‹ Le porche du mystère de la deuxième vertuChapitre 2 sur 5 · LE POTICHE DU MYSTÈRE · texte numérisé non relu

LE POTICHE DU MYSTÈRE

Que pour cent justes qui ne seront point partis.

Car les cent justes qui ne seront point partis ils seront restés.

Ils ne seront restés que en foi et en charité.

Mais ce pécheur qui est parti et qui a failli se perdre

Par son départ même et parce qu’il allait manquer à l’appel du soir

Il a fait naître la crainte et ainsi il a fait jaillir l'espérance même

Au cœur de Dieu même,

Au cœur de Jésus

Le tremblement de la crainte et le frisson,

Le frémissement de l’espérance.

Par cette brebis égarée Jésus a connu la crainte dans l’amour.

Et ce que la divine espérance met de tremblement dans la charité même.

Et Dieu a eu peur d’avoir à la condamner.

Par cette brebis et parce qu’elle ne rentrait point au bercail et parce qu’elle allait manquer à l’appel du soir,

Jésus comme un homme a connu l’inquiétude humaine,

Jésus fait homme,

Il a connu ce que c’est que l’inquiétude au cœur même de la charité.

L’inquiétude rongeante au cœur d’une charité ainsi véreuse,

Mais ainsi aussi il a connu ce que c’est que la toute première pointe de la poussée de l’espérance.

Quand la jeune vertu espérance commence à pousser au cœur de l’homme,

Sous la rude écorce,

Comme un premier bourgeon d’avril.

Ainsi Geneviève était bergère mais Marie Est la mère du berger même Et tant qu’il y aura un bercail, C’est-à-dire une bergerie,

Elle est la mère du berger éternel.

Adonc il faut quelque jour une fois remonter A celle qui intercède.

Après Marcel et Germaine et Germain, Geneviève et saint Pierre.

Après les patrons, les patronnes, les saints, Après la patronne éternelle de Paris.

Et même après le patron éternel de Rome Il faut monter

A celle qui est la plus imposante.

Parce qu’aussi elle est la plus maternelle.

A celle qui est infiniment blanche.

Parce qu’aussi elle est la mère du Bon Pasteur, de l’Homme qui a espéré.

(Et il avait bien raison d’espérer, puisqu’il a réussi à rapporter la brebis).

A celle qui est infiniment céleste.

Parce qu’aussi elle est infiniment terrestre.

A celle qui est infiniment éternelle.

Parce qu’aussi elle est infiniment temporelle.

A celle qui est infiniment au-dessus de nous.

Parce qu’aussi elle est infiniment parmi nous.

A celle qui est la mère et la reine des anges.

Parce qu’aussi elle est la mère et la reine des hommes.

Reine des deux, régente terrienne.

(Empérière des infernaux palus).

A celle qui est Marie.

Parce qu’elle est pleine de grâce.

A celle qui est pleine de grâce Parce qu’elle est avec nous.

A celle qui est avec nous.

Parce que le Seigneur est avec elle.

A celle qui intercède.

Parce qu’elle est bénie entre toutes les femmes. Et que Jésus, le fruit de son ventre, est béni.

A celle qui est pleine de grâce.

Parce qu’elle est pleine de grâce.

Celle qui est infiniment reine

Parce qu’elle est la plus humble des créatures.

Parce qu’elle était une pauvre femme, une misérable femme, une pauvre juive de Judée.

A celle qui est infiniment loin Parce qu’elle est infiniment près.

A celle qui est la plus haute princesse Parce qu’elle est la plus humble femme.

A celle qui est la plus près de Dieu Parce qu’elle est la plus près des hommes.

A celle qui est infiniment sauve

Parce qu’à son tour elle sauve infiniment.

A celle qui est la plus agréable à Dieu.

A celle qui est pleine de grâce

Parce qu’aussi elle est pleine d'efficace

Maintenant.

Et parce qu’elle est pleine de grâce et pleine d’efficace El à l’heure de notre mort ainsi soit-il.

D’avoir conçu et d’avoir enfanté, D’avoir nourri et d’avoir porté L’Homme qui a craint, L’Homme qui a espéré.

(Et il avait bien raison d’espérer, puisqu’il a réussi à

sauver tant de saintes et tant de saints. Au moins pour commencer. En somme enfin il a réussi tout de même).

A celle qui est la seule Reine

Parce qu’elle est la plus humble sujette.

A celle qui est la première après Dieu Parce qu’elle est la première avant l’homme.

La première avant les hommes et les femmes.

La première avant les pécheurs.

La première avant les saintes et les saints.

La première avant l’homme charnel.

Et aussi bien la première avant les anges mêmes.

Écoute, mon enfant, je vais t’expliquer, écoute-moi bien,

je vais t’expliquer pourquoi, comment, en quoi

la sainte Vierge est une créature unique, rare,

D’une rareté infinie,

Entre toutes précellente,

Unique entre toutes les créatures.

Suis-moi bien. Je ne sais si tu me comprendras bien.

Toute la création était pure. Suis-moi bien.

(En somme Jésus a réussi, il ne faut pas être trop difficile.

Il ne faut pas être trop exigeant.

Avec la vie.

Puisqu’il a tout de même pu rapporter, rassembler cette gerbe de saints.

Que montant il a jetée aux pieds de son père.

Et les âmes des justes qu’il avait parfumées de ses vertus).

Donc toute la création était pure.

Comme elle était sortie, comme elle avait jailli pure et jeune et neuve des mains de son Créateur.

Mais le péché de Satan séduisit, corrompit la moitié des anges.

Et le péché d’Adam séduisit, corrompit dans le sang la totalité des hommes.

De sorte qu’il n’y avait plus de pur que la moitié des anges.

Et rien des hommes,

Personne des hommes,

Dans toute la création.

De la pureté native, de la jeune pureté, de la pureté

première, de la pureté créée, de la pureté enfant, de la pureté de la création même.

Quand fut créée cette nature unique, Bénie entre toutes les femmes,

Infiniment unique, infiniment rare, Maintenant.

Infiniment agréable à Dieu.

Et à l'heure de notre mort ainsi soit-il, Précellente entre toutes.

Quand enfin, quand un jour des temps fut créée pour l’éternité,

Pour le salut du monde cette créature unique.

Pour être la Mère de Dieu.

Pour être femme et pourtant pour être pure.

Écoute-moi bien, mon enfant, suis-moi bien, c’est difficile à t’expliquer.

En quoi elle est à ce point une créature unique. Mais suis-moi bien.

A toutes les créatures il manque quelque chose.

Non seulement qu’elles ne sont point le Créateur,

Dieu leur créateur.

(Ceci c’est dans l’ordre.

C’est l’ordre même.)

Qu’elles ne sont point leur propre Créateur.

Mais en outre il leur manque toujours quelque chose.

A celles qui sont charnelles il manque précisément d’être pures.

Nous le savons.

Mais à celles qui sont pures il manque précisément d’être charnelles.

Il faut le savoir.

Et à elle au contraire il ne manque rien. Sinon vraiment d’être Dieu même.

D’être son Créateur.

(Mais ceci c’est l’ordre).

Car étant charnelle elle est pure.

Mais, étant pure, aussi elle est charnelle.

Et c’est ainsi qu’elle n’est pas seulement une femme unique entre toutes les femmes.

Mais qu’elle est une créature unique entre toutes les créatures.

Littéralement la première après Dieu. Après le Créateur.

Aussitôt après.

Celle que l’on trouve en descendant, aussitôt que l’on descend de Dieu.

Dans la céleste hiérarchie.

Dans ce désastre. Dans ce défaut. Dans ce manque. Dans ce désastre de la moitié des anges et de la totalité des hommes il n’y avait plus rien de charnel qui fût pur,

De la pureté de la naissance.

Quand un jour cette femme naquit de la tribu de Juda

Pour le salut du monde

Parce qu’elle était pleine de grâce.

Et en outre Joseph était de la maison de David Qui était la maison de Jacob.

Quand elle naquit toute pleine de son innocence première.

Aussi pure qu’Ève avant le premier péché.

Voyez à ne pas mépriser un de ces petits: en effet je vous le dis, que leurs anges dans les deux voient toujours la face de mon Père, qui est aux deux.

En effet le Fils de l'homme est venu sauver ce qui avait péri.

Que vous semble? Si quelqu’un avait cent brebis, et que l’une d’elles se soit perdue en route ;

(Trompée de chemin) ;

est-ce qu'il ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf dans les montagnes, et ne va pas chercher celle qui s’est perdue?

Et s’il a eu le bonheur de la retrouver: En vérité je vous le dis, qu’il se réjouit sur elle plus que sur les quatrevingt-dix-neuf, qui ne se sont pas perdues.

Ainsi n’est pas la volonté devant votre Père, qui est aux deux, que périsse un seul de ces petits.

Le Bon Pasteur c’est-à-dire le bon berger.

Par elle il a connu l’inquiétude.

Par celle-ci qui n’est point restée avec les quatre-vingtdix-neuf autres.

La mortelle inquiétude.

(La dévorante inquiétude au cœur de Jésus). L’inquiétude de ne pas la retrouver. De ne pas savoir.

De ne la retrouver jamais. L’humaine inquiétude.

La mortelle inquiétude d’avoir à la condamner.

Mais enfin il est sauvé.

Lui-même le sauveur il est sauvé.

Il est sauvé d’avoir à la condamner.

Comme il respire.

Ça en fait toujours une de sauvée.

Il n’aura point à condamner cette âme.

Par cette petite brebis qui s’était seulement trompée de chemin,

(Ça peut arriver à tout le monde),

et erraverit una ex eis,

et c’est arrivé aux plus grands saints

De prendre le chemin du péché

Par cette petite brebis d’âme homme, fait homme, il a connu l’inquiétude d’homme.

Mais par cette sotte de petite brebis d’âme (qui lui a fait une si grande peur) homme, fait homme, il a connu l’espérance d’homme.

Par cette petite brebis de rien du tout qui s’était égarée, par cette créature brebis

Homme, fait homme, il a connu la bourgeonnante espérance,

Le bourgeonnement de l’espérance qui pointe au cœur plus douce que le fin bourgeon d’avril.

A toutes les créatures il manque quelque chose, et non point seulement de n’être pas Créateur.

A celles qui sont charnelles, nous le savons, il manque d’être pures.

Mais à celles qui sont pures, il faut le savoir, il manque d’être charnelles.

Une seule est pure étant charnelle.

Une seule est charnelle ensemble étant pure.

C’est pour cela que la sainte Vierge n’est pas seulement la plus grande bénédiction qui soit tombée sur la terre.

Mais la plus grande bénédiction même qui soit descendue dans toute la création.

Elle n’est pas seulement la première entre toutes les femmes.

Bénie entre toutes les femmes,

Elle n’est pas seulement la première entre toutes les créatures,

Elle est une créature unique, infiniment unique, infiniment rare.

Une seule et nulle autre ensemble charnelle et pure. Car du côté des anges

Les anges seraient bien purs, mais ils sont de purs esprits, ils ne sont point charnels.

Ils ne savent point ce que c’est que d’avoir un corps, que d’être un corps.

Ils ne savent point ce que c’est que d’être cette pauvre créature.

Charnelle.

Un corps pétri du limon de cette terre.

Charnelle.

Ils ne connaissent point cette liaison mystérieuse, cette liaison créée,

Infiniment mystérieuse,

De l’âme et du corps.

Car Dieu n’a pas créé seulement l’âme et le corps.

L’âme immortelle et le corps mortel mais qui ressuscitera.

Mais il a créé aussi, d’une tierce création il a créé

Ce lien mystérieux, ce lien créé,

Cet attachement, cette liaison du corps et de l’âme,

D’un esprit et d’une matière,

De l’immortel et du mortel mais qui ressuscitera

Et l’âme est liée à la boue et à la cendre.

A la boue quand il pleut et à la cendre quand il fait sec.

Et pourtant liée ainsi il faut que l’âme fasse son salut.

Comme un bon cheval de labour, comme une bête loyale et vigoureuse, comme une grosse bête lorraine qui tire la charrue.

De sa vigueur et de sa force il ne faut pas seulement qu’elle se meuve elle-même, qu’elle se tire, qu’elle se traîne elle-même.

Qu’elle se porte sur ses quatre pieds.

Mais de cette même vigueur et force il faut aussi qu’elle meuve et qu’elle tire et qu’elle traîne l’inerte charrue.

Inerte sans elle, qui ne peut pas se mouvoir toute seule, se tirer, se traîner toute seule,

Se mouvoir, se traîner, se tirer sans elle.

Inerte sans elle mais laborieuse avec elle, travailleuse par elle, agissante par elle.

Cette charrue qui derrière elle laboure la terre lorraine.

(Mais qui la laboure à une condition, c’est qu’on la tire).

Comme le cheval de labour, la bonne bête doit non seulement se porter et se mouvoir elle-même,

Sur ses quatre jambes, sur ses quatre pieds,

Mais ensemble traîner cette charrue qui, ainsi animée, derrière elle laboure la terre,

Ainsi l’âme, cette bête de labour, et d’un labour terrestre,

D’un labour charnel,

Non seulement l’âme doit se mouvoir et se porter sur les quatre vertus,

Se tirer et se traîner elle-même.

Mais il faut qu’elle meuve et qu’elle porte,

Encore il faut qu’elle tire et qu’elle traîne

Ce corps enfoncé dans la terre qui laboure derrière elle la glèbe de la terre.

Ce corps inerte, sans elle inanimé.

Inerte sans elle, laborieux par elle,

Qui animé par elle travailleur peut labourer cette terre,

Réussit à la labourer.

Il ne faut pas seulement qu’elle fasse son salut, elle pour elle, elle pour soi.

Il faut aussi qu’elle fasse son salut pour lui, son salut à elle l’âme pour lui le corps.

Et il faut qu’elle fasse ensemble son salut à lui qui ressuscitera.

Leur commun salut, ensemble leur double salut pour qu’après le jugement dernier,

Aussitôt après,

Ensemble ils participent à la commune félicité éternelle,

Elle l’immortelle, et lui le mortel et le mort mais le ressuscité,

Lui étant seulement devenu un corps glorieux.

Comme les deux mains sont jointes dans la prière,

Et l’une n’est pas plus injuste que l’autre,

Ainsi le corps et l’âme sont comme deux mains jointes.

Et l’une et l’autre ensemble ils entreront ensemble dans la vie éternelle.

Et ils seront deux mains jointes, ensemble, pour ce qui est infiniment plus que la prière.

Et infiniment plus que le sacrement.

Ou tous les deux ensemble ils retomberont comme deux poignets liés

Pour une captivité éternelle.

Comme un bon laboureur pour labourer cette lourde terre,

Qui poisse au soc de la charrue,

Attelle au cheval vigoureux la charrue (elle-même vigoureuse,

Mais en elle-même inerte),

(Et il ne met pas la charrue devant les bœufs),

Ainsi le Seigneur Dieu pour labourer cette charnelle terre,

Cette grasse terre qui poisse au corps et au cœur de l’homme,

Cette lourde terre,

Cette terrestre terre,

Et terrienne,

( Reine des deux, régente terrienne),

Ainsi le Seigneur Dieu a attelé le corps à l’âme.

Et comme il faut que le cheval de labour tire pour lui-même et pour la charrue,

Ainsi il faut que l’âme tire aussi pour elle-même et pour le corps,

Qu’elle fasse son salut, leur salut, pour elle-même et pour le corps.

Car nul des deux, ni l’un ni l’autre ne sera sauvé sans l’autre.

Nous n’avons pas le choix. Il faut être deux mains jointes ou deux poignets liés.

Deux mains jointes qui montent jointes pour la félicité.

Deux poignets liés qui retombent liés pour la captivité.

Ni les mains ne seront disjointes ni les poignets ne seront déliés.

Car Dieu a lui-même attaché l’immortel au mortel.

Et au mort mais qui ressuscitera.

Voilà ce que les anges, mon enfant, ne connaissent pas.

Je veux dire voilà ce qu’ils n’ont pas éprouvé.

Ce que c’est que d’avoir ce corps ; d’avoir cette liaison avec ce corps; d’être ce corps.

D’avoir cette liaison avec la terre, avec cette terre, d’être cette terre, le limon et la poussière, la cendre et la boue de la terre,

Le corps même de Jésus.

Ainsi il faut que l’âme ne fasse pas seulement pour elle, il faut qu’elle fasse non pas seulement pour soi.

Mais il faut qu’elle fasse aussi pour son serviteur le corps.

Comme un homme riche qui vient à vouloir passer sur un pont.

Il paye au péager qui a une petite guérite à l’entrée du pont.

Il paye un sou pour lui et ensemble un sou aussi pour son serviteur qui le suit.

Ainsi il faut que l’âme paye pour l’âme et le corps, il faut que l’âme fasse pour l’âme et le corps.

Car c’est toujours elle, l’âme, qui est un homme riche,

Et lui le pauvre corps il a beau faire, il a beau dire, avec tout son orgueil il ne sera jamais qu’une pauvre créature.

Et c’est toujours lui qui a tort.

(Même quand il a raison).

Surtout quand il a raison.

Voilà, mon enfant, ce que les anges ne connaissent point, je veux dire ce qu’ils n’ont point éprouvé.

Les péchés de la chair et les uniques rémissions de la chair.

Les péchés qui sont de la chair et qui ne sont que de la chair.

Et que toute créature ignore qui n’est point charnelle.

Les péchés de la chair et de la terrestre terre que les anges ne connaissent que pour en avoir entendu parler.

Comme une histoire d’un autre monde.

Et presque pour ainsi dire d’une autre création.

Les péchés charnels que les anges ne connaissent point.

Je veux dire qu’ils n’ont point éprouvés.

Les péchés du corps et du cœur terrestre.

(Rachetés par le corps et par le cœur).

Les péchés de la chair et du sang.

(Rachetés par la chair et par le Sang).

Les péchés terrestres.

Les péchés terriens.

Les péchés terreux.

Les péchés de la glèbe.

Et de la terrestre terre.

Le premier péché charnel, quand dans un coup brusque le sang vous monte et vous bat aux tempes, dans un coup de colère.

Dans un mouvement de colère.

Le péché de colère.

Le deuxième péché charnel, mon enfant, le plus grand péché qui soit jamais tombé dans le monde.

Quand le sang s’affaisse dans le cœur, le péché de désespoir.

Et sur le chemin du désespoir, mon enfant, la plus grande tentation qui ait jamais passé dans le monde.

Quand le sang tremble et s’affole dans le cœur.

La plus grande tentation charnelle.

Mais est-ce bien une tentation.

La tentation de la mortelle inquiétude.

Quand le Pasteur même eut peur et trembla dans son cœur.

D’avoir à la condamner, à la perdre, je veux dire à la laisser perdue.

La peur mortelle, la mortelle inquiétude d’avoir à condamner à mort.

Exactement je veux dire d’avoir à laisser condamnée à mort.

In montibus, dans les montagnes, quand il eut peur de ne jamais la retrouver.

D’être forcé

De la laisser perdue dans la nuit d’une mort

Éternelle.

Les péchés de la chair, mais les rémissions de la chair,

Ils ne connaissent pas non plus les rémissions charnelles.

Cette rémission infinie, éternelle et d’un seul coup.

Et ensemble inséparablement temporelle et charnelle.

Quand tout le péché du monde ensemble et d’un seul coup.

Fut racheté par la mise en croix d’un corps d’homme.

Quand les épines de la couronne d’épines firent dégoutter du front sur la face des gouttes d’un sang d’homme.

Quand les quatre clous des membres firent dégoutter par terre et sur les bois de la croix un sang d’homme.

Quand la lance romaine, perçant un flanc d’homme, fit couler sur le flanc un sang d’homme.

Et précédant cette rémission totale même Et globale

Comme le dauphin dans le cortège du roi précède le globe de l’empire et de la terre,

Et comme une enfant dans une procession précède le Corps même et le Saint-Sacrement,

Précédant toute rémission ils ne connaissent point ce qui est presque plus doux que la rémission même.

Pour ainsi dire.

Quand le sang s’annonce et commence à remonter lentement au cœur,

La jeune espérance,

Le mouvement de l’espérance,

Quand un jeune sang commence à refluer vers le cœur.

Comme la jeune sève d’avril commence à goutter, à pointer dessous la dure écorce.

Quel commandement, quelle autorité, quelle brutalité, quel écrasement d’espérance.

