‹ Le porche du mystère de la deuxième vertuChapitre 1 sur 5 · NON SOLVM IN MEMORIAM SED IN INTENTIONEM · texte numérisé non relu

NON SOLVM IN MEMORIAM SED IN INTENTIONEM

Non seulement à la mémoire mais à l'inlenlion

de noire ami et de notre frère Etldy Marix

Ellville sur le Rhin, le 2 août 1S80 Eltville sur le Rhin, le 31 août 1908

notamment en mémoire de ce cahier qu'il fit

pour le dimanche des Rameaux et pour le dimanche de Pâques de l'année 1905.

cahier pour la Toussaint

et pour le jour des Morts de la treizième série

deuxième cahier préparatoire pour le cinq centième anniversaire de la naissance de Jeanne d'Arc, qui tombera pour le jour des Bois de l'an 1912.

Madame Gervaise entre.

Madame Gervaise

La foi que j’aime le mieux, dit Dieu, c’est l’espérance.

La foi ça ne m’étonne pas.

Ça n’est pas étonnant.

J’éclate tellement dans ma création.

Dans le soleil et dans la lune et dans les étoiles.

Dans toutes mes créatures.

Dans les astres du firmament et dans les poissons de la mer.

Dans l’univers de mes créatures.

Sur la face de la terre et sur la face des eaux.

Dans les mouvements des astres qui sont dans le ciel. Dans le vent qui souffle sur la mer et dans le vent qui souffle dans la vallée.

Dans la calme vallée.

Dans la recoite vallée.

Dans les plantes et dans les bêtes et dans les bêtes des forêts.

Et dans l’homme.

Ma créature.

Dans les peuples et dans les hommes et dans les rois et dans les peuples.

Dans l’homme et dans la femme sa compagne.

Et surtout dans les enfants.

Mes créatures.

Dans le regard et dans la voix des enfants.

Car les enfants sont plus mes créatures.

Que les hommes.

Ils n’ont pas encore été défaits par la vie.

De la terre.

Et entre tous ils sont mes serviteurs.

Avant tous.

Et la voix des enfants est plus pure que la voix du vent dans le calme de la vallée.

Dans la vallée recoite.

Et le regard des enfants est plus pur que le bleu du ciel, que le laiteux du ciel, et qu’un rayon d’étoile dans la calme nuit.

Or j’éclate tellement dans ma création.

Sur la face des montagnes et sur la face de la plaine.

Dans le pain et dans le vin et dans l’homme qui laboure et dans l’homme qui sème et dans la moisson et dans la vendange.

Dans la lumière et dans les ténèbres.

Et dans le cœur de l’homme, qui est ce qu’il y a de plus profond dans le monde.

Créé.

Si profond qu’il est impénétrable à tout regard.

Excepté à mon regard.

Dans la tempête qui fait bondir les vagues et dans la tempête qui fait bondir les feuilles.

Des arbres dans la forêt.

Et au contraire dans le calme d’un beau soir.

Dans les sables de la mer et dans les étoiles qui sont un sable dans le ciel.

Dans la pierre du seuil et dans la pierre du foyer et dans la pierre de l’autel.

Dans la prière et dans les sacrements.

Dans les maisons des hommes et dans l’église qui est ma maison sur la terre.

Dans l’aigle ma créature qui vole sur les sommets.

L’aigle royal qui a au moins deux mètres d’envergure et peut-être trois mètres.

Et dans la fourmi ma créature qui rampe et qui amasse petitement.

Dans la terre.

Dans la fourmi mon serviteur.

Et jusque dans le serpent.

Dans la fourmi ma servante, mon infime servante, qui amasse péniblement, la parcimonieuse.

Qui travaille comme une malheureuse et qui n’a point de cesse et qui n’a point de repos.

Que la mort et que le long sommeil d’hiver.

haussant les épaules de tant d’évidence, devant tant d’évidence.

J’éclate tellement dans toute ma création.

Dans l’infime, dans ma créature infime, dans ma servante infime, dans la fourmi infime.

Qui thésaurise petitement, comme l’homme.

Comme l’homme infime.

Et qui creuse des galeries dans la terre.

Dans les sous-sols de la terre.

Pour y amasser mesquinement des trésors.

Temporels.

Pauvrement.

Et jusque dans le serpent.

Qui a trompé la femme et qui pour cela rampe sur le ventre.

Et qui est ma créature et qui est mon serviteur.

Le serpent qui a trompé la femme.

Ma servante.

Qui a trompé l’homme mon serviteur.

J’éclate tellement dans ma création.

Dans tout ce qui arrive aux hommes et aux peuples, et aux pauvres.

Et même aux riches.

Qui ne veulent pas être mes créatures.

Et qui se mettent à l’abri.

D’être mes serviteurs.

Dans tout ce que l’homme fait et défait de mal et de bien.

(Et moi je passe par-dessus, parce que je suis le maître et je fais ce qu’il a défait et je défais ce qu’il a fait).

Et jusque dans la tentation du péché.

Même.

Et dans tout ce qui est arrivé à mon fils.

A cause de l’homme.

Ma créature.

Que j’avais créé.

Dans l’incorporation, dans la naissance et dans la vie et dans la mort de mon fils.

Et dans le saint sacrifice de la messe.

Dans toute naissance et dans toute vie.

Et dans toute mort.

Et dans la vie éternelle qui ne finira point.

Qui vaincra toute mort.

J’éclate tellement dans ma création.

Que pour ne pas me voir vraiment il faudrait que ces pauvres gens fussent aveugles.

La charité, dit Dieu, ça ne m’étonne pas.

Ça n’est pas étonnant.

Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu’à moins d’avoir un cœur de pierre, comment n’auraient-elles point charité les unes des autres.

Comment n’auraient-ils point charité de leurs frères. Comment ne se retireraient-ils point le pain de la bouche, le pain de chaque jour, pour le donner à de malheureux enfants qui passent.

Et mon fils a eu d’eux une telle charité.

Mon fils leur frère.

Une si grande charité.

Mais l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne.

Moi-même.

Ça c’est étonnant.

Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe et qu’ils croient que demain ça ira mieux.

Qu’ils voient comme ça se passe aujourd’hui et qu’ils croient que ça ira mieux demain matin.

Ça c’est étonnant et c’est bien la plus grande merveille de notre grâce.

Et j’en suis étonné moi-même.

Et il faut que ma grâce soit en effet d’une force incroyable.

Et qu’elle coule d’une source et comme un fleuve inépuisable.

Depuis cette première fois qu’elle coula et depuis toujours qu’elle coule.

Dans ma création naturelle et surnaturelle.

Dans ma création spirituelle et charnelle et encore spirituelle.

Dans ma création éternelle et temporelle et encore éternelle.

Mortelle et immortelle.

Et cette fois, oh cette fois, depuis cette fois qu’elle coula, comme un fleuve de sang, du flanc percé de mon fils.

Quelle ne faut-il pas que soit ma grâce et la force de ma grâce pour que cette petite espérance, vacillante au souffle du péché, tremblante à tous les vents, anxieuse au moindre souffle,

soit aussi invariable, se tienne aussi fidèle, aussi droite, aussi pure; et invincible, et immortelle, et impossible â éteindre; que cette petite flamme du sanctuaire.

Qui brûle éternellement dans la lampe fidèle.

Une flamme tremblotante a traversé l’épaisseur des mondes.

Une flamme vacillante a traversé l’épaisseur des temps.

Une flamme anxieuse a traversé l’épaisseur des nuits.

Depuis cette première fois que ma grâce a coulé pour la création du monde.

Depuis toujours que ma grâce coule pour la conservation du monde.

Depuis cette fois que le sang de mon fils a coulé pour le salut du monde.

Une flamme impossible à atteindre, impossible à éteindre au souffle de la mort.

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance.

Et je n’en reviens pas.

Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout. Cette petite fille espérance.

Immortelle.

Car mes trois vertus, dit Dieu.

