La A'crste (gale 1,067 nnètres
basses, couvertes de vieux roseaux, noircies depuis longtemps et ce sont là cependant les maisons d'anciens propriétaires qui, autrefois, avaient eu de l'aisance. Elles s'élevaient dans la rue principale, à une petite dislance d'une rivière couverte de jonc et encadrée d'une épaisse bordure de roseaux verts. Dans cette rue se trouve aussi l'ég-lise, ni grande ni haute, à l'unique coupole verte et sans clocher. Les cloches sont suspendues sous un auvent en bois qui s'appuie sur deux poteaux. Plus loin partent des deux côtés de la rue des ruelles étroites, le long desquelles s'échelonnent des cabanes en terre, au toit bas également en terre, sur lesquelles croissent en abondance de mauvaises herbes, et par ci par là des carrés d'oignons et de concombres. Il semble ainsi évident que les générations antérieures ont souffert déjà d'une franche misère en vivant dans ces huttes lamentables.
A l'entrée même du bourg, à droite, s'étendait un jardin assez vaste, mais complètement néghgé, rempli d'arbres desséchés, couvert de hautes herbes et de broussailles parasites. Dans le jardin, se trouvait la maison de la propriétaire du bourg, édifice carré à toit en lattes noircies et déjetées, petit et, selon toute apparence, mal tenu.
La chaise de poste se dirigea vers l'église et s'arrêta devant le perron d'une maison de briques
à l'air propret, au toit peint en vert, attenant à renceinte même de l'église. Sur le perron se tenait, souriant cordialement, le diacre d'Oustimievka. Il était content et bien disposé, car son appartement, dans le presbytère de Tég-lise, se trouvait être commode, convenable et assez spacieux.
— Seulement, les gens par ici sont tous des dépenaillés, des sortes de va-nu-pieds, quoi !... Il est fort douteux que les revenus y soient bons,
jajouta le diacre, lorsque les jeunes maîtres entrèrent dans la maison et dépouillèrent leurs vêtejments couverts de poussière. Du reste, il leur fit part aussi d'une chose consolante. 11 avait eu le [temps de voirie prêtre de l'endroit, le PèreRodion Manuscriptoff, établi depuis quinze ans à Lou- Igovoïé ei qui, par conséquent, en connaissait les [revenus. Tout d'abord, il avait reçu froidement le diacre.
— Oui êtes-vous? lui dit-il; je ne vous connais pas. Votre fils est tout jeune et aspire déjà à être prêtre, tandis que, moi, je moisis ici depuis quinze ans.
Mais le diacre lui répliqua que Cyrille n'avait pas sollicité l'emploi de premier prêtre et qu'il n'avait obtenu cette place que parce qu'il était premier licencié de l'Académie.
— Licencié! Ah! s'il en est ainsi, alors, c'est une autre affaire.
Le mot de « licencié », aux yeux du Père Rodion Manuscriptoff, était magnifique. Ce mot donnait à l'homme le droit de suprématie sous tous les rapports. Lui-même était arrivé à la prêtrise peu à peu, par le canal de sollicitations incessantes, puisqu'il n'avait pas achevé ses études au séminaire. Ayant obtenu de tels éclaircissements, il s'ouvrit à son tour au diacre d'Oustimievka et lui révéla que^ au fond, les revenus étaient bons, si on savait s'y prendre. Les gens étaient des gueux, à la vérité; mais il y avait une dizaine de familles riches, et, en outre, le dimanche, les fermiers aisés, habitants des métairies voisines, venaient fréquemment. Pour ceux-ci, il n'y avait qu'à en inviter un et à lui offrir du thé et dePeau-de-vie pour que, le dimanche suivant, il apportât du seigle assez pour en remplir un enclos de grenier.
— C'est de ce que nous donnent ces métayers que nous vivons principalement, ajouta le Père Rodion. Et quant à Lougovoïé, c'est, on peut dire, belle figure, pas de rapport. Il y a peu de choses à en tirer. Les gens y sont pauvres et avec cela grossiers. Il y a ici trois cabarets ; eh bien I ils sont toujours pleins, tandis que l'église reste vide. La propriétaire du bourg demeure également ici; mais elle a un caractère bizarre. Elle ne fréquente pas l'église et n'est pas bien disposée
pour les ecclésiastiques... Voilà. Toutefois, d'une manière générale, on peut y vivre.