Voyez à ne pas mépriser un seul de ces petits :

Un seul :

en effet je vous le dis,

que leurs anges dans les deux

voient toujours la face de mon Père, qui est aux deux,

Comme on voit, comme on sent la sève au mois de mai

Poindre sous la dure écorce,

Ainsi on sent, ainsi on voit au mois de Pâques

Un sang nouveau monter et poindre

Sous la dure écorce du cœur,

Sous l’écorce de la colère, sous l’écorce du désespoir,

Sous la dure écorce du péché.

Voilà ce qu’ils ne connaissent point, ni le plus grand péché charnel.

Quand le sang monte et se gonfle et se tuméfie dans le cœur et dans la tête.

Quand dans un soudain mouvement, dans un énorme mouvement le sang monte et se gonfle et bout.

Dans un mouvement d’orgueil.

Quand le sang, comme une bête, saute, dans un coup,

Comme un rapace, comme une bête de proie

Dans un coup d’orgueil.

L’orgueil, le plus grand péché qui soit jamais tombé sur la terre

Et dans toute la création.

L’orgueil du corps, l’orgueil du sang, l’orgueil de la chair.

Qui gonfle et qui bourdonne dans tout le corps comme une tempête de bourdonnement.

Et qui bat aux tempes comme un roulement de tambour.

L’antique orgueil, vieux comme la race, vieux comme la chair,

et comme la sève du bouleau.

Comme la sève et le sang de l’orgueil, comme la sève et le sang du chêne

L’orgueil charnel voilà ce qu’ils ne connaissent pas,

Ce qu’ils n’ont aucunement éprouvé.

Ils ont bien eu leur orgueil aussi, j’entends ceux qui se sont perdus

Par l’orgueil, Lucifer, Satan. Leur orgueil de perdition.

Mais c’était un pâle orgueil, un orgueil exsangue,

Un orgueil d’esprit, un orgueil de tête,

Nullement un orgueil de cœur et de sang,

Nullement un orgueil de corps,

Nullement un orgueil de cette terrestre

Terre.

C’était un orgueil de pensée, un pauvre orgueil d’idée.

Un pâle orgueil, un vain orgueil tout monté en tête.

Une fumée.

Nullement un gros et gras orgueil nourri de graisse et de sang.

Tout crevant de santé.

La peau luisante.

Et qui aussi n’a pu être racheté que par la chair et le sang.

Un orgueil tout bouffi de sang

Qui bourdonne dans les oreilles Par le bourdonnement du sang,

Un orgueil qui injecte les yeux de sang, Et qui bat le tambour dans les tempes, Voilà ce qu’ils ne connaissent point.

Ils ne connaissent donc point qu’il y a un Pâques Un jour de Pâques, un dimanche de Pâques Une semaine de Pâques Un mois de Pâques

Pour la montée, pour la remontée de l’espérance charnelle

Comme il y a pour la sève du chêne et du bouleau Un mois d’avril, un mois de mai.

Ils ne connaissent point tout cet orgueil charnel, ce plein orgueil charnel, ce chaud orgueil charnel, D’un sang bouillant.

Ils ne connaissent donc point la rémission charnelle Du sang versé.

Us ne connaissent point le gros orgueil d’homme, Tout plein de soi.

Tout gras.

Tout gonflé, tout nourri de soi.

Ils ne connaissent point tant de graisse, tant de mangeaille

Qui n’a pu être compensée

Que par l’effrayante, que par l'affreuse maigreur, Que par le décharnement De Jésus sur sa croix.

Us ne connaissent point le vieil orgueil royal, ils ne connaissent point l’antique orgueil,

L’orgueil sanguin, crevant de soi, l’orgueil qui crève dans sa peau, ils ne connaissent donc point Que la jeune, que la charnelle, que la timide espérance

Marche en tête du cortège,

Innocente s’avance

Parce qu’elle est dauphin de France.

Quelle brutalité, mon enfant, quelle imposition, quelle violence de Dieu.

Quel écrasement, quel commandement d’espérance. Voyez à ne pas mépriser un seul de ces petits :

En effet je vous le dis,

Que leurs anges dans les deux voient toujours la face de mon Père,

Qui est aux deux.

Jésus-Christ, mon enfant, n’est pas venu pour nous dire des fariboles.

Tu comprends, il n’a pas fait le voyage de venir sur terre,

Un grand voyage, entre nous,

(Et il était si bien où il était).

(Avant de venir.

Il n’avait pas tous nos soucis).

Il n’a pas fait le voyage de descendre sur terre Pour venir nous conter des amusettes Et des blagues.

On n’a pas le temps de s’amuser.

Il n’a pas mis, il n’a pas employé, il n’a pas dépensé Les trente-trois ans de sa vie terrestre,

De sa vie charnelle,

Les trente ans de sa vie privée,

Les trois ans de sa vie publique,

Les trois jours de sa passion et de sa mort,

(Et dans les limbes les trois jours de son sépulcre), Il n’a pas mis, il n’a pas employé, il n’a pas dépensé tout ça,

Ses trente ans de travail et ses trois ans de prédication et ses trois jours de passion et de mort,

Ses trente-trois ans de prière,

Son incarnation, qui est proprement son encharnement,

Sa mise en chair et en charnel, sa mise en homme et sa mise en croix et sa mise au tombeau,

Son encharnellement et son supplice,

Sa vie d’homme et sa vie d’ouvrier et sa vie de prêtre et sa vie de saint et sa vie de martyr,

Sa vie de fidèle,

Sa vie de Jésus,

Pour venir ensuite (en même temps) nous débiter des sornettes.

Il n’a pas mis, il n’a pas employé, il n’a pas dépensé tout ça.

Il n’a pas fait toute cette dépense Considérable

Pour venir nous donner, pour nous donner ensuite Des devinettes A deviner Comme un sorcier.

En faisant le malin.

Non, non, mon enfant, et Jésus non plus ne nous a point donné des paroles mortes Que nous ayons à renfermer dans des petites boîtes (Ou dans des grandes),

Et que nous ayons à conserver dans (de) l’huile rance Comme les momies d’Égypte.

Jésus-Christ, mon enfant, ne nous a point donné des conserves de paroles A garder,

Mais il nous a donné des paroles vivantes A nourrir.

Ego sum via, veritas et vita,

Je suis la voie, la vérité et la vie.

Les paroles de (la) vie, les paroles vivantes ne peuvent se conserver que vivantes,

Nourries vivantes,

Nourries, portées, chauffées, chaudes dans un cœur vivant.

Nullement conservées moisies dans des petites bottes en bois ou en carton.

Comme Jésus a pris, a été forcé de prendre corps, de revêtir la chair

Pour prononcer ces paroles (charnelles) et pour les faire entendre,

Pour pouvoir les prononcer,

Ainsi nous, pareillement nous, à l'imitation de Jésus, Ainsi nous, qui sommes chair, nous devons en profiter,

Profiter de ce que nous sommes charnels pour les conserver, pour les réchauffer, pour les nourrir en nous vivantes et charnelles,

(Voilà ce que les anges mêmes ne connaissent pas, mon enfant, voilà ce qu’ils n’ont point éprouvé). Comme une mère charnelle nourrit, et fomente sur son cœur son dernier-né,

Son nourrisson charnel, sur son sein,

Bien posé dans le pli de son bras,

Ainsi, profitant de ce que nous sommes charnels, Nous devons nourrir, nous avons à nourrir dans notre cœur,

De notre chair et de notre sang,

De notre cœur,

Les Paroles charnelles,

Les Paroles éternelles, temporellement, charnellement prononcées.

Miracle des miracles, mon enfant, mystère des mystères.

Parce que Jésus-Christ est devenu notre frère charnel Parce qu’il a prononcé temporellement et charnellement les paroles éternelles,

In monte, sur la montagne,

C’est à nous, infirmes, qu’il a été donné,

C’est de nous qu’il dépend, infirmes et charnels,

De faire vivre et de nourrir et de garder vivantes dans le temps

Ces paroles prononcées vivantes dans le temps. Mystère des mystères, ce privilège nous a été donné, Ce privilège incroyable, exorbitant,

De conserver vivantes les paroles de vie,

De nourrir de notre sang, de notre chair, de notre cœur

Des paroles qui sans nous retomberaient décharnées.

D’assurer, (c’est incroyable), d’assurer aux paroles éternelles

En outre comme une deuxième éternité,

Une éternité temporelle et charnelle, une éternité de chair et de sang,

Une nourriture, une éternité de corps,

Une éternité terrienne.

Ainsi les paroles de Jésus, les paroles éternelles sont

les nourrissonnes, les vivantes nourrissonnes de notre sang et de notre cœur De nous qui vivons dans le temps.

Comme la dernière des paysannes, si la reine dans son palais ne peut pas nourrir le dauphin Parce qu’elle manque de lait,

Alors la dernière paysanne de la dernière paroisse peut être appelée au palais,

Pourvu qu’elle soit une bonne nourrice,

Et elle peut être appelée à nourrir un fds de France, Ainsi nous toutes enfants de toutes les paroisses Nous sommes appelées à nourrir la parole du fds de Dieu.

O misère, ô malheur, c’est à nous qu’il revient,

C’est à nous qu’il appartient, c’est de nous qu’il dépend

De la faire entendre dans les siècles des siècles,

De la faire retentir.

O misère, ô bonheur, c’est de nous qu’il dépend, Tremblement de bonheur,

Nous qui ne sommes rien, nous qui passons sur terre quelques années de rien,

Quelques pauvres années misérables,

(Nous âmes immortelles),

O danger, péril de mort, c’est nous qui sommes chargées,

Nous qui ne pouvons rien, qui ne sommes rien, qui ne sommes pas assurées du lendemain,

Ni du jour même, qui naissons et mourons comme des créatures d’un jour,

Qui passons comme des mercenaires,

C’est encore nous qui sommes chargées,

Nous qui le matin ne sommes pas sûres du soir,

Ni même du midi,

Et qui le soir ne sommes pas sûres du matin,

Du lendemain matin,

C’est insensé, c’est encore nous qui sommes chargées, c’est uniquement de nous qu’il dépend D’assurer aux Paroles une deuxième éternité Éternelle.

Une perpétuité singulière.

C’est à nous qu’il appartient, c’est de nous qu’il dépend d’assurer aux paroles Une perpétuité éternelle, une perpétuité charnelle, Une perpétuité nourrie de viande, de graisse et de sang.

Nous qui ne sommes rien, qui ne durons pas,

Qui ne durons autant dire rien (Sur terre)

C’est insensé, c’est encore nous qui sommes chargées de conserver et de nourrir éternelles Sur terre

Les paroles dites, la parole de Dieu.

Mystère, danger, bonheur, malheur, grâce de Dieu, choix unique,

responsabilité eiïrayante, misère, grandeur de notre vie,

nous créatures éphémères c’est-à-dire qui ne passons qu’un jour,

qui ne durons qu’un jour,

pauvres femmes viagères qui travaillons comme des mercenaires,

qui ne s’arrêtent dans un pays que pour faire la moisson seulement ou la vendange, qui s’embauchent pour une paye pour quinze jours trois semaines seulement, et qui aussitôt après repartent par la route, sur le chemin,

tournent au coin des peupliers,

nous simples voyageurs, pauvres voyageurs, fragiles voyageurs, voyageurs précaires, chemineaux éternels,

qui entrons dans la vie et aussitôt qui sortons, comme des chemineaux entrent dans une ferme pour un repas seulement,

pour une miche de pain et pour un verre de vin, nous débiles, nous fragiles, nous précaires, nous indignes, nous infirmes,

nous autres bergères, nous légères, nous passagères, nous viagères,

(mais non pas, nullement étrangères),

grâce unique, (risque de quelle disgrâce?),

Fragiles c’est de nous qu’il dépend que la parole éternelle

Retentisse ou ne retentisse pas.

Dans des ccdurs charnels, voilà, mon enfant, ce que les anges ne connaissent pas,

Autrement que par ouï-dire,

Mais eux-mêmes ils ne l’ont pas éprouvé,

Dans des cœurs charnels, dans des cœurs précaires, dans des cœurs viagers,

Dans des cœurs qui se brisent Une parole est conservée, est nourrie Qui ne se brisera éternellement pas.

Dans des cœurs fragiles une parole qui se retrouvera toujours.

C’est pour cela, mon enfant, pour cela même,

(Tu t’y reconnais, tu t’y retrouves),

C’est pour cela qu’il faut que France, que chrétienté continue;

Pour que la parole éternelle ne retombe pas morte dans un silence,

Dans un vide charnel.

C’est donc pour cela même,

(Nous y revenons, mon enfant, tu reconnais le chemin),

C’est précisément pour cela,

C’est pour cela même, c’est juste pour cela,

Que rien de tout cela,

Et même rien de tout,

(Ainsi, en cela, par cela, par le jeu de cela),

Que absolument rien de tout Ne tient que par la jeune Espérance,

Par celle qui recommence toujours et qui promet toujours,

Qui garantit tout.

Qui garantit demain à aujourd’hui et ce soir et ce midi à ce matin,

Et la vie à la vie et l’éternité même au temps.

Par celle qui garantit, par celle qui promet au matin la journée Tout entière,

Au printemps l’année Tout entière,

A l’enfance la vie Tout entière,

Au temps l’éternité Tout entière,

A la création Dieu même Tout entier.

A la moisson le blé Tout entier,

A la vigne le vin Tout entier.

Au royaume le roi et au roi le royaume et ainsi le monde entier, et l’éternel et le temporel, et le spirituel et le charnel,

Et la création et Dieu

Tient (aisément) dans ses petites mains.

Pour assurer cette perpétuité charnelle il faut que Dieu

(Miracle, c’est le vase qui se brise,

Qui se brise même perpétuellement,

Et il ne se perd pas une goutte de la liqueur),

Pour que la parole ne retombe pas inerte Comme un oiseau mort il faut que Dieu L’une après l’autre crée ces créatures périssables,

Ces hommes et ces femmes,

(Qui deviendront des pécheurs et des saints),

L’une après l’autre les paroisses et dans les paroisses (Miracle des miracles l’impérissable n’est sauvé de périr que par le périssable

Et l’éternel n’est maintenu, n’est nourri éternel que par le temporel)

Et dans les paroisses une fois fondées, une fois créées,

(Il faut que Lorraine, il faut que Toul, il faut que Vaucouleurs, il faut que Domrémy continue),

Dans les paroisses l’une après l’autre ces créatures périssables,

L’une après l’autre ces âmes (immortelles) périssables,

Et ces corps périssables et ces cœurs Pour nourrir vivante la parole impérissable.

Il faut que Dieu les crée, l’une après l’autre il faut que Dieu en crée. Il faut qu’il en naisse.

Ça c’est son affaire, c’est son office, on est sûr que c’est bien fait.

Il y pourvoit, il y pourvoira éternellement.

Mais ce qui est notre affaire, hélas, et notre office,

Nous périssables créées, périssables créatures,

Une fois créées, une fois nées, une fois baptisées,

Une fois femmes et chrétiennes,

Ce qui malheureusement dépend de nous, heureusement,

L’une après l’autre c’est de nourrir la parole vivante,

C’est de nourrir un temps la parole éternelle.

Après tant d’autres, avant tant d’autres.

Depuis qu’elle fut dite.

Jusqu’au seuil du Jugement.

In saecula saeculorum.

Dans les siècles des siècles.

De génération en génération.

Depuis le commencement des siècles.

Jusqu’à la consommation des siècles De la terre.

Comme au seuil de l’église le dimanche et les jours de fête,

Quand on va à la messe,

Ou dans les enterrements,

On se passe, on se donne l’eau bénite de la main à la main,

De proche en proche, l’une après l’autre,

Directement de la main à la main ou un morceau de buis bénit trempé dans l’eau bénite.

Pour faire le signe de la croix soit sur soi-même vivant, sur nous-mêmes soit sur le cercueil de celui qui est mort,

De sorte que le même signe de la croix est comme porté de proche en proche par la même eau,

Par le ministère, par l’administration de la même eau, L’une après l’autre sur les mêmes poitrines et sur les mêmes cœurs,

Et sur les mêmes fronts,

Et jusque sur les cercueils des mêmes corps défunts, Ainsi de mains en mains, de doigts en doigts,

Du bout du doigt au bout du doigt les générations éternelles,

Qui éternellement vont à la messe,

Dans les mêmes poitrines, dans les mêmes cœurs jusqu’à l’enterrement du monde,

Se relayant,

Dans la même espérance se passent la parole de Dieu.

Par le ministère, par l’administration de la même espérance.

Par celle qui garantit, par celle qui promet, par celle qui contient d’avance.

Par celle qui promet à l’éternité Un temps.

A l’esprit Une chair.

A Jésus Une Église.

A Dieu même

Une création, (sa création, la création),

Renversement, singulier renversement, renversement insensé,

Par celle qui promet à l’éternel Un temporel.

Au spirituel Un charnel.

A la Nourriture Une nourriture.

A la Vie Une vie.

Renversement c’est comme si

elle promettait

à la vie l’enfance,

à l’année le printemps, à la journée le matin.

Comme les fidèles se passent de main en main l’eau bénite,

Ainsi nous fidèles nous devons nous passer de cœur en cœur la parole de Dieu.

De main en main, de cœur en cœur nous devons nous passer la divine

Espérance.

Il ne suffit pas que nous ayons été créées, que nous soyons nées, que nous ayons été faites fidèles.

Il faut, il dépend de nous que femmes et fidèles,

Il dépend de nous chrétiennes

Que l’éternel ne manque point de temporel,

(Singulier renversement),

Que le spirituel ne manque point du charnel,

Il faut tout dire, c’est incroyable : que l’éternité ne manque point d’un temps,

Du temps, d’un certain temps.

Que l’esprit, ne manque point de chair.

Que l’âme pour ainsi dire ne manque point de corps.

Que Jésus ne manque point d’Église,

De son Église.

Il faut aller jusqu’au bout : Que Dieu ne manque point de sa création.

C’est-à-dire il dépend de nous

Que l’espérance ne mente pas dans le monde.

C’est-à-dire, il faut le dire, il dépend de nous Que le plus ne manque pas du moins,

Que l’infiniment plus ne manque pas de l’infiniment moins.

Que l’infiniment tout ne manque pas de l’infiniment rien.

Il dépend de nous que l’infini ne manque pas du fini.

Que le parfait ne manque pas de l’imparfait.

C’est une gageure, il manque de nous, il dépend de nous

Que le grand ne manque pas du petit,

Que le tout ne manque pas d’une partie,

Que l’infiniment grand ne manque pas de l’infiniment petit.

Que l’éternel ne manque pas du périssable.

Il manque de nous, (c’est une dérision), il manque de nous que le Créateur

Ne manque pas de sa créature.

Et comme le dernier jour il y aura un grand signe de croix sur le cercueil du monde.

Parce que ce sera le dernier enterrement.

Ainsi le dernier jour il y aura un grand signe de croix de bénédiction.

Parce que ce sera l’accomplissement,

Le couronnement de l’espérance.

Grâce unique, un infirme, une créature infirme porte Dieu.

Et Dieu peut manquer de cette créature.

Elle peut manquer dans son compte et dans son recensement,

Quand il compte ses brebis, manquer à son amour et à son être même,

Faire mentir son espérance.

Car il y a le couronnement d’épines mais il y a Le couronnement de l’espérance

Qui est le couronnement des rameaux d’un arbre sans épines.

Jésus-Christ, mon enfant, n’est pas venu pour nous conter des fariboles,

Pendant le peu de temps qu’il avait.

Qu’est-ce que trois ans dans la vie d’un monde.

Dans l’éternité de ce monde.

Il n’avait pas de temps à perdre, il n’a pas perdu son temps à nous conter des fariboles et à nous donner des charades à deviner.

Des charades très spirituelles.

Très ingénieuses.

Des devinettes de sorcier.

Avec des mots à double entente et des malices et de misérables finesses de finasseries.

Non, il n’a pas perdu son temps et sa peine,

Il n’avait pas le temps,

Ses peines, sa grande, sa très grande peine.

Il n’a pas perdu, il n’a pas dépensé tout cela, tout son être, tout.

Il ne s’est pas dépensé, tout, lui-même, il n’a pas fait cette énorme, cette effroyable dépense

De soi, de son être, (de) tout,

Pour venir après ça, avec ça, moyennant ça, à ce prix,

Pour venir à ce prix-là nous donner de la tablature

A déchiffrer.

Des malices, de pauvres niaiseries, des quiproquos,

des roueries spirituelles comme un devin de village.

Comme un farceur de campagne.

Comme un saltimbanque ambulant, un charlatan dans sa voiture.

