AVANT-PROPOS TESTAMENTAIRE
Moi, AuOespiii de SN Amour (183o).
A celles qui m^ontftroinpè, loin de fjarder le moindre seniiiaent de rancune, je donne el lèijue le pardon le plus complel, — ainsi quà leurs complices !
Cesl acec joie — fai dans Vidée que ce ne sont pas les moins jolies — que je les recerrailà-haul, sans les complices; les belles volages pourront me raconter les tours cju' elle s m,' ont joués, et nous rirons encore ensemble.
A celles et aussi à ceux que j'ai trompés, je fais humblement les plus complètes excuses. — Je reconnais mes torts, je déplore mes erreurs l... Hélas! c'est le passé!... Oui, j'ai péché, j'ai terriblement péché! Ali! si c'était à refaire, ah! si l'on pouvail recommencer sa vie !... Comme ce serait agréable! Mais non, Jiélas, imiiossible !
A celles et à ceux que j'ai trompés, je déclare.^ si ra peut leur faire p^ii-si?' maintenant, qu'ils ont été bien vengés. Je les ai expiées cruellement les Iieures folles, les journées d'agrément escamotées autrefois! La punilion a élé exemplaire: Babet Taupin, ma gouvernante pendaiit plus de trente-cinq ans^ a été pour ceci l'instrument de la Providence vengeresse. J'en serais arricé à l'épouser, cette Babet, sans Taupin, le bon et excellent Taupin, son mari, qui vivait encore, — loin d'elle, le vieux malin, — cl ù qui je faisais des rentes, pour lui per]aeltre d'entre-
tenir f<a santé et de se conserver dans mon intérêt.
It a vécu, le brave et digne homme, et il n'est descendu au tombeau, victime d'une vocation irrésistible pour Vinlenxpèrance, qu'après la fin de Bahet. Honneur à lui !
Moi aussi j'ai vécu, et si je suis arrivé à l'âge de cent un ans, c'est bien, je puis le dire, par la force de la volonté, par une héroïque obstination ! C'est à cause de Babet ! Je n'ai pas voulu partir avant elle, je n'ai pas voulu lui permettre de jouir des avantages testamentaires qu'en trente-cinq années d'obsessions elle m'avait arrachés peu à peu. Je lui ai survécu ; maintenant qu'elle n'est plus, je jouis partir à mon tour !
Mes comptes sont donc réglés. Ceux et celles ciue j'ai trompés ont été vengés, j'ai pardonné à celles et même à ceux qui m'ont trompé, je suis quitte et peut-être même, en comptant bien, aurais-je droit à du retour ! Je verrai bientôt là-haut si l'on ne me redoit pas ciuelque chose, quelques félicités compensatrices que je recevrais avec reconnaissance.
Pour achever de les mériter, je charge mon notaire et exécuteur testamentaire de publier leprésent Portefeuille de Souvenirs: les personnes représentées ci-inclus — s'il en existe encore du moins — par quelque portrait ou relique, y verront que ce sentiment si fragile et si volatile qu'on appelle l'amour ne s'est pas tout à fait évaporé en tant d'années, alors (jue tant de c/ioses soi-disant solides^ d'institutions réputées éternelles, de gouvernements indéracinables et incassables ont dii<paru, balayés par les aquilons.
Les personnes qui m'ont trompé y trouveront l'absolution.
Et celles que j'ai trahies — ou leurs héritiers, — les excuses que je viens de formuler humblement.
Aimables folies à la hussarde
Apparaissez, ô mes jeunes années ! Où es-tu, mon cheval de bataille, fier coursier que j'ai vendu quinze louis de vingt-quatre francs en l'an VI? A moi, mon sabre do hussard ! A moi, ma hussarde adorée, mais
Mon portrait par Aurélie.
infidèle, ma première adorée, ma première ir fidèle, mon aimable et unique Aurélie Verteleuille !
Oui, la première en date do toutes celles que j'ai aimées était hussarde! Simple cavalière aux hussards volontaires de la Nation, comme j'étais simple cavalier. Deux jolis, fiers et fringants hussards tous les deux, en cette année de soleil et de jeunesse où nous nous échappâmes ensemble du sein de nos familles, ])our courir les aventures de i^uerre et d'amour, au
Auralio.
galop de charge, rœnr flamliant.
âme embrasée, sabrctachc et plumet au vent, à travers les coups do sal)re, les mousquetades, les pistoletades et les canonnades des champs de bataille de la haute Italie.