Le diacre conta tout cela à Cyrille en ajoutant de son côté :
— Tache de t'entendre avec le Père Rodion. et rends aussi visite à la propriétaire. Peut-être serat-elle mieux disposée pour toi, à cause de ton érudition; elle pourrait t'ètre utile, toutdemème.
Il prit à la hâte un verre de thé et partit pour Oustimievka, alléguant que le prêtre se fâcherait de sa longue absence.
Fatigué par le voyage, Cyrille décida de ne rien entreprendre ce jour-là. Il aidait activement Moura àranger les meubles, à sortir des malles les habits et le linge et à ranger tout cela dans les commodes et les armoires... C'était une chaude journée d'août. Ils ouvrirent les fenêtres qui donnaient sur un petit parterre où fleurissaient des capucines, des dahlias et des pensées, semés probablement par leurs prédécesseurs. De ces fenêtres, on apercevait les chaumières de paysans avec des aires étroites, où s'agitaient les gens, dont les fléaux apparaissaient en l'air et produisaient un bruit hâtif et cadencé. Les femmes râtelaient la paille et balayaient le grain en tas. Moura regardait tout cela avec une curiosité enfantine. C'était la première fois qu'elle voyait le travail qu'il fallait accomplir pour avoir du pain. Ce bruit éveilla en
elle un trouble inconcevable. L'idée qu'elle était la maîtresse ici, dans cette contrée qui lui était étrang-ère, aumilieu de gens et de coutumes qu'elle ne connaissait pas, ne parvenait pas à entrer dans sa tête. Il lui semblait toujours qu'elle n'était qu'une voyageuse, et que ce qu'elle voyait là ne constituait qu'un épisode de la route.
Le soir tombait. Ils étaient assis dans la chambre à coucher devant la fenêtre ouverte et se reposaient de toutesleurs allées et venues. Illeursembla que, dans la pièce voisine, qu'ils baptisèrent du nom d'antichambre, la porte grinçait et que quelque chose remuait. Maria Gavrilovna tressaillit, se leva et se dirigea du côté du bruit.
— Bonsoir, matouchka! fît une femme qui entrait en saluant profondément.
Elle était de petite taille, robuste, mais très grosse. Sa face était rouge, comme si, avant de venir, elle eût passé la journée devant un fourneau chauffé au blanc; dans cette face, tous les traits étaient massifs et vigoureusement charpentés : les épais sourcils noirs réunis en une seule ligne droite, le gros nez retroussé à narines largement ouvertes, la grande bouche à lèvres charnues d'un rouge cramoisi, le lourd menton carré et le cou épais et court. Elle portait sur sa tête un châle de laine gris foncé qui enveloppait deux fois son cou, quoique le temps fût chaud et
lourd. Sa chemise était d'une blancheur douteuse et sa jupe d'indienne, très retroussée, donnait à toute cette figure comique un air affairé.
— Qu'est-ce qu'il vous faut? demanda, perplexe, Maria Gavrilovna ; car il lai paraissait bizarre qu'on pût entrer dans la maison dautrui sans y être invité ni annoncé. Elle savait qu'il n'y avait que les mendiants et les gens suspects pour ao"ir ainsi.
— Je viens vous féliciter à l'occasion de votre heureuse arrivée ! fit la femme en saluant encore une fois très profondément.
La voix était forte et virile. Elle continua :
— Peut-être puis-je vous être utile en quelque chose ?
Moura la regarda avec défiance et ne répondit rien. Cyrille vint à son aide.
— Oui es-tu? demanda-t-il à la femme. La femme le salua également.
— Bonsoir à vous aussi, batiouchkaî Je suis une femme d'ici, Fiôkla, dénommée « la Tchipourikha » . Je suis veuve et seule. J'ai une cabane tout à côté. J'ai servi tous les batiouchkas : et feu le Père Parfîenti, et celui qui a été votre prédécesseur, le Père Emmanuel également ; si vous voulez, je vous servirai vous aussi, si vous en avez besoin.
— Eh bien ! fit Cyrille, en s'adressant à Moura,
qu'elle reste à notre service, puisque nous n'avons encore personne.
Moura l'appela dans la chambre à coucher et lui demanda, à voix basse :
— Cela ne sera-t-ilpas imprudent? Elle a peutêtre de mauvaises intentions.