Comme le malin du bourg, comme le gars le plus malin au cabaret.

Mais quand le Fils de Dieu, mon enfant, s’est dérangé du Ciel et de la droite de son Père.

Quand il s’est dérangé d’être assis à la droite.

Il n’a point fait, il n’a point fourni cette grande dépense,

Il n’a point fait ce grand dérangement pour venir nous conter des balivernes

De quatre sous.

Des paroles en l’air.

Et des emberlifîcotages à n’y rien comprendre.

Mais, à ce prix-là, il est venu nous dire ce qu’il avait à nous dire.

N’est-ce pas.

Tout tranquillement.

Tout simplement, tout honnêtement.

Tout directement. Tout premièrement.

Tout ordinairement.

Comme un honnête homme parle à un honnête homme.

D’homme à hommes.

Il ne s’est pas amusé à entortiller tout ça.

Il avait quelque chose à nous dire, il nous a dit ce qu’il avait à nous dire.

Il ne nous a pas dit autre chose.

Et il ne nous l’a pas dit autrement qu’il n’avait à nous le dire.

Comme il avait à dire, il a parlé.

Ce sont les imbéciles qui font le malin.

Et qui cherchent toujours midi à quatorze heures.

Toi quand ta mère t’envoie faire une commission chez le boulanger,

Quand tu vas chez le boulanger,

Tu ne te mets pas tout d’un coup à raconter des choses extraordinaires au boulanger.

Tu fais ta commission et puis tu t’en reviens.

Tu prends ton pain, tu payes et tu t’en vas.

Lui c’est la même chose il est venu pour nous faire une commission.

Il avait une commission à nous faire de la part de son père.

Il nous a fait sa commission et il s’en est retourné.

Il est venu, il a payé (quel prix!), et il s’en va.

Il ne s’est pas mis à nous raconter des choses extraordinaires.

Rien n’est aussi simple que la parole de Dieu.

Il ne nous a dit que des choses fort ordinaires.

Très ordinaires.

L’incarnation, le salut, la rédemption, la parole de Dieu.

Trois ou quatre mystères.

La prière, les sept sacrements.

Rien n’est aussi simple que la grandeur de Dieu.

Il nous a parlé sans détours ni embarbouilleinents.

Il ne faisait pas des manières, des embarbouillages.

Il parlait tout uniment, comme un simple homme, tout crûment, comme un homme dans le bourg,

Un homme dans le village.

Comme un homme dans la rue qui ne cherche pas ses mots et qui ne fait pas des embarras.

Pour causer.

Aussi, soit qu’il nous parlât et qu’il nous ait parlé directement,

Soit qu’il nous ait parlé par paraboles,

Que nous nommons en latin des similitudes,

Puisqu’il n’était point venu pour nous dire des fariboles,

Puisque toujours il nous a parlé directement et pleinement

Au pied de la lettre,

Au ras du mur,

Toujours aussi en réponse nous aussi nous devons l’écouter et l’entendre au pied do la lettre.

Directement et pleinement au pied du mur.

Notre frère, notre grand Frère ne nous a point trompés pour le plaisir de faire le malin.

Nous ne devons point le tromper pour le plaisir de faire les jacques.

Et c’est le tromper que de chercher des malices là où il n’en a point mis.

Que d’entendre, que de chercher, que de vouloir entendre; que d’imaginer;

Que de travailler;

Que d’entendre sa parole autrement qu’il ne l’a dite.

Que d’écouter même autrement qu’il n’a parlé.

C’est même la plus grave tromperie que nous puissions lui faire.

Que de le recevoir autrement, contrairement qu’il ne s’est donné.

C’est la plus grave injure, peut-être la seule injure que nous puissions lui faire.

Une couronne a été faite une fois : c’était une couronne d’épines.

Et le front et la tête ont saigné sous cette couronne de dérision.

Et le sang perlait par gouttes et le sang s’est collé dans les cheveux.

Mais une couronne aussi a été faite, une mystérieuse couronne.

Une couronne, un couronnement éternel.

Toute faite, mon enfant, toute faite de souples rameaux sans épines.

De rameaux bourgeonneux, de rameaux de fin mars.

De rameaux d’avril et de mai.

De rameaux flexibles et qui se tressent bien en cou¬

ronne.

Sans une épine.

Bien obéissants, bien conduits sous le doigt.

Une couronne a été faite de bourgeons et de boutons.

De bourgeons de fleurs comme un beau pommier, de bourgeons de feuilles, de bourgeons de branches.

De bourgeons de rameaux.

De boutons de fleurs pour les fleurs et pour les fruits.

Toute bourgeonnante, toute boutonnante une couronne a été faite.

Mystérieuse.

Toute éternelle, toute en avance, toute gonflée de sève.

Toute embaumée, toute fraîche aux tempes, toute tendre et embaumante.

Toute faite pour aujourd’hui, pour en avant, pour demain.

Pour éternellement, pour après-demain.

Toute faite de pointes menues, de pointes tendres, de commencements de pointes.

Feuillues, fleuries d’avance,

Qui sont les pointes des bourgeons, tendres, fraîches,

Et qui ont l’odeur et qui ont le goût de la feuille et de la fleur.

Le goût de la pousse, le goût de la terre.

Le goût de l’arbre.

Et par avance le goût du fruit.

D’automne.

Pour calmer le pauvre front battant de fièvre, chargé de fièvre,

Afin de rattraper, afin de revaloir le couronnement de dérision,

Pour adoucir, pour apaiser, pour calmer, afin de rafraîchir les tempes battantes,

Les tempes fiévreuses.

Le front ardent, le front fiévreux,

Lourd de fièvre, les tempes chaudes, la migraine et l’injure, et le mal de tête et pour calmer la dérision même.

Pour apaiser, pour embaumer, pour étancher le sang qui se collait dans les cheveux

Une couronne aussi a été faite, une couronne de sève, une couronne éternelle,

Et c’est la couronne, le couronnement de l’espérance.

Comme une mère fait un diadème de ses doigts allongés, des doigts conjoints et affrontés de ses deux mains fraîches

Autour du front brûlant de son enfant

Pour apaiser ce front brûlant, cette fièvre,

Ainsi une couronne éternelle a été tressée pour apaiser le front brûlant.

Et c’était une couronne de verdure.

Une couronne de feuillage.

Il faut avoir confiance en Dieu mon enfant. Il faut avoir espérance en Dieu.

Il faut faire confiance à Dieu.

Il faut faire crédit à Dieu.

Il faut avoir cette confiance en Dieu d’avoir espérance en lui.

Il faut faire cette confiance à Dieu d’avoir espérance en lui.

Il faut faire ce crédit à Dieu d’avoir espérance en lui.

Il faut faire espérance à Dieu.

Il faut espérer en Dieu, il faut avoir foi en Dieu, c’est tout un, c’est tout le même.

Il faut avoir cette foi en Dieu que d’espérer en lui. Il faut croire en lui, qui est d’espérer.

Il faut avoir confiance en Dieu, il a bien eu confiance en nous.

Il faut faire confiance à Dieu, il nous a bien fait confiance à nous.

Il faut faire espérance à Dieu, il nous a bien fait espérance à nous.

Il faut faire crédit à Dieu, il nous a bien fait crédit à nous.

Quel crédit.

Tous les crédits.

Il faut faire foi à Dieu, il nous a bien fait foi à nous.

Singulier mystère, le plus mystérieux,

Dieu a pris les devants.

Ou plutôt ce n’est pas un mystère propre, ce n’est pas un mystère particulier, c’est un mystère qui porte sur tous les mystères.

C’est un redoublement, c’est un agrandissement à l’infini de tous les mystères.

C’est un miracle. Un miracle perpétuel, un miracle d’avance, Dieu a pris les devants, un mystère de tous les mystères, Dieu a commencé.

Un miracle de tous les mystères, singulier, mystérieux retournement de tous les mystères.

Tous les sentiments, tous les mouvements que nous devons avoir pour Dieu,

Dieu les a eus pour nous, il a commencé de les avoir pour nous.

Singulier retournement qui court au long de tous les mystères,

Et les redouble, et les agrandit à l’infini,

Il faut avoir confiance en Dieu, mon enfant, il a bien eu confiance en nous.

Il nous a fait cette confiance de nous donner, de nous confier son fils unique.

(Hélas hélas pour ce que nous en avons fait.)

Retournement de tout c’est Dieu qui a commencé.

C’est Dieu qui nous a fait crédit, qui nous a fait confiance.

Qui nous a fait créance, qui a eu foi en nous.

Cette confiance sera-t-elle mal placée, sera-t-il dit que cette confiance aura été mal placée.

Dieu nous a fait espérance. Il a commencé. Il a espéré que le dernier des pécheurs,

Que le plus infime des pécheurs au moins travaillerait quelque peu à son salut,

Si peu, si pauvrement que ce fût.

Qu’il s’en occuperait un peu.

Il a espéré en nous, sera-t-il dit que nous n’espérerons pas en lui.

Dieu a placé son espérance, sa pauvre espérance en chacun de nous, dans le plus infime des pécheurs. Sera-t-il dit que nous infimes, que nous pécheurs, ce sera nous qui ne placerions pas notre espérance en lui.

Dieu nous a confié son fils, hélas hélas, Dieu nous a confié notre salut, le soin de notre salut. Il a fait dépendre de nous et son Fils et notre salut et

ainsi son espérance même; et nous ne mettrions pas notre espérance en lui.

Mystère des mystères, portant sur les mystères mêmes,

Il a mis en nos mains, en nos faibles mains, son espérance éternelle,

En nos mains passagères.

En nos mains pécheresses.

Et nous, nous pécheurs, nous ne mettrions pas notre faible espérance

En ses éternelles mains.

La parole de Dieu n’est point un écheveau embrouillé.

C’est un beau fil de laine qui s’empelote autour du fuseau.

Comme il nous a parlé, ainsi nous devons l’écouter.

Comme il a parlé à Moïse.

Comme il nous a parlé par Jésus.

Comme il nous a parlé tout ainsi nous devons l’entendre.

Or, mon enfant, s’il en est ainsi, si c’est ainsi que nous devons entendre Jésus.

Que nous devons entendre Dieu.

Littéralement.

Au pied de la lettre.

Rigoureusement, simplement, pleinement, exactement, sainement.

Au ras du mur.

Alors mon enfant quel tremblement, quel commandement d’espérance.

Quelle ouverture, quel saisissement d’espérance.

Quel écrasement. Les paroles sont là.

Il n’y a pas à ratiociner, quelle ouverture sur la pensée de Dieu.

Sur la volonté de Dieu.

Sur les intentions, (dernières), de Dieu.

Abîme d’espérance, quelle ouverture, quel éclair, quelle foudre, quelle avenue.

Quelle entrée.

Paroles irrévocables, quelle ouverture sur l’Espérance même de Dieu.

Dieu a daigné espérer en nous. Espérer que nous.

Révélation, quelle révélation incroyable. Sic non est, Ainsi n’est pas.

Espoir incroyable, espoir inespéré. Ainsi n’est pas

Voluntas ante Patrem vestrum, la volonté devant votre Père,

Qui in cœlis est. Qui est aux deux.

Ut pereat. Que périsse

Unus. Un seul.

De ces petits. De pusillis islis.

Et il leur fit cette parabole, disant :

Quel homme de vous, qui a cent brebis;

(Ceci est selon saint Luc);

Et s’il en perd une,

Est-ce qu’il ne renvoie pas, (ne laisse pas), les quatrevingt-dix-neuf dans le désert,

Et ne va pas d celle-là,

Quæ perierat, qui était périe, qui avait péri,

C’était fait.

Jusqu'à ce qu’il la trouve?

Et quand il l’a trouvée,

Il la place sur ses épaules se réjouissant ;

(Il la pose) sur ses épaules.

El venant à la maison, il convoque, (il appelle), ses amis et ses voisins, leur disant :

Réjouissez-vous, (félicitez-vous), avec moi, parce que j’ai trouvé ma brebis qui avait péri?

Je vous le dis,

Qu’il y aura autant de joie dans le ciel Sur un pécheur faisant pénitence ,

Que sur quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence.

Or qu’est-ce que la pénitence, mon enfant, qu’estce qu’il y a donc dans la pénitence. Quelle est donc cette vertu secrète de la pénitence.

Mon enfant c’est singulier, c’est étrange, c’est inquiétant.

Qu’est-ce qu’il y a donc d’extraordinaire dans cette pénitence.

Comme c’est inquiétant.

Quelle est cette vertu, ce secret, qu’est-ce qu’il faut donc qu’il y ait de si extraordinaire,

Dans la pénitence, pour que ce pécheur,

Pour que un vaille cent, ou enfin quatre-vingt-dixneuf,

(Pour compter juste),

Pour que ce pécheur vaille autant,

Pour que ce pécheur, ce seul pécheur qui fait pénitence vaille autant, réjouisse, fasse autant de joie dans le ciel que quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence.

Et pour que cette brebis égarée fasse tant de joie au pasteur,

Au bon pasteur,

Qu’il en laisse dans le désert, in deserto, dans un endroit abandonné,

Les quatre-vingt-dix-neuf qui ne s’étaient point égarées.

En quoi, quel est donc ce mystère,

En quoi un peut-il valoir quatre-vingt-dix-neuf.

Ne sommes-nous pas tous enfants de Dieu. Également sur le même pied.

En quoi, comment, pourquoi, une brebis vaut-elle quatre-vingt-dix-neuf brebis.

Et surtout pourquoi c’est justement celle qui s’est égarée, qui avail péri, qui vaut justement les quatrevingt-dix-neuf autres, les quatre-vingt-dix-neuf qui ne s’étaient pas égarées.

Pourquoi, quel est ce mystère, quel est ce secret, c’est suspect, comment, pourquoi, en quoi une âme vaudrait-elle quatre-vingt-dix-neuf âmes, c’est un peu fort.

C’est tout de même un peu fort, quand on y pense.

Quelle est cette manigance.

C’est justement cette âme qui était perdue, qui avait péri, qui vaut autant, qui fait autant de joie dans le ciel que ces quatre-vingt-dix-neuf autres.

Que ces quatre-vingt-dix-neuf qui ne s’étaient point égarées.

Jamais.

Qui ne s’étaient point perdues, qui n’avaient point péri.

Jamais.

Qui étaient demeurées fermes.

C’est injuste. Quelle est cette invention, cette nouvelle invention.

C’est injuste. Voilà une âme, (et c’est justement

celle qui s’était perdue), qui vaut autant, qui compte autant, qui réjouit autant que ces quatrevingt-dix-neuf malheureuses qui étaient demeurées constantes.

Pourquoi; en qui; comment. Voilà un qui pèse autant dans la balance de Dieu que quatre-vingt-dixneuf.

Qui pèse autant? Peut-être qui pèse plus. En secret. On ne sait jamais. J’ai bien peur. Secrètement on a l’impression qu’il pèse plus, quand on lit cette parabole.

Donc voilà un pécheur, disons-le, qui pèse au moins autant que quatre-vingt-dix-neuf justes.

Qui pèse même peut-être plus. On ne sait jamais. Quand une fois on est entré dans l’injustice.

On ne sait plus où l’on va.

Disons le mot voilà un infidèle, il faut le dire, il ne faut pas avoir peur du mot.

Qui vaut plus que cent, que quatre-vingt-dix-neuf fidèles. Quel est ce mystère.

Quelle serait donc cette vertu extraordinaire de la pénitence.

Qui passerait cent fois la fidélité même.

H ne faut pas nous en conter. Nous savons très bien ce que c’est que la pénitence.

Un pénitent c’est un monsieur qui n’est pas très fier de soi.

Qui n’est pas très fier de ce qu’il a fait.

Parce que ce qu’il a fait, il faut le dire, c’est le péché.

Un pénitent c’est un monsieur qui a honte de soi et de son péché.

De ce qu’il a fait.

Qui voudrait bien se terrer.

Surtout qui voudrait bien ne pas l’avoir fait. Jamais.

Se cacher, se sauver de la face de Dieu.

Et qu’est-ce aussi que cette drachme qui vaut neuf drachmes, à elle toute seule.

Qu’est-ce qu’elle vient faire.

Et pourtant c’est celui-là, nul autre, c’est cette brebis, c’est ce pécheur, c’est ce pénitent, c’est cette âme

Que Dieu, que Jésus rapporte sur ses épaules, abandonnant les autres.

Enfin je veux dire (seulement) les laissant pendant ce temps à elles-mêmes.

La pénitence, nous le savons, ça n’est déjà pas si brillant que ça.

Ça n’est pas si reluisant.

(Il est vrai que Dieu ne quitte jamais personne).

C’est un sentiment honteux, je veux dire un sentiment d’une honte.

D’une honte légitime et due.

En somme c’est un acte honteux.

La pénitence ça n’est déjà pas si malin que ça. Alors quoi.

Non seulement ce pénitent en vaut un autre, non seulement il vaut un juste, ce qui serait déjà un peu raide.

Mais il en vaut quatre-vingt-dix-neuf, il en vaut cent, il vaut tout le troupeau.

Autant dire.

Dans le besoin on sent qu’il vaudrait plus et qu’on l’aimerait davantage Dans le secret du cœur.

Dans le secret du cœur éternel. Alors quoi.

Mon enfant, mon enfant, tu le sais, quoi. C’est justement cela.

C’est qu’elle avait péri; et qu’elle a été trouvée.

C’est qu’elle était morte; et qu’elle a revécu.

C’est qu’elle était morte et qu’elle est ressuscitée.

Puisqu’il faut tout prendre au pied de la lettre, mon enfant,

Littéralement comme Jésus était mort et est ressuscité d’entre les morts,

Ainsi cette brebis était perdue, ainsi cette brebis était morte,

Ainsi cette âme était morte et de sa propre mort elle est ressuscitée d’entre les mortes.

Elle a fait trembler le cœur même de Dieu.

Du tremblement de la crainte et du tremblement de l’espoir.

Du tremblement même de la peur.

Du tremblement d’une inquiétude Mortelle.

Et en suite, et ainsi, et aussi

De ce qui est lié à la crainte, à la peur, à l’inquiétude.

De ce qui suit la crainte, la peur, l’inquiétude.

De ce qui marche avec elles, de ce qui est lié à la crainte, à la peur, à l’inquiétude

D’une liaison indéliable, d’une liaison indéfaisable,

Temporelle, éternelle, d’un indéfaisable lien

Elle a fait trembler le cœur de Dieu

Du tremblement même de l’espérance.

Elle a introduit au cœur même de Dieu la théologale

Espérance.

Voilà, mon enfant, quel secret. Voilà quel mystère.

Voilà quelle grandeur, (cachée), quelle source incroyable de grandeur il y a dans cette pénitence.

Dans cette honteuse pénitence. Secrètement, publiquement honteuse et réellement

Peut-être la plus glorieuse de toutes. C’est qu’une pénitence de l’homme

Est un couronnement d’une espérance de Dieu.

Cette honteuse pénitence, honteuse de soi, et qui ne sait où se cacher,

Où cacher sa tête, honteuse, sa tête rouge de honte, pourpre de honte,

Sa tête couverte de cendre et de terre,

En signe de honte et de repentir,

Où cacher sa honte et son péché.

Mais Dieu n’a point honte d’elle.

Car l’attente de cette pénitence,

L’attente anxieuse, l’espérance de cette pénitence A fait jouer l’espérance au cœur de Dieu,

A fait surgir un sentiment nouveau,

Presque inconnu, comme inconnu, je sais bien ce que je veux dire,

A fait sourdre, a fait battre un sentiment comme inconnu au cœur même de Dieu.

Au cœur comme nouveau.

D’un Dieu comme nouveau. Je m’entends, je sais ce que je veux dire.

D’un Dieu éternellement nouveau.

Et cette pénitence même

A été pour lui, en lui, le couronnement d’une espérance

Car tous les autres Dieu les aime en amour.

Mais cette brebis Jésus l’a aimée aussi en espoir.

Et tous les autres, tout le monde Dieu nous aime en charité.

Mais le pécheur il y a eu un jour où Dieu l’a aimé en espérance.

Il faut tout prendre au pied de la lettre, mon enfant. Dieu a espéré, Dieu a attendu de lui.

Dieu, qui est tout, a eu quelque chose à espérer, de lui, de ce pécheur. De ce rien. De nous. Il a été mis, à ce point, il s’est mis à ce point, sur ce pied d’avoir à espérer, à attendre de ce misérable pécheur.

