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Le Portefeuille de la jeunesse

prétention qu'un sexe qui paraît le plus faible , et que la nature a chargé d'acquitter

plus de dettes envers elle , soit inférieur à l'autre ! N'oublions jamais ces belles paroles de Buffon , en dépeignant l'extase du premier homme à l'aspect de la compagne de sa vie : « Je portai ma main sur ce « nouvel être : quel saisissement ! Ce n'é- « tait pas moi ; mais c'était plus que « moi, mieux que moi. Je crus que mon « existence allait changer, et passer tout « entière à cette seconde partie de moi- « même. »

Comment douter, d'après cet épanchement d'une âme toute neuve, que le créateur ait voulu Taire coopérer les deux sexes au lien et à l'ornement de la société? Comment n'être pas convaincu , en jetant un regard impartial sur la grande scène du monde, et *en parcourant les annales de l'histoire , que les femmes , par leurs écrits , ont dans tous les temps exercé la plus grande influence sur l'améliora-

tion des mœurs , l'instruction de la jeunesse et la splendeur des lettres? L'éloquence, écrite ou parlée, prend dans leur bouche ou sous leur plume une puissance irrésistible , un charme indéfinissable. Qui sait mieux peindre le sentiment et le porter au fond de lame? qui sait mieux fixer l'attention, exciter l'intérêt par ce choix de traits délicats , par cet esprit séduisant des convenances , et par ces expressions fines , pénétrantes, qui doublent l'éclat de la pensée ? Ah ! si la puissance de l'orateur ou de l'écrivain est dans la persuasion, les femmes ont, pour le moins autant que nous, le droit de l'exercer sur tous les cœurs.

Les ouvrages d'esprit produits par les femmes ont été recherchés dans tous les temps. L'antiquité honorait leur célébrité autant que celle des grands hommes. Les Hébreux nous parlent de la sœur de Moïse et de la fameuse Débora , toutes les deux poètes et vaillantes. La Grèce compta des

femmes philosophes. Aristote dut à l'une d'elles une partie de son système. On sait tout le charme qu'Aspasie répandait autour d'elle par la pureté de son langage , par son savoir profond et varié. Les sibylles, les prêtresses des temples sacrés, joignaient à la connaissance des anciennes écritures et des traditions les plus savantes le pouvoir d'une élocution persuasive. Les vers élégiaques de Sapho sont parvenus jusqu'à nos jours; ils excitent notre admiration. Corinne, dans sa lutte avec Pindare, se montra digne de son illustre rival. Dans les siècles suivants, et notamment en France, depuis Louis XIV jusqu'à l'époque où nous vivons , quelle influence les femmes n'ont-elles pas exercée sur la gloire littéraire et le perfectionnement de la civilisation? Les Dacier, les Deshoulières , les Sévigné, les Lafayette , les Caylus et les Scudéri, se présentent toutes à nos souvenirs, parées de couronnes immortelles ; et, depuis elles, nous admirons les

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Duchatclet, les Dudeffant, les Daulnoy, les d'Houdetot , les Geoffrin , les Verdier, que Voltaire , Diderot, d'Alembert , Jean-Jacques Rousseau et Laharpe admettaient dans leurs entretiens, consultaient sur leurs écrits , et ne dédaignaient pas d'associer à leur célébrité. De nos jours enfin nous voyons briller au rang des plus hautes renommées littéraires mesdames Cottin , de Genlis et de Staël ? Qui oserait disputer à cette dernière la palme de l'éloquence et de la philosophie ? qui pourrait s'empêcher de reconnaître en elle cette vigueur de pensées et ce style à la fois mâle et brillant qui subjuguent le cœur après avoir ébloui l'imagination?

Ce qui surtout rend les femmes de lettres respectables, c'est qu'on leur fait payer cher leurs succès et leur gloire. On ne veut admettre aucune rivalité entre elles et les hommes. La moindre supériorité du sexe reconnu comme le plus faible humilie l'autre , et lui fait nier toute rivalité >

comme si la force musculaire était une condition indispensable pour bien penser et pour bien dire.