Mon Dieu ! c'est bien simple, du moins c'était tout simple en ce temps-là. J'avais dix-sept ans et Aurélie tout autant, dix-sept printemps, trente-quatre à nous deux ' Nous étions voisins de campagne, j'habitais la maison des champs d'un oncle, homme de robe, censeur ennuyeux de ma fougueuse Jeunesse. Aurélie, que je voyais chaque soir sous les charmilles de ses parents, s'ennuyait aussi. Xc voulait-on pas lui faire épouser quelque procureur! Nous nous aimâmes et un beau jour, sur les chevaux de mon oncle, nous nous enfuîmes. Je lui avais prêté fies habits masculins; ce furent deux jeunes muscadins qui se présentèrent, après une course de cent lieues et trois semaines d'un vagabondage poétique, au bureau de recrutement de Lyon, oîi se formait une brigade de hussards destinée à voler de l'autre côté des Alpes, dans les champs do l^ellonc.
Uï &e«r//^;///rVerfe^ilf«..
' ( Camilt? 4Uua (h4Àè&'»>
Aurélie avait bruni au cours do notre libre voyage ; soiis l'uniforme, avec la queue et les cadenettcs blondes — elle abhorrait la poudre dont s'enfarinaient les hussards de la République — elle avait fort bon air. On n'eut aucun soupçon de son sexe, c'était un très jeune volontaire, et voilà tout. Nous fîmes un voyagé délicieux, par étapes, de Lyon à Vérone, où nous rejoignîmes l'armée. O belles journées de ma jeunesse ! Est-ce encore le même soleil qui, chaque matin, se lève à l'orient? Il a vieilli comme moi, 1i(''lns ' T't nio Dni'nîl iiiniiitonrmt xnlf'fiidinniiY' r-i
/..■( MnnioiUcufic
t) douce vençieancc
morose comme moi! Nous cheminions tous les deux, Aurélie et moi, en avant de la colonne, sur les routes d'Italie, terre natale de l'Amour et des Arts, mes divinités. Le matin, enveloppes dans le dolman, nous galopions aux douces lueurs de l'aube naissant^, la chanson aux lèvres; quelques poules sabrées au passage fournissaient au déjeuner de notre escouade. A l'étape, nous logions chez l'habitant, tant bien que mal, toujours ensemble, au bivouac comme à la marnude. Notre capitaine, qui nous appelait Castor et Pollux, n'aurait pas voulu séparer les deux amis, les deux blancs-becs qui ne juraient pas, qui ne fumaient pas — Aurélie avait ])Ourtant essayé — mais ((ui semblaient deux francs lurons de hussards. Aurélie, • pour se déguiser davantage, pinçait le menton des jolies filles, tandis ([ue moi, la fidélité môme, je baissais les yeux' par scrupule devant nos jolies hôtesses.
Nous reçûmes le baptême du feu à Rivoli ! Je dois l'avouer, un peu quand on nous plaça en ligne, devant les positions pour moi, mais pour Aurélie. Ventrebleu ! Aurélie, qui s'en aperçut, me regarda en riant. Campée d'aplomb sur la selle, le poing sur la cuisse, le plumet audacieusement penché en avant, l'œil clair, les narines dilatées, elle semblait d'avance respirer la poudre. Quel superbe hussard! Je me souvins alors que j'étais un disciple d'Apelle et de David, je regrettai de n'avoir pas mes crayons pour tracer l'esquisse de ma Bradaniante. Il fallut une ])onne douzaine de coups de
('on sol, liions.
je p^di^
sur le flanc d'une colline,
d'Alvinzi, et je tremblai, non
pîinon pour mo tiror do ma. contemplation. Aiirélie se redressait encore sous le canon et faisait piaffer son cheval. Puis la fusillade éclata autour do nous, à côte de nous, et la fumée nous enveloppa. — « Garde à vous, hussards! Chargez! » Et soudain nous nous élançâmes, chargeant en fourrageurs sur des lignes d'hahits blancs confusément aperçues. A partir de ce
CunPiolnti'jns. — l.n ''■"»" ''" mlùnct iin loriurc
moment, je ne me rappelle plus rien do net, Aurélio et moi nous tenions ensemble : je la vois l)Ousculant à côté de moi les tirailleurs autrichiens, puis dans un engagement de cavalerie, échangeant des coups de sabre avec de lourds dragons, sabrant, voltigeant, sabrant, tournoyant, et tous, amis et ennemis, emportés dans un vertigineux tourbillon. Comment nous sortîmes de la bagarre, rouges, haletants, érointés: mais saufs, je no puis le deviner : bien
d'autros tic nos oamarados, hélas ! ne s'on étaient pas tirés au complet ! Un souvenir aux braves malchanceux !