Telle est la force de vie de l’espérance, mon enfant,

La force de vie, la promesse, la vie, la force de vie et de promesse qui source au cœur de l’espérance

Et qui rejaillit dans la pénitence même,

Dans la basse pénitence.

Telle la force unique de sève au cœur d’un chêne.

Nous sommes tous enfants de Dieu, mon enfant, également; sur le même pied.

Il faut tout entendre au pied de la lettre, mon enfant, littéralement cette âme qui a fait jouer l’espérance de Dieu, qui a couronné l’espérance de Dieu

Comme Jésus morte (plus morte que Jésus) de sa

propre mort est ressuscitée d’entre les mortes.

(Plus morte que Jésus, infiniment plus morte, éternellement plus morte, car elle était morte de la mort éternelle).

Comme Jésus elle est ressuscitée d’entre les morts.

Et comme nous sonnons nos Pâques à toute volée pour célébrer la résurrection de Jésus,

Christ est ressuscité!

Ainsi Dieu pour chacune âme qui se sauve sonne pour nous des Pâques éternelles.

Et il dit : Je l’avais bien dit.

Singulier renversement, singulier retournement, c’est le monde à l’envers.

Vertu de l’espérance.

Tous les sentiments que nous devons avoir pour Dieu,

C’est Dieu qui a commencé de les avoir pour nous.

C’est lui qui s’est mis à ce point, sur ce pied, qui y a été mis, qui a souffert d’y être mis, à ce point, sur ce pied, de commencer de les avoir pour nous.

Singulière vertu de l’espérance, singulier mystère, elle n’est pas une vertu comme les autres, elle est une vertu contre les autres.

Elle prend le contre-pied de toutes les autres. Elle s’adosse pour ainsi dire aux autres, à toutes les autres.

Et elle leur tient tête. A toutes les vertus. A tous les mystères.

Elle les remonte pour ainsi dire, elle va à contrecourant.

Elle remonte le courant des autres.

Elle n’est point une esclave, cette enfant est une forte tête.

Elle réplique pour ainsi dire à ses sœurs; à toutes les vertus, à tous les mystères.

Quand ils descendent elle remonte, (c’est très bien fait),

Quand tout descend seule elle remonte et ainsi elle les double, elle les décuple, elle les agrandit à l’infini.

C’est elle qui a fait ce renversement, ce retournement le plus fort de tout,

(C’est peut-être ce qu’elle a fait de plus fort),

(Qui eût cru que tant de pouvoir, qu’un pouvoir suprême était donné à cette petite

Espérance)

Ce retournement que tout ce que nous devons faire pour Dieu,

C’est Dieu qui prend les devants, qui commence de le faire pour nous.

Tout ce que nous devons lui dire, lui faire, faire envers lui.

Et tout ce que nous devons avoir pour Dieu,

C’est Dieu qui commence par l’avoir pour nous.

Celui qui aime se met, par cela même,

Par cela seulement, dès par cela dans la dépendance,

Celui qui aime tombe dans la servitude de celui qui est aimé.

C’est l’habitude, c’est la loi commune.

C’est fatal.

Celui qui aime tombe, se met sous la servitude, sous un joug de servitude.

Il dépend de celui qu’il aime.

C’est pourtant cette situation-là, mon enfant, que Dieu s’est faite, en nous aimant.

Dieu a daigné espérer en nous, puisqu’il a voulu espérer de nous, attendre de nous.

Situation misérable, (en) récompense de quel amour,

Gage, rançon de quel amour.

Singulière récompense. Et qui était dans la condition, dans l’ordre même, dans la nature de cet amour.

Il s’est mis dans cette singulière situation, retournée, dans cette misérable situation que c’est lui qui attend de nous, du plus misérable pécheur.

Qui espère du plus misérable pécheur.

Qui ainsi dépend du plus misérable pécheur.

Et nous.

Voilà où il s’est laissé conduire, par son grand amour, voilà où il s’est mis, où il a été mis, où enfin il s’est laissé mettre.

Voilà où il en est, où il est.

Où nous devons être, c’est lui qui s’est mis.

A ce point, sur ce pied.

Qu’il a à craindre, à espérer, enfin à attendre du dernier des hommes.

Qu’il est aux mains du dernier des pécheurs.

(Mais le corps de Jésus, dans toute église, n’est-il pas aux mains du dernier des pécheurs.

A la merci du dernier des soldats)

Qu’il a à redouter, tout, de nous.

(Qu’il ait à redouter, c’est déjà trop, c’est déjà tout),

(Si peu que ce fût, et ici c’est tout)

(Si peu que ce fût, quand ce ne serait presque rien, rien pour ainsi dire)

Telle est la situation où Dieu par la vertu de l’espérance

Pour faire le jeu de l’espérance,

S’est laissé mettre

En face du pécheur.

Il craint de lui, puisqu’il craint pour lui.

Tu comprends, je dis : Dieu craint du pécheur, puisqu’il craint pour le pécheur.

Quand on craint pour quelqu’un, on craint de ce quelqu’un.

C’est à cette loi commune que Dieu s’est laissé mettre.

Et soumettre.

A ce niveau commun.

C’est à cette loi commune qu’il a souffert d’être mis.

Il faut qu’il attende le bon plaisir du pécheur.

Il s’est mis sur ce pied.

Il faut qu’il espère dans le pécheur, en nous.

Il faut, c’est insensé, il faut qu’il espère que nous nous sauvions.

Il ne peut rien faire sans nous.

Il faut qu’il écoute nos fantaisies.

Il faut qu’il attende que monsieur le pécheur veuille bien un peu penser à son salut.

Voilà la situation que Dieu s’est faite.

Celui qui aime tombe sous la servitude de celui qui est aimé.

Par là même.

Celui qui aime tombe sous la servitude de celui qu’il aime.

Dieu n’a pas voulu échapper à cette loi commune.

Et par son amour il est tombé dans la servitude du pécheur.

Retournement de la création, c’est la création à l’envers.

Le Créateur à présent dépend de sa créature.

Celui qui est tout s’est mis, a souffert d’être mis, s’est laissé mettre sur ce niveau.

Celui qui est tout dépend, attend, espère de ce qui n’est rien.

Celui qui peut tout dépend, attend, espère de ce qui ne peut rien,

(Et qui peut tout, hélas, car on lui a tout remis,

On lui a tout confié,

On lui a tout donné,

On lui a tout remis, en mains, dans ses mains pécheresses,

En confiance,

En espérance,

On lui a tout permis.

En toute confiance.

On lui a remis, on lui a permis son propre salut, le corps de Jésus, l’espérance de Dieu.

Dieu s’est mis sur ce pied. Comme la plus misérable créature a pu librement

Souffleter librement la face de Jésus.

Ainsi la dernière des créatures peut faire mentir Dieu

Ou lui fait dire vrai.

Effrayante remise.

Effrayant privilège, effrayante responsabilité.

Comme Jésus dans les siècles des siècles a remis son corps

Dans les pauvres églises

A la discrétion du dernier des soldats,

Ainsi Dieu dans les siècles des siècles a remis son espérance

A la discrétion du dernier des pécheurs.

Comme la victime se rend aux mains du bourreau, Ainsi Jésus s’est livré en nos mains.

Comme la victime se livre au bourreau,

Ainsi Jésus s’est livré à nous.

Et comme le prisonnier se livre au gardien de prison, Ainsi Dieu s’est livré à nous.

Comme le dernier des misérables a pu souffleter Jésus,

Et il fallait qu’il en fût ainsi,

Ainsi le dernier des pécheurs, un malheureux infirme. Le plus infime des pécheurs peut faire avorter, peut faire aboutir

Une espérance de Dieu;

Le plus infime des pécheurs peut découronner, peut couronner

Une espérance de Dieu.

Et c’est de nous que Dieu attend

Le couronnement ou le découronnement d’une espérance de lui.

Effrayant amour, effrayante charité,

Effrayante espérance, responsabilité vraiment effrayante,

Le Créateur a besoin de sa créature, s’est mis à avoir besoin de sa créature.

Il ne peut rien faire sans elle.

C’est un roi qui aurait abdiqué aux mains de chacun de ses sujets

Simplement le pouvoir suprême.

Dieu a besoin de nous, Dieu a besoin de sa créature.

Il s’est pour ainsi dire condamné ainsi, condamné à cela.

Il manque de nous, il manque de sa créature.

Celui qui est tout a besoin de ce qui n’est rien.

Celui qui peut tout a besoin de ce qui ne peut rien. Il a remis ses pleins pouvoirs.

Celui qui est tout n’est rien sans celui qui n’est rien. Celui qui peut tout ne peut rien sans celui qui ne peut rien.

Ainsi la jeune espérance Reprend, remonte, refait,

Redresse tous les mystères Comme elle redresse toutes les vertus.

Nous pouvons lui manquer.

Ne pas répondre à son appel.

Ne pas répondre à son espérance. Faire défaut.

Manquer. Ne pas être là.

Effrayant pouvoir.

Les calculs de Dieu par nous peuvent ne pas tomber juste.

Les prévisions, les prévoyances, les providences de Dieu

Par nous peuvent ne pas tomber juste,

Par la faute de l’homme pécheur.

Les conseils de Dieu par nous peuvent manquer.

La sagesse de Dieu par nous peut défaillir.

Effrayante liberté de l’homme.

Nous pouvons faire tout manquer.

Nous pouvons être absents.

Ne pas être là le jour qu’on nous appelle.

Nous pouvons ne pas répondre à l’appel (Excepté dans la vallée du Jugement)

Effrayante faveur.

Nous pouvons manquer à Dieu.

Voilà le cas où il s’est mis,

Le mauvais cas.

Il s’est mis dans le cas d’avoir besoin de nous.

Quelle imprudence. Quelle confiance.

Bien, mal placée, cela dépend de nous.

Quelle espérance, quelle opiniâtreté, quel parti pris, quelle force incurable d’espérance.

En nous.

Quel dépouillement, de soi, de son pouvoir.

Quelle imprudence.

Quelle imprévision, quelle imprévoyance,

Quelle improvidence de Dieu.

Nous pouvons faire défaut.

Nous pouvons faire faute.

Nous pouvons être défaillants.

Effrayante faveur, effrayante grâce.

Celui qui fait tout s’adresse à celui qui ne peut rien Faire.

Celui qui fait tout a besoin de celui qui ne fait rien. Et comme nous sonnons à toutes volées nos Pâques, A pleine volée,

Dans nos pauvres, dans nos triomphantes églises,

Dans le soleil et le beau temps du jour de Pâques, Ainsi Dieu pour chacune âme qui se sauve Sonne à pleine volée des Pâques éternelles.

Et dit : Hein, je ne m’étais pas trompé.

J’avais raison d’avoir confiance dans ce garçon-là. C’était une bonne nature. Il était de bonne race. Fils de bonne mère. C’était un Français.

J’ai eu raison de lui faire confiance.

Et nous nous avons nos dimanches,

Notre beau dimanche, le dimanche de Pâques,

Et le lundi de Pâques,

Et même le mardi de Pâques, qui est aussi fête. Tellement la fête est grande.

(C’est la fête de saint Loup).

Mais Dieu a aussi ses dimanches dans le ciel.

Son dimanche de Pâques.

Et il a aussi des cloches, quand il veut.

Et qu’est-ce que c’est aussi que ces dix drachmes.

Qui est comme qui dirait dix livres parisis.

Qu’est-ce que c’est encore que cette affaire des dix drachmes.

Qu’est-ce qu’elle vient faire ici cette drachme qui en vaut neuf autres.

Drôle de calcul, comme qui dirait une livre parisis qui vaut neuf autres livres parisis,

Neuf autres de la même. Quelle drôle d’arithmétique.

C’est pourtant ainsi, mon enfant, que sont faits les comptes de Dieu.

Ainsi étaient faits, mon enfant, les comptes de Jésus. Il est indéniable; il ne fait aucun doute qu’il y a deux races de saints dans le ciel.

Deux sortes de saints.

(Heureusement qu’ils font bon ménage ensemble).

De même que les soldats du roi et les capitaines

Sont d’une race ou d’une autre mais sont tous des Français.

Et ils font tout de même une seule armée.

Et ils sont tous les soldats (de l’armée) du roi, et les capitaines.

Mais enfin ils proviennent d’une province ou d’une autre.

Ou d’une marche Les uns de l’une, les autres de l’autre.

Ou d’outre-Loire ou de par ici de la Loire.

Ainsi, (et autrement), il faut le dire il y a, il faut dire le mot il y a deux races de saints dans le ciel.

Deux races temporelles.

Deux sortes de saints.

Tout le monde est pécheur. Tout homme est pécheur. Mais enfin il y a deux grandes races, il y a deux recrutements.

Il y a un double recrutement des saints qui sont dans le ciel.

Il y a ceux qui viennent, il y a ceux qui sortent des justes.

Et il y a ceux qui sortent des pécheurs.

Et c’est une entreprise difficile.

C’est une entreprise impossible à l’homme. Que de savoir quels sont les plus grands saints. Us sont tellement grands les uns et les autres.

Il y a deux extractions (et tous pourtant, ensemble, également ils sont des saints dans le ciel. Sur le même pied) (Des saints de Dieu)

Il y a deux extractions, ceux qui viennent des justes et ceux qui viennent des pécheurs.

Ceux qui n’ont jamais inspiré d’inquiétudes sérieuses

Et ceux qui ont inspiré une inquiétude

Mortelle.

Ceux qui n’ont pas fait jouer l’espérance et ceux qui ont fait jouer l’espérance.

Ceux dont on n’a jamais rien craint, rien redouté de sérieux, et ceux dont on a failli désespérer, Dieu nous en garde.

Quel grand combat.

Ceux dont on n’a jamais rien entendu dire. Et ceux dont on a entendu dire La parole Mortelle.

Il y a deux formations, il y a deux extractions, il y a deux races de saints dans le ciel.

Les saints de Dieu sortent de deux écoles.

De l’école du juste et de l’école du pécheur.

De la vacillante école du péché.

Heureusement que c’est toujours Dieu qui est le maître d’école.

Il y a ceux qui viennent des justes et il y a ceux qui viennent des pécheurs.

Et ça se reconnaît.

Heureusement qu’il n’y a aucune jalousie dans le ciel.

Au contraire.

Puisqu’il y a la communion des saints.

Heureusement qu’ils ne sont point jaloux les uns des autres. Mais tous ensemble au contraire ils sont liés comme les doigts de la main.

Car tous ensemble ils passent tout leur temps toute leur sainte journée ensemble à comploter contre Dieu.

Devant Dieu.

Pour que pied à pied la Justice Pas à pas cède le pas à la Miséricorde.

Ils font violence à Dieu. Comme des bons soldats ils luttent pied à pied,

(Ils font la guerre à la justice Ils sont bien forcés)

Pour le salut des âmes périclitantes.

Ils tiennent bon. Tout mus, tout animés d’espérance,

Hardis contre Dieu,

(Mais aussi ils en ont un appui, un patronage, une haute protection.

Quel patron, mes enfants, et quelle patronne.

Quel (autre) complot au-dessus d’eux, couvrant leur grand complot,

Patronnant leur grand complot.

Quelle avocate auprès de Dieu.

Advocala nostra).

Car nos patrons et nos saints, nos patrons les saints Ont eux-mêmes un patron et une patronne.

Un saint et une sainte.

Qui est autant

(Et septante fois autant) au-dessus d’eux qu’ils sont au-dessus de nous Eux-mêmes.

Qui est pour eux ce qu’ils sont pour nous, et septante fois ce qu’ils sont pour nous.

Telle est la folie de l’espérance.

Et couverts, encouragés par ce haut complot,

Par la protection de ce haut complot,

Tout nourris d’espérance ils tiennent bon comme des bons soldats.

Ils luttent pied à pied, ils défendent le terrain pied à pied.

On ne peut pas imaginer tout ce qu’ils font, tout ce qu’ils inventent

Pour le salut des âmes périclitantes.

Lambeau à lambeau ils vous arrachent Au royaume de perdition Une âme en danger.

Ainsi Dieu n’a pas voulu,

Il ne lui a pas plu,

Que dans le concert il n’y eût qu’une voix Il n’a pas plu à sa sagesse.

Et à son contentement.

Il n’a pas voulu être loué d’une seule voix Par un seul chœur Et combattu.

Mais comme dans une église de campagne il y a plusieurs voix Qui louent Dieu.

Par exemple les hommes et les femmes.

Ou encore les hommes et les enfants.

Ainsi dans le ciel il a plu, il a été agréable à sa sagesse. Et à son contentement.

D’être loué, d’être chanté, d’être combattu par deux voix.

Par deux langages, par deux chœurs.

Par les anciens justes et par les anciens pécheurs.

Pour que pied à pied la Justice reculât Devant la Miséricorde.

Et que la Miséricorde avance.

Et que la Miséricorde gagne.

Car s’il n’y avait que la Justice et si la Miséricorde ne s’en mêlait pas,

Qui serait sauvé.

Ou quelle femme ayant dix drachmes,

(C’est encore selon saint Luc, mon enfant,

Si elle a perdu une drachme,

Si elle en perd une,

Est-ce qu'elle n'allume pas sa chandelle,

Et balaye sa maison,

El cherche diligemment,

Jusqu'à ce qu'elle trouve?

Et quand elle a trouvé,

Elle convoque ses amies et ses voisines,

(Ils convoquent tout le temps leurs amis et leurs voisins, dans ces paraboles),

Disant:

Réjouissez-vous avec moi,

Parce que j’ai trouvé la drachme que j’avais perdue. Ainsi je vous le dis,

Il y aura de la joie devant les anges de Dieu,

Sur un pécheur faisant pénitence.

Il y avait une grande procession; en tête s’avançaient les trois Similitudes; la parabole de la brebis égarée; la parabole de la drachme égarée ; la parabole de l’enfant égaré.

Or autant qu’un enfant est plus cher qu’une brebis, Et infiniment plus cher qu’une drachme,

Autant qu’un enfant est plus cher au cœur du père, (De son père qui est en même temps, qui est déjà, d’abord, qui est premièrement son pasteur),

Qu’une brebis même n’est chère au cœur du (bon) pasteur,

Autant la troisième Similitude,

Autant la parabole de l’enfant égaré

Est encore plus belle si possible et plus chère,

Est encore plus grande que les deux Similitudes antécédentes,

Que la parabole de la brebis égarée,

Et que la parabole de la drachme égarée.

Toutes les paraboles sont belles, mon enfant, toutes

les paraboles sont grandes, toutes les paraboles sont chères.

Toutes les paraboles sont la parole et le Verbe,

La parole de Dieu, la parole de Jésus.

Elles sont toutes également, elles sont toutes ensemble

La parole de Dieu, la parole de Jésus.

Sur le même pied.

(Dieu s’est mis dans ce cas, mon enfant,

Dans ce mauvais cas,

D’avoir besoin de nous)

Toutes elles viennent du cœur, également, et elles vont au cœur,

Elles parlent au cœur.

Mais entre toutes les trois paraboles de l’espérance

S’avancent,

Et entre toutes elles sont grandes et fidèles, entre toutes elles sont pieuses et affectueuses, entre toutes elles sont belles, entre toutes elles sont chères et près du cœur.

Entre toutes elles sont près du cœur de l’homme, entre toutes elles sont chères au cœur de l’homme.

Elles ont on ne sait quelle place à part.

Elles ont peut-être en elles on ne sait quoi qui n’est pas, qui ne serait pas dans les autres.

C’est peut-être qu’elles ont en elles comme une jeunesse, comme une enfance ignorée.

Insoupçonnée ailleurs.

Entre toutes elles sont jeunes, entre toutes elles sont

fraîches, entre toutes elles sont enfants, entre toutes elles sont inusées.

Invieillies.

Non usées, non vieillies.

Depuis treize ou quatorze siècles qu’elles servent, et depuis deux mille ans, et dans les siècles des siècles jeunes comme au premier jour.

Fraîches, innocentes, ignorantes,

Enfants comme au premier jour.

Et depuis treize cents ans qu’il y a des chrétiens et quatorze cents ans,

Ces trois paraboles, (que Dieu nous pardonne),

Ont une place secrète dans le cœur.

Et que Dieu nous pardonne tant qu’il y aura des chrétiens,

Aussi longtemps c’est-à-dire éternellement,

Dans les siècles des siècles il y aura pour ces trois paraboles

Une place secrète dans le cœur.

Et toutes les trois elles sont les paraboles de l’espérance.

Ensemble.

Également jeunes, également chères.

Entre elles.

Sœurs entre elles comme trois enfants toutes jeunes. Également chères, également secrètes.