Cyrille se mit à rire :
— Quelles mauvaises intentions peut-elle avoir? Regarde sa physionomie et tu t'apercevras que dans sa tête ne peut se loger aucune idée, bonne ou mauvaise.
— Eh bien, c'est parfait, Fiokla. Reste à notre service et nous ne te ferons pas de tort.
— Me faire du tort, pourquoi? Est-ce qu'il me faut grand'chose, à moi, pauvre veuve?
Et Fiokla se mit à a servir ».
C'était le premier lien qui unissait le jeune couple à la population de Lougovoïé. Fiokla s'acquittait de son service avec exactitude, du moins au début. Elle allait et venait, remuait dans la cuisine casseroles et vaisselles, rangeait les ustensiles, lavait les planchers, essuyait la poussière et gagnait ainsi la reconnaissance sincère de Maria Gavrilovna. Lorsqu'il fit sombre, elle déclara qu'elle irait passer la nuit dans sa chaumière. Moura lui donna un demi- rouble, ce qui la mit dans un transport indicible. Elle saisit les deux mains de la jeune matouchka et les baisa longue-
ment, ce qui troubla fort Moura. Une fois dans la rue, Fiokla, le cœur palpitant, la tête remplie d'impressions nouvelles, resta quelque moment indécise, ne sachant où aller. Sa chaumière ne l'attirait pas. Là, en effet, il n'y avait âme qui vive : donc personne devant qui s'épancher. Elle voulait, au contraire, choisir un endroit où se trouveraient beaucoup de femmes, où toutes les voisines, apprenant qu'elle avait été chez le nouveau prêtre, viendraient à leur tour. En un mot, elle désirait un auditoire nombreux, et elle résolut d'aller finalement chez le marg-uillier, dans la maison duquel demeuraient une foule de femmes. Elle se dirig-ea donc de ce côté. Bientôt après son départ, la porte cria encore une fois sur ses g-onds, et des pas lourds se firent entendre dans le vestibule de la maison de Cyrille. C'était le g-ardien de Tég-lisequi voulait se présenter au nouveau prêtre, et déclara qu'il s'appelait Cyrille.
— Et vous, batiouchka,dequel nom faut-il vous honorer?
— Moi, on m'appelle aussi Cyrille, répondit le batiouchka.
— Voilà qui est parfait ! Rien de plus facile que de se le rappeler! On est sur de ne jamais oublier son propre nom! fit observer philosophiquement le g-ardien.
Et il ajouta :
— Et quant à un dang-er, ne craig-nez rien. Je dors toute la nuit sur les marches de l'église, et chaque fois que je m'éveille, je me mets tout de suite à sonner la grande cloche. Peut-être aimeriez-vous mieux que je ne sonne pas, afin que la jeune matouchka n'en soit pas incommodée, par hasard?
Cyrille lui dit qu'il pouvait sonner comme par le passé.
La nuit vint. Moura, fatiguée par le voyage, l'installation et ses impressions nouvelles, s'endormit aussitôt qu'elle fut couchée. Mais Cyrille ne pouvait fermer l'œil. Aujourd'hui, il était encore un simple particulier que rien n'unissait effectivement à l'existence nouvelle qui s'ouvrait devant lui, mais demain commençait son service. Involontairement, il se mit à faire son examen de conscience, à se demander dans quelle mesure il était prêt à aborder ce service.
Il ne savait pas encore ce que la vie lui offrirait et quelle serait son action, à lui, sur cette vie. Des exemples, il n'en avait pas sous les yeux, ou bien ils étaient de toute autre nature. Autant qu'il était à sa connaissance, la tradition de l'état ecclésiastique se composait d'une lutte incessante contre les paroissiens pour en tirer le plus de revenus possible. Le paroissien, lui, cherche à donner le moins possible ; mais le clergé, ayant des moyens
d'existence très précaires, est oblig'é d'écorcher le monde. Gagner le plus possible, s'installer un peu plus confortablement, assurer l'existence de sa famille — voilà les problèmes inévitables qui s'offraient à lui.
L'âme de Cyrille s'indignait de ce programme. Mais réussirait-il à imposer le sien? Réussirait-il à gagner la confiance de sesparoissiens?Nese moqueraient-ilspas plutôt de lui? Cette tradition qu'il connaissait s'était élaborée pendant des siècles, et les hommes s'habituent au mal comme au bien. Elle s'était constituée par suite d'efforts réunis de générations nombreuses qui avaient agi à des époques et dans des endroits différents, mais toujours et partout dans le même sens. Et il voudrait, à lui seul, tirer le glaive contre cette armée innombrable de préjugés et d'habitudes, contre son œuvre séculaire!