Les trois vertus mes créatures.

Mes filles mes enfants.

Sont elles-mêmes comme mes autres créatures.

De la race des hommes.

La Foi est une Épouse fidèle.

La Charité est une Mère.

Une mère ardente, pleine de cœur.

Ou une sœur aînée qui est comme une mère. L’Espérance est une petite fille de rien du tout.

Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.

Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.

Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint.

Et avec son bœuf et son âne en bois d’Allemagne. Peints.

Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne mangent pas.

Puisqu’elles sont en bois.

C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.

Cette petite fille de rien du tout.

Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.

Comme l’étoile a conduit les trois rois du fin fond de l’Orient.

Vers le berceau de mon fils.

Ainsi une flamme tremblante.

Elle seule conduira les Vertus et les Mondes.

Une flamme percera des ténèbres éternelles.

Le prêtre dit.

Ministre de Dieu le prêtre dit :

Quelles sont les trois vertus théologales?

L’enfant répond :

Les trois vertus théologales sont la Foi, i Espérance et la Charité.

— Pourquoi la Foi, L’Espérance et la Charité sont-elles appelées vertus théologales?

— La Foi, l’ Espérance et la Charité sont appelées vertus théologales parce quelles se rapportent immédiatement à Dieu.

— Qu’est-ce que l’Espérance?

— L’ Espérance est une vertu surnaturelle par laquelle nous attendons de Dieu, avec confiance, sa grâce en ce monde et la gloire éternelle dans i autre.

— Faites un acte d’ Espérance.

— Mon Dieu, j’espère, avec une ferme confiance, que vous me donnerez, par les mérites de Jésus-Christ, votre grâce en ce monde, et, si j’observe vos commandements , votre gloire dans l’autre, parce que vous me l’avez promis, et que vous êtes souverainement fidèle dans vos promesses.

On oublie trop, mon enfant, que l’espérance est une vertu, qu’elle est une vertu théologale, et que de toutes les vertus, et des trois vertus théologales, elle est peut-être la plus agréable à Dieu.

Qu’elle est assurément la plus difficile, qu’elle est peut-être la seule difficile, et que sans doute elle est la plus agréable à Dieu.

La foi va de soi. La foi marche toute seule. Pour croire il n’y a qu’à se laisser aller, il n’y a qu’à regarder. Pour ne pas croire il faudrait se violenter, se torturer, se tourmenter, se contrarier. Se raidir. Se prendre à l’envers, se mettre à l’envers, se remonter. La foi est toute naturelle, toute allante, toute simple, toute venante. Toute bonne venante. Toute belle allante. C’est une bonne femme que l’on connaît, une vieille bonne femme, une bonne vieille paroissienne, une bonne femme de la paroisse, une vieille grand-mère, une bonne paroissienne. Elle nous raconte les histoires de l’ancien temps, qui sont arrivées dans l’ancien temps.

Pour ne pas croire, mon enfant, il faudrait se boucher les yeux et les oreilles. Pour ne pas voir, pour ne pas

croire.

La charité va malheureusement de soi. La charité marche toute seule. Pour aimer son prochain il n’y a qu’à se laisser aller, il n’y a qu’à regarder tant de détresse. Pour ne pas aimer son prochain il faudrait se violenter, se torturer, se tourmenter, se contrarier. Se raidir. Se faire mal. Se dénaturer, se prendre à l’envers, se mettre à l’envers. Se remonter. La charité est toute naturelle, toute jaillissante, toute simple, toute bonne venante. C’est le premier mouvement du cœur. C’est le premier mouvement qui est le bon. La charité est une mère et une sœur.

Pour ne pas aimer son prochain, mon enfant, il faudrait se boucher les yeux et les oreilles.

A tant de cris de détresse.

Mais l’espérance ne va pas de soi. L’espérance ne va pas toute seule. Pour espérer, mon enfant, il faut être bien heureux, il faut avoir obtenu, reçu une grande grâce.

C’est la foi qui est facile et de ne pas croire qui serait impossible. C’est la charité qui est facile et de ne

pas aimer qui serait impossible. Mais c’est d’espérer qui est difficile.

à voix basse et honteusement.

Et le facile et la pente est de désespérer et c’est la grande tentation.

La petite espérance s’avance entre ses deux grandes soeurs et on ne prend seulement pas garde à elle.

Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du salut, sur la route interminable, sur la route entre ses deux sœurs la petite espérance.

S’avance.

Entre ses deux grandes sœurs.

Celle qui est mariée.

Et celle qui est mère.

Et l’on n’a d’attention, le peuple chrétien n’a d’attention que pour les deux grandes sœurs.

La première et la dernière.

Qui vont au plus pressé.

Au temps présent.

A l’instant momentané qui passe.

Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, n’a de regard que pour les deux grandes sœurs.

Celle qui est à droite et celle qui est à gauche.

Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu.

La petite, celle qui va encore à l’école.

Et qui marche.

Perdue dans les jupes de ses sœurs Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui traînent la petite par la main.

Au milieu.

Entre elles deux.

Pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut.

Les aveugles qui ne voient pas au contraire.

Que c’est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs.

Et que sans elle elles ne seraient rien.

Que deux femmes déjà âgées.

Deux femmes d’un certain âge.

Fripées par la vie.

C’est elle, cette petite, qui entraîne tout. Car la Foi ne voit que ce qui est.

Et elle elle voit ce qui sera.

La Charité n’aime que ce qui est.

Et elle elle aime ce qui sera.

La Foi voit ce qui est.

Dans le Temps et dans l’Éternité.

L’Espérance voit ce qui sera.

Dans le temps et pour l’éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l’éternité même.

La Charité aime ce qui est.

Dans le Temps et dans l’Éternité.

Dieu et le prochain.

Comme la Foi voit.

Dieu et la création.

Mais l’Espérance aime ce qui sera.

Dans le temps et pour l’éternité.

Pour ainsi dire dans le futur de l’éternité.

L’Espérance voit ce qui n’est pas encore et qui sera. Elle aime ce qui n’est pas encore et qui sera.

Dans le futur du temps et de l’éternité.

Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé.

Sur la route montante.

Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs,

Qui la tiennent par la main,

La petite espérance

S’avance.

Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l’air de se laisser traîner.

Comme une enfant qui n’aurait pas la force de marcher.

Et qu’on traînerait sur cette route malgré elle.

Et en réalité c’est elle qui fait marcher les deux autres.

Et qui les traîne.

Et qui fait marcher tout le monde.

Et qui le traîne.

Car on ne travaille jamais que pour les enfants.

Et les deux grandes ne marchent que pour la petite.

Mes trois vertus, dit Dieu.

Maître des Trois Vertus.

Mes trois vertus ne sont point autrement que des hommes et des femmes dans une maison des hommes.

Ce ne sont point les enfants qui travaillent.

Mais on ne travaille jamais que pour les enfants.

Ce n’est point l’enfant qui va aux champs, qui laboure et qui sème, et qui moissonne et qui vendange et qui taille la vigne et qui abat les arbres et qui scie le bois.

Pour l’hiver.

Pour chauffer la maison l’hiver.

Mais est-ce que le père aurait du cœur à travailler s’il n’y avait pas ses enfants.

Si ça n’était pas pour ses enfants.

Et l’hiver quand il travaille dur.

Dans la forêt.

Quand il travaille le plus dur.

De la serpe et de la scie et de la cognée et de la hache.

Dans la forêt glacée.

L’hiver quand les vipères dorment dans le bois parce qu’elles sont gelées.

Et quand il souffle une bise aigre.

Qui lui transperce les os.

Qui lui passe au travers de tous les membres.

Et il est tout transi et il claquerait des dents.

Et le givre lui fait des glaçons dans sa barbe.

Tout d’un coup il pense à sa femme qui est restée h 1 a maison.

A sa femme qui est si bonne ménagère.

Dont il est l’homme devant Dieu.

Et à ses enfants qui sont bien tranquilles à la maison.