Secrètement aimées. Également aimées.

Et comme plus intérieures que toutes les autres.

Répondant comme à une voix intérieure plus profonde.

Mais entre toutes; entre toutes les trois voici la troisième parabole qui s’avance.

Et celle-là, mon enfant, cette troisième parabole de l’espérance,

Non seulement elle est neuve comme au premier jour.

Comme les deux autres

Ses sœurs.

Et dans les siècles elle sera neuve,

Aussi neuve jusqu’au dernier jour.

Mais depuis quatorze cents, depuis deux mille ans qu’elle sert,

Et qu’elle fut contée à des hommes innombrables,

(Depuis cette première fois qu’elle fut contée),

A des chrétiens innombrables,

A moins d’avoir un cœur de pierre, mon enfant, qui l’entendrait sans pleurer.

Depuis quatorze cents, depuis deux mille ans elle a fait pleurer des hommes innombrables.

Dans les siècles et dans les siècles.

Des chrétiens innombrables.

Elle a touché dans le cœur de l’homme un point unique, un point secret, un point mystérieux.

(Elle a touché au cœur).

Un point inaccessible aux autres.

On ne sait quel point comme plus intérieur et plus profond.

Des hommes innombrables, depuis qu’elle sert, des chrétiens innombrables ont pleuré sur elle.

(A moins d’avoir un cœur de pierre).

Ont pleuré par elle.

Dans les siècles des hommes pleureront.

Rien que d’y penser, rien que de la voir qui pourrait, Qui saurait retenir ses larmes.

Dans les siècles, dans l’éternité des hommes pleureront sur elle; par elle,

Fidèles, infidèles.

Dans l’éternité jusqu’au jugement.

Au jugement même, dans le jugement. Et C’est la parole de Jésus qui a porté le plus loin, mon enfant.

C’est celle qui a eu la plus haute fortune Temporelle. Éternelle.

Elle a éveillé dans le cœur on ne sait quel point de répondance Unique.

Aussi elle a eu une fortune Unique.

Elle est célèbre même chez les impies.

Elle y a trouvé, là même, un point d’entrée.

Seule peut-être elle est restée plantée au cœur de l’impie

Comme un clou de tendresse.

Or il dit : Un homme avail deux fils:

Et celui qui l’entend pour la centième fois,

C’est comme si c’était la première fois.

Qu’il l’entendrait.

Un homme avait deux fils. Elle est belle dans Luc. Elle est belle partout.

Elle n’est que dans Luc, elle est partout.

Elle est belle sur la terre et dans le ciel. Elle est belle partout.

Rien que d’y penser, un sanglot vous en monte à la gorge.

C’est la parole de Jésus qui a eu le plus grand retentissement

Dans le monde.

Qui a trouvé la résonance la plus profonde

Dans le monde et dans l’homme.

Au cœur de l’homme.

Au cœur fidèle, au cœur infidèle.

Quel point sensible a-t-elle trouvé Que nulle n’avait trouvé avant elle,

Que nulle n’a trouvé, (autant), depuis.

Quel point unique,

Insoupçonné encore,

Inobtenu depuis.

Point de douleur, point de détresse, point d’espérance.

Point douloureux, point d’inquiétude.

Point de meurtrissure au cœur de l’homme.

Point où il ne faut pas appuyer, point de cicatrice, point de couture et de cicatrisation.

Où il ne faut pas que l’on appuie.

Point unique, fortune unique, force unique d’attache.

Attachement unique, liaison du coeur fidèle.

Et du cœur infidèle.

Toutes les paraboles sont belles, mon enfant, toutes les paraboles sont grandes.

Et notamment les trois paraboles de l’espérance.

Et toutes les trois paraboles de l’espérance en outre sont jeunes, mon enfant.

Mais sur celle-ci des centaines et des milliers d’hommes ont pleuré.

Des centaines de milliers d’hommes.

Par celle-ci.

Battus des mêmes sanglots pleuré les mêmes larmes.

Fidèles, infidèles.

Se recommençant les unes les autres.

Les mêmes.

Roulés des mêmes sanglots.

Dans une communion de larmes.

Couchés, penchés, soulevés des mêmes sanglots pleuré les mêmes larmes.

Fidèles, infidèles.

Secoués des mêmes sanglots.

Pleuré comme des enfants.

Un homme avait deux fils. De toutes les paroles de Dieu

C’est celle qui a éveillé l’écho le plus profond.

Le plus ancien.

Le plus vieux, le plus neuf.

Le plus nouveau.

Fidèle, infidèle.

Connu, inconnu.

Un point d’écho unique.

C’est la seule que le pécheur n’a jamais fait taire dans son cœur.

Quand une fois cette parole a mordu au cœur Le cœur infidèle et le cœur fidèle,

Nulle volupté n’effacera plus La trace de ses dents.

Telle est cette parole. C’est une parole qui accompagne.

Elle suit comme un chien Que l’on bat, mais qui reste.

Comme un chien maltraité, qui revient toujours. Fidèle elle reste, elle revient comme un chien fidèle. Vous avez beau lui donner des coups de pied et des coups de bâton.

Fidèle elle-même d’une fidélité Unique,

Ainsi elle accompagne l’homme dans ses plus grands Débordements.

C’est elle qui enseigne que tout n’est pas perdu.

Il n'entre pas dans la volonté de Dieu Qu’un seul de ces petits périsse.

C’est un chien fidèle Qui mord et qui lèche

Et les deux retiennent Le cœur inconstant.

Quand le pécheur s’éloigne de Dieu, mon enfant,

A mesure qu’il s’éloigne, à mesure qu’il s’enfonce dans les pays perdus, à mesure qu’il se perd Il jette au bord du chemin, dans la ronce et dans les pierres

Comme inutiles et embarrassants et qui l’embêtent les biens les plus précieux. Les biens les plus sacrés.

La parole de Dieu, les plus purs trésors.

Mais il y a une parole de Dieu qu’il ne rejettera point.

Sur laquelle tout homme a pleuré tant de fois.

Sur laquelle, par la vertu de laquelle. Par laquelle Et il est comme les autres, il a pleuré aussi.

Il est un trésor de Dieu, quand le pécheur s’éloigne Dans les ténèbres grandissantes,

Quand des ténèbres Croissantes

Voilent ses yeux il est un trésor de Dieu qu’il ne jettera point aux ronces de la route Car c’est un mystère qui suit, c’est une parole qui suit

Dans les plus grands Éloignements.

On n’a pas besoin de s’occuper d’elle, et de la porter. C’est elle

Qui s’occupe de vous et de se porter et de se faire porter.

C’est elle qui suit, c’est une parole à la suite, c’est un trésor qui accompagne.

Les autres paroles de Dieu n’osent pas accompagner l’homme

Dans ses plus grands

Débordements.

Mais en vérité celle-ci est une dévergondée.

Elle tient l’homme au cœur, en un point qu’elle sait, et ne le lâche pas.

Elle n’a pas peur. Elle n’a pas honte.

Et si loin qu’aille l’homme, cet homme qui se perd,

En quelque pays,

En quelque obscurité,

Loin du foyer, loin du cœur,

Et quelles que soient les ténèbres où il s’enfonce,

Les ténèbres qui voilent ses yeux,

Toujours une lueur veille, toujours une flamme veille, un point de flamme.

Toujours une lumière veille qui ne sera jamais mise sous le boisseau. Toujours une lampe.

Toujours un point de douleur cuit. Un homme avait deux fils. Un point qu’il connaît bien.

Dans la fausse quiétude un point d’inquiétude, un point d’espérance. Toutes les autres paroles de Dieu sont pudiques. Elles n’osent point accompagner l’homme dans les hontes du péché.

Elles ne sont pas assez avant.

Dans le cœur, dans les hontes du cœur.

Mais celle-ci en vérité n’est pas honteuse.

On peut dire qu’elle n’a pas froid aux yeux.

C’est une petite sœur des pauvres qui n’a pas peur de manier un malade et un pauvre.

Elle a pour ainsi dire

Et même réellement porté un défi au pécheur.

Elle lui a dit : Partout où tu iras, j’irai.

On verra bien.

Avec moi tu n’auras pas la paix.

Je ne te laisserai pas la paix.

Et c’est vrai, et lui le sait bien. Et au fond il aime son persécuteur.

Tout à fait au fond, très secrètement.

Car tout à fait au fond, au fond de sa honte et de son péché il aime (mieux) ne pas avoir la paix. Cela le rassure un peu.

Un point douloureux demeure, un point de pensée, un point d’inquiétude. Un bourgeon d’espérance.

Une lueur ne s’éteindra point et c’est la Parabole troisième,

la tierce parole de l’espérance. Un homme avait deux fils.

Il y avait une grande procession. En tête les trois Similitudes

s’avançaient. La foi, dit Dieu, ça n’est pas malin. Tout le monde croit. Je 'voudrais bien voir comment ils feraient autrement.

Oui je voudrais savoir comment ils feraient pour ne pas croire.

Comment ils s’y prendraient.

J’éclate tellement dans ma création.

Jusque dans les gouffres de la mer et dans les abîmes salés.

Dans les profondeurs des gouffres.

Dans les éclairs et dans la foudre d’un ciel d’orage,

Quand le ciel est lourdement chargé,

Qui sont comme une déchirure du ciel.

En zig-zag.

Et dans le fracas du tonnerre qui est un déchirement du ciel.

Et dans le roulement d’un tonnerre lointain.

Dans le roulement et le déroulement d’un tonnerre

Et dans les jours si beaux quand il ne fait pas un souffle de vent

En mai.

A moins d’être aveugles comment feraient-ils pour ne pas me voir.

La charité, dit Dieu, ça n’est pas malin. Ça ne m’étonne pas non plus.

Ces pauvres enfants sont si malheureux qu’à moins d’avoir un cœur de pierre

Comment n’auraient-ils pas charité de leurs frères.

Comment n’auraient-ils pas charité les uns des autres.

Mais l’espérance, dit Dieu, (un homme avait deux fils), que ces pauvres enfants voient tous les jours comme ça va.

Et que tous les jours ils croient que ça ira mieux le lendemain matin.

Justement le lendemain matin.

Tous les jours depuis qu’il y a des jours.

Et qu’un soleil se lèvera meilleur.

Que tous les matins en se levant ils croient que la journée sera bonne.

Cette journée.

Et que tous les soirs en se couchant ils croient que le lendemain.

Que justement le lendemain, que le jour du lendemain

Sera, fera une bonne journée.

Depuis tant de temps qu’il y a des jours.

Et que ça recommence.

Que tous les démentis ne comptent pas, tant de démentis qu’ils reçoivent précisément tous les jours.

Que les démentis ne soient comme rien, ne les arrêtent pas, que les démentis de tous les jours,

Innombrables comme les jours,

Innombrables dans les innombrables jours que les démentis

Ne les désabusent pas de cette idée, de cette conviction absurde

Que le jour d’aujourd’hui sera un jour meilleur,

Un autre jour, un jour nouveau, un jour frais, un jour neuf,

Un jour levant,

Bien lavé,

Un jour enfin, une bonne journée,

Enfin,

Un jour pas comme les autres,

Après tant d’autres qui étaient tous les uns comme les autres,

Qu’il a même oubliés.

Oubliés aussitôt que passés.

Oubliés aussitôt que touchés.

Oubliés aussitôt que eus.

Qu’ils croient que ce matin eh bien ça va marcher. Que ça va aller.

Qu’ils croient quand même, que ce matin, ça va bien, Ça ça me confond.

Ça ça me passe.

Et je n’en reviens pas moi-même.

Et il faut que ma grâce soit tellement grande.

Et qu’ils oublient instantanément les jours mauvais. A mesure. Aussitôt.

Presque avant. Presque d’avance.

Qu’ils étouffent pour ainsi dire comme d’avance dans leur mémoire les jours mauvais

Qu’ils absorbent les jours mauvais presque avant qu’ils soient passés.

Avant qu’ils soient écoulés.

Avant qu’ils soient échus.

Avant qu’ils soient tombés.

Comme une terre ardente qui absorberait les ingratitudes du ciel.

Qu’ils boivent les jours mauvais pour ainsi dire plus vite que les jours mauvais ne pleuvent.

Plus tôt.

Les jours mauvais qui pleuvent comme une pluie d’automne.

Comme une pluie grise, comme une infatigable pluie,

Impitoyable,

Tombant, descendant d’un ciel rayé.

Plus que d’un ciel gris.

Comme une oblique pluie infatigable.

Qu’ils absorbent tout ce qui tombe comme une bonne terre de Lorraine,

Comme une terre généreuse et saine,

Bien juste, bien à point, bien meuble,

boit tout ce qui tombe et ne se laisse pas envahir en marais et en marécages.

Et en mares et en bas-fonds et en marécages pleins de boue et de vase,

Et du limon de l’âme et de plantes poisseuses

Et vaseuses.

Et de bêtes visqueuses. Gluantes.

Mais qu’au contraire de tout ce qui tombe et des

innombrables pluies et des jours mauvais innombrables

Aussitôt, instantanément, presque avant ils fassent une eau courante.

Une eau vive, une eau claire, une eau douce.

Une belle eau transparente.

Une eau pure et qui jaillit et qui coule en ces prés

Aux rives de Meuse.

Une belle eau lorraine, une âme d’une belle eau et la source même de l’espérance.

Que ce soit juste avec cette matière, avec ces innombrables jours mauvais qui pleuvent et qui pleuvent

Qu’ils fassent, qu’ils jaillissent, qu’ils fassent sortir, qu’ils fassent jaillir cette source même de l’espérance.

Cette innombrable source et ce fleuve innombrable.

Ce fleuve le plus grand de tous mes fleuves.

Le seul grand.

Voilà ce que j’admire, moi, qui m’y connais pourtant.

Et qui connais ma création. Et l’œuvre des Six Jours.

Et le repos du Sept.

Voilà ce qui m’étonne. Et pourtant je ne suis pas facile à étonner.

Je suis si vieux. J’en ai tant vu. J’en ai tant fait.

Voilà ce qui me passe et je n’en reviens pas moimême.

Et il faut que ma grâce soit tellement grande.

Les jours mauvais pleuvent; sans se presser; sans se lasser; l’heure après l’heure, le jour après le jour.

Les jours mauvais pleuvent.

Et de toute cette eau qui glisse inlassable du ciel, (d’un ciel qu’ils pourraient dire mauvais),

De toute cette eau qui glisse par terre, de toute cette pluie oblique,

(D’autres en feraient des marais et des marécages pleins de fièvres et tout peuplés de sales bêtes dégoûtantes).

Mais eux, la bonne terre, ma terre meuble et bien cultivée.

Bien aménagée.

Ma bonne terre d’âmes, bien labourée par mon Fils depuis des siècles et des siècles,

Ma bonne terre saine de Lorraine ils recueillent toute cette eau qui tombe.

Et merveille ils n’en font point des marais et des boues et des vases.

Et des algues et des scolopendres et des plantes bizarres.

Mais merveille c’est cette eau même qu’ils recueillent et ils n’en sont point embarrassés.

Car merveille c’est de cette eau même qu’ils font jaillir la source.

C’est cette eau, c’est la même eau qui court au ras des prés.

C’est la même eau saine qui monte aux tiges du blé pour le Pain.

C’est la même eau saine qui monte aux sarments pour le Vin.

C’est la même eau saine qui monte en l’un et l’autre bourgeon, et l’un et l’autre bourgeonnement,

En l’une et l’autre Loi.

C’est la même eau, recueillie, c’est la même eau, saine, assainie, qui fait le tour du monde.

Qui revient, qui reparaît, qui a fait tout le tour de ma création.

C’est la même eau recueillie qui rejaillit, qui ressource.

Dans la nouvelle fontaine, dans le rejaillissement jeune.

Dans la source et le ressourcement de l’espérance.

Vraiment, dit Dieu, mon Fils m’a fait de très bons jardiniers

Depuis quatorze siècles qu’il ameublit cette terre d’âmes.

Depuis quatorze siècles que mon Fils laboure et cultive cette terre,

Il m’a fait de très bons laboureurs et cultivateurs. Et des moissonneurs et des vignerons. Des fins vignerons.

Ces jours mauvais qui pleuvent et qui pleuvent et qui partout ailleurs empoisonneraient des pays entiers.

Des nations, des peuples entiers, des créations entières.

Ces pluies et ces pluies qui partout ailleurs envahiraient,

Envaseraient d’un limon crasseux la terre végétale, Noieraient toute pousse et bourgeonnement Sous les varechs et les vers de vase.

Tous ces jours mauvais qui pleuvent et pleuvent Partout ailleurs inonderaient, noieraient, de souillures, de bavures,

La bonne terre végétale,

Enliseraient, couvriraient de pestilences Toute ma création.

Mais ici, dit Dieu, dans cette douce France, ma plus noble création,

Dans cette saine Lorraine,

Ici ils sont bons jardiniers.

C’est des vieux jardiniers finis, des fins jardiniers depuis quatorze siècles qu’ils suivent les leçons de mon Fils.

Ils ont tout canalisé, tout ameubli dans les jardins de l’âme.

De l’eau qui sert à inonder, à empoisonner (riant) eux ils s’en servent pour arroser.

Peuple de mon Fils, peuple plein de grâce, éternellement plein de jeunesse et de grâce.

Les eaux mêmes du ciel, tu les détournes; pour tes merveilleux jardins.

Ma colère même, tu la détournes; pour tes mystérieux, pour tes merveilleux jardins.

Les pestilences mêmes tu les détournes et elles ne t’atteignent pas et elles ne te servent que de fumier

Pour tes mystérieux, pour tes merveilleux jardins. O peuple tu as bien appris les leçons de mon Fils. Qui était un grand Jardinier.

Peuple secrètement aimé c’est toi qui as le mieux réussi.

Peuple jardinier toujours une eau saine arrosera tes terres.

Peuple; peuple qui ne recules devant aucunes pestilences.

O mon peuple français, ô mon peuple lorrain. Peuple pur, peuple sain, peuple jardinier.

Peuple laboureur et cultivateur.

Peuple qui laboures le plus profondément

Les terres et les âmes.

Toujours tes eaux seront des eaux vives.

Et tes sources toujours des fontaines jaillissantes.

Toujours tes rivières seront des eaux courantes et tes fleuves.

Et tes secrètes sources dans tes mystérieux.

Dans tes merveilleux, dans tes douloureux jardins.

Toujours une eau courante, une eau saine arrosera tes prés.

Toujours une eau saine montera dans ton Blé.

Toujours une eau saine, rare, abondante, une eau précieuse, toujours une eau saine montera dans ta Vigne.

Peuple qui fais le Pain, peuple qui fais le Vin.

O ma terre lorraine, ô ma terre française,

Peuple qui suis le mieux, qui as le mieux pris les leçons de mon fils.

Peuple accointé à cette petite Espérance.

Qui jaillit partout dans cette terre.

Et dans les mystérieux.

Dans les merveilleux, dans les très douloureux jardins des âmes

Peuple jardinier qui as fait pousser les plus belles fleurs

De sainteté

Par la grâce de cette petite Espérance.

Peuple qui fais reculer les pestilences Par l’ordre. Par la propreté, par la probité; par la clarté.

Par une vertu qui est en toi, par une vertu propre, par une vertu unique.

Peuple jardinier, qui laboures et qui herses,

Qui bêches et qui ratisses,

Qui ameublis la création même.

Et je le dis, dit Dieu, je le déclare : Rien n’est aussi profond qu’un labour.

Et rien n’est aussi beau, je m’y connais,

Rien n’est aussi grand dans ma création Que ces beaux jardins d’âmes bien ordonnés comme en font les Français.

Toutes les sauvageries du monde, on peut m’en croire, je le sais peut-être,

Toutes les sauvageries du monde ne valent pas un beau jardin à la française.

Car c’est là qu’il y a le plus d’âme et le plus de création.

C’est là qu’il y a de l’âme.

Jardins mystérieux, jardins merveilleux,

Jardins très douloureux des âmes françaises.

Toutes les sauvageries du monde ne valent pas un beau jardin français.

Honnête, modeste, ordonné.

C’est là que j’ai cueilli mes plus belles âmes.

Toutes les sauvageries du monde ne valent pas une belle ordonnance.

Peuple honnête, peuple de jardiniers c’est lui qui fait pousser les plus belles âmes De sainteté.

Très douloureux jardins des âmes ont poussé là Qui ont souffert sans rompre l’alignement Le plus dur martyre

Et c’est ça qui est difficile; c’est ça qui est rare Le plus recreusé martyre Sans rompre l’ordonnance.

