‹ Le Portefeuille d'un très vieux garçonChapitre 3 sur 4 · L. apaisement après les orages · texte numérisé non relu

L. apaisement après les orages

Cette époque de ma vie qui n'était ])lus tout à fait l'extrême jeunesse, l)uisque j'avais 35 ans en 1815, mais ([ui était celle de la plénitude de toutes mes facultés ])liysiques et morales, ce temps de la Restauration me paraît, quand je m'y reporte, joyeux et ensoleillé. A-t-il jamais plu en ce temps-là "i* Le soleil s'cst-il quelquefois voilé de nuages? Je ne me souviens pas. Je ne vois que fraîcheur, rayons de gaîté, renouveau, illusions nouvelles ! Je devais avoir, et bien d'autres comme moi, un arc-en-ciel dans le cœur. C'était le calme après l'orage, la tranquillité après l'accès de lièvre chaude ! Jusqu'alors, partout le désordre et la tempête ! — Bourrasques politiques au dehors, bourrasques morales au dedans! Aucun terrain solide. Les bases de la morale et celles de la société, déplacées parles secousses d'un tremblement de terre de 25 ans. se r('r.d)liss;n^'nf ;i

Une poétique Anfjhnsc.

l)eiiic. Je tisuu reLour suriiioi-iiit'iuc. Lcxisiciicc que javais iiiciiéo était ccllo (ruii tils du Directoire, mais elle n'était tiiière édifiante. Dispensé des soucis de la vie matérielle, par mon petit patrimoine, je navals connu que les soucis de l'amour. Toujours l'amour, ses joies et ses peines! Et le maria<^-e? Au lieu de considérer le mariage comme le port vers

Au tlicalrc

kMjuel je devais voguer, je l'avais regardé connue une plage inhospitalière que je devais fuir, connue un rocher aride sur lequel une épouse légitime et anthropophage m'attendait pour me dévorer. Etaitce la faute de mon premier mariage si rapidement tranché par le divorce':* Non, je l'avais tout à fait oublié, j'étais si jeune alors... Vin un mot, la pensée du mariage pour les autres me- faisait rire et, pour moi, elle me faisait frémir.

Tout a coup, changement complet. Je rougis de mes désordres, leur immoralité m'épouvante mainlonant que je l'aperçois!.. La société après son bain lie sang et d'immoralité, entreprend de se régénérer, je dois faire comme elle. Comment? Par l'expiation! II n'en est qu'une,- le mariage. Mais pour moi cette fois-ci. ])lus pour les autres. Je dois rentrer dans la vie régulière par la porte du mariage, ce sera peut-être le châtiment, mais ])eu importe, j^ai tout mérité, ma l'cmme ne me punira jamais suffisamment.

Dès que j'eus définitivement pris mon parti, la joie et la tranquillité rentrèrent dans mon âme purifiée: je ressentais déjà toutes les douceurs du sacritice. Je courus le monde à la recherche d'une épouse; pendant quelques années, car mes recherches n'aboutissaient pas vite, je fréquentai les salons bourgeoisies plus ennuyeux. Sans doute le ciel considéra cela <;(jmme une expiation suffisante, car les négociations matrimoniales, maintes fois ouvertes, ne purent jamais, pour une raison ou une autre, être menées jusqu'à la conclusion fatale.

■ Naturellement, pendant le cours de ces négociations, morales mais quelquefois assez peu récréatives. je crus pouvoir me donner en dédommagement quel- ([ues distractions. J'ai le souvenir de quelques bonnes parties aux Montagnes Russes du faubourg du Houle, les mieux fréquentées. Les femmes adoraient ces glissades, peut-être parce qu'elles y éprouvaient toutes les sensations du vertige et de la peur. Les hommes pouvaient y déployer quelques grâces, il y avait aussi quelques envolées de jupons qui n'étaient pas sans gentillesse.

Les Galeries de bois du Palais-Royal brillaient alors de toute leur splendeur. Que de fois, au sortir de ces diners bourgeois, d'une de ces réunions inéléli-antcs de vieilles présidentes ou de bonnes grosses

Aux M<)nl.i\<))i('.< Ilusscs.