Àurélie et moi nous nous embrassâmes à cheval et nous donnâmes ensuite l'accolade à nos gourdes. Puis la bousculade recommença, infanterie ou cavalerie, tirailleurs, dragons ou hulans, je ne distinguais plus. A un moment donné, Aurélie et moi, lancés bien en avant de notre escadron, nous nous trouvâmes au milieu d'une batterie ennemie qui déménageait d'un endroit trop chaud. Je sabrais, elle sabrait; je coupai les traits d'un attelage, mais mon cheval s'abattit avec quelques balles de mousqueton dans le corps. Pif! joaf! Alors je sautai sur une pièce, Aurélie fit cabrer son cheval, exécutant un moulinet superbe pour un poign'^û féminin. Notre escadron arriva comme une trombe et nous dégagea.
Nous étions vainqueurs, nous avions notre canon bien à nous ; Aurélie voulait l'emporter, on se contenta de le tourner contre l'ennemi. Le soir, Aurélie et moi nous étions sous-lieutenants.
Deux mois ])lus tard, après avoir fait toute la campagne et assisté à sept ou huit combats, escalades de villes ou passages
de rivières, j'étais capitaine
et Aurélie, distinguée par le général de notre division, — ô ma plume, n'écris pas le nom du traître — entra dans l' étatmajor.
Nous nous séparâmes le 2 avril (vieux style) à Brixen dans le Tyrol : je restais aux hussards, ellx? rejoignait son général, et je ne la revis plus, jamais, jamais! Aurélie! cou])a]tle et iliviiie Aui'élie. il ne
La Muscadino.
m'est resté de ton amour que Ui douleur de ta perte et quelques précieux mais légers souvenirs : une mèche de tes cadenettes blondes coupée le jour de Uivoli, ton portrait esquissé par moi en silhouette à
La niùce blonde.
la lueur des feux de l)ivouac, mon portrait dessiné par toi le même jour, et enfin une autre image de toi, témoignage d'admiration de notre brave fourrier. As-tu conservé mon portrait exécuté par sa plume avec les mêmes paraphes ?
Fou de colère, après trois semaines de séparation, les préliminaires de Léoben venant d'être signés.
La niccc brune.
je courus la clicrchei' au quartier général.
Plus d'Aurélic ! Le l'é aérai cachait bien le Iriiigant aide de camp qu'il m'avait volé. Il feignit de ne rien comprendre à mes réclamations, et me fit immédiatement monter à cheval avec une mission pour Paris. Dévorant ma fureur, je partis. A Paris, bien reçu, icté partout, je m'efïbrçai d'oublier Aurélie, mais je n'oubliai point ma vengeance. La femme du ravisseur d'Aurélie, la citoyenne générale F..., était une des merveilleuses à la mode. Des salons du Directoire aux jardins adoptés par le beau monde, elle promenait sa splendide beauté, son profil de déesse grecque et ses toilettes athéniennes.
Je la rencontrai plusieurs fois pour l'éblouissement de mes yeux. Comme une statue vivante, elle s'avançait vêtue d'une tunique de nymphe ou plutôt d'une longue chemise de mousseline transparente, un nuage de linon, une simple nuée diaphane qui l'enveloppait mollement sans la cacher à l'œil a;moureux et indiscret, et qui prenait des tons roses en plaquant sur des formes idéales. Les plis flottants de cette chemise, retenue sous le sein par une ceinture d'or S!)utenant les lignes ondulées et délicieuses de la gorge et des épaules, s'entr ouvraient à mi-cuisse et laissaient apercevoir les rondeurs des jand)es enveloppées d'une culotte collante de soie couleur chair et des anneaux d'or, trois ])ar trois reliés par , des camées, au-dessus du genou et à la cheville pardessus les cothurneo roui-ob.
Eiitout,oiieoiiii)tiiiitavcclal(jgci'cuiiii.{Liclc.3bijinix. anneaux, bagnes et camées, la merveilleuse portait Juste une livre de vêtements. A la suite d'un pari de muscadins, elle s'était dégagée de son nuage de gaze dans un petit salon, et l'on avait pesé nuage et bijoux. Soûl le costume de Vénus pouvait peser moins.