Et ça je sais ce que ça coûte.

Très douloureux jardins des âmes ont poussé là que j’ai cueillies

Douloureuses.

Toutes les sauvageries du monde ne valent pas un bon jardin de presbytère.

Avec ses tournesols.

Que les enfants appellent des soleils.

Et c’est des soleils, si je veux.

Un bon jardin de curé.

Bien requiet; bien requois.

C’est là que j’ai cueilli mes plus belles âmes

Silencieuses.

Les sauvages diront que ce jardin n’est pas grand et qu’il n’est pas profond.

Mais moi je sais, (dit Dieu), que rien n’est grand comme l’ordre et que rien n’est profond comme le labour.

Français.

Peuple honnête, plein de jeunesse,

Plein de ma jeunesse et de ma grâce.

Les eaux du ciel, tu n’en es point intimidé.

Tu n’en es point embarrassé, les eaux du ciel tu les détournes.

Les jours mauvais pleuvent et pleuvent, ils ne te corrompent point.

Au contraire, peuple qui assainis tout.

France ma fille aînée.

Les jours mauvais tu n’en fais point des corruptions et des pestilences.

Des eaux corrompues, des eaux mortes.

Les jours mauvais tu n’en fais point des mortes eaux.

Toutes glaireuses.

Mais jardinier, peuple jardinier tu en fais ces beaux ruisselets d’eau vive

Qui arrosent les plus beaux jardins

Qu’il n’y ait jamais eu au monde.

Qui arrosent les jardins de ma grâce, les éternels jardins.

Moi je sais, dit Dieu, jusqu’où un Français peut se taire.

Sajis rompre l’alignement.

Je sais jusqu’où un Français peut ne pas rompre une ordonnance.

Et ce qu’ils souffrent en dedans, et jusqu’où,

Quelles épreuves ils portent, sans bouger d’une ligne,

Comme un beau pont, comme une belle voûte bien juste.

Quels sacrifices ils m’apportent, (en secret), nul sacrifice n’est si profond

Qu’un labour français.

Une eau pure, une eau saine, une eau courante monte

Dans les tiges de la loi du Pain.

Une eau saine, une eau courante monte, une eau rare

Dans les sarments de la loi du Vin.

Une eau lorraine, une eau française monte dans le bourgeonnement

De l’une et l’autre loi.

Français, dit Dieu, c’est vous qui avez inventé ces beaux jardins des âmes.

Je sais quelles fleurs merveilleuses croissent dans vos mystérieux jardins.

Je sais quelles épreuves

Infatigables vous portez.

Je sais quelles fleurs et quels fruits vous m’apportez en secret.

C’est vous qui avez inventé le jardin.

Les autres ne font que des horreurs.

Vous êtes celui qui dessine le jardin du Roi.

Aussi je vous le dis en vérité c’est vous qui serez mes jardiniers devant Dieu.

C’est vous qui dessinerez mes jardins de Paradis.

Il a dû y avoir quelque chose, dit Dieu, entre nos Français et cette petite Espérance.

Ils y réussissent si merveilleusement.

Peuple laborieux, peuple du plus profond labeur.

Ce n’est pas lui qui stagne et croupit dans les marais de la paresse.

Dans les mares stagnantes, dans les fosses, dans les mares croupissantes.

Dans les croupissements et dans les boues de la paresse.

Dans les croupissements du désespoir.

Dans les croupissements et dans les boues du péché.

Peuple alerte, peuple jardinier les jours mauvais

Ils ne déposent point, chez lui ne s’extravasent point

En mares croupissantes mais peuple maraîcher

Des marais mêmes il fait les plus beaux jardins.

Il fait pousser les plus beaux légumes, les plus beaux fruits.

Et son âme est toujours une eau courante et une eau vive.

Et son travail est toujours une eau courante.

Et sa prière, je le sais, est toujours une eau courante.

Singulier peuple, il faut, dit Dieu, qu’il y ait eu quelque accointance.

Quelque accointement.

Qu’il se soit fait quelque accointance entre ce peuple et cette petite Espérance.

Ils y réussissent trop bien.

Et il n’y a qu’eux qui y réussissent.

Il faut qu’ils aient fait entre eux une espèce d’adoption.

Ils ont adopté l’espérance et l’espérance les a adoptés.

Non point certes comme un père une fille et comme une fille un père.

Mais plus familièrement.

D’une accointance, d’une adoption plus familière.

Ils sont avec elle (je connais les familles

Des hommes), comme un oncle avec sa nièce.

Dans les maisons où il y a un oncle il a avec les enfants

Et ensemble les enfants ont avec lui

Une liberté, une familiarité propre

Que le père n’aura jamais.

Une connivence, une entente secrète, non déclarée.

Mais ils n’ont pas besoin de la déclarer.

Ils n’ont pas besoin de la déclarer à eux-mêmes.

De la voir.

Elle y est.

Le père est l’ascendant direct, il a le front sourcilleux, les yeux froncés, il est tout chargé d’une responsabilité directe.

Et les enfants le sentent bien.

Il est au-dessus.

Et les enfants le sentent bien.

Le lien du père au fils est un lien sacré, qui pèse, un lien direct.

Et les enfants le sentent bien.

L’oncle a une liberté, (et l’âge en même temps, et l’expérience), il fait tout ce qu’il veut, il est pour les enfants

Tout l’amusement de la vie.

Les enfants le savent. Avec lui seul avec lui de lui

les propos sont amusants, de lui avec lui seul avec lui les jeux sont amusants.

Lui seul est familier.

C’est ainsi que ces Français se sont mis avec cette petite Espérance.

Elle ne se plaît qu’avec eux.

Elle écoute tous leurs propos. Il n’y en a que pour eux.

Tout ce qu’ils disent est bien. Elle se reconnaît en eux.

Il n’y a que leurs histoires qui sont bonnes. Elle ne quitte pas leurs genoux. Elle se les fait conter vingt fois.

Voilà comment ces Français se sont mis avec cette enfant Espérance.

Singulier peuple toute eau leur est une source vive. Toute eau qui tombe leur devient une eau courante. Par le ministère de l’espérance.

Toute eau, toute eau mauvaise leur devient une eau potable.

Les eaux mauvaises les rendent souvent malades.

Les eaux mauvaises ne les empoisonnent jamais.

Ils boivent impunément de tout.

Par cette accointance qu’ils ont avec cette petite Espérance.

On se demande, on dit : Mais comment que ça se fait

Que cette fontaine Espérance éternellement coule, Qu’elle jaillit éternellement, qu’elle source éternellement,

Qu’elle coule éternellement,

Éternellement jeune, éternellement pure.

Éternellement fraîche, éternellement courante. Éternellement vive.

Où cette enfant prend-elle tant d’eau pure et tant d’eau claire.

Tant de jaillissement et tant de ressourcement. Est-ce qu’elle les crée? A mesure?

— Non, dit Dieu, il n’y a que moi qui crée.

— Alors où prend-elle toute cette eau.

Pour cette fontaine jaillissante.

Comment que ça se fait que cette éternelle fontaine Éternellement jaillisse.

Que cette éternelle source Éternellement source.

Il doit y avoir un secret là-dedans.

Quelque mystère.

Pour que cette source éternellement ne se trouble point aux lourdes, aux épaisses pluies d’automne. Pour qu’éternellement elle ne tarisse point aux ardentes ardeurs de juillet.

— Bonnes gens, dit Dieu, ça n’est pas malin.

Son mystère n’est pas malin.

Et son secret n’est pas difficile.

Si c’était avec de l’eau pure qu’elle voulût faire des sources pures,

Des sources d’eau pure,

Jamais elle n’en trouverait assez, dans (toute) ma création.

Car il n’y en a pas beaucoup.

Mais c’est justement avec les eaux mauvaises qu’elle fait ses sources d’eau pure.

Et c’est pour cela qu’elle n’en manque jamais.

Mais aussi c’est pour cela qu’elle est l’Espérance.

Maintenant comment elle s’y prend pour faire de l’eau pure avec de l’eau mauvaise,

De l’eau jeune avec de l’eau vieille,

Des jours jeunes avec de vieux jours.

De l’eau neuve avec de l’eau usée.

Des sources avec de la vieille eau.

Des âmes fraîches avec des vieilles âmes.

Des sources d’âme avec de la vieille âme.

De l’eau fraîche avec de l’eau tiède.

Malheur à celui qui est tiède.

Des matins jeunes avec des vieux soirs.

Des âmes claires avec des âmes troubles.

De l’eau claire avec de l’eau trouble.

De l’eau, des âmes enfants avec des âmes usées.

Des âmes levantes avec des âmes couchantes.

Des âmes courantes avec des âmes stagnantes.

Comment elle y réussit, comment elle s’y prend. Ça, mes enfants, c’est mon secret.

Parce que je suis son Père.

Des âmes neuves avec des âmes qui ont déjà servi.

Des jours neufs avec des jours qui ont déjà servi.

Des âmes transparentes avec des âmes troubles.

Des âmes levantes avec des âmes couchées.

Des jours transparents avec des jours troubles.

Si c’était avec des jours transparents qu’elle fît des jours transparents.

Si c’était avec des âmes, avec de l’eau claire qu’elle fît des sources.

Avec de l’eau claire qu’elle fît de l’eau claire.

Si c’était avec de l’âme pure qu’elle fît de l’âme pure,

Parbleu, ça ne serait pas malin. Tout le monde pourrait en faire autant. Et il n’y aurait là aucun secret.

Mais c’est avec une eau souillée, une eau vieillie, une eau fade.

Mais c’est d’une âme impure qu’elle fait une âme pure et c’est le plus beau secret qu’il y ait dans le jardin du monde.

Si c’était avec de l’eau pure qu’elle fît de l’eau pure, elle sait bien ce qu’elle fait, elle est maline.

Si c’était avec de l’eau pure, si c’était de l’eau pure qu’elle fît jaillir en source d’eau pure,

Elle en manquerait tout de suite.

Elle n’est pas si bête, elle sait bien qu’elle en manquerait tout de suite.

Mais c’est des eaux mauvaises qu’elle fait une source éternelle.

Elle sait bien qu’elle n’en manquera jamais.

La source éternelle de ma grâce même.

Elle sait bien qu’elle n’en manquera jamais.

Et il faut que ma grâce soit tellement grande.

C’est d’une eau mauvaise qu’elle fait ses fontaines.

Aussi elle n’en manquera jamais.

Ses fontaines parfaitement pures.

C’est du jour impur qu’elle fait le jour pur.

Elle n’en manquera jamais.

C’est de l’âme impure qu’elle fait l’âme pure. Elle n’en manquera jamais.

Il y avait une grande procession. C’était la procession de la Fête-Dieu. On portait le Saint-Sacrement. Aussi en tête les trois Théologales Marchaient. Voyez, dit Dieu, cette petite, comme elle marche.

Regardez-moi voir un peu.

Les autres, les deux autres marchent comme des grandes personnes, ses deux grandes sœurs. Elles savent où elles sont. Elles sont décentes. Elles savent qu’elles sont dans une procession.

Surtout une procession de la Fête-Dieu.

Où l’on porte le Saint-Sacrement.

Elles savent ce que c’est qu’une procession.

Et qu’elles sont à la procession, à la tête de la procession.

Elles vont à la procession. Elles se tiennent bien.

Elles s’avancent comme des grandes personnes. Sérieuses. Qui sont toujours un peu fatiguées.

Mais elle elle n’est jamais fatiguée. Voyez voir un peu.

Comment elle marche.

Elle va devant vingt fois, comme un petit chien, elle revient, elle repart, elle fait vingt fois le chemin. Elle s’amuse avec les guirlandes de la procession. Elle joue avec les fleurs et les feuilles

Gomme si ce ne fussent point des guirlandes sacrées.

Elle jouerait à sauter par-dessus les feuillages

Frais coupés, frais cueillis. Jonchés.

Elle n’écoute rien. Elle ne tient pas en place dans les reposoirs.

Elle voudrait tout le temps marcher. Aller de l’avant.

Sauter. Danser. Elle est si heureuse.

(O peuple, peuple jardinier, qui pour les processions

Fais pousser les roses de France.

Jardinier du roi, jardinier de fleurs et de fruits, jardinier d’âmes

Peuple, tu es mon jardinier.

Jardinier dans le verger, jardinier dans le potager, jardinier dans le jardin.

Jardinier dans le champ même.

Peuple jardinier, peuple honnête, peuple propre.

Peuple probe.

Tes forêts sont plus propres que le parc même du roi.

Tes bois (les plus sauvages) sont plus propres que le verger du roi.

Tes champs et tes vallons sont plus propres que le jardin du roi.

Dans tes champs les plus étendus je ne vois pas une seule mauvaise herbe.

Peuple laborieux j’ai beau regarder tes champs sont purs comme un beau jardin.

Et tes vallons au loin qui se recourbent mollement.

Pleins de fécondité. Bien gonflés sous la main. Avec des recreux de secret.

Peuple diligent la charrue et la herse et le rouleau,

la bêche et le râteau et la pioche et la houe et le plantoir et le cordeau

Ne s’ennuient pas dans tes mains.

Ne chôment pas dans tes mains.

Tu n’as pas peur d’y toucher. Tu ne les regardes pas de loin avec des cérémonies.

Mais la charrue et la herse et le rouleau et la pelle et la pioche et la bêche et la houe.

Tu en fais des bonnes honnêtes ouvrières, des outils d’honnête homme.

Tu n’as pas peur de les approcher.

La paume de ta main polit le manche de l’outil, lui donne un beau luisant de bois.

Le manche de l’outil polit la paume de ta main, lui donne un beau luisant de cuir

Jaune.

Tes outils tu en fais des outils alertes. Des outils diligents. Des outils honnêtes.

Des outils qui vont vite. Et ils sont bien emmanchés.

Peuple premier, tu es le premier dans le potager.

Le premier dans le verger. Le premier dans le jardin.

Le premier dans le champ.

Tu es le seul dans tout cela.

Tu fais pousser les plus beaux légumes et les plus beaux fruits.

Tu cueilles les plus beaux légumes, tu cueilles les plus beaux fruits.

Tu cueilles les plus belles feuilles mêmes.

C’est toi qui couches les plus belles jonchées de feuillages

Aux pieds des trois Théologales.

Aux pieds graves de ma fille la Foi tu couches les plus beaux, les plus sérieux feuillages Jonchés, couchés.

Aux pieds saignants de mon ardente fille, de ma fille la Charité tu couches les plus beaux, les plus tendres feuillages Jonchés, couchés Les plus frais au pied.

Si frais que la fraîcheur vous en remonte au cœur et jusqu’aux lèvres Sèches. Feuillages frais

Et qui sont comme un baume au cœur endolori. Car ils sont comme un baume au pied endolori Au pied saignant, au pied ensanglanté. Aux pieds de Cendrillon de cette enfant ma petite Espérance

Peuple tu jettes les plus jaillissants feuillages Jonchés, couchés. Des feuillages plein les rues. Et aux pieds des grandes Processions,

Peuple, et aux pieds du grand Saint-Sacrement,

Aux pieds du Très Grand peuple tu sèmes les roses de France.

Peuple qui couches aux pieds des grandes Processions

Les plus grandes Fleurs, les plus grandes Feuilles. Les plus belles, les plus grandes fleurs de la terre charnelle.

Les plus grandes fleurs du monde Terrestre.

Les plus grandes fleurs de terre et d’âme.

Les plus grandes fleurs de race et de terre.

Nourries d’eau.

Et de terre.

Peuple qui as fait de ton royaume un jardin. Jardinier du roi. Royaume du roi.

Peuple qui as fait de tes champs un jardin.

Peuple qui sans compter aux pieds du Très Haut Jettes les fleurs, jettes les âmes,

Sachant qu’il en poussera toujours Que tu en feras toujours pousser.

Peuple, peuple, le seul qui ne comptes jamais avec moi.

Peuple du roi, peuple roi, je te le dis, je te prendrai au roi.

Moi aussi je suis roi je te prendrai au roi pour mon royaume.

Jardinier du roi je te prendrai au roi Le jour du Couronnement Pour dessiner mes jardins Dans mon royaume de Paradis.

Peuple je te ferai mon peuple jardinier.

Peuple ami du cordeau et du plantoir.

Et tu me feras de ces belles roses de France.

Et de ces beaux lys blancs de France Qui portent un col non ployé.

Peuple de pépiniéristes, pays de roseraies, peuple scrupuleux.

Peuple patient, qui as la patience (et le goût) de désherber.

Peuple qui ne cesses point de désherber. Plus vite et plus constant et plus infatigable que la nature même.

Plus penché sur la terre, plus courbé, plus penché à désherber, toi qui vas plus vite et qui es plus constant et plus infatigable à désherber

Que la mauvaise herbe à pousser (et ce n’est pas peu dire)

Que la mauvaise nature même à faire pousser la mauvaise herbe

Peuple qui suffis plus à arracher la mauvaise herbe que la mauvaise nature à la faire pousser.

(Et ce n’est pas peu dire. Si quelqu’un le sait, c’est moi).

Peuple plus opiniâtre, plus patient, plus recommençant que la mauvaise nature même

Quand je regarde tes champs j’ai beau regarder je n’y vois pas une mauvaise herbe.

Ni un chardon pour les ânes. Ni cette ivraie que mon Fils nommait la zizanie

Et qui lui servit beaucoup pour ses similitudes. Un homme avait deux fils.

Et que vous autres vous nommez de l’ivraie et du chiendent.

Peuple laborieux quand je regarde tes champs.

Ni dans tes moissons cette affreuse maladie.

Quand les blés ont la maladie. Et surtout les seigles.

Cet ergot, cette carie du seigle, cette affreuse

Pourriture sèche qui empoisonne Qui ose empoisonner le pain même.

Quand je regarde vos champs, Français, Puissiez-vous désherber ainsi Vos âmes aussi

De toute cette mauvaise herbe du péché. De cette carie, de cette odieuse qui ronge Le Pain Éternel.

Peuple qui jettes par brassées

Les beaux lys de France au col non ployé,

Couchés,

Jonchés,

Fauchés,

Aux pieds de la Très Sainte et de l’immaculée.

Voyez cette petite, dit Dieu, comme elle marche. Elle sauterait à la corde dans une procession.

Elle marcherait, elle avancerait en sautant à la corde, par quelque gageure.

Tellement elle est heureuse (Seule de toutes)

Et tellement elle est sûre de ne jamais se fatiguer.

Les enfants marchent tout à fait comme des petits chiens.

(D’ailleurs ils jouent aussi comme les petits chiens)

Quand un petit chien se promène avec ses maîtres

Il va, il vient. Il repart, il revient. Il va en avant, il revient.

Il fait vingt fois le chemin.

Vingt fois le trajet.

C’est qu’en effet il ne va pas quelque part.

Ce sont les maîtres qui vont quelque part.

Lui il ne va nulle part.

Et ce qui l’intéresse, c’est précisément de faire le chemin.

Pareillement les enfants. Quand vous faites une course avec vos enfants

Une commission

Ou quand vous allez à la messe ou aux vêpres avec vos enfants

Ou au salut

Ou entre messe et vêpres quand vous allez vous promener avec vos enfants

Ils trottent devant vous comme des petits chiens. Ils avancent, ils reculent. Ils vont, ils viennent. Ils s’amusent. Ils sautent.

Ils font vingt fois le trajet.

C’est qu’en effet ils ne vont pas quelque part.

Ça ne les intéresse pas d’aller quelque part.

Ils ne vont nulle part.

Ce sont les grandes personnes qui vont quelque part

Les grandes personnes, la Foi, la Charité.

Ce sont les parents qui vont quelque part.

A la messe, aux vêpres, au salut.

A la rivière, à la forêt.

Aux champs, au bois, au travail.

Qui s’efforcent, qui se travaillent pour aller quelque part

Ou même qui vont se promener quelque part.

Mais les enfants ce qui les intéresse ce n’est que de faire le chemin.

D’aller et de venir et de sauter. D’user le chemin avec leurs jambes.

De n’en avoir jamais assez. Et de sentir pousser leurs jambes.

Ils boivent le chemin. Ils ont soif du chemin. Ils n’en ont jamais assez.

Ils sont plus forts que le chemin. Us sont plus forts que la fatigue.

Ils n’en ont jamais assez (Ainsi est l’espérance). Us courent plus vite que le chemin.