• lames ridicules, où mes goûts artistiques avaieiil été mis à une cruelle épreuve, me suis-jc donné la '•ompcnsation d'une promenade aux Galeries de bois!

Llodie ? ou IsmiJric'Y ou lluilendc

Promenade purement artistique cependant, je récréais mes yeux simplement. Après les beautés trop purement morales de la vertu bourgeoise, les beautés plastiques du vice. Ce coin de Paris, avec bon défilé de prêtresses de Vénus en toilettes arclii-

dccollclocs et CCS sourires affriolants qui pieuvaieiit des rciietrcs des entresols, avait une physionomie étrange et saisissante. Pour moi c'était un spectacle qui me rappelait mon Directoire : je regardais et je passais.

Elmire. Élodic, Emma! vous datez de ces jours ensoleillés. Si tous mes mariages manquèrent, ce iïit un i)eu votre faute. Emma, la première en date, était une Anglaise fixée à Paris depuis la paix. Son mari n'était pas militaire, il n'était que banquier ou quelque chose comme cela ; n'importe! c'était un ennemi. Sur les champs de bataille de l'amour, je vengeai mon pays de ses défaites ailleurs. Ossian ! Ossian! Bardes d'Ecosse et d'Irlande, vous me fîtes bien souffrir alors. Emma adorait votre poésie brumeuse, c'était une ultra en ossianisme. Elle aimait les toques à longues plumes, les lacs d'émerautle. les brouillards, les rochers, le Ijœuf rôti et moimême, le tout avec frénésie!

Mon pays vengé, Ossian me fatigua bien vite. O Elmire, -avec vous c'était la France, la gaîté, les lleurs. le rayonnement, je rentrais dans la tradition française. Tout le monde rimant alors, je rimais aussi, mais pas dans le genre d'Ossian. Par une belle après-midi, alors que je la surpris seule à sa caml)agne, sous les ombrages de Passy,jedus mon succès à certaine romance inqirovisée un genou en terre aux pieds d'Elmire :

Pudique lin qui voile ses appas, Tu te soulèves et trahis sa détresse ! Elle soupire et bien fort son cœur bat... Ah ! seras-tu cruelle à ma tendresse ? yes yeux mourants, d'un regard embrasés, Ont répondu, o transport, ô délire !

Je couvre de mille et mille baisers Les "cnoux de Taimablc Elmire !

Quaiiil il b eu va, le troubadour fulele. AuK cJuua])S de ^lars inoissuuner des succc: 11 emporte récharpe de sa belle, Le souvenir charmant de ses attraits.

L'ennemi fuit le glaive du guerrier, Son cri de guerre est le nom qu'il soupire. Heureux vainqueur, il jette son laurier Aux u'cnoux de l'aimable Elmire !

Aux ijeaoax <l.c l'aiinuble Elmire.

(^)iuiut a Eloilic. son ainoui' l'ut iOcrasiou d une a\ eiitiu'c à la l'ois terrible et comique ; elle avait un mari, elle aussi, mais un mari désagréable et mal élevé. Cet homme la rendait malheureuse et légitimait toutes les représailles par son caractère hérissé et grincheux. Un soir qu'on le croyait absent, il eut l'indélicatesse de revenir en cachette et de s'embusquer dans une armoire copime un malfaiteur. Élodie était sans détiancc, la pauvre àme. et elle me racontait ses malheurs. Tout à coup, patatras ! l'armoire s'ouvre avec Tracas, renversant des chaises et des

Jaulcuils. ri le mari surent, l'œil mauvaiS', Ic^s crins larouclios. un pistolet dans chaque main. .T'ai été hussard, deux pistolets — ou trois en

Trois j>istolets.

comptant le mari — ne sontlpas pour me l'aire peur. Je veux m'élanccr sur le personnage lorsque Elodie. loi le de terreur, se jette dans mes bras et m'cnlace d'une l'aron clnymante, mais qui m'enlève toute possil)ilit(; de résistance. Les jiistfdeJs so.it sur nos

li'oiits.Jc m 'a tt 011(1 s à pc'Tir avoc Elodio, mais lo mari ne lire [(as et nous lait Hos conditions. C'était un gnot-apcns ! Le misérable me réclame trente mille francs, je lui ris au nez, puis vingt-cinq mille... Ses prétentions s'abaissent, il demande quinze mille eu lllK^ rpr-o:inni-;s;ince rén'uliéi'e sur papier timbré.

