CHAPITRE Il
La Rochelle port de pêche
La première industrie exercée par les habitants du hameau de Cougnes, d’où est sorti La Rochelle, paraît bien avoir été la pêche côtière pour les besoins de la consommation locale.
Cette petite pêche côtière confinua à être pratiquée au cours des siècles et est encore florissante de nos jours. Le commerce du poisson est devenu, principalement à partir du XIX° siècle, un des facteurs essentiels de la prospérité rochelaise. Aujourd’hui, encore, plus d’un tiers de la population rochelaise vit de l'industrie de la pêche. Toute une colonie de marins bretons est venu se fixer à La Rochelle dans les quartiers Saint-Sauveur et Saint-Nicolas.
Les progrès de la navigation à vapeur ont fait varier le caractère de cette industrie. A la petite pêche côtière est venue s’adjoindre une pêche industrialisée, pratiquée par une série de grands chalutiers à vapeur, munis de tous les perfectionnements de la science moderne pour la pêche et la conservation du poisson par le froid. Ils ont amené au port de telles quantités de poissons qu'il a fallu rechercher, à côté des anciens débouchés locaux devenus insuffisants, de nouveaux marchés pour pouvoir écouler toute la production.
Depuis peu, des sociétés spécialement équipées pour la pêche à la morue, ont choisi La Pallice comme port d'attache et en ont fait un centre important d'armement pour la grande pêche aux bancs de Terre-Neuve et au Groënland.
Nous étudierons :
Section 1. — La pêche par chalutiers et voiliers. Section 11. — La grande pêche.
82 LE PORT DE LA ROCHELLE-PALLICE SECTION I. — LA PÊCHE PAR CHALUTIERS ET VOILIERS
La situsion de La Rochelle comme port de pêche est excellente « Située à l'entrée même des coureaux ou détroits qui séparent les « iles de Ré et d'Oléron de la grande lerre, détroits aux fonds de « Sable où’abondent ies pilies, ies soies et les raies, notre ville est le « port également le mieux situé pour pêcher dans ce golfe de Gas- « cogne, véritable carrefour de tous les poissons de l'Atlantique, où « nos pères poursuivaient encore la baleine au XIV° siècle, et où, « à certaines saisons passent les bancs de merlu dont la pêche est « notre grande ressource.
« La Rochelle est, aussi, le port de France le plus proche de ce « bancs de la grande Soie, au Sud de l’Irlande, où les dorades et les « merlus foisonnent tout l’été. Nous sommes, enfin, plus près des « côtes poissonneuses du Maroc que Marseille même, et en hiver, « quand le poisson s’égaille, ou lève et disparaît de nos lieux habituels « de pêche, c’est là que nous irons le chercher plus aisément que « de tout autre rivage de France » (1).
De tout temps, cette situation avait été connue «et exploitée par les pêcheurs rochelais. Dès 1866, M. d’Orbigny arme trois petits chalutiers à vapeur, mais devant l'hostilité des marins abandonne rapidement leur exploitation. Un peu plus tard, la Société des Pêcheries de l'Océan arme quatre vapeurs, mais essuie le même échec.
Il faut attendre jusqu’en 1898 pour voir se renouveler ces tentatives avec le chalutier à vapeur « Stella », dont l'apparition dans le port soulève une émeute. Mais devant ies résultats obtenus, l’hostilité désarme peu à peu et la flotte rochelaise de chalutiers à vapeur se développe rapidement. -
ÉNnAIOOS ESPN PRESS 8 chalutiers
En 008 RSR 18 chalutiers EN TO LAS RIRES NEC 30 chalutiers
(x) Extrait de la conférence faite le 1°’ Août 1921 par le commandant Darde, armateur, à la Semaine des Pêches Rochelaises.
À la déclaration de guerre, les chalutiers sont mobilisés avec leurs équipages et servent principalement comme chasseurs de sousmarins; huit d’entre eux furent coulés pendant les hostilités.
Après la guerre, leur nombre ne cesse de croître rapidement.
Alors qu’en 1914, on en comptait 30 jau-
CHAR ENS MDIOE ss es à diese mue de 00e 7.250 tonneaux En 1920, ils sont : 37 9.195 »
En 1921, 38 9.520 »
En 1922, 44 11.810 »
En 1923, SI 14.500 »
En 1924, À 58 15.145 »
En 1925, 66 17.188 »
En 1926, 79 18.304 »
En 1927, 80 18.01G »
En 1928, 80 21.286 »
En 19290, 80 21.265 »
En 1930, 83 26.887 »
Au 1°” janvier 1932, on en compte 81 (2) se décomposant de la façon suivante : 60 grands chalutiers à vapeur pratiquant la pêche hauturière, 21 petits chalutiers pratiquant la pêche fraîche, dont 9 à vapeur et 12 à moteurs.
