était passé à côté d'eux sans dire un mot, comme s'il fût devenu tout à coup muet. Un instant plus tard, il sortit sans calotte et dit :

— Dieménti, mon ami, va, attelle le cheval bai à la britchka ; mon domestique est absent. Je vais chez la châtelaine.

(( Ah ! pensèrent en même temps le chantre et le diacre, l'affa're n'a pas réussi ! » Dieménti s'en alla atteler le cheval bai, et le Père Siméon se mit en devoir de l'aider. Cinq minutes plus tard, la britchka sortit de la cour avec le Père Rodion en grande tenue, le pain bénit à la main. Dieménti prit place sur le siège de la britchka et se dirigea vers la maison de la châtelaine.

Le Père Siméon se rendit chez lui. Mais, au bout d'une heure à peine, il se hâta d'accourir de nouveau chez le Père Rodion, parce que la britchka était de retour. C'était un mardi, jour exempt de

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service. Vers les six heures, devant la maison de l'archiprêtre, s'arrêta un homme à cheval, selon toute apparence un garde ou un commis de l'économat : saluant Cyrille, assis sur le perron, il lui remit une petite enveloppe avec l'inscription : « Au Père Cyrille Obnovlénskj. » Cyrille ouvrit l'enveloppe et en sortit une carte de visite sur laquelle, en dessous de la ligne lithographiée avec le nom de Xadiéjda Alexéïevna Kroupeïeff, se trouvaient tracés ces mots d'une écriture fine et ferme : « Prie instamment le Père Cyrille de venir la voir pour une affaire importante. S'il est nécessaire, on enverra immédiatement une voiture. »

— Mais oui, je n'ai pas de chevaux, fît Cyrille, machinalement.

— Alors, batiouchka, faut-il vous en envoyer tout de suite?

— Si Madame la châtelaine a quelque chose d'important à me communiquer, certainement.

— Tout de suite. « Le messager tourna bride et partit au galop..."

« Une affaire de grande importance, » pensait Cyrille; qu'est-ce que cela pouvait bien être? Une cérémonie quelconque? Elle l'aurait dit alors, car il faudrait emporter les vêtements sacerdotaux et emmener un desservant.

— Qu'en penses-tu, Moura, qu'est-ce que cela peut bien être?

— Selon moi, voici ce que c'est : le Père Rodion a eu le temps de porter plainte contre toi à la châtelaine, et alors elle t'appelle pour te faire une remontrance.

Cyrille se mit à rire.

— Quoi! une remontrance? Serait-elle doyenne, par hasard ? Sais-tu, Moura : je crois qu^il vaut mieux ne pas aller chez elle.

— Non, je suis d'avis qu'il faut y aller. Tu l'as promis, on va t'envoyer une voiture... On pourra penser ainsi que tu as eu peur. En outre, ce que je viens de te dire là n'est qu'une supposition. Peut-être a-t-elle réellement quelque chose de grave [à te communiquer. Et ce qui importe le plus, Cyrille... il y a longtemps que je voulais te le dire.

— Eh bien! qu'est-ce que c'est?

— Eh bien ! tu feras connaissance avec elle et lu me la feras faire aussi, — j'aurai ainsi quelqu'un avec qui je pourrai causer. Je suis toute seule sans cela.

La voiture ne se fit pas attendre longtemps. Cyrille revêtit la soutane, peigna ses cheveux qui étaient déjà devenus passablement longs et partit.

La maison de la châtelaine se trouvait à trois verstes à peu près de l'église, à l'écart du village. C'était presque une métairie composée de bâtisses pour les ouvriers, le bétail, le dépôt de grain,

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pour la forge, etc. La maison même où demeurait la propriétaire laissait à peine entrevoir sou toit noirci par le temps à travers les arbres du jardin. Celui-ci était énorme, mais sans ordre aucun et très négligé.

La voiture traversa le jardin, et s'arrêta devant le perron. Une bonne femme proprette, que Cyrille avait plusieurs fois aperçue à l'église, se tenait sur les marches du perron; elle le salua, en disant !

— Veuillez entrer, batiouchka, la barjnia vou attend.

Lorsque Cyrille se mit à monter le perron, 1 bonne femme demanda sa bénédiction. Puis ell le conduisit dans l'appartement. Après avoir traversé plusieurs pièces vastes, presque vides, il entra dans la salle à manger et s'arrêta sur le seuil. Une table ronde, recouverte d'une nappe blanche et garnie de vaisselle, était placée au milieu. Sur la table se trouvait un samovar bouillant. Devant la table était assis, sur une chaise haute, un gamin de six ans à peu près, aux magnifiques yeux noirs ; et, à côté de lui, Nadiéjda Alexéïevna en personne, que Cyrille avait vue à l'église, le premier jour qu'il avait dit la messe. Elle posa sur la table le pot au lait qu'elle tenait à la main, se leva rapidement, et alla à sa rencontre:

LE POPE l63

— Je suis bien aise que vous ayez consenti à venir, dit-elle cordialement.

La figure brune était très agréable, les yeuxfoncés reflétaient l'intelligence ; d'une taille presque haute, svelte, elle se tenait toute droite, ce qui lui donna, comme il sembla à Cyrille, un air quelque peu provocant. Somme toute, elle produisait une impression favorable. Elle paraissait avoir trente ans à peu près.

— On m'avait dit que vous aviez une affaire importante à me communiquer.

— Oui, si vous voulez ! Je vous en prie, prenez place... Je vais vous servir du thé... C'est mon fils.

Cyrille salua, et s'assit. Le gamin laissa là son thé, et examina avec étonnement le convive, vêtu d'une longue soutane, etportant des cheveux longs.

— C'est un prêtre, mon chéri ! C'est la première fois qu'il voit un prêtre d'aussi près, expliqua la maîtresse de la maison, qui continua: Oui, il s'agit d'une affaire importante. Voyezvous, il y a quelques heures, j'ai reçu la visite du Père Rodion, Aotre adjoint.

— Et il s'est plaint de moi? demanda Cyrille, en souriant.

— Oui. Il dit que vous avez gâté les paroissiens, et que, depuis votre arrivée, le clergé est tombé dans la misère.

l64 LE POPE

— Et VOUS m'avez fait venir pour me donner une verte réprimande...

— Mais pas du tout, bien au contraire! répondit M"^^ KroupeïefT en appuyant sur ses paroles.

Cyrille la regarda attentivement.

— Au contraire? Vous approuvez donc ma façon d'ag r?

— Pas tout à fait... Mais nous y reviendrons plus tard. J'ai promis au Père Rodion de vous parler. Il était très ému. Il est certain qu'il ne s'arrêtera pas là, et ira chez l'archevêque. Vous devez ne pas perdre cela de vue.

— Moi?

— Mais oui.

— Je n'ai rien fait qui soit contraire à la loi, et je ne crains personne!

— Ah! vous êtes comme cela! Dites-moi, estce vrai que vous avez fait vos études à l'Académie et que vous êtes un g-rand savant?

— Que j'aie fait mes études à l'Académie, c'est exact; mais que je sois un grand savant, cela, certainement, n'est pas vrai.

La châtelaine plaça devant Cyrille une verre de thé; et, indiquant la crème et les tartines, lui dit:

— Prenez donc, je vous en prie.

— Je vous remercie. J'ai l'habitude de boire le thé avec ma femme.

LE POPE ibf)

— Faites-moi faire sa connaissance. Yous me permettez d'aller la voir?

Cyrille salua, et dit:

— Elle sera très heureuse ! Elle est toute seule ici !

— Voilà qui est bien ! Dès demain, j'irai la voir... Et quant à votre clergé, quel est votre avis? Croyez-vous que ses griefs ne soient pas fondés ?

— Je ne le pense pas. Il est vrai qu'il gagne maintenant très peu. C'est possible qu'avec de la famille cela ne lui suffise pas pour vivre. Mais je ne puis pas laisser subsister les procédés commerciaux qui sont en pratique maintenant dans l'Église.

— Savez-vous? Il y aurait moyen de remédier au mal... Si, par exemple, on payait au clergé des appointements fixes ?

— De quelle source ?

— Eh bien ! quand ce serait de mes revenus à moi? Pourquoi donc me regardez- vous avec tant de surprise?

— Que voulez-vous? A quel propos donneriezvous votre argent pour une chose qui vous est, en somme, étrangère? Est-ce que cela ne doit pas surprendre?

— Voyez-vous comme vous êtes? Vous vous

trouvez chez moi pour la première fois, et déjà vous me dites des choses blessantes.

Elle prononça ces mots avec une sévérité badine, comme on parlerait à des personnes amies. Cyrille se troubla. Il n'avait pas une très haute opinion de son habileté à causer avec les dames, et admettait parfaitement qu'on pût trouver dans ses paroles les plus simples ce qu'il n'avait pas eu du tout l'intention de dire.

— Excusez-moi, je me suis peut-être mal expliqué.

— Non, non; j'ai plaisanté, se hâta-t-elle de dire, en voyant son trouble. Je voulais seulement vous faire entendre que je ne comprends pas pourquoi vous ne voulez pas admettre que j'aie h' désir sincère de prêter la main à une bonne cause. Dites? Ne fût-ce que par ennui?

Elle se mit à rire.

Cyrille répondit sérieusement:

— Ce n'est pas cela, seulement. Je ne croyais pas que cette cause vous parût bonne.

Ils convinrent de faire plus tard un compte exact des dépenses nécessaires à cet effet, et il fut décidé, en principe, que M"^e Kroupeïeff allouerait de ses propres deniers des appointements fixes au clerg-é, à condition qu'il renoncerait à tout autre revenu. Puis la propriétaire répéta sa promesse d'aller voir Moura le lendemain.

LE POPE l()7

Cyrille revint à la maison de très bonne humeur. Venu ici clans le seul but de faire une œuvre utile à son prochain, il souffrait, au fond de l'âme, en voyant que le résultat de son activité était le mécontentement de ses collaborateurs. Maintenant, les causes de ce mécontentement seraient écartées. « J'étais toujours convaincu qu'il y avait de braves gens au monde, » pensait il, et, en revoyant Moura, il se mit à faire devant elle l'éloge de ^1^^^ Kroupeïeff. Et Moura fut très heureuse d'apprendre qu'elle devait faire le lendemain sa connaissance.

Nadiéjda Alexéïevna Kroupeïeff demeurait depuis presque cinq ans à Loug-ovoïé, sans jamais le quitter.

Le jardin, vaste et négligé, dans lequel s'élevait la maison de briques, avec ses murs brunis par le temps et son toit qui penchait, était autrefois considéré comme un jardin modèle. On y trouvait de larges allées de lilas touffus; on y comptait une multitude de petits coins ombragés, des clairières verdoyantes, soigneusement entretenues, des berceaux recouverts de lierre et de vigne vierge. Le jardin était célèbre pour ses cerises qui étaient connues jusque dans le chef-lieu du gouvernement, et c'était à qui en achèterait. 11 y avait aussi pas mal de pommiers et de poiriers;, on y cultivait enfin la framboise et même le raisin.

Tout cela se passait avant l'affranchissementj des serfs, lorsque vivait et gouvernait à Lougo-j voïé le père de Nadiéjda Alexéïevna Kroupeïeff, le i

vieux Kroupeïeff, terrien passionné, qui savait tirer profit de la terre et des gens. Il avait voué une sollicitude toute particulière à son jardin, et pris, pour l'entretenir en bon état, un jardinier expert, d'orig^ine allemande, qu'il payait fort cher. Aussi le jardin était-il soii^né comme une personne vivante. Il avait été partagé en petits lots, et chaque lot avait son gardien particulier qui répondait sur sa propre tête de chaque arbrisseau, de l'ordre, de la propreté, et même de la fertilité de la terre de ce lot.

Les vieux Kroupeïeff moururent cinq ans après l'affranchissement. Le chagrin les conduisit l'un après l'autre au tombeau. La propriété passa dans les mains de leur fils André, qui, avec les institutions nouvelles, prit du service dans les Etats provinciaux, et fut nommé juge de pedx dans le district. Avec lui, les revenus ne firent que décroître. Cet homme, maladif et nerveux, aimait la nature, les prairies couvertes d'herbe verte, les champs de blé jaunissants et le jardin ombreux; mais il aimait tout cela comme un artiste très capable de contempler des heures entières quelque beau paysage, et absolument incapable de s*occuper à le faire valoir. La propriété, qui était grande, donnait un revenu assez bon, mais qui n'était même plus la moitié de ce qu'il aurait pu être. André ne s'en apercevait même pas, content des

lyO LE POPE

rentes actuelles qui suffisaient à ses besoins. Tl en ^ dépensait la moitié, dissipant Targent d'une façon absurde, n'acquérant rien et ne procurant de plaisir ni à lui-même, ni aux autres. L'autre moitié était dévolue à sa sœur Nadiéjda Alexéïevna, qui demeurait à Moscou, chez une tante paternelle et entretenait de ses revenus et sa tante, et sa nombreuse famille.

Nadiéjda Alexéïevna avait vingt-deux ans lorsqu'elle reçut la nouvelle de la mort de son frère. André succombait à l'âge de trente-six ans, ayant oublié de se marier, et Nadiéjda Alexéïevna se trouva être l'unique héritière de cette vaste propriété. Ce changement se fit sentir à elle par son côté le plus désavantageux. Jusqu'à présent, elle recevait directement de son frère de l'argent « tout fait » pour ainsi dire; maintenant il fallait songer à régir son bien. Mais elle ne trouvait personne à qui le confier. La jeune fille elle-même n'entendait rien aux affaires; Lougovoïé ne l'attirait pas; dès l'âge de huit ans, elle avait pris l'habitude de vivre dans une grande ville bruyante, puisque ses vieux parents, après l'affranchissement des serfs, s'étaient établis déhnitivement à Moscou. C'est là qu'elle avait fait ses études, d'abord sous la surveillance rigoureuse de son père ; plus tard, elle avait été livrée à elle-même, puisque la tante, (pii, en tout, dépendait d'elle, n'osait même pas

élever la voix eu sa présence et, bon gré mal gré, cédait à tous ses caprices.

Le développement de son intelligence avait suivi une marche capricieuse, étant étroitement lié à sa nature nerveuse et originale. Du vivant de ses parents, elle étudia avec application, se conduisit avec sagesse et modestie, et passa de classe en classe au nombre des meilleures élèves. Après leur mort, elle devint triste, durant une année entière ne toucha pas à un livre et demeura une seconde année dans la même classe. A quatorze ans, elle se réveilla, et tout à coup, à la surprise de sa tante, se révéla comme une fillette très vive et même très étourdie. Son intelligence aussi s'aiguisa du même coup; un désir de savoir extraordinaire et presque anormal s'empara d'elle; elle se jeta avec une égale ferveur sur tous les livres qui lui tombaient sous la main. Elle obligea sa tante à s'abonner à un cabinet de lecture, et en dévorait les volumes, l'un après l'autre, jusqu'àl'hébètement. Dans la famille de la tante, où il y avait pourtant beaucoup d'enfants de tout âge, elle se sentait néanmoins complètement isolée. Gela tenait au traitement favorisé dont elle se voyait l'objet, puisqu'elle était la source du bien-être de toute la famille ; on lui réservait toutes sortes de privilèges : le meilleur morceau, des vêtements plus coquets, une chambre plus

confortable, un lit plus moelleux, outre raffection et le dévouement que lui témoignait toute la famille. La CUette impressionnable s'apercevait de tout cela, et, peu à peu, elle acquit la conviction qu'elle était un être à part et, dans tous les cas, supérieur aux enfants de sa tante dont elle était entourée. Avec le temps, cette conviction finit par se transformer en un profond mépris pour ses parents. La plupart du temps que lui laissaient libre les travaux du lycée, elle le passait dans sa chambre avec ses livres, auxquels elle s'était attachée presque maladivement. Quant aux amis de sa tante, qui ne l'intéressaient guère, elle ne les remarquai! presque pas, et il ne lui était pas possible d'ei acquérir d'autres.

Et voilà qu'à dix-sept ans, lorsqu'elle eut acliev< ses études au lycée et fut devenue une jeune filh presque complètement formée, elle se trouva seule, avec sa nature sauvage, fuyant toute relation mon-J daine, avec sa conception cahotique de la vie, où il y avait de tout, hormis de ce qu'il est utile de savoir dans l'existence, avec son mépris nette- i ment accentué pour les gens qui l'entouraient etj étaient ses seuls proches.

Après le temps du lycée, elle commença à lan-j guir... Ses études lui prenaient, en effet, la plus grande partie de la journée, et, maintenant, elle: s'apercevait qu'elle avait trop de temps à sa dis-j

position. Fortuitement, elle fit la connaissance de deux ou trois personnes; fortuitement aussi, elle alla aux cours de f Ecole supérieure des jeunes filles, qui venait à peine d'être fondée à Saint- Pétersbourg, et donnait lieu à une foule de discussions. Mais les connaissances qu'elle avait faites restèrent à l'état d'ébauche. Involontairement, elle transporta dans ce nouveau milieu la manière d'envisager les gens qui lui était propre dans la famille de sa tante; elle les considérait avec méfiance, et ne se liait avec personne. L'Ecole supérieure ne l'avait pas satisfaite non plus. Ayant l'habitude d'étudier dans les livres, qu'on peut lire en une fois, la lenteur solide avec laquelle s'enseigne la science, fragmentée en sections, parties, leçons, lui pesait. Tout ce qui était système et esprit de suite provoquait son indignation. Elle ne pouvait sans dépit entendre la phrase qui commençait presque chaque nouvelle leçon : « Dans notre leçon précédente, nous nous sommes arrêtés,)) etc. Pourquoi « arrêtés »? Elle ne supportait pas cet arrêt. Dès la première leçon, elle aurait voulu, sans se lever de place, épuiser le sujet jusqu'au bout. Elle finissait par trouver les livres appropriés, s'y plongeait et lâchait les cours, de sorte que ceux-ci, qui pour tant d'autres furent une révélation, et servirent en même temps de trait d'union entre des gens d'opinions et de caractères

différents, ne lui donnèrent aucun profit et ne firent que l'irriter.

La nouvelle de la mort de son frère la trouva dans cet état de mécontentement d'elle-même et de ce qui l'entourait. Ses nerfs étaient détraqués. Elle n'avait personne à qui confier sa peine, parce qu'elle se méfiait de tout et ne se liait avec personne. Tout son être avait soif d'un changement quelconque. A la suite de cette mort, le chang-ement survint de lui-même. Il fallait faire quelque chose de ce domaine.

Vers cette époque, le fils aîné de la tante avait eu le temps de passer par le régiment et de prendre sa retraite avec le grade de sous lieutenant, contre sa volonté, d'ailleurs, ce fut lui qui, se sentant tout à coup un penchant très vif pour l'économie rurale, partit pour Lougovoïé.

La postérité de la tante était alors casée en différents endroits. Les uns étaient mariés, les autres placés dans des pensionnats; la maison devint encore plus ennuyeuse que par le passé. Quoique Nadiéjda Alexéïevna eût très peu de points de contact avec la vie de cette famille, la présence de tous ses membres donnait à la maison une animation à laquelle elle était accoutumée. Alors l'idée lui vint qu'il existait encore un monde immense qu'elle ne connaissait pas du tout, et elle pensa que ce monde lui plairait peut-être plus que

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celui qui Tentourait journellement. Habituée à ne consulter personne et à n'agir que selon sa propre volonté, elle ne perdait jamais beaucoup de temps à se décider. En un instant, elle décréta qu'elle irait à l'étrang-er et, deux semaines plus tard, elle se trouvait en Allemag^ne, en compagnie, cela va sans dire, de sa tante, à laquelle elle avait presque ordonné de la suivre. La tante ne pouvait désol)éir, parce que c'eût été abandonner non seulement la nièce, mais encore ses revenus.