Par les fenêtres ouvertes s'infiltrait dans la chambre la pâle clarté de la lune ; du village arrivait l'aboiement lointain des chiens; le gardien, éveillé, avait sonné vingt coups. Moura, à moitié endormie, lui demanda pourquoi il ne se couchait pas.
— La nuit est trop belle, le sommeil ne me vient pas I répondit-il, et ses idées se portèrent vers Moura.
La voilà qui dort tranquille, jeune, pleine de vie
go LE POPE
et de santé. Elle l'aime sincèrement et son cœur est bon. Mais ayant auprès de lui un être semblable, peut-il affirmer qu'il n'est pas seul? L'encourag-era-t-elle, l'aidera-t-elle? A ces questions qui se présentent à lui dans une forme si nette pour la première fois, il ne peut répondre. C'est mal de ne s'être pas entendus plus tôt. Dieu sait ce qu'elle attend de lui et ce qui pourra ensuite arriver.
— Viens te coucher, Cyrille, fit en entr'ouvrant les yeux Maria Gavrilovna.
Et il sembla à Cyrille que ces paroles renfermaient une sorte de réponse à ses doutes. Non, il n'y avait rien à craindre de ce côté. Elle l'aimait. Toutes ses joies étaient concentrées en lui. Eh! oui, elle marcherait côte à côte avec lui, la main dans la main, quoi qu'il arrive...
Le lendemain, dès neuf heures, le g-ardien vint chez Cyrille, et lui annonça qu'à l'ég-lise l'attendaient le diacre et le chantre.
— Le sacristain est venu ég^alement. Seul, le Père Rodion n'est pas là. Faut-il le mander?
Mais Cyrille crut de son devoir d'aller personnellement chez le Père Rodion. Il revêtit la soutane ^et donna l'ordre au gardien de le conduire auprès du prêtre.
Le Père Rodion demeurait dans une maison qui lui appartenait en propre, qu'il avait construite,
comme il l'expliquait, pour que, après sa mort, sa veuve et ses filles, dont il avait une demi-douzaine, eussent où reposer leur tète. — a Autrement, si on demeure dans la maison de l'ég-lise, le nouvel arrivant les jettera immédiatement dans la rue, » disait-il. C'est pourquoi il céda g"énéreusement sa moitié de presbytère à son camarade. Sa maisonnette, à lui, se trouvait non loin de la rivière, à l'écart de celles des paysans, et se disting-uait par ses dimensions, son toit en tuiles et ses volets jaunes.
Le Père Rodion se trouvait dans un état d'âme très perplexe. Selon les règles, il devait se rendre le premier chez l'archiprêtre et se présenter à lui. Mais comme celui-ci était tout jeune, et que lui, le Père Rodion, célébrait depuis quinze ans déjà la gloire du Seigneur dans la dig-nité de prêtre, et depuis presque autant dans les dig^nités inférieures, son amour-propre ne le lui permettait pas. Il savait fort bien que, si l'archiprêtre l'envoyait chercher. Userait, en fin de compte, oblig"é d'y aller, mais il ne bougeait pas tout de même.
L'arrivée de Cyrille le tira d'embarras.
— Je suis venu me présenter à vous, Père Rodion. Je m'appelle Cyrille, et mon nom de famille est Obnovlénsky, dit-il.
— C'était à moi de me présenter à vous. Père Cyrille, puisque c'est vous que êtes l'archiprêtre!...
— Allons donc, il n'y a pas de hiérarchie ici à la campag-ne! fit Cyrille, d'un ton simple et sincère : considérez-moi comme un confrère, voilà tout.
— Certainement, cela devrait être ainsi.
— Et cela sera ainsi, affirma Cyrille. Comment serai-je archiprêtre, si je ne puis même pas encore célébrer l'office comme il faut?