Qui jouent et qui s’amusent à c’te heure au coin du feu.

Et qui peut-être se battent.

Ensemble.

Pour s’amuser.

Ils passent devant ses yeux, dans un éclair devant les yeux de sa mémoire, devant les yeux de son âme.

Ils habitent sa mémoire et son cœur et son âme et les yeux de son âme.

Ils habitent son regard.

Dans un éclair il voit ses trois enfants qui jouent et qui rient au coin du feu.

Ses trois enfants, deux garçons et une fille.

Dont il est le père devant Dieu.

Son aîné, son garçon, qui a eu douze ans au mois de septembre.

Sa fille qui a eu neuf ans au mois de septembre.

Et son cadet qui a eu sept ans au mois de juin.

Ainsi la fille est au milieu.

Comme il convient.

Afin qu’elle soit défendue par ses deux frères.

Dans l’existence.

Un avant et l’autre après.

Ses trois enfants qui lui succéderont et qui lui survivront.

Sur terre.

Qui auront sa maison et ses terres.

Et s’il n’a point de maison et de terres qui auront du moins ses outils.

(S’il n’a point de maison et de terres ils n’en auront point non plus.

Voilà tout.)

(Il s’en est bien passé pour vivre.

Ils feront comme lui. Ils travailleront.)

Sa hache et sa cognée et sa serpe et sa scie.

Et son marteau et sa lime.

Et sa pelle et sa pioche.

Et sa bêche pour bêcher la terre.

Et s’il n’a pas de maison et de terre.

S’ils n’héritent pas sa maison et sa terre.

Au moins ils hériteront ses outils.

Ses bons outils.

Qui lui ont servi tant de fois.

Qui sont faits à sa main.

Qui ont tant de fois bêché la même terre.

Ses outils, à force de s’en servir, lui ont rendu la main toute calleuse et luisante.

Mais lui, à force aussi de s’en servir, il a rendu poli et luisant le manche de ses outils.

Et à force de travailler il a la peau aussi dure et aussi tannée que le manche de ses outils.

Au manche de ses outils ses fils retrouveront, ses fils hériteront la dureté de ses mains.

Mais aussi leur habileté, leur grande habileté.

Car il est un bon laboureur et un bon bûcheron.

Et un bon vigneron.

Et avec ses outils ses fils hériteront, ses enfants hériteront.

Ce qu’il leur a donné, ce que nul ne pourrait leur ôter.

(Presque pas même Dieu).

(Tant Dieu a donné à l’homme).

La force de sa race, la force de son sang.

Car ils sont sortis de lui.

Et ils sont Français et Lorrains.

Fils de bonne race et de bonne maison.

Or bonne race ne peut mentir.

Fils de bonne mère.

Et par-dessus tout ce qui est par-dessus tout avec ses outils et avec sa race et avec son sang ses enfants hériteront.

Ce qui vaut mieux qu’une maison et un morceau de terre à laisser à ses enfants.

Car la maison et la terre sont périssables et périront.

Et la maison et la terre sont exposées au vent de l’hiver.

A cette bise aigre qui souffle dans cette forêt.

Mais la bénédiction de Dieu n’est soufflée par aucun vent.

Ce qui vaut mieux que les outils, ce qui est plus laborieux, plus ouvrier que les outils.

Ce qui fait plus de travail que les outils.

Et les outils finissent tout de même par s’user.

Comme l’homme.

Ce qui vaut mieux, ce qui est plus durable que la race et le sang.

Même.

Car la race même et le sang sont périssables et périront.

Excepté le sang de Jésus.

Qui sera versé dans les siècles des siècles.

Et la race même et le sang sont exposés au vent de l’hiver.

Et il peut y avoir un hiver des races.

Avec sa maison peut-être s’il en a une et sa terre.

Avec ses outils sûrement et sa race et son sang ses enfants hériteront.

Ce qui est au-dessus de tout.

La bénédiction de Dieu qui est sur sa maison et sur sa race.

La grâce de Dieu qui vaut plus que tout.

Il le sait bien.

Qui est sur le pauvre et sur celui qui travaille.

Et qui élève bien ses enfants.

Il le sait bien.

Parce qu’il l’a promis.

Et qu’il est souverainement fidèle dans ses promesses.

Ses trois enfants qui grandissent tellement.

Pourvu qu’ils ne soient pas malades.

Et qui seront certainement plus grands que lui. (Comme il en est fier dans son cœur).

Et ses deux gars seront rudement forts.

Ses deux gars le remplaceront, ses enfants tiendront sa place sur la terre.

Quand il n’y sera plus.

Sa place dans la paroisse et sa place dans la forêt.

Sa place dans l’église et sa place dans la maison.

Sa place dans le bourg et sa place dans la vigne.

Et sur la plaine et sur le coteau et dans la vallée.

Sa place dans la chrétienté. Enfin. Quoi.

Sa place d’homme et sa place de chrétien.

Sa place de paroissien, sa place de laboureur.

Sa place de paysan.

Sa place de père.

Sa place de Lorrain et de Français.

Car c’est des places, grand Dieu, qu’il faut qui soient tenues.

Et il faut que tout cela continue.

Quand il n’y sera plus comme à présent.

Sinon mieux.

Il faut que la paysannerie continue.

Et la vigne et le blé et la moisson et la vendange.

Et le labour de la terre.

Et le pâtour des bêtes.

Quand il n’y sera plus comme à présent.

Sinon mieux.

Il faut que la chrétienté continue.

L’Église militante.

Et pour cela il faut qu’il y ait des chrétiens.

Toujours.

Il faut que la paroisse continue.

Il faut que France et que Lorraine continue.

Longtemps après qu’il ne sera plus.

Aussi bien comme à présent.

Sinon mieux.

Il pense avec tendresse à ce temps où il ne sera plus et où ses enfants tiendront sa place.

Sur terre.

Devant Dieu.

A ce temps où il ne sera plus et où ses enfants seront.

Et quand on dira son nom dans le bourg, quand on parlera de lui, quand son nom sortira, au hasard des propos, ce ne sera plus de lui que l’on parlera mais de ses fils.

Ensemble ce sera de lui et ce ne sera pas de lui, puisque ce sera de ses fils.

Ce sera son nom et ce ne sera plus et ce ne sera pas son nom, puisque ce sera (devenu) le nom de ses fils.

Et il en est fier dans son cœur et comme il y pense avec tendresse.

Que lui-même ne sera plus lui-même mais ses fils.

Et que son nom ne sera plus son nom mais le nom de ses fils.

Que son nom ne sera plus à son service mais au service de ses fils.

Qui porteront le nom honnêtement devant Dieu.

Hautement et fièrement.

Comme lui.

Mieux que lui.

Et quand on dira son nom, c’est son fils qu’on appellera, c’est de son fils qu’on parlera.

Lui il sera depuis longtemps au cimetière.

Entour de l’église.

Lui, c’est-à-dire son corps.

Côte à côte avec ses pères et les pères de ses pères.

Aligné avec eux.

Avec son père et son grand-père qu’il a connus.

Et avec tous les autres tous ceux qu’il n’a pas connus.

Tous les hommes et toutes les femmes de sa race.

Tous les anciens hommes et toutes les anciennes femmes.

Ses ancêtres et ses aïeux.

Et ses aïeules.

Tant qu’il y en a eu depuis que la paroisse a été fondée.

Par quelque saint fondateur.

Venu de Jésus.

Son corps, car pour son âme il y a longtemps.

Qu’il l’a recommandée à Dieu.

La mettant sous la protection de ses saints patrons.

Il dormira, son corps ainsi reposera.

Parmi les siens, (attendant les siens).

Attendant la résurrection des corps.

Jusqu’à la résurrection des corps son corps ainsi reposera.

Il pense avec tendresse à ce temps où on n’aura pas besoin de lui.

Et où ça ira tout de même.

Parce qu’il y en aura d’autres.