Pour en finir, je consens. D'ime main, je soutiens l'-l(jdie évanouie, et de l'autre je libelle la reconnaissance.

Le drame finit e;i comédie, le mari fit des<'\(iiscs. jirit son cbapeau et s'en alla. A récbéance. i'urieux d'être ainsi joué, et pris de soupçons sur Elodie, je refusai de payer. D'ailleurs, mes affaires s'étaient «'mbrouill(''es et je manquais d'nrii-ent. Ajirès les délais

l(''2:auxct loîs l'ormalitos norossniros, jo l'iis nrrrto ot conduit à la prison pour dettes.

Elodie, je t'avais calomniée! Elle vint me voir régulièrement rue de la Clé, — les dettiers sous la Restauration habitaient Sainte-Pélagie, — et ma captivité me parut douce. Le mari pouvait me garder sous clé aussi longtemps qii'il le désirerait, je ne m'ennuyais

pas. Un beau jour l'^lodie me rapporta le billet de quinze mille francs qu'elle avait adroitement enlevé de la cassette de son mari. J'étais sauvé ! Après quelques formalités judiciaires, j'obtins mon élargissement. La prison a quelquefois du bon; ù jovuniées de Sainte- Pélagie, avec quel Jjonheur je vous retrouverais aujourd'hui!

Cette aventure me parut un avertissement du ciel ! l-^t mes bonnes résolutions que j'ou- J)liais? Et la grande affaire de mon mariage que je négligeais? Je résolus d'y revenir sérieusement et iVow jinir avec les égarements du célibataire. Je me remis à fréquenter assidûment les salons ])0urgeois. (.'omme distractions, je ne me permis guère (fue la conversation intéressante d'une fraîche et sé- (hiisante actrice d'un théâtre de (h-ame. Je lui faisais répéter ses rôlest nous étudiions enseml)le dans le jour ]r< terribles drames qu'elle allait j(nier le soir

L'i j<jli('.

sur SOS planchos pondant qnc jo courais les salons à la rochorclio il'unc fiancée. Dans ces drames que do coups do poignard, que de coupes de poison pour

-3^j^:s^rzz

l'nhnyrv apprenant f^os rôlef;.

mon héroïne ! Que d'ennuis pour moi dans ces soirées do la bonne société raide et compassée !

Un beau jour, j'appris à ma petite actrice la grande nouvelle. Mes recherches n'avaient pas été infrucluouses. j'avais onfin trouvé In jlancéo do mesrévos,

une charinaiitc en Tant. iiUolligonto, jolio, orpheline, hélas! et nièce d'un notaire.

Ma vie allait changer, j'étais arrivé à la grande bifurcation, je prenais à droite la grande route du mariage, monotone peut-être dans ses paysages, mais régulière, calme et sans ornières. Je la laissais à gauche, la délicieuse petite actrice, mais il y avait de ce côté tant de buissons de roses qu'elle ne me regretterait pas longtemps.

Portrait crnnprorncUnnt .

E^rUvnili

-xJ

Le mariage arrêté, j'avais à me livrer à de tristes exécutions. Ces portraits étaient compromettants!

Deux souveHi/-6.

Cette miniature d'enfant, dont il existait, hélas! deux exemplaires pour deux papas différents, peut-être trois, bien compromettante aussi! Les boucles de

rhoYOïix si varioos , los o-ants, los rubans, tons nios paquots de lottros , tons cos menus et chers souvenirs, je devais brûler ,.^ tout cela! Il le fallait, je

ne pouvais les garder et risquer pour eux mon bonheur conjugal. J'hésitai longtemps... et je n'eus pas l'horrible courage de détruire ces chères épaves. J'en emplis deux colfrets que je cachai tout Suvvosawa^. ^^ ^^^^^ ^^^ secrétaire.