Pour nous, qui , loin d'être |alou\ du mérite des femmes , aimons à le reconnaître et nous empressons de l'honorer ; nous, qui sommes convaincus par expérience que leurs écriîs maintiennent cette heureuse urbanité qui caractérise particulièment notre nation, ce tact fin et délicat que négligent trop souvent les écrivains modernes; nous croyons devoir offrir à nos jeunes lecteurs un modèle élégiaque et classique , en même temps que le souvenir d'une femme de bien , en plaçant à la tête de ce volume une esquisse de la vie et de l'illustration de madame Dufrénoy.

Elle naquit à Paris , en 1 765 , d'un marchand joaillier nommé Billet, honoré de la confiance de la cour de Pologne et des plus grandes maisons de France. Il avait acquis une fortune qui le mettait à même, étant amateur éclairé des lettres et des arts, de

réunir chez lui les hommes les plus distingués. La jeune Billet, qui déjà sentait \ i\ nnent, et savait distinguer le vrai mérite , puisa par degrés , au milieu des différentes célébrités qui l'entouraient , ce besoin de s'instruire et ce désir de produire à son tour, mais que la candeur, si naturelle à son âge , lui faisait renfermer dans son cœur, comme le grain de blé qui dans une terre nouvellement défrichée germe d'abord sans paraître, et peu à peu s'élève et se couronne d'épis.

Son père , homme d'esprit et clairvoyant , s'aperçut des premières impressions que faisaient sur sa fille les réunions qui se formaient chez lui ; et craignant d'exalter une jeune imagination , au point de lui donner un goût trop prononcé pour la poésie , il confia la nouvelle inspirée à la mère Saint- Félix, sa tante et supérieure des sœurs Hospitalières , espérant que dans cette pieuse retraite sa fille s'abandonnerait moins au penchant littéraire

qui semblait la dominer. Mais la retraite et la solitude ne font qu'augmenter encore les passions naissantes , et la douce rêverie du cœur développe souvent les émanations de l'esprit.

La jeune cénobite , en lisant les sermons de Bourdaloue et de Massillon , éprouva cet entraînement et ce saint enthousiasme que produisent sur une imagination ardente ces deux grands orateurs de la chaire ; et bientôt la vie des saints mouilla ses yeux par la description du martyre de sainte Sophie et de celui de sainte Catherine. Les premières impressions restent dans la mémoire comme un long retentissement : aussi la jeune Billet ne pouvait sans une vive émotion se rappeler ses premières lectures , où, sous le voile sacré de la piété , son âme expausive et son esprit précoce trouvaient l'aliment dont ils avaient besoin.

Revenue , à l'âge de quinze ans , dans la maison paternelle, où se réunissaient tau-

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jours les littérateurs les plus renommés, la jeune Billet se livra particulièrement à la langue latine, et fut bientôt à même d'expliquer et de comprendre les auteurs qui , dans leurs écrits, s'étaient attachés à peindre les sentiments les plus délicats et les plus tendres. Mais ce qui acheva de fixer à la fois ses goûts et de marquer sa carrière, ce fut la lecture des œuvres d'un poète français qui paraissait dans la république des lettres comme un nouveau météore sur un brillant horizon. Parny venait de publier ses élégies , et l'effet qu'elles produisirent sur madame Dufrénoy ne peut être décrit que par elle-même.