Qui porteront la même charge.

Et qui peut-être, et qui sans doute la porteront mieux.

Il pense avec tendresse à ce temps où il ne sera plus. Parce que n’est-ce pas on ne peut pas être toujours.

On ne peut pas être et avoir été.

Et où tout marchera tout de même.

Où tout n’en marchera pas plus mal.

Au contraire.

Où tout n’en marchera que mieux.

Au contraire.

Parce que ses enfants seront là, pour un coup.

Ses enfants feront mieux que lui, bien sûr.

Et le monde marchera mieux.

Plus tard.

Il n’en est pas jaloux.

Au contraire.

Ni d’être venu au monde, lui, dans un temps ingrat.

Et d’avoir préparé sans doute à ses fils peut-être un temps moins ingrat.

Quel insensé serait jaloux de ses fils et des fils de ses fils.

Est-ce qu’il ne travaille pas uniquement pour ses enfants.

Il pense avec tendresse au temps où on ne pensera plus guère à lui qu’à cause de ses enfants.

(Si seulement on y pense quelquefois. Rarement.)

Quand son nom retentira (cordialement) dans le bourg,

C’est que quelqu’un appellera son fils Marcel ou son fils Pierre.

C’est que quelqu’un aura besoin de son fils Marcel ou de son fils Pierre.

Et les appellera, heureux de les voir. Et les cherchera.

Car c’est eux qui régneront alors et qui porteront le

nom.

C.’est eux qui régneront avec les hommes de leur âge et de leur temps.

C’est eux qui régneront sur la face de la terre.

Peut-être quelque temps encore un vieux qui se rappellera

Dira.

Les deux gars Sévin c’est des braves gars.

Ça n’est pas étonnant.

Ils ont de qui tenir.

Le père était un si brave homme.

Et quelque temps les jeunes rediront de confiance :

Le vieux était un si brave homme.

Mais déjà ils n’en sauront rien.

Puis ils ne sauront plus et cela même, ce propos même se taira.

Il pense avec tendresse au temps où il ne sera plus même un propos.

C’est à cela, c’est pour cela qu’il travaille, car n’est-ce pas pour ses enfants que l’on travaille.

Il ne sera plus qu’un corps dans six pieds de terre sous six pieds de terre sous une croix.

Mais ses enfants seront.

Il salue avec tendresse le temps nouveau où il ne sera plus.

Où il ne sera pas.

Où ses enfants seront.

Le règne de ses enfants.

Il pense avec tendresse à ce temps qui ne sera plus son temps.

Mais le temps de ses enfants.

Le règne (de temps) de ses enfants sur la terre.

Dans ce temps-là quand on dira les Sévin ce ne sera pas lui mais eux.

Sans plus, sans explication.

Ses enfants porteront ce nom des Sévin.

(Ou ce nom des Chénin, ou ce nom des Jouffm, ou Damrémont ou tout autre nom de Lorraine.

Tout autre nom chrétien, français, lorrain.)

A la pensée de ses enfants qui seront devenus hommes et femme.

A la pensée du temps de ses enfants, du règne de ses enfants.

Sur la terre,

A leur tour,

Une tendresse, une chaleur, une fierté lui monte.

(Mon Dieu ne serait-ce pas un orgueil.

Mais Dieu lui pardonnera.)

Comme ses fils dans la forêt seront vaillants, juste Dieu.

Et des gars solides comme des chênes.

Dans la forêt quand soufflera la bise d’hiver.

La bise aigre.

Qui leur traversera les os.

Et fera des glaçons dans leur barbe.

Il rit en pensant à la tête qu’ils feront.

Il rit en lui-même et peut-être même en dessus.

En dehors.

Quand il pense à la tête qu’ils feront quand ils auront de la barbe.

Et il pense avec tendresse à sa fille qui sera une si bonne ménagère.

Parce que sûrement elle sera comme sa mère.

Il ne sera plus, lui c’est entendu il ne sera plus.

Il aura perdu le goût du pain.

Mais il y en aura d’autres, Dieu juste il y en aura d’autres,

Il faut l’espérer,

Qui ont déjà le goût du pain et qui sauront mordre dans une bonne miche de pain.

Qui mangeront de bon appétit.

Leur pain de chaque jour.

Qui mangeront de bon appétit leur pain de chaque jour et leur pain éternel.

(On se passera très bien de lui, et il ne sera plus à (la) table, car il faut se pousser à table quand les nouveaux venus viennent et poussent).

D’autres ses enfants qui vivront et qui mourront après lui si tout se passe dans l’ordre.

Et qu’il retrouvera en paradis.

Il y en aura d’autres, Dieu merci :

Il faut que France continue.

Ni France ne chômera, ni chrétienté ni Lorraine.

Et la paroisse ne chômera pas.

Ni ne chômera point la vigne ni le blé.

C’est l’ordre que le père meure avant les enfants.

Il pense à eux, par une grâce de Dieu, aussitôt le sang lui refoule au cœur.

Et le réchauffe tellement.

Et lui reflue dans tous les membres jusqu’au bout des doigts.

Tellement que s’il avait bu un bon verre de vin de Meuse.

Des coteaux au-dessus de Cepoy.

Et cette onglée qu’il avait aux doigts, (et il avait beau souffler dans ses doigts).

Disparaît comme par enchantement.

Et il n’a plus qu’un tremblement de chaleur au bout des doigts.

Et la bise aigre.

Qui souffle toujours.

Parce qu’elle n’a pas d’enfants.

Parce qu’elle est une créature inanimée.

Et elle ne connaît pas toutes ces histoires-là.

La bise aigre dans la forêt.

Vient à présent lui glacer deux grosses larmes qui descendent bêtement sur ses joues.

Dans les sillons creusés de ses deux joues et qui viennent se perdre dans les broussailles de sa barbe.

Comme deux glaçons.

Alors lui, riant et honteux.

Riant en dedans et honteux en dedans et en dessus.

Et riant même tout haut.

Car il est doux et il est honteux de pleurer.

Pour un homme.

Alors le pauvre homme il veut faire le malin.

Celui qui n’a pas pleuré.

On veut toujours faire le malin.

Il regarde autour de lui sans avoir l’air de regarder si on ne le regarde pas.

Si on ne l’a pas vu.

Des fois.

Riant en lui-même et dans sa barbe à la dérobée.

Il se dépêche d’essuyer ces deux larmes sur sa joue.

Et de les effacer.

Il boit et lèche de la langue sur ses lèvres.

Au coin de ses lèvres l’eau salée de ses larmes.

Qui lui passe à travers la barbe.

Et aussi de sa main maladroitement.

Gauchement.

Obliquement.

De biais, en descendant.

Du revers de la souche du pouce il se dépêche d’effacer ses larmes et la trace de ses larmes.

Pour qu’on ne s’aperçoive pas.

Pour qu’on ne voye pas qu’il a pleuré.

Et qu’on n’aille pas se moquer de lui dans le bourg. Parce qu’il ne faut pas qu’un homme pleure.

Et sa femme qui aujourd’hui est restée à la maison. Mais qui d’autres fois d’habitude va aussi aux champs.

Qui est si bonne femme de ménage.

Et si bonne chrétienne.

Est-ce qu’elle aurait autant de courage à l’ouvrage. Et à faire son ménage.

Si elle ne travaillait pas pour ses enfants.

Ainsi, non autrement tout le monde travaille pour la petite espérance.

Tout ce que l’on fait on le fait pour les enfants.

Et ce sont les enfants qui font tout faire.

Tout ce que l’on fait.

Comme si ils nous prenaient par la main.

Ainsi tout ce que l’on fait, tout ce que tout le monde fait on le fait pour la petite espérance.

Tout ce qu’il y a de petit est tout ce qu’il y a de plus beau et de plus grand.

Tout ce qu’il y a de neuf est tout ce qu’il y a de plus beau et de grand.

Et le baptême est le sacrement des petits.