Mais il me restait deux autres souvenirs plus difficiles à dissimuler, deux corsets! Cela, c'était trop grave et trop embarrassant, je dus me résoudre au sacrifice. Avant de livrer aux flammes — avec quel chagrin! — ces cuirasses de satin sous lesquelles deux tendres cœurs avaient battu pour moi, je les dessinai avec soin, avec religion, en essayant de reconstituer les traits de celles qui les avaient portés. Je réussis parfaitement pour l'un de ces corsets, l'image de celle qui me l'avait donné vint d'elle-même se former sous la pointe de mon crayon, avec son charme, sa souplesse de lignes, son expression mutine légèrement alangnie des jours de rendezvous.

Mais pour le second corset, un corset de l'Empire, je ne pus venir à bout de retrouver les traits de. celle dont il avait amoureusement moulé les formes; elle était charmante, cela va sans dire, mais dans quel genre? Comme le temps balaie les souvenirs, hélas ! Qu'estrce que l'homme? Vous prétendez vous intéresser à des événements survenus il y a des douzaines de siècles, vous préten(Iez reconstituer le

(Mractère, l'histoire de quelque grand homme de la nuit des temps! Illusion! folie! des événements personnels survenus il y a quinze ans sont absolument oubliés; ainsi, je possède un corset, document

Charir'ms d'nmotii

palpable, et je ne puis seulement reconstituer rimasfo de celle qui le porta sous l'Empire. Décidément je ne croirai ])lus un mot de l'histoire qui n'est qu'une grande collection de suppositions, puisque je ne puis plus faire que des suppositions sur la charmante femme qui me laissa ce corset en souvenir de quelques mois ou de quelques semaines de bonheur. Vainement mou crayon, guidé par mon cœur trop incer-

tain, traça des profils sur le papier. Ce joli petit nez à la Roxelane qui flotte dans ma mémoire lui appartenait-il? Peut-être bien! Que sais-je maintenant?

Ce que je sais bien par exemple, c'est que le sacrifice de mes corsets demeura inutile par suite d'un événement qui bouleversa mes projets. Un matin, une semaine peut-être ou une demi-semaine avant l'époque fixée pour mon mariage, j'étais chez moi. sans défiance et occupé très innocemment à me raser, lorsque tout à coup mon domicile fut envahi par ma future accompagnée de son oncle et tuteur le notaire, M^* Varin, le type du notaire de l'ancien régime et du tuteur de comédie. Ma femme de ménage eut l'imbécillité de les laisser entrer! Fatalité!

J'eus beau faire du bruit, parler fort, m'exclamer, Palmyre Chatelus, car j'oubliais de dire qu'elle était

'''.i:vji'ins d'uniour.

Et Me Variii, i iitcui'ct notaire, 'loublciiient facile à offusquer l)ai' conséquent, fronçait les sourcils en entendant les tirades de Palmyre, et ma , fiancée compri- ;;, mant son cœur à f;:;; deux mains, pâlissant. ronL;-i<-

là, mon héroïne des drames du boulevard, ma petite romantique — elle était là, à peine réveillée, en train d'apprendre un rôle quelconque, — Palmyre Chatelus semblait prendre plaisir à faire du train malgré mes éclats de voix pour l'avertir!... Je dois le confesser, pour expliquer sa présence matinale, elle était venue la veille me faire une scène et me reprocher ma froideur, et nous avions soupe joyeusement pour célébrer les funérailles de ma vie de garçon...

L illKj

me nictlaU ma crucatc.

bciut. prête à s'évanouir enfin, regardait la porte de ma chambre avec horreur. Tout à coup Palmyre se mit à chanter, elle le faisait exprès, la triple scélérate! Je me mis à chanter moi-même pour étouffer ses accents, je devais avoir Tair très bête! ^lais tout fut inutile; M'' Varin, pendant que j'essayais de calmer ma fiancée, eut l'indiscrétion d'ouvrir la porte de ma chambre et ma fiancée se précipita... Coup de théâtre' Palmyre bondi , se drapa dans les rideaux du lit et belle d'une fureur feinte, avec des gestes dramatiques, comme si elle jouait une de ses pièces, interpella violemment ma

lacuuuilu.

fiancée. Flambé, mon mariage! Ecroulés, mes plans de régénération morale !