Us ne vont pas, ils ne courent pas pour arriver. Us arrivent pour courir. Us arrivent pour aller. Ainsi est l’espérance. Us ne ménagent pas leurs pas. L’idée ne leur viendrait même pas

De ménager quoi que ce fût.

Ce sont les grandes personnes qui ménagent.

Hélas elles sont bien forcées. Mais l’enfant Espérance

Ne ménage jamais rien.

Ce sont les parents qui ménagent. Triste vertu, hélas qu’ils ne s’en fassent point une vertu.

Ils sont bien forcés. Si solide que soit ma fille la Foi, Ferme comme un roc elle est bien forcée de ménager. Si ardente que soit ma fille la Charité Brûlante comme un beau feu de bois Oui réchauffe le pauvre dans la cheminée Le pauvre et l’enfant et le mourant de faim,

Elle est bien forcée de ménager.

La seule enfant Espérance

Est la seule qui ne ménage jamais rien.

Elle ne ménage pas ses pas, la petite bougresse, elle ne ménage pas les nôtres.

Comme elle ne ménage point les fleurs et les feuilles aux grandes Processions,

Et les roses de France et les beaux lys de France Au col non ployé,

Ainsi dans la petite, dans la longue procession, dans la dure procession de la vie elle ne ménage rien Ni ses pas ni les nôtres

Dans l’ordinaire, dans la grise, dans la commune procession

De tous les jours

(Car ce n’est pas tous les jours la Fête-Dieu).

Elle ne ménage pas ses pas, et comme elle nous traite comme elle

Elle ne ménage pas non plus les nôtres.

Elle ne se ménage pas; et pareillement, ensemble elle ne ménage pas non plus les autres.

Elle nous fait recommencer vingt fois la même chose. Elle nous fait aller vingt fois au même endroit.

Qui est généralement un endroit de déception

(Terrestre).

Ça lui est bien égal. Elle est comme une enfant. Elle est une enfant.

Ça lui est bien égal de faire marcher les grandes personnes.

La sagesse terrestre n’est point son affaire.

Elle ne calcule point comme nous.

Elle calcule, ou enfin elle ne calcule pas, elle compte (sans s’en apercevoir) comme une enfant.

Comme une qui a toute la vie devant soi.

Ça lui est bien égal de nous faire marcher.

Elle croit, elle compte que nous sommes comme elle.

Elle ne ménage point nos peines. Et nos travails. Elle compte

Que nous avons toute la vie devant nous.

Comme elle se trompe. Comme elle a raison

Car n’avons-nous point toute la Vie devant nous.

La seule qui compte. Toute la vie Éternelle.

Et le vieillard n’a-t-il pas autant de vie devant soi que l’enfant au berceau.

Sinon plus. Car pour l’enfant au berceau la Vie éternelle,

La seule qui compte est masquée par cette misérable vie

Qu’il a devant lui. D’abord. Qui est devant. 'Par cette misérable vie terrestre.

Il faudra qu’il traverse. Il faudra qu’il passe par toute cette misérable vie terrestre

Avant d’arriver, avant d’atteindre, pour atteindre à la Vie

A la seule vie qui compte. Mais le vieillard il a de la chance.

Prudent il a mis derrière lui cette misérable vie

Qui lui masquait la Vie éternelle

A présent il est débarrassé. Il a mis derrière lui ce qui était devant.

Il voit clair. Il est plein de vie. Entre la vie et lui il n’y a plus rien. Il est au bord de la lumière.

Il est sur le rivage même. Il est à plein. Il est au bord de la vie éternelle.

On a bien raison de dire que les vieillards sont prudents.

Ainsi comme cette enfant avait raison de compter

Que nous sommes comme elle.

Que nous avons toute la vie devant nous.

Nous l’avons autant qu’elle. Que lui importe

De nous faire faire vingt fois le même trajet.

Elle a raison. Ce qui importe

(Et de nous faire aller vingt fois au même endroit

Qui est généralement un endroit de déception

Terrestre) ce qui importe

Ce n’est pas d’aller ici ou là, ce n’est pas d’aller quelque part

D’arriver quelque part

Terrestre. C’est d’aller, d’aller toujours, et (au contraire) de ne pas arriver.

C’est d’aller petitement dans la petite procession des jours ordinaires,

Grande pour le salut. Les jours vont en proces¬

sion

Et nous nous allons en procession dans les jours. Ce qui importe

C’est d’aller. D’aller toujours. Ce qui compte. Et comme on va.

C’est le chemin qu’on fait. C’est le trajet lui-même. Et comme on le fait.

Vous faites vingt fois le même chemin terrestre.

Pour aboutir vingt fois.

Et vingt fois vous aboutissez, vous parvenez, vous atteignez

Péniblement, laborieusement, difficilement,

Peineusement

Au même point de déception

Terrestre.

Et vous dites : Cette petite Espérance m’a encore trompé.

J’aurais dû me méfier. C’est la vingtième fois qu’elle me trompe.

La sagesse (terrestre) n’est point son fait.

Je ne la croirai plus jamais. (Vous la croirez encore, vous la croirez toujours).

On ne m’y prendra plus jamais. — ■ - Sots que vous êtes.

Qu’importe cet endroit où vous vouliez aller.

Où vous croyiez aller.

Voyons, vous n’êtes pas des enfants, vous saviez bien

Que ce point où vous alliez serait un point de déception

Terrestre. Qu’il en était un d’avance. Alors pourquoi y êtes-vous allé.

Parce que vous comprenez très bien le manège de, cette petite

Espérance.

Pourquoi suivez-vous toujours cette enfant de déception.

Pourquoi donnez-vous les mains au manège de cette petite.

Toujours, et la vingtième fois plus premièrement que la première.

Pourquoi y allez-vous de vous-mêmes.

Toujours, et la vingtième fois plus couramment que la première.

C’est qu’au fond vous savez très bien ce qu’elle est.

Ce qu’elle fait. Et qu’elle nous trompe.

Vingt fois.

Parce qu’elle est la seule qui ne nous trompe pas.

Et qu’elle nous déçoit.

Vingt fois

Toute la vie

Parce qu’elle est la seule qui ne déçoit pas

Pour la Vie.

Et c’est ainsi qu’elle est la seule à ne point nous décevoir.

Car ces vingt fois qu’elle nous fait faire le même chemin

Sur terre pour la sagesse humaine ce sont vingt fois qui se redoublent

Qui se recommencent, qui sont la même

Qui sont vingt fois vaines, qui se superposent

Parce qu’elles conduisaient par le même chemin

Au même endroit, parce que c’était le même chemin. Mais pour la sagesse de Dieu

Rien n’est jamais rien. Tout est nouveau. Tout est autre.

Tout est différent.

Au regard de Dieu rien ne se recommence.

Ces vingt fois qu’elle nous a fait faire le même chemin pour arriver au même point

De vanité.

Pour le regard humain c’est le même point, c’est le même chemin, ce sont les vingt mêmes fois.

Mais c’est cela qui trompe.

C’est cela qui est le faux calcul et le faux compte

Étant le compte humain.

Et voici ce qui ne déçoit point : Ces vingt fois ne sont pas la même. Si ces vingt fois sont vingt fois d’épreuve(s) et si ce chemin est un chemin de sainteté

Sur le même chemin la deuxième fois fait le double de la première

Et la troisième en fait le triple et la vingtième en fait le vingtuple.

Qu’importe d’arriver ici ou là, et toujours au même endroit

Qui est un endroit de déception

Terrestre.

C’est le chemin qui importe, et quel chemin on fait, et quel étant on le fait

Comment on le fait.

C’est le trajet seul qui importe.

Si le chemin est un chemin de sainteté

Au regard de Dieu, un chemin d’épreuves

Celui qui l’a fait deux fois est deux fois plus saint

Au regard de Dieu et celui qui l’a fait trois fois

Trois fois plus saint et celui qui l’a fait

Vingt fois vingt fois plus saint. C’est comme ça que Dieu compte.

C’est comme ça que Dieu voit.

Le même chemin, deuxième n’est plus le même.

Tous les jours, dites-vous, tous vos jours sont les mêmes

Sur terre, sont le même.

Partant des mêmes matins vous acheminent aux mêmes soirs.

Mais ils ne vous conduisent point aux mêmes soirs éternels.

Tous les jours, dites-vous, se ressemblent. — Oui, tous les jours terrestres.

Mais rassurez-vous, mes enfants, ils ne ressemblent point

Au dernier jour, à celui qui ne ressemble à nul autre.

Tous les jours, dites-vous, se recommencent. — Non ils s’ajoutent

Au trésor éternel des jours.

Le pain de chaque jour au pain de la veille.

La souffrance de chaque jour

(Quand même elle recommencerait la souffrance de la veille)

Au trésor éternel des souffrances.

La prière de chaque jour

(Quand même elle recommencerait la prière de la veille)

Au trésor éternel des prières.

Le mérite de chaque jour

(Quand même il recommencerait le mérite de la veille)

Au trésor éternel des mérites.

Sur terre tout se recommence. Dans la même matière.

Mais au ciel tout compte Et tout s’additionne. La grâce de chaque jour (Quand même elle recommencerait la grâce de la veille)

Au trésor éternel des grâces. Et c’est pour cela que la jeune Espérance

Seule ne ménage rien. Quand Jésus travaillait chez son père

Tous les jours il faisait la même journée.

Il n’avait pas une seule histoire Excepté une fois.

C’est pourtant le tissu, dans ces mêmes jours,

C’est le réseau de ces mêmes journées Qui constitue, qui éternellement constitue la Vie admirable de Jésus avant sa prédication Sa vie privée

Sa vie parfaite, sa vie modèle.

Celle qu’il offre en exemple, en Modèle inimitable à imiter

A tout le monde, sans aucune exception, ne laissant qu’à quelques-uns

A quelques rares élus (et encore c’est en outre et non pas au contraire)

Les exemples de sa vie publique à imiter

Les modèles inimitables de sa Prédication

Et de sa Passion et de sa Mort.

(Et de sa Résurrection).

Pareillement, ensemble avec lui, à l’imitation de lui

Sur terre, sur nos chemins de la terre nos pas effacent nos pas.

Car les chemins de la terre ne peuvent pas garder plusieurs couches de traces.

Mais les chemins du ciel gardent éternellement toutes couches de traces

Toutes traces de pas.

Sur nos chemins de la terre il n’y a qu’une seule matière, la terre,

Nos chemins de la terre ne sont jamais faits que de la même terre,

Et c’est elle qui sert tout le temps, et elle ne peut servir qu’une fois

A la fois.

C’est la même terre qui sert tout le temps.

Elle ne garde jamais qu’une couche de traces à la fois.

Pour en recevoir une il faut qu’elle en sacrifie une autre.

La précédente. Toujours la précédente.

Une trace efface l’autre. Un pas efface un pas. Un pied efface un pied.

C’est pour cela que nous disons que nous faisons le même chemin.

C’est que ce même chemin est un chemin, un même chemin de la même terre.

Dans la même terre.

Mais les chemins du ciel reçoivent éternellement des empreintes Neuves.

Et celui qui passe à la onzième heure dans les chemins du ciel (Un homme avait deux fils)

Pour aller à son travail et celui qui revient de son travail

Imprime dans le sol une empreinte neuve Éternelle

Qui est son empreinte propre et éternellement il laisse

Intactes les empreintes de tous ceux Qui sont passés avant lui. Qui sont passés depuis la première heure.

Et même et pareillement

Intactes ses propres empreintes à lui

Qui est passé avant lui.

C’est le miracle même du ciel, le miracle de tous les jours du ciel, mais sur terre Celui qui suit efface les traces de celui qui précède. Les pas effacent les pas Dans le même sable.

Celui qui marche derrière efface les pas de celui qui marche devant.

Et nous-mêmes quand nous faisons,

Quand nous recommençons vingt fois le même chemin,

Quand vingt fois nous nous marchons derrière nous-

mêmes,

Nous-mêmes nous effaçons la trace de nos (propres) pas.

De nos anciens pas.

C’est pourtant ce que Jésus a fait

Trente ans.

A son imitation c’est pourtant ce que Jésus, ce que Dieu nous demande

A ceux qui n’ont point reçu de vocations propres

Publiques.

Et même aux autres.

A nous qui n’avons point reçu de vocations propres

Extraordinaires,

Publiques,

Toute la vie.

Et même à ceux qui ont reçu des vocations propres

Extraordinaires

Publiques

Pendant toute leur vie privée, et même ailleurs, et même après

Pendant les trente ans de leur vie privée, et même en autre temps

Car dans la vie publique même les jours ressemblent aux jours.

Partant des mêmes matins vers les acheminements des mêmes soirs.

Car dans toute vie il y a bien peu de jours qui ne ressemblent pas à tous les jours.

Mais tous ces jours comptent. Dans la vie même de Jésus, dans la vie publique même

Dans la prédication combien de jours n’étaient-ils pas les mêmes.

Combien de prédications n’étaient-elles pas les mêmes et temporellement ne se recommençaient-elles pas.

Il n’y a eu qu’un jour de l’Institution de la Cène. Et un jour de la Crucifixion. Et un jour de la Résurrection.

(Et il n’y aura qu’un jour du Jugement).

Pendant trente et pendant trois ans tous les autres jours se ressemblaient.

Mais tous ces jours comptent. Car sur terre vingt fois nous effaçons nos propres traces

Et nous faisons vingt chemins qui se superposent le même.

Mais dans le ciel ils ne se superposent point. Ils se mettent bout à bout. Et ils font le pont

Qui nous fait arriver de l’autre côté.

Un seul était trop court. Un seul chemin. Mais vingt bout à bout

(Bien que chacun des vingt soit le même que l’autre)

Sont assez longs. Ainsi quand nous disons que l’espérance nous trompe.

Et quand en même temps secrètement dans notre cœur nous nous faisons ses complices

Pour qu’elle nous trompe,

Au fond nous savons très bien ce que tout cela veut dire.

Et que cette sourde complicité que nous avons avec elle

Pour qu’elle nous trompe Est ce que nous avons en nous De plus agréable à Dieu.

Or elle nous traite comme elle.

Comme elle se traite elle-même.

Comme si nous étions comme elle.

C’est-à-dire comme si nous étions infatigables.

Et elle nous fait faire vingt fois ce chemin.

Qui n’est pas le même.

Comme si nous étions infatigables.

Les enfants ne pensent même pas à la fatigue.

Ils courent comme des petits chiens. Us font le chemin vingt fois.

Et par conséquent vingt fois plus de chemin qu’il n’en faut.

Qu’est-ce que ça leur fait. Ils savent bien que le soir

(Mais ils n’y pensent pas)

Ils tomberont de sommeil Dans leur lit ou même à table Et que le sommeil est la fin de tout.

Voilà leur secret, voilà le secret d’être infatigable. Infatigable comme les enfants.

Infatigable comme l’enfant Espérance.

Et de recommencer toujours le lendemain.

Les enfants ne peuvent pas marcher, mais ils savent très bien courir.

L’enfant ne pense pas même, ne sait pas qu’il dormira le soir.

Que le soir il tombera de sommeil. C’est pourtant ce sommeil

Toujours prêt, toujours disponible, toujours présent, Toujours en dessous, comme une bonne réserve, Celui d’hier et celui de demain, comme une bonne nourriture d’être,

Comme un renforcement d’être, comme une réserve d’être,

Inépuisable. Toujours présente.

Celui de ce matin et celui de ce soir Qui lui met cette force dans les jarrets.

Ce sommeil d’avant, ce sommeil d’après C’est ce même sommeil sans fond Continu comme l’être même

Qui passe d’une nuit à une nuit, d’une nuit à l’autre, qui continue d’une nuit à l’autre En passant par-dessus les jours

En ne laissant les jours que comme des jours, comme des ouvertures.

C’est ce même sommeil où les enfants ensevelissent leur être

Qui leur maintient, qui leur fait tous les jours ces jarrets nouveaux,

Ces jarrets neufs.

Et ce qu’il y a dans des jarrets neufs : ces âmes

neuves.

Ces âmes nouvelles, ces âmes fraîches.

Fraîches le matin, fraîches à midi, fraîches le soir.

Fraîches comme les roses de France.

Ces âmes au col non ployé. Voilà le secret d’être infatigables.

C’est de dormir. Pourquoi les hommes n’en usent-ils pas.

J’ai donné ce secret à tout le monde, dit Dieu. Je ne l’ai pas vendu.

Celui qui dort bien, vit bien. Celui qui dort, prie. (Aussi celui qui travaille, prie. Mais il y a temps pour tout. Et le sommeil et le travail.

Et le travail et le sommeil sont les deux frères. Et ils s’entendent très bien ensemble.

Et le sommeil conduit au travail et le travail conduit au sommeil.

Celui qui travaille bien dort bien, celui qui dort bien tràvaille bien.

Il faut, dit Dieu, qu’il y ait une accointance,

Qu’il se soit passé quelque chose Entre ce royaume de France et cette petite Espérance.

Il y a là un secret. Ils y réussissent trop bien. Pourtant on me dit

Qu’il y a des hommes qui ne dorment pas.

Je n’aime pas celui qui ne dort pas, dit Dieu.

Le sommeil est l’ami de l’homme.

Le sommeil est l’ami de Dieu.

Le sommeil est peut-être ma plus belle création.

Et moi-même je me suis reposé le septième jour.

Celui qui a le cœur pur, dort. Et celui qui dort a le cœur pur.

C’est le grand secret d’être infatigable comme un enfant.

D’avoir comme un enfant cette force dans les jarrets.

Ces jarrets neufs, ces âmes neuves

Et de recommencer tous les matins, toujours neuf,

Comme la jeune, comme la neuve

Espérance. Or on me dit qu’il y a des hommes

Qui travaillent bien et qui dorment mal.

Qui ne dorment pas. Quel manque de confiance en moi.

C’est presque plus grave que s’ils travaillaient mal mais dormaient bien.

Que s’ils ne travaillaient pas mais dormaient, car la paresse

N’est pas un plus grand péché que l’inquiétude

Et même c’est un moins grand péché que l’inquiétude

Et que le désespoir et le manque de confiance en moi.

Je ne parle pas, dit Dieu, de ces hommes

Qui ne travaillent pas et qui ne dorment pas.

Ceux-là sont des pécheurs, c’est entendu. C’est bien fait pour eux. Des grands pécheurs. Us n’ont qu’à travailler.

Je parle de ceux qui travaillent et qui ne dorment pas.

Je les plains. Je parle de eaux qui travaillent, et qui ainsi

En ceci suivent mon commandement, les pauvres enfants.

Et qui d’autre part n’ont pas le courage, n’ont pas la confiance, ne dorment pas.

Je les plains. Je leur en veux. Un peu. Us ne me font pas confiance.

Comme l’enfant se couche innocent dans les bras de sa mère ainsi ils ne se couchent point

Innocents dans les bras de ma Providence.

Ils ont le courage de travailler. Ils n’ont pas le courage de ne rien faire.

Ils ont la vertu de travailler. Ils n’ont pas la vertu de ne rien faire.

De se détendre. De se reposer. De dormir.

Les malheureux ils ne savent pas ce qui est bon.

Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le jour.

Mais ils ne veulent pas m’en confier le gouvernement pendant la nuit.

Comme si je n’étais pas capable d’en assurer le gouvernement pendant une nuit.

Celui qui ne dort pas est infidèle à l’Espérance.

Et c’est la plus grande infidélité.

Parce que c’est l’infidélité à la plus grande Foi.

Pauvres enfants ils administrent dans la journée leurs affaires avec sagesse.

Mais le soir venu ils ne se résolvent point,

Ils ne se résignent point à en confier le gouvernement à ma sagesse

L’espace d’une nuit à m’en confier le gouvernement.

Et l’administration et tout le gouvernement.

Comme si je n’étais pas capable, peut-être, de m’en occuper un peu.

D’y veiller.

De gouverner et d’administrer et tout le tremblement.

J’en administre bien d’autres, pauvres gens, je gouverne la création, c’est peut-être plus difficile.

Vous pourriez peut-être sans grand(s) dommage(s) me laisser vos affaires en mains, hommes sages.

Je suis peut-être aussi sage que vous.

Vous pourriez peut-être me les remettre l’espace d’une nuit.

L’espace que vous dormiez

Enfin

Et le lendemain matin vous les retrouveriez peutêtre pas trop abîmées.

Le lendemain matin elles ne seraient peut-être pas plus mal.

Je suis peut-être encore capable de les conduire un peu.

Je parle de ceux qui travaillent

Et qui ainsi en ceci suivent mon commandement.