Et le baptême est le sacrement le plus neuf.

Et le baptême est le sacrement qui commence.

Tout ce qui commence a une vertu qui ne se retrouve jamais plus.

Une force, une nouveauté, une fraîcheur comme l’aube.

Une jeunesse, une ardeur.

Un élan.

Une naïveté.

Une naissance qui ne se trouve jamais plus.

Le premier jour est le plus beau jour.

Le premier jour est peut-être le seul beau jour.

Et le baptême est le sacrement du premier jour.

Et le baptême est tout ce qu’il y a de beau et de grand.

S’il n’y avait pas le sacrifice.

Et la consommation du corps de Notre-Seigneur.

Il y a dans ce qui commence une source, une race qui ne revient pas.

Un départ, une enfance que l’on ne retrouve, qui ne se retrouve jamais plus.

Or la petite espérance

Est celle qui toujours commence.

Cette naissance Perpétuelle.

Cette enfance

Perpétuelle. Qu’est-ce que l’on ferait, qu’est-ce que l’on serait, mon Dieu, sans les enfants. Qu’est-ce que l’on deviendrait.

Et ses deux grandes sœurs savent bien que sans elle elles ne seraient que des servantes d’un jour.

Des vieilles filles dans une chaumière.

Dans une cabane délabrée qui se démolit tous les jours davantage.

Qui s’use à mesure.

Des vieilles femmes qui vieillissent toutes seules et qui s’ennuient dans une masure.

Des femmes sans enfants.

Une race qui s’éteint.

Mais par elle au contraire elles savent bien qu’elles sont deux femmes généreuses.

Deux femmes d’avenir.

Deux femmes qui ont quelque chose à faire dans l’existence.

Et que par cette petite fille qu’elles élèvent elles tiennent tout le temps et l’éternité même dans le creux de leurs mains.

Ainsi ce sont les enfants qui ne font rien.

Ah les gaillards ils font semblant de ne rien faire, Les mâtins,

Ils savent bien ce qu’ils font,

Les innocents.

Aux innocenls les mains pleines.

C’est le cas de le dire.

Ils savent bien qu’ils font tout; et plus que tout; Avec leur air innocent;

Avec leur air de ne rien savoir;

De ne pas savoir;

Puisque c’est pour eux que l’on travaille.

En réalité.

Puisque on ne travaille que pour eux.

Et que rien ne se fait que pour eux.

Et que tout ce qui se fait dans le monde ne se fait que pour eux.

De là leur vient cet air assuré qu’ils ont.

Si agréable à voir.

Ce regard franc, ce regard insoutenable à voir et qui soutient tous les regards.

Si doux, si agréable à regarder.

Ce regard insoutenable à soutenir.

Ce regard franc, ce regard droit qu’ils ont, ce regard doux, qui vient tout droit de paradis.

Si doux à voir, et à recevoir, ce regard de paradis.

De là leur vient ce front qu’ils ont.

Ce front assuré.

Ce front droit, ce front bombé, ce front carré, ce front levé.

Cette assurance qu’ils ont.

Et qui est l’assurance même.

De l’espérance.

Leur front bombé, tout lavé encore et tout propre du baptême.

Des eaux du baptême.

Et cette parole qu’ils ont, cette voix si douce, et ensemble si assurée.

Si douce à entendre, si jeune.

Cette voix de paradis.

Car elle a une promesse, une secrète assurance intérieure.

Comme leur jeune regard a une promesse, une secrète assurance intérieure, et leur front, et toute leur personne.

Leur petite, leur auguste, leur si révérente et révérende personne.

Heureux enfants ; heureux père.

Heureuse espérance.

Heureuse enfance. Tout leur petit corps, toute leur petite personne, tous leurs petits gestes, est pleine, ruisselle, regorge d’une espérance.

Resplendit, regorge d’une innocence.

Qui est l’innocence même de l’espérance.

Assurance, innocence unique.

Assurance, innocence inimitable.

Ignorance de l’enfant, innocence près de qui la sainteté même, la pureté du saint n’est qu’ordure et décrépitude.

Assurance, ignorance, innocence du cœur.

Jeunesse du cœur.

Espérance; enfance du cœur.

Doux enfants, enfants inimitables, enfants frères de Jésus.

Jeunes enfants.

Enfants près de qui les plus grands saints ne sont que vieillesse et décrépitude.

Enfants c’est pour cela que vous êtes les maîtres et que vous commandez dans les maisons.

Nous savons bien pourquoi.

Un regard, un mot de vous fait plier les plus dures têtes.

Vous êtes les maîtres et nous le savons bien.

Nous savons bien pourquoi.

Vous êtes tous des enfants Jésus.

Et quel homme, quel fou, quel blasphémateur oserait se dire un homme Jésus.

Quel saint, le plus grand saint, oserait même y penser.

Et vous aussi vous savez bien que vous êtes les maîtres dans les maisons.

Votre voix le dit, votre regard le dit, et vos boucles de cheveux, et votre tête mutine.

Et quand vous demandez quelque chose, vous le demandez comme un qui rit parce qu’il est bien sûr de l’avoir.

Vous savez bien que vous l’aurez.

De l'imitation de Jésus. Vous enfants vous imitez Jésus.

Vous ne l’imitez pas. Vous êtes des enfants Jésus. Sans vous en apercevoir, sans le savoir, sans le voir. Et vous le savez bien.

Et l’homme, quel homme, le plus grand saint, quel saint ne sait qu’il est infiniment loin de Jésus.

Dans son imitation.

Perte irréparable, descente, chute, inévitable déperdition de la vie.

Et qui est l’existence et la vie et le vieillissement même.

A nos enfances nous joignons Jésus.

Et grandissants nous en sommes disjoints, nous nous en disjoignons pour toute la vie.

Enfants votre ignorance, votre assurance, votre innocence est l’ignorance même et la même innocence de Jésus, de l’enfant Jésus.

Et sa timide assurance.

Vous êtes des espérances comme l’enfant Jésus était une espérance.

Réellement vous êtes des enfants Jésus.

C’est pour cela, enfants, que nous sommes si heureux que vous êtes les maîtres et que vous commandez dans les maisons.

C’est le commandement même de l’espérance.

Votre règne est le règne propre de l’espérance.

Car nous autres hommes qu’est-ce que nous sommes. Dans notre pauvre imitation.

Et votre commandement c’est le commandement même de Jésus.

Singulier sort, singulière destinée, destination de l’homme.

Quand nous sommes enfants, nous sommes des enfants Jésus, nous joignons Jésus enfant.

Et quand nous sommes hommes, disjoints qu’est-ce que nous sommes.

Beaux enfants, votre regard est le regard même de Jésus.

Votre regard bleu.

De Jésus enfant.

Votre beau regard.

Votre front est le front même de Jésus.

Votre voix est la voix même de Jésus.

Et nous qu’est-ce que nous sommes.

Avec notre regard voilé.

Notre front voilé.

Notre voix voilée.

Et au coin des lèvres le pli des amertumes.

Et au mieux aller le pli même de la contrition.

Nous ne sommes jamais que des innocences recouvrées.

Et eux ils sont l’innocence première.

Nous qu’est-ce que nous devenons.

Qu’est-ce que nous sommes devenus.

Qu’est-ce que nous savons.

Qu’est-ce que nous pouvons.

Qu’est-ce que nous faisons.

Qu’est-ce que nous avons.

Nous n’avons jamais que des innocences réparées.

Et eux ils ont l’innocence première.

Et en supposant le mieux, en allant au mieux, en mettant tout pour le mieux nous ne serions jamais que des innocences conservées.

Mais eux ils sont l’innocence première.

Et autant le fruit mûr, juste mûr, pris à l’arbre, l’emporte sur le fruit conservé.

Frais vaut mieux que le fruit conservé.

Autant l’innocence de l’enfant l’emporte sur l’innocence de l’homme.

Vaut mieux que ce que l’homme n’ose plus même nommer son innocence.