Le Père Rodion se tenait sur la réserve, et parlait lentement en pesant chaque mot. Qui sait ce qu'était cet homme-là? il parlait bien, mais comment serait-il à l'œuvre? Comme mesure de précaution, il revêtit pour la circonstance sa soutane la plus usée et la plus râpée, quoiqu'il en possédât une toute neuve, afin qu'il ne s'imaginât pas, cet archiprêtre, que le Père Rodion avait amassé ici de l'argent, car il pourrait ainsi avoir l'idée de -M réduire ses revenus. t
Ils parlèrent un quart d'heure à peu près de toutes sortes de choses en général. Le Père Rodion s'informa s'il était vrai que Cyrille eût fait ses études à l'Académie et fut reçu premier licencié? Cyrille répondit affirmativement.
— Et permettez-moi de vous demander ce qui vous a poussé à venir vous installer à la campagne! Car, enfin, c'est étonnant !
— L'état de ma santé, répondit Cyrille; j'ai la santé faible, et le séjour à la ville m'est nuisible.
c( Je ne lui expliquerai pas mes idées ; il est douteux qu'il les comprenne, » pensa-t-il, en regardant le visage bouffi, à l'expression assez stupide, du Père Rodion.
— Il est vrai, en effet, que l'air de la campag-ne est meilleur pour la santé ! fit le Père Rodion en pensant : « Il n'a pourtant pas l'air d'avoir une mauvaise santé. »
D'ailleurs, après ce court entretien, sa défiance envers son nouveau collègue diminua considérablement. (( Qui sait? il peut être un orig-inal, mais avoir le cœur bon et nepas porterie nez au vent. » Il avait, d'autre part, préparé une question qui devait lui servir de pierre de touche la plus sûre. Quand ils se levèrent pour se rendre à l'église, il dit :
— A propos, Père Cyrille, afin qu'il n'y ait pas de malentendu entre nous, nous devrions tout d'abord nous expliquer au sujet des revenus.
— De quoi s'agit-il donc. Père Rodion?
— Du partag-e. Chez nous, l'usage est celui-ci : deux tiers sont réservés aux prêtres; le reste forme la part des autres desservants.
— Eh bien! si tel est l'usage, je ne chercherai pas à l'enfreindre.
— Oui, c'est bien. Mais en ce qui concerne ces deux copecks, qui sont réservés aux prêtres,... comment les partager?
— Les deux copecks ? Mais par moitié, bien entendu.
(( Non, il est vraiment un brave homme! véritablement,pensa le Père Rodion ! LePère Manuel, lui, prenait toujours la plus grosse part... Ma foi ! c'est un brave homme!... »
A partir de ce moment, le reg-ard du Père Rodion se rasséréna; ses mouvements devinrent plus libres et sa conversation s'anima.
— Excusez-moi, Père Cyrille, je vous présenterai ma famille plus tard, car, en ce moment, elle n'est pas encore prête, fit-il.
Puis ils partirent pour l'église.
L'ég-lise de Loug-ovoïé était un édifice très ancien. Ses voûtes basses étaient noircies par l'humidité et la fumée del'encens; ses icônes tellement effacées que, seuls, les paroissiens originaires de Lougovoïé pouvaient en distinguer les figures. Tout ici réclamait une restauration complète, à commencer par le plancher percé de trous, depuis vingt ans déteint, le candélabre à branches verdies par le temps, jusqu'à l'église elle-même, d'ailleurs très petite et ne pouvant contenir que trois cents personnes au plus.
— Et malgré cela, elle est toujours vide, fit avec regret le Père Rodion.
A l'entrée de l'église, à droite, devant une table où étaient étalés des cierges de dilTérents prix,
se tenait le marg-uillier, un paysan trapu à forte carrure, la barbe courte et grisonnante, les cheveux enduits d'huile à brûler et lissés. Il portait un gilet de couleur à ramages, une chemise d'indienne, un pantalon large, quoique à la coupe de la ville, et n'avait point de redingote.
— Carpe Mikhaïlovitch Koulik, notre marguillier, dit en le présentant le Père Rodion, Tun des plus respectables villageois : il a du bien^ trois cents brebis, sans compter le reste.
Kouhk inclina la tète et tendit les deux mains pour recevoir la bénédiction. Cyrille le bénit silencieusement.
— -T.. r. r. t. rr... commença Koulik, mais il lui fut impossible d'articuler sa phrase.