Le ravisseur d'Aurélie m'avait confié un messag ' pour le gouvernement: je m'introduisis un soir chez la générale sous prétexte de mission particulière; je bousculai les officieux, j'embrassai les filles de chambre et tombai comme une bombe dans la pièce oii la merveilleuse reposait 'ses grâces.
Jolie chambre dans le goût anti'^jue un peu sévère. La générale, à la faible lueur d'une lampe mourante, reposait dans un lit en forme de galère greccfue ou romaine, orné de cygnes et de dauphins. Elle bondit à mon entrée en bouleversant les oreillers de sa galère. J'étais à ses genoux déjà, et je lui expliquais l'odieuse trahison du général son mari. Son efîroi n'avait pas duré, ses yeux se reposaient sur moi avec une afifcctueuse compassion ; ils ne savaient exprimer ' [ue la tendresse, ces yeux de merveilleuse, je réussis u faire briller dans leur azur la flamme de la vengeance.
— Vengeons-nous ! soupira-t-clle.
Ces jours du Directoire furent les plus beaux de ma vie. Je restai à Paris. Dégoûté de la gloire et de la vie des camps, que je ne mesentaispas capable de supporter sans Aurélie, je donnai ma démission et résolus de vouer ma vie au culte des Tîeaux-Arts. J'étais maître de mon petit patrimoine, mon oncle l'homme de robe ayant comi)ris que mes exploits m'avaient rendu majeur.
O doux temps! Pendant queliiues soinaities, des Chathps-Elysées à Tivoli, je suivis partout la générale, portant sa balantine, l'espèce de sabretache qui
lui tenait lieu de poche. Mais j'aimais toujours Aurclic, c'était Aiirélie que je voyais dans l'Athénienne aux pieds de qui je mettais mon cœur. Cette liallucin,ation dura des mois et des mois; ô puissance de l'amour vrai ! La jeune dame du cabinet de lecture de la rue Saint-llonoré avec qui je lisais yaZé/'/c ou les Tranf<}Dort8 de la passion contrariée, c'était encore Aurélie; dans la muscadine aux cheveux à la Titus que j'aimai durant quinze jours ou six mois peut-être, je voyais Aurélie, toujours Aurélie. A Frascati, au bal Richelieu si élégant, au concert de chats du bal de la Veillée, à Tivoli, au Ranelagh ou sur les boulevards, je ne voyais que des Aurélies. Fidèle quand même ! Je croyais serrer Aurélie dans mes bras le jour où j'enlevai la charmante nièce blonde d'une femme qui tenait une des maisons de jeu du Palais-Royal. Quelque temps après, lanièce blonde était remplacée par une nièce brune toujours aussi jolie, je l'aimai encore avec la même illusion. De même, les serments qu'avec la plus entière bonne foije prodiguais aux genoux de la plus séduisante des petites modistes, de la perle des modistes passées,
présentes et futures, cc^ serments d'amour éternel, ils s'adressaient à l'unique Aurélie. J'appris à chiffonner galamment les rubans et les plumes, un joli talent qui me servit beaucoup dans la suite. Mais hélas, je n'eus jamais l'occasion de m'en servir pour Aurélie, plus jamais je ne déroulai ses tresses blondes !
J'appns à diiff'jnncr. De ma liussarde, au-
ciinc noiivello. ]Malgré mes recherches, rien! Phis tard, je his dans les bulletins de l'Empire, le nom de Vertefeuille. Le général Aurélien Vertefeuillc,
Ma première viocliste.
comte de l'Empire, qui à la tête de ses hussards enfonça les carrés russes à Borodino, était-il mon Aurélie Vertefeuille tant aimée et tant pleurée ? Son portrait inséré dans Victoires . et Conquêtes, ne me rappelait guère la belle hussarde aux cadenettes blondes de l'an V.
A consoler
Orages et tempêtes
Pourquoi et comment je me suis marié, je n'en sais vraiment plus rien. Et pourtant le vieux garçon a été marié, très peu de temps il est vrai, mais enfin il l'a été, en bon et légitime mariage. Comment s'appelait ma femme ? ma mémoire s'en irait-elle déjà? J'ai oublié ses traits, car avec le temps les figures même les plus chères s'estompent légèrement dans la brume des années lointaines, mais un nom se fixe plus facilement dans la mémoire... Par bonheur, j'ai toujours été soigneux et je retrouve dans mes papiers une lettre de faire part de son second, ou plutôt de son troisième mariage, qui me donne ce nom oublié.