Pendant près de deux ans, Nadiéjda Alexéïevna traîna après elle la vieille femme, en s'arrêtant pour deux, trois semaines, tantôt à Berlin, tantôt à Hambourg-, tantôt à Vienne, tantôt faisant un saut à Madrid, et, de là, revenant à Athènes. Tout cela était nouveau et intéressant; mais rien de ce qu'elle avait vu ne fit une impression assez profonde sur l'âme de la jeune fille pour s'en emparer entièrement et l'entraîner d'un côté ou d'un autre. Elle ne se prenait toujours à rien, ni à personne, se trouvant toujours sous l'influence de sa solitude et de son mécontentement profond. Cette course folle d'un coin de l'Europe à un autre était au-dessus des forces de la vieille tante qui en gémissait, mais en cachette, craignant que sa fantasque nièce ne lui dît : « Eh bien ! retournez à Moscou : je resterai bien seule. » C'est pourquoi elle fut transportée de joie lors-

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qu'elles s'arrêtèrent à Rome six mois entiers; Nadiéjda Alexéïevna, avec une ardeur inconcevable qui lui était venue aussi inopinément que toutes ses autres toquades, visitait les musées el les environs de la Ville Éternelle, étudiant les uns et les autres avec le zèle d'un savant, munie de livres et de guides. Il semblait que ce monde du passé, si nouveau pour elle, se fût emparé de son esprit; mais cet enthousiasme ne dura pas plus de six mois; puis vinrent de nouveau le mécontentement et l'apathie. La vieille tante dut recommencer à faire ses malles.

Elles se rendirent à Paris.

Ici se termina l'histoire de la vie errante de\ Nadiéjda Alexéïevna. Ce qui se passa à Paris et après peut être conté en deux mots.

Jusqu'à vingt-quatre ans, elle ne pensait point i à l'amour; l'idée ne lui vint pas qu'elle pût appar-l tenir à un homme quelconque. Il lui semblait quej dans ses veines ne circulait qu'un sang dénué d'ardeur, tellement cette idée était loin de son esprit. Ceux qui lui avaient fait, par hasard, laj cour à Moscou ou à l'étranger lui parurent des effrontés et ne récoltèrent que des paroles bles-1 santés. Malgré cela, l'amour s'éveilla en elle avec la même fougue que tous ses autres sentiments et s'empara de son cœur avec une force telle qu'elle pouvait se manifester dans une nature nerveuse

comme la sienne. Ceci coïncida avec la connaissance qu'elle fit d'un certain M. Thénard, qui avait deux ans de moins qu'elle, et qui possédait toutes les qualités extérieures nécessaires pour devenir l'objet du premier amour d'une jeune fille de ving-t- (juatre ans qui n'avait jamais aimé. De grande taille, élég^ant, d'une physionomie ouverte et belle, dont la brune pâleur semblait l'indice d'anciennes luttes intérieures, le jeune ingénieur gagnait FatTection par sa g^aieté et sa franchise. La vieille tante ne put jamais comprendre comment il s"était fait qu'après trois semaines seulement de fréquentation Xadiéjda Alexéïevna KroupeïefT se fût métamorphosée en M™^ Thénard, et tînt déjà maison dans une des rues écartées de Paris.

!M. Thénard lui-même ne comprenait pas non plus g-rand'chose à cette histoire. La belle jeune Russe fixa son attention, et il se mit très sincèrement à lui faire la cour. Voyant qu'elle s'était réellement éprise de lui, il lui offrit le mariage parce qu'elle était très riche. Ses parents partageaient sa façon de voir, et l'approuvaient. C'était une famille bourgeoise, de condition moyenne qui vi^()lait tant bien que mal a^ec trois mille francs de rente. L'entrée dans la famille d'une riche propriétaire russe ne pouvait qu'être agréable à tous. A peine furent-ils installés à trois, c'est-à-dire Nadiéjda Alexéïevna avec son mari et

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la tante, que commença l'immigration graduelle chez eux de tous les Thénard. La tante était terrifiée, ne savait où donner de la tète, mais n'y pouvait rien, car la nièce était inaccessible. Nadiéjda Alexéïevna avait l'air de ne s'apercevoir de rien. Elle s'était donnée tout entière à son nouveau sentiment, passait tout le temps avec son mari, et ne lui permettait même pas de la quitter un instant. Paris, qu'ils visitaient ensemble, s'était concentré pour elle dans l'homme aimé. Au théâtre, à la promenade, en voiture, elle semblait regarder, non le monde qui l'entourait, mais le reflet de ce monde dans les yeux de son mari. Quant à ses nouveaux parents, elle les connaissait superficiellement, et semblait ne faire aucune attention à eux. Gela dura près d'un an. Elle donna le jour à un fils, et se releva comme un être tout nouveau.

Comme si, en donnant la vie^ elle eût en même temps achevé le cycle de son amour, elle se leva, l'esprit dég-risé, froide et sombre, et tout de suite témoigna le plus profond mépris à la famille des Thénard qui remplissaient en maîtres son appartement. Pourquoi étaient-ils là ? Ou'étaient-ils pour elle, ces étrangers, avec qui elle n'avait rien de commun, sauf sa fortune qu'à la grande terreur de la tante ils se partageaient cavalièrement. Plus étrangers que tous les autres lui apparut son mari.

C'est alors seulement, quand ses yeux furent dessillés, qu'elle reconnut en lui un bourg-eois ordinaire très borné, très calculateur, pour lequel pas une note sympathique ne vibrait dans son cœur. Le résultat de cette découverte fut un grand scandale. Elle pria les Thénard de la laisser tranquille, prit son enfant, et partit pour la Russie, sans en rien dire, même à son mari. Elle se rendit direc tement à Loug"Ovoïé, où elle trouva le cousin intendant consumé par le délirium tremens, le renvoya avec sa tante à Moscou, en leur promettant de leur venir en aide, et s'établit définitivement dans l'ancienne maison au milieu du jardin délaissé. Puis elle s'adonna tout entière à l'éducation de son fils, ne voyant ni ne recevant personne. Six mois après son départ de Paris vint à Loug-ovoïé le jeune Thénard, sonmari; elle le reçut très poliment, lui permit de passer une semaine dans une aile séparée de la maison, puis lui donna de l'argent et le pria de ne plus revenir. Après cela, ! elle entra en correspondance très suivie avec un avocat de Moscou; et, à l'époque où elle avait lié connaissance avec Cyrille, elle attendait, de jour en jour, le prononcé de son divorce.

Une semaine après la visite de Cyrille à la châtelaine, le Père Rodion reçut d'elle une invitation à venir la voir. Il s'y rendit avec la consolante pensée qu'elle avait réussi à vaincre la

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résistance de Cyrille. Les desservants l'attendaient en caressant le même espoir. Mais une heure après à peine, il revint chez lui courroucé et la figure empourprée d'émotion. Le chantre n'osa même pas l'interroger et s'en alla tout droit vers la britchka, pour aider le cocher à dételer le cheval. Quant au diacre, le Père Siméon, il se plara à l'écart et, croisant humblement sur sa poitrine ses maigres mains, il regarda timidement Diementi et le cocher. Mais voici que l'une des filles du Père Rodion approcha de la maison une chaise et la plaça dans la cour près du seuil. Le Père Rodion sortit de son côté en costume d'intérieur, c'est-à-dire dans un veston court et un pantalon à carreaux. Il s'assit et regarda d'une telle manière le diacre et Dieménti que ceux-ci s'approchèrent immédiatement de lui.

— Réjouis-toi, armée du Christ! L'n grand profit t'attend ! fit le Père Rodion sans les regarder et avec un accent tel que l'armée ne songea pas du tout à se réjouir.

— Ouij il faut croire que c'est un profit, dit avec une amère ironie le diacre Dieménti.

— Vous ne le croyez pas? Eh bien! voilà : la châtelaine nous alloue de ses deniers des appointements fixes. A moi et à l'archiprêtre, cinquante roubles par mois, au Père Siméon trente, et à toi, Dieménti, vin^^t-c'nq. Etes- vous contents? FTein?

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Les desservants ne comprenaient évidemment pas et ils restaient silencieux et perplexes.

Que pouvait-on, en effet, dire à cela, quand la paroisse de Lougovoïé, dans les mois les plus mauvais, rapportait au clergé le double de cette somme; que pendant les saisons d'hiver, lorsque le monde se mariait, faisait chanter des Te Deiim, etc., il se trouvait des mois où même le chantre Dieménti gagnait jusqu'à soixante-dix roubles? C'était une raillerie, une offense, tout ce que Ton voudra, mais non une proposition sérieuse. Renoncer au revenu, au droit de surfaire et de marchander, c'était se mettre à la discrétion des paroissiens et dans l'obligation d'accomplir sans réplique toutes les cérémonies religieuses.

Comme ses desservants ne répondaient pas à sa question ironique, et que, du reste, la réponse à faire était trop évidente, le Père Rodion ne demanda plus rien, mais déclara nettement :

— Dès demain, je vais chez l'archevêque,... dès demain. Pourquoi vient-il nous troubler ici? Il veut nous réduire à la mendicité ! Il faut lui couper les ailes.

Mais ici surgit une petite difficulté. Pour aller à la ville, il fallait, non pas en demander la permission à rarchiprêtre, mais lui en faire part. Le Père Piodion était tellement irrité contre Cyrille que, pour rien au monde, il n'aurait voulu aller

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chez lui ou même le rencontrer. Il résolut de lui écrire. On porta dans la cour de Tencre et du papier et là, en présence des desservants et de la matouchka elle-même, qui sortit toute rouge d'indignation, il écrivit :

(( Vénérable et très cher Père Cyrille, (( Pour affaires de famille , j'ai un besoin urgent de m'absenter et d'aller au chef-lieu; je crois de mon devoir de notifier cette absence à Votre Révérence.

(( Avec respects,

(( Père Rodion Manuscriptoff. »

La lettre fut mise sous une enveloppe, fermée par un énorme cachet en cire, et envoyée à Cyrille par Je gardien de Féglise. Cette missive, Cyrille la prit pour une simple notification. Il ne comprit pas le sens mystérieux de ces simples paroles. Il était, lui, très heureux de l'intérêt que la châtelaine avait témoigné aux besoins du clergé et à lui personnellement; cinquante roubles paraissaient être une très convenable rémunération. Aussi quelle allégresse éprouvait-il à l'idée quel maintenant on ne trafiquerait plus des cérémonies religieuses dans sa paroisse et, ce qui était le plus important, que les desservants n'auraient plus contre lui aucun sujet de mécontentement! Il résolut d'en causer d'abord avec le Père Ro-

dion, et d'annoncer le nouveau règ-lement aux paroissiens à l'église, le dimanche suivant.

Le lendemain, à la pointe du jour, le Père Rodion se mit en route. La matinée était froide, un vent assez aigre soufflait du Nord. Le vieux prêtre portait une chaude soutane en drap, avec le col relevé, par-dessus lequel était noué un cache-nez de laine tricoté, un haut bonnet en castor, et des caoutchoucs profonds doublés de feutre, comme en plein hiver. Il avait fait atteler deux chevaux à sa britchka, comptant ainsi arriver plus tôt à la ville, se reposer, recueillir ses idées, et, le lendemain, se rendre chez l'archevêque. De dessous le haut col relevé ne sortaient que deux gros yeux ronds, avec d'épais sourcils froncés, qui fixaient d'un air dur le dos du cocher. Quand il se fut décidé à aller voir l'archevêque, le Père Rodion ne dormit pas de la nuit, réfléchissant, très agité, au discours qu'il allait tenir... (( Je ne suis pas un savant, soit, raisonnait-il; mais je suis vieux, et je n'ai jamais donné lieu à aucun reproche; il faudra bien qu'il prenne mes paroles en considération. »

Arrivé à la ville, il descendit chez son ancien ami, le diacre de l'église des Marchands. Tous deux étaient camarades de séminaire, tous deux avaient été vertement fustigés à cause de leur paresse, et c'est en raison du même vice qu'ils

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s'étaient vu exclure en même temps quand, après avoir passé quatre ans en philosophie, ils manifestèrent l'intention d'y prolonger leur séjour. Le Père Rodion réussit du reste quand même à se g-lisser dans la prêtrise, tandis que son ami perdit bientôt sa femme, et resta ainsi diacre à tout jamais. C'était un homme très long- et très mince, à la face rougeaude. En sa qualité de veuf éternel, il buvait fortement pour noyer son chag-rin; mais il était assez raisonnable pour ne boire que pendant deux semaines par mois, — celles où il n'était pas de service.

Manuscriptoff tomba juste sur une de ces semaines; c'est pourquoi il eut beau expliquer à soi ami la cause de son chagrin, l'autre ne put arrivai à le comprendre : toutes les cinq minutes, appn chant ses lèvres du petit verre, il demandait :

— Pourquoi, Rodion, vas-tu chez l'archevêque? et il ajoutait tout de suite : — Quelle envie te prend donc de faire cette visite? Vois, je suis diacre depuis si longtemps, et je n'y suis jamais allé... A quoi bon? Maintenant, personne ne m( remarque, et je vis tranquillement, tandis que, si' j'y allais, si je me faisais voir, on me dirait tout de suite: « Eh toi! trogne enluminée, demande ta mise en disponibilité! » Je suis d'avis que nous autres, nous devons tâcher de ne pas être remarqués...

Mais le Père Rodion était criiii avis clifTérent; et, le lendemain, vers hnit heures, il se trouvait déjà dans la salle de réception de l'arche vêque avec une foule d'autres solliciteurs. Il était coiffé d'une calotte et avait revêtu une petite soutane §rise râpée, pour mieux attirer l'attention sur sa pauvreté.

Ses vieilles jambes tremblaient de timidité : les battements de son cœur s'accéléraient de minute en minute. A mesure que s'approchait l'heure de la sortie de l'archevêque, ses pensées s'embrouillaient de plus en plus. Par moments, il oubliait mêmele fond de l'affaire quil'amenait, etil lui semblait qu'à la question habituelle de l'archevêque : (( Ou'as-tu à me dire, Père? » il ne serait pas en état de répondre un seul mot. Mais quand, dans la chambre voisine, séparée de la salle de réception par une portière en soie brune, se fit entendre le bruit doux des souKers de l'archevêque qui s'approchait, le Père Rodion se sentit mal au cœur, et il eut comme un éblouissement.

Enfin la portière s'écarta en livrant passage à l'archevêque, vêtu d'un cafetan de soie claire, d'une petite calotte et l'inévitable chapelet à la main. Caressant sa barbe blanche, il commença le tour de la salle, et s'arrêta tout d'abord devant un marguillier, qui demandait une attestation d'éloges. Le Père Rodion était le troisième. Il s'aperçut

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tout à coup que dès l'entrée de l'archevêque toute crainte avait disparu de son âme, comme il arrive souvent dans les moments les plus critiques. Il ne lui resta qu'une certaine fatigue de l'émotion qu'il avait éprouvée, et à la place du brouillard qui enveloppait ses idées apparut la perception très nette de ce qu'il devait dire.

Son tour vint. L'archevêque l'examina et lui dit d'un air badin :

— Je ne te connais pas, Père. Tu vis donc bien heureux que tu ne viens jamais me voir?

— Je n'ai pas l'habitude de dérang-er sans nécessité Votre Eminence! répondit d'un ton ferme le Père Rodion, et il ajouta :

— Je suis le Père Rodion ManuscriptofP.

— De quel endroit?

— Du bourg- de Lougovoïé.

— Du bourg- de Loug-ovoïé... Lougovoïé... Ce nom me semble connu, mais je ne me rappelle pas bien pourquoi. Qu'est-ce qu'il te faut donc. Père Rodion Manuscriptofî? Tu as un nom quii sonne bien!

— Je suis de ce bourg- de Lougovoïé, Votre Eminence, où vous avez daigné envoyer, comm( archiprêtre, un étudiant de l'Académie, — Obnovlénsky, expliqua le Père Rodion.

— Obnovlénsky... Cyrille? s'écria l'archevêque. Et un sourire agréable illumina ses traits.

— Celui-là, je le connais. C'est un licencié, un homme très intelligent et un bon chrétien.

Ce témoignag-e eut le don de plonger immédiatement le Père Rodion dans la tristesse. Il ne s'attendait pas du tout à ce que Cyrille fût si bien vu par l'archevêque. Au contraire, il était plutôt enclin à penser que c'était pour une faute quelconque qu'on l'avait envoyé dans un village, tandis que tant d'autres étudiants de l'Académie, qui n'étaient même pas des licenciés, obtenaient les meilleures places de la ville. Comment feraitil maintenant pour exposer sa plainte? Et voilà que l'archevêque, comme pour ajouter à son trouble, dit en s'adressant à tous les assistants :

— Je vous cite ce jeune prêtre comme exemple à suivre. Il est premier licencié de l'Académie, et il est parti de son plein gré dans un village pour servir a les humbles et les petits ».

Les solliciteurs prirent des physionomies onctueuses et chacun se mit à calculer dans son for intérieur comment ce petit incident pourrait servir à la réussite de sa propre demande. Mais le Père Rodion, qui ne quittait pas des yeux l'archevêque, s'aperçut que sa figure prenait tout à coup un air soucieux. Et c'est aussi avec un accent rempli d'inquiétude que Son Eminence lui adressa la parole :

— Tu as à me dire quelque chose qui le concerne?

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— Oui, Votre Eminence.

— Viens, viens, cela m'intéresse.

Et Tarchevêque, d'un geste, lui fit signe de le

suivre .

Le Père Rodion fut très content. Dans une pièce particulière, où il n'y avait pas de solliciteurs indiscrets, il raconterait tout, sans hésiter. Ils traversèrent une galerie longue et étroite, garnie de chaises, puis tournèrent à gauche et entrèrent dans le salon aux meubles moelleux et larges, aux petites tables artistement sculptées, avec, aux murs, un grand nombre de tableaux de sujets assez mondains, à ce que crut voir le Père Rodion. Là, l'archevêque s'arrêta, s'assit et indiqua une place au Père Rodion qui, n'osant pas désobéir, s'assit aussi, tout en s'efforrant d'occuper le moins de place possible.

— Eh bien, conte-moi cela. Père. Ce jeune pasteur m'intéresse beaucoup ! fit l'archevêque, et ses mains potelées se mirent à égrener machinalement le chapelet.

— Je n'ai rien de consolant à communiquer à Votre Eminence, commença avec un accent contrit le père Rodion, comme s'il regrettait profondément d'être obligé de causer du désappointement à l'archevêque.

Et il exposa, dans le plus grand ordre et sans omettre le moindre détail, de quoi il s'agissait, il

l^exposa coiiscieiicieusemeul, sans rien ajouter ni

exagérer.

L'archevêque l'écoutait avec une attention profonde; mais sa physionomie n'exprimait ni approbation ni biàme. Puis, lorsque le Père Rodion eut décrit en termes douloureux le dernier épisode : l'allocation des appointements par la châtelaine, Son Éminence se leva tout à coup et se mit à marcher, l'air rêveur, dans la chambre. Le Père Rodion se leva également et resta debout en suivant la promenade de l'archevêque, non seulement avec ses re§"ards, mais avec tout son corps. Mais voici que l'archevêque s'arrêta.

— Oui, oui, fit-il pensif; et dis-moi, mais en bonne conscience de prêtre, dis-mois, n'inspire-til pas aux paroissiens de certaines idées? Par exemple, des idées contraires aux autorités établies?

— Xon, Votre Eminence, quant à cela, non, répondit vivement et même chaleureusement le Père Rodion. Je ne voudrais pas assumer sur mon àme un tel péché. Quand cela n'est pas, je dis franchement : Xon !

La physionomie de l'archevêque se rasséréna de nouveau. Il s'approcha du Père Rodion et, lui posant la main sur Tépaule, il dit d'un ton simple, presque amical :

— Toi, je te comprends, Père Manuscriptotf ;

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je te comprends, parce que je suis moi-même un pécheur. Mais il faut savoir le comprendre aussi, lui. Nous autres, nous nous sommes éloignés de la vie des apôtres, et luij ce jeune prêtre, veut s'en rapprocher. Juge donc : au point de vue religieux agit-il mal? Non, pas mal, certes; mais bien. La châtelaine est aussi une femme d'un caractère très noble et il faut lui envoyer des remerciements. Mais, au point de vue matériel, on t'a fait des torts, je le reconnais, certes. Ta famille est-elle nombreuse?

— J'ai six filles, Votre Eminence, répondit le Père Rodion.

— Six filles I s'écria l'archevêque avec surprise et même avec une certaine nuance de terreur : Dieu t'a béni, il n'y a pas à dire. M

Et il se remit de nouveau à marcher.