La petite pêche côtière n’a pas disparu devant cette concurrence comme le craignaient les émeutiers de 1808. Elle s’est même plutôt développée mais s’est spécialisée de plus en plus dans la capture des poissons fins.
Voici, en effet, quel a été ces dernières années le chiffre total:
des navires de pêche immatriculés au port de La Rochelle et leur tonnage global :
(>) Cette régression apparente tient au fait que cinq chalutiers ont péri par fortune de mer ces deux dernières années.
Années Nombre Tonnage 1913, 470 12.410 1920, 354 11.545 1921, 360 12.825 1922, 379 15.108 1923, . 399 18.298 1924, 420 18.345 1925) 436 20.708 1926, 476 21.874 1927, 546 23.208 1928, 553 25.801 1929, 568 | 25.292 1930, 632 29.568 1931, chiffres non encore relevés.
En 1926, on comptait 64 chalutiers à vapeur jaugeant entre 201 et 50o tonneaux, 13 entre 50 et 200 tonneaux, 2 de moins de 50 tonneaux, 23 navires à propulsion mécanique, 1 voilier de 392 tonneaux, 1 de 165 tonneaux et 372 voiliers jaugeant ensemble 2.879 tonneaux.
En 1930, les 632 navires de pêche immatriculés à La Rochelle se répartissent de la façon suivante :
83 chalutiers à vapeur jaugeant ....:..... 26.885 tonneaux 158 navires à propulsion mécanique de .... 1.457 » 30 ENOINEFS É7 E ENORS PNR 1.224 »
Le port de La Rochelle occupe dans les statistiques une place intéressante. En 1913, il est au 5° rang, en 1918, il est passé 4° derrière Boulogne, Fécamp et Saint-Malo, depuis 1926, il se classe le 2° derrière Boulogne.
En 1928, le classement des principaux ports de pêche français d’après le tonnage des navires est le suivant :
Ports Navires de Pêche dont chalutiers jaugeant Tonnage total Boulogne ........ 281 145 29.670 30.676 La Rochelle ..... 553 8c 21.286 25.801 PÉCAIID et. à 155 40 14.635 20.401 Saint-Malo ...... 100 | 20.093 Lorient Keroman : 246 61 10.666 11.445
(port national de pêche) MO 450 10.585 Hiordeaux. ..:,…. 167 IT 8.976 10.051 Concarneau ..... 670 8.873 ATCACHON 2, 2 80 29 8.024 8.483 ieppe”:........ 106 7.678
Un tel classement permet difficilement de se rendre compte de la situation exacte d’un port de pêche, aucune discrimination n'étant faite dans les statistiques, entre les différentes catégories de navires immatriculés et les pêches qu’ils pratiquent : grande pêche aux bancs de Terre-Neuve, pêche à vapeur, petite pêche côtière, pêches saisonnières, etc.
Au point de vue de la pêche à vapeur, La Rochelle et Boulogne sont à peu près au même niveau. La suprématie que semble marquer Boulogne dans les statistiques tient à l’armement de navires pour des pêches saisonnières : hareng et maquereau.
Les chalutiers rochelais, pour la plupart de construction anglaise, sont de trois types principaux.
Les grands chalutiers d’une jauge brute minima de 225 tonneaux ont une longueur de 38 à 40 mètres, 6 m. 50 à 7 mètres de large; ils possèdent des machines développant une force de 450 à 500 chevaux et même pour certains 600 à 800. Ils ont, en moyenne, 15 hommes d'équipage. Leur grand rayon d’action leur permet des marées de deux à trois semaines sur les bancs de la Grande Sole à 500 milles * de La Rochelle, ou même plus loin encore au large des côtes du
Maroc. Leurs cales à poisson, isothermes, assurent une parfaite conservation de la pêche et peuvent contenir jusqu’à 50 tonnes de poisson.
Les moyens chalutiers ont un tonnage de jauge variant de 159 à 225 tonneaux. Ils ont les mêmes caractéristiques générales que les grands chalutiers, mais la capacité de leurs soutes est moindre et la puissance de leurs machines sensiblement inférieure; ils n'ont pas une force suffisante pour draguer sur les grands fonds et ne peuvent faire les marées d'Irlande et du Maroc.