Lucile Colin, ou la citoyenne Colinette, comme on l'appelait dans un petit cercle d'amis — voilà que tout me revient — était, avant de devenir ma femme, celle d'un gros fournisseur des armées de la République, un citoyen voleur très à son aise, mais laid, mais bête, mais grossier comme un simple petit chauffeur de grande route qu'il avait peut-être été.
Vers la fin de l'an VII, je ne sais plus exactement la date, je Tarrachai des griffes de ce vil agioteur.
Colinetle.
Co fut encore un enlèvement. Le mari put nous voir de sa "enêtre monter dans un cabriolet préparé à l'avance et gagner la grande route. Ce ([ui me plaisait dans l'aventure, c'est qu'il me semblait recommencer mon délicieux voyage avec Aurélie. Ma femme était vraiment charmante; sans pouvoir me rappeler bien au juste ses traits, ni son genre de beauté, ni la couleur de ses cheveux, qu'elle avait très longs et très doux, il me semble, — sans pouvoir préciser aujourd'hui par quelles qualités de l'esprit, par quels dons du cœur elle se distinguait des autres
— iO —
femmes, je puis dire en gros qu'elle était charmante. Oui, certes, elle avait tout ce qu'il faut pour embellir l'existence d'un honnête homme et aussi pour, causer à cet honnête homme une assez notable quantité d'ennuis. Mais je n'en étais pas encore là. — Je l'avais aperçue dans son élégante voiture sur la route du bois de Boulogne, je l'avais admirée au théâtre et je l'avais aimée tout de suite. Un vrai coup de foudre. Le temps de le lui dire, de lui jurer une flamme éternelle, d'éveiller soudain en son cœur les mêmes sentiments, de nous entendre pour le projet de fuite et l'événement fut consommé. Elle était dans mes bras, la blonde adorée, — ou la rousse, car je crois maintenant me rappeler qu'elle était de la chaude couleur des belles Vénitiennes.
Pendant que nous allions cacher notre bonheur dans une petite maison champêtre près de Fontaine-
CùUnetlc dans sa voilure.
Èloa.
bleaii, le procureur de Lucile agissait et faisait rapidement prononcer son divorce. Un décadi, jour consacré aux mariages, je la conduisis au Temple de l'Hymen pour l'épouser selon les lois de la Nature et
de la morale, au son des harpes et des violes. Je n'avais guère qu'une quinzaine de personnes à mes noces, mais le repas nuptial assez bien ordonné, au Bœuf à la Mode, au Palais-Royal, me coûta 90,000 livres plus 4,800 livres de pourboires — en assignats.
Trop de lyrea
Détail que je me rappelle, l'agioteur, mon prédécesseur, avait restitué la dot de ma femme en assignats, en réalisant au cours du jour un superbe bénéfice, tandis que plus tard la môme opération ne s'exécuta pour moi qu'à perte, tant à cause de ma grandeur
d'âme que par la faute do mon inoxpcricnce en affaires.
D'abord Liicile ne parut pas regretter dans le modeste asile de l'amour, les lambris dorés, l'hôtel somptueux, la profusion de richesses des appartements, la recherche de la table de son premier mari le voleur. Ma flamme lui suffisait. Je me plaisais
dans l'intimité à la nommer Aurélie, pour entretenir encore une sorte de vague et douce illusion. Pouvait-elle se plaindre? je l'aimais double, puisqu'elle représentait à la fois ma Lucile et mon Aurélie !
Hélas! cela ne dura pas. Le luxe au sein duquel elle avait vécu précédemment lui manqua sans doute ; simple artiste amateur, je ne pouvais lui donner un hôtel, des chevaux, des meubles à l'étrusque ou à la romaine. Elle prit prétexte de ce nom d' Aurélie que
Premiers Colonelle.
je lui donnais dans les moments d'effusion intime, pour me chercher querelle; elle teignit de ne pas
Deuxième Colonelle.
comprendre la délicatesse qui me faisait rejeter ses noms de Lucile et de Colinette profanés par son premier mari. De sorte qu'après six mois d'une union à [peine troublée par ces quelques légers nuages,
Malviaa.
nous divorcions à notre tour. On allait vite en ces temps de vie intense et foiigueiise : je m'étais marié, j'avais divorcé et l'horloge du temps venait à peine de sonner la première heure ;de mes vingt ans!