— Oui, oui, disait-il en lui-même, comme à part, c'est la collision de deux éléments : le charnel et le spirituel. Il aurait dû se faire moine. Mais non, il ne Ta pas voulu, il a le goût de l'ac-^ tion, il veut vivre avec les hommes dans la s( ciété! Il ferait un missionnaire magnifique, ouij oui!... Eh bien, que réclames-tu donc, en définitive? demanda-t-il enfin en s'arrêtant.

— Ce que trouvera bon d'ordonner Votre Eminence, répondit humblement le Père Rodion.

— Vois-tu, le malin, — ce que je trouverai bon.j

Mais je ne trouve rien, moi. Je ne peux pourtant pas lui dire : « Laisse- là les bonnes entreprises et conduis-toi mal! » C'est pourtant mal que les ecclésiastiques trafiquent des choses sacrées, très mal; mais nous sommesobligés de fermer les veux là-dessus, parce que nous avons peu de moyens et que la chair est faible. Que veux-tu donc que je fasse pour toi?

— Votre Eminence! Obnovlénsky m'a chargé de vous demander s'il vous plairait de le transférer dans une autre paroisse...

— Non, ceci, je ne puis pas le faire! Cela ressemblerait à une punition, et je n'ai pas de raison pour le punir. Mais je puis faire autre chose : je puis te transférer, toi.

A cette proposition, le Père Rodion baissa la tète et répondit d'une voix navrée :

— Ce n'est pas à moi de vous indiquer ce qu'il y a à faire. Votre Eminence.

Alors l'archevêque regarda sa montre et dit qu'il avait trop longtemps bavardé. Le Père Rodion partit, après avoir reçu Tordre de s'en aller chez lui et d'attendre son transfert.il aurait bien voulu dire un mot en faveur du diacre Siméon et du chantre Dieménti; mais l'idée lui vint que ce n'était pas la peine de se mêler des affaires des autres.

Le jour même, le Père Rodion revint à Lougo-

voïé avec de sombres pensées. Il allait en ville dans l'espoir de reconquérir son ancien bonheur, et il en résultait, Dieu savait quoi. Pendant quinze ans, il avait paisiblement vécu à Loug-ovoïé, s'était monté un ménage, construit une vaste et solide maison, et voilà qu'il lui fallait abandonner tout cela et aller à la recherche de quelque chose de nouveau et d'inconnu, recommencer, dans ses vieux ans, à org-aniser un nouveau nid. Et tout cela, c'était la faute à ce fou de licencié, qui, par surcroît, par une sorte de miracle, se trouvait être dans les bonnes grâces de l'archevêque. Une comprenait ni n'approuvait cette faveur. Tant d'années s'étaient écoulées depuis qu'ilétait au monde, et il n'avait jamais encore entendu parler de ces nouveautés dont on pouvait fort bien se passer.

Il trouva à la maison les desservants qui l'attendaient.

— J'ai obtenu ceci, qu^on va probablement me transférer dans des lieux inconnus, leur dit-il d'un ton bref et sombre.

— Et qu'es l-ce qu'il adviendra de nous? demanda Dieménti.

— De vous? Mais il faut croire qu'il n'en adviendra rien.

Les desservants partirent immédiatement. Chemin faisant, ils se disaient : « On voit bien que la peau nous touche de plus près que îa chemise. »

Cet hiver, à Loiig"ovoïé, fut long" et triste. Dès la fin de novembre, la neig-e était tombée et avait coloré en blanc tous les alentours. Les maisonnettes basses des paysans étaient noyées dans cette neig-e qui les enveloppait presque jusqu'au toit. Mais en décembre le temps s'adoucit, la neig^e fondit, et tout, — les neig-es comme les champs, — se transforma en fang-e, où s'embourbaient gens, animaux et chariots. Vers Noël vint de nouveau la g-elée, forte et sèche, et alors commença le vrai hiver du Midi, sans neige, venteux, moins rigoureux en soi qu'il ne le paraît au méridional, habitué à un chaud et long été. La gelée dura, avec de courts intervalles, jusqu'au mois de février, puis vint un dégel hâtif et, par-ci par-là, sortit de dessous la terre une herbette verte.

Dans la maison de l'archiprétre, il faisait bon. Elle était construite solidement et le chauffage était à bas prix. Fiokla ne faisait que porter des fagots de roseaux dans les chambres, et les poêles les dévoraient l'un après l'autre; ils y fouch^ient

comme de la neige. Maria Gavrilovna passait ses journées d'une façon uniformément triste. Elle n'avait pu se lier intimement avec M'"^ Kroupeïeff. Celle-ci la trouvait trop simple. Deux ou trois soirées passées ensemble avaient suffi pour épuiser bien vite tous les sujets de conversation possibles entre elles. Nadiéjda Alexéïevna la traita avec une sorte de prévenance officielle contre laquelle se brisa vite le désir de Moura d'entrer avec elle en relations suivies. L'ingénue fille de l'archiprêtre de la cathédrale partageait dans son esprit le monde en deux camps : les « instruits » et les a simples », et était convaincue qu'il suffisait à deux personnes d'appartenir au camp des instruits pour devenir immédiatement des amis intimes. Mais « l'instruction » des deux femmes était à ce point différente qu'elles n'arrivaient presque pas à se comprendre. Moura avait fini ses études au collège et lu une dizaine de livres, qu'on lui avait dit être bons et qu'il fallait absolument connaître. Elle avait été toute sa vie sous la surveillance de ses parents, et le mariage fut son premier acte d'indépendance; Nadiéjda Alexéïevna avait mené une vie originale, remplie d'impressions variées : elle avait appris bien des choses par les livres et l'expérience personnelle, et surtout elle s'était formé des opinions précises sur la vie et les hommes. C'est pourquoi elle ne put

LE POPE igo

témoig"ner à Moura autre chose qu'une politesse froide, tandis quecelle-ci la considérait avecadmiration, et même avec une certaine timidité.

Néanmoins, toutes les semaines, et particulièrement tous les samedis, on voyait s'arrêter devant la maison de Tég-lise une voiture dans laquelle se trouvait Xadiédja Alexéïevna avec son fils. iVvec le même sourire aimable, celle-ci, sans descendre de voiture, appelait Maria Gavrilovna, l'asseyait à ses côtés et l'emmenait chez elle. Elles dînaient ensemble; après vêpres arrivait Cyrille, et une conversation s'eng-ageait qui durait jusqu'à minuit. Pendant cette causerie, Moura restait là silencieuse, les écoutait tous les deux et s'ennuyait.

A partir de janvier, Maria Gavrilovna se mit en devoir de préparer le trousseau de son futur héritier. Cela remplissait ses journées. La femme de l'archiprétre lui envoya une machine à coudre avec laquelle elle travaillait sans relâche. Mais Cyrille ne s'ennuyait pas. Tout d'abord, il fut très content de rester seul dans sa paroisse. Le Père Rodion fut transféré un mois après sa visite •à l'archevêché. Mais l'archevêque ne se hâtait pas d'en nommer un autre à sa place. Le travail énorme qu'il avait à faire ne pesait pas à Cyrille, et il venait très bien à bout de toutes les cérémonies religieuses. Chacune de ces cérémonies était pour lui une occasion de faire connaissance avec

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lin côté de Texistence des paysans. Il ne refusait jamais de rester à un dîner de funérailles, ou bien de venir à un déjeuner à l'occasion d'un baptême. Il j avait là tant de prétextes pour exprimer devant les paroissiens son opinion sur tel ou tel sujet! Les paysans s'étaient habitués à cela, et l'écoutaient sans cet air d'attention de commande qui permet d'oublier immédiatement ce qu'on a appris. 11 ne faisait pas de sermons à l'ég-lise, considérant ce moyen de convertir comme peu pratique. Le sermon demande une mise en scène particulière pour le paroissien; il ne se présente pas comme une simple causerie avec lui, mais comme une partie de l'office qu'on n'écoute que pour la forme. Cyrille recherchait les causeries dans le milieu où se déroulait la vie de tous les jours et à propos même de cette vie. Il lui semblait que tout son travail portait des fruits. D'abord, il avait la consolation de voir que le trafic des cérémonies religieuses avait complètement disparu. Le paroissien faisait seulement la déclaration que chez lui il y avait lieu à procéder à un enterrement, à un baptême ou à un mariag'e et tout s'accomphssait sans débats. Il s'aperçut également que pendant les déjeuners et les dîners auxquels il assistait les maîtres de la maison n'offraient pas plus de deux petits verres d'eaude-vie à leurs convives et que ceux-ci se ,faisaient

même scrupule de prendre le second. Certes, il savait que, en son absence, ils se régalaient comme par le passé et que les cabarets de Lougovoïé faisaient de très bonnes affaires ; mais les scrupules que provoquait sa simple présence lui procuraient quand même une certaine consolation: il comptait sur la force de l'habitude.

A part son travail incessant pour le service de l'ég-lise, il consacrait aussi beaucoup de temps à l'école. Il la visitait presque tous les jours et s'affligeait beaucoup de l'indifférence témoignée par l'instituteur pour des occupations qu'il n'aimait pas.

— Pourquoi vous êtes-vous fait instituteur, si cette tâche ne vous plaît pas, si vous ne vous sentez pas la vocation? demandait Cyrille, quand l'autre, pour la centième fois peut-être, lui disait combien il était malheureux de l'existence qu'il menait.

— La vocation, répondait l'autre; mais tout homme a la vocation de manger du pain, ba-

I tiouchka !

Cvrille combattait cette manière d'envisager les I choses. Il démontrait avec ardeur qu'on ne devait ' pas vivre ainsi, qu'un tel raisonnement était, à

la rigueur, bon pour le métier de cordonnier, mais

non pour l'œuvre de l'enseignement des humbles.

Il disait que c'était malhonnête d'envisager ainsi

une sainte cause.

iqS le pope

— Eh ! batioiichka, lui répondait l'institateur, ces mêmes paroles, je les disais aussi, il y a trois ans, mais maintenant j'ai vécu et je vois que ce ne sont que des fadaises. La vie n'est qu'ennuis. Il n'y a qu'une chose à faire : se marier en prenant en dot quelques bonnes centaines de dessiatines de terre et s'occuper de culture.

L'instituteur Kaloujnefï pouvait bien avoir une trentaine d'années. Il était d'une famille de fonctionnaires de condition moyenne, avait étudié au collège, mais, enpassant de sixième en septième^ il échoua à ses examens et lâcha tout. Pendant trois ans à peu près, il se prépara tour à tour à entrer, tantôt au service militaire, tantôt à l'Université, tantôt dans une fabrique, en qualité d'ouvrier, et il fmii par se faire instituteur de villag^e, parce que c'était la chose la plus simple et la plus facile. Il n'avait aucune notion de la vie de villag-e, mais il y allait non sans des impulsions g^énéreuses. C'est qu'il avait entendu parler des besoins du peuple, des services désintéressés que la carrière de l'enseig^nement permettait de rendre aux déshérités de ce monde et qu'à lui, jeune alors, ces idées semblèrent très attrayantes. Mais la réalité se trouva être toute différente, les idées prises en l'air se dissipèrent de même et bientôt Kalouj-

I. En Russie, les classes commencent à la première et finissent à la huitième, au rebours de ce qui se passe en France.

fi

iieff se transforma en un manœuvre qui travaille pour le morceau de pain, qui ne comprend pas son métier, que ce métier ennuie et qui n'aspire qu'au chang-ement.

Cyrille allait souvent voir Nadiéjda Alexéïevna qui le recevait toujours de la façon la plus cordiale et la plus animée. Elle recherchait toujours dans la vie ce qui sortait de la banalité ordinaire et ce prêtre de village assez instruit pour qu'on pût entrer avec lui dans des discussions théoriques, ce prêtre qui luttait contre ces mômes vices qui lui inspiraient tant de répulsion chez les ecclésiastiques, ce prêtre qui cherchait à transporter dans la vie les idées qui lui étaient également sympathiques, était pour elle une vraie révélation. Tout d'abord, elle l'avait considéré comme un phénomène intéressant, mais en continuant à le suspecter, et elle s'attendait toujours à ce qu'il lui demandât un hivernage gratuit pour ses vaches où une dessiatine de prairies pour faucher le foin, ou n'importe quel autre don, ce à quoi d'ailleurs l'avaient habituée le Père Rodion et son prédécesseur.

Mais Cyrille ne demandait rien. Une fois, elle se hasarda même à lui poser la question, s'il n'avait pas besoin de quoi que ce fût dans le ménage, et elle lui offrit ses services.

— .le n'ai même pas de ménage, répondit Cyrille ; mais si j'en avais même besoin, je ne vous le demanderais pas, à coup sûr.

— Ah ! c'est comme cela. Mais pourquoi donc ?

— Voyez-vous : maintenant, nos relations sont celles des g'ens comme il faut, tandis que, si j'acceptais de vous le moindre service matériel, je me trouverais immédiatement sous votre dépendance, et votre estime pour moi baisserait pour le moins d'autant.

Nadiéjda Alexéïevna s'intéressa à ce prêtre si original. Dans les soirées qu'ils passaient à trois, où Moura avait l'air d'assister à leur causerie en qualité de témoin, elle l'amenait à développer sa conception de la vie, et, sans s'en apercevoir, lui racontait peu à peu sa propre histoire.

— Savez-vous ce que je vous dirai, lui déclarait franchement Cyrille, en écoutant les récits, de sa vie à Moscou et à l'étranger ; vous n'avez pas vécu jusqu'à présent : vous n'avez agi que par boutades.

Et il se mettait à développer devant elle ses théories. La vie n'est possible qu'à la campagne, où la nature^ les hommes et les besoins n'ont rien de factice. Vivre sans être utile à qui que ce soit est une chose absurde et constitue une

offense à l'humanité. Chacun peut facilement trouver un milieu où être utile. Pas n'est besoin de chercher à accomplir des actions éclatantes : il suffit de faire quelque chose d'utile aux hommes pour pouvoir l'ajouter à l'actif de son existence.

— Dites, Père Cyrille, pourquoi me semblet-il parfois que vous êtes le premier homme parfaitement sincère que j'aie rencontré dans ma vie? lui demanda un jour Nadiéjda Alexéïevna.

— Je vous demande pardon, Madame. Il y a des g"ens sincères dans le monde ! J'en ai moimême rencontré bon nombre ! répondit Cyrille avec chaleur. Vous ne les avez pas aperçus, parce que vous avez envisagé les hommes du haut de votre grandeur et superficiellement. Je suis, peut-être, le premier auquel vous avez fait l'honneur de l'examiner attentivement.

Vint le printemps. Au mois d'avril, Moura cessa ses visites à M™^ Kroupeïeff. Sa position était devenue sérieuse. On avait écrit à Anna Nicolaïevna ; elle vint et amena avec elle une sage-femme. A peine la femme de l'archiprêtre eut-elle passé le seuil de la maison de Cyrille que sa figure devint plus sombre que la nuit. Son oeil expérimenté s'aperçut tout de suite que le bien-être du jeune couple n'avait nullement augmenté depuis presque une année.

Par-ci, par-là, on voyait même des traces de pauvreté. Son regard, habitué à s'arrêter sur les détails, fixa avec persistance un trou de grandeur passable dans la nappe tricotée qui recouvrait la table. Rien n'avait changé dans leur installation ; mais aucun objet nouveau n'était venu s'ajouter aux autres; tout était là, comme au premier jour, c'est-à-dire qu'il n'y avait que le strict nécessaire comme dans la chambre d'un hôtel médiocre : des tables, des canapés, des lits, des commodes, quelques chaises, une glace, une pendule sur la commode et des icônes dans le coin. Elle fit le tour de la cour, de deux hangars, de la cliambre à provisions. Dans la cour gisaient tristement quelques fagots de roseaux, reste du chauffage de l'hiver. Dans le hangar, nul vestige d'une voiture quelconque, fût-ce même d'une méchante britchka ; dans le second hangar, transformé en écurie, il n'y avait même pas l'ombre d'un cheval. La chambre à provisions était vide, elle aussi. La femme de l'archiprêtre jeta un coup d'œil dans la cave ; là encore, nulle trace, non seulement d'abondance, mais de la plus petite aisance. « Ils n'ont rien, ils n'ont rien amassé, pensait avec douleur la femme de l'archiprêtre : ma fille est une indigente. » Cette fois, elle prit ellemême le parti de queslionner Fiokla, car on ne

pouvait pas causer avec INIoura dans la position où elle se trouvait. Et les rapports de Fiokla ne servirent qu'à la navrer complèlement.

— Mon Dieu! mon Dieu! disait-elle, avec la commisération la plus profonde; ce qui se fait maintenant chez nous, je ne trouverais pas facilement des mots pour l'exprimer. Tout chez nous est acheté : le lait au verre, la crème, le beurre, tout, nous l'achetons chez l'épicier. Ils n'ont pas le moyen d'acquérir une vache ! La châtelaine voulait même leur en donner deux; je l'ai su par un de ses intendants ; il n'a pas voulu. « Je ne peux pas , répondit-il , accepter des cadeaux. » Pour aller quelque part on loue des chevaux... Le croiriez-vous? la pauvre matouchka n'ose souvent pas manger un œuf de plus. Dans sa position, songez un peu ce que c'est! Le revenu est nul. Chez ses prédécesseurs, le grenier pliait sous le poids du blé; on ne savait pas seulement où le fourrer, et puis il y avait de tout : et de la volaille, et des cochons, et des veaux... Et maintenant on ne g'ag-ne même pas d'argent. Voilà quels sont les nouveaux usag-es! Le diacre et le chantre meurent tout simplement de faim. — Vrai, je vous le dis.

— Qu'est-ce qu'il y a donc? pensait avec désespoir Anna Nicolaïevna : est-ce là l'avenir que je rêvais pour ma hlle?

Elle Yoiilut causer avec Cyrille, mais s'avisa que cela ne mènerait à rien. « J'irai tout simplement chez Son Eminence ou j'y enverrai le Père Gabriel. Qu'il lui fasse enfin entendre raison! Sinon, je prendrai Moura et je l'emmènerai chez moi... Qu'est-ce donc que cela vraiment? S'il veut faire le saint, pourquoi n'a-t-il pas pris le froc, pourquoi s'est-il marié? Ma pauvre Moura! »

Anna Xicolaïevna ne parlait presque plus à Cyrille; elle évitait même de le reg^arder, et considérait Moura avec douleur et commisération.

Les couches de Moura furent heureuses ; la femme de l'archiprêtre passa auprès d'elle neuf jours. Dès que Moura en fut aux relevailles, sa mère prit cong^é d'elle et partit. Elle ne voulut même pas rester pour le baptême, et fit seulement promettre à Moura qu'elle nommerait son fils Gabriel, en l'honneur du g-rand-père.

Elle partit avec la ferme résolution d'ag-ir. Maria Gavrilovna, à peine relevée, se sentit presque complètement bien portante, et donna à son fils un lait excellent. Le poupon, lui aussi, se portait bien. Le baptême eut lieu, et le garçon fut nommé Gabriel. Ses parrain et marraine étaient Nadiéjda Alexéïevna et le chantre Dieménti, qui, se tenant à côté de la châtelaine, se sentait tout confus. En revanche, lorsque la cérémonie fut achevée, et pendant que M"^^ Kroupeïeffse

préparait à partir, il profita d'un instant où personne ne se trouvait à côté d'eux et, à titre de compère, la pria de lui donner une dessiatine de terrain pour la mettre en culture. Nadiéjda Alexéïevna y consentit immédiatement, ce dont le chantre se montra très content.

Peu après, survint un événement qu'on attendait depuis long"temps à Loug'ovoïé. Vn jour, — c'était un samedi avant vêpres, — le gardien de rég;-lise aperçut une kibitka qui se dirig-eait vers l'église, ('e véhicule était de construction fort ancienne, haut sur roues, tout entier recouvert de toile cirée; attelé de deux chevaux, il faisait un bruit infei'nal, n'ayant pas de ressorts. Devant la porte, la kibitka s'arrêta, un morceau de toile cirée qui pendait de côté se souleva, formant comme une petite fenêtre, dans laquelle apparut j une tête de femme à la figure avenante, sous un chapeau d'où s'échappaient des frisons d'un blond clair.

— Où se trouve la maison du Père Rodion ManuscriptofP? demanda la jeune femme.

— La maison du Père Rodion? interrogea à son tour le gardien; qu'avez-vous à faire dans cette maison, puisqu'elle est vide? Voilà près de six mois que le Père Rodion est parti.