Les petits chalutiers sont en nombre assez restreint. Leur jauge est inférieure à 150 tonneaux. Ils se bornent à pêcher sur les fonds du golfe de Gascogne et ne restent en mer qu’une semaine.
Les chalutiers les plus récents ont remplacé leurs chaudières à vapeur par des moteurs et ce système paraît appelé à avoir un rapide développement réduisant la dépense de combustible et permettant de réaliser une économie de main-d'œuvre.
Les petits voiliers, d’une jauge généralement inférieure à 5 tonneaux ne s’éloignent guère du port et ne restent en mer qu’une ou deux marées.
Quelques pinasses à moteur se livrent l’été à la pêche à la sardine sur les côtes Ouest des îles de Ré et d'Oléron; quelques thoniers arment aussi à La Rochelle.
Pour permettre aux chalutiers à vapeur de débarquer rapidement leur pêche, le bassin extérieur de La Rochelle-Ville leur a été plus Spécialement affecté, tandis que les voiliers continuent, comme par le passé, à utiliser le havre d’échouage.
Sur le quai Est du bassin extérieur, agrandi en 1025, la Chambre de Commerce et le Syndicat des Armateurs ont fait édifier cinq grands magasins de 60 mètres de long et de 25 mètres de large. Les différentes sociétés de pêche y ont établi leurs bureaux. Au rez-dechaussée de grands halls permettent une manipulation aisée du poisson débarqué mécaniquement des chalutiers accostés à quai. Il est étalé sur de vastes tables, trié par catégories et emballé dans des
pts, MAN S % À
ER PSS “y za
Cs
caisses garnies de glace. Ces caisses sont ensuite chargées directement dans des trains stationnant dans la gare de marée située tout contre les magasins des armateurs et communicant directement avec eux.
Les navires de pêche rapportent à La Rochelle des quantités considérables de poisson, le rendement moyen annuel par navire (chalutier ou voilier) est passé de 7 tonnes 67 en 1917 à 10 tonnes 35 en 1928. Une faible partie de la pêche est consommée sur place. Nous verrons dans un chapitre ultérieur l’organisation qui en permet la distribution dans une grande partie de la France.
En France, il avait été pêché en 1913 : 217.260.371 kilogrammes de poisson valant 111.420.061 francs contre 270.457.000 kilogrammes valant 1.430.000.000 francs en 1028.
Le part de La Rochelle dans la pêche française est la suivante (3) :
Années Quantités Valeur
OR 11.453.900 Kg. 8.458.500 francs TOO Tee 11.786.274 » 31.068.228 »
AE PA sue ee Ne DIE 15.224.325 ) 36-853:152:; » O2 ne. 17.183.581 » 20.051542) OP RESTE 19.991.795 » 46.710.045 »
ODA ST. 22 147.104 D). 70.449.213 ) LOS ee 19.302.246 » 60.084.886 »
FO nr. chiffres non relevés
RO Sn ere 16.530.501 » 102.000.120 »
OS ne de 19.884.055 » 107.509.758 »
600 SSSR RES 19.006.085 » PO0:3214437: 00) HO RER 20.703.798 » 112.026.353 »
OT dette 13.776.035 » 60.000.000 environ
En 1920, l'Administration de la Marine effectua un classement des ports français, d’après la valeur de la pêche rapportée. La Ro-
(3) VACHÉ : La Rochelle, premier port de pêche sur l'Atlantique.
chelle tenait le deuxième rang avec 106.321.433 francs derrière Boulogne (172.128.344 francs), mais avant Bordeaux (75.680.151 francs). Le port national de pêche de Lorient Keroman ne venait qu’au cinquième rang avec 60.902.822 francs (4).
Ces statistiques montrent un accroissement sensible de la valeur du poisson débarqué, mais par contre les quantités pêchées restent stationnaires et même accusent une diminution sur le chiffre de 1924, malgré l'augmentation du nombre des chalutiers. Après la guerre. les bancs fréquentés par les chalutiers, et en particulier, celui de Îa Grande Sole, qui étaient restés abandonnés plusieurs années, avaient eu le temps de se repeupler. Mais la reprise de l’exploitation intensive de chalutiers français et étrangers (anglais principalement) fit rapidemeni diminuer le rendement. En 1925, il faut aussi noter une grève des inscrits maritimes qui dura trois mois et compromit la campagne de pêche. Aujourd’hui pour trouver du poisson en quantité suffisante, les chalutiers sont obligés d'exploiter des fonds plus pro-. fonds et d’aller toujours plus loin. Le temps nécessaire pour se rendre sur les lieux de pêche est plus grand et le rendement de là campagne de pêche s’en ressent. |
Les principales espèces de poissons pêchées pour les chalutiers rochelais sont par ordre d'importance : le merlu ou colin, la dorade; puis comme poissons fins : la plie, la limande, la sole, le turbot, ia barbue, le pocheteau et la raie.