Lucile avait conservé des relations dans le monde de l'agio et des affaires, elle m'annonça peu après qu'elle convolait en troisièmes noces avec le fils d'un riche négociant de la Chaussée d'Antin, ex-croupier du 113, ex-
agioteur du Perron, ex-prêteur sur gages, extripoteur en denrées coloniales, un ami et un émule du premier mari. Ce fut, je crois, le premier mari qui fit le mariage pour se venger de moi. Il était à la noce, témoin de la mariée peut-être. Lucile m'invita aussi, espérant sans doute que je ferais le second, mais je refusai.
D'ailleurs, j'avais bien d'autres tourments: Malvina, une des plus célèbres beautés du Directoire, Malvina qui m'avait consolé des chagrins de mon divorce, me trompait indignement, je venais de le découvrir! Oublié par Aurélie, abandonné par ma femme légitime, trahi par la maîtresse consolatrice à qui j'avais remis le soin de panser les blessures de ma pauvre âme endolorie, mon malheur était complet!
0 Malvina! tout était mensonge en vous, la langueur de vos yeux quand je plongeais mon regard dans leurs insondables profondeurs, le sourire de vos
lèvres appelant le baiser, les marques de votre tendresse, vos protestations quand mes soupçons furent éveillés, tout était mensonge!
Je connus les larmes. Je pleurai à la ibis Malvina, Lucile, Aurélie et moi-même. Né en des temps malheureux et trouldés, je me sentais, à l'image de mon siècle, malheureux et troublé au plus profond de mon être. Mon âme bouleversée par mille orages connaissait les amertumes des discordes civiles et les révolutions intérieures. Mon cœur ravagé par
tan<j }<j<4.5 j-ont h.
f^L-'v'o-jjtliAoïLinx.ca. Oi. /iLuVi'o^e^ oCAitu^J cifYoui> Ccni,^dini. "
tous les désespoirs, me semblait à tout jamais flétri et désenchanté, je crus voir s'entr'ouvrir les portes du tombeau et, loin d'en gémir, je me réjouis à l'espoir de voir enfin terminer mes maux!
Sombre crise!
Je ne mourus pas. Après quelques mois de tortures morales, mon âme fortement trempée retrouva son ressort. L'Europe brûlait. Devais-je me lancer, moi aussi, dans le grand tourbillonnement d'armées, d'hommes, de chevaux et de canons qui emportait toute la génération? Ancien officier de hussards, mis à l'ordre du jour pour faits d'armes, je pouvais
reprendre du service. J y songeai un instant. Mais je réfléchis, c'était pour Aurélie que je m'étais distingué, c'était pour la protéger que je m'étais jeté sur les canons autrichiens. Sans elle, la gloire ne me tentait plus.
Je restai dans la vie civile. Il me parut que là était ma vraie voie. Qu'étais-je? Un ami des Arts, un admirateur de la Beauté, cette manifestation éclatante des goûts artistiques du Créateur! La beauté était ma religion, la femme ma raison d'être. A d'autres les brutales et inhumaines jouissances de la bataille, les émotions du sabre, les glorieux mais féroces hauts faits du canon. Je dédaignais les joies de la victoire, les panaches et les fumées de la gloire. Des milliers et des milliers de tendres femmes délaissées pour la farouche Bellone gémissaient, pendant que, loin d'elles, fiancés, amants e; maris s'entr'égorgeaient sans rime ni raison. A elles, les pauvres abandonnées, mon cœur et mes soins! Consolé de mes chagrins, rétabli dans toute mon ancienne santé morale, je voulus consoler à mou tour !
Ces fleurs desséchées que je retrouve aujourd'hui précieusement conservées à côté de l'image de celle qui me les donna, esquissée par moi avec tout • le talent dont j'étais capable, avec toute la sûreté de main que pouvaient me laisser les battements de mon cœur ému; cet autre por- Vague souvenir. trait, miniature naïve de
quelque peintre de province, me rappellent deux colonelles dont les belles années se consumaient dans les mélancolies de la solitude, pendant que messieurs leurs maris, casque en tête et moustache en croc, calvacadaient au loin parmi les douceurs de la mitraille et des biscayens.
J'obtins de la sentimentale colonelle T..., pour avoir amoureusement retracé ses traits, la douce récompense que je convoitais, elle m'aima, me le dit, me le prouva. Ces fleurs, sans parfum aujourd'hui, elle les a respirées jadis avant de me les envoyer dans un de ces billets charmants et nombreux que saccagea et brûla plus tard, hélas ! dans un accès de jalousie furieuse, une autre belle bien aimée, la seconde colonelle, la sémillante et vive L. de B..., qui n'entendait pas raillerie sur le chapitre de 1:1 fidélité des autres.