— Il veut dire que c'est la troisième triennalité qu'il remplit l'office de marguillier, expbqua le Père Rodion ; il est bègue, ajouta-t-il, tandis que Koulik enlevait le mouchoir de soie qui recouvrait la table. Aux yeux de Cyrille s'offrit alors, symétriquement étalée, toute une série de paquets de cierges de dimensions différentes, à partir des plus minces dont le prix est de deux copecks, jusqu'à ceux de noces dont le prix est d'un demirouble. Il était évident que Koulik n'avait pas inutilement servi trois triennalités dans l'emploi de marguillier et qu'il avait du moins appris à entretenir en ordre la table à cierges.
A peine Cyrille se fut-il avancé jusqu'au milieu de Téglise que, des chœurs, vinrent à sa rencontre deux personnages très différents Tun de l'autre, mais possédant en même temps un trait commun qui les rapprochait. Du côté g-auche s'avançait un individu de petite taille, en soutane grise, la tête couverte d'une masse de cheveux noirs frisés. Les joues creuses, le nez pointu et le teint jaune de la figure sur laquelle la végétation môme était incroyablement pauvre, comme sur un sol stérile, disaient la maladie qui consumait cet homme. Le second personnage, qui venait de droite, était de haute taille et de constitution athlétique. Un casaquin étroit serrait ses membres robustes et élastiques. Le personnage marchait lourdement, et le plancher fragile pliait sous son poids. Leur ressemblance consistait en ce que tous les deux marcliaient les bras ballants et que la physionomie maladive du premier exprimait la même humilité que la face rouge, velue et respirant la santé du second. Avec une soumission égale s'inclinèrent devant Tarchiprêtre et la tête frisée de l'homme maigre et la tête chauve et luisante de l'athlète, et c'est tout à fait de la même manière que tous deux tendirent leurs mains pour la bénédiction.
— Le diacre Siméon Strutchok, fit d'une voix maladive d'alto le petit homme en soutane.
LE POÎ'E 97
— Le chantre DieméntiGloustcliénko, dit d'une voix de basse tonitruante l'athlète.
Ayant reçu la bénédiction, ils se placèrent de façon à former une espèce de porte, à travers laquelle passèrent Cyrille et le Père Rodion. On visita le sanctuaire. Cyrille trouva que l'église menaçait ruines et que les ornements avaient besoin d'être remplacés.
— Nous n'en n'avons pas les moyens; autrement ce serait fait depuis long-temps ! fit le Père Rodion. Mais, au fond, jusqu'à présent, de semblables idées ne lui étaient même pas venues à l'esprit. Il partait de ce principe que Dieu devait être indifférent à la richesse de son temple et à la pauvreté des objets de son culte.
La visite terminée, Cyrille invita tout le monde à venir chez lui. Fiokla Tchepourikha, bien que Moura eût dormi tard, avait préparé le samovar depuis longtemps et Cyrille put offrir le thé à tous les desservants de l'église de Lougovoïé.
A la grande surprise du PèreRodion,le dimanche, l'église se trouva remplie par les paroissiens de Lougovoïé proprement dits. Il y avait beaucoup de métayers, quoique le contingent principal des fidèles se composât des habitants originaires du bourg. Mais la surprise du Père Rodion arriva à son comble, quand, pendant la lecture de l'Évangile par le diacre Strutchok, apparut dans Téglise et se plaça à gauche, derrière le chœur, la propriétaire du bourg elle-même, Nadiéjda-Alexéïevna KroupeïefF.
A proprement parler, il n'y avait là rien de surprenant, vu que le dimanche avait été précédé d'une assez grande agitation propagéepar les desservants, le marguillier, le gardien et surtout par Fiokla. Celle-ci rassemblait chaque soir, quelque part, sur le pas d'une maison, des bonnes femmes auxquelles elle décrivait le nouveau prêtre, la jeune femme de celui-ci, et ce qu'ils disaient, et comment ils vivaient. Au sujet de Cyrille, elle déclarait qu'il avait la meilleure âme du monde^
et de Moura qu' « il était difficile de la comprendre : elle était comme sauvage et n'entendait rien au ménag-e ». D'un autre côté, on savait que Cyrille était un homme extraordinairement savant. Le marg-uillier Koulikavait conté que, des savants de son espèce, il n'y en avait dans tout l'empire que douze. 11 faut croire que l'érudition de Cyrille excitala curiosité de la châtelaine elle-même. Tous s'attendaient à ce que le nouveau prêtre prononçât un sermon inaugural dans lequel il montrerait aux paroissiens de Lougovoïé son incroyable érudition. On pensait aussi que le savant archiprêtre organiserait un service particulièrement solennel. Mais tout de suite on fut désenchanté.
j — Un vrai vanneau! Mince et imberbe ! disaient ^1 les paroissiens, dans l'opinion desquels le prêtre M devait avoir une forte corpulence, une barbe large ! et touffue et une voix éclatante.