La tête de femme disparut et, à sa place, émergea une tête d'homme, coifl'ée d'un chapeau noir

en laine d'ag^neau. Sa fig-ure était brune et bronzée, ornée de petites moustaches et d'une barbiche; les cheveux étaient coupés courts.

— Bonjour, mon ami, dit-il, d'une voix assez M a§"réable de ténor; tu es probablement le gardien

de l'église?

— C'est cela même, je le suis.

— Et, moi, je suis le prêtre envoyé pour remplacer le Père Rodion. Fais-nous voir où se trouve sa maison; nous allons demeurer là-bas, nous l'avons achetée.

Le g-ardien ôta, sans se hâter, son bonnet, et dit, ég-alement sans se hâter : m

— venez, je vous prie. " Il les conduisit jusqu'à la maison même, et

aperçut alors sur la g-rande route trois chariots qui s'avançaient avec des meubles et toutes sortes d'ustensiles de ménag-e. Puis il se rendit chez Cyrille, et lui annonça :

— Le nouveau prêtre, envoyé pour remplacer le Père Rodion, est arrivé.

— Ah! qu'il soit le bienvenu! dit Cyrille, qui pensa : « Maintenant, ce n'est plus si terrible. Mes idées ont pris racine. »

— Et il est tout aussi jeune que vous, batiouchka, ajouta le g-ardien.

Cyrille ne dit rien à cela, mais il pensa que tout était pour le mieux. Un jeune homme le

comprendrait plus promptement qu'un vieillard. Le lendemain, pendant l'oftice, les paroissiens s'écartèrent avec surprise pour faire place au nouveau prêtre, qui s'acheminait vers le sanctuaire. Il était de petite taille et de constitution robuste : safig-ure respirait la santé et l'assurance. 11 était convenablement habillé d'une soutane d'un violet foncé, et marchait d'une allure réservée et pieuse. 11 monta sur l'élévation, devant le sanctuaire, se prosterna, et baisa l'icône de l'iconostase. A le voir en ce moment, on aurait dit qu'il avait l'intention de se tourner immédiatement vers le peuple^ et de faire un court sermon ou, tout au moins, de déclarer : « Je suis le prêtre Macaire Siloamsky, envoyé pour remplacer Rodion ManuscriptotT. » Mais il ne le fit pas, et il entra dans le sanctuaire par la porte de côté. Là, il se prosteina trois fois ; et, saluant Cyrille, qui se tenait devant l'autel, revêtu des vêtements sacerdotaux, il se plaça modestement à une certaine distance. 11 demeura ainsi pendant toute la durée de la messe, en donnant les marques d'une piété indubitable ; il murmurait des prières, se prosternait aux endroits convenables, ou inclinait seulement la tête, et sa physionomie exprimait tout le temps le recueillement de la prière. Après la messe, il s'approcha tout de suite de Cyrille, et lui demanda pohment la bénédiction :

— Permettez-moi de me présenter : le prêtre Macaire Siloamsky, dit-il.

Cyrille se présenta à son tour et le pria de passer chez lui après la messe.

— Oui, oui, certainement; nous aurons à causer, répondit Siloamsky.

Après la messe, il prit le thé chez Cyrille.

Il se montra d'un naturel gai et communicatif, conta une foule de choses sur le séminaire, les professeurs, le recteur et Tinspecteur. Il avait achevé ses étudesl'été dernier, et était resté chantre toute l'année. Cyrille se rappelait l'avoir vu encore adolescent, en première, quand, lui, Cyrille, terminait ses études.

— Lorsque, avant mon départ, je suis allé prendre congé de l'archevêque, il m'a dit de vous beaucoup de bonnes choses. Il a déclaré, entre autres, que vous étiez un homme d'intellig-ence supérieure, et que tout le monde devrait prendre des leçons chez vous ! raconta Siloamsky.

— Merci à Son Eminence ! répondit Cyrille.

— J'espère donc que nous vivrons en bonne intelligence ! dit le nouveau prêtre, se levant pour prendre congé.

— J'en serai bien aise !

Cyrille s'abstint de toute explication, pensant que les choses s'expliqueraient d'elles-mêmes. Le soir, les Obnovlénsky se rendirent chez la

châtelaine. C'était la première fois que Moura venait la voir après la couche. Ils prirent place dans la salle à mander, devant la table à thé. Les fenêtres, qui donnaient dans le jardin, étaient ouvertes. Les lilas s'épanouissaient déjà, et la chambre était embaumée de leur parfum. Cyrille racontait qu'il avait fait connaissance avec le nouveau prêtre, et il exprima son plaisir de ce qu'il était encore jeune et que c'était sa première paroisse.

— La routine ne l'a pas encore enlisé, et des vues intéressées n'ont pas eu le temps de s'emparer de lui. Une âme jeune est plus accessible au bien, et vous verrez qu'il sera un bon camarade pour moi !...

Nadiéjda Alexéïevna écoutait ces discours avec un sourire sceptique. Ses yeux fixés sur Cyrille semblaient dire : « Quel enfant ingénu et pur tu es encore ! Tu ne trouveras pas de camarade, parce qu'il n'y a que toi qui sois fait ainsi ! »

En ce moment on annonça le nouveau prêtre. Nadiéjda Alexéïevna résolut de le recevoir dans la pièce voisine et sortit. Mais la porte resta entrebâillée et 'es Obnovlénsky pouvaient entendre toute la conversation.

Siloamsky entra d'un pas grave et se mit tout d'abord à chercher les icônes. Apercevant une petite image dans un coin tout au-dessous du

plafond, il se sig-na trois fois et s'inclina dans sa direction. Puis il salua la maîtresse de la maison.

— Permettez-moi de me présenter; je suis le prêtre nouvellement nommé, Macaire Siloamsky.

Nadiéjda Alexéïevna répondit par un salut, et l'invita à s'asseoir.

— Y a-t-il lon^-temps que vous êtes arrivé? de manda- t-elle pour commencer la conversation.

— Hier ! Mais j'ai cru néanmoins de mon devoir d'assister aujourd'hui à la messe, ainsi que de me présenter à mon supérieur, le Père Cyrille. Puis je me suis empressé de vous rendre visite. Permettez-moi de croire, très honorée Nadiéjda Alexéïevna, que vous ne me refuserez pas votre bienveillance.

— Je suis à votre service.

— Pour le moment, je ne vous importunerai pas de mes prières, mais des besoins peuvent naître dans les temps à venir; par exemple, si j'achetais une ou deux vaches, où les faire paî tre? ou bien, si le foin manque à qui s'adresseraiton, si ce n'est à la généreuse châtelaine ?

— Je suis toute à votre service, répéta Nadiéjda Alexéïevna, en se levant avec une physionomie devenue encore plus froide qu'à son entrée.

— Je n'ose pas vous dérang-er plus long-temps ! ht le Père Macaire, qui se leva à son tour et inclina

lentement la tête, en appuyant la main droite contre sa poitrine. Nadiédja Alexéïevna fit un petit sig-ne de tête en disant :

— Par ici!... s'il vous plaît ! Cette porte donne dans le jardin... Vous avez ici vos chevaux, n'estce pas ?

— Oui, j'en ai une paire!... C'est ma femme qui me les a apportés en dot. Ils ne sont pas mauvais, de bons petits chevaux alertes... Mes respects, Madame.

Xadiéjda Alexéïevna revint dansla salle à manger et se mita causer immédiatement du jardinier qui depuis trois jours était gris et ne se montrait plus dans le jardin. Elle évitait généralement de dire du mal des gens, considérant cela comme une besogne dévolue aux commères.

— Pourquoi donc ne dites-vous rien de votre hôte? demanda Moura.

— Il a produit sur moi un effet fâcheux, dit Nadiéjda Alexéïevna, et elle revint à son thème sur le jardinier. Cyrille baissait tristement la tête et pensait : « A peine a-t-il eu le temps de se montrer qu'il s'est déjà empressé de vous prévenir : — Je suis un quémandeur, sachez-le! Il n'a -encore besoin de rien, et il craint déjà qu'on le prenne pour un homme indépendant. C'estbizarre! D'où cela vient-il? On n'enseigne pas cela au séminaire et, quant à la vie, il a encore trop peu vécu.

Esl-ce que cela serait déjà dans le sang et se transmettrait de génération en génération, comme une qualité acquise? Que c'est triste, que c'est douloureux! ))

La soirée se passa sans entrain, Nadiéjda Alexéïevna se trouvant sous l'influence de sa mauvaise impression. Elle s'efforçait d'occuper ses convives, mais n'y réussissait pas. Cyrille l'écoutait distraitement et répondait à contre-cœur. Il réfléchissait à la « qualité acquise », passée dans le sang- de ses confrères et « transmise de génération en génération » .

Ils revinrent de bonne heure à la maison. Moura avait hâte de revoir son enfant. A peine eurentils monté le perron de la maison de l'église qu'ils furent surpris de la présence inaccoutumée de visites dans leur antichambre. C'étaient le diacre Siméon et le chantre Dieménti. Ils étaient assis sur des tabourets qui avaient été placés là par Fiokla exprès pour eux. A la vue des maîtres de la maison, tous les deux se levèrent respectueusement, leurs chapeaux à la mam.

— Pourquoi donc. Messieurs, restez-vous là? Pourquoi ne voulez-vous pas pénétrer dans la chambre? demanda Cyrille. Fiokla, pourquoi ne les as-tu pas invités à entrer ?

— Mais, batiouchka, je les en ai priés; ils ne l'ont pas voulu ! répondit Fiokla.

LE POPE 2l3

— Cela lie fait rien!... L'air est bon maintenant, dit, la mine attendrie, le diacre.

Cyrille les introduisit dans l'appartement. Maria Gavrilorna s'en alla dans la chambre à coucher auprès de son fils.

— Eh bien! qu'avez-vous à me dire, Messieurs? demanda Cyrille aux desservants, après les avoir fait asseoir.

Le diacre toussa un peu, et dit, non sans une certaine hésitation :

— Nous sommes venus, Père Cyrille, pour affaire... Il y a longtemps que nous avions l'intention, moi et Dieménti lermilytch, de venir vous parler: mais...

Mais ici le chantre Dieménti, trouvant probablement que le diacre disait des balivernes, toussa à son tour, d'une voix tonitruante, et lâcha le mot :

— Nous sommes sur le point de périr, Père Cyrille, tout simplement sur le point de périr.

(Cyrille leva les yeux sur lui.

— Comment cela? demanda-t-il.

— Tout simplement de faim, Père Cyrille. Nous avons hésité longtemps, craig-nant devons importuner... Mais nous n'en pouvons plus. Nos familles sont nombreuses; et, pour les nourrir, nous n'avons presque rien... Les appointements que nous alloue la châtelaine sont insuffisants; de la

2l4 LE POPE

terre. — nous en avons très peu : les cadeaux, — il est bien défendu d'en accepter, et puis, personne ne donne rien.

— C'est vrai, cela, bien vrai, confirma le diacre.

— Ce n'est pas le superflu que nousdemandon Père Cyrille, mais des moyens de subsistance, le pain quotidien. Nos enfants pleurent: ils veulent manger, Père Cyrille.

Cyrille se promenait déjà dans la chambre, les bras derrière le dos et la tête baissée. Il était parfaitement clair pour lui, maintenant, que le salaire ducliantre et du diacre ne pouvaitpas leur suffire. A lui-même, ses appointements suffisaient tout juste, et eux en avaient de moindres; avec cela, une foule d'enfants, tandis que lui n'en avait qu'un seul, et encore ne lui coûtait-il rien. La situation de Cyrille étaitbien embarrassante. C'était lui la cause indirecte de leur indigence, et il se voyait impuissant à y remédier. S'il lui était resté quelque chose, il le leur aurait offert volontiers; mais ce n'était malheureusement pas le cas. D'autre part, il ne pouvait pas renoncer aux coutumes nouvelles, introduites par lui. C'était là sa première victoire, celle qu'il appréciait par-dessus tout.

— Père Cyrille? appela tout doucement le diacre.

Ccliii-]à s'arrêta en le regardant.

— Nous avons, à proprement parler, une prière à vous adresser.

— Dites, dites, linlerrcmpit Cyrille avec impatience.

11 désirait si ardemment que cette prière renfermât quelque chose de substantiel pour eux et de réalisable pour lui!

— Nous avons peu de terrain, et, vous, Père Cyrille, vous en avez bien plus, sans escompter une quantité assez considérable du terrain de l'église. Avec cela, vous ne le cultivez pas ; ne consentiriez-vous pas à nous le louer, à nous, à raison d'une gerbe sur quatre, par exemple?

— Et combien m'est-il dévolu de terrain? demanda Cyrille avec animation.

— A vous, en propre, quarante-quatre dessiatines, plus six ^en prairies, cela fait cinquante en tout.

— Voilà qui est magnifique ! magnifique ! s'écria joyeusement Cyrille; ensemencez-le, ensemencezle pour vous. Quant à moi, je n'ai besoin de rien. Je n'ai pas le temps, je ne m'y entends pas, et puis ce que j'ai me suffit. Oui, oui, ensemencezle, je vous en prie.

Les desservants le regardèrent avec stupéfaction...

— Comment donc?... commença Dieménti.

2lG LE POPE

Mais il s'arrêta, se disant qu'après tout il valait mieux se taire.

Cyrille réfléchit un instant.

— Mais dites : vous en avez assez comme cela ? demanda-t-il.

— Nous vous sommes très reconnaissants^ très profondément reconnaissants! répondirent à l'unisson les desservants, avec un profond salut.

— Elî bien! allez en paix, et mettez-vous au travail ; seulement, ne vous fâchez plus contre moi.

Les desservants saluèrent encore une fois et s'empressèrent de partir.

— C'est un simple d'esprit, un vrai simple! dit le diacre, presque à l'oreille de Dieménti, après qu'ils eurent tourné le coin de l'ég-lise.

— Demain, dès l'aube, mettons-nous à creuser la terre ; autrement, — qui sait ? — il pourrait changer d'avis. La châtelaine l'en dissuaderait ou bien ce Père Macaire.

— Et le Père Macaire, paraît-il, n'est pas de cet acabit! C'est un fin matois... cela se voit; que d'onction n'a-t-il pas déployée à l'église, ce qui ne l'a pas empêché de courir, tout de suite après, chez la châtelaine pour lui soutirer, à coup sûr, quelque chose à force de prières.

— Et qu'est-ce que cela nous fait? Maintenant,

nous voilà heureux, dit Dieménti, avec une joie sincère, en tapant sur le dos du diacre qui pliait comme l'osier sous le poids de son bras ; nous avons chacun une augmentation de vingt-cinq dessiatines de terrain, ce qui, avec les quinze que nous avions, fait quarante. Mais nous sommes maintenant, nous autres, de vrais propriétaires. Père diacre ! Un simple, un vrai simple d'esprit 1 Il lui manque quelque chose dans la tête.

Lorsque Cyrille entra dans la chambre à coucher, Moura lui demanda :

— Pourquoi as-tu fait cela, Cyrille?

— Ils souffrent, Moura; ils sont maintenant dans la détresse, répondit-il.

— Mais cette terre aurait pu nous rapporter plus de six cents roubles.

— Et tu as calculé cela? fit Cyrille avec une surprise très sincère.

— C'est Fiokla qui me l'a expliqué! répondit Moura d'un air sombre.

Et elle n'ajouta plus une parole.

Fiokla, qui, elle aussi, avait entendu cette conversation et en avait été profondément indignée, remuait dans la cuisine ses ustensiles avec un bruit assourdissant.

]-e Père Macaire Siloamsky appartenait à la catég-orie de ces étudiants de séminaire qui, dès la première, c'est-à-dire dès l'âg-e le plus tendre, dirigent toutes leurs aptitudes et toutes leurs aspirations vers un seul but : l'obtention d'une paroisse. La paroisse se présente à leur imagination comme un chapitre de revenus, avec des sacs de seigle ou des mesures de millet, — dons volontaires des paroissiens aisés; avec des poussins et des poulets vivants et rôtis, avec l'odeur alléchante des pâtés aux œufs frais, avec des monceaux de blé, avec toutes sortes d'avantages et de privilèges que chacun doit accorder à un pasteur, avec un bien-être matériel où tout se trouve en abondance et tout prêt. Comme complément, il y a les charges du service : messe, vêpres, ma« tines et les cérémonies religieuses. Mais jamais l'idée ne vient à ces jeunes gens d'apprendre à qui ils auront affaire, quels devoirs leur impose leur sacerdoce; sauront-ils prendre de l'influence

sur leurs ouailles, et quelle sera-t-elle? Leur but tant désiré une fois atteint, ils deviennent des pasteurs, — exécuteurs de cérémonies relig'ieuses. On les appelle pour un office, ils y vont et les paroissiens, de leur côté, les rétribuent. Et les paroissiens eux-mêmes les considèrent comme des tâcherons et n'attendent d'eux aucune véritable nourriture spirituelle, à part celle qui leur est due d'après le missel et les règ-lements de l'Eglise.

Ces étudiants de séminaire limitent leurs désirs à savoir les manuels : quant aux choses littéraires, ils ne lisent que ce qu'on peut trouver dans les chrestomathies et dans les recueils classiques. Ils ne vont pas plus loin non plus en ce qui concerne la théologie. De cette façon, rien ne s'oppose à ce qu'ils suivent le chemin tracé d'avance, c'est-à dire à ce qu'ils se préparent à gouverner leur paroisse comme une source de revenus. Plus tard, quand il leur arrive de tomber par hasard dans un cercle de gens instruits, ils vous frappent souvent par des déclarations brèves, mais compétentes, dans le genre de celles-ci: que Gogol est un bon écrivain, que TourguenefF a écrit la Prairie de Biéjine, et Pouchkine le Char de la vie et les Démons.

Dans leur paroisse, ils s'abonnent à la Niva ^

I. Journal hebdoir.adaire très répandu dans les familles russes.

et au Journal du Diocèse, bornant là toutes leurs relations avec le monde de l'intellig-ence; quand on les reg-arde de près, on devient triste à voir leur médiocrité et leur étroitesse d'esprit, et on se demande : que peuvent-ils apprendre aux simples, quelles lumières porteront-ils dans leurs âmes? Peu à peu, avec les années, ils oublient même ce qui se trouve dans les chrestomathies et, au lieu d'élever leurs ouailles à leur propre niveau, ils descendent insensiblement au leur, en adoptant leurs préjugés et leurs erreurs.

Le Père Macaire Siloamskj, pendant son séjour au séminaire, était aussi chantre de l'archevêché. Il possédait une belle voix de ténor et il fut un temps où ses amis laïques lui conseillaient même d'entrer au théâtre. Mais il envisag^eait sainement les choses, ne courait pas après la gloire et « préférait à la grue qui vole le moineau dans la main », c'est-à-dire la paroisse. L'archevêché le nomma à Lougovoïé pour son mérite comme chantre, car Lougovoïé avait conservé le renom d'une très bonne paroisse. Il acheta la maison du Père Rodion et vint à Lougovoïé avec les rêves les plus chatoyants, quant à la paroisse. Mais dès le premier enterrement il fut profondément troublé de ne recevoir aucun salaire. Il ne voulait pas, dès le début, reporter ses g-riefs directement sur 1 e paysan ; c'estpourquoi il s'informa auprès des desservants.

— Quel est l'usag^e chez vous, pour la rémunération? Est-ce qu'on paye avant ou après?

— On ne paye pas du tout, chez nous î répondit Dieménti qui jeta un regard rempli de malice sur le diacre. Ce rei^ard disait : « Voyez donc, Père diacre, quelle tête il va nous faire tout de suite. ))

Mais Siloamsky ne fit pas de tête; il le reg^arda droit dans les yeux avec courroux :

— Ce n'est pas pour plaisanter que je vous demande cela î dit-il, avec colère; il faut bien que je connaisse les usag^es !

Dieménti jeta de nouveau au diacre un regard expressif qui voulait dire : « Non, observez donc sérieusement. Père diacre, observez ! »

— Nos usages sont qu'on ne donne pas un sou pour les cérémonies religieuses ! C'est tout à fait gratuit ! complètement ! Seulement, nous acceptons le pain des services funèbres et autres offrandes semblables.