Que de scènes ! que d'accès de fureur ! et que de réconciliations! Cette colonelle était terrible, elle me menait trop militairement. Encore un peu, et elle eût établi à côté de son boudoir une salle de police ! Aussi un beau jour, fatigué de la trop rigoureuse discipline qu'elle m'imposait, je songeai à permuter. Comme je ne recherchais pas l'avancement, je portai mon cœur aux pieds d'une commandante.
Le caractère d'Eloa contrastait absolument avec Vague souvenir.
celui de la jaloiiso colonelle. Eloa était aussi douce et aussi rêveuse que celle qui me retenait précédemment dans les fers était impétueuse et absolue. Je la vois encore dans son appartement de la rue de la Victoire, entièrement décoré dans le style antique et digne d'être habité par des personnages de David ou de Girodet-Trioson. Sur les murailles tendues d'étoffes à palmettcs étrusques, se détachaient des meubles aux lignes raides, ornés de colonnes et de frontons comme des temples, et plaqués d'attributs guerriers. La cheminée du salon était égyptienne ])ar les momies qui la soutenaient ; un char antique conduit par un guerrier figurait la pendule. Partout des lyres, des sphinx, des hippogriffes, des trépieds, des lanq:>adaires. Puis-je, tout bas, parler du lit? 11 ressemblait à un véritable sarcophage antique ou, si l'on veut, à un autel. Un tableau tout fait pour un élève de M. David, avec Eloa en vestale dans ses voiles blancs.
Quand elle ne rêvait pas, Eloa qui était un peu musicienne, étudiait la lyre, plus pure de forme que la harpe. Lyre k part, quel aimable caractère ! Pendant quelque temps sa douceur me reposa délicieusement des tempêtes précédentes. C'était le calme après l'orage. Mais la trop grande pureté de style des meubles avait ses inconvénients, à tout instant on se heurtait à un angle trop aigu, on se déchirait aux têtes de lions des fauteuils, aux griffes des sphinx. Ces incommodités finirent par me crisper, je pris l'école de David en haine et mon Eloa en grippe.
Il y a ici quelques lacunes dans mes souvenirs; en cherchant bien, j'entrevois quelques belles un peu vagues, des formes confuses revêtues de robes longues à taille sous le bras, des spencers, des schalls drapés en écharpes, des turbans surmontés d'aigrettes, mais je ne puis mettre aucun nom sur
ces formes gracieuses, avant d'en arriver à Eglé. L'une de ces belles aux noms oubliés dansait admirablement et je me souviens que je dus mon succès à la grâce que je déployais avec elle dans la gavotte et dans la valse, nouvellement apportée d'Allemagne. Modes étranges que celles de cette époque. Ce n'étaient plus les étonnants costumes du Directoire qui, sous prétexte de retourner à l'antiquité grecque, remontaient trop loin et se rapprochaient beaucoup des modes du Paradis Terrestre, mais les femmes étaient encore assez légèrement habillées. Quand vous les étudiez dans les gravures, jeunes gens, ces toilettes vous semblent ridicules et cependant elles ont, en leur temps, paru le dernier mot de la grâce et de l'élégance. Les modes paraissent toujours belles au moment où on les porte. Je vous entends dire :
«Les modes d'aujourd'hui sont adorables, jamais les femmes ne se sont habillées comme maintenant ! » Erreur !
ce ne sont pas les modes, ce sont La Gavotte.
les femmes qui sont adorables; plus tard, ces mêmes robes que vous avez déclarées délicieuses vous sem-
ÉQlê.
bleront grotesques quand les femmes ne seront plus dedans ! ""
Mais où en étais-je? je bavarde, je cause chiffons...
.\/;.v (i;il<')'i('S lit- lin
iiiimo au bon temps ! Ai-jo parl<' de la petite i-'ri- -ctte, ma voisine, que je voyais descendre tons le^ malins, fraîche comme nne tlenr sons la rosée"
Chvro onlant, elle nimait la i^aîté, elle ne s'enlbncait pas dans de poétiques rêveries, elle ne pineait pas de la lyre comme Eloa, mais comme elle riait facilement et de bon cœur ! Elle rit et Tut désarmée. Elle était modiste, mais elle ne sortait pas de mon proiiTamme ; elle aussi i\\a\t un fiancé dans les armées impériales, que dis-je, elle en avait même plusieurs! Maris ou fiancés , il en fallait de rechange alors, le î^'lorieux empereur et roi en consommait tant dans ses carnages ! Quand le fiancé voltigeur était tombé sur un champ de bataille quelconque, c'était le tour du lancier rouge, puis du beau carabinier, puis du chasseur à cheval ou du pauvre petit fantassin !
