‹ Le Portefeuille de la jeunesseChapitre 2 sur 102 · VI · texte numérisé non relu

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<[ue ressource. Il revint à Paris, où sa fidèle compagne reprit ses travaux de copiste, auxquels, pour subvenir à des besoins pressants, elle ajouta quelques écrits destinés à l'instruction de la jeunesse, et dont le succès lui procura les moyens d'alimenter sa famille. Mais que de combats elle eut à supporter I Dominée par les nobles élans de son génie, et reportant souvent ses regards vers sa lyre silencieuse , refoulant dans son âme les plus belles inspirations, elle était contrainte de tout sacrifier sur l'autel conjugal ; il fallait, en un mot, qu'elle laissât s'éteindre par degrés le feu sacré qui réside au cœur du poète , et jette, malgré lui, quelques étincelles qui se perdent dans l'espace. Ce qu'une femme de lettres souffre en pareil cas ne peut être exprimé que par elle-même.

Cependant il arriva le terme à tant de veilles, de privations et de tourments ! Madame Dufrénoy allait y succomber, lorsqu'elle obtint du gouvernement, par

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le crédit du comte de Ségur, une pension qui lui laissa le loisir tant désiré de se livrer entièrement à ses goûts littéraires , à ses nobles penchants. Ce fut alors qu'elle publia ses poésies, et que commença pour elle une véritable célébrité. L'élégie était son genre de prédilection ; elle s'y montra tout à la fois pure , gracieuse et touchante. L'académie des jeux floraux, ainsi que celle de Cambray, lui décernèrent des couronnes méritées. Bientôt après l'académie française proposa pour concours de poésie la Mort de Bmjard. Ce sujet héroïque , austère , n'effraya point la muse plaintive et tendre de madame Dufrénoy; elle atteignit la grandeur de son modèle , et le peignit avec des couleurs qui lui concilièrent tous les suffrages et lui méritèrent la couronne académique.

Mais ce qui donna pour jamais à madame Dufrénoy des droits au souvenir de ses contemporains , et ce qu'on doit apprécier le plus parmi les nombreuses poé-

sies que traça si facilement sa plume élégiaque , c'est une composition riche de tableaux et forte de pensées qu'elle publia si vaillamment à l'époque de l'invasion de Paris par les puissances coalisées , et qui avait pour titre : Plaintes d'un jeune Israélite sur la destruction de Jérusalem. Cette touchante allégorie des malheurs de la France était, pour ainsi dire, imbibée des pleurs qu'ils coûtaient aux âmes généreuses ; et jamais le véritable civisme ne s'était montré plus imposant et plus caractérisé ; jamais le cri d'une grande nation depuis long-temps habituée aux succès n'avait retenti pins fortement et pénétré plus avant dans les cœurs.

Madame Dufrénoy vivait en paix au sein de sa famille, dont elle était le soutien, l'ange tutélaire. Son mari n'existait plus } mais il semblait renaître dans un fils qui déjà le remplaçait , en courant une carrière honorable. Déjà même un hymen heureux avait fait éprouver à l'auteur de

tant d'aimables productions la jouissauce d'une double maternité , ce bonheur si vivement senti de voir une longue propagation de son être dans une (seconde génération, lorsque la nature, qui paraissait la combler de ses dons , lui fît éprouver une secousse violente qui influa sur le reste de sa vie : elle perdit sa mère. Eh ! qui mieux que madame Dufrénoy, pouvait apprécier ce premier trésor que nous tenons de la nature ? Sa douleur était profonde et silencieuse ; chaque jour elle sentait ses forces s'affaiblir. Au mois de mars 1825, elle fut attaquée d'une affection de poitrine qui la conduisit au tombeau qu'elle avait fait préparer auprès de celle qui lui avait donné le jour , et qu'elle fut rejoindre avec ce calme des âmes pures , généreuses , et cette pieuse résignation qu'inspire la certitude d'une autre vie.

Sa mort jeta dans une profonde affliction tous ceux qui lui appartenaient par les liens du sang et de l'amitié. Parmi les

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liommes renommés qui accompagnèrent ses restes chéris à la demeure de l'éternelle absence, on remarquait MM. de Ségur, Lava, Tissot , Emmanuel Dupaty, Félix Faucon , Lamartine et de Gérando. Tous exprimaient la perte irréparable que faisaient en ce moment les lettres , les femmes, la société des gens instruits, des âmes élevées, et surtout l'amitié. Celle qui avait si dignement soupiré les malheurs de la France fut pleurée par elle. On regretta la source féconde de ces élégies si expressives , si riches de couleurs nouvelles. On regretta cette femme forte et tout à la fois d'une sensibilité profonde, qui tant de fois lit abnégation d'elle-même pour sa famille et ses amis, qui sut lasser l'adversité par le courage le plus constant et la plus imposante dignité. Toutes ses facultés intellectuelles, son sang, sa vie même , semblaient appartenir aux infortunés qui souffraient , ou dont l'existence et la liberté se trouvaient menacées. Elle ne vi-

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\ ait (juc pour aimer et pour être aimée. Ses vœux furent remplis dans son passage sur la terre ; et sa mort fut douce au milieu de ses enfauts et de ses petits-enfants , que sa main défaillante bénit pour la dernière fois. Les pleurs dont une mère de famille est couverte à ses derniers moments sont un passeport pour franchir l'espace immense qui va la séparer de tout ce qui lui fut cher : c'est la douce promesse des souvenirs , et lame s'envole paisible et résignée.

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