— 11 me semble que vous voulez m'en faire accroire, dit Siloamsky avec la même colère qu'auparavant, mais à laquelle vint s'ajouter une légère nuance d'inquiétude.

— Gomment cela serait-il possible? Est-ce que je l'oserais? Père diacre, confirmez donc ce que je viens de dire.

— C'est parfaitement vrai! dit le diacre. Avant

l'arrivée du Père Cyrille, il v avait des revenus, et même d'assez bons ; mais le Père Cyrille a fait disparaître cet usag^e.

— Comment, il l'a fait disparaître? Et de quoi vivre alors? De l'air du temps? Mais, non, je ne comprends pas, tout simplement!

(( Attends, tu vas comprendre, » pensa Dieménti.

Et il expliqua :

— Vivre, il faut vivre avec les appointements! M^ie la châtelaine a alloué de ses deniers des appointements : aux prêtres, cinquante roubles par mois, et à nous, beaucoup moins encore.

Siloamsky sortit machinalement de sa poche un mouchoir de couleur, et essuya la sueur qui lui couvrait le front. Il eut la sensation d'être tombé inopinément dans un pièg-e.

— C'est cela, les usag"es! Une paroisse sans revenus? Ha! ha! ha! Mais nous verrons cela, nous verrons ! 11 faut examiner de quel droit Tarchiprêtre agit ainsi! Nous verrons.

11 dit cela avec une rage non dissimulée ; et, oubliant la nécessité de g-arder son extérieur de piété, il arrachait ses vêtements sacerdotaux avec autant d'énergie que s'il eût voulu les mettre en pièces.

Dieménti et le diacre étaient tout joyeux de sa mésaventure. Siloamsky ne leur plaisait pas, et ils

^éprouvaient du plaisir à blesser son cœur avec cette déclaration, malg^ré la douleur que leur causait encore la perte de leurs anciens revenus. Ils s'étaient, du reste, complètement calmés à cet ég-ard; car, sur la terre de Cyrille, qu'ils avaient partagée par moitié, verdissaient déjà les premières pousses, et ils se sentaient, en effet, propriétaires. Siloamsky se rendit d'abord chez lui; mais il n'y tint pas, saisit son chapeau, et se précipita chez Cyrille. En entrant dans l'appartement de l'archiprêtre, il oublia même de lui dire bonjour, et aborda tout de suite la question. Il se mit à crier de sa voix de ténor :

— Permettez, Père Cyrille! Qu'est-ce que c'est donc que cela? Quels sont ces usages? De quel droit? Sur quels fondements?

— De quoi s'agit-il? demanda Cyrille, en se levant de table et en essuyant ses lèvres avec sa serviette.

Maria Gavrilovna re2;-ardait Siloamskv avec effroi.

— Mais non, je vous demande sur quoi vous basez-vous? Où se trouve une telle loi? Faites-moi la voir, cette loi! continuait Siloamsky, qui avait complètement perdu la tête, par suite du désappointement éprouvé au sujet de cette paroisse, (( la meilleure et celle qui rapportait le plus w. Bien que vous soyez arcliiprêtre, cela ne vous est

pas permis; non, cela ne vous est pas permis! Je vous demande pardon !

— Mais de quoi s'ag-it-il donc, Père Macaire ? Je n'y comprends rien !

— Comment, de quoi il s'ag^it? Vous avez fait disparaître les revenus légitimes, et introduit je ne sais quels appointements, je ne sais quels cinquante roubles par mois... J'ai grand besoin de vos appointements, en effet ! . . . J'ai droit au revenu légitime.

— Oui, fit alors Cyrille d'un voix ferme et grave, tels sont nos usages, et vous devez vous y soumettre.

— Pour rien au monde ! Que je me soumette aux usages que vous avez inventés? Jamais de la vie! Je refuse vos appointements, et j'exige ce qui m'est dû. Mais quel droit avez-vous d'agir ainsi? C'est un abus de pouvoir! Je porterai plainte, — et vous. . . vous, on vous exilera dans un couvent. . . Ne vous imaginez pas que, parce que vous êtes licencié, tout vous soit permis. Monseigneur me connaît. J'étais chantre chez lui! Voilà!

— Quoique je n'aie pas, moi, été chantre^ je vous prie néanmoins de sortir d'ici, parce que vous vous conduisez d'une manière peu convenable, fit Cyrille, dissimulant avec peine son irritation.

Comment? Ce jeune pasteur, commençant à peine à vivre de son travail, déjà exigeait avec

tant de chaleur le droit de changer sa dignité de prêtre en un métier lucratif! Cela le mettait en colère, l'indignait, et, en même temps, le chagrinait profondément. Et il avait tant espéré de sa jeunesse, qu'il avait présumée peu sensible à l'intérêt ! Le Père Rodion était vieux et tout pénétré des anciens usages, et pourtant il n'avait point réclamé avec autant de violence et d'effronterie son droit aux revenus.

En s'entendant ainsi congédier sur un ton sévère, Siloamsky s'arrêta et, instantanément, se sentit comme calmé. Il n'avait'pas le désir d'insulter l'archiprêtre, et ne voulait même pas se quereller avec lui. Cela n'était pas dans ses principes. Mais dans l'élan de son indignation, il ne s'était pas aperçu qu'il s'était mis à crier et qu'il se montrait, en effet, fort inconvenant et impoli.

— Je vous demande pardon, dit-il en s'adressant à Maria Gavrilovna et en la saluant, j'ai, dans mon entraînement, passé la mesure et peutêtre vous ai-je dit quelque chose de blessant. Mais permettez-moi de m'expliquer.

Cyrille ne l'écoutait plus. Il marchait dans la chambre dans une agitation extrême. Son regard était troublé. Plus de six mois il s'était trouvé seul dans la paroisse et il croyait que les nouveaux usages y avaient définitivement pris racine, qu'à Lougovoïé ils étaient devenus une loi contre la-

quelle on ne pouvait plus s'élever. Mais ce qui le tourmentait le plus était la certitude que ce jeune homme le comprenait tout aussi peu que le vieux Père Rodion, et même moins. Qu'était-ce que cela? Devait-il donc vraiment rester seul à lutter?

« Est-il possible, se disait-il, que l'atmosphère routinière, au milieu de laquelle se développe la jeune g-énération des pasteurs, les ait pénétrés si profondément que leur intelligence reste fermt à toute haute idée spirituelle, à toute conception idéale de leur mission? Ont-ils donc réellement une mission? Ils n'en ont pas d'autre quecelle qui est commune à tous les hommes : de vivre pour son plaisir, et assurer à sa vieillesse la tranquilhté et l'aisance. »

Cyrille s'arrêta et attacha sur Siloamsky un regard de tristesse. Puis il dit à voix basse et comme fatiguée:

— Ou'avons-nous besoin de nous expliquer, Père Macaire! Il est évident que nous ne nous comprendrons jamais. Nous sommes dissemblables, trop dissemblables même. Nous différons quant à nos idées, nos tendances, nos aspirations. A vous, il faut un revenu, et moi, je n'en veux pas ; le revenu vous fait plaisir, et. moi, il me blesse. Vous êtes venu ici pour assurer votre avenir, et moi pour servir les humbles et les pauvres. Encore une fois, qu'avons-nous

donc besoin de nous expliquer? Tout est clair, sans cela. Je ne vous dirai qu'une chose : faites ce que vous voudrez ; mais je ne renoncerai pas aux usag-es que j'ai introduits. C'est tout ce que je puis vous dire î...

Et Cyrille se laissa tomber sur le canapé, pâle et défait. Siloamskv le re£;-arda du coin de l'œil, puis porta son reg^ard sur Maria Gavrilovna, lissa son chapeau, se tourna vers la porte, et sortit.

Durant toute une semaine, Siloamsky dissimula sa rage et n'entreprit rien du tout. Après la profession de foi qu'il avait entendue de la bouche de Cyrille, sa résolution de se faire rendre justice, coûte que coûte, avait été tout à coup ébranlée. Il comprit que ce n'était pas là un simple caprice de la part de Cyrille; et, chose bizarre, il l'avait défini de la même manière que le Père Rodion^, en disant : « C'est une toquade. »

Une semaine se passa. Un soir, Siloamsky invita chez lui le diacre, le Père Siméon, et lui offrit d'un air aimable de prendre du thé avec lui et la matouchka. Celle-ci était une très gentille blonde qui parlait d'une voix sonore de poitrine et zézayait légèrement.

— Savcz-vous que c'est terrible, tout à fait terrible ! disait-elle au diacre.

Et, à ces paroles, ses gentils yeux clairs se remplissaient de larmes.

Nous avons fait des dépenses, acheté cette

maison, et voilà la surprise qui nous attend! Est-il possible que les autorités souffrent un tel arbitraire ?

Oui ! elles le souffrent pourtant ! Moi et

Dieménti lermilytch, nous l'endurons depuis un an ! fit le diacre, avec une commisération hypocrite, sans mentionner, il va sans dire, le don du terrain fait par Cyrille.

— Et dites-moi, je vous en prie, Père diacre, qu'est-ce au juste que la châtelaine? demanda Siloamsky.

— La châtelaine! Mais c'est un personnage comme ci, comme ça... Après tout, Dieu sait ce qu'elle est. Nous ne la voyons même jamais. Elle est là dans son jardin comme un ours dans sa tanière. Elle ne se He avec personne, et s'éloigne des ecclésiastiques.

Hum ! cela veut dire que c'est une personne

suspecte ; cela arrive, en effet.

— Il n'y a que le Père Cyrille avec qui elle se soit liée d'amitié. Ils se voient très souvent.

C'est cela ! C'est suspect, très suspect. J'irai

voir l'archevêque, et je lui en ferai rapport.

A l'archevêque? Je ne vous le conseillerai pas!

Pourquoi donc ? L'archevêque est bien disposé pour moi. J'étais chantre chez lui, je chantais dans le chœur.

— Comment donc ! Il chantait même des soli ; oui, confirma la matouchka, non sans une certaine fierté.

— Je ne vous le conseille pas quand même, fit le diacre ; non.

— Mais pourquoi donc? Dites-le-moi, je vous en prie ? C'est tout simplement inique. Il n'y a pourtant pas de loi qui autorise cela, il n'y en a pas !

— Je l'admets. Seulement, le Père Rodion parlait aussi comme vous; mais quand il eut vu l'archevêque, les choses se g'âtèrent. L'archevêque lui dit : (( Ce prêtre, c'est-à-dire le Père Cyrille, je le cite comme exemple à suivre à tout le diocèse, et j'approuve très sincèrement toutes ses actions. » Voilà ce qu'a dit l'archevêque. Et lorsque le Père Rodion a insinué qu'on pouvait peut-être le transférer, c'est-à-dire transférer le Père Cyrille, l'archevêque lui a répondu : « Non, je n'ai pas de raisons pour le punir, au contraire, mais, toi, Père Rodion, je puis te transférer, » et il le transféra, en effet. Voilà quelles sont les opinions de Monseigneur!...

— Oh ! quant à cela, soit, répondit d'un ton assuré Siloamsky ; autre chose est le Père Rodion, autre chose est votre serviteur: ne confondons pas.

— Bien sûr î fit la matouchka, puisque je vous

23o LE POPE

dis qu'il chantait même des soli ! Ce n'est pas donné à tout le monde.

En un mot, Siloamsky résolut de suivre l'exemple du Père Rodion et de se rendre chez l'archevêque. 11 partit avec la matouchka qui était orig-inaire de la ville.

Déjà, après le voyag-e du Père Rodion , des bruits s'étaient répandus dans le chef-lieu sur le jeune prêtre Obnovlénsky, qui, reçu licencié, était parti pour une paroisse de village et y avait introduit des coutumes inusitées, en renonçant à tout revenu. Mais alors ces bruits ne circulèrent pas longtemps parmi les ecclésiastiques. Personne n'y insista : le Père Rodion, lui-même, ne les conta, dans un élan d'indig-nation, qu'à deux ou trois amis ; mais, après sa conversation avec l'archevêque, il ne jasa plus et ne répondit même pas aux questions.

Les Siloamsky visitèrent tous leurs amis, dont le nombre était grand. Le Père Macaire alla voir les batiouchkas, et son épouse les matouchkas. Siloamsky passa même chez le recteur du séminaire, le Père MéjofF, et lui raconta tout.

— Oui, oui, je l'avais bien prévu, et j'ai prévenu Son Eminence. Déjà, à l'époque où il revint de l'Académie, on pouvait remarquer en lui un certain esprit d'éloignement et d'outre-cuidance.

— Il a toujours été quelque peu fou, et main-

LE POPE 23r

tenant il l'est devenu tout à fait! fit le jeune MéjofT qui assistait à cette conversation et qui remplissait depuis peu, et avec succès, les fonctions d'inspecteur du séminaire. — De g'râce, dites, quelle raison peut avoir un licencié pour s'exiler dans un villag-e!Y a-t-il là un grain de bon sens ?

— Savez -vous ce que je vais vous dire , Siloamsky ? déclara le recteur : n'allez pas encore chez l'archevêque ; je veux le voir moi-même d'abord et lui parler sérieusement. Il est indispensable de réunir nos efforts pour faire entendre raison à ce jeune homme. Ou bien faites ceci : présentez-vous chez l'archevêque, demain, vers les dix heures ; j'y serai aussi.

Le récit des bizarreries de Cyrille fit très rapidement le tour de toutes les maisons ecclésiastiques de Kherson, et, le soir du même jour, arriva aux oreilles du Père Gabriel Fortifîcantoff et d'Anna Nicolaïevna.

' — Enfin, qu'est-ce que cela veut dire, je vous en prie ? s'écriait Anna Nicolaïevna ; le voilà devenu maintenant la fable de la ville, du gouvernement tout entier. Et c'est mon gendre, le mari de ma fille I Mais cela ne peut continuer ainsi. Père Gabriel, il faut que tu prennes tes mesures. Tu dois aller voir l'archevêque; prie, exige, fais je ne sais quoi; enfin... il faut sauver notre fille !

Le père Gabriel, qui avait un caractère tranquille et, dans toutes les circonstances de la vie, s'en tenait au proverbe : a A le moudre, tout devient farine, » se rendit néanmoins, sur les instances de sa femme, chez le recteur pour lui demander son avis. Ils résolurent d'aller ensemble chez l'archevêque et y arrivèrent en même temps. Devant la porte, ils aperçurent le carrosse de l'archevêque attelé de quatre chevaux deux à deux. Ils se hâtèrent de monter. Le recteur marchait en avant, avec gravité; derrière lui, trottant à petits pas, montait, plein de superbe, Siloamsky, et, aune certaine distance, la tête baissée et pensif, s'avançait lentement le Père Gabriel Fortificantofï. L'archevêque les reçut immédiatement. Il portait une soutane d'un vert foncé chatoyant et le froc. Dans la main droite il tenait une canne solide à pomme d'or, et dans la main gauche un chapelet, non à grains de soie tricotée, comme d'ordinaire, mais un chapelet de gala, fabriqué de certaines pierres rares et précieuses. Il était évident qu'il se rendait quelque part en visite.

— x\h ! quel triumvirat respectable ! fit-il d'un ton enjoué. Et je sais déjà pourquoi vous êtes venus. Toi, chantre, tu es venu porter plainte contre Cyrille Obnovlénsky; c'est cela, n'est-ce pas? Je le reconnais à ton regard. Et le Père

recteur est là pour te prêter l'appui de son autorité. Quant à toi, Père Gabriel, je suppose que tu es venu uniquement pour tenir compag-nie à ces messieurs. Eh bien, de quoi s'ag-it-il ? Parlez, qui est-ce qui va parler ?

— En effet. Votre Eminence! commença Siloamsky.

— Eh bien, voilà ! J'ai bien deviné, tu es venu te plaindre. Pas de revenus, hein? C'est cela?

— De mon côté, je crois de mon devoir de faire observer..., intervint avec importance le recteur. Mais l'archevêque ne le laissa pas achever non plus.

— Vous n'avez pas honte, mes amis? fît-il d'un ton d'admonestation sévère. Vous devriez vous réjouir de l'apparition de ce jeune prêtre, qui dédaigne le bien-être de la vie à la ville, qui repousse les honneurs, qui sert avec désintéressement son prochain! Qu'y a-t-il là de mauvais? Eh bien, toi. Père recteur, qui es si ferré sur les dogmes, dis-moi : Qu'est-ce qu'il y a là de mauvais en substance?

— Votre Eminence ! Il trame quelque chose de suspect avec la châtelaine ! fit vivement Siloamsky, craignant que l'archevêque ne l'interrompît à son premier mot.

Cette déclaration amena une expression de surprise sur la physionomie du recteur, tandis

^34 LE l'UPE

que le Père Gabriel roug-issait d'indigriation.

— Sot î fit sévèrement l'archevêque ! Ce mensonge mériterait qu'on t'exilât dans un couvent pour un mois. Il n'y a rien de suspect dans ses actions; son âme est pure comme celle d'un enfant.

En disant ces mots, l'archevêque se diris^ea vers la sortie. Le triumvirat restait là, déconcerté par la tournure inattendue qu'avait prise la conversation.

Lorsqu'ils sortirent dans la cour, le carrosse n'était plus là. Comme s'ils étaient mus par le même sentiment, tous les trois se dispersèrent dans des directions différentes. Siloamsky disparut plus rapidement que les autres; il se sentait honteux d'avoir gâté tout, en jetant sa note discordante relative à la châtelaine.

Après cet épisode, il se produisit, dans les relations entre les desservants de Lougovoïé, une sorte d'accalmie. Siloamsky, revenu de la ville, ne fit semblant de rien. Sur l'accueil de l'archevêque, ni lui, ni sa matouchka ne soufflèrent mol. Lorsque le diacre, dont la curiosité était g-randement excitée par cette affaire, se hasarda une fois à demander à Siloamsky ce que lui avait dit l'archevêque, celui-ci répondit d'un ton de simplicité et d'ingénuité parfaite :

— Non, savez-vous, j'ai changé d'avis, et je

lie suis pas allé voir l'archevêque. On n'est pas bien à son aise pour dire du mal d'un camarade. Cela ressemble à de la calomnie. Non, voici ce que j'ai résolu de faire : je resterai ici quelque temps ; puis je demanderai mon transfert ailleurs sans même alléguer de motifs.

A l'égard de Cyrille, Siloamsky était très poli et très respectueux: jamais il n'élevait la voix en sa présence et, pour lui prouver encore mieux son humilité, il envova sa femme faire une visite à Moura. Les matouchkas causèrent pendant un quart d'heure en observant très habilement les conditions de la plus stricte politesse. Moura rendit la visite, mais leurs relations en restèrent là.

Enfin, Siloamsky n'y tint plus. Ne recevant pas de revenus et n'ayant pu ni ensemencer, ni affermer sa part de terrain, il considéra le temps passé à Loug-ovoïé comme perdu pour lui. C'est pourquoi il alla encore une fois à la ville, déploya la plus grande énergie, mit en mouvement toutes ses relations de chantre et obtint quand même son transfert.

Au mois de juillet, la vieille maison du Père Rodion resta de nouveau déserte, et Cyrille, à sa complète satisfaction, demeura seul dans sa paroisse.

Cependant, un malheur menaçait la population de Loug-ovoïé et de tout le district. Pendant presque tout le mois de mai et celui de juin, pas une goutte de pluie n'était tombée. Le seigle, qui s'était déjà élevé à une demi-archine, jaunit prématurément et donna un épi sans grains. Il fut donc perdu et on ne le faucha que pour la paille. On espérait que, pour la Saint-Jean, le temps changerait, que la pluie viendrait et ranimerait le froment; mais cet espoir ne se réalisa pas, et le froment, à peine levé, commença à se faner, sans même avoir eu le temps de monter en épi. La steppe, à des dizaines de verstes à la ronde, présentait un spectacle lamentable ; ce n'étaient que champs jaunis et prairies brûlées. Le bétail errait tristement sur les pâturages stériles, épuisé par la faim et la chaleur implacable, s'arrétant au milieu des champs dénudés et regardant durant de longues heures le ciel où n'apparaissait pas le moindre nuage. Par moments, une sorte de fureur s'emparait des bêtes et elles se précipitaient en troupe.

frappant la terre sèche de leurs sabots, vers la petite rivière des prairies ; mais n'apercevant qu'un lit sinueux et étroit, puisque la rivière était tarie depuis longtemps, elles se mettaient à gémir avec une tristesse inexprimable. Dans les puits, on conservait l'eau comme de l'or, on donnait à boire aux bêtes à la main, craignant que les puits ne fussent mis à sec et qu'on n'eût bientôt à mourir de soif. Les paysans avaient pourtant une provision de blé de l'année précédente, qu'ils s'efforçaient de ménager le plus possible. Avec cela, la confiance ne les quittait pas. Lorsque le seigle fut perdu, on espéra dans le froment; lorsque le froment commença à jaunir, on espéra dans le millet. Mais voilà que juillet tirait à sa fin et la Saint-Élie * se passa sans pluie; août vint, et toutes les espérances s'évanouirent.