Ma fiancée n'avait qu'une chose à faire et elle la fit.

elle s'évanouit dans les bras de son tuteur ! Quand je les reconduisis, l'oreille basse et la mine longue d'une aune, le tuteur ne m'épargna pas les malédictions! Quelle avanie! Était-ce ma faute? J'avais des ennemis sans doute, une lettre anonyme était venue troubler la tranquillité de ma future et la pousser à cette démarche tout à fait incorrecte, inconvenante môme.

Dans l'après-midi, mécontent, humilié, je fis une tentative désespérée poiu* fléchir la légitime colère de ma fiancée. Ma lettre était humble et repentante, je suppliais, j'implorais! M° Varin me la renvoya avec un arrêt définitif énergiquenient formulé :

.( Vous êtes un polisson! ! ! » Dans un accès de ierocité, le vindicatif notaire avait tait enregistrer ma lettre avec sa réponse. Voilà comment je ne me mariai pas !

Eh! mon Dieu, après tout, je n'ai rien à me reprocher : j'ai essayé, ce n'est pas ma faute si je n'ai pas réussi! Qu'avais-je besoin de me marier d'ailleurs? Je vous le demande, ô Valérie, femme idéale qui. pendant deux ou trois ans. égayâtes mon existence de célibataire, ange adoré qui me mettiez si gentiment ma cravate !

La cravate! Voilà pourtant une des puissantes raisons qui poussaient autrefois la jeunesse au mariage et à la vie régulière. On a écrit un poème sur l'art de mettre sa cravate. C'était en effet un art diflicile. Que de gens ne pouvaient parvenir à faire un nœud passable et, naturellement, cravatés sans correction, devaient renoncer à l'espoir de parvenir! Aussi, dès la majorité on se mariait, pour se faire mettre sa cravate. Et voyez comme le chiffre des mariages a diminué en France et comme l'échelle de la moralité a baissé depuis l'invention de vos petites et mesquines cravrtes à nœuds simulés! Petites causes et grands effets!

J'occupais alors un appartement au troisième dans la maison d'un des plus élégants établis-

sements di

« Je cuis au Uni IL

f fi** !

(Constance.

bains de Tari:?, lÀicu de plus commode pour un garçon. Vous me comprenez, n'est-ce pas?

Après Valérie, ce r t aine dame que je ne nommerai pas vint souvent et souvent me voir. Aucun danger, le mari le plus défiant ne pouvait rien soupçonner:

« — Je vais au )ain ! » Prétexte charmant , ce

6<jurenir de Juillet 1S30.

bain parrumé qui etïiicc les jolis et miguoiis petits péchés !

Là encore, dans la même maison, je vous aperçois fantômes riants, brune L... qui chantiez toujours, toujours, à toute heure, en vous éveillant, en vous endormant, en vous coiffant, même en vous disi)utant, ce qui arrivait parfois, avec votre fidèle Aubespin, et même très probablement en trompant le pauvre Aubespin! Je vous revois, blonde A... non moins gaie, non moins aimante, non moins infidèle, le ruban de satin qui ferme ce portefeuille c'est votre jarretière, gage de votre amour.

Orages et rayons de soleil

Il est dans la vie des aventures dont le souvenir reste

cuisant comme une brûlure, gênant comme un rhumatisme. Je n'ai pas l'habitude de prendre les choses par le côté noir, ni de laire du romantisme à froid et cependant ce souvenir me crispe encore après tant d'années. J'ai essayé de le laisser de côté, ce désagréable souvenir, mais il s'obstine à rester là et avant de conti-

Ln juircliinc.

— yj -

nuer, je dois me décider à le lixer sur le papier, a le ])lacer à sa date Peut-être me laissera-t-il tranquille après cela.

Il me faut remonter un peu. (Jetait entre mon niariage manqué et le règne de ce.le qui me mettait si gentiment ma cravate. Elle s'appelait Constance ! •Te souligne ce nom, que ce soit ma vengeance!