Il pense à ses trois enfants qui en ce moment-ci même jouent au coin du feu.

Jouent-ils, travaillent-ils, on n’en sait rien.

Avec les enfants.

Travaillent-ils avec leur mère.

On n’en sait jamais rien.

Les enfants ne sont pas comme les hommes.

Pour les enfants, jouer, travailler, se reposer, s’arrêter, courir, c’est tout un.

Ensemble.

C’est le même. Ils ne font pas seulement la différence.

Ils sont heureux.

Ils s’amusent tout le temps. Autant quand ils travaillent, autant quand ils s’amusent.

Ils ne s’en aperçoivent même pas.

Ils sont bien heureux.

Aussi leur commandement est le commandement même de Jésus.

De Jésus enfant.

L’espérance aussi est celle qui s’amuse tout le temps.

Il pense à ses trois enfants qui jouent à c’t’heure au coin du feu.

Pourvu seulement qu’ils soient heureux.

N’est-ce pas tout ce qu’un père demande.

On vit pour eux, on demande seulement que ses enfants soient heureux.

Il pense à ses enfants qu’il a mis particulièrement sous la protection de la Sainte Vierge.

Un jour qu’ils étaient malades.

Et qu’il avait eu grand peur.

Il pense encore en frémissant à ce jour-là.

Qu’il avait eu si peur.

Pour eux et pour lui.

Parce qu’ils étaient malades.

Il en avait tremblé dans sa peau.

A l’idée seulement qu’ils étaient malades.

Il avait bien compris qu’il ne pouvait pas vivre comme cela.

Avec des enfants malades.

Et sa femme qui avait tellement peur.

Si affreusement.

Qu’elle avait le regard fixe en dedans et le front barré et qu’elle ne disait plus un mot.

Comme une bête qui a mal.

Qui se tait.

Car elle avait le cœur serré.

La gorge étranglée comme une femme qu’on étrangle.

Le cœur dans un étau.

La gorge dans des doigts; dans les mâchoires d’un étau.

Sa femme qui serrait les dents, qui serrait les lèvres.

Et qui parlait rarement et d’une autre voix.

D’une voix qui n’était pas la sienne.

Tant elle avait affreusement peur.

Et ne voulait pas le dire.

Mais lui, par Dieu, c’était un homme. Il n’avait pas peur de parler.

Il avait parfaitement compris que ça ne pouvait pas se passer comme ça.

Ça ne pouvait pas durer.

Comme ça.

Il ne pouvait pas vivre avec des enfants malades.

Alors il avait fait un coup (un coup d’audace), il en riait encore quand il y pensait.

Il s’en admirait même un peu. Et il y avait bien un peu de quoi. Et il en frémissait encore.

Il faut dire qu’il avait été joliment hardi et que c’était un coup hardi.

Et pourtant tous les chrétiens peuvent en faire autant.

On se demande même pourquoi ils ne le font pas.

Comme on prend trois enfants par terre et comme on les met tous les trois.

Ensemble. A la fois.

Par amusement. Par manière de jeu.

Dans les bras de leur mère et de leur nourrice qui rit.

Et se récrie.

Parce qu’on lui en met trop.

Et qu’elle n’aura pas la force de les porter.

Lui, hardi comme un homme.

Il avait pris, par la prière il avait pris.

(Il faut que France, il faut que chrétienté continue.)

Ses trois enfants dans la maladie, dans la misère où ils gisaient.

Et tranquillement il vous les avait mis.

Par la prière il vous les avait mis.

Tout tranquillement dans les bras de celle qui est chargée de toutes les douleurs du monde.

Et qui a déjà les bras si chargés.

Car le Fils a pris tous les péchés.

Mais la Mère a pris toutes les douleurs.

Il avait dit, par la prière il avait dit : Je n’en peux plus.

Je n’y comprends plus rien. J’en ai par-dessus la tête.

Je ne veux plus rien savoir.

Ça ne me regarde pas.

(Il faut que France, il faut que chrétienté continue.)

Prenez-les. Je vous les donne. Faites-en ce que vous voudrez.

J’en ai assez.

Celle qui a été la mère de Jésus-Christ peut bien aussi être la mère de ces deux petits garçons et de cette petite fille.

Qui sont les frères de Jésus-Christ.

El pour qui Jésus-Christ est venu au monde.

Ou’est-ce que ça vous fait. Vous en avez tellement d’autres.

Qu'est-ce que ça vous fait, un de plus un de moins.

Vous avez eu le petit Jésus. Vous en avez eu tant d’autres.

(Il voulait dire dans les siècles des siècles, tous les enfants des hommes, tous les frères de Jésus, les petits frères, et elle en aura tellement dans les siècles des siècles).

Il faut que les hommes en aient un aplomb, de parler ainsi.

A la Sainte Vierge.

Les larmes au bord des paupières, les mots au bord des lèvres il parlait ainsi, par la prière il parlait ainsi.

En dedans.

Il était dans une grande colère, Dieu lui pardonne, il en frémit encore (mais il est rudement heureux d’avoir pensé à ça).

(Le sot, comme si c’était lui qui y avait pensé, le pauvre homme.)

Il parlait dans une grande colère (que Dieu le garde) et dans cette grande violence et, en dedans, en dedans de cette grande colère et de cette grande violence avec une grande dévotion.

Vous les voyez, disait-il, je vous les donne. Et je m’en retourne et je me sauve pour que vous ne me les rendiez pas.

Je n'en veux plus. Vous le voyez bien.

Comme il s’applaudissait d’avoir eu le courage de faire ce coup-là.

Tout le monde n’aurait pas osé.

Il était heureux, il s’en félicitait en riant et en tremblant.

(Il n’en avait pas parlé à sa femme.

Il n’avait pas osé. Les femmes sont peut-être jalouses.

Il vaut mieux ne pas se faire d’affaires dans son ménage.

Et avoir la paix.

Il avait arrangé ça tout seul.

C’est plus sûr. Et on est plus tranquille.)

Depuis ce temps-là tout marchait bien.

Naturellement.

Comment voulez-vous que ça marche autrement. Que bien.

Puisque c’était la sainte Vierge qui s’én mêlait.

Qui s’en était chargée.

Elle sait mieux que nous.

Et Elle, qui les avait pris, pourtant elle en avait avant ces trois-là.

(Il avait fait un coup unique.

Pourquoi tous les chrétiens ne le font-ils pas?)

Il avait été rudement hardi.

Mais qui ne risque rien, n’a rien.

Il n’y a que les plus honteux qui perdent.

Il est même curieux que tous les chrétiens n’en fassent pas autant.

C’est si simple.

On ne pense jamais à ce qui est simple.

On cherche, on cherche, on se donne un mal, on ne pense jamais à ce qui est le plus simple.

Enfin on est bête, vaut mieux le dire tout de suite.

Et Elle, qui les avait pris, pourtant elle n’en manquait pas.

Elle en avait avant ces trois-là, elle en aurait, elle en avait après.

Elle en avait eu, elle en aurait dans les siècles des siècles.

Et Elle, qui les avait pris, il savait bien qu’elle les prendrait.

Elle n’aurait pas le cœur de les laisser orphelins. (Comme il avait été lâche, tout de même).

Elle ne pouvait pas les laisser au coin d’une borne. (C’est bien là-dessus qu’il comptait, le gueux).

Elle était bien forcée de les prendre,

Elle qui les avait pris.

Il s’en félicitait encore.

Et pourtant on est si fier d’avoir des enfants.

(Mais les hommes ne sont pas jaloux).

Et de les voir manger et de les voir grandir.

Et le soir de les voir dormir comme des anges.

Et de les embrasser le matin et le soir, et à midi. Juste au milieu des cheveux.

Quand ils baissent innocemment la tête comme un poulain qui baisse la tête.

Aussi souples comme un poulain, se jouant comme un poulain.

Aussi souples du cou et de la nuque. Et de tout le corps et du dos.