Voici quelles ont été, en 1930, en quantité et en valeur les diffé-
rentes espèces débarquées à La Rochelle par les chalutiers et les voiliers (5).
(4) C. MôrCH : le port de La Rochelle et ses nouveaux travaux. Revue généralé du Centre-Ouest, n° 23, septembre 1031.
(5) Cité par VACHÉ : La Rochelle premier port de pêche sur l'Atlantique.
Espèces Poids Valeurs Merlus ou colins ...... 7.228.454 kg 58.427.000 fr. SOS Sein tee 297.740 » 6.967.750 »
Ras Shoes 1.114.477 4.776.630 »
Poissons divers ...... 11.504.302 » 37.637.318 » DAFONICS Lite cum late ah 131.525 » 659.360 » FRONS ere reve: c 36.950 » - 258.650 »
HOMAS er 2 61.370 » 1.249.100 »
Eangoustes-…. : ment: 422002!) 174.324 »
CFabeS Sr élue. 80.450 » 309.800 »
Crustacés divers ...... 196.520 » 1.287.520 » Magtereaux: …. .......: 46.350 » 278.100 »
En 1031, il s’est produit un véritable effondrement des cours du poisson frais qui place les armateurs de chalutiers dans une position difficile. Cet effondrement est dû pour partie à la baisse mondiale générale des prix, mais surtout à la concurrence étrangère, anglaise principalement, qui jette sur le marché français du poisson frais de deuxième qualité, vendu à des prix inférieurs.
Pour se défendre contre cette concürrence, les armateurs sollicitèrent et obtinrent des pouvoirs publics, au printemps 1931, un relèvement des droits de douane sur le poisson frais. Cette mesure apporta une amélioration passagère à la situation, mais l’abandon par l'Angleterre de l’étalon or et la baisse de la livre sterling, donnèreni une prime aux exportateurs anglais de poisson frais et les mesures prises en France, ne fournissent plus actuellement une protection suffiante. Les cours ont continué à s’effondrer à tel point, qu’actuellement, les armateurs doivent souvent se défaire de leur poisson à perte; n’ayant pas espoir d’être soulagés des charges fiscales fort lourdes qui pèsent sur eux ils sollicitent actuellement de nouvelles
mesures de protection.
Pour réduire dans la mesure du possible les frais généraux, la concentration des Sociétés de Pêche à vapeur a été poussée à La
Rochelle plus qu’en aucun autre port de France. En dehors de quelques armateurs isolés ou petites sociétés indépendantes, l’industrie de la pêche à vapeur est exercée par quatre grandes sociétés rochelaises. La Société Anonyme des chalutiers à vapeur de La Rochelle LTOUDANI ER ET ns CA SLT EN RIM SE 16 navires La Société Anonyme des Pêcheries de l’Atlantique : 16 » La Société des Pêcheries armements de la Rochelle L'Association rochelaise de pêche à vapeur ...... 1H
Cette dernière est une société à responsabilité limitée qui se contente d’assurer la vente des pêches faites par ses adhérents qui conservent le soin d'organiser comme ils l’entendent l'exploitation de leurs navires.
Le Syndicat des armateurs fondé en 1925 s’est attaché à régulariser les arrivages de chalutiers pour stabiliser la production et éviter dans la mesure du possible l'effondrement des cours. Selon le tonnage ides chalutiers et le lieu où ils vont charbonner (Angleterre ou France), il a été fixé une date de départ pour chaque chalutier et une date de rentrée : le chalutier doit rentrer au jour prévu d'avance, quel que soit à cette date, le résultat de sa pêche.
Lorsqu'ils charbonnent en Angleterre, les grands chalutiers ont une durée d’absence de quinze à dix-huit jours et les petits chalutiers de douze à quatorze jours. S'ils charbonnent en France, les grands chalutiers font des marées de treize à seize jours et les petits chalutiers de neuf à douze jours. :
Les infractions à cette règlementation, sauf cas de force majeure prouvé, sont sanctionnées par des amendes qui sont ensuite réparties par le syndicat entre ses adhérents