La manière d'officier du nouveau prêtre ne plaisait pas non plus.
— Il marmotte là quelque chose sous son nez, on n'y peut rien comprendre. Non, lePèreRodion, jquoique peu savant, articule mieux. On entend chaque parole quand il officie. En quoi se mani- Ifeste-t-elle donc, cette science ? Et les bonnes ifemmcs on ont menti. En voilà un peuple !...
Mais quand la messe fut terminée et qu'on vit que le nouvel archiprêtre s'abstenait même de
prononcer un sermon, le désappointement fut général.
— En voilà un savant ! On se sera plutôt aperçu qu'il était pauvre d'esprit et c'est pour cela qu'on nous l'aura envoyé. Il n'y en a, dit-on, que douze de pareils dans toute la Russie, c'est plutôt douze mille qu'on en trouverait, de sorte qu'il n'y a même pas assez de places pour eux !
Le Père Rodion se tint pendant toute la messe dans le sanctuaire. Avant la fin il s'approcha de Cyrille et lui dit à voix basse : H
— Père Cyrille, la châtelaine assiste à l'office. C'est une rareté. Il faudrait lui offrir un pain bénit.
Cyrille connaissait parfaitement bien la coutume d'offrir le pain bénit aux propriétaires terriens. Cette coutume lui déplaisait déjà alors qu'il était encore enfant.
— Non, Père Rodion. il ne faut pas faire ce/la, dit Cyrille. Jusqu'à présent, je ne sais rien encore de ses mérites. Et vous, en connaissez-vous quelque chose?
— Prenons que je ne sache rien là-dessus... Mais c'est tout de même la châtelaine, je lui offre toujours le pain bénit.
— Excusez-moi, Père Rodion, mais je ne le lui offrirai pas, fit Cyrille avec douceur.
Les paroissiens doués de quelque esprit d'ob
LE POPE toi
servation remarquèrent que le nouveau prêtre n'avait pas offert le pain bénit à la châtelaine. Quand la messe fut terminée, les métayers réattelèrent les chevaux à leurs voitures et se rendirent chez eux. De même partirent les richards du lieu. Cyrille n'invita personne à prendre le thé ou à déjeuner. Cette circonstance fut interprétée de deux façons : les uns disaient que Cyrille était un orgueilleux, les autres qu'il voulait être le même pour tous. On examinait aussi la physionomie de la châtelaine pour discerner si elle ne s'était pas trouvée offensée par le manque d'égards du nouveau prêtre, mais on ne remarqua rien de pareil. Elle sortit de l'église, causa avec deux femmes, — on sut depuis qu'elle leur avait simplement demandé leurs noms, — puis monta dans sa voiture et retourna chez elle.
Il va sans dire que, ce jour-là, les conversations du village roulèrent pour la plupart sur le nouveau prêtre, et il faut convenir que ce qui y dominait surtout, c'était la désapprobation.
Mais il arriva ce jour-là un incident qui acheva de troubler les habitants de Lougovoïé .
Antoine Bondarénko, dont la chaumière se trouvait tout au bout du village, s'avisa de marier sa fille. C'était d'autant plus étrange que la saison des niiiriages commence ordinairement fin septembre. Mais il se trouvait que la fdle Gorpina com-
mençait à prendre de l'embonpoint d'une façon tout à fait inattendue. Lorsque cela devint évident, Marco Pratziouk, un gars jeune et bien fait, qui ne niait pas sa participation àl'afTaire, mit de côté le fléau et la bêche, et envoya chez Antoine des « marieurs ». Comme à partir de ce dimanche commençait la semainedu nouveau prêtre, Antoine vint chez Cyrille.
C'était vers les sept heures du soir. Cyrille venait à peine de finir les vêpres et prenait le thé avec Moura.
— Est-ce que le batiouchka est chez lui? demanda Antoine à Fiokla, qui s'était définitivement installée dans la cuisine.
— Il prend le thé. Tu peux bien attendre un peu.
— Mais c'est que ce n'est pas près de chez moi, ici. Il y a bien deux verstes, tu le sais toi-même.