Comme une tige bien souple et bien montante d’une plante vigoureuse.

D’une jeune plante.

Comme la tige même de la montante espérance.

Ils courbent le dos en riant comme un jeune, comme un beau poulain, et le cou, et la nuque, et toute la tête.

Pour présenter au père, au baiser du père juste le milieu de la tête.

Le milieu des cheveux, la naissance, l’origine, le point d’origine des cheveux.

Ce point, juste au milieu de la tête, ce centre d’où tous les cheveux partent en tournant, en rond, en spirale.

Ça les amuse ainsi.

(Ils s’amusent tout le temps).

Ils s’en font un jeu. Ils se font un jeu de tout.

Ils chantonnent, ils chantent des chansons dont on n’a seulement pas idée et qu’ils inventent à mesure, ils chantent tout le temps.

Et du même mouvement ils reviennent en arrière sans s’être presque arrêtés.

Comme une jeune tige qui se balance au vent et qui revient de son mouvement naturel.

Pour eux le baiser du père c’est un jeu, un amusement, une cérémonie.

Un accueil.

Une chose qui va de soi, très bonne, sans importance. Une naïveté.

A laquelle ils ne font seulement pas attention.

Autant dire.

C’est tellement l’habitude.

Ça leur est tellement dû.

Us ont le cœur pur.

Ils reçoivent ça comme un morceau de pain.

Us jouent, ils s’amusent de ça comme d’un morceau de pain.

Le baiser du père. C’est le pain de chaque jour. S’ils soupçonnaient ce que c’est pour le père.

Les malheureux. Mais ça ne les regarde pas.

Us ont bien le temps de le savoir plus tard.

Us trouvent seulement, quand leurs yeux rencontrent le regard du père.

Qu’il n’a pas l’air de s’amuser assez.

Dans la vie.

Et les enfants quand ils pleurent.

C’est infiniment plus mieux que quand nous rions. Car ils pleurent en espérance.

Et nous ne rions qu’en foi et en charité.

U a donc mis ses enfants en lieu sûr et il est content

et il rit en lui-même et il rit même tout haut et il se frotte les mains.

Du bon tour qu’il a joué.

Je veux dire de la grande invention qu’il a eue. Qu’il a faite.

(C’est qu’aussi il ne pouvait plus durer).

Il a remis ses enfants, reposé entre les bras de la sainte Vierge.

Et il s’en est allé les bras ballants.

Il s’en est allé les mains vides.

Lui qui les avait remis.

Comme un homme qui portait un panier.

Et qui n’en pouvait plus et qui avait mal aux épaules.

Et qui a posé son panier par terre.

Ou qui l’a remis à une personne.

C’est le contraire d’un homme qui a loué ses enfants dans une ferme.

Car celui qui a loué ses enfants dans une ferme.

Il reste le propriétaire de ses enfants.

Et c’est le fermier qui en devient le locataire. Le fermier.

Lui au contraire il ne veut plus être que le locataire de ses enfants.

II n’en a plus que l’usufruit.

Et c’est le bon Dieu qui en a la nue (et la pleine) propriété.

Mais c’est un bon propriétaire que le bon Dieu.

Admire comme cet homme est sage.

Cet homme qui ne veut plus être que le fermier de ses enfants.

Cet homme qui s’en va, qui s’en retourne les mains vides.

Car Dieu n’est point jaloux, ni la sainte Vierge.

Ils lui laisseront tranquillement toute la jouissance de ses enfants.

C’est agréable d’avoir Dieu comme propriétaire.

Il est malin cet homme-là, il a remis ses enfants aux bras de la sainte Vierge, aux mains de Dieu.

De Dieu leur créateur.

Et leur propriétaire.

Toute la création n’est-elle pas aux mains de Dieu. Toute la création n’est-elle pas la propriété de Dieu.

Les enfants quand ils pleurent sont plus heureux que nous quand nous rions.

Et quand ils sont malades ils sont plus malheureux que tout au monde.

Et plus touchants.

Parce que nous sentons et qu’ils sentent bien que c’est déjà

Une diminution de leur enfance.

Et la première marque de leur vieillissement.

Vers la mort.

Temporelle.

Et elle, qui les avait pris, elle était Si touchante et si belle. (Pendant que lui il s’en allait d’un cœur léger).

Et elle, qui les avait pris, elle était Si touchante et si pure.

Non seulement toute en foi et en charité.

Mais toute en espérance même.

Pure et jeune comme l’espérance. (Pendant que lui il s’en allait les bras ballants).

El elle, qui les avait pris, elle était Dans sa jeunesse tendre. (Pendant que lui il s’en allait les deux mains vides).

Et elle, qui les avait pris, elle était Dans son éternelle jeunesse.

Il y a des jours dans l’existence où on sent qu’on ne peut plus se contenter des saints patrons.

Soit dit sans offenser personne.

(Et elle, qui les avait pris, elle était Si chargée de famille).

On sent que les saints patrons ne suffisent plus.

(Soit dit sans les offenser).

Il y a un grand danger et il faut monter plus haut.

Il vaut mieux avoir affaire au bon Dieu qu’à ses saints. (Et elle, qui les avait pris, elle était Si touchante et si pure.

Mater Dei, mère de Dieu,

Mère de Jésus et de tous les hommes ses frères.

Les frères de Jésus.)

Il faut monter directement jusqu’au bon Dieu et à la sainte Vierge.

(Et elle, qui les avait pris, elle avait Tant d’enfants sur les bras.

Tous les enfants des hommes.

Depuis ce petit premier qu’elle avait porté dans ses bras.

Ce petit homme qui riait comme un bijou.

Et qui depuis lui avait causé tant de tourment.

Parce qu’il était mort pour le salut du monde.)

Et elle, qui les avait pris, elle était

Si ardente et si pure. Il y a des jours où on sent bien

que l’on ne peut plus se contenter des saints ordinaires.

Que les saints ordinaires ne suffisent plus. Et elle, qui les avait pris, elle était Si jeune et si puissante.

Si puissante auprès de Dieu.

Si puissante auprès du Tout-Puissant.

Et elle, qui les avait pris, elle était Si chargée de douleurs.

Et elle en avait tant vu depuis ce petit bonhomme. Qui riait en tétant.

Car il y a longtemps qu’elle n’est plus la mère des Sept Douleurs.

Les sept douleurs c’était pour commencer.

Et il y a longtemps qu’elle est et que nous l’avons faite

La mère des septante et des septante fois septante douleurs.

Pendant que lui, qui les avait remis, il s’en allait la tête libre et les yeux clairs.

Comme un homme qui a fait un bon marché. Insoucieux, les sourcils défroncés, le front desserré. Le front débandé.

Comme un homme qui vient d’échapper à un grand danger.

Et vraiment il venait d’échapper au plus grand de tous les dangers.

Et elle, qui les avait pris, elle était Si éternellement soucieuse.

Et elle les avait pris en tutelle et en charge.

(Après tant d’autres, avec tant d’autres).

Et en commende pour l’éternité.

Et ainsi elle qui n’est point seulement Toute foi et toute charité.

Mais aussi qui est toute espérance.

Et cela est sept fois plus difficile.

Comme c’est aussi sept fois plus gracieux. Ainsi elle a pris en charge et en tutelle.

Et en commende pour l’éternité.

La jeune vertu Espérance.

Il faut dire la vérité. C’est pourtant un bien grand saint que saint Marcel.

Et un bien grand patron.

(Bien qu’on ne sache pas au juste ce qu’il a fait.

Mais il ne faut pas le dire.

Et il y en a peut-être même eu plusieurs.

Mais enfin il a été un grand saint, mettons même un saint, c’est déjà beaucoup).

Mais il y a des jours où il faut aller plus haut.

Il ne faut pas avoir peur de dire la vérité. C’est pourtant une bien grande sainte que sainte Germaine.

Et une bien grande patronne. Et qui doit être bien puissante.