Partout, tant à l'église qu'aux cérémonies religieuses, Cyrille ne rencontrait que des visages sombres et il devenait de plus en plus sombre lui-même. En passant devant les cabarets, il entendait des cris, des chansons et des injures qui sortaient de là et il pensait qu'en de meilleurs temps ces cris retentissaient plus rarement et moins bruyamment. Et il pensait aussi à l'organisation bizarre de cet être, de ce paysan à l'intel-

1. D'après les croyances populaires russes, il pleut toujours à la Saint-Elie.

ligence fermée qui, dans les jours de famine, trouve encore de l'arg-ent à dépenser en boisson. Il les arrêtait, les admonestait, essayait de les ramener à la raison.

— Batiouchka ! lui répondaient-ils, à moitié ivres : nous mourons tous de faim. Au moins comme cela, c'est plus gai de mourir.

— Il ne faut pas mourir, il faut lutter, disait Cyrille ; mais il s'arrêtait, comprenant que ce n'étaient là que paroles pour eux vides de sens puisque toute lutte semblait impossible. « Non lutter, mais supporter patiemment, humblement, en attendant le mieux, » pensait-il.

A partir de la mi-août survinrent des cas d'épizootie. Le bétail expirait d'épuisement et de soif au milieu même des champs où il se trouvait. Des lamentations s'élevaient dans tous les coins du village.

— Il en adviendra de nous comme de nos bêtes! disaient les paysans; et, regardant leur vache expirée, ils éclataient en larmes amères, tout comme si quelqu'un de leurs proches fût mort.

Cyrille revenait chez lui, sombre et agité. Des pensées pénibles remplissaient sa tête. Il voyait devant lui des gens menacés de famine et qui ne pouvaient rien sur l'avenir. Il leur disait des paroles de consolation; mais en même temps, il était forcé de convenir en lui-même, le cœur doulou-

reusement serré, que ces paroles ne pansaient les plaies de personne, et qu'il leur fallait un secours efFectif, un secours en action, en vivres. Une sorte d'indécision s'emparait de lui. Il y avait des moments où il lui semblait que toute cette activité, dont il faisait si grand cas naguère, n'était qu'une vaine amusette, rien de plus. Que faisait-il? Il exhortait au bien, il éclairait les esprits; peut-être avait-il ramené une âme égarée au bien ; mais voilà qu'il fallait à présent conserver la santé et même la vie aux gens et il se sentait impuissant. Il avait cessé d'accepter les revenus, bien! Mais maintenant, ce n'était plus un mérite, parce que les paysans ne pouvaient plus rien lui donner.

Un jour, on vint l'appeler à un enterrement, juste au moment où il dînait avec Moura. Le messager était un petit gars vêtu d'une chemise sale et usée, nu-pieds, la figure pâle et toute couverte de taches. La morte était sa mère.

— De quoi est-elle morte ? demanda Cyrille d'une voix qui trahissait l'inquiétude; il y avait à peine trois jours qu'il avait rencontré cette femme, courbée sous le poids des seaux remplis d'eau qu'elle rapportait du puits à la maison.

— Eh, Dieu le sait ! répondit le petit avec un regard vide. Il faut croire que c'est à cause delà nourriture.

— Qu'est ce que cela veut dire : à cause de la

nourriture ? continuait à interroger Cyrille avec une inquiétude toujours croissante, le cœur envahi par un pressentiment terrible.

— Elle a mangé hier d'une bouillie au son et ça lui a noué les boyaux.

— Au son, entends-tu, Moura ? fit-il, d'une voix sourde. Ils mangent du son... Voilà où nous en sommes !...

Il marchait dans la chambre comme pris de délire. Une tempête s'élevait dans sa poitrine. Il sentait qu'une force invincible le poussait, le menait quelque part, vers l'accomplissement de quelque grande action, et qu'il cessait de s'appartenir à lui-même. Moura le considérait avec surprise et effroi ! Elle dit tout doucement au petit gars : « Va, le batiouchka ira chez toi ! » Et lorsqu'il fut sorti elle demanda à voix basse:

— Qu'as tu ? Cyrille.

Elle se leva, et s'approcha de lui. Sa figure était pâle, ses grands yeux brillaient comme ceux d'un malade. Elle lui prit la main ; il s'arrêta.

— Qu'as tu, Cyrille? répéta, d'une voix tremblante, Moura.

— Ah! Moura! gémit-il, en laissant tomber sa tête contre sa poitrine.

Moura l'entendait pleurer, essayait de le calmer, mais n'y comprenait rien.

— Cyrille, pourquoi pleures-tu?

— Comment î lu ne le vois donc pas ? C'est ki famine qui commence : voilà la première mort causée par la faim. Par la faim, Moura î... Et cela au milieu des hommes, au milieu des villes animées, où le commerce marche et où les hommes s'amusent et se livrent à tous les plaisirs et à tous les excès ! Mais c'est terrible, Moura ! 11 n'est pas permis de rester les bras croisés devant ce spectacle. Il n'est pas permis de manger ce dîner nourrissant quand, là-bas, une femme se meurt d'une bouillie au son... Non ! non! il faut agir î

Il disait cela d'une voix entrecoupée, en reg-ardant la fenêtre par où Ton apercevait le village. Il se fiî^urait que la mort entrait déjà dans toutes les chaumières et que son secours arrivait trop tard, comme lui-même arrivait trop tard pour cette femme morte d'une bouiUie au son.

— Mais que pouvons-nous faire, Cyrille? Nous sommes pauvres nous-mêmes, répondit Moura.

Mais Cyrille ne l'entendait plus. Il endossa bien vite la soutane, s'empara de son chapeau et sortit rapidement de la chambre. Il se dirigea, presque en courant, vers la maison de la châtelaine. Le vent gonflait les pans de sa soutane et, marchant ainsi à g-rands pas, les bras ballants, il ressemblait à un oiseau colossal, rasant la terre.

— Où court donc ainsi notre batiouchka ! se

demandaient les paysans étonnés ; quelque chose a dû arriver chez lui. Et qu'il est pâle! On dirait la mort! Et comme ses yeux brillent î...

(^iyrille ne s'aperçut pas qu'il avait fait trois verstes à pied. Il ouvrit avec bruit la petite porte du jardin et traversa l'allée, sans se soucier de l'aboiement furieux du chien de garde qui, quoiqu'il l'eût vu souvent, ne pouvait se réconcilier avec sa soutane. Il monta le perron et entra dans l'antichambre. La femme de chambre vint à sa rencontre.

— Où est Nadiéjda Alexéïevna? demanda- t-il, et, sans attendre la réponse, il passa dans la salle à manger.

Nadiéjda Alexéïevna venait à peine de se mettre à table. A côté d'elle, sur une chaise haute, était assis son fils, la serviette au cou. En jetant un regard sur Cyrille, elle posa la cuiller et se leva. L'aspect de Cyrille était tellement extraordinaire qu'elle ne pensa même pas à l'inviter à dîner et lui demanda tout de suite :

— Qu'y a-t-il? Dites-moi vite, est-il arrivé quelque chose à Maria Gavrilovna, au petit Gabriel?

— Non, non, c'est la famine! Les gens meurent de faim I répondit-il d'une voix éclatante et, levant le bras, il le tendit lentement dans la direction du village. Là! ajouta-t-il.

L'accent de sa voix, ses mouvements de^^nrent

majestueux. Comme si la vocation se fût éveillée en lui, il lui fallait, en ce moment, être simple ; il ne pouvait seulement qu'appeler, exhorter, prêcher. Une heure plus tôt, ces paroles eussent paru emphatiques, ce geste eût paru théâtral ; maintenant, il semblait tout naturel.

— Où, là ? demanda Nadiéjda Alexéïevna. Elle savait qu'on ne s'attendait pas aune bonne

récolte dans le villag-e; chez elle aussi, la moisson était très maigre, quoique à un degré bien moindre, puisque les champs étaient vastes et que le blé avaitdonné par- ci, par-là. Mais elle étaitloin de soupçonner qu'on en fût arrivé à la famine.

— Dans le village î... répondit Cyrille avec la même voix inspirée. — On est venu me chercher à l'instant même pour un enterrement : la Tierpielikha est morte d'une bouilHe au son! Cela veut dire qu'il n'y a absolument plus rien à manger ! et nous autres, vous et moi, nous mangeons des plats savoureux et nourrissants en goûtant toutes les jouissances de la vie... Ecoutez, Nadiéjda Alexéïevna, je donnerai tout ce que je possède, mais ce sont des miettes insignifiantes. Il faut un secours sérieux. Vous pouvez leur venir en aide et vous le devez; vous le devez, et vous le ferez, vous qui avez bon cœur !

Jamais il ne se serait décidé à lui dire tout cela dans un temps ordinaire. Il aurait cru ainsi être

importun, s'ingérer dans les affaires d'autrui, quémander, fût-ce même pour les autres. Mais, maintenant, il ne s'occupait plus de toutes ces finesses des usag-es mondains ; il envisageait les choses en elles-mêmes et ne voyait devant Inique ce fait terrible : la mort occasionnée par la faim. Sa pâle figure manifestait une inspiration austère ; ses regards brûlants pénétraient profondément dans l'âme. Il n'était plus ce prêtre modeste qui, quelquefois, n'osait même pas formuler ses opinions et qui, même lorsqu'il s'animait, cherchait évidemment à réprimer son élan et à adoucir ses expressions. Devant Xadiéjda Alexéïevna se tenait un prophète inspiré, drapé de longs vêtements bibliques, à la pâle figure d'ascète, à la physionomie dolente de martyr.

Elle fut troublée tant par son récit que par son aspect et ses manières. Elle se sentit aussi envahie par des sentiments élevés; un désir invincible la prit d'accomplir, de concert avec lui, une belle action.

Tout inondée de ce sentiment, elle prit la main de Cyrille, et la serra fortement, puis elle se rendit rapidement dans la pièce voisine, d'où elle revint un instant après, et lui tendit un petit rouleau de billets de banque.

— Il n'y a pas grand'chose ici, fit-elle, d'une voix grave et émue, à peine trois cents roubles.

Mais j'en ai encore à la ville... ; je puis les retirer. Attendez,... ajouta-t-elle, en portant la main à son front, comme si elle réfléchissait à quelque chose : il faut que je parle à mon intendant.

On appela l'intendant. Ce vieillard à longue barbe, aux yeux fins et pénétrants, avait servi déjà sous le vieux KroupeïefT. C'était un ancien serf. Il était devenu intendant, après la gestion absurde du jeune KroupeïefF et le régime d'ivrogne de son cousin, et maintenant il régissait toute la propriété.

— Avons-nous une provision de blé? lui demanda Xadiéjda Alexéïevna.

— Pas énorme , seulement ce qui reste de l'été dernier, répondit-il. Si c'est pour le vendre, ce n'est pas la peine : il y aura peut-être près de cent ponds de froment et un quarantaine de tchetverles de seigle. Il y aura bien trois cents pouds d'orge ; mais nous en aurons peut-être besoin. D'ailleurs, avec la piètre récolte de cette année, tout cela ne nous suffira pas à nous-mêmes.

— Bon, tu peux te retirer.

Mais l'intendant ne s'en allait pas, ayant évidemment quelque chose à dire.

— Barynia, il y a là quatre paysans qui demandent qu'on leur donne au moins une mesure de seigle à chacun... Ils disent que sans cela ils n'auront plus qu'à mourir de faim.

— Qu'on la leur donne tout de suite, à l'instant même 1

— Bien, barynia.

— Maintenant, allons! dit Cyrille.

— Allons, répondit-elle.

Et^ ayant donné quelques ordres relativement à son fils, elle fut très vite prête à partir. Il sembla, à elle comme à lui, qu'il leur fallait absolument aller à pied, qu'aller en voiture là où réornaient la famine et la mort eût été chose inconvenante et blessante. Ils prirent la grande route qui traversait la steppe. Et, de nouveau, les passants s'arrêtaient avec surprise à la vue du prêtre et de la châtelaine qui se rendaient en hâte dans le village, la figure inquiète et agitée. Ils marchaient en silence. Nadiéjda Alexéïevna pouvait à peine suivre Cyrille.

La mort de la Tierpielikha n'était que le premier indice du malheur qui allait fondre surLougovoïé. Celle-ci était morte accidentellement, parce que, affamée, elle s'était jetée avec avidité sur la bouillie au son, et en avait trop mangé. Mais la famine régnait déjà dans la moitié du grand bourg. Le pain manquait totalement, et il restait très peu de son de l'année précédente, seulement ce qu'avaient laissé les cochons. Dans quelquesunes de ces familles, on avait essayé de tuer ce qui survivait du bétail; mais les pauvres animaux

étaient à ce point maiçires et épuisés qu'ils n'étaient plus mangeables. Les enfants se vautraient dans les cours, pâles, le ventre g-onflé. Cyrille et Nadiéjda Alexéïevna commencèrent leur tournée par le bout du village ; et, à chaque maison, leur désespoir allait croissant. Presque partout se trouvaient des malades, qui restaient étendus sur les poêles, sans surveillance aucune, parce que les valides avaient autre chose à faire. Les hommes avaient fait quelques tentatives pour aller travailler au loin; mais la distance était trop grande, puisque dans tout le district la récolte était mauvaise. AAec cela, le prix de la journée baissait au point qu'il ne valait vraiment pas la peine de travailler. Il était évident que la vraie famine durait déjà depuis plusieurs semaines, et que maintenant les conséquences s'en faisaient sentir sous une forme plus aiguë .

— Pourquoi donc ne disiez-vous rien? Pourquoi personne ne s*est-il adressé à moi pour me demander du secours? demandait Nadiéjda Alexéïevna.

A ses questions, on ne répondait que par le silence. Et il lui sembla que, même à présent, on acceptait son secours comme à contre-cœur, avec méfiance. « Si ce prêtre ne m'accompagnait pas, pensait-elle, ils ne m'ouvriraient pas la porte de leurs maisons », et cela lui semblait naturel et

compréhensible. Combien d'années n'avait- elle pas vécu côte à côte avec les gens du village, sans jamais s'intéresser à ce qui se faisait là-bas, à quoi pensaientet comment vivaientces gens. Elle s'était renfermée dans son mépris pour le monde, et ne s'occupait que de son amour pour son fils. Mais ce n'étaient pas ces villageois qui avaient suscité dans son âme le mépris du monde. Non, c'étaient les autres, et elle s'éloignait aussi de ces braves gens, et on ne la voyait que pendant les grandes fêtes à l'église, d'où elle se hâtait de revenir à la maison pour se renfermer de nouveau, solitaire, dans son château délabré, entouré d'un vaste parc. De celte indifférence, on la pavait maintenant en se méfiant d'elle.

Ils marchèrent ainsi jusque bien avant dans la nuit, et revinrent au presbytère épuisés de fatigue. Moura ne pouvait comprendre ce qu'était devenu Cyrille, et s'était forgé toutes sortes d'idées terrifiantes.

— Ah ! si tu pouvais voir ce qui se fait là-bas, s'écria Cyrille, tu quitterais tout, et tu t'en irais à ton tour. Des affamés et des malades, — et nul secours. Qu'il est donc terrible, le sort de ces pays retirés ! Aussi longtemps que tout va bien, ils vivent au jour le jour, sans rien demander à personne. Il faut qu'un malheur arrive pour qu'on voie qu'ils sont absolument perdus, comme dans

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une île au milieu de l'Océan. Mon Dieu ! combien y a-t-il dans la capitale et les villes de ces g"ens qui possèdent de l'intelligence, de l'instruction et du cœur, mais qui sont désœuvrés ou ne s'occupent que de quelque besogne absurde. Mais venez donc ici, venez dans ce milieu isolé, ignorant et pauvre! Ici, un travail^ vivifiant vous attend. Et combien est grande avec cela la cruauté humaine! En vérité, — homo homini lupus est, — des épiciers avides ont immédiatement profité du malheur pour élever le prix des vivres à des proportions inouïes, comme en temps de guerre. C'est terrible !

— C'est bien triste ! fit Moura avec une sincère commisération; mais nous n'y pouvons rien... Nous ne possédons rien nous-mêmes.

Cyrille se tut, mais fronça les sourcils. Nadiéjda Alexéïevna regardait, Tair pensif, par la fenêtre. Elle pensait combien ces époux étaient mal assortis. Lui, un enthousiaste chaleureux, un idéaliste, presque un fanatique de son idée, capable, pour l'amour d'elle, d'oublier tout au monde ; elle, un être borné, que chaque action sortant du cadre de la vie ordinaire ne faisait qu'étonner. Elle ne le comprenait pas du tout, et lui était si peu attentif à sa propre situation qu'il ne semblait pas s'en être jusqu'à présent aperçu.

Cvrille se mit à écrire des lettres. 11 s'adressait

25o LE POPE

dans les termes les plus énerg"iques à toutes les autorités possibles du chef-lieu du g"ouvernement, leur dépeignant, sous les couleurs les plus sombres, la situation de Lougovoïé : il demandait un médecin, de l'argent, du pain. Puis il composa un appel pour être inséré dans le journal., appel dans lequel il suppliait les citadins de venir en aide aux malheureux. Cela fait , il remit le tout au gardien de l'église, lui fit prendre un bon cheval chez la châtelaine, et Tenvoya ainsi équipé à la ville. Après quoi, il se rendit de nouveau au village. Il était près de trois heures du matin. On s'éveillait déjà dans les chaumières. Xadiéjda Alexéïevna fit venir sa voiture, se rendit dans sa maison, et, s'étant convaincue que son fils dormait d'un sommeil profond, retourna immédiatement au village.

Ils travaillèrent ainsi sans relâche pendant quarante-huit heures. Partout où ils rencontraient le besoin, ils distribuaient du pain et de l'argent ; mais ils s'occupaient plus particuhèrement des malades, qui étaient fort nombreux. Ils essayaient de comprendre cette maladie ; mais ils n'en venaient pas à bout : il y avait de la fièvre et du délire ; Cyrille croyait à un typhus de famine, mais sans fondements réels, puisqu'il n'en connaissait pas les symptômes. Pendant ces deux jours, il eut à enterrer trois personnes, ce qui faisait quatre

avec la Tierpielikha. Le troisième jour, une aide bénévole vint s'associer à eux. C'était la femme du scribe de l'endroit, â^^ée d'une quarantaine d'années à peu près, à la fig^ure entièrement ravag-ée par la petite vérole, mais au cœur bon. Elle était autrefois Sœur de charité, était allée même en Turquie, et se rappelait quelque peu la façon de traiter les malades. Elle se mit tout de suite à les frotter, à leur appliquer des compresses, des cataplasmes et des sinapismes, et même à administrer des remèdes. Le troisième jour, un médecin arriva de la ville; et, pour le moment, l'assistance du chef-lieu se réduisit à cet envoi.

Maria Gavrilovna passait maintenant des journées entières à pleurer. Cyrille la laissait seule. De temps à autre, une ou deux fois par jour, il passait chez lui, lui faisait distraitement part de ses impressions, et repartait. Moura avait essayé dix fois de lui parler, sans pouvoir y réussir. Mais, un jour, elle le força de l'écouter.

— Cyrille, que fais-tu donc? Qu'est-ce que tu as ? lui demanda-t-elle, en tenant son mouchoir ^ préparé, car les larmes coulaient à tout moment de ses yeux.

Cyrille la regarda d'un air vague, comme s'il n'avait pas compris la question.

— Mais reg-arde donc à qui tu ressembles? Tu as la figure toute bouleversée ! Mais tu tomberas malade, tu mourras!...

— Laisse donc, Moura, il ne faut pas du tout songer à cela; c'est mon devoir, et je l'accomplis !