« Dans ma jeunesse , dit-elle, on me fit « présent des élégies de Parny, de cet au- « teur divin. Déjà la passion de la poésie « dévorait mon âme. J'étais sensible et « malheureuse : l'élégie devenait mon do- « maine, mon aliment. Je ne quittais plus a Catulle, Tibulle et Properce ; ils occu- « paient mes jours, enchantaient mes veib-

« les. Bientôt je les sus par cœur, et cepéii- « dant je les lisais sans cesse. Parny me « semblait les avoir atteints , quelquefois « même surpassés ; et je cherchais à suivre « ses traces, sans toutefois l'imiter, l'amour « n'ayant pas chez les femmes la même ex- « pression que chez les hommes. Elles sont « moins passionnées, mais plus tendres; « et par cela même qu'elles expriment « moins librement ce qu'elles sentent, elles « aiment davantage. Ces nuances me paie rurent un nouveau sentier à parcourir, « une manière neuve de traiter l'élégie, et « je m'y livrai de toutes les facultés de mon « âme. »

Elle ne tarda pas à devenir l'épouse de M. Petit-Dufréuoy, procureur au Châtelet, homme d'esprit, aimant , comme M.

Billet , les lettres , les arts , le luxe et les plaisirs. Il était honoré de la confiance de plusieurs grandes familles , et de personnages illustres , entre autres de Voltaire , pour lequel il régla d'importantes affaires,

et dont il avait gagné l'estime, obtenu l'amitié. Cette clientèle avait donné le plus grand relief à l'étude du procureur; sa maison était en quelque sorte devenue le rendez-vous de ce que la littérature française comptait alors de plus distingué. Comment une jeune femme , douée de toutes les dispositions naturelles perfectionnées par une brillante éducation , n'eût-elle pas cédé au penchant poétique qui la dominait ? Toutefois elle travailla long-temps en secret, et ce ne fut qu'à l'époque des troubles politiques qui désolèrent la France qu'elle essaya de se réfugier sous les paisibles ombrages du Parnasse. Retirée dans une habitation .champêtre , elle se consola des maux qui ravageaient sa patrie en donnant , au risque de sa vie , un asyle aux proscrits innocents que frappaient les agents de la terreur. Fontanes, jeune encore à cette époque, La Harpe, et plusieurs autres notabilités littéraires , durent leur salut au noble courage de madame Dufré-

noy ; et le véritable héroïsme n'est pas le

moindre fleuron de sa couronne.

Devenue mère , et privée par les nombreux sacrifices qu'elle avait faits d'une grande partie de sa fortune , elle fut menacée dans ce qu'elle avait de plus cher : M. Dufrénoy sentait chaque jour sa vue s'affaiblir ; et ses dépenses exigeant un travail assidu , cette honorable famille tomba par degrés dans la gêne la plus cruelle. Ce fut alors que madame Dufrénoy prouva qu'on devait sacrifier ses goûts , abandonner ses études chéries , pour offrir à son époux infirme et à son enfant en bas âge tous les secours, toutes les consolations dont puisse être capable une femme distinguée , une épouse dévouée, et la plus tendre mère. Celle qui, jusque alors, s'était livrée sans réserve à la noble culture des lettres, celle dont les essais venaient d'être couronnés de palmes académiques, déposa sans hésiter sa lyre harmonieuse, pour se livrer au travail

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fastidieux de copiste, et se mit aux ordres des gens d'affaires avec lesquels sou mari avait eu des relations. Cette plume si délicate et si expressive fut réduite à copier , du matiu au soir, les expressions monotones et les longs débats de la chicane. Les commentaires de Cujas remplacèrent le divin langage des muses ; et leur aimable favorite, bravant le dégoût de l'occupation la plus soporificpie , et souvent lui consacrant le temps que réclamait un sommeil réparateur, parvint au bout de quelques aunées à placer son fils dans une maison d'éducation , et à procurer par de nombreuses et pénibles démarches le greffe du tribunal d'Alexandrie à son mari , devenu presque aveugle, et qu'elle suivit, pour remplir auprès de lui l'office de secrétaire. Bientôt M. Dufrénoy perdit tout-à-fait la vue , et la nouvelle Eponine fut seule chargée des affaires du greffe, qui ne pouvaient rester sous sa direction. Le malheureux greffier perdit son emploi , alors son uni-

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