(Bien qu’on ne sache pas au juste ce qu’elle a fait. Mais il ne faut pas le dire).

Mais qu’est-ce que ça fait, elle a fait au moins qu’elle a été une sainte et une grande sainte. Et c’est déjà beaucoup.

C’est déjà tout.

Être seulement une sainte, c’est déjà tout.

Et il y a son compère saint Germain, qui peut servir, né à Auxerre, évêque d’Auxerre, qui aura cette gloire éternelle.

D’avoir consacré à Dieu notre grande sainte et notre grande patronne et notre grande amie.

Sainte Geneviève

qui était une simple bergère.

Saint Germain, dit l’Auxerrois, né à Auxerre, évêque d’Auxerre,

Évêque et saint du temps des armées barbares,

Et du refoulement des armées barbares,

Évêque et saint de France,

Et qui peut servir de patron.

D’un très grand patron.

Et cette sainte Geneviève, née à Nanterre.

Parisienne, patronne de Paris.

Patronne et sainte de France voilà de grands patrons et de grands saints.

Saint Marcel, saint Germain, sainte Geneviève.

Pourtant il y a des jours où les plus grandes amitiés ne suffisent pas.

Ni Marcel ni Geneviève,

Geneviève noire grande amie.

Ni les plus grands patronages ni les plus grandes saintetés.

Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffisent pas.

Les plus grands patrons et les plus grands saints.

Les patrons ordinaires, les saints ordinaires.

Et où il faut monter, monter encore, monter toujours; toujours plus haut, aller encore.

Jusqu’à la dernière sainteté, la dernière pureté, ia dernière beauté, le patronage dernier.

Il faut avoir le courage de dire la vérité. Saint Pierre est un grand saint et un grand patron entre tous les patrons.

(On sait très bien ce qu’il a fait, celui-là, mais il vaut peut-être mieux ne pas trop en parler).

Mais c’est bien certes un très grand patron.

Car il fut la pierre de l’angle.

Et les Portes de l’Enfer ne prévaudront point contre elle.

Tu es Petrus, et super hanc pelram.

Et éternellement il est Pierre et sur cette pierre.

Et pour celui qui veut entrer au Paradis c’est bien le plus grand patron que l’on puisse inventer.

Car il est à la porte et il a la porte et il est le portier et il a les clefs.

Il est le Portier éternel et le Porte-clefs éternel.

Il porte à la ceinture le gros trousseau de clefs.

Et pourtant je te jure que ce n’est pas un gardien de prison.

Car il est le gardien de l’éternelle Liberté.

Et dans une prison, d’une prison les prisonniers voudraient bien se sauver.

Mais au paradis au contraire ceux qui sont dans le paradis ne sont pas près de s’en aller.

Il n’y a pas de danger qu’ils demandent à s’en aller.

Il faudrait les payer cher pour qu’ils s’en aillent.

Ils ne voudraient pas donner leur place à d’autres.

Par conséquent on ne pourrait pas trouver un meilleur patron que saint Pierre.

Mais il vient un jour, il vient une heure.

Il vient un moment où saint Marcel et sainte Germaine.

Et saint Germain lui-même et notre grande amie cette grande sainte Geneviève.

Et ce grand saint Pierre lui-même ne suffît plus. Et où il faut résolument faire ce qu’il faut faire.

Alors il faut prendre son courage à deux mains.

Et s’adresser directement à celle qui est au-dessus de tout.

Être hardi. Une fois. S’adresser hardiment à celle qui est infiniment belle.

Parce qu’aussi elle est infiniment bonne.

A celle qui intercède.

La seule qui puisse parler avec l’autorité d’une mère.

S’adresser hardiment à celle qui est infiniment pure. Parce qu’aussi elle est infiniment douce.

A celle qui est infiniment noble.

Parce qu’aussi elle est infiniment courtoise. Infiniment accueillante.

Accueillante comme le prêtre qui au seuil de l’église va au-devant du nouveau-né jusqu’au seuil.

Au jour de son baptême.

Pour l’introduire dans la maison de Dieu.

A celle qui est infiniment riche.

Parce qu’aussi elle est infiniment pauvre.

A celle qui est infiniment haute.

Parce qu’aussi elle est infiniment descendante.

A celle qui est infiniment grande.

Parce qu’aussi elle est infiniment petite. Infiniment humble.

Une jeune mère.

A celle qui est infiniment jeune.

Parce qu’aussi elle est infiniment mère.

A celle qui est infiniment droite.

Parce qu’aussi elle est infiniment penchée.

A celle qui est infiniment joyeuse.

Parce qu’aussi elle est infiniment douloureuse.

Septante et sept fois septante fois douloureuse. A celle qui est infiniment touchante.

Parce qu’aussi elle est infiniment touchée.

A celle qui est toute Grandeur et toute Foi. Parce qu’aussi elle est toute Charité.

A celle qui est toute Foi et toute Charité. Parce qu’aussi elle est toute Espérance.

Heureusement que les saints ne sont point jaloux les uns des autres.

Il ne faudrait plus que ça.

Ça serait un peu fort.

Et ensemble heureusement qu’ils ne sont point jaloux de la sainte Vierge.

C’est même ce que l’on nomme la communion des saints.

Ils savent bien quelle elle est et qu’autant l’enfant l’emporte sur l’homme en pureté.

Autant et septante fois autant elle l’emporte sur eux en pureté.

Autant l’enfant l’emporte sur l’homme en jeunesse.

Autant et septante fois autant elle l’emporte sur les saints (sur les plus grands saints mêmes), en jeunesse et en enfance.

Autant l’enfant l’emporte sur l’homme en espérance.

Autant et septante fois autant elle l’emporte sur les saints (sur les plus grands saints mêmes), en foi, en charité, en espérance.

L’homme n’est rien auprès de l’enfant en pureté, en jeunesse, en espérance.

En enfance.

En innocence.

En ignorance.

En impuissance.

En nouveauté.

Ainsi, autant et septante fois autant les saintes et les saints, les plus grandes saintes et les plus grands saints.

Ne sont rien auprès d’elle en enfance et en pureté.

En innocence et en jeunesse.

En ignorance, en impuissance, en nouveauté.

En foi, en charité, en espérance.

Geneviève, mon enfant, était une simple bergère.

Jésus aussi était un simple berger.

Mais quel berger mon enfant.

Berger de quel troupeau. Pasteur de quelles brebis.

En quel pays du monde.

Pasteur des cent brebis qui sont demeurées dans le bercail, pasteur de la brebis égarée, pasteur de la brebis qui revient.

Et qui pour l’aider à revenir, car ses jambes ne peuvent plus la porter,

Ses jambes fourbues,

La prend doucement et la rapporte lui-même sur ses épaules,

Sur ses deux épaules,

Doucement ployée en demi-couronne autour de sa nuque,

La tête de la brebis doucement appuyée ainsi sur son épaule droite.

Qui est le bon côté.

Sur l’épaule droite de Jésus,

Qui est le côté des bons,

Et le corps demi roulé tout autour du col et autour de la nuque.

Autour du cou en demi-couronne,

Comme un foulard en laine qui tient chaud.

Ainsi la brebis même tient chaud à son propre pasteur,

La brebis en laine.

Les deux pieds de devant bien et dûment tenus dans la main droite,

Qui est le bon côté,

Tenus et serrés,

Doucement mais ferme,

Les deux pieds de derrière bien et dûment tenus dans la main gauche,

Doucement mais ferme,

Comme on tient un enfant quand on joue à le porter à califourchon Sur les deux épaules,

La jambe droite dans la main droite, la jambe gauche dans la main gauche.

Ainsi le Sauveur, ainsi le bon pasteur, ce qui veut dire le bon berger

Rapporte à califourchon cette brebis qui s’était perdue, qui allait se perdre

Pour que les pierres du chemin ne meurtrissent plus ses pieds meurtris.

Parce qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour ce pécheur qui s’en revient

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