Que d'aaslelles cassée

Vingt-iieul" ans, grande, Forte, des sourcils noirs, des cheveux abondants, des tresses de jais qu'elle relevait au sommet de la tête en deux grosses torsades. La voilà telle que je la retrouve sur ce portrait dessiné par moi dans les premiers temps de notre liaison, à une époque où je ne la voyais que très mystérieusement, à cause del^ilmyre Cliatelus et de mes négociations matrimoniales.

Constance était emportée, irascible, colère ; combien d'assiettes nra-t-ellc cassées lorsque, pour une ombre de motif, elle montait sur ses grands chevaux! Que de fois, après des scènes violentes qui me faisaient beaucoup de tort dans le voisinage, — « oh! ces artistes! »

disait une respectable bourgeoise,ma voisine, souvent scan- ^'' ^"'^"" ''^ ^onsinucc. dalisée, — que de fois, dis-je, après un grand ravage dans la vaisselle, est-elle partie e.i jurant qu'elle allait se jeter à l'eau ou s'asphyxier!

Elle revenait calmée, mais non repentante, ])uis cela recommençait. Nous en étions arrivés à casser les chaises, à brandir des poignards, à nous arracher des cheveux, moi du moins, car je crois qu'elle ^5"arrêtait toujours juste à temps dans ses transports, par la crainte de faire du tort à sa coiffure. Moi j'y allais de bon cœur, j'avais des cheveux à revench^e, et il m'en reste encore, tout vénérable que je sois. Cette orageuse liaison se termina par un mariage.

— avec un autre heureusement. Après de longues brouilles, après des journées de larmes, de fureurs, de désespoirs même, Constance Miii , m'apprit qu'elle se ma- * / riait. Quelles tempêtes!

J'étais désespéré! Je lisais peut-être un peu trop les romantiques à cette époque, j'étais si jeune, àpeine quarante-

Sujiijlicatioiis.

(il —

-ix ans, et je n'en avouais que tronte-cinq !

Constance se mariait, elle épousait un négociant,

un i:ran(l dadais né pour se faire conduire tambonr

Explications.

battant. Constance me réclama son portrait dessiné • aux beaux jours de notre lune de miel. J'allais le lui envoyer en morceaux, mais je réfléchis et je le conservai, déjà déchiré. La noce se faisait au Cadran Bleu ; le jour fatal, j'étais là, dans un cabinet, savourant mon sombre (U'sespoir. ,l 'aperçus Constance en

Consfnnr.o iwlrouni sit rnison In ;v/y'»?/V;-

robo hlancho avoc voilo ot flours d'oranf^or. Elle aussi, elle me vit. Enfer ! 'Satan ! Je rugissais... Tout à coup la porte de mon cabinet s'ouvrit et Constance parut... Elle se traîna, pantelante, à mes genoux, elle sanglota, cria, .supplia... et tomba dans mes bras. Et la noce attendait toujours ! Je songeais à partir avec elle, à m'en fuir au loin sur une terre étrangère.

oluliuii-'

Constance retrouva sa raison la première. Nouvelle scène. Je ne pouvais briser son avenir, la perdre '... Encore des sanglots, encore une crise!... Ea noce cherchait la mariée. Constance me serra sur son cœur et s'enfuir

Tel fut le grand drame qui ravagea ma vie et me fit perdre, à la fleur de leur âge, quelques bonnes douzaines de cheveux en 26, 27 et 28.

A cette époque, ce fut comnio une épidémie, tout

Ln réfuçiiée.

lo inondo avait son dramo d'amour, sa passion frénétique et coupable, secouée, agitée et traversée par d'incroyables événements.

i830! Le trône s'écroule. En ma qualité d'artiste, ce spectacle m'intéresse.