Et qui ne dorment pas, et qui ainsi en ceci

Refusent tout ce qu’il y a de bon dans ma création,

Le sommeil, tout ce que j’ai créé de bon,

Et aussi refusent tout de même ici mon commandement même.

Pauvres enfants quelle ingratitude envers moi

Que de refuser un aussi bon,

Un aussi beau commandement.

Pauvres enfants ils suivent la sagesse humaine.

La sagesse humaine dit : Ne remettez pas au lendemain

Ce que vous pouvez faire le jour même.

Et moi je vous dis Celui qui sait remettre au lendemain

Est celui qui est le plus agréable à Dieu.

Celui qui dort comme un enfant

Est aussi celui qui dort comme ma chère Espérance.

Et moi je vous dis Remettez à demain

Ces soucis et ces peines qui aujourd’hui vous rongent

Et aujourd’hui pourraient vous dévorer.

Remettez à demain ces sanglots qui vous étouffent

Quand vous voyez le malheur d’aujourd’hui.

Ces sanglots qui vous montent et qui vous étranglent.

Remettez à demain ces larmes qui vous emplissent les yeux et la tête.

Qui vous inondent. Qui vous tombent. Ces larmes qui vous coulent.

Parce que d’ici demain, moi, Dieu, j’aurai peut-être passé.

La sagesse humaine dit : Malheureux qui remet à demain.

Et moi je dis Heureux, heureux qui remet à demain.

Heureux qui remet. C’est-à-dire Heureux qui espère. Et qui dort.

Et au contraire je dis Malheureux.

Malheureux celui qui veille et ne me fait pas confiance.

Quelle défiance de moi. Malheureux celui qui veille. Et traîne.

Malheureux celui qui traîne sur les soirs et sur ses nuits.

Sur les avancées du soir et sur les tombées de la nuit.

Comme une traînée d’escargot sur ces belles avancées.

Mes créatures.

Comme une traînée de limace sur ces belles tombées.

Mes créatures, ma création.

Les lents ressouvenirs des soucis quotidiens.

Les cuissons, les morsures.

Les traces sales des soucis, des amertumes et des inquiétudes.

Des peines.

Les traces de limaces. Sur les fleurs de ma nuit.

En vérité je vous le dis celui-là fait offense

A ma chère Espérance.

Qui ne veut point me confier le gouvernement de sa vie.

Pendant qu’il dormirait.

Le sot.

Qui ne veut point me confier le gouvernement de sa nuit.

Comme si je n’avais pas fait mes preuves.

Qui ne veut pas me confier le gouvernement d’une nuit de lui.

Comme si plus d’un.

Qui avait laissé ses affaires très mauvaises en se couchant.

Ne les avait pas trouvées très bonnes en se levant.

Parce que peut-être j’avais passé par là.

Les nuits se suivent et se tiennent et pour l’enfant les nuits sont continues et elles sont le fond de son être même.

C’est là qu’il retombe. Elles sont le fond même de sa vie.

Elles sont son être même. La nuit est l’endroit, la nuit est l’être où il se baigne, où il se nourrit, où il se crée, où il se fait.

Où il fait son être.

Où il se refait.

La nuit est l’endroit, la nuit est l’être où il se repose, où il se retire, où il se recueille.

Où il rentre. Et il en sort frais. La nuit est ma plus belle création.

Or pourquoi l’homme n’en use-t-il pas. On me dit qu’il y a des hommes qui ne dorment pas la nuit.

La nuit est pour les enfants et pour ma jeune

Espérance ce qu’elle est réellement. Ce sont les enfants qui voient et qui savent. C’est ma jeune espérance

Qui voit et qui sait. Ce que c’est que l’être.

Ce que c’est que cet être la nuit. C’est la nuit qui est continue.

Les enfants savent très bien. Les enfants voient très bien.

Et ce sont les jours qui sont discontinus. Ce sont les jours qui percent, qui rompent la nuit

Et nullement les nuits qui interrompent le jour.

C’est le jour qui fait du bruit à la nuit.

Autrement elle dormirait.

Et la solitude, et le silence de la nuit est si beau et si grand

Ou’il entoure, qu’il cerne, qu’il ensevelit les jours mêmes.

Qu’il fait une bordure auguste aux agitations des jours.

Les enfants ont raison, ma petite Espérance a raison. Toutes les nuits ensemble

Se rejoignent, se joignent comme une belle ronde, comme une belle danse

De nuits qui se tiennent par la main et les maigres jours

Ne font qu’une procession qui ne se tient pas par la main.

Les enfants ont raison, ma petite Espérance a raison. Les nuits toutes ensemble

Se rejoignent, se joignent par-dessus les bords des jours, se tendent la main

Par-dessus les jours, font une chaîne et plus qu’une chaîne,

Une ronde, une danse, les nuits se prennent la main

Par-dessus le jour, du matin au soir Du bord du matin à celui du soir, se penchant l’une vers l’autre.

Celle qui descend du jour précédent se penche en arrière

Celle qui monte Du jour suivant Se penche en avant

Et les deux se joignent, joignent leurs mains, Joignent leur silence et leur ombre Et leur piété et leur auguste solitude Par-dessus les bords difficiles Par-dessus les bords du laborieux jour.

Et toutes ensemble, ainsi se tenant la main, Débordant par-dessus les bords, les poignets liés Aux poignets toutes les nuits l’une après l’autre Ensemble forment la nuit et les jours l’un après l’autre

Ensemble ne forment pas le jour. Car ils ne sont jamais que de maigres jours

Qui ne se donnent pas la main. Or de même que la vie

Terrestre

En grand (si je puis dire) n’est qu’un passage entre deux bords

Une ouverture entre la nuit d’avant et la nuit d’après

Un jour

Entre la nuit de ténèbres et la nuit de lumière

Ainsi en petit chaque jour n’est qu’une ouverture.

Un jour.

Non pas seulement entre la nuit d’avant et la nuit d’après.

Entre les deux bords.

Mais comme les enfants le voient, comme les enfants le sentent, et ma jeune Espérance, comme les enfants le savent,

Dans la nuit, dans une seule et même.

Dans la seule et même nuit

Où se retrempe l’être.

En plein dans la nuit.

C’est la nuit qui est continue, où se retrempe l’être, c’est la nuit qui fait un long tissu continu,

Un tissu continu sans fin où les jours ne sont que des jours.

Ne s’ouvrent que comme des jours.

C’est-à-dire comme des trous, dans une étoffe où il y a des jours.

Dans une étoffe, dans un tissu ajouré.

C’est la nuit qui est ma grande muraille noire

Où les jours ne s’ouvrent que comme des fenêtres

D’une inquiète et d’une vacillante

Et peut-être d’une fausse lumière.

Où les jours ne s’ouvrent que comme des jours.

Où les jours ne s’ouvrent que comme des lucarnes.

Car il ne faut point dire que la chaîne des temps

Serait une chaîne sans fin

Où la maille suit la maille, où le chaînon suit le chaînon,

Où les jours et les nuits se suivraient égaux dans une même chaîne.

Un chaînon blanc, un chaînon noir, la nuit accrochant le jour, le jour accrochant la nuit.

Mais ils ne sont point égaux, ils n’ont point la même dignité dans cette chaîne.

C’est la nuit qui est continue. C’est la nuit qui est le tissu

Du temps, la réserve d’être

Et le jour n’ouvre là-dessus que par de méchantes fenêtres et des poternes.

C’est le jour qui rompt et le jour n’ouvre là-dessus

Que par de pauvres jours

De souffrance. C’est le jour qui crève et les jours sont comme des îles dans la mer.

Comme des îles interrompues qui interrompent la mer.

Mais la mer est continue et ce sont les îles qui ont tort.

Ainsi ce sont les jours qui ont tort et interrompus ils interrompent la nuit.

Mais ils ont beau faire et eux-mêmes

Ils baignent dans la nuit.

Comme la mer est la réserve d’eau ainsi la nuit est la réserve d’être.

C’est le temps que je me suis réservé. Tous ces jours fiévreux ont beau faire.

Comme en pleine mer, en plein dans la nuit ils baignent en pleine nuit.

Ce sont eux qui sont dispersés, ce sont eux qui sont brisés.

Les jours sont des Sporades et la nuit est la pleine mer

Où naviguait saint Paul

Et le bord qui descend de la nuit vers le jour

Est toujours un bord qui monte

Un bord abrupt et le bord qui remonte du jour vers la nuit

Est toujours un bord qui descend. Dans la pleine nuit.

O nuit, ma plus belle invention, ma création auguste entre toutes.

Ma plus belle créature. Créature de la plus grande Espérance.

Qui donnes le plus de matière à l’Espérance.

Qui es l’instrument, qui es la matière même et la résidence de l’Espérance.

Et aussi, (et ainsi), au fond créature de la plus grande Charité.

Car c’est toi qui berces toute la Création

Dans un Sommeil réparateur.

Comme on couche un enfant dans son petit lit,

Comme sa mère le couche et comme sa mère le borde

Et l’embrasse (Elle n’a pas peur de le réveiller.

Il dort tellement bien).

Comme sa mère le borde et rit et le baise au front

En s’amusant.

Et lui aussi rit, lui rit en réponse en dormant.

Ainsi, ô nuit, mère aux yeux noirs, mère universelle,

Non plus seulement mère des enfants (c’est si facile)

Mais mère des hommes mêmes et des femmes, ce qui est si difficile.

C’est toi, nuit, qui couches et fais coucher toute la Création

Dans un lit de quelques heures.

(En attendant). Dans un lit de quelques heures

Image, faible image, et promesse et avant réalisation du lit de toutes les heures.

Réalisation anticipée. Promesse tenue d’avance

En attendant le lit de toutes les heures.

Où moi, le Père, je coucherai ma création.

O Nuit tu es la nuit. Et tous ces jours ensemble

Ne sont jamais le jour, ils ne sont jamais que des jours.

Semés. Ces jours ne sont jamais que des clartés.

Douteuses, et toi, la nuit, tu es ma grande lumière sombre.

Je m’applaudis d’avoir fait la nuit. Les jours sont des îlots et des îles

Qui percent et qui crèvent la mer.

Mais il faut bien qu’ils reposent dans la mer profonde.

Ils sont bien forcés.

Ainsi vous autres jours vous êtes bien forcés.

Il faut bien que vous reposiez dans la profonde nuit.

Et toi nuit tu es la mer profonde

Où naviguait saint Paul, non plus ce petit lac de Tibériade.

Tous ces jours ne sont jamais que des membres

Démembrés. Ce sont les jours qui émergent, mais il faut bien qu’ils soient assis dans la pleine eau.

Dans la nuit pleine. Nuit ma plus belle invention c’est toi qui calmes, c’est toi qui apaises, c’est toi qui fais reposer

Les membres endoloris

Tout démanchés du travail du jour.

C’est toi qui calmes, c’est toi qui apaises, c’est toi qui fais reposer

Les cœurs endoloris

Les corps meurtris, les membres meurtris du labeur, les cœurs meurtris du labeur

Et de la peine et du souci quotidien.

O Nuit, ô ma fille la Nuit, la plus religieuse de mes fdles

La plus pieuse.

De mes filles, de mes créatures la plus dans mes mains la plus abandonnée.

Tu me glorifies dans le Sommeil encore plus que

ton Frère le Jour ne me glorifie dans le Travail.

Car l’homme dans le travail ne me glorifie que par son travail.

Et dans le sommeil c’est moi qui me glorifie moi-même par l’abandonnement de l’homme.

Et c’est plus sûr, je sais mieux m’y prendre.

Nuit tu es pour l’homme une nourriture plus nourrissante que le pain et le vin.

Car celui qui mange et boit, s’il ne dort pas, sa nourriture ne lui profite pas.

Et lui aigrit, et lui tourne sur le cœur.

Mais s’il dort le pain et le vin deviennent sa chair et son sang.

Pour travailler. Pour prier. Pour dormir.

Nuit tu es la seule qui panses les blessures.

Les cœurs endoloris. Tout démanchés. Tout démembrés.

O ma fille aux yeux noirs, la seule de mes filles qui sois, qui puisses te dire ma complice.

Qui sois complice avec moi, car toi et moi, moi par toi

Ensemble nous faisons tomber l’homme dans le piège de mes bras

Et nous le prenons un peu par une surprise.

Mais on le prend comme on peut. Si quelqu’un le sait, c’est moi.

Nuit tu es une belle invention

De ma sagesse.

Nuit ô ma fille la Nuit ô ma fille silencieuse

Au puits de Rébecca, au puits de la Samaritaine

C’est toi qui puises l’eau la plus profonde Dans le puits le plus profond O nuit qui berces toutes les créatures Dans un sommeil réparateur.

O nuit qui laves toutes les blessures Dans la seule eau fraîche et dans la seule eau profonde

Au puits de Rébecca tirée du puits le plus profond. Amie des enfants, amie et sœur de la jeune Espérance

O nuit qui panses toutes les blessures Au puits de la Samaritaine toi qui tires du puits le plus profond

La prière la plus profonde.

O nuit, ô ma fille la Nuit, toi qui sais te taire, ô ma fille au beau manteau.

Toi qui verses le repos et l’oubli. Toi qui verses le baume, et le silence, et l’ombre O ma Nuit étoilée je t’ai créée la première.

Toi qui endors, toi qui ensevelis déjà dans une Ombre éternelle

Toutes les créatures

Les plus inquiètes, le cheval fougueux, la fourmi laborieuse,

Et l’homme ce monstre d’inquiétude.

Nuit qui réussis à endormir l’homme Ce puits d’inquiétude.

A lui seul plus inquiet que toute la création ensemble.

L’homme, ce puits d’inquiétude.

Comme tu endors l’eau du puits.

O ma nuit à la grande robe

Qui prends les enfants et la jeune Espérance

Dans le pli de ta robe

Mais les hommes ne se laissent pas faire.

O ma belle nuit je t’ai créée la première.

Et presque avant la première Silencieuse aux longs voiles Toi par qui descend sur terre un avant-goût Toi qui répands de tes mains toi qui verses sur terre

Une première paix

Avant-coureur de la paix éternelle.

Un premier repos

Avant-coureur du repos éternel.

Un premier baume, si frais, une première béatitude Avant-coureur de la béatitude éternelle.

Toi qui apaises, toi qui embaumes, toi qui consoles.

Toi qui bandes les blessures et les membres meurtris.

Toi qui endors les cœurs, toi qui endors les corps Les cœurs endoloris, les corps endoloris,

Courbaturés,

Les membres rompus, les reins brisés De fatigue, de soucis, des inquiétudes Mortelles,

Des peines,

Toi qui verses le baume aux gorges déchirées d’amertume

Si frais

O ma fille au grand cœur je t’ai créée la première Presque avant la première, ma fille au sein immense

Et je savais bien ce que je faisais.

Je savais peut-être ce que je faisais.

Toi qui couches l’enfant au bras de sa mère L’enfant tout éclairé d’une ombre de sommeil Tout riant en dedans, tout riant secret d’une confiance en sa mère.

Et en moi,

Tout riant secret d’un pli des lèvres sérieux Toi qui couches l’enfant tout en dedans gonflé, débordant d’innocence Et de confiance Au bras de sa mère.

Toi qui couchais l’enfant Jésus tous les soirs Au bras de la Très Sainte et de l’immaculée.

Toi qui es la sœur tourière de l’espérance.

O ma fille entre toutes première. Toi qui réussis même,

Toi qui réussis quelquefois

Toi qui couches l’homme au bras de ma Providence Maternelle

O ma fille étincelante et sombre je te salue Toi qui répares, toi qui nourris, toi qui reposes O silence de l’ombre

Un tel silence régnait avant la création de l’inquiétude.

Avant le commencement du règne de l’inquiétude.

Un tel silence régnera, mais un silence de lumière Quand toute cette inquiétude sera consommée,

Quand toute cette inquiétude sera épuisée.

Quand ils auront tiré toute l’eau du puits.

Après la consommation, après l’épuisement de toute cette inquiétude D’homme.

Ainsi ma fille tu es ancienne et tu es en retard Car dans ce règne d’inquiétude tu rappelles, tu commémores, tu rétablis presque,

Tu fais presque recommencer la Quiétude antérieure Quand mon esprit planait sur les eaux.

Mais aussi ma fille étoilée, ma fille au manteau sombre, tu es très en avance, tu es très précoce.

Car tu annonces, car tu représentes, car tu fais presque commencer d’avance tous les soirs Ma grande Quiétude de lumière Éternelle.

Nuit tu es sainte, Nuit tu es grande, Nuit tu es belle. Nuit au grand manteau.

Nuit je t’aime et je te salue et je te glorifie et tu es ma grande fille et ma créature O belle nuit, nuit au grand manteau, ma fille au manteau étoilé

Tu me rappelles, à moi-même tu me rappelles ce grand silence qu’il y avait

Avant que j’eusse ouvert les écluses d’ingratitude.

Et tu m’annonces, à moi-même tu m’annonces ce grand silence qu’il y aura

Quand je les aurai fermées.

O douce, ô grande, ô sainte, ô belle nuit, peut-être la plus sainte de mes filles, nuit à la grande robe, à la robe étoilée

Tu me rappelles ce grand silence qu’il y avait dans le monde

Avant le commencement du règne de l’homme.

Tu m’annonces ce grand silence qu’il y aura

Après la fin du règne de l’homme, quand j’aurai repris mon sceptre.

Et j’y pense quelquefois d’avance, car cet homme fait vraiment beaucoup de bruit.

Mais surtout, Nuit, tu me rappelles cette nuit.

Et je me la rappellerai éternellement.

La neuvième heure avait sonné. C’était dans le pays de mon peuple d’Israël.

Tout était consommé. Cette énorme aventure.

Depuis la sixième heure il y avait eu des ténèbres sur tout le pays, jusqu’à la neuvième heure.

Tout était consommé. Ne parlons plus de cela. Ça me fait mal.

Cette incroyable descente de mon fds parmi les hommes.

Chez les hommes.

Pour ce qu’ils en ont fait.

Ces trente ans qu’il fut charpentier chez les hommes.

Ces trois ans qu’il fut une sorte de prédicateur chez les hommes.

Un prêtre.

Ces trois jours où il fut une victime chez les hommes.

Parmi les hommes.

Ces trois nuits où il fut un mort chez les hommes.

Parmi les hommes morts.

Ces siècles et ces siècles où il est une hostie chez les hommes.

Tout était consommé, cette incroyable aventure

Par laquelle, moi, Dieu, j’ai les bras liés pour mon éternité.

Cette aventure par laquelle mon Fils m’a lié les bras.

Pour éternellement liant les bras de ma justice, pour éternellement déliant les bras de ma miséricorde.

Et contre ma justice inventant une justice même.

Une justice d’amour. Une justice d’Espérance. Tout était consommé.

Ce qu’il fallait. Comme il avait fallu. Comme mes prophètes l’avaient annoncé. Le voile du temple s’était déchiré en deux, depuis le haut jusqu’en bas.

La terre avait tremblé ; des rochers s’étaient fendus.

Des sépulcres s’étaient ouverts, et plusieurs corps des saints qui étaient morts étaient ressuscités.

Et environ la neuvième heure mon Fils avait poussé

Le cri qui ne s'effacera point. Tout était consommé. Les soldats s’en étaient retournés dans leurs casernes.

Riant et plaisantant parce que c’était un service de fini.

Un tour de garde qu’ils ne prendraient plus.

Seul un centenier demeurait, et quelques hommes

Un tout petit poste pour garder ce gibet sans importance.

La potence où mon Fils pendait.

Seules quelques femmes étaient demeurées.

La Mère était là.

Et peut-être aussi quelques disciples, et encore on n’en est pas bien sûr.

Or tout homme a le droit d’ensevelir son fils.

Tout homme sur terre, s’il a ce grand malheur

De ne pas être mort avant son fils. Et moi seul, moi Dieu,

Les bras liés par cette aventure,

Moi seul à cette minute père après tant de pères,

Moi seul je ne pouvais pas ensevelir mon fils.

C’est alors, ô nuit, que tu vins.

O ma fille chère entre toutes et je le vois encore et je verrai cela dans mon éternité

C’est alors ô Nuit que tu vins et dans un grand linceul tu ensevelis

Le Centenier et ses hommes romains,

La Vierge et les saintes femmes,

Et cette montagne, et cette vallée, sur qui le soir descendait,

Et mon peuple d’Israël et les pécheurs et ensemble celui qui mourait, qui était mort pour eux

Et les hommes de Joseph d’Arimathée qui déjà s’approchaient

Portant le linceul blanc.

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