— Tu t'es toi-même forgé ce devoir ; tu oublies que tu as femme et enfant !

— Oui, Moura, tu as raison ! Il y a des mo-

ments et même des heures où je l'oublie. Mais peut-on encore s'en souvenir à la vue de tant de douleurs et de souffrances ? fit Cyrille d'un air pensif.

— On ne peut soulager toutes les souffrances ni g-uérir toutes les douleurs.

— Ne dis pas cela, ne parle pas ainsi, Moura, je t'en prie ! car c'est ainsi que parlent les gens qui ne veulent soulager aucune souffrance, guérir aucune douleur. On ne peut les guérir toutes^, soit; mais apaise celles que tu vois, fais ce qui est en ton pouvoir. Et où as-tu pu acquérir cette maudite sagesse pratique qui étouffe la voix de ton cœur? Ah ! Moura, si tu savais comme il m'est douloureux de t'entendre parler ainsi !... Tu es ma femme; nous sommes unis par des liens indissolubles, et tu me saisis par le pan de mon habit en voulant me retenir à la maison lorsque je vais accomplir l'œuvre sacrée de miséricorde et de pitié ! Nous sommes si jeunes encore pourtant ; ce n'est que dans ces années de jeunesse que l'homme s'abandonne volontiers aux élans généreux et immole son bien-être personnel. Elles viendront, les années calmes de l'âge mur où, nous aussi, nous croupirons probablement dans l'indifférence pour tout ce qui n'est pas notre petit nid. Mais à quoi bon se hâter, Moura, à quoi bon ?

— Je ne comprends pas cela, Cyrille, — non, je ne le comprends pas. Je ne vois qu'une chose: c'est que tu ne m'aimes plus du tout ! Tu préfères tout le monde à moi et à notre fils !...

— Allons donc, Moura ! C'est vrai que j'aime tous les hommes; mais, toi et Gavrucha, je vous aime d'une façon particulière. Que veux-tu que je fasse, si je ne puis agir autrement? Non, non, Moura, ajouta-t-il, avec un élan de vigueur et presque de gaieté, en s'approchant d'elle et en l'embrassant au front, ne dis pas cela, ne m'arrête pas ! Tu te portes bien, et notre fils aussi ; vous n'avez pas besoin de ma sollicitude en ce moment ; et, là-bas, si tu savais, si tu voyais combien on en a besoin 1

Il partit, et Moura se remit à pleurer. Et voilà que Fiokla vint à son tour avec ses doléances.

— Que se passe-t-il donc chez nous ? Je ne le comprends plus du tout, s'écriait-elle en s'essuyant les yeux avec son tablier. A vous voir, matouchka, vous êtes une malheureuse, une vraie malheureuse ! Vous n'avez même pas à manger comme il faut, rien que des œufs et du lait, — on dirait une nonne.

Moura ne se nourrissait, en effet, maintenant, que d'aliments secs; Cyrille avait distribué à ses paroissiens ses appointements du mois d'août, et

ils se contentaient de ce que Fiokla prenait à crédit chez les épiciers.

Celle-ci continua :

— Jour et nuit, toute seule, avec le petit; on dirait, non une femme mariée, mais une veuve malheureuse. Et le mari, notre batiouchka, qui se promène là-bas, avec cette dame... Oui sait ce que c'est! Je ne dis pas. Dieu m'en préserve, qu'il y ait là quelque chose de mal, non; mais, pourtant, Dieu seul sait...

Moura regardait par la fenêtre pour se soustraire aux regards de Fiokla; mais ces dernières paroles avaient comme brisé quelque chose en elle, et elle éclata en sanglots.

Elle avait vu par la fenêtre Cyrille qui suivait le chemin du village se rencontrer avec un petit homme gros, — elle savait que c'était le médecin envoyé de la ville ; puis une calèche les avait rejoints dans laquelle se trouvait Xadiéjda Alexéïevna. Cyrille et le médecin prirent place dans la voiture, et tous les trois partirent pour le village. Moura se détourna delà fenêtre. Était-ce la conséquence de l'irritation de ses nerfs ou des allusions de Fiokla? mais elle ressentit en ce moment une franche inimitié pour Nadiéjda Alexéïevna.

Un bruit sourd dans la cour de l'église la fit tressaillir. Elle essuya ses larmes, et courut sur le

20(3 LE PUPt:

perron. Lorsqu'elle aperçut la voiture qui s'était arrêtée devant la maison, son cœur battit fortement, et elle sentit sa poitrine se serrer. Quelques minutes plus tard, elle se trouvait évanouie, dans les bras d'Anna Nicolaïevna, et le vieux diacre Obnovlénskj la soutenait de ses mains tremblantes.

On porta Moura dans la chambre, et on la posa sur un canapé : elle était toujours évanouie. Pendant qu'on cherchait à la faire revenir à elle, Fiokla se hâta d'exposer brièvement la situation aux nouveaux arrivés.

— Le croirez- vous, chère matouchka? disaitelle à voix basse, ce qu'elle souffre, c'est inconcevable; toute la journée, elle reste là, seule avec : l'enfant; elle n'a même pas de quoi mander; i — vrai ! le Père Cyrille court les maisons, toujours avec cette dame !...

Et ainsi de suite. Le vieux diacre écoutait, la tête basse, se sentant coupable pour son fils. On l'avait fait venir exprès d'Oustimievka pour ra- ■ mener, par ses exhortations paternelles, son fils à la raison. Quoiqu'il fût convaincu qu'il n'y réussirait pas, il n'avait pourtant pas osé désobéir à l'ordre de la femme de l'archiprêtre de la cathédrale, et il s'était laissé emmener.

— Je n'espérais pas, il est vrai, trouver ici quelque chose de consolant, disait, les larmes

aux yeux, la femme de l'archiprélre ; — mais j'élais loin de m'atlendre à pareille chose de la part de ton fils; — non, je ne m'y attendais pas.

Et le diacre restait toujours assis, la tête penchée, les bras posés sur ses genoux. Il savait ce que son fds allait lui dire. Il dirait : u Mais, père, c'est selon l'Evang-ile; je suis le Samaritain qui a chargé le blessé sur ses épaules et lui a pansé les plaies. » Et le vieillard ne trouverait rien à lui répondre.

Moura revint à elle, et se leva du canapé. — Ah! s'écria-t-elle, tout à coup, mon lait a tourné; qu'est-ce que je vais donner à Gavrucha? Pressée de questions par sa mère, elle se tut d'abord, puis finit par tout raconter. Anna Nicolaïevna déclara qu'elle ne souffrirait pas qu'elle fût ainsi exposée à la risée de tous, et qu'elle allait donner à son gendre une leçon telle qu'il eût à se raviser au plus tôt.

Elle ordonna à Moura de faire ses malles immédiatement. Fiokla approuva complètement cette décision, et se mit à aider activement sa maîtresse. — Oui, oui, c'est cela, notre chère malouchkal Et soyez sûre qu'il reviendra ainsi à la raison, disait-elle.

Moura eut peur de cette résolution; elle priait sa mère d'attendre un peu, de réfléchir ; mais la femme de l'archiprètre était implacable.

iT

— S'il vous aime, loi et son fils, sois certaine qu'il accourra immédiatement vous chercher; mais s'il ne vous aime pas, que le diable l'emporte! déclara-t-elle résolument.

Le diacre, qui avait entendu ces paroles, ne put supporter qu'on parlât ainsi de son fils, et sortit. Il se rendit au villag-e pour chercher Cyrille et le prévenir du malheur qui le menaçait. Mais pendant qu'il cherchait Cyrille les malles furent faites, et Moura, toute en larmes, partit pour la ville avec sa mère et son fils...

Le médecin diagnostiqua à Loug^ovoïé une épidémie de typhus de famine.

C'était un homme à l'aspect quelque peu comique, petit, replet, à larges épaules. M. Sapojkolf (c'était le nom du médecin) marchait à pas menus, mais très fermes, en soulignant, pour ainsi dire, chacun de ses mouvements, et en avançant tantôt une épaule, tantôt une autre. 11 avait une face rougeaude, à large barbe carrée et tirant sur le fauve, un nez retroussé, de grands yeux gris et des cheveux épais coupés en brosse. Il était toujours vêtu d'un costume de toile grise, avec une casquette de même étoffe, dont la visière s'élevait perpendiculairement au-dessus d'un vaste front.

Il se mit à l'œuvre avec la plus grande énergie, et, du coup, traita Nadiéjda Alexéïevna et Cyrille comme d'anciens amis.

— Vous feriez bien, ma petite clame, de dormir un peu; vous versez la potion dans l'oreille du malade, au lieu de la mettre dans la bouche, disait-il à Xadiéjda Alexéïevna.

Cela était un peu exag-éré. Nadiéjda Alexéïevna exécutait très ponctuellement ses devoirs de Sœur de charité; mais le jour de l'arrivée du médecin, elle était, en effet, très fatiguée par le manque de sommeil. Elle n'avait pas fermé les yeux depuis quarante-huit heures. Quant à Cyrille, SapojkofF lui dit qu'il ferait un excellent g"arde-malade. Il loua l'habileté de la femme du scribe, la priant toutefois [de ne plus appliquer de sinapismes. Il n'avait qu'un seul gros défaut, — c'était de jurer à tout moment dans les termes les plus énergiques.

— Pourquoi faites-vous cela? lui demanda Cyrille avec douceur. Est-ce que vous ne pouvez pas vous en passer ?

— C'est absolument impossible, batiouchka, absolument! répondait Tautre, — et, tenez, par exemple, moi, je suis un médecin assez habile ; comme vous voyez, les gens guérissent. Eh bien I si on m'ôtait le droit de m'exprimer à ma fantaisie, mon habileté s'en irait à tous les diables. Cela aide, vous savez, cela aide beaucoup. Il faut dire aussi, batiouchka, qu'il y a une dizaine d'années, lorsque j'étais encore blanc-bec, j'exerçais

dans un lazaret militaire; c'est là que j'ai pris cette habitude.

Il ajouta que la présence des femmes le gênait toujours ; car, devant elles, il faut se taire.

— Mais vous, batiouchka, vous me surprenez, disait il à Cyrille. J'ai vu bien des batiouchkas dans ma vie, des jeunes et des vieux, des importants et des modestes. Mais tous, ils s'enfermaient pour la plupart, en pareil cas, dans leur chambre. J Ils craig^naient terriblement de contracter le mal.; Vous, vous êtes un batiouchka courag^eux !

Sapojkoff travaillait sans relâche, et il réussi à enrayer sensiblement la maladie. Cela lui étaî d'autant plus facile que maintenant on ne man geait plus de son nulle part, car il y avait du paii dans toutes les maisons. Ayant appris que h marchands avaient profité de la disette pour élevej le prix des vivres, SapojkolT courut au marché sorte de bazar dans lequel se trouvaient des boi tiques. Là, il se posa en chef redoutable, et mit à vociférer :

— Eh ! vous autres ! criait-il en frappant des pieds, je vais vous apprendre à vivre... Sa vezvous ce que je puis faire ? Je puis vous fourrer tous en prison si vous ne vendez pas vos produits à des prix raisonnables, et faire venir tout de suite de la ville une compagnie de soldats. Avezvous compris ?

Et pour prouver sa puissance, il ajouta quelques jurons énerg-iques.

Le bazar prit peur, et rétablit aussitôt les prix normaux. D'ailleurs, ce petit médecin a§"issait en toute occasion avec la même énerg-ie. 11 voyait que ses aides bénévoles étaient épuisés de fatigue, car il n'y en avait que trois, tandis que les malades étaient au moins une trentaine. Il se mit donc à la recherche des vieilles femmes ; il les conduisait auprès des malades, et les forçait à les ^soigner.

— Et après ?... tune fais que gâter l'air inutilement, leur disait-il à cette occasion. Quoi, tu crains la contag-ion? tu crains la mort? Qu'estce que cela fait, la mort ! Si tu meurs, on t'enterrera, tu pourriras, les vers te mangeront et voilà tout ! Va vite. Il n'y a pas à lanterner !

Les paysans étaient enchantés de lui; ce qui leur plaisait surtout, c'était qu'il jurait terriblement.

— Je puis vous certifier que beaucoup d'entre eux g-uérissent rien qu'à cause de cela I disait il à Cyrille. Il leur suffit d'entendre des termes famih'ers pour que leur courage se réveille.

Le diacre Obnovslénsky trouva, sur l'indication (les paysans, son fils à l'autre bout du village. Dans la maison où il entra, il faisait quelque peu sombre. Il se sentit comme entouré d'une atmosphère d'hôpital. Il aperçut dans la pièce deux

groupes. L'un, au milieu duquel se Irouvail Xacliéjda Aléxeïevna et le médecin, était occupé auprès d'un lit élevé. Là, sous une pelisse de mouton, était couchée une femme d'âge mûr, la tête rejetée en arrière et les yeux fermés. Le médecin examinait le thermomètre. Le diacre cligna des yeux, cherchant à apercevoir Cyrille ; mais il ne le 'sit pas. Alors il tourna ses regards vers le second groupe. Sur lacouchettebassedupoële étaitélendu m un gamin, recouvert d'une espèce de caraco de " femme. Cyrille le tenait par la main. Le diacre s'approcha de lui. Jetant un regard sur son fils, il fut effrayé par la maigreur et la pâleur de sa figure. Cyrille ressemblait lui-même à un malade.

— Cyrille! dit-il à voix basse, tout près de son oreille, et, lorsque celui-ci leva ses yeux, le diacre secoua la tête.

Cyrille quitta le bras du malade, se leva ei embrassa son père.

— Vous voyez, père, ce qui arrive chez nous c'est terrible, dit-il; et se tournant vers le méd( cinet M'"^' KroupeïefP, il ajouta :

— C'est mon père, le meilleur des hommes. Le médecin se leva et lui tendit la main. Nadiéjdî

Alexéïevna salua en le regardant fixement.

— Sortons un instant, dit le diacre à Cyrille. Cyrille prit son chapeau et ils sortirent danî

la cour.

— Vois-tu, je ne suis pas venu seul. Ta bellemère est là aussi. Elle est fort en colère et ta femme est aussi mécontente.

— Et vous? demanda Cvrille. Ètes-vous égralement mécontent ?

— Il ne s'agit pas de moi. Anna Nicolaïevna veut emmener ta femme et ton fils...

Cyrille devint pensif, réfléchissant si cette décision était bonne ou mauvaise. Puis il dit :

— Oui, ils feront bien de partir. Ils seront mieux là-bas. Ici, ils sont tourmentés et souffrent du besoin. Quand tout cela sera terminé, Moura reviendra.

— Et tu ne t'ennuieras pas tout seul, Cyrille?

— Non, fit celui-ci d'une voix ferme.

Le diacre s'assit sur le remblai, et Cyrille rentia dans la maison.

Le vieillard renonça à l'idée de ramener son fils à d'autres pensées. Le ton dont parlait Cyrille ne lui laissait aucune espérance à cet égard. Evidemment, il était profondément pénétré de sa vocation, et nulle circonstance, nulle perte personnelle, si lourde fiil-elle, ne pourrait le détacher de l'œuvre à laquelle il s'était voué tout entier. Et, chose élraiii^eî jusipi'à ce moment, il avait été ai,nlé; après avoir vu son tils, il s'était instanlanénuMit calmé, va-ncu par son aspect de martyr, par son lanij^ai^e assuré.

264 LE POPK

Plongé dans ces réflexions, le diacre sentit tout à coup que quelqu'un s'asseyait à ses côtés. Il reg'arda son voisin. C'était un vieillard de grand âge, tout blanc, la face ridée, les yeux ternes et décolorés. Il pleurait en essuyant ses yeux avec son poing.

— Eh, grand-père ! à quoi bon pleurer ! Dieu est miséricordieux, dit le diacre, voulant le consoler.

— Ah ! mon petit, ce n'est pas pour cela que je pleure, fit le vieillard d'une voix tremblotante, ne distinguant évidemment pas avec sa faible vue celui qui se trouvait auprès de lui. Ce n'est pas pour cela que je pleure, c'est de joie, mon chéri, c'est de joie !

— Qu'est-ce qui te cause donc tant de joie, vieillard?

— Des hommes selon le Christ ont appara sur la terre, pareils aux saints martyrs ! Vois le batiouchka, si jeune, et pourtant quels exploits n'a-t-il pas déjà accomplis? Voilà huit fois dix ans que je suis de ce monde et je n'ai encore rien vu de pareil. Un véritable envoyédeDieu !... Et puis la dame et le médecin, que de peine ils se donnent! Ce sont des anges et non des hommes! Des anges, en vérité. Et, sais-tu, quand on voit des gens pareils, on a honte de pécher...

Le vieillard se signait et pleurait, et le diacre attendri retenait avec peine ses larmes...

Quand il revint avec Cyrille au presbytère, il était vide. Cyrille entra dans la chambre à coucher, jeta un reg^ard sur la table de toilette, dont tous les menus objets appartenant à Moura avaient disparu, sur le lit d'enfant où ne se trouvait que le petit matelas tout nu, et une sensation pénible d'isolement lui serrait le cœur. « Partir, sans même médire adieu, reprocha-t-il mentalement à Moura; que nos cœurs sont donc loin l'un de l'autre ! »

Il ne causa pas long-temps avec son père. Celuici s'empressa de le faire coucher. A la vue de ses yeux brûlants et de ses lèvres desséchées par la fièvre, une sérieuse inquiétude s'empara de lui.

(( Tu n'es pas de ce monde, » pensait-il tristement, assis à son chevet nocturne.

Il se demandait aussi comment son fils avait pu naître avec une âme aussi ardente. La mère était une femme d'un caractère aigri; lui, un homme timide et abattu. Nazaire était un tout autre homme, et Méthode, dès la troisième, rêvait déjà un emploi lucratif. « A qui ressembles-tu donc, mon fds chéri? » se demandait mentalement le vieillard, sans quitter des yeux la pâle figure de Cyrille.

Et celui-ci dormait d'un sommeil profond après quarante-huit heures de veille et de travail.

C'était par une journée brumeuse. Le carillon de l'ég-lise de Loug-ovoïé retentissait, ce jour-là, avec une solennité toute particulière. L'église était bondée de monde, et on se pressait même dans la cour. Une foule pareille ne se voit en g-énéral, autour de l'ég^lise, que dans la nuit de Pâques. Après la semaine terrible vint la paix du dimanche. Le villag-e respira plus librement. La science du petit médecin, l'énergie de Cyrille qui inspirait et poussait au travail le cercle improvisé des garde-malades volontaires, et la générosité de ]\jrue KroupeïefT avaient fait leur œuvre.

Cyrille célébrait la messe.

Jamais encore les paroissiens ne l'avaient vu ainsi. Très amaigri, les joues creuses, la figure pâle, il paraissait, dans ses vêtements sacerdotaux, d'une taille plus élevée qu'à l'ordinaire. Fatigué par la semaine poignante, il se remuait lentement, et prononçait sans hâte, avec componction, les prières. Sa voix était faible; mais un tel silence

planait dans l'air qu'on entendait distinctement chacune de ses paroles.

Xadiéjda Alexéïevnase trouvait aussi à l'église. Elle aussi avait pâli et maigri. A côté d'elle se tenait le petit garçon aux yeux noirs, son fils, qui examinaitcurieusement tout cequisepassait autour de lui. M™*^ KroupeïefF ne le menait jamais à l'ég-lise. Mais, cette fois, elle avait voulu lui faire voir comment Cyrille officiait et comment le peuple priait Dieu. Le diacre Obnovlénsky se glissa dans le chœur, et, modestement, accompagnait de sa voix Dieménli. Xon loin du chœur se tenait le docteur Sapojkoff qui, considérant sa mission comme terminée, se préparait, ce jour-là, à repartir pour la ville.

La messe était finie. Les gens sortaient de l'église, mais ne s'en retournaient pas chez eux, et restaient dans la cour. La foule s'agitait au point que toute circulation avait dû s'interrompre. Evidemment, tous attendaient quelque chose. Il ne resta bientôt plus personne dans l'église. Seuls, le médecin et M""® Kroupeïeff étaient demeurés, tandis que Cyrille dépouillait les vêtements sacerdotaux, car Xadiéjda Alexéïevna les avait priés à dîner chez elle. La femme du scribe était également invitée; mais, en personne timide et modeste, elle se cachait dans un coin à demi obscur, n'osant pas se joindre à eux. Le Père

Siméon et Dieménli étaient occupés dans le sanctuaire, et le vieux diacre attendait dans le chœur. Enfin, Cyrille sortit du sanctuaire, et vint saluer la châtelaine et le médecin. Le vieil Obnovlénskv les rejoig-nit, la femme du scribe sortit aussi de son coin, et tout le monde se dirigea vers la porte.