J'ai des velléités de revêtir mon vieil uniforme et de courir à l'assaut des libertés, mais je /'attends ! Je suis à ma fenêtre ; dans la rue, on dépave, on construit des barricades. Elle ne peut venir. Comment s'appelait-elle en juillet 1830? Je ne sais plus. Cela ne fait rien, puisqu'elle ne vient pas. On arrête sous ma fenêtre la diligence de Bretagne pour en faire la pièce principale d'une barricade. L'intérêt redouble. Les voyageurs ahuris font très piteuse mine. Cris de femme. Une dame affolée ne veut pas descendre. Elle se figure que les insurgés vont la massacrer. Je l'entrevois, elle est jolie. En une minute je suis à la barricade et j'offre mon bras et ma protection à la craintive voj'ageuse. :Ma figure la rassure, elle sourit. Vn gamin crie: V'ià les Suisses! Panique ! Les coups de fusil partent tout seuls. J'enlève nia voyageuse et je la dépose en sûreté dans mon appartement.

Elle ne le quitta que quinze jours après. Quand la barricade fut véritablement altaquée, je ne pus rien voir, je dus la garder dans mes bras. Au premier coup de canon, elle m'adora. Que de transes j'eus à calmer pendant trois jours et trois nuits! Charmant souvenir ! Elle était légitimiste en arrivant, mes soins la convertirent, elle rçjunrtit orléaniste. Son

mari, un hoboroaii broton, ne dut pas la reconnaître.

]^]n ce temps-là l'état de ma fortune me permit

d'avoir maison de ville et maison de campagne. A

Paris, mon appartement fut souvent meublé d'une jolie robe de chambre jaune à manches à gigot que je revois encore aujourd'hui rien qu'en fermant les yeux. — Jolie, trop jolie, car on me l'enleva. — Sous

i(j> <)inj)rii;:c> rlAiiLcuil, où su Cciciiuil iii;i liiaibou de campagne, mon cœur se serait bien ciiiiuyc s'il n'avait eu de jolies voisines. Je me rappelle toujours ma l)rcmière visite chez ma voisine de gauche. Nos janlins se touchaient, un simple treillage nous séjuil'ait. Dès le premier jour, je vais présenter -mes

Ma passion de Paris.

: '^pects. Monsieur était sorti, madame etail seule. Une petite l)onne me laisse entrer sans niannoncer. — Merci, sainte Bêtise ! — Je pénètre dans la maison sans me douter do l'étendue de mon indiscrétion, je me trompe de porte et... je me trouve dans la chambre de madame. Une ombre blanche bondit et s'enveloppe dans un rideau ; c'était madame, 'irprise à sa toilette ! Cotte surprise rompit absolu- •iit la glace entre ma voisine et moi, Je me relirai avec

Icte ]tlus liuhiuLcs excuses, iiuiis je la revis les jours suivants, je lui souris eu vieille connaissance; elle rougitei sourit aussi, puis sourit sans rouiiir, puis... uiaisàquoi bon continuer, nous lûmes bons voisins ! Ma voisine voisina souvent chez son voisin. \'oilà les charmes do la campagne.

Une autre de mes voisines charma Icté suivant ma solitude champêtre.

Poésie et langueur ! Mais elle avait un défaut, que dis-je? deux délants!

Son piano sur lequel elle accompagnait ses romances

langoureuses

Quand je rciiiteiuls gémir sous la l'uuillée. Taib-tui, mou cœur, oh ! pai ])itit''. tai«;-t(>i

Itcconnaisnaricc.

Hcmùdc souvevidii.

ri, (IcuxicUKj dcliiLil. ^t'b ^a-pciirs ! Les \a[)oiirs vciiuiciil «lètrc inventées, l-'.llo uvail.

eontiiiiiellciiiciit ses ^;l- ]>eiu;s. Je fus souvent oItliLc*' lie recourir à la caraic et de lui jeter quelques verres (Teau à la tète.

Ma passion de Paris a la nièuie époque était iioins langoureuse, moins \aporeuse et beaucou]» ]ilus gaie. Je l'adorais pour l'amour du contraste, la • diarmante belle, toujours souriante, toujours pimpante et enrubannée ! Elle aimait les parties de camliagnc, j'av;iis soin de no jkis 1;i ••onduire (bi cût('' d'Auteuil.

Dernières folies

Le temps passait. Les années s'accumulaient, mai> ,c les portais si gaillardement qu'il n'y paraissait que U'ès peu. J'avais ~~j ans : alors je

i'ouvais que c'était beaucouj), maintenant cela me sem- Idc à peine la fin de l'adolescence.