— Mais je ne peux"pourtant pas le déranger quand il est à table... Le batiouchka vient de rentrer à peine de TégUse.
Cette conversation avaitlieu dans l'antichambro. Cyrille l'avait entendue mot pour mot. Il ouvrit la porte et, s'adressant à Antoine :
— Qu'est-ce qu'il te faut?
Antoine ôta son bonnet et salua.
— Je viens chez Votre Grâce, batiouchka : j'ai quelque chose à vous demander.
LE POPE lO.J
— Entre î fit Cyrille.
Antoine entra dans la chambre et salua Maria Gavrilovna.
— De quoi s'agit-il ?
— J'ai à marier ma fille!... Je suis donc venu..
— Bon, nous allons la marier. Pour quand veux-tu la cérémonie?
— Mais demain, si...
— Bon, on peut la faire demain. Venez à l'église, à dix heures.
Antoine salua de nouveau et se tut.
— Eh bien, va en paix ! dit Cyrille.
Mais Antoine ne bougeait pas. Non seulement il ne croyait pas l'affaire terminée, mais, selon lui, la question n'était même pas abordée, puisqu'il y manquait le principal. Marier Gorpina,cela le batiouchka le ferait dans tous les cas, et c'est d'ailleurs pour cela qu'il était venu.
— Et combien coûtera la bénédiction nuptiale, batiouchka? demanda finalement Antoine.
— Mais tu donneras bien un billet de cent roubles, fit Cyrille de l'air le plus sérieux et en le regardant droit dans les yeux.
Antoine eut un sourire sarcas tique et branla la tête d'une façon expressive.
— Hum ! Je n'ai même jamais vu tant d'argent de ma vie...
— Tant pis, je ne prendrai pas moins.
Antoine leva les yeux sur lui, s'efforçant de comprendre si le nouveau batiouchka plaisantait ou était bête de sa nature. » Il aime probablement à plaisanter, » pensa Antoine, et il dit :
— Non, batiouchka, dites-moi votre vrai prix ! . . .
— Comment t'appelles-tu ? demanda Cyrille.
— Antoine Bondarénko !
— Eh bien, Antoine, tu demanderas un vrai 1 prix quand tu seras au marché. Si tu achètes un cochon de lait, on t'en dira le vrai prix; mais chez moi, tu es venu pour une affaire religieuse, sacrée. L'église n'est pas un marché et il ne doit pas y avoir place pour le trafic î
Antoine le regardait d'un œil perplexe.
« Je ne comprends pas bien, réfléchissait-il à part lui : serait-il cupide, ou serait ce quelque chose d'autre ? »
— Va en paix 1 ajouta Cyrille.
Mais Antoine ne bougeait toujours pas.
— Comment nous arrangerons-nous donc, batiouchka? demanda-t-il.
Cyrille revint à la table, s'assit et se servit du thé.
— As-tu beaucoup de terrain ? demanda-t-il.
— Du terrain? Quatre dessiatines * et demie
I, Une dessiatine égale un hectare environ.
et une demi-dessiatine de prairies submergées.
— Et le blé, a-t-il donné, chez toi ?
— Le blé? Comment dire? Il a donné et pas donné. Le seigle, Dieu nous Ta envoyé bon. Sur deux dessiatines, j'en ai récolté presque seize tchetverts *, une demi-dessiatine d'orge m'a produit près de cinq tchetverts. Puis j'ai une demi-dessiatine de culture maraîchère, et, là, les concombres n'ont pas mal donné ; mais les pastèques sont toutes brûlées. Sur la demi-dessiatine de millet, j'ai à peine rattrapé les semences; la dessiatine du froment n'est même pas sortie de terre. Et quant au foin des prairies basses, il est toujours bon dans notre localité, haut, épais... Dieu veuille qu'il y ait partout du foin comme celui-ci. Croyez-moi, batiouchka, ce n'est pas du foin, c'est, comment vous dirais-je ? de la soie.
— Comme cela, tu es un richard, Bondarénko; comment veux-tu donc que je ne te demande pas un billet de cent roubles ?
Antoine écarquilla de nouveau les yeux. Il ne parvenait pas à discerner le fin sourire qui accompagnait les paroles de Cyrille.
En voyant sa perplexité, Cyrille déclara nettement :
— Eh bien ! va en paix, Antoine! Pour la bé-