Cyrille marchait en avant. A peine se montrat-il sur le parvis qu'instantanément plusieurs centaines de têtes se découvrirent. Un bruit sourd et confus courut dans la foule, puis le silence se rétablit tout à coup. Cyrille s'arrêta, surpris de cette scène inattendue, et les autres l'imitèrent.

Alors le peuple s'écarta; et, du centre de la foule, se détacha un vieillard, grand et mince, comme desséché, avec une barbe toute blanche, des yeux petits et un crâne chauve. A moitié courbé, il s'appuyait sur un gros bâton, les mains en croix sur sa paume.

— Batiouchka, s'écria-t-il, d'une voix chevrotante, mais claire, pendant que sa tête se mettait à trembler; — batiouchka, et vous tous qui nous avez aidés! Dieu nous a éprouvés; et, pauvres commes nous sommes, nous ne pouvons pas nous acquitter envers vous. Mais à quel point nous sommes profondément touchés, toute la commune est là pour vous le dire. Pour ma part, je ne dirai que ceci : « Un pareil batiouchka et des

messieurs pareils, faut croire, n'ont jamais existé dans ce monde, et il n'y en aura jamais de semblables. Voilà à quel point nous sommes reconnaissants. ))

Le vieillard leva la main, et essuya avec la manche de son vêtement usé les larmes qui remplissaient ses yeux.

En ce moment, où l'émotion était à son comble, il se produisit une chose encore plus inattendue. Le vieillard tomba à terre et frappa de son front la dalle. Bon nombre de paysans suivirent son exemple. D'autres saluaientjusqu'àterre, en prononçant des paroles de remerciement qui se fondaient en une sorte de murmure confus. Quelques bonnes femmes, attendries, montèrent sur le parvis; et, saisissant les bouts de la soutane de Cyrille, les portèrent à leurs lèvres. Et tous les yeux étaient mouillés de larmes.

Nadiéjda Alexéïevna, ébranlée par cette scène émouvante, s'appuya contre une petite colonne pour ne pas tomber. C'était trop d'émotion pour ses nerfs fatig-ués. Cyrille, au contraire, sentit un llux extraordinaire de courag^e et d'énergie monter à sa poitrine. Il sentit que c'était à ce moment précis qu'un lien fort et indissoluble s'établissait entre lui et ses paroissiens, et que maintenant il exerçait sur cette foule un ascendant que rien ne saurait ébranler. Il comprit aussi

que tout ce qu'il leur disait jadis n'était pour eux que des paroles vaines auxquelles ils fermaient les oreilles ; mais, s'il les leur répétait à présent, elles pénétreraient profondément dans leurs âmes et y résonneraient longtemps. Il devina la nécessité de parler à son tour et, levant le bras avec ce même geste majestueux qu'il avait alors qu'il avait appelé au secours Nadiéjda xVlexéïevna, il dit :

— Mes amis, écoutez-moi! Dieu nous a éprouvés pour nos péchés; mais qui d'entre nous pourrait affirmer que nous ne pécherons plus à l'avenir, et que nous ne mériterons plus la même punition? Un malheur semblable peut revenir et nous prendre de nouveau au dépourvu. Ecoutezmoi donc, maintenant que vos cœurs sont purifiés par l'attendrissement: faites serment ici même de ne jamais plus vous enivrer et de remettre l'argent que vous dépensiez à boire dans une caisse commune, destinée à vous venir en aide dans les jours de malheur.

— C'est cela, c'est cela ! répondirent-ils tous : nous fermerons les cabarets et nous ferons rendre par la commune un arrêt interdisant de les rouvrir.

— Non, non, répondit Cyrille, on peut rompre l'arrêt. Vous fermerez les cabarets, et vous vous en irez à trente verstes chercher de l'eau-de-vie.

Il ne faut pas d'arrêt. Donnez-moi seulement votre parole, ici même, sur place. Voulez-vous me le promettre ?

— Nous le promettons ! gronda la foule, comme un seul homme.

A peine Cyrille eut-il descendu le dernier degré qu'il sentit que quelqu'un l'embrassait. C'était le vieillard qui avait parlé au nom de tous, et tous les paysans suivirent son exemple. Les embrassements n'en finissaient plus. Tous, et le docteur, et Nadiéjda Alexéïevna, et même le vieux diacre, qui pleurait plus que tous les autres, échangeaient des baisers avec les paysans.

Nadiéjda Alexéïevna eut à peine la force de gagner sa voiture. Pendant cette demi-heure, elle avait éprouvé tant de sensations diverses et profondes que ses nerfs à ja fin cédèrent. Epuisée, elle se fit conduire chez elle.

Lorsque les convives, après avoir donné l'accolade presque à tout le village, arrivèrent, ils la trouvèrent tout à fait malade. Cyrille, au contraire, se sentait ragaillardi et animé, et parla beaucoup à table. 11 rêvait tout haut à l'œuvre qu'il espérait réaliser dans ces conditions toutes nouvelles, maintenant qu'un lien indissoluble s'était établi entre lui et ses paroissiens, qu'il avait conquis sur eux une si grande inlluence. Il parlait d'extirper l'ivrognerie, d'introduire l'épargne qui donnerait

2y2 LE POPE

les moyens d'améliorer la culture, de fonder une école pour les adultes.

— Oui, oui, Xadiéjda Alexéïevna, disait-il, nous avons maintenant un terrain solide sous nos pieds. Aujourd hui, nous avons conquis Loug-ovoïé. Et maintenant nous irons loin avec vous !

Nadiéjda Alexéïevna souriait d'un air maladif, et son regard restait triste et e'nigmatique. Elle offrait, de son air le plus aimable, les plats à ses convives, mais ne mangeait presque pas elle-même, et ne prenait pas part à la conversation. Tout de suite après le repas, on fit avancer la tarataïka pour le médecin et le vieil Obnovlénsky, qui résolut d'aller d'abord à la ville pour voir les Fortificantoff, afin de savoir dans quelles dispositions ils se trouvaient.

— Ah ! mes amis, j'ai bien de la sympathie pour vous et je regrette beaucoup d'être obligé de vous quitter, disait Sapojkoff, en s'accommodant de son mieux dans la tarataïka sur un coussin improvisé de foin. N'oubliez pas, batiouchka, de passer chez cette bonne femme... comment l'appelle-t-on donc? Perepitchka, je crois! il faut lui changer ses compresses, ajouta -t-il.

Le diacre embrassa Cyrille en silence et n'ajouta que ces mots : « Pense aussi un peu à toimême, mon fils ! Xi Dieu, ni la conscience ne le défendent. »

Cyrille le pria d'embrasser toute la famille et de dire à Moura que maintenant tout allait bien à Lougovoïé et qu'il la priait de revenir bien vite avec Gavrucha. Alors la femme du scribe prit à son tour cong-é de la société et partit, très heureuse d'avoir trouvé une récompense de ses peines dans l'amitié des cens appartenant à une société plus élevée qu'elle.

Nadiéjda Alexéïevna et Cyrille demeurèrent seuls.

— Faisons un tour dans le jardin, dit-elle. Je voudrais prendre l'air.

Ils descendirent le perron. Le soleil restait caché ce jour-là dans les nuag^es; mais ces nuag-es étaient calmes, d'un gris clair, semblables à un brouillard condensé et ne présageaient point la pluie. Un vent léger agitait à peine les branches des arbres; par-ci, par-là craquaient sous les pieds les feuilles sèches qui commençaient déjà à parsemer la terre. L'air était pénétré d'une fraîcheur agréable et on respirait aisément.

Ils marchaient l'un à côté de l'autre. Le garçonnet courut en avant. Il connaissait très bien tous les recoins du jardin, puisqu'il y passait des journées entières. Ce petit sauvage civilisé n'avait presque pas vu les hommes et les considérait tous^ à part sa mère et l'intendant, comme des étrangers qu'il fuyait. Ce n'était que dans les derniers

temps qu'il s'était habitué à Cyrille et avait commencé à le reconnaître comme un de ses proches. Nadiéjda Alexéïevna, qui à tout moment tressaillait nerveusement, jeta sur ses épaules un châle blanc dans lequel elle s'enveloppa.

— Vous êtes brisée, Nadiéjda Alexéïevna, dit Cyrille en examinant sa figure pâle et son air maladif.

Elle sourit avec amertume, tressaillit de nouveau et s'enveloppa plus étroitement dans son châle.

— Mais il est temps aussi que je sois à bout de forces, que je... donne ma démission !

Et elle se mit à rire, d'un rire bref et comme forcé. Cyrille pensait : « Oui, elle est bien malade, » mais il ne répondit rien.

— Pourquoi donc ne répliquez-vous rien ? continua M"^^ Kroupeïeff; pourquoi ne dites-vous pas : <( Comment, vous, si jeune, et déjà donner votre démission? Avoir à peine accompli une seule œuvre et dire : Je passe la main ? w Pourquoi donc ne dites-vous pas cela? Donnez-moi votre bras, je chancelle.

Cyrille ne savait pas olTrir le bras aux dames et il lui semblait que les manches larges d'une soutane s'opposaient à celte politesse. Mais ]\jme Kroupeïeff s'approcha elle-même de lui, prit son bras et s'y appuya fortement.

— Vous avez besoin de repos, Nadiéjda Alexéïevna î dit Cyrille.

]\|me Kroupeïeff n'entendit pas cette remarque ou n'y prêta pas attention.

— J'ai passé sottement ma vie ! se mit-elle à dire à voix basse, comme si elle ne voulait être entendue que de lui; il n'y a eu, dans cette vie, qu'un seul fait digne d'attention, et c'est cependant ce fait qui a été la plus g-rosse sottise que j'aie jamais commise !... Les §"ens que je rencontrais n'éveillaient en moi que du mépris... Vous êtes le seul homme pour qui j'aie de l'estime.

Cyrille sentait qu'elle tremblait et que son lang-ag-e g-rave était prêt à se transformer en sanglots.

— Eh bien ! nous voilà travaillant à la même œuvre, fit-il avec douceur.

— Ecoutez-moi, continua-t-elle de la même voix basse; pourquoi portez- vous la soutane? Vous n'avez pourtant pas la foi.Otez donc cet habit?

Et cette voix basse, inintellig-ible, semblait presque exiger.

— Oui vous a dit cela? Je crois en Dieu qui m'aide à parvenir jusqu'au cœur de ces simples g-ens. Sans lui, je n'y arriverais jamais, répondit Cyrille avec un accent profondément convaincu.

— Soit ! Mais à quoi bon alors cet habit ?

— A quoi bon ? Mais pour avoir le droit d'introducteur dans leur vie. Cet habit me sert d'introducteur.

— Ah ! gémit-elle douloureusement, tout cela, ce ne sont que des paroles. Pourquoi donc ne s'occuper que d'eux? Est-ce que moi, je ne suis pas tout aussi malheureuse et tout aussi digne de sympathie que ceux-là? Est ce que, nous aussi, nous n'avons pas droit à notre part de bonheur ? Et je le veux enfin, ce bonheur!... Ecoutez !...

Gomme s'il avait été frappé d*une douleur soudaine et aiguë, il recula tout à coup et la regarda avec stupéfaction.

— VouSj vous? demanda-t-il en sentant que sa langue ne lui obéissait pas etqu'il étaitimpuissant à dire ce qu'il aurait voulu.

Nadiéjda Alexéïevna s'approcha du tronc d'un, pommier dont les branches s'étendaient au-dessus de leurs têtes et s'appuya légèrement contre lui. Elle ne regardait pas Cyrille. Sa figure, qui| avait pris une teinte sombre dans cet air gris, exprimait le découragement, la tristesse et un« angoisse infinie. Elle continua à parler de cette même voix faible, qui, à chaque instant, semblait vouloir se briser.

— Oui, c'est votre faute. Pourquoi m'êtes-vousj apparu avec votie droiture, que je n'ai jamais rencontrée chez personne, avec votre sincérité]

profonde à laquelle je ne croyais pas? Vousm'avez poussée à sortir de ma calme léthar§"ie, qui au moins ne suscitait en moi ni questions, ni désirs, ni inquiétudes. Je vivais comme dans un état de somnolence, vous m'avez éveillée. Avec votre air inspiré, vous m'avez élec Irisée et je vous ai suivi sans demander où, ni pourquoi. Et quand j'en suis arrivée à ne plus pouvoir me passer de vous, quand je me suis sentie capable de devenir votre humble esclave et vous suivre partout, vous me regardez avec surprise. Pourquoi cela? Votre surprise n'est que feinte; pour la première fois vous manquez de sincérité envers moi. Vous devez avoir de la sympathie pour moi, vous le devez! C'est si naturel, nos âmes sont si proches, nous nous comprenons si bien !

— Vous me dites cela à mo', à un prêtre qui est marié!... put-il enfin objecter.

— Vous n'aimez pas votre femme, vous ne pouvez pas l'aimer; affirmer le contraire, ce serait mentir, interrompit-elle d'un ton tranchant; mais tout à coup sa voix tomba de nouveau et devint encore plus faible qu'auparavant. — Pardonnez-moi, ajouta-t-elle, et oubliez tout ce que je viens de vous dire... Je me suis trompée. Je partirai aujourd'hui même...

Et elle se mit à marcher rapidement dans l'allée, puis tourna ài^auche où, dissimulés sous les grands

arbres, croissaient en désordre d'épais buissons.

Cyrille resta quelques instants immobile. Son premier mouvement fut de la suivre; il lui semblait que sa démarche était inégale, qu'elle allait tomber et qu'elle avait besoin d'assistance. Puis il réfléchit que sa pitié ne lui causerait que de la douleur. Il rebroussa chemin. Il crut l'entendre pleurer, mais se dirigea quand même vers la sortie. Il avait peur de tournerla tête et pensait avec terreur à la scène qui venait d'avoir lieu et qui était tout à fait inattendue pour lui.

Il revenait chez lui en grande hâte, comme s'il eût craint qu'on le poursuivît. Maintenant, il se rappelait des choses qui autrefois n'arrêtaient pas son attention. Il se rappelait l'animation qui éclairait la physionomie de Nadiéjda Alexéïevna chaque fois qu'il venait la voir, la résolution avec laquelle, sur une parolede lui, elle l'avait suivi en ouvrant sa bourse, ses greniers et ses garde-manger aux paysans, dont, la veille encore, elle ne se souciait pas. Il se rappelait, enfin, les longs regards qu'elle arrêtait sur lui lorsqu'il parlait aux paysans, surtout aujourd'hui, à la sortie de l'église. Et tout cela, avec ce dénouement inattendu qui venaitd'avoir lieu, lui paraissait tout à fait bizarre et incompréhensible. Il était trop simple; il ne comprenait pas qu'on pût parler d'amour à un

homme qui avait femme et enfant, surtout quand cet homme était un prêtre.

Lorsqu'il revint chez lui, le jour baissait déjà. Uair du soir était frais et Cyrille entra dans la maison. Il parcourut les chambres et, tout à coup, pour la première fois, éprouva une sensation de solitude. Un désir lui vint de revoir Moura et son fils^ et un froid douloureux lui serra le cœur.

Long-temps il erra d'un coin dans un autre en écoutant le bruit de ses propres pas. Ce bruit, qu'il n'avait jamais entendu jusqu'alors, puisqu'il n'avait pas encore été seul, lui était à présent désagréable. Des milliers de pensées tournoyaient dans sa tête et il songea combien il est difficile de concilier les exigences diverses que les hommes rencontrent dans la vie.

Fiokla entra en apportant de la lumière.

— 11 va des lettres pour vous, batiouchka î dit-elle en le regardant de travers, car elle n'approuvait pas sa conduite et ne pouvait lui pardonner ni le départ de Moura, ni tout le reste d'ailleurs.

— Des lettres? demanda Cyrille en allant vivement à sa rencontre.

— Oui, une est là sur la table depuis longtemps. Elle vient probablement de la ville ; c'est le dizainier qui l'a apportée. Et l'autre est de la châtelaine.

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Cyrille tendit la main ; Fiokla lui remit une petite enveloppe.

Dans l'enveloppe se trouvait une carte de visite, sur le dos de laquelle étaient écrits ces mots : (( Je vous prie, comme un ami, d'oublier tout ce qui s'est passé entre nous, aujourd'hui, et de ne garder de moi qu'un bon souvenir. Je pars immédiatement. Lorsque je serai guérie de ma maladie, je reviendrai et je serai votre aide. Pour le moment, je ne le peux pas. Je vous serre la main. Envoyez chez moi, comme par le passé, les gens nécessiteux : j'ai donné tous les ordres nécessaires. Que votre âme est belle et sereine! »

Cyrille déchira lentement la carte et en laissa tomber les morceaux dans le panier. Il revit la figure pâle et souffrante de Nadiéjda Alexéïevna, lorsqu'elle lui tenait son langage étrange, ses yeux brillants et sa respiration saccadée. Et il ressentit tout à coup de la pitié pour elle comme pour un ami malade, il regretta de n'avoir pu lui serrer la main avant son départ. Elle avait pourtant sacrifié avec tant d'abnégation et ses moyens, et son temps, et sa santé, ce Oui, c'est une maladie, mais elle se passera, et Xadiéjda Alexéïevna reviendra. Nous nous reverrons en amis, h pensa- t-il. Alors, il se souvint de l'autre lettre. Sous l'enveloppe, timbrée par la poste, se reconnaissait l'écriture d'Anna Nicolaïevna.

(( Ce n'est donc pas de Moura, » pensa Cyrille, en décachetant la lettre.

La femme de l'archiprêtre s'exprimait en termes concis, mais majestueux :

(( Cher g-endre, « Cyrille Ig-natievitch, (( Tes actions insensées nous ont poussés à bout, et nous nous sommes vus obligés d'emmener ta femme, notre fille, avec notre petit-fils. Nous avions supposé, — et c'était si naturel, — que tu accourrais dès le lendemain chercher ta famille ; mais nous nous sommes trompés : tu n'y song-es même pas. Ta femme pleure toute la journée; mais elle ne reviendra pas chez toi, ne fût-ce que par orgueil. Tu ne re verras ta famille que quand tu seras revenu à la raison.

« Ta belle-mère qui t'aime et qui souhaite ton bonheur et celui de safillé.

(( Anna Fortificantoff. »

A côté de la sig-nature se trouvait un postscript um :

(( Son Eminenee est disposée à te donner un emploi à la ville, si tu le désires, dans l'ég-hse des Marchands, w

Cyrille plia la lettre et la posa sur la table. Il fit deux fois le tour de la pièce, puis s'arrêta et jeta un coup d'oeil sur le villag^e. Dans les ténèbres du soir qui allaient s'épaississant, les chaumières

des paysans semblaient des points sombres où des lumières brillaient çà et là. Un moment, il se fiçura que pour le souci de son bonheur personnel, pour une vie calme et aisée, il quittait cet humble villag-e et s'en allait à la ville, dans la riche paroisse des Marchands. Mais cette idée lui parut insensée, irréalisable.

(( Revenir à la raison ! Cela veut dire suivre les sentiers battus, vivre sans pensée, sans idéal. Non, jamais je ne reviendrai à la raison, jamais ! Que je demeure solitaire, qu'on me prenne même mon fils ! »

Mais il eut la sensation qu'il ne pouvait se passer de son fils et se dit que, tôt ou tard, il le ferait revenir. A son fils, il apprendrait luimême à penser et à vivre; cette tâche, il ne la céderait à personne. Il lui communiquerait son âme ardente et ferait de lui un lutteur comme il était lui-même. Et pourquoi se considérerait-il comme solitaire? Et ces chaumières g^rises, où la vie était si remplie et qui avaient tant besoin de son aide ! Ne les avait-il pas conquises, ne les avaitil pas désormais attachées à lui, pour toujours !

Alors Cyrille se souvint de la Pierepitchka, revêtit la soutane, prit son bâton, et, d'un pas ferme, sortit dans la rue.

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