Ai-je parlé de toutes celles qui tinrent garnison dans mon cœur pendant toute cette période militaire? Ai-je conté tous les périls que je courus alors? Oui, des périls, bien que jo n'eusse figuré dans aucune des armées lancées au nord, au sud, à l'orient et à l'occident ! Le risque que je courais à cette époque c'était, à toute minute, d'être pris au colletetconduità l'autel. Pauvres petites femmes, elles éî.aient si vite veuves. Au moment où l'on s'y attendait le moins, une lettre ministérielle vous annonçait que le brillant colonel ou (jue le brave commandant venait de trouver un trépas glorieux sur la terre étrangère.
Cela m'arriva presque avec Eglé. O Eglé, bellr traîtresse! Elle jouait de la mamUdine et n'engendrait pas la mélancolie. Toujours aimable, toujours rieuse, toujours folâtre! Je roucoulais à ses pieds des romances chevaleresques qu'elle accompagnait sur sa mandoline, je détaillais le beau Dunois, la romance si palpitante d'amour qui jetait l'émoi dans tous les co'urs alors. Mais il paraît que je n'étais pas le seul M lui (dianter le beau Dunois: r|uelques officiers des
dépôts (les ,L>"arnisons, les soûls i:norrir>rs liattant on 00 momont i\o loiirs é])oi"ons le sol do la patrie, n'olamaiont à la jdus belle raniom* dû an plus vaillant.
Or, il advint qu'un jour — était-oe un jour ou une nuit? — alors que l'on me croyait en voyage — oonmie un mari. — survenant à Fimprovisto — toujours cenuue im mai'i.^ — je surpris le l)enu Dunois
S'i/r/)r/.sr?.
dans la eliaml)re de mon Eglé ! Dunois était capitaine de carabiniers, un colosse de six ]}i(Mls avec la tôle d'un Antinoiis à moustaches. La plus belle se traîna en vain à nos pieds, Dunois et moi nous étions Inrieux, nous allâmes sur le terrain et nous nous gratifiâmes chacun d'un joli coiq) de saJjre. Ce coup (le sal)re me sauva d'un péril i)lus grave, Eglé reçut le jojir même du duel, la nouvelle qu'un boulet l)russien lui avait ravi son é|)(>ux. Sans le beau
Diinois, j'étais monaoc du m a ri n go ! Egic' m'aurait ra.pi)clé mes sormonts d'auiour ci somme de serrei- Jes doux nœuds de riiyméiiéo, de préférence au (•aral)inier, j'en suis sûr! C'est que si les amants militaires possédaient plus de prestige, les maris civils, de tournure suffisante, considérés comme d'insignes raretés, faisaient prime.
C'était fini, Églé ne me charma jamais plus avec sa mandoline, nous ne chantâmes plus de duos ensemble. D'abord, j'avais à soigner mon coup de sabre. Je retrouve encore dans mes souvenirs quelques figures de femmes en robes Empire. Pas une ne valait Eglé. Je les aimai, certes, je les aimai, mais ces amours n'eurent pas la profondeur, l'étendue, la puissance, ui même la durée des précédents. Mon cœur n'était pas vacant — il a toujours eu l'horreur du vide — mais il n'était pas empoigné militairement, occupé en maître absolu par quelque tyran en jupons.
A cette époque, je me mis à resonger beaucoup à Aurélie; je l'avais sinon oubliée, du moins un peu négligée en souvenir. Je m'intéressai vivement au général Aurélien de Vertcfeuille, dont les exploits remplissaient alors les bulletins de la Grande Armée. J'interrogeai des officiers. Ce jeune général de cavalerie était un sage, il ne ravageait pas les cœurs, même les brûlantes Polonaises n'avaient pu avoir raison de sa froideur. Vertefeuille venait d'être fait général de division et comte de l'I-^mpire pour sa belle conduite à Smolensk et à la Moskowa. Chère Aurélie! les mauvaises nouvelles de Russie me ])longèrent dans les transes. Avait-elle échappé aux boulets et à l'hiver moscovites? N'était-elle pas rest('(' là-bas, dans les neiges, pendant la longue retraite?
llélas! Aurélie, ou le général Aurélien Verteleuille. survécut à la Bérésina pour s'en aller tomber dans la urande hécatond)e de \\'aterloo '