Et de fait cette adolescence prolongée s'aflirma. ii

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l'a bonnet de nuit de jn'ovince.

])crtc, le goût des voyage.^ 1110 reprit comme jadis en l'an V. Hélas! plus d'Aurélie! Je partis à travers champs comme un jeune rapin, brossant des paysages, et me rafraîchissant à la lois le corps et l'âme dans un grand bain de soleil et d'air pur. De temps en temps, une bonne aubaine, une distraction. 0 jolie bonnetière de V..., vous souvenez-vous du peintre parisien logé en face de vos fenêtres? Hélas! il doit y avoir longtemps que vous n'êtes plus jolie, mais alors vous étiez charmante ! Qne de sacrifices je fis pour vous voir de plus près! Des parties de billard avec votre mari, et jusqu'à son portrait à lui. cet imbécile, une vraie monstruosité à riiuile, que j'entrepris avec l'espoir d'arriver à vous égayer un peu. pauvre petite femme mariée à ce triple bonnetier !

De ces voyages à travers la Normandie, la Ton raine et la Bretagne, il me reste encore ce souvenir un bonnet de nuit de i)rovince encadrant une tête naïve... chut! Je connaissais à Paris un autre bonnet do nuit à qui certes il n'eût i)as lait bon de conter mes petites aubaines provinciales ! Que de sermons il m'a faits ce bonnet de nuit; il avait vingt-cinq ans n peine, mais il prêchait bien, l-^i b'il avait appris mon aventure d( l'iiôtel du l)ey d'Alger. anci'OniK Le porinitt Tetc-Xoirc, à B.,.? .le Tavai-

'/;.( bonnetier. )-cncontrée en diligence ; viv

iJicnt intôi'ossé par son cJiarrjic et sa distinction, .jo m'étais ino:oni(' à lui lairo prendre en patience la lonii-nenr de la rente. Xens causions aoTéablemefit.

La jitl'œ l)(j)inelu'i'<'.

j'étais rempli d'égards et aux petits soins pour elle : aux montées, je descendais avec elle et je Ini offrais mon l>ras. Mais je m'explique mal, je ne parle pas de la Téte-Noire, je parle de la plus exquise voyageuse qnilvoyasr^a jamais au temps des dilip-ences, Après

iront/*-.- ix hoiiros (lo tcto-à-têtc (lar.s cos véliiciilcs d'aii- Ini. on était amis...

ou onnomis intiinos. Nous n'étions ])as ennemis du tout on arrivant à 1 j . . . où ma voyagonso (lovait attendre la eorrespondance.

Nous descendîmes au Dey d'Alger, l'romior bonlionr.

nos chambres étaient voisines.

J'opérai une reconnaissance. Deuxième bonheur, elles étaient réunies au dehors par un balcon commiui.Je me gardai l)ien de paraître sur ce balcon, je ne m'y risquai que lo soir.])our prendre l'air après dîner, cbosebion naturelle, La l'enètrc de ma voisine était éclairée, comment résister à la tentation de jeter un couji d'oMl à travers les rideaux?.Te no résistai pas et justement c'était très indiscret, car ma voisine se pré])araii à gagn oison lit.

Le lacet (\o son corset

lui donnait quelque

l)oino... oui vraiment, il

y avait un noMid à ce

,i;i;,if'nrr. lacet reliello et sans moi.

ina voisino eût r{ô o])\iîi:6o t\o le couper!... .ToliV voyag'Oiise du Dey d'Alu-or, bonne chère vieille dame, si vous vivez encore, dites, vous souvenezvous? Que j'aimerais donc à vous rencontrer là-liau( en dilip^ence, s'il y a là-liaut desMilii^ence^ ot s'il y n des Dovd'Al'jor •'

Promenade ;i :'me.

Les jours passent. Est-ce à cette date que je dois porter les délicieuses promenades à àne à Montmorency? Je n'avais pas connu ces plaisirs purs et naïfs dans ma prime jeunesse, je rajeunissais donc puisque j'y trouvais un vrai plaisir. Celle qui m